Au hasard de la vie/La Noire et la Blanche

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Traduction par Théo Varlet.
Nelson (p. 15-28).


LA NOIRE ET LA BLANCHE




Georgie Porgie, tarte et gâteau,
Embrassait les filles et les faisait pleurer.
Quand les filles arrivaient pour jouer
Georgie Porgie s’enfuyait.



SI vous admettez qu’on n’a pas le droit d’entrer dans son salon au début de la matinée, quand la femme de chambre est en train de mettre les choses en place et d’enlever la poussière, vous admettrez aussi que les gens civilisés qui mangent dans la porcelaine et sont munis de carnets de visites n’ont pas le droit d’appliquer leur table des valeurs à un pays non encore installé. Quand les lieux seront devenus propres à les recevoir, par les soins des hommes désignés pour la corvée, ils pourront y venir, et apporter dans leurs malles leurs règles mondaines avec le décalogue et tous les autres accessoires. Là où ne s’étend pas la Loi de la Reine il n’y a pas de raison de vouloir qu’on observe d’autres règles plus faibles. Les hommes qui courent en avant des chars de la Décence et du Comme-il-faut, et qui rectifient les voies de la jungle, ne peuvent être jugés de la même manière que les gens sédentaires des rangs du tchin normal.

Il y a peu de mois encore la Loi de la Reine s’arrêtait à quelques kilomètres au nord de Thayetmyo sur l’Iraouaddy. Jusqu’à cette limite il n’y avait pas d’Opinion Publique bien forte, mais elle existait néanmoins assez pour maintenir les gens dans l’ordre. Quand le gouvernement décréta que la Loi de la Reine devait s’étendre jusqu’à Bhamo et à la frontière chinoise un ordre fut donné, et quelques hommes qui avaient comme désir d’être toujours de quelques pas en avant sur la marche de la Respectabilité se déversèrent en avant avec les troupes. C’étaient là de ces hommes qui ne sauraient jamais passer d’examens et qui auraient été d’idées trop arrêtées pour l’administration des provinces sous le régime des bureaux. Le gouvernement suprême s’avança derrière eux le plus tôt possible, avec les codes et les règlements, et réduisit à peu près la Nouvelle Birmanie au niveau normal de l’Inde ; mais il y eut une brève période durant laquelle les hommes forts furent nécessaires et labourèrent le champ pour eux-mêmes.

Parmi les pionniers de la civilisation était Georgie Porgie, reconnu pour un homme fort par tous ceux qui le connaissaient. Il venait d’être nommé en Birmanie Inférieure quand l’ordre vint de déplacer la frontière, et ses amis l’appelaient Georgie Porgie à cause de la façon singulièrement birmane dont il chantait une chanson dont les premiers mots ressemblent plus ou moins à « Georgie Porgie ». La plupart des gens qui ont été en Birmanie reconnaîtront cette chanson. Elle veut dire : « Peuf, peuf, peuf, peuf, grand bateau à vapeur ! » Georgie Porgie la chantait en s’accompagnant sur son banjo, et ses amis en poussaient des cris de joie, si bien qu’on pouvait les entendre de loin dans la forêt de tecks.

Quand il alla en Birmanie Supérieure il n’avait aucune considération spéciale pour homme ni Dieu, mais savait l’art de se faire respecter et d’accomplir les devoirs mixtes civils-militaires qui incombaient à la plupart des hommes en ces quelques mois-là. Il faisait son travail de bureau et recevait, de temps à autre, les détachements de soldats minés de fièvre qui se fourvoyaient dans sa partie du monde à la recherche d’une bande de dacoits en fuite. Parfois il faisait une sortie et rossait les dacoits pour son propre compte, car le feu couvait encore dans le pays et risquait de se rallumer à l’improviste. Il goûtait ces charivaris, mais les dacoits s’en amusaient beaucoup moins. Tous les fonctionnaires qui entraient en relation avec lui s’en allaient avec l’idée que Georgie Porgie était quelqu’un de valeur, fort capable de se débrouiller par lui-même, et, sur cette persuasion, on le laissait à sa propre initiative.

