Au hasard de la vie/Le chef du district

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Traduction par Théo Varlet.
Nelson (p. 48-85).


LE CHEF DU DISTRICT



Il y a un condamné de plus dans la prison centrale,
Derrière les vieux murs de terre ;
Il y a un razzieur de moins sur la ligne frontière,
Et la paix de la Reine sur tous,
Les amis,
La paix de la Reine sur tous.

Car il nous faudra supporter la responsabilité de notre chef,
Sur nous le blâme retombera,
Si nous relâchons notre main qui tient un pays enchaîné,
Et la paix de la Reine sur tous,
Les amis,
La paix de la Reine sur tous.


I



L’INDUS s’était mis en crue sans avertissement. Hier au soir c’était un courant sans profondeur et guéable ; ce soir huit kilomètres de torrentielles eaux limoneuses séparaient les deux rives qui se creusaient, et le fleuve continuait à monter sous le clair de lune. Une litière portée par six hommes barbus, dont aucun n’était fait à cette besogne, s’arrêta sur le sable blanc qui bordait une étendue plus blanche. Ils prononcèrent :

— C’est la volonté de Dieu. Nous n’osons pas passer l’eau cette nuit, même en bateau. Allumons du feu et faisons à manger. Nous sommes fatigués.

Ils regardèrent interrogativement vers la litière. À l’intérieur était couché le commissaire-délégué du district de Kot-Kumharsen qui se mourait de fièvre. Lorsqu’il était tombé malade au pied de leurs montagnes inhospitalières, ces six guerriers d’une tribu frontière qu’il avait réussi à mettre sur les voies d’une fidélité relative l’avaient transporté à l’autre bout du pays. Et Tallantire, son adjoint, les accompagnait à cheval, le cœur aussi lourd que les yeux appesantis par le chagrin et le manque de sommeil. Depuis trois ans il servait sous les ordres du malade, et il avait appris à l’aimer comme apprennent à s’aimer ou à se haïr des hommes associés en une tâche des plus dures. Sautant à bas de son cheval il ouvrit les rideaux de la litière et jeta un coup d’œil à l’intérieur.

— Orde… Orde, mon vieux, m’entendez-vous ? Ce n’est pas de chance, il nous faut attendre que le fleuve baisse.

— J’entends, répliqua une voix faible et altérée. Attendre que le fleuve baisse. Je croyais que nous pourrions arriver au camp avant l’aube. Polly est prévenue. Elle va venir à ma rencontre.

Un des hommes qui examinait l’autre bord distingua une faible lueur clignotante. Il glissa tout bas à Tallantire :

— Voilà là-bas les feux de ses hommes et sa femme. Au matin ils la feront traverser, car ils ont de meilleurs bateaux que nous. Vivra-t-il jusque-là ?

Tallantire hocha la tête. Yardley-Orde était bien proche de la mort. Quel besoin de le tourmenter par l’espoir d’une rencontre qui ne saurait avoir lieu. Le fleuve qui battait sa rive, fit s’ébouler une falaise de sable, et sa rage en parut renforcée. Les hommes de la litière cherchaient du combustible parmi les débris amoncelés — bouse de chameau et détritus des campements qui comme eux s’étaient arrêtés au gué. Tandis qu’ils se mouvaient sans bruit dans la vague clarté de la lune, le ceinturon de leurs sabres cliquetaient ; et le cheval de Tallantire toussait pour faire comprendre qu’il eût désiré une couverture.

— J’ai froid aussi, dit la voix sortant de la litière. Je crois que voici la fin. Pauvre Polly !

Tallantire l’enveloppa mieux dans ses couvertures. Voyant cela, Khoda Dad Khan se dépouilla de son épaisse capote en peau de mouton ouatée, l’ajouta au monceau, et dit :

— J’aurai vite fait de me réchauffer auprès du feu.

Tallantire prit entre ses bras le corps amaigri de son chef et le tint contre sa poitrine. À condition de le tenir bien chaud, peut-être Orde vivrait-il assez pour revoir sa femme encore une fois. Si seulement l’aveugle Providence daignait envoyer sur le fleuve une baisse soudaine de trois pieds !

