Au hasard de la vie/Mulvaney, incarnation de Krishna

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Traduction par Théo Varlet.
Nelson (p. 140-181).


MULVANEY, INCARNATION
DE KRISHNA




AU temps jadis, et dans un pays très lointain, il y avait trois hommes qui s’aimaient l’un l’autre à tel point que ni homme ni femme ne parvenait à les séparer. Ils n’étaient en aucune façon distingués, et on ne pouvait les recevoir même sur le paillasson extérieur à la porte des gens comme il faut, car ils se trouvaient être simples soldats dans l’armée de Sa Majesté ; et les simples soldats de ce genre ont peu de temps pour se cultiver l’esprit. Leur devoir est de maintenir d’une propreté impeccable eux-mêmes et leur fourniment, de s’abstenir de s’enivrer plus souvent que de besoin, d’obéir à leurs chefs et de prier Dieu pour avoir une guerre. Toutes choses que mes amis accomplissaient, et de leur propre mouvement ils se jetaient en des batailles où ne les appelaient pas les règlements de l’armée. Leur destin les envoya faire leur service dans l’Inde, laquelle n’est pas un pays doré, encore que les poètes l’aient chanté autrement. Les hommes y meurent avec grande rapidité, et ceux qui vivent subissent maintes aventures singulières. Mes amis ne se souciaient guère, je crois, de l’aspect social ou politique de l’Orient. Ils prirent part à une guerre assez importante sur la frontière nord, à une autre sur nos limites occidentales, et à une troisième en Haute-Birmanie. Après quoi leur régiment rentra au dépôt pour se reformer, et la monotonie démesurée de la vie de garnison fut leur lot. Matin et soir ils faisaient l’exercice sur le même champ de manœuvres poudreux. Pendant deux longues années ils flânèrent çà et là sur la même étendue de poudreuse route blanche, fréquentèrent la même église et le même estaminet, et dormirent dans la même grande baraque de caserne blanchie à la chaux. Il y avait d’abord Mulvaney, doyen de la bande, un vieux de la vieille, balafré, qui avait servi dans divers régiments depuis les Bermudes jusqu’à Halifax, homme turbulent, plein de ressources, et dans ses heures de vertu, soldat inégalable. C’est à lui que s’adressait pour avoir aide et réconfort un gars du Yorkshire de six pieds et demi, aux mouvements lents, au pas pesant, né dans les bois, nourri dans les vallons, et qui avait reçu sa principale éducation parmi les camions de routiers derrière la gare du chemin de fer d’York. Il se nommait Learoyd, et sa qualité majeure était une patience à toute épreuve, qui lui servait à gagner les combats. Comment Ortheris, une espèce de fox-terrier de cockney, en vint jamais à faire partie du trio, c’est là un mystère, que même aujourd’hui je ne saurais expliquer. « Nous avons toujours été trois, me répétait Mulvaney. Et, par la grâce de Dieu, tant que durera notre service, nous serons toujours trois. Cela vaut mieux ainsi. »

Ils ne souhaitaient aucune compagnie en dehors de la leur propre, et tout homme du régiment qui leur cherchait dispute s’en trouvait mal. En ce qui regardait Mulvaney et le gars du Yorkshire, l’argument physique était hors de cause ; et s’en prendre à Ortheris entraînait une attaque combinée de ces jumeaux… affaire que même cinq hommes ne tenaient pas à se mettre sur les bras. Ils prospéraient donc, partageant leurs boissons, leur tabac et leur argent ; la bonne fortune et la mauvaise ; la bataille et les chances de mort ; la vie et les chances de bonheur, de Calicut au sud, à Peshawer dans l’Inde septentrionale. Sans aucun mérite de ma part, j’eus la bonne fortune d’être dans une certaine mesure admis dans leur confrérie… franchement dès le début par Mulvaney, mornement et avec résistance par Learoyd, et soupçonneusement par Ortheris, qui prétendait qu’aucun homme n’appartenant pas à l’armée ne pouvait fraterniser avec un habit rouge. « Les pareils s’assemblent, disait-il. Je suis un soldat de malheur… et lui un civil de malheur. Ce n’est pas naturel… et c’est tout. »

Mais ce ne fut pas tout, ils s’amadouèrent peu à peu, et à la longue me racontèrent de leurs vies et de leurs aventures plus que je ne trouverai sans doute place ici d’en conter.

Sans autre préambule, cette histoire commence par la soif déplorable qui fut à l’origine des causes premières. Jamais il n’y eut pareille soif : c’est Mulvaney qui me le déclara. Tous trois s’insurgèrent contre leur vertu forcée, mais la tentative ne réussit qu’en ce qui concernait Ortheris. Celui-ci, dont les talents étaient nombreux, s’en alla par les grands chemins et vola un chien à un « civil »… autrement dit quelqu’un, il ignorait qui, n’appartenant pas à l’armée. Or ce quelqu’un était tout récemment devenu le parent par alliance du colonel du régiment, et des protestations s’élevèrent des côtés où Ortheris s’y attendait le moins, si bien que finalement ce dernier se vit forcé, crainte de pis, de se défaire à un prix dérisoirement peu rémunérateur du petit fox le plus plein d’espérances qui ait jamais agrémenté le bout d’une laisse. L’argent de la vente lui suffit tout juste à se payer une petite bordée qui le mena à la salle de police. Il s’en tira néanmoins à bon compte avec une sévère réprimande et quelques heures de peloton de punition. Ce n’était pas pour rien qu’il avait acquis la réputation d’être « le meilleur soldat de sa taille » dans tout le régiment. Mulvaney avait inculqué à ses compagnons, comme premiers articles de leur credo, la propreté et la bonne condition physiques. « Un homme sale, disait-il, dans le langage de ses pareils, va au clou pour une faiblesse dans les genoux, et passe en conseil de guerre pour une paire de chaussettes qui lui manque ; mais un homme propre, qui fait honneur à son arme… un homme dont les boutons sont d’or, dont la tunique se moule sur lui comme cire, et dont le fourniment est sans tache… cet homme-là peut, en raison soit dit, faire ce qu’il veut et boire du matin au soir. Voilà ce qu’on gagne à être convenable. »

Nous étions un jour loin des casernes, installés ensemble dans l’ombre d’un ravin où il coulait de l’eau par temps de pluie. Derrière nous c’était la jungle de brousse, dans laquelle chacals et paons étaient censés gîter, avec le loup gris du nord-ouest et à l’occasion un tigre fourvoyé hors de l’Inde centrale. Devant nous s’étalait la garnison, d’un blanc éclatant sous un soleil aveuglant, et de chaque côté de laquelle filait la grand’route qui mène à Delhi.

La vue de la brousse me fit comprendre combien Mulvaney avait été sage de prendre un jour de congé et d’aller faire une tournée de chasse. Le paon est un oiseau sacré dans toute l’Inde et quiconque en tue un s’expose à être malmené par les paysans les plus proches ; mais lors de sa dernière sortie Mulvaney avait réussi, sans le moins du monde offenser les susceptibilités des religions locales, à revenir avec six belles peaux de paons qu’il vendit un bon prix. Cet exploit nous semblait alors très réalisable.

— Mais à quoi ça me servirait-il d’y aller sans boire un coup ? Le terrain est sec et en marchant la poussière vous entre dans la gorge à vous tuer, geignait Mulvaney, en me regardant avec amertume. Et un paon n’est pas de ces oiseaux qu’on peut attraper par la queue sans courir. Est-ce qu’on peut courir en ne buvant que de l’eau… et de l’eau de jungle, encore ?

Ortheris avait envisagé la question sous toutes ses faces. Tout en mâchonnant méditativement le tuyau de sa pipe, il prononça :

— Va-t’en, retour glorieux,
Aux royales demeures de Clusium ;
À ces temples sacrés sont suspendus
Les sacrés boucliers de Rome.

Tu feras mieux d’y aller. Tu ne vas tout de même pas te flanquer une balle… du moins tant qu’il reste une chance de boire un coup. Learoyd et moi nous resterons au logis pour garder la boutique… dans le cas où il surviendrait quelque chose. Mais toi tu vas sortir avec un fusil en tuyau de gaz et attraper des petits paons ou autre chose. Tu peux obtenir une permission de la journée : c’est facile comme bonjour. Va donc chercher le fusil et rapporte-nous des paons ou autre chose.

