Au hasard de la vie/Naboth

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Traduction par Théo Varlet.
Nelson (p. 86-91).


NABOTH




VOICI comment cela se passa ; et cette histoire véridique est aussi une allégorie d’empire.

Je le rencontrai au coin de mon jardin, une corbeille vide sur la tête, et un linge malpropre autour des reins. C’étaient là tous les biens sur lesquels Naboth pouvait avoir l’ombre d’un droit quand je le vis tout d’abord. Il ouvrit nos relations en me demandant l’aumône. Il était très maigre et montrait quasi autant de côtes que sa corbeille ; et il me raconta une longue histoire de fièvre et de procès, et de marmite de cuivre qui avait été saisie en exécution d’une sentence du tribunal. Je mis la main à ma poche pour secourir Naboth, comme des rois de l’Orient ont secouru des aventuriers étrangers qui leur ont fait perdre leurs royaumes. Une roupie s’était cachée dans la doublure de mon veston. Je ne la savais pas là, et donnai ma trouvaille à Naboth comme un don direct du ciel. Il me répondit que j’étais le seul légitime protecteur du pauvre qu’il eût jamais connu.

Le lendemain il reparut, un peu plus rond de la ceinture, et se roula à mes pieds dans la véranda de devant. Il me dit que j’étais son père et sa mère et le descendant direct de tous les dieux de son panthéon, outre que je gouvernais les destinées de tout l’univers. Quant à lui il n’était qu’un marchand de bonbons, et beaucoup moins important que la poussière que je foulais à mes pieds. Comme ce genre de propos ne m’était pas inconnu, je lui demandai donc ce qu’il me voulait. Ma roupie, affirma Naboth, l’avait exalté aux cieux éternels, et il voulait proférer une requête. Il souhaitait établir son débit de bonbons auprès de la maison de son bienfaiteur, pour contempler mon visage vénéré tandis que j’allais çà et là illuminant le monde. Je fus heureux par politesse de lui accorder la permission, et il s’en alla la tête entre les genoux.

Or, à l’extrémité de mon jardin le terrain descend en pente vers la voie publique, et la pente est couronnée par un bosquet épais. Il y a de la maison au Mail une courte allée de voitures qui passe tout contre le bosquet. L’après-midi suivant je vis que Naboth s’était installé au bas de la pente, à terre dans la poussière de la voie publique, et à la pleine ardeur du soleil, avec devant lui une corbeille chichement garnie de bonbons sales. Il avait une fois de plus repris son trafic à l’aide de mon don généreux, et par mon honorable grâce ce sol lui était un paradis. Or rappelez-vous, il n’y avait là que Naboth avec sa corbeille au soleil et dans la poussière grise quand le premier coup de sape fut donné à mon empire.

Le lendemain il avait remonté sur la pente un peu plus près du bosquet, et agitait un éventail en feuille de palmier pour écarter les mouches de ses sucreries. J’en conclus qu’il devait avoir fait une bonne journée.

Quatre jours plus tard je m’aperçus qu’il s’était avancé avec sa corbeille jusque dans l’ombre du bosquet, où il avait noué entre deux branches un haillon couleur isabelle afin de se donner plus d’ombre. Il y avait beaucoup de bonbons dans sa corbeille. Je jugeai que son commerce avait assurément prospéré.

Sept semaines plus tard le gouvernement désigna un lot de terrain tout proche du bout de mon compound pour y ériger un tribunal principal, et employa près de quatre cents coolies à creuser les fondations. Naboth se procura une couverture rayée bleu et blanc, un trépied de lampe en cuivre, et un petit garçon, pour subvenir au développement de son commerce qui était formidable.

Cinq jours plus tard il acheta un gros et gras livre de comptes à dos rouge et un encrier de verre. Je vis par là que les coolies s’étaient mis en dette, et que ce commerce s’accroissait suivant les règles légitimes du crédit. Je vis aussi que l’unique corbeille primitive s’était multipliée par trois, et que Naboth taillant à coups de hache avait avancé dans le bosquet et s’y était fait une jolie petite clairière pour donner la place convenable à la corbeille, à la couverture, au livre et au petit garçon.