— Cela va mieux, dit Orde faiblement. Je regrette de vous donner tout ce tracas, mais… y a-t-il quelque chose à boire ?

On lui donna du lait coupé de whisky, et Tallantire sentit contre sa poitrine renaître un peu de chaleur. Orde se remit à murmurer :

— Ce n’est pas de mourir qui me préoccupe. C’est de quitter Polly et le district. Dieu merci ! nous n’avons pas d’enfant. Dick, vous savez, je suis endetté… terriblement endetté… des dettes de mes cinq premières années de service. Elle n’aura pas grand’chose comme pension, mais cela lui suffira. Elle a sa mère au pays. Le difficile sera d’y arriver. Et… et… vous comprenez, comme elle n’est pas femme de militaire…

— Nous nous occuperons de la ramener en Angleterre, comme de juste, dit tranquillement Tallantire.

— L’idée de faire une collecte n’a rien d’élégant ; mais, bon Dieu ! tandis que je suis couché ici combien d’autres je me rappelle qui ont dû y recourir ! Morten est mort… il était de mon âge. Shaughnessy est mort, et il avait des enfants, lui ; je me rappelle qu’il nous lisait leurs lettres d’écoliers ; comme nous le trouvions assommant ! Evans est mort… Kot-Kumharsen l’a tué ! Ricketts de Myndonie est mort… et je vais mourir aussi. « L’homme né de la femme ne pèse pas lourd dans la montagne. » Ceci me fait souvenir, Dick ; les quatre villages khusru kheyl qui sont dans nos frontières demandent une exemption d’un tiers ce printemps. C’est justice ; leurs récoltes sont mauvaises. Veillez à ce qu’ils l’obtiennent et parlez à Ferris au sujet du canal. J’aurais aimé vivre jusqu’à ce que ce travail fût terminé ; il a tant d’importance pour les villages du Nord-Indus… mais Ferris est un fainéant animal… grouillez-le. Vous aurez le district sous vos ordres jusqu’à l’arrivée de mon successeur. Je souhaite qu’on vous en nomme chef titulaire ; vous connaissez la population. Mais je pense que ce sera Bullows. Un brave homme, mais trop faible pour cette besogne de frontière et il ne s’entend pas avec les prêtres. Le prêtre aveugle de Jagai aura besoin d’être surveillé. Vous trouverez cela dans mes papiers… dans le casier officiel, je pense. Rassemblez-moi les Khusru Kheyl ; je vais tenir ma dernière audience publique. Khoda Dad Khan !

Le chef des hommes accourut auprès de la litière, suivi de ses compagnons.

— Hommes, je vais mourir, dit vivement Orde en hindoustani, et d’ici peu Orde sahib ne sera plus là pour vous serrer de près et vous empêcher de razzier du bétail.

— Que Dieu nous épargne cette chose ! lancèrent en chœur les graves voix de basse. Le sahib ne va pas mourir.

— Si fait ; et alors il saura si c’est Mohomet qui dit la vérité, ou Moïse. Mais il vous faudra rester bons quand je n’y serai plus. Ceux-là de vous qui vivent dans nos frontières devront comme auparavant payer leurs contributions sans rien dire. J’ai parlé des villages qui devront être traités avec douceur cette année. Ceux de vous qui vivent dans la montagne devront s’abstenir de razzier du bétail et ne plus brûler de meules et faire la sourde oreille à la voix des prêtres, lesquels, ignorant la force du Gouvernement, voudraient vous induire en des guerres imbéciles, où vous ne manqueriez pas de périr, et ce seraient des étrangers qui mangeraient vos récoltes. Et il ne vous faut plus piller de caravanes, et il vous faut laisser vos armes au poste de police quand vous entrez chez nous ; comme ç’a été votre coutume, et mon ordre. Et Tallantire sahib sera avec vous, mais je ne sais qui va prendre ma place. Je vous dis maintenant la vérité, car je suis pour ainsi dire déjà mort, mes enfants… car vous avez beau être des hommes robustes, vous n’êtes que des enfants.