— Jock ! fit Mulvaney, s’adressant à Learoyd.

Celui-ci, qui dormait à moitié dans l’ombre de la berge, se leva lentement et dit :

— Sûr, Mulvaney, vas-y.

Et Mulvaney y alla ; mais il maudit ses alliés avec une verbosité irlandaise et un esprit de caserne.

Ayant obtenu sa permission, il réapparut vêtu de ses plus mauvais effets, avec à la main la seule canardière du régiment.

— Prenez note, dit-il, prenez note, Jock, et toi aussi, Ortheris, que je m’en vais de mon propre gré… rien que pour vous faire plaisir. Je crains qu’il n’arrive du vilain de chasser subrepticement les paons dans ce pays de malheur… et je sais que je vais tomber mort de soif. Je vais attraper des paons pour vous, bougres de fainéants… et me faire massacrer par les paysans.

Il nous salua de sa large patte et s’éloigna.

Au crépuscule, longtemps avant l’heure fixée, il s’en revint les mains vides, tout barbouillé de poussière.

— Et les paons ? interrogea Ortheris, de la couche indolente d’une table de chambrée, sur laquelle il fumait assis en tailleur, tandis que Learoyd dormait à poings fermés sur un banc.

— Jock, dit Mulvaney en réveillant le dormeur. Jock, es-tu capable de te battre ? Veux-tu te battre ?

Très lentement le sens de ces paroles pénétra l’homme encore mal réveillé. Il comprenait… et pourtant… qu’est-ce que cela pouvait signifier ? Mulvaney le secouait férocement. De leur côté les hommes de la chambrée hurlaient de joie. C’était enfin la guerre dans la confédération… la guerre et la rupture des liens.

Le protocole de la caserne est formel. Au défi direct doit succéder la réplique immédiate. Cette règle est plus impérieuse que les liens d’une amitié éprouvée. Une fois de plus Mulvaney répéta la question. Learoyd répondit par les seuls moyens en son pouvoir, et si rapidement que l’Irlandais eut à peine le temps d’esquiver le coup. Autour d’eux le rire redoubla. Avec ahurissement Learoyd regarda son ami… lui-même tout aussi ahuri. Ortheris se laissa tomber à bas de la table. Sa conception du monde s’écroulait.

— Venez dehors, dit Mulvaney.

Et comme les occupants de la chambre s’apprêtaient joyeusement à les suivre, il se retourna et leur lança rageusement :

— Il n’y aura pas de bataille ce soir… à moins que l’un de vous ne soit désireux d’y prendre part. Que celui qui y est disposé nous suive.

Personne ne bougea. Les trois sortirent au clair de lune, Learoyd tout en défaisant fiévreusement les boutons de sa tunique. À part les chacals glapissants, le champ de manœuvres était désert. L’impétueux élan de Mulvaney avait déjà entraîné ses compagnons au loin en terrain découvert lorsque Learoyd tenta de se retourner et de reprendre la discussion.

— Restez tranquilles à présent… Jock, ç’a été ma faute du début des choses au milieu de la fin. J’aurais dû commencer par des explications, mais je te le répète, Jock mon bon, sur ton âme, es-tu prêt, penses-tu, pour le combat le plus beau qui fut jamais… un meilleur que de te battre avec moi ? Réfléchis avant de répondre.

Plus que jamais intrigué, Learoyd fit deux ou trois tours sur lui-même, tâta son biceps, essaya d’un coup de pied, et répondit :

— Je suis prêt.

Il avait l’habitude de se battre aveuglément sur l’ordre de l’intelligence supérieure.

Ils s’assirent à terre, surveillés de loin par les hommes, et en de fortes paroles Mulvaney s’expliqua :

— Suivant votre plan d’imbéciles, j’arrivai au delà des casernes, dans le désert inexploré. Et là je rencontrai un pieux Hindou conduisant une charrette à bœufs. Je ne doutai pas qu’il serait enchanté de m’emmener un bout, et je sautai à son bord.

— Espèce de grand fainéant de porc à cheveux noirs, blagua Ortheris, qui eût fait comme lui en pareille circonstance.

— C’était le comble de l’adresse. Ce négro me charria pendant des kilomètres et des kilomètres… jusqu’à la nouvelle ligne de chemin de fer que l’on est en train de construire derrière la rivière du Tavi. « Ce n’est qu’un vil chariot à ordures », répétait craintivement mon homme de temps à autre, pour me faire descendre. « Ordure je suis, que je répondais, et la pire que tu aies jamais charriée. Va toujours, mon fils, et la gloire soit avec toi. » Là-dessus je m’endormis, sans plus rien savoir jusqu’au moment où il fit halte devant le talus de la voie où les coolies entassaient de la terre. Il y avait sur cette voie quelque chose comme deux mille coolies… rappelez-vous ça. Et voilà qu’une cloche tinte, et qu’ils s’encourent vers un grand hangar de paye. « Où est le blanc de service ? que je dis à mon conducteur de chariot. — Dans le hangar, qu’il me répond, occupé à une lotirie. — À quoi ? que je dis. — Lotirie, qu’il dit. Vous prendre billet. Lui prendre argent. Vous avoir rien. — Aha ! que je dis. C’est ce qu’un homme supérieur et cultivé appelle une loterie, ignorant enfant des ténèbres du péché. Conduis-moi à cette loterie, bien que je ne voie pas du tout ce que ce méfait vient faire si loin de sa vraie place… qui est le bazar de charité de Noël, où la femme du colonel vous sourit de derrière la table à thé. » Là-dessus j’allai au hangar et découvris que c’était le jour de paye pour les coolies. Leurs salaires se trouvaient sur une table devant un gros et solide gaillard… un rougeaud de sept pieds de haut, quatre de large, et trois d’épaisseur, avec un poing comme un sac de blé. Il payait bel et bien les coolies, mais il demandait à chacun homme s’il voulait jouer à la loterie ce mois-ci, et chaque homme disait « Oui », comme de juste. Alors il déduisait de leur salaire en conséquence. Quand tous furent payés, il remplit à ras une vieille boîte à cigares de bourres de fusil et les dispersa parmi les coolies. Ils ne prenaient pas grand plaisir à ce jeu-là, et ce n’est guère étonnant. Un homme tout près de moi ramasse une bourre noire et s’écrie : « Je l’ai gagnée ! — Grand bien te fasse », que je lui dis. Le coolie s’avança vers ce gros gaillard rougeaud, qui écarta une bâche, découvrant ainsi la chaise à porteurs la plus somptueusement orfévrie, la plus émaillée de diables que j’aie jamais vue.

— Une chaise à porteurs ! Cache-toi la figure. C’était un palanquin. Tu ne reconnais donc pas un palanquin quand tu le vois ? dit Ortheris avec beaucoup de mépris.

— Et moi je l’appelle chaise à porteurs, et chaise à porteurs ce sera, mon petit homme, reprit l’Irlandais. C’était une chaise très étonnante… toute doublée de soie rose et garnie de rideaux de soie rouge. « La voilà, que dit le rougeaud. — La voilà, que disent les coolies en souriant jaune. — Peut-elle te servir à quelque chose ? que dit le rougeaud, — Non, que dit le coolie ; j’aimerais vous en faire cadeau. — Je l’accepte très volontiers », que dit le rougeaud. Et là-dessus tous les coolies de pousser des cris sur un ton prétendument joyeux, et s’en retournant à leurs terrassements ils me laissèrent seul dans le hangar. Le rougeaud me vit, et sa figure tourna au blanc sur son gros cou apoplectique. « Que venez-vous chercher ici ? qu’il me dit. — Un abri et rien de plus, que je réponds, si ce n’est peut-être ce que vous n’avez jamais eu, c’est-à-dire de la politesse, scélérat de faiseur de loteries, car je n’étais pas disposé à laisser marcher sur le pied à l’uniforme. — Hors d’ici, qu’il dit. C’est moi qui ai la surveillance de ce chantier de construction, qu’il dit. — C’est moi qui ai la surveillance de moi-même, que je dis, et il est probable que je resterai un moment. Faites-vous beaucoup de loteries par ici ? — Qu’est-ce que ça vous fait ? qu’il dit. — Rien à moi, que je dis, mais beaucoup à vous, car parbleu, je pense que vous tirez de cette chaise à porteurs une bonne moitié de votre revenu. C’est toujours comme ça que vous la mettez en loterie ? » que je dis. Et là-dessus je m’approchai d’un coolie pour lui poser des questions. Les gars, cet homme s’appelle Dearsley, et il y a déjà neuf mois qu’il met en loterie mensuellement cette vieille chaise à porteurs. Chaque coolie du secteur prend un billet… ou sinon il leur donne congé… une fois par mois le jour de paye. Chaque coolie qui la gagne la lui redonne, car elle est trop encombrante pour l’emporter, et il sacquerait l’homme qui essaierait de la vendre. Ce Dearsley est devenu riche comme Crésus, avec son infâme loterie. Deux mille coolies frustrés une fois par mois !