Au bout de quelques mois la solitude finit par lui peser, et il chercha autour de lui de la compagnie et de l’agrément. La Loi de la Reine avait à peine commencé à se faire sentir dans le pays, et l’Opinion Publique, laquelle est plus puissante que la Loi de la Reine, était encore à venir. En outre, il y avait dans le pays une coutume qui autorisait un homme blanc à prendre pour lui une femme des Filles de Heth contre juste paiement. Ce genre de mariage n’avait guère beaucoup plus d’efficacité que la cérémonie du nikkah chez les mahométans, mais la femme était très agréable.

Quand tous nos soldats seront rentrés de Birmanie, ils auront à la bouche ce dicton : « Aussi avide qu’une femme birmane », et les jolies madames anglaises se demanderont ce que cela peut bien signifier.

Le chef du village voisin du poste de Georgie Porgie avait une fille jolie qui connaissait Georgie Porgie et qui l’aimait de loin. Quand la nouvelle se répandit que l’Anglais à la main lourde qui habitait dans le fortin cherchait une gouvernante, le chef alla le trouver et lui expliqua que, pour cinq cents roupies comptant, il remettrait sa fille à la garde de Georgie Porgie, lequel s’engagerait à l’entretenir en tout honneur, affection et bien-être, avec de jolies robes, selon la coutume du pays. Ce qui fut fait, et Georgie Porgie n’eut jamais à s’en repentir.

Il constata que sa maison était rangée et devenue agréable, ses dépenses jusque-là effrénées réduites de moitié, et lui-même dorloté et fort apprécié par sa nouvelle acquisition, qui siégeait à la place d’honneur de sa table, lui chantait des chansons, et commandait ses domestiques de Madras. Bref, c’était de tous points la plus douce et gaie, honnête et séduisante petite femme que pût souhaiter le plus exigeant des célibataires. Nulle autre race que la birmane, au dire des gens compétents, ne produit de gouvernantes et de majordomes aussi accomplis. Quand le dernier détachement défila sur le sentier de la guerre le lieutenant qui le commandait trouva à la table de Georgie Porgie une hôtesse à traiter avec déférence, une femme à traiter sous tous rapports comme quelqu’un occupant une position assurée. Quand il rassembla ses hommes à l’aurore suivante pour replonger dans la brousse il repensa avec regret au joli petit dîner et à la jolie figure, et envia Georgie Porgie du fond du cœur. Cependant il était fiancé en Angleterre à une jeune fille, et c’est ainsi que sont faits quelques hommes.

Le nom de la jeune Birmane n’était pas très joli ; mais comme Georgie Porgie eut vite fait de la baptiser Georgina, ce défaut n’a pas d’importance. Georgie Porgie appréciait le dorlotage et tous les agréments qu’elle lui procurait, et il jurait n’avoir jamais dépensé cinq cents roupies à meilleur escient. Au bout de trois mois de vie domestique il lui vint une idée superbe. Le mariage — le mariage anglais s’entend — n’était peut-être pas, pour finir, une si mauvaise chose. Puisqu’il éprouvait un tel agrément là-bas au bout du monde avec cette fille birmane qui fumait des cheroots, ne serait-il pas encore bien plus heureux avec une douce jeune fille anglaise qui ne fumerait pas de cheroots et qui jouerait non pas du banjo mais du piano ? Il avait aussi le désir de se retrouver chez ses compatriotes, de réentendre un orchestre, et de sentir l’effet que cela faisait de porter de nouveau l’habit. Décidément le mariage serait une très bonne chose. Il réfléchit à l’affaire pendant des soirées, tandis que Georgina chantait pour lui, ou lui demandait pourquoi il était si taciturne, et si elle avait fait quelque chose pour lui déplaire. Tout en réfléchissant, il fumait, et tout en fumant, il regardait Georgina, et dans son imagination la métamorphosait en une belle petite jeune fille anglaise, pétulante, amusante et gaie, avec des cheveux lui descendant bas sur le front et peut-être une cigarette aux lèvres. Mais à coup sûr pas un de ces gros cheroots épais de Birmanie, de la marque que fumait Georgina. Il épouserait une fille avec les yeux de Georgina et la plupart de ses façons. Mais pas toutes. On pouvait trouver mieux. Puis il soufflait par les narines de gros nuages de fumée et s’étirait. Il goûterait du mariage. Georgina l’avait aidé à économiser de l’argent, et il avait droit à six mois de congé.

— Écoute, petite fille, lui dit-il, pendant ces trois prochains mois nous devons mettre un peu plus d’argent de côté. J’en ai besoin.