— Et tu es notre père et notre mère ! interrompit Khoda Dad Khan avec un juron. Qu’allons-nous faire, à présent qu’il n’y a plus personne pour parler en notre faveur, ou pour nous enseigner à nous conduire avec sagesse !

— Il vous reste Tallantire sahib. Adressez-vous à lui ; il connaît votre langage et votre cœur. Faites taire les jeunes hommes, écoutez les vieillards et obéissez. Khoda Dad Khan, prends mon anneau. La montre et la chaîne sont pour ton frère. Gardez ces objets en souvenir de moi, et je parlerai au Dieu quel qu’il soit que je rencontrerai et lui dirai que les Khusru Kheyl sont de braves gens. Vous avez la permission de vous retirer.

L’anneau passé à son doigt, Khoda Dad Khan étouffa un sanglot quand il ouït la formule bien connue qui mettait fin à une conversation. Son frère se retourna pour regarder de l’autre côté du fleuve. L’aurore se levait, et une moucheture blanche apparaissait sur l’argent mat du courant.

— La voilà qui vient, dit l’homme à mi-voix. Vivra-t-il encore deux heures ?

Et tirant de sa ceinture la montre qu’il venait de recevoir il en examina le cadran, comme il l’avait vu faire aux Anglais.

Durant deux heures la voile gonflée tira péniblement des bordées vers le haut et vers le bas du fleuve ; Tallantire serrait toujours Orde entre ses bras et Khoda Dad Khan lui réchauffait les pieds. À diverses reprises il parla encore du district et de sa femme, mais, à mesure que la fin approchait, plus fréquemment de cette dernière. Ses compagnons espéraient qu’il ne se rendait pas compte qu’elle était alors même en train de risquer sa vie pour venir le rejoindre. Mais la terrible prescience des mourants les déçut. Se dégageant, Orde se jeta en avant, regarda entre les rideaux, et vit combien la voile était proche.

— C’est Polly, dit-il d’une voix naturelle, bien qu’il eût la bouche desséchée par l’agonie. Polly et… la plus amère plaisanterie que l’on fît jamais à un homme. Dick… il faudra… que… vous lui… expliquiez…

Et une heure plus tard Tallantire accueillait sur la berge une femme en habit de cheval et chapeau de soleil qui lui réclamait en pleurant son mari — son cher petit et son bien-aimé — tandis que Khoda Dad Khan se cachait les yeux et se jetait dans le sable la face contre terre.


II


La simplicité même de cette idée en faisait le charme. Quoi de plus facile pour un homme d’État que de gagner avec elle une réputation de perspicacité, d’originalité, et par-dessus tout de déférence aux désirs du peuple ? Il suffisait de nommer un fils du pays au gouvernement de ce pays ! Deux cents millions des plus aimants et reconnaissants individus subissant la domination de Sa Majesté loueraient ce beau geste, et leur louange durerait à jamais. Il était d’ailleurs indifférent à la louange comme au blâme, ainsi qu’il convenait au plus grand sans exception de tous les vice-rois. Son administration était fondée sur des principes, et les principes doivent être affirmés quand il sied et même quand il ne sied pas. Sa plume et sa langue avaient créé la nouvelle Inde, débordante de possibilités, — une nation entre toutes, à la voix forte et insistante, — qu’elle devait entièrement à lui-même. C’est pourquoi le plus grand sans exception de tous les vice-rois fit en avant un nouveau pas, qui l’amena à prendre conseil de ceux qui régulièrement devaient lui soumettre la nomination d’un successeur à Yardley-Orde. Il y avait un gentleman, membre du Service Civil du Bengale, qui avait conquis sa place et un grade universitaire assorti, en public et loyal concours avec les fils des Anglais. Il était cultivé, homme du monde, et si le bruit qui court dit vrai, il avait gouverné sagement et surtout sympathiquement un district populeux du Bengale sud-oriental. Il avait été en Angleterre et charmé là-bas maints salons. Son nom, si le vice-roi s’en souvenait bien, était M. Grish Chunder Dé, M. A.[1] Bref, quelqu’un voyait-il un obstacle à sa nomination, toujours en se basant sur le principe que pour gouverner un pays il faut un homme de ce pays. Le district en question du Bengale sud-oriental pouvait avec avantage, à ce que venait d’apprendre le vice-roi, passer à un fonctionnaire civil plus jeune de la nationalité de M. Grish Chunder Dé (lequel avait écrit un opuscule remarquable sur la valeur politique de la sympathie en matière administrative) ; ce qui permettrait de transférer ledit M. Grish Chunder Dé dans le nord à Kot-Kumharsen. Le vice-roi était opposé, en principe, à se mêler des nominations qui dépendent des gouvernements provinciaux. Il tenait à ce qu’il fût bien entendu qu’il se bornait en l’occurrence à donner une recommandation et un conseil. Quant à ce qui regardait la question de race pure et simple, M. Grish Chunder Dé était plus Anglais que les Anglais, et possédait pourtant cette faculté particulière de sympathie et d’intuition que seuls les meilleurs fonctionnaires de la meilleure administration du monde acquéraient parfois, sur la fin de leur carrière.