— Zut pour les coolies ! Toi, mon gars, tu as pris de l’amusement ? dit Learoyd.

— Attends. Après avoir découvert cette étonnante et formidable escroquerie commise par le Dearsley, je tins conseil de guerre ; il essayait tout le temps de m’induire au combat par son langage outrageant. Jamais cette chaise à porteur n’a pu appartenir de droit à un contremaître de coolies. C’est la chaise d’un roi ou d’une reine. Il y a de l’or dessus et de la soie et toute sorte d’ornements. Les gars, ce n’est pas à moi de proposer un méfait quelconque… car je suis le plus vieux… mais… enfin il l’a eue neuf mois, et il n’oserait pas faire de raffut si on la lui prenait. Huit kilomètres de distance, ou peut-être neuf…

Il y eut un long silence, et les chacals hurlèrent joyeusement. Learoyd releva sa manche et contempla son bras au clair de lune. Puis il hocha la tête tant pour lui-même que pour ses amis. Ortheris se tortillait d’émotion rentrée.

— Je pensais bien que vous verriez que c’est raisonnable, reprit Mulvaney. J’ai déjà pris la liberté d’en dire autant à notre homme. Il était pour une attaque de front immédiate… infanterie, cavalerie et artillerie… et tout cela pour rien, vu que je n’avais pas de moyens de transport pour emmener la machine. « Je ne discuterai pas aujourd’hui avec vous, que je dis, mais subséquemment, mossieu Dearsley, mon joli faiseur de loteries, nous en reparlerons tout au long. Ce n’est pas de bonne morale que de frustrer des négros de leurs émoluments gagnés à la sueur de leur front, et à ce que je viens d’apprendre (c’était l’homme du chariot qui me l’avait raconté) vous avez perpétré cette malversation depuis neuf mois. Mais je suis un homme juste, que je dis, et sans tenir compte de la présomption que ce canapé là-bas avec son dessus doré ne vous est pas venu par des moyens honnêtes (là-dessus il devint vert-de-ciel, aussi je compris que les choses étaient plus vraies qu’il ne pouvait l’avouer), je consens à fermer les yeux sur votre crime, moyennant votre gain de ce mois-ci.

— Ah ! Ho ! firent Learoyd et Ortheris.

— Ce Dearsley se précipite au-devant de son destin, reprit Mulvaney, hochant gravement la tête. Ce coup-là, l’enfer entier ne lui fournit pas de nom assez mauvais pour moi. Parole, et il m’a appelé voleur ! Moi ! moi qui lui épargnais la honte de persévérer dans ses mauvaises voies sans même une remontrance… et chez un homme de conscience une remontrance peut changer l’allure de sa vie. « Quoi que vous soyez, mossieu Dearsley, que je dis, ce n’est pas à moi de discuter, mais de ma main je vais éloigner de vous la tentation que représente cette chaise à porteurs. — Pour cela, qu’il dit, il vous faudra vous battre avec moi, car je sais bien que vous n’oserez jamais vous plaindre à personne. — Et je me battrai, que je dis, mais pas aujourd’hui, car je suis affaibli par le manque de nourriture. — Vous êtes un vieux bonhomme qui ne manquez pas d’audace, qu’il dit en prenant ma mesure du haut en bas, et nous aurons une jolie bataille. Mangez donc et buvez, et faites à votre guise. » Là-dessus il me donna de la briffe et du whisky… du bon whisky… pendant que nous parlions de ci et ça. « À présent, que je dis en m’essuyant la bouche, c’est dur pour moi de confisquer cet objet mobilier, mais la justice est la justice. — Vous ne le tenez pas encore, qu’il dit, entre vous et lui il y a le combat. — Bien sûr, que je dis, et un bon combat. Pour le dîner que vous venez de m’offrir vous aurez la fleur de la meilleure qualité de mon régiment. » Alors je suis venu dare-dare vous trouver vous deux. Tenez votre langue, l’un et l’autre. Voici ce qui va se passer. Demain nous irons là-bas tous les trois, et il aura le choix entre moi et Jock. Jock est un lutteur qui trompe, car il a l’air d’être plein de graisse, et il a les mouvements lents. Moi, au contraire, à me voir je suis tout muscle, et j’ai les mouvements vifs. À mon compte le Dearsley ne me choisira pas ; ce sera donc moi et Ortheris qui veillerons au combat loyal. Jock, je t’assure, ce sera un fameux combat… à la crème fouettée par-dessus la confiture. Après l’affaire ce ne sera pas trop de nous trois… Jock sera très mal en point… pour emporter cette chaise à porteurs.

— Ce palanquin, fit Ortheris.

— N’importe ce que c’est, il nous faut l’avoir. C’est le seul objet de valeur vendable à notre portée que nous puissions nous procurer à si bon marché. Et qu’est-ce que c’est qu’un combat ? Il a volé les négros, malhonnêtement. Nous le volerons honnêtement.

— Mais qu’est-ce que nous ferons de ce sacré machin quand nous l’aurons ? Un palanquin c’est aussi gros qu’une maison, et pas commode du tout à vendre, comme disait MacCleary la fois où vous avez volé la guérite de la sentinelle des Curragh.

— Qui est-ce qui va être chargé de se battre ? fit Learoyd.

Et Ortheris se tut. Sans prononcer un mot, tous trois s’en retournèrent aux casernes. La dernière interrogation de Mulvaney réglait l’affaire. Ce palanquin était un objet de valeur, vendable, et qu’on pouvait se procurer de la façon la moins embarrassante. Il se muerait probablement en bière. Grand était Mulvaney.

L’après-midi suivant trois hommes se formèrent en cortège et s’enfoncèrent dans la brousse dans la direction de la nouvelle voie de chemin de fer. Learoyd seul était sans souci, car Mulvaney interrogeait sombrement l’avenir, et le petit Ortheris craignait l’inconnu.

Ce qui se passa lors de la rencontre dans le solitaire hangar de paye voisin du talus en construction, seuls le savent quelques centaines de coolies, et leur récit, assez confus, est le suivant :