C’était une injure directe à l’administration ménagère de Georgina ; car elle s’enorgueillissait de son économie ; mais puisque son dieu avait besoin d’argent elle ferait de son mieux.

— Tu veux de l’argent ? fit-elle avec un petit rire. Mais j’en ai, moi, de l’argent. Regarde ! (Elle courut à sa chambre et en rapporta un petit sac de roupies.) De tout ce que tu m’as donné, j’en ai gardé un peu. Vois ! Cent sept roupies. Peux-tu avoir besoin de plus d’argent que cela ? Prends-le. Cela me fera plaisir que tu t’en serves.

De ses vifs petits doigts jaune clair elle étala les pièces sur la table et les poussa vers son mari.

Georgie Porgie ne reparla jamais plus d’économies ménagères.

Trois mois plus tard, après l’envoi et la réception de plusieurs lettres mystérieuses que Georgina ne put comprendre, et qu’elle haït pour cette raison, Georgie Porgie lui déclara qu’il allait s’absenter, et qu’elle devait retourner chez son père et y rester.

Georgina se mit à pleurer. Elle serait allée d’un bout du monde à l’autre avec son dieu. Pourquoi la quitterait-elle ? Elle l’aimait.

— Je m’en vais seulement à Rangoun, dit Georgie Porgie. Je serai de retour dans un mois, mais il est plus sûr pour toi de rester avec ton père. Je te laisserai deux cents roupies.

— Si tu ne t’en vas que pour un mois, quel besoin ai-je de deux cents ? Avec cinquante j’en ai plus qu’assez. Es-tu donc mal ici ? Reste, ou si tu pars laisse-moi aller avec toi.

Même à présent Georgie Porgie n’aime pas se rappeler cette scène. À la fin il se débarrassa de Georgina par un compromis de soixante-quinze roupies. Elle ne voulut pas prendre davantage. Puis, par bateau et par rail il s’en alla à Rangoun.

Les lettres mystérieuses lui avaient accordé six mois de congé. Ce départ même et l’idée qu’il avait peut-être agi en traître lui furent réellement pénibles, sur le moment ; mais dès que le grand steamer fut bien en route dans le bleu, les choses s’améliorèrent. Peu à peu le visage de Georgina, la drôle de petite maison palissadée, le souvenir des raids nocturnes de dacoits, le cri et le geste du premier homme qu’il eût jamais tué de sa propre main, et cent autres détails plus intimes, s’évanouirent de la mémoire de Georgie Porgie, et furent remplacés par la vision de l’Angleterre qui s’approchait. Le steamer était plein d’hommes en congé, tous joyeux lurons qui avaient rejeté la poussière et la sueur de la Birmanie Supérieure et qui s’amusaient comme des écoliers. Ils aidèrent Georgie Porgie à oublier.

Puis ce fut l’Angleterre avec son bien-être, ses convenances et son agrément, et Georgie Porgie, en se promenant dans un beau rêve sur le pavé dont il avait presque oublié le son, se demandait comment des hommes jouissant de leur bon sens pouvaient jamais quitter la Ville. Il accepta le vif plaisir qu’il prenait à son congé comme la récompense de ses services. La Providence de plus lui ménagea un autre plaisir plus grand encore — toutes les joies de paisibles fiançailles anglaises, totalement différentes du cynique marché de l’Orient, où la moitié de la communauté suit l’affaire de loin et engage des paris sur le résultat, et où l’autre moitié se demande ce qu’en dira Mme Une Telle.

La jeune fille était agréable, et cela se passait par un été splendide, dans une grande maison de campagne près de Petworth où il y a des hectares et des hectares de bruyère violette et de prairies coupées d’eaux pour se promener dans les hautes herbes. Georgie Porgie comprit qu’il avait enfin trouvé une vie digne d’être vécue, et naturellement supposa que la première chose à faire était de demander à la jeune fille de venir dans l’Inde partager son existence. Elle, dans son ignorance, accepta d’y aller. En cette occasion il n’y eut pas à marchander avec un chef de village. Ce fut une jolie noce de la classe moyenne à la campagne, avec un papa corpulent et une maman en pleurs, un garçon d’honneur en habit rouge et linge fin, et six fillettes au nez retroussé, de l’école du dimanche, pour jeter des roses sur le chemin entre les tombes jusqu’à la porte de l’église. Le journal de la localité narra la chose en détail, et alla même jusqu’à donner les cantiques tout au long. Mais c’était parce que la rédaction manquait de copie.