Les rois sévères et barbus qui siègent à la table du Conseil de l’Inde différèrent d’avis sur l’opportunité de la chose ; ce qui eut pour résultat infaillible de faire friser l’attaque de nerfs au plus grand sans exception de tous les vice-rois et de lui inspirer un entêtement éperdu aussi tenace que celui d’un enfant.

— Le principe est assez raisonnable, dit le personnage aux yeux langoureux, chef des Provinces Rouges dans lesquelles est situé Kot-Kumharsen, car lui aussi soutenait des théories. La seule difficulté réside…

— Serrez la vis aux fonctionnaires du district, colloquez un très solide commissaire-délégué de chaque côté de Dé ; donnez-lui le meilleur adjoint de la province ; imprimez d’avance la crainte de Dieu au peuple ; et si quelque chose va de travers, dites que ses collègues ne l’ont pas soutenu. Toutes ces charmantes petites expériences retombent en fin de compte sur l’officier du district, dit le Chevalier du Glaive-au-Clair avec une véridique brutalité qui fit frissonner le chef des Provinces Rouges.

Ce fut sur une entente tacite de ce genre que le transfert s’accomplit, et pour beaucoup de raisons avec aussi peu de bruit que possible.

Chose triste à dire, ce qui dans l’Inde représente l’opinion publique ne voyait pas en général la sagesse de la nomination voulue par le vice-roi. Il ne manqua pas en effet d’organes soudoyés, notoirement à la solde d’une tyrannique bureaucratie, pour faire plus qu’insinuer que Son Excellence était un niais, un rêveur, un doctrinaire, et pis encore qu’il se jouait de la vie des hommes. « La Gazette de Son Excellence le Vice-Roi », publiée à Calcutta, s’évertua, elle, à remercier « notre bien-aimé vice-roi d’avoir une fois de plus encore justifié par là les capacités des nations bengalies à exercer des fonctions exécutives et administratives en des lieux étrangers hors de notre domaine familier. Nous sommes entièrement persuadés que notre excellent concitoyen, M. Grish Chunder Dé, M. A., soutiendra le prestige des Bengalis, nonobstant toute intrigue souterraine et tout peshbundi[2] que l’on pourra tenter de lui susciter pour ternir insidieusement sa renommée et entraver son avenir parmi d’orgueilleux citoyens, dont plusieurs vont avoir désormais à se plier sous les ordres d’un indigène méprisé, voire à lui obéir. Cela vous plaira-t-il, mes maîtres ? Nous supplions notre bien-aimé vice-roi de se montrer ici encore supérieur aux aveugles préjugés de race et de couleur, et d’accorder à la fleur de ce Service Civil qu’on peut vraiment dire à présent le nôtre, tous les salaires et prérogatives pléniers accordés à ses collègues plus fortunés. »


III


Quand cet homme va-t-il venir prendre son poste ? Je suis tout seul pour le moment, et je suppose que je vais rester en place sous ses ordres.