— Nous étions au travail. Trois hommes en habits rouges arrivèrent. Ils virent le Sahib… Dearsley Sahib. Ils firent palabre, et particulièrement le plus petit des habits-rouges, Dearsley Sahib aussi fit palabre, et usa beaucoup de gros mots. Après ces discours ils s’en allèrent ensemble en terrain découvert, et là le gros homme en habit rouge se battit contre Dearsley Sahib. Ceux d’entre nous qui n’eurent pas peur virent Ces choses durant tout juste le temps qu’il faut à un homme pour cuire son repas de midi, Le petit homme en habit rouge s’était emparé de la montre de Dearsley Sahib. Non, il ne l’avait pas volée. Il la tenait dans sa main, et à certains moments lançait un appel, et les deux cessaient leur combat, qui était pareil au combat du printemps des jeunes taureaux. Les deux hommes furent bientôt tout rouges, mais Dearsley Sahib était beaucoup plus rouge que l’autre. Voyant cela et craignant pour sa vie… parce que nous l’aimions beaucoup… une cinquantaine d’entre nous se hâtèrent de courir sus aux habits-rouges. Mais l’un d’eux… très noir de cheveux, et qu’il ne faut pas confondre avec le petit, ni avec le gros qui se battait… cet homme, nous l’affirmons, courut sur nous, et de nous il en embrassa de dix à cinquante dans ses deux bras, et leur cogna les têtes l’une contre l’autre, si bien que notre foie se changea en eau, et que nous nous enfuîmes. Il n’est pas bon de se mêler des combats entre hommes blancs. Après quoi Dearsley Sahib tomba et ne se releva pas, ces hommes lui sautèrent sur le ventre et le dépouillèrent de tout son argent, et tentèrent de mettre le feu au hangar de paye, et se retirèrent. Est-il vrai que Dearsley Sahib ne porte pas plainte de ce qu’on lui a fait ces choses-là ? Nous avions perdu connaissance de peur, et ne nous rappelons pas du tout. Il n’y avait pas de palanquin auprès du hangar. Que savons-nous des palanquins ? Est-il vrai que Dearsley Sahib ne reviendra pas ici de dix jours, à cause de son indisposition ? C’est la faute de ces méchants hommes en habit rouge, qu’on devrait punir sévèrement ; car Dearsley Sahib est notre père et notre mère, et nous l’aimons beaucoup. Mais si Dearsley Sahib ne revient pas du tout ici, nous dirons la vérité. Il y avait un palanquin, pour l’entretien duquel nous étions forcés de payer les neuf dixièmes de notre salaire mensuel. Moyennant ces exactions Dearsley Sahib nous autorisait à lui rendre hommage devant le palanquin. Que pouvions-nous faire ? nous n’étions que de pauvres gens. Il prenait une bonne moitié de notre salaire. Est-ce que le gouvernement va nous restituer cet argent ? Ces trois hommes en habits rouges prirent le palanquin sur leurs épaules et s’en allèrent. Tout l’argent que Dearsley Sahib nous avait pris était dans les coussins de ce palanquin. C’est pourquoi ils l’ont volé. Des milliers de roupies qu’il y avait… tout notre argent. C’était notre tirelire, et pour la remplir nous donnions volontiers à Dearsley Sahib trois septièmes de notre salaire mensuel. Pourquoi l’homme blanc nous regarde-t-il d’un œil désapprobateur ? Dieu nous en soit témoin, il y avait un palanquin, et maintenant il n’y a plus de palanquin ; et si on envoie la police ici pour faire une enquête, nous ne pourrons dire qu’une chose, c’est qu’il n’y a plus de palanquin. Pourquoi y aurait-il un palanquin près de ces chantiers ? Nous sommes de pauvres gens, et nous ne savons rien.

Telle est la très simple version de la très simple histoire concernant le raid sur Dearsley. C’est de la bouche des coolies que je la tiens. Dearsley lui-même n’était pas en état de rien dire, et Mulvaney gardait un silence opaque, qu’il n’interrompait de temps à autre que pour se pourlécher les lèvres. Il avait vu un combat si splendide qu’il en avait perdu jusqu’à la faculté de parler. Je respectai cette réserve jusqu’au moment où, trois jours après l’affaire, je découvris, dans une écurie désaffectée de mon logement un palanquin d’une splendeur inégalable… évidemment autrefois la litière d’une reine. La perche au moyen de laquelle il se balançait entre les épaules des porteurs était enrichie d’un papier-mâché décoré de Cachemire. Les coussins d’épaule étaient de soie jaune. Sur les panneaux en cèdre laqué de la litière elle-même, resplendissaient les amours des dieux et des déesses du panthéon hindou. Les portes à coulisses en cèdre étaient pourvues de fuseaux en émail translucide de Jaypore et glissaient dans des rainures ferrées d’argent. Les coussins étaient en brocart de soie de Delhi, et les ors raidissaient les rideaux qui cachaient jadis à tous les regards la beauté du palais royal. Un examen plus minutieux me montra que l’appareil tout entier était de toutes parts éraillé et terni par le temps et l’usage ; mais même dans cet état il était suffisamment splendide pour mériter de prendre place sur le seuil d’un zenana[1] royal. Je ne lui trouvai aucun défaut, si ce n’est qu’il se trouvait dans mon écurie. Mais, essayant de le soulever par la perche d’épaule ferrée d’argent, je me mis à rire. Depuis le hangar de paye de Dearsley jusqu’au cantonnement le chemin était étroit et raboteux, et, parcouru par trois porteurs de palanquin des plus inexpérimentés dont l’un avait le crâne fortement meurtri, il avait dû être pour eux un chemin de torture. Malgré cela je ne reconnaissais pas bien de quel droit les Trois Mousquetaires faisaient de moi un receleur.

— Je vous demande de l’entreposer, me dit Mulvaney quand il fut amené à examiner la question. Il n’y a pas de vol là dedans. Dearsley nous a dit que nous pouvions l’avoir si nous nous battions. Jock s’est battu… oh ! monsieur, quand la bagarre était à son comble, et que Jock saignait comme un porc qu’on égorge, et que le petit Ortheris trépignait sur une jambe en mordant à grosses bouchées dans la montre de Dearsley, j’aurais donné ma place au combat pour que vous puissiez en voir une reprise. Comme je l’avais prévu, Dearsley choisit Jock et Jock lui causa de la déception. Durant neuf reprises ils firent match égal, et à la dixième… Mais revenons à ce palanquin. Il n’y a pas le moindre ennui à craindre, sans quoi nous ne l’aurions pas amené ici. Vous devez comprendre que la Reine… Dieu la bénisse !… n’ira jamais supposer qu’un simple soldat détient dans la caserne des éléphants, des palanquins et autres semblables. Après que nous l’eûmes traîné de chez Dearsley ici à travers cette cruelle brousse qui faillit abattre le courage d’Ortheris, nous le déposâmes pour la nuit dans le ravin ; et un brigand de porc-épic et une civette et un chacal se nichèrent dedans, comme bien nous nous en aperçûmes au matin. Dites-moi, monsieur, est-ce qu’un élégant palanquin, digne d’une princesse, est fait pour devenir le gîte de toute la vermine de la garnison ? Nous l’avons apporté chez vous, le soir venu, et mis dans votre écurie. N’ayez pas de remords de conscience. Pensez plutôt à ces hommes qui se réjouissent dans le hangar de paye là-bas… en regardant le Dearsley sa tête enveloppée d’une serviette… et se disant bien qu’ils peuvent recevoir leur paye chaque mois sans retenues pour la loterie. Indirectement, monsieur, vous avez délivré d’un détrousseur sans scrupule toute la population d’un village de paysans. Et d’ailleurs, est-ce que je vais laisser cette chaise à porteurs nous pourrir sur les bras ? Certes non. Ce n’est pas tous les jours qu’on rencontre sur le marché un pur joyau comme celui-ci. Il n’y a pas un roi dans les soixante-dix kilomètres à la ronde (il désigna de la main le tour de l’horizon poudreux), pas un roi qui ne serait heureux de l’acheter. Moi-même un jour que j’en aurai le loisir, je l’emmènerai par la route pour m’en défaire.

— Comment cela ? demandai-je.

— Je m’en irai dedans, comme de juste, et je tiendrai l’œil aux aguets entre les rideaux. Quand je verrai un homme appartenant à la croyance indigène, je descendrai en rougissant de mon baldaquin, et lui dirai : « Acheter un palanquin toi, espèce de gourde de négro ? » Mais il me faudra d’abord louer quatre hommes pour me porter ; et ça c’est impossible jusqu’à la prochaine paye.

Chose curieuse, tandis que Learoyd, qui avait combattu pour obtenir la récompense, et à qui sa victoire avait procuré le plus grand plaisir de sa vie, était tout disposé à la sous-estimer, Ortheris disait carrément qu’il vaudrait mieux se séparer de l’objet. Dearsley, raisonnait-il, en dépit de ses magnifiques qualités de lutteur, pourrait bien être un homme à double face, capable de mettre en mouvement l’appareil de la justice civile, chose fort redoutée du militaire. En tout cas la plaisanterie était terminée ; la prochaine paye était proche, où il y aurait de la bière à discrétion. Pourquoi donc garder plus longtemps ce palanquin peinturluré ?