Une semaine et cinq jours plus tard, il s’était construit dans la clairière un foyer en terre, et le gros livre de comptes débordait. Il me dit que Dieu avait créé peu d’Anglais de mon genre, et que j’étais l’incarnation de toutes les vertus humaines. Il m’offrit en tribut quelques-uns de ses bonbons, et en les acceptant je le reconnus pour mon feudataire et étendis sur lui le pan de ma protection.

Trois semaines plus tard je remarquai que le petit garçon avait maintenant l’habitude de cuisiner le repas de midi pour Naboth, qui commençait à prendre du ventre. Il avait taillé encore un peu plus dans le bosquet, et possédait un second et encore plus gras livre de comptes.

Onze semaines plus tard Naboth avait presque achevé de traverser le bosquet, et une cabane de roseaux avec un lit en dehors se dressait dans la petite oasis qu’il avait grignotée. Deux chiens et un bébé dormaient sur le lit. Je supposai donc que Naboth avait pris femme. Il me dit qu’il avait, par ma faveur, fait cette chose, et que j’étais plusieurs fois plus aimable que Krishna.

Six semaines et deux jours plus tard un mur de terre avait poussé sur le derrière de la cabane. Devant il y avait des volailles et cela sentait un peu. Le secrétaire municipal m’avertit que les eaux résiduelles de mon compound formaient une mare de purin sur la voie publique, et que je devais prendre des mesures pour la faire disparaître. Je parlai à Naboth. Il me dit que j’étais le seigneur suprême de ses soucis terrestres, et que le jardin était tout entier mon unique propriété, et il m’envoya encore quelques bonbons dans un torchon usagé.

Deux mois plus tard un coolie poseur de briques fut tué dans une rixe qui eut lieu devant la vigne de Naboth. L’inspecteur de police me dit que le cas était grave ; pénétra dans les quartiers de mes serviteurs ; insulta la femme de mon maître d’hôtel, et prétendit arrêter ce dernier. Détail curieux, au moment du meurtre la plupart des coolies étaient ivres. Naboth me fit ressortir que mon nom était un fort bouclier entre lui et ses ennemis, et il ajouta qu’un autre bébé n’allait pas tarder à lui naître.

Quatre mois plus tard la cabane avait tous ses murs en terre, très solidement bâtis, et Naboth avait employé la plus grande partie de mon bosquet à nourrir ses chèvres. Une montre d’argent à chaîne d’aluminium brillait sur son ventre bien rond. Mes domestiques furent plusieurs fois inquiétamment ivres, et ils perdaient leurs journées avec Naboth quand ils en avaient l’occasion. Je parlai à Naboth. Il me dit que par ma grâce et la splendeur de ma présence il arriverait à faire de toutes ses femmes des grandes dames, et que si quelqu’un insinuait qu’il exerçait un trafic illicite de boisson à l’ombre des tamaris, eh bien, moi son suzerain, je devais poursuivre les calomniateurs.

Une semaine plus tard il loua un homme et lui fit confectionner quelques douzaines de mètres carrés de treillage pour mettre autour du derrière de sa cabane, afin que ses femmes fussent à l’abri des regards publics. L’homme s’en alla dans la soirée, et laissa son ouvrage inachevé épars sur le tronçon de route raccordant la voie publique à ma maison. Je rentrais en voiture dans le crépuscule, et tournai vivement le coin de la vigne de Naboth. Je m’en aperçus trop tard : déjà les chevaux de mon phaéton se débattaient les pieds pris dans un treillage de bambou des plus robustes. Les deux bêtes s’abattirent. L’une d’elles se releva avec les genoux simplement couronnés. L’autre était si mal en point que je fus forcé de l’abattre.

Naboth est parti à cette heure, et sa cabane restituée à la terre originaire avec des bonbons en guise de sel pour montrer que le lieu est maudit. J’ai fait bâtir un kiosque d’été pour dominer le bout du jardin, et c’est sur ma frontière comme un fort d’où je garde mon empire.

Je sais exactement ce que dut ressentir Achab. Son caractère à été honteusement défiguré par l’Écriture.