— Auriez-vous tenu à être déplacé ? fit Bullows avec vivacité.

Puis, posant la main sur l’épaule de Tallantire :

— Nous sommes tous dans la même galère ; n’allez pas nous lâcher. Mais quand même, pourquoi diable resteriez-vous si l’on vous offre un autre poste ?

— C’était celui d’Orde, répondit simplement Tallantire.

— Eh bien, c’est devenu celui de Dé. C’est un Bengali tout ce qu’il y a de plus Bengali, bourré de code et de procédure ; un homme parfait pour tout ce qui concerne la routine et le travail de bureau, et d’une conversation agréable. On l’a naturellement toujours maintenu dans son district natal, où ont vécu toutes ses sœurs, ses cousines et ses tantes, quelque part dans le sud de Dacca. Tout ce qu’il a fait, c’est de changer ce district en un agréable petit domaine réservé de famille, et de permettre à chacun de puiser à l’assiette au beurre. En conséquence il jouit là-bas d’une popularité immense.

— Cela m’est bien égal. Je ne vois pas du tout comment je vais annoncer aux gens de ce district-ci qu’ils vont être gouvernés par un Bengali ? Pensez-vous… je veux dire le gouvernement pense-t-il que les Khusru Kheyl, une fois qu’ils sauront, vont se tenir tranquilles ? Comment les gendarmes… des Muzbi Sikhs et des Pathans[3]… vont-ils se conduire sous ses ordres ? Si le gouvernement s’avisait de nommer un balayeur, nous n’aurions rien à dire, nous ; mais nos gens vont en dire beaucoup, vous le savez. C’est un exemple de stupidité inouïe !

— Mon cher garçon, je sais tout cela, et même plus. Je l’ai fait observer et on m’a répondu que je témoignais d’« un préjugé coupable et puéril ». Par Jupin ! si les Kushru Kheyl ne témoignent pas de quelque chose de pire encore, je ne connais plus la Marche ! Il y a des chances pour que vous ayez sur les bras un soulèvement du district, et il me faudra quitter ma besogne pour aller vous aider à en venir à bout. Je n’ai pas besoin de vous demander de soutenir le Bengali en toute circonstance. Vous le ferez, pour l’amour de vous-même.

— Pour celui d’Orde. Car personnellement je ne puis dire que je m’en soucie pour deux sous.

— Ne dites pas de bêtises. C’est assez fâcheux, Dieu sait, et le gouvernement le saura plus tard, mais ce n’est pas une raison pour vous de bouder. Il vous faut essayer, vous, de faire marcher le district ; il vous faut le mettre, lui, le plus possible à l’abri de l’insulte ; il vous faut lui montrer le maniement de tout ; il vous faut pacifier les Khusru Kheyl et ne pas manquer à l’occasion d’avertir Curbar, de la gendarmerie, de veiller au grain. Moi, vous me trouverez toujours au bout du fil télégraphique et disposé à risquer ma réputation pour garder le district en bon état. Vous y perdrez la vôtre, comme de juste. Si vous maintenez les choses en ordre, et s’il ne reçoit pas de coups de bâton en faisant sa tournée, c’est lui qui en retirera tout l’honneur. Si quelque chose va de travers, on vous dira que vous ne l’avez pas soutenu loyalement.

— Je sais ce que j’ai à faire, dit mélancoliquement Tallantire, et je vais le faire. Mais c’est dur.

— Le travail dépend de nous, et son résultat d’Allah…, comme disait Orde quand il avait été échaudé plus qu’à l’ordinaire.

Et Bullows monta à cheval et s’éloigna.

De voir deux gentlemen du Service Civil de Sa Majesté au Bengale en discuter ainsi un troisième, également de ce service, et de plus homme cultivé et affable, cela vous paraît sans doute singulier et attristant. Mais écoutez par ailleurs le jargon sans artifice du mullah aveugle de Jagai, le prêtre des Khusru Kheyl, assis sur un roc dominant la frontière. Cinq ans plus tôt, un obus tiré au hasard par une batterie de canons rayés avait projeté de la terre à la figure du mullah, en train de mener une charge de Ghazis contre une demi-douzaine de baïonnettes britanniques. C’est ainsi qu’il était devenu aveugle, et il n’en haïssait pas moins les Anglais pour ce petit accident. Yardley-Orde savait sa déchéance, et l’en avait maintes fois raillé.