— Tu es un fusilier de première classe et un solide petit gars pour ta taille, lui dit Mulvaney. Mais ta cervelle n’a jamais valu mieux qu’un œuf mollet. C’est moi qui ai à rester éveillé des nuits à réfléchir et faire des plans pour vous trois. Ortheris, mon fils, ce n’est pas seulement quelques décalitres de bière qu’il y a dans cette chaise à porteurs… ni même des hectolitres… mais des tonneaux et des muids et des wagons-foudres.

En attendant le palanquin restait dans mon écurie, dont la clef était entre les mains de Mulvaney.

La paye arriva, et avec elle la bière. On ne pouvait humainement espérer que Mulvaney, desséché par quatre semaines d’aridité, serait capable d’éviter les excès. Le lendemain matin il avait disparu ainsi que le palanquin. Il avait pris le soin d’obtenir trois jours de permission « pour aller voir un ami sur le chemin de fer », et le colonel, sachant bien que la crise annuelle était proche, et dans l’espoir qu’elle épuiserait sa force au delà des limites de sa juridiction, lui accorda de bon cœur tout ce qu’il demandait.

C’est là que s’arrêtait l’histoire de Mulvaney, telle que je l’entendis dans la salle du mess.

Ortheris ne la mena pas beaucoup plus loin.

— Non, il n’était pas saoul, me dit loyalement le petit homme. La boisson ne faisait encore que commencer à s’infiltrer en lui ; mais avant de partir il s’en alla remplir de bouteilles tout ce sacré palanquin. Il est parti après avoir loué six hommes pour le porter, et je dus l’aider à entrer dans sa couche nuptiale, parce qu’il ne voulait plus entendre raison. Il est parti sans tunique, en chemise et pantalon, et jurant terriblement… parti sur la route dans le palanquin, et il agitait ses jambes par la fenêtre.

— Oui, fis-je, mais où est-il allé ?

— Voilà justement la question. Il m’a dit qu’il s’en allait vendre ce palanquin, mais d’après des remarques qui lui ont échappé au moment où je l’enfournai par la porte j’imagine qu’il est allé à la digue en construction pour faire la nique à Dearsley, Dès que Jock sera descendu de garde j’irai là-bas voir s’il est sain et sauf… pas Mulvaney, mais l’autre. Par mes saints patrons, je le plains s’il aide Terence Mulvaney à sortir du palanquin une fois bien saoul !

— Il reviendra, dis-je.

— Pour sûr. Mais s’agit de savoir ce qu’il aura fait en route. Tué Dearsley, peut-être bien. Il n’aurait pas dû partir sans Jock ou moi.

Renforcé de Learoyd, Ortheris alla trouver le contremaître de l’équipe de coolies. Dearsley avait encore la tête agrémentée de serviettes, et Mulvaney, ivre ou de sang-froid, n’eût jamais frappé un homme en cet état. Dearsley se défendit avec indignation d’avoir profité de son avantage sur le brave ivrogne.

— J’ai eu mon choix entre vous deux, déclara-t-il à Learoyd, et vous avez obtenu mon palanquin… mais pas avant que j’en eusse tiré mon profit. Pourquoi irais-je vous faire du mal alors que tout est réglé ? Votre ami… saoul comme la truie de David par une nuit de gel… est bien venu ici… et venu à dessein de me faire la nique. Il a passé sa tête par la portière et m’a traité de goujat crucifié. Je l’ai saoulé davantage, et l’ai renvoyé. Mais je ne l’ai pas touché.

À quoi Learoyd, peu apte à reconnaître les symptômes de la sincérité, répondit simplement :

— S’il arrive quelque chose à Mulvaney par votre faute, mon gars, je vous attrape, bosses ou non sur votre sale tête, et je vous tords le gésier en tire-bouchon. Vous verrez ça.

L’ambassade se retira, mais ce soir-là Dearsley le battu riait tout seul à son souper.

Trois jours passèrent… puis un quatrième et un cinquième. La semaine tirait sur sa fin et Mulvaney ne revenait toujours pas. Lui, son royal palanquin et ses six serviteurs s’étaient évanouis dans l’air. Un soldat très corpulent et très ivre, dont les pieds dépassent de la litière d’une princesse régnante, n’est pas chose capable de voyager sur les routes sans soulever de commentaires. Malgré cela, dans tout le pays d’alentour, nul n’avait vu merveille de ce genre. Il était comme s’il n’était pas ; et Learoyd proposa la démolition immédiate de Dearsley en guise de sacrifice à ses mânes. Ortheris affirmait que tout allait bien…

— Quand Mulvaney prend la route, dit-il, il y a des chances qu’il fasse un long parcours, en particulier quand il est aussi « noir » que cette fois-ci. Mais ce qui me dépasse, c’est qu’on n’ait pas entendu parler de quelqu’un tirant les cheveux à ses négros quelque part par là. Ça n’a pas bon air. Il doit être dessaoulé depuis le temps, à moins qu’il n’ait fait sauter la banque, et alors… Pourquoi ne revient-il pas ? Il n’aurait pas dû partir sans nous.

Au bout du septième jour Ortheris lui-même perdit courage ; car la moitié du régiment était dehors à explorer le pays, et Learoyd avait été contraint de se battre avec deux hommes qui soutenaient ouvertement que Mulvaney avait déserté. Pour rendre justice au colonel, il ne fit que rire de cette idée-là, même quand elle lui fut présentée par son très fidèle adjudant-major.

— Mulvaney penserait autant à déserter que vous, lui répondit-il. Non ; ou bien il s’est attiré une vilaine affaire avec les paysans… et encore ce n’est pas vraisemblable, car ce blagueur-là se dépêtrerait du fin fond de l’enfer ; ou bien il est retenu par d’urgentes affaires privées… quelque stupéfiante équipée dont nous entendrons parler au mess après qu’elle aura fait le tour des chambrées. Le plus malheureux de tout, c’est que je vais devoir lui flanquer vingt-huit jours de boîte au moins pour absence illégale, et cela au moment précis où j’ai le plus besoin de lui pour dégrossir la nouvelle fournée de recrues. Je n’ai jamais vu personne capable de donner un vernis aux jeunes soldats aussi vite que Mulvaney. Comment fait-il ?

— Grâce à sa blague, et au bout de son ceinturon où il y a la boucle, mon colonel, répondit l’adjudant. Il vaut une paire de sous-officiers quand nous avons affaire à une classe d’Irlandais, et les gars de Londres semblent l’adorer. Le plus malheureux, c’est que s’il va en prison il n’y aura plus moyen d’être maître des deux autres, jusqu’à ce qu’il en soit ressorti. Je crois qu’en ces occasions-là Ortheris prêche la révolte, et je sais que la simple présence de Learoyd se désolant pour Mulvaney suffit à détruire toute la gaieté de sa chambrée. Les sergents me racontent que quand il se sent malheureux il ne permet plus à personne de rire. C’est une drôle de coterie que ces trois-là.

— Avec tout cela, je voudrais que nous en ayons un peu plus comme eux. J’aime un régiment bien encadré, mais ces jeunes cafards qui nous arrivent du dépôt avec leurs faces de carême, leurs yeux fuyants et leurs voix mielleuses, m’assomment parfois de leur vertu agressive. On les croirait invertébrés dès qu’il s’agit de faire autre chose que jouer aux cartes et rôder autour du quartier des ménages. Je crois que je pardonnerais sur-le-champ à ce vieux sacripant s’il se présentait avec une explication que je puisse décemment accepter.

— Peu probable qu’il y ait grande difficulté là-dessus, mon colonel, dit l’adjudant-major. Les explications de Mulvaney sont à peine d’un cran moins étonnantes que ses exploits. Il paraît que quand il était dans le Tyrone Noir, avant de nous arriver, on l’a surpris sur les bords de la Liffey en train d’essayer de vendre le cheval de bataille de son colonel à un maquignon de Donegal comme une parfaite monture de louage pour dame. C’était M. Shakbolt qui commandait alors le Tyrone.

— Shakbolt a sûrement attrapé une attaque d’apoplexie à l’idée que ses fougueux chevaux de guerre pouvaient correspondre à ce signalement. Il n’achetait jamais que des démons indomptés et il les matait en les privant de nourriture. Qu’est-ce que Mulvaney a dit ?