Puis vint une lune de miel à Arundel, et la maman pleura copieusement avant de permettre à sa fille unique de s’embarquer pour l’Inde sous la tutelle de Georgie Porgie, le jeune marié. Sans conteste aucun, Georgie Porgie était énormément fier de sa femme, et elle lui était dévouée comme au meilleur et au plus grand homme du monde. En allant chez le gouverneur à Bombay il se crut autorisé à demander un bon poste à cause de sa femme ; et comme il s’était fait un peu remarquer en Birmanie et que l’on commençait à l’estimer, on lui accorda presque tout ce qu’il demandait, et on le casa dans un poste que nous appellerons Sutrain. Cela se trouvait dans les montagnes, et se dénommait officiellement sanatorium, pour la bonne raison que les égouts y manquaient totalement. Georgie Porgie s’y installa et découvrit que l’existence matrimoniale lui convenait par nature. Il ne s’extasia pas, comme font tant de jeunes mariés, sur la plaisante singularité de voir sa propre bien-aimée en personne s’asseoir avec lui chaque matin à déjeuner « comme si c’était la chose la plus naturelle du monde ». « Il avait déjà vu ça », comme on dit, et comparant les présents mérites de sa chère Grace à ceux de Georgina, il était de plus en plus tenté de croire qu’il avait bien agi.

Mais il n’y avait ni paix ni joie de l’autre côté du golfe du Bengale, sous les tecks où Georgina vivait avec son père, en attendant le retour de Georgie Porgie. Le chef était vieux, et se rappelait la guerre de 51. Il avait été à Rangoun, et savait quelque chose des façons des kullahs. Assis devant son seuil, dans les soirs, il enseignait à Georgina une amère sagesse qui ne la consolait pas le moins du monde.

Le mal était qu’elle aimait Georgie Porgie tout autant que la jeune Française des livres d’histoire aimait le prêtre à qui les séides du roi avaient cassé la tête. Un jour elle disparut du village avec toutes les roupies que Georgie Porgie lui avait données, et une très faible teinture d’anglais — qu’elle tenait également de Georgie Porgie.

Le chef fut fâché tout d’abord, mais il finit par allumer un autre cheroot en émettant une réflexion peu flatteuse pour le beau sexe en général. Georgina s’était mise à la recherche de Georgie Porgie, qui, à ce qu’elle en savait, pouvait aussi bien être à Rangoun que de l’autre côté de l’Eau Noire, ou mort. Le hasard la favorisa. Un vieux gendarme sikh lui dit que Georgie Porgie avait traversé l’Eau Noire. Elle prit passage en classe d’émigrants à Rangoun et s’en alla à Calcutta, gardant pour elle le secret de sa recherche.

Pendant six semaines elle fut perdue dans l’Inde sans laisser aucune trace et nous ignorons quelles peines de cœur elle dut endurer.

On la revit à sept cents kilomètres au nord de Calcutta, se dirigeant toujours vers le nord, très lasse et amaigrie mais très ferme dans sa résolution de retrouver Georgie Porgie. Elle ne comprenait pas le langage du pays ; mais l’Inde est infiniment charitable, et le long de la Grande Artère Centrale les femmes lui donnaient à manger. Quelque chose lui faisait croire qu’elle trouverait Georgie Porgie au bout de cette route impitoyable. Peut-être rencontra-t-elle un cipaye qui l’avait connu en Birmanie, mais cela n’est pas certain. Finalement elle fit la rencontre d’un régiment en ligne de marche, et y retrouva l’un des nombreux lieutenants que Georgie Porgie avait invités à dîner dans le lointain autrefois de la chasse aux dacoits. Lorsque Georgina se jeta aux pieds de l’homme et se mit à pleurer, on se divertit quelque peu parmi les tentes ; mais on cessa de se divertir quand elle eut raconté son histoire, et, ce qui valait encore mieux, on fit une collecte. L’un des lieutenants connaissait la résidence de Georgie Porgie, mais ignorait son mariage. Il raconta donc à Georgina ce qu’il savait, et elle poursuivit allègrement sa route vers le nord dans un wagon de chemin de fer où elle trouva du repos pour ses pieds fatigués et de l’ombre pour sa petite tête poudreuse. Les marches à partir de la voie ferrée jusqu’à Sutrain dans les montagnes sont fatigantes, mais Georgina avait de l’argent, et les familles voyageant en charrette à bœufs lui vinrent en aide. Ce fut un voyage quasi miraculeux, et Georgina finissait par croire que les bons génies de la Birmanie veillaient sur elle. Le parcours est froid, en montagne, sur la route de Sutrain, et Georgina y prit un mauvais rhume. Mais au bout de tous ses maux elle voyait Georgie Porgie qui la prendrait dans ses bras et la caresserait, comme il le faisait dans l’ancien temps lorsque la palissade était fermée pour la nuit et qu’il avait félicité sa petite femme pour le repas du soir. Georgina allait de l’avant aussi vite qu’elle pouvait, et ses bons génies lui firent une dernière grâce.

Un Anglais l’arrêta dans le crépuscule, au détour de la route juste avant Sutrain, et s’écria :

— Juste ciel ! que faites-vous ici ?

C’était Gillis, celui qui avait été le collègue de Georgie Porgie en Birmanie Supérieure, et qui avait occupé dans la brousse le poste voisin de celui de Georgie Porgie. Comme il plaisait à Georgie Porgie, celui-ci avait obtenu de l’avoir dans ses bureaux à Sutrain.

— Je suis venue, dit avec simplicité Georgina. La route a été bien longue, et j’ai mis bien des mois à arriver. Où est sa maison ?

Gillis resta interdit. Il avait suffisamment connu Georgina autrefois pour savoir que les explications seraient inutiles. On ne peut expliquer les choses aux Orientaux. Il faut les leur montrer.

— Je vais vous y mener, répondit Gillis.

Et entraînant Georgina hors de la route il lui fit escalader la falaise par un petit raccourci qui aboutissait derrière une maison située sur une plateforme taillée dans le rocher.

On venait d’allumer les lampes, mais les rideaux n’étaient pas tirés. Gillis s’arrêta devant la fenêtre du salon et dit :

— Maintenant, regardez.

Georgina regarda et vit Georgie Porgie avec la jeune mariée.

Elle porta la main à ses cheveux qui s’étaient échappés du chignon et lui pendillaient sur la figure. Elle tenta de rajuster son vêtement délabré, mais ce n’était plus qu’un haillon informe, et elle eut une bizarre petite toux, car elle avait en vérité pris un bien mauvais rhume. Gillis regarda lui aussi, mais tandis que Georgina, n’accordant qu’un seul regard à la jeune mariée, ne quittait pas des yeux Georgie Porgie, Gillis ne cessait de regarder la jeune mariée.

— Qu’est-ce que vous allez faire ? demanda Gillis, qui tenait Georgina par le poignet, de crainte qu’elle ne s’élançât à l’improviste dans la lumière de la lampe. Allez-vous entrer et dire à cette Anglaise que vous avez vécu avec son mari ?

— Non, répondit Georgina d’une voix défaillante. Laissez-moi aller. Je m’en vais. Je vous jure que je m’en vais.

Elle se libéra d’une secousse et s’enfuit dans les ténèbres.

— Pauvre petit animal ! dit Gillis en regagnant la grand’route. Je lui aurais bien donné quelque chose pour retourner en Birmanie. Tout de même il l’a échappé belle. Et cet ange ne lui aurait jamais pardonné.

Ce qui semble prouver que le dévouement de Gillis n’était pas uniquement dû à son amitié pour Georgie Porgie.

Après leur dîner le jeune marié et son épouse sortirent dans la véranda, afin que la fumée des cheroots de Georgie Porgie ne risquât point d’imprégner les rideaux du salon.

— Quel est ce bruit-là en bas ? demanda la jeune mariée.

Tous deux écoutèrent.

— Oh ! dit Georgie Porgie, c’est sans doute une brute de montagnard qui vient de battre sa femme.

— Battre… sa… femme ! Quelle horreur, dit la jeune mariée. Vois-tu que tu irais me battre !

Elle passa un bras autour de la taille de son mari, et appuyant la tête contre son épaule, dans la profonde sécurité de son bonheur, regarda au dehors la vallée remplie de brume.

Mais c’était Georgina qui pleurait toute seule, au bas de la pente, parmi les pierres du cours d’eau où les lavandières font la lessive.