— Qu’il était membre de la Société protectrice des animaux, et qu’il désirait vendre « cette pauvre bête-là où elle aurait quelque chose pour se remplir les boyaux ». M. Shakbolt a ri, mais j’imagine que c’est pour cela que Mulvaney a passé dans notre régiment.

— Je voudrais qu’il fût de retour, dit le colonel ; car je l’aime bien et je crois qu’il m’aime bien aussi.

Ce soir-là, pour réjouir nos âmes, Learoyd, Ortheris et moi nous allâmes sur la lande enfumer un porc-épic. Tous les chiens étaient là, mais leur hourvari lui-même (et dès avant de quitter le cantonnement ils s’étaient mis à discuter le triste sort des porcs-épics) fut incapable de nous tirer de notre préoccupation. La lune, large et basse, argentait les sommités de l’herbe-à-panache, et donnait aux buissons rabougris d’épine-à-chameau et aux amers tamaris l’apparence d’une assemblée de démons. L’odeur du soleil n’avait pas encore quitté la terre, et de vagues petits zéphirs en passant sur les roseraies du sud, nous apportaient un parfum de roses sèches et d’eau. Notre feu une fois pris, et les biens convenablement disposés pour attendre la ruée du porc-épic, nous grimpâmes au haut d’un monticule de terre raviné par les pluies, et contemplâmes l’étendue de la brousse, striée de sentes à bestiaux, blanchie d’herbe longue, et parsemée des ronds de fonds d’étangs à sec, où les bécasses se rassemblent l’hiver.

— Ça, dit Ortheris avec un soupir, en parcourant la farouche désolation du paysage, ça c’est un sacré pays. Un pays sacrément pas ordinaire. Une espèce de pays fou. C’est comme une grille où le feu est remplacé par le soleil. (Il s’abrita les yeux du clair de lune.) Et il y en a un qui danse tout seul au milieu de tout ça. Il a bien raison. Si je n’étais pas aussi triste je danserais aussi.

À la face de la lune un prodige se dandinait… un esprit de la lande, hirsute et de haute taille, s’approchait en battant des ailes. Il était comme sorti de terre ; il s’avançait vers nous, et sa silhouette n’était pas deux fois la même. La draperie, toge, nappe ou robe de chambre, qui revêtait cet être, prenait cent formes diverses. Une fois il s’arrêta sur un tertre voisin et cabriola, jambes et bras aux quatre vents.

— Beuh ! cet épouvantail en a de mauvaises, dit Ortheris. S’il approche encore un peu nous aurons sans doute à discuter avec lui.

Learoyd se releva de terre comme un taureau dégage ses flancs après s’être vautré. Et tel mugit un taureau, de même lui, après un court instant d’examen, il donna de la voix sous les étoiles.

— Mulvaney ! Mulvaney ! Hohé !

Alors nous hurlâmes tous ensemble. La forme plongea dans le creux, et finalement, dans un frémissement d’herbe qui se déchire, notre ami perdu s’avança à la lueur du feu, et disparut jusqu’à la ceinture dans un flot de chiens en joie. Puis Learoyd et Ortheris, unissant leurs voix de basse et de fausset, lui donnèrent la bienvenue.

— Espèce de sacré idiot ! dirent-ils.

Et chacun de son côté ils le martelèrent à coups de poings.

— Allez doucement ! répondit-il, les enveloppant chacun d’un de ses robustes bras. Je dois vous faire savoir que je suis un dieu, et qu’il faut me traiter comme tel… bien que, ma foi, je pense que je vais aller à la salle de police tout comme un simple troufion.

La dernière partie de la phrase fit évanouir les soupçons créés par la première. N’importe qui eût été en droit de regarder Mulvaney comme fou. Il était nu-tête et nu-pieds, et sa chemise et ses pantalons tombaient en lambeaux. Mais il portait un vêtement somptueux… une gigantesque simarre qui retombait de son cou à ses talons… de soie rose pâle, où des mains depuis longtemps défuntes avaient abondamment brodé, d’un point à l’aiguille fort savant, les amours des dieux hindous. Les figures monstrueuses saillissaient et se cachaient à la clarté du feu, à mesure que Mulvaney drapait les plis autour de lui.

Tandis que je tâchais de me rappeler où j’avais déjà vu cette étoffe, Ortheris mania un moment celle-ci avec respect. Puis il s’écria :

— Qu’est-ce que tu as donc fait du palanquin ? Tu en portes la doublure.

— Exact, dit l’Irlandais, et entre parenthèses cette broderie m’arrache la peau. Voilà quatre jours que j’ai vécu dans cette somptueuse courtepointe. Mon fils, je commence à comprendre pourquoi il n’y a rien à tirer des négros. Sans mes bottes, et avec mes pantalons tels des bas à jours sur les jambes d’une fille au bal, je commençais à me sentir comme un négro… tout craintif. Donne-moi une pipe et je raconterai.

Il alluma une pipe, reprit ses deux amis dans son étreinte, et fut secoué par une crise de fou rire.

— Mulvaney, lui dit Ortheris avec sévérité, ce n’est pas le moment de rire. Tu nous as donné à Jock et à moi plus d’ennui que tu ne vaux. Tu as été en absence illégale et pour cela tu vas aller à la boîte ; et de plus tu es revenu habillé d’une façon dégoûtante et fort peu convenable avec la doublure de ce sacré palanquin. Il n’y a pas là de quoi rire. Et nous autres, nous pensions tout le temps que tu étais mort.

— Les gars, dit le coupable, encore un peu secoué, quand j’aurai fini mon histoire, tu pourras pleurer si tu veux, et notre petit Ortheris pourra me crever la paillasse en me trépignant. Finissez donc et écoutez. Mes exploits ont été stupéfiants ; ma chance a été la chance bienheureuse de l’armée britannique… et ce n’est pas peu dire. Je suis parti ivrogne et m’ivrognant dans le palanquin, et je suis revenu dieu rose. Est-ce que l’un de vous est allé trouver Dearsley une fois ma permission expirée ? C’est lui qui a été cause de tout.

— Je le disais bien, murmura Learoyd. Demain j’irai lui casser le portrait.

— Tu n’iras pas. Dearsley est un bijou d’homme. Quand Ortheris m’eut mis dans le palanquin et tandis que mes six porteurs ahanaient le long de la route, il me prit l’envie d’aller faire la nique à Dearsley pour ce combat. Je leur commandai donc : « Allez au talus », et là, comme j’étais fantastiquement plein, je passai ma tête par la fenêtre et échangeai des compliments avec Dearsley. Je dois l’avoir injurié salement, car quand je suis comme ça je sais me servir de ma langue. Je me rappelle tout juste lui avoir dit que sa bouche s’ouvrait de travers comme une gueule de raie, et c’était vrai après que Learoyd l’eut manipulée. Je me rappelle nettement qu’il n’en prit aucune offense, mais me donna à boire un grand coup de bière. Ce fut cette bière qui me joua le tour, car je me renfilai dans le palanquin, en me marchant sur l’oreille droite avec le pied gauche, et puis je dormis comme un mort. Une fois je me réveillai à moitié, et parbleu ça faisait dans ma tête un bruit effroyable… ça grondait et battait et trépidait d’une façon toute nouvelle pour moi. « Sainte Mère de Grâce, que je me dis, quel accordéon je vais avoir sur les épaules quand je me réveillerai ! » Et là-dessus je me roule en boule pour me rendormir avant que ça ne me prenne. Les gars, ce bruit ne provenait pas de la boisson, c’était le roulement d’un train !

Suivit un silence impressionnant.

— Oui, il m’avait mis sur un train… mis moi, palanquin et tout, avec six noirs scélérats d’entre ses coolies qui étaient dans son infâme confidence, sur la plate-forme d’un truc à ballast, et nous roulions et nous déboulions vers Bénarès. Heureux encore que je ne me sois pas réveillé alors et que je ne me sois pas montré aux coolies. Comme je vous le disais je dormis la plus grande partie d’un jour et d’une nuit. Mais rappelez-vous que ce Dearsley m’avait emballé pour Bénarès sur un de ses trains de matériel, à seule fin de me faire dépasser ma permission et que j’aille en prison.

L’explication était éminemment rationnelle. Bénarès était au moins à dix heures de train de la garnison, et rien au monde n’eût pu sauver Mulvaney d’être arrêté comme déserteur s’il s’y fût montré dans l’appareil de ses orgies. Dearsley n’avait pas oublié de tirer vengeance de lui. Learoyd, après s’être un peu reculé, se mit à envoyer de légers coups de poing sur des parties choisies du corps de Mulvaney. Il avait l’esprit là-bas sur le talus, et ces coups ne présageaient rien de bon pour Dearsley. Mulvaney continua :

— Quand je fus tout à fait réveillé le palanquin était déposé dans une rue, à ce que je soupçonnai, car j’entendais des gens passer et causer. Mais je savais bien que j’étais loin de chez moi. Il y a dans notre garnison une drôle d’odeur… une odeur de terre sèche et de four à briques avec des bouffées de litière de cavalerie. Cet endroit-là au contraire sentait les fleurs de souci et la mauvaise eau, et une fois quelque chose de vivant vint renifler fortement avec son museau à une fente du volet. « Ça y est, que je me dis, je suis dans un village, et le buffle communal est en train d’examiner le palanquin. » Mais en tout cas je n’avais pas envie de bouger. Quand on est en des lieux étrangers il n’y a qu’à rester tranquille et la chance bien connue de l’armée britannique vous fera passer au travers. C’est un axiome. Et il est de moi.

« Puis un tas de diables chuchoteurs entourèrent le palanquin. « Portons-le, que disait l’un. — Mais qui nous paiera ? que dit un autre. — Le ministre de la maharanie[2], comme de juste, que répond le premier. — Aga ! que je me dis en moi-même. Je suis une reine indépendante, et j’ai un ministre pour payer mes dépenses. Si je reste tranquille encore longtemps je vais devenir empereur. Mais ce n’est pas dans un village que j’ai échoué. » Sans faire de bruit, je collai mon œil droit à une fissure des volets, et je vis que toute la rue était bourrée de palanquins et de chevaux et d’une flopée de prêtres nus, tout poudrés de jaune et ornés de queues de tigres. Mais je peux bien te le dire, Ortheris, et à toi aussi, Learoyd, de tous les palanquins le nôtre était le plus magnifiquement impérial. Or dans tout l’univers un palanquin signifie une grande dame indigène, sauf quand par hasard c’est un soldat de la Reine qui le monte. « Des femmes et des prêtres ! que je me dis. Pour cette fois, Térence, le fils de ton père est bien placé. On va voir la représentation. » Six diables noirs en mousseline rose enlevèrent le palanquin, mais zut ! voilà-t-il pas que le roulis et le tangage me barbouillaient le cœur. Alors nous fûmes coincés au beau milieu des palanquins… il il n’y en avait guère plus de cinquante… et nous nous râclions et nous entrechoquions comme des caboteurs de pommes de terre de Queenstown dans une marée montante. J’entendais les femmes piauler et jacasser dans leurs palanquins, mais le mien était le plus royal équipage. On lui faisait place, et parbleu ces hommes en mousseline rose, mes porteurs, braillaient : « Place pour la maharanie de Gokral-Seetarun. » Connaissez-vous cette dame, monsieur ?

— Oui, répondis-je. C’est une très estimable vieille reine des États de l’Inde centrale, et on dit qu’elle est obèse. Par quel mystère pouvait-elle être à Bénarès sans que toute la ville ait reconnu son palanquin ?

— C’était la sempiternelle bêtise des négros. Après que les hommes de Dearsley l’eurent planté là et se furent enfuis, ils ont vu le palanquin gisant solitaire et abandonné, et à cause de sa beauté ils lui ont donné le meilleur nom qui leur soit venu à l’esprit. Avec toute raison d’ailleurs. Car à ce que nous savons la vieille dame voyageait incognito… comme moi. Je suis heureux d’apprendre qu’elle est obèse. Moi-même je n’étais pas un poids-léger, et mes hommes furent rudement aises de me déposer sous une grosse voûte ornée à profusion des sculptures et bas-reliefs les plus inconvenants que j’aie jamais vus. Parbleu ! elles me firent rougir… comme une maharanie.

— Le temple de la Prithi-Devi, murmurai-je, au souvenir des horreurs monstrueuses de cette voûte sculptée, à Bénarès.

— Une sapristi de vie de diables[3], oui, sauf votre respect, monsieur. Il n’y avait rien de joli sous cette voûte, excepté moi ! Elle était tout entière dans la pénombre, et quand les coolies partirent on ferma derrière nous un énorme portail noir, et une demi-compagnie de gros prêtres jaunes se mirent en devoir de haler les palanquins dans un lieu encore plus ténébreux… une vaste salle de pierre, pleine de piliers, de dieux, d’encens et d’un tas de trucs de ce genre. Le portail me dérangeait, car ma retraite étant coupée je voyais qu’il me faudrait aller de l’avant pour m’en sortir. À ce propos un bon prêtre fait un mauvais porteur de palanquin. Parbleu ! Ils faillirent me faire rendre mes boyaux en traînant le palanquin jusqu’au temple. Or quand nous fûmes dedans la disposition des forces était celle-ci. La maharanie de Gokral-Seetarun (c’est-à-dire moi) se trouvait par une grâce de la Providence sur l’extrême flanc gauche dans l’ombre d’un pilier sculpté en têtes d’éléphants. Le restant des palanquins était disposé en un large demi-cercle faisant face à une déesse très grande et très grosse, la plus étonnante dont j’aie jamais rêvé. Sa tête se perdait dans les ténèbres supérieures, et ses pieds ressortaient à la lumière d’un petit feu de beurre fondu qu’un prêtre alimentait en puisant à un plat de beurre. Alors, derrière nous dans l’ombre, quelqu’un se mit à chanter et à jouer sur quelque chose. C’était une drôle de chanson, qui fit se hérisser le poil de ma nuque. Puis les portes de tous les palanquins glissèrent sur leurs coulisses, et les femmes s’en échappèrent. Je vis alors ce que je ne reverrai jamais plus. C’était plus splendide que l’apothéose d’une féerie, car ces femmes étaient en rose, en bleu, en argent, en rouge, en vert d’herbe, avec des diamants, des émeraudes et de grands rubis rouges. Je n’ai jamais vu le pareil, et je ne le reverrai jamais plus.

— Étant donné que selon toute probabilité vous contempliez alors les femmes et les filles de la plupart des rois de l’Inde, il y a des chances pour cela, répliquai-je, car la vérité m’apparaissait, que Mulvaney s’était fourvoyé, à Bénarès, dans une grande solennité religieuse de reines.

— Je ne le reverrai jamais, dit-il mélancoliquement. Ce spectacle n’est pas donné deux fois à un homme. J’avais honte d’y assister. Un prêtre ventru vint frapper à ma porte. Je crus qu’il n’aurait pas l’audace de déranger la maharanie de Gokral-Seetarun, aussi je me tins tranquille. « La vieille vache s’est endormie, qu’il dit à un autre. — C’est son affaire, que répondit ce dernier. Il se passera du temps avant qu’elle n’ait un veau. » Avant même qu’il ne parlât, j’aurais pu comprendre que ce que toute femme demande au ciel, dans l’Inde… et en Angleterre aussi d’ailleurs… ce sont des enfants. Cela me rendit d’autant plus chagrin d’être là que, comme vous le savez, je n’ai moi-même pas d’enfant.

« On priait, et les feux de beurre flambaient, et l’encens mettait sur tout un voile bleu, grâce auquel, et aux feux, les femmes avaient des mines enflammées et clignotantes. Elles embrassaient les genoux de la déesse, elles l’imploraient et se prosternaient devant, et cette musique qui n’en finissait pas les rendait folles. Sainte Mère du ciel ! comme elles pleuraient, tandis que cette vieille déesse abaissait sur elles sa grimace tellement ironique ! J’eus vite fait de me dégriser, et je réfléchissais aussi fort que les idées voulaient bien me venir à la cervelle… pensant au moyen de sortir de là et à toutes sortes de bêtises en même temps. Les femmes alignées se balançaient, faisant cliqueter leurs ceintures de diamant, et les larmes leur coulaient entre les doigts, tandis que les lumières baissaient et s’obscurcissaient. Alors il partit du toit une clarté brillante comme un éclair, qui me montra l’intérieur du palanquin, et à l’extrémité où reposait mon pied, mon propre portrait tout craché brodé sur la doublure. Tenez, ce bonhomme-ci. »

Il fouilla dans les plis de sa simarre rose, passa la main sous l’un d’eux, et fit saillir à la lueur du feu une image brodée, d’un pied de long, représentant le grand dieu Krishna, jouant de la flûte. Avec sa joue épaisse, son œil fixe et sa moustache d’un noir bleu, le dieu offrait une ressemblance lointaine avec Mulvaney.

— La clarté avait disparu en un clin d’œil, mais ce fut alors que me vint tout mon plan. Je crois du reste que j’étais fou. Je fis glisser le volet extérieur et me faufilai dans l’ombre par derrière le pilier aux têtes d’éléphants, puis retroussai mes pantalons jusqu’aux genoux, me débarrassai de mes bottes, et m’emparai en bloc de toute la doublure rose du palanquin. Par bonheur, elle s’arracha comme la robe d’une femme quand on marche dessus au bal des sergents, et une bouteille vint avec. Je pris la bouteille, et la minute d’après je sortais de l’ombre du pilier, la doublure rose drapée fort gracieusement autour de moi, tandis que la musique résonnait comme des timbales, et qu’un courant d’air glacé soufflait autour de mes jambes nues. Par cette main qui le créa, j’étais Krishna rossignolant sur sa flûte… Krishna, le dieu dont nous parle l’aumônier du régiment. Je devais offrir un charmant spectacle. Je sentais que j’avais les yeux énormes et la figure d’un blanc de cire, et je devais plutôt avoir l’air d’un spectre. Mais on me prit pour le dieu en personne. La musique s’arrêta, et les femmes restèrent muettes. Moi, je me contorsionnai les jambes comme un berger sur une potiche de porcelaine, et je fis avec mes pieds le dandinement du fantôme, comme je l’avais fait maintes fois au théâtre du régiment, et je traversai ainsi le temple par-devant la déesse, tout en rossignolant sur ma bouteille à bière.

— Qu’est-ce que tu rossignolais ? demanda Ortheris.

— Moi ? Oh !

Mulvaney se leva d’un bond, et joignant l’action à la parole, dans le crépuscule pavana gravement devant nous sa divinité délabrée. Il reprit :

— Je chantais

Vous n’avez qu’à parler
Et vous serez madame Brallaghan,
Ne dites pas non,
Charmante Julie Callaghan.

Je ne reconnaissais pas ma voix en chantant. Et vrai ! c’était pitié de voir les femmes. Ces pauvres chéries étaient le visage contre terre. En passant devant la dernière je la vis crisper ses pauvres petits doigts les uns sur les autres comme si elle voulait me toucher les pieds. Aussi, par grande faveur, je lui posai sur la tête le pan de mon paletot rose, et m’éclipsai dans l’obscurité de l’autre côté du temple, où je tombai dans les bras d’un gros prêtre obèse. Je ne demandais qu’une chose, c’était de filer de là. Aussi je l’empoignai par son gras gosier et lui coupai la parole. « La sortie ! que je lui dis. Par où, espèce de gros païen ? — Oh ! qu’il fit. Vous n’êtes donc pas un dieu ? — Un homme, que je dis. Blanc, soldat, vulgaire soldat. Où est la porte de derrière ? — Par ici », que dit mon gros copain, en se coulant derrière un énorme dieu-taureau et plongeant dans un couloir. Alors je m’avisai que je devais avoir fait à ce temple une réputation miraculeuse pour les cinquante années à venir. « Pas si vite », que je dis. Et en clignant de l’œil je tendis mes deux mains. Le vieux brigand eut un sourire de père. Je l’empoignai par la peau du cou dans le cas où il aurait eu envie de me planter un coup de couteau en sourdine, et pour lui permettre de rassembler ses esprits je le fis galoper deux fois d’un bout à l’autre du couloir. « Tenez-vous tranquille ! qu’il dit, en anglais ! — Voilà que tu parles raisonnablement, que je lui dis. Qu’est-ce que tu vas me donner pour ce si élégant palanquin que je n’ai pas le temps d’emporter ? — Je ne sais pas, qu’il dit. — Pas possible ? que je dis. Voyons, tu peux bien me payer mon billet de chemin de fer. Je suis loin de chez moi et je t’ai rendu service. » Les gars, c’est un bon métier que d’être prêtre. Le vieux type n’eut pas besoin d’aller chercher de l’argent à la banque. Comme je vous le prouverai subséquemment, il farfouilla dans les plis de ses vêtements et se mit à faire pleuvoir dans ma main des billets de dix roupies, des mohurs d’or anciens, et des roupies tant et si bien qu’elle ne pouvait plus les contenir.

— Tu mens ! dit Ortheris. Tu es fou ou bien tu as attrapé un coup de soleil. Un indigène ne donne jamais d’argent monnayé à moins qu’on ne le lui arrache. Ce n’est pas vrai.

— Alors mon mensonge et mon coup de soleil sont cachés sous cette motte de gazon là-bas, répliqua Mulvaney, sans sourciller, avec un signe de tête vers la brousse. Va, Ortheris mon fils, il y a plus de choses dans la nature que tes petites jambes ne t’ont jamais permis d’en voir. Quatre cent trente-quatre roupies d’après mon calcul, et aussi un gros et gras collier d’or que je lui ai emprunté comme souvenir.

— Et il te l’a donné pour tes beaux yeux ? fit Ortheris.

— Nous étions seuls dans ce couloir. Peut-être ai-je été un rien trop pressant, mais considère ce que j’avais fait pour le bien du temple et la joie éternelle de ces femmes. C’était bon marché à ce compte-là. Si j’en avais trouvé davantage je l’aurais pris. Mais je retournai le vieux dans tous les sens, il était à sec. Alors il ouvrit une porte qui donnait sur un autre couloir et je me trouvai barbotant jusqu’aux genoux dans l’eau du fleuve de Bénarès, et elle ne sent pas bon. À telles enseignes que j’avais débouché sur la berge du fleuve tout auprès des bûchers funéraires et tout contre un cadavre crépitant. C’était au cœur de la nuit, car j’étais resté quatre heures dans le temple. Il y avait là une foule de bateaux amarrés, j’en pris donc un et traversai le fleuve. Et puis, en me cachant pendant le jour, je suis revenu jusqu’ici.

— Comment diantre avez-vous fait ? demandai-je.

— Comment a fait sir Frédéric Roberts, pour aller de Caboul à Candahar ? Il a marché et il n’a jamais raconté à quel point il avait été près de succomber. C’est pourquoi il est ce qu’il est. Et maintenant (Mulvaney eut un bâillement prodigieux), maintenant je vais aller me livrer pour absence illégale. De toute façon ça me fera vingt-huit jours et une rude attrapade du colonel dans la salle des rapports. Mais ce n’est pas cher à ce prix-là.

— Mulvaney, insinuai-je, si vous avez par hasard une excuse quelconque que le colonel pourrait admettre plus ou moins, j’ai idée que cela se bornera au suif en question. Les nouvelles recrues sont arrivées, et…

— Pas un mot de plus, monsieur. Ce sont des excuses que désire le vieux ? Ce n’est pas mon genre, mais il les aura.

Et tout guilleret il se mit en route vers la caserne, chantant à plein gosier :

On envoya donc quatre hommes et un caporal,
Et ils me mirent en prison,
Pour conduite indigne d’un soldat.

Là-dessus il se rendit aux hommes de garde qui pleuraient presque de joie, et ses camarades lui firent une ovation. Quant au colonel, Mulvaney lui raconta qu’ayant attrapé un coup de soleil il était resté sans connaissance sur le lit d’un villageois durant un temps indéfini, et à force de rire et de bon vouloir l’affaire fut étouffée, si bien qu’il lui fut possible dès le lendemain d’enseigner aux nouvelles recrues à « craindre Dieu, honorer la Reine, tirer juste et se tenir propre ».

  1. Harem.
  2. Reine.
  3. À-peu-près qui rend plus ou moins le texte : Pretty Devilskins.