— Chiens que vous êtes ! disait le mullah aveugle aux gens de la tribu qui l’écoutaient réunis autour du feu. Chiens fouettés ! Parce que vous obéissiez à Orde sahib, l’appeliez votre père et vous conduisiez comme ses enfants, le gouvernement britannique vous montre quel cas il fait de vous. Orde sahib, vous le savez, est mort.

— Aïe ! aïe ! aïe ! firent une demi-douzaine de voix.

— C’était un homme, lui. Et maintenant, pour le remplacer, savez-vous qui on envoie ? Un Bengali du Bengale… un mangeur de poisson du Midi.

— Mensonge ! dit Khoda Dad Khan. Et si je n’avais un peu de considération pour ta qualité de prêtre, je t’enfoncerais ma crosse de fusil dans la gorge.

— Oh ! oh ! tu es donc là, lèche-pieds des Anglais ? Va-t’en demain au delà de la frontière pour rendre hommage au successeur d’Orde sahib, et c’est à la porte de tente d’un Bengali que tu laisseras tes chaussures, de même que tu déposeras ton offrande dans la patte noire d’un Bengali. Voilà ce que je sais ; et je sais aussi que dans ma jeunesse, quand un homme jeune parlait mal à un mullah qui tient les portes du Ciel et de l’Enfer, ce n’était pas dans le gosier du mullah qu’on enfonçait la crosse de fusil. Non, certes !

Le mullah aveugle haïssait Khoda Dad Khan d’une haine afghane, car tous deux rivalisaient à qui aurait le commandement de la tribu ; mais le second était craint pour sa force physique, comme le premier pour ses dons spirituels. Khoda Dad Khan considéra l’anneau d’Orde et gronda :

— J’irai demain parce que moi je ne suis pas un vieil imbécile qui prêche la guerre contre les Anglais. Si le gouvernement, frappé de folie, a fait cela, alors…

— Alors, croassa le mullah, tu emmèneras les jeunes hommes et iras piller les quatre villages à l’intérieur de la Marche ?

— Ou bien je te tordrai le cou, noir corbeau de la Géhenne, pour avoir été le porteur de mauvaises nouvelles.

Khoda Dad Khan huila sa longue chevelure avec le plus grand soin, mit sa plus belle ceinture de Boukhara, un turban neuf, de coquettes babouches vertes, et accompagné de quelques amis descendit des montagnes pour faire visite au nouveau commissaire-délégué de Kot-Kumharsen. Il portait aussi dans un mouchoir blanc le tribut : quatre ou cinq inestimables mohurs d’or du temps d’Akbar. Ceux-ci, le commissaire-délégué les restituerait après les avoir simplement touchés. La petite cérémonie habituelle était un symbole que, autant qu’il dépendait de l’influence personnelle de Khoda Dad Khan, les Khusru Kheyl seraient bons garçons — jusqu’à la prochaine fois ; en particulier si le nouveau commissaire-délégué venait à plaire à Khoda Dad Khan. Sous le consulat de Yardley-Orde, sa visite s’achevait par un dîner somptueux, où figuraient peut-être même des liqueurs défendues ; où il y avait en tout cas des histoires merveilleuses et une parfaite bonne entente. Après quoi Khoda Dad Khan regagnait son fief, titubant, et jurant qu’Orde sahib était un prince et Tallantire sahib un autre, et que quiconque pousserait un raid en territoire britannique serait écorché vif. En cette occasion-ci il trouva aux tentes du commissaire-délégué à peu près l’aspect habituel. Se regardant comme privilégié il passa la porte ouverte et se vit en présence d’un aimable et corpulent Bengali vêtu à l’anglaise, qui écrivait à une table. Ignorant l’influence anoblissante de l’éducation, et ne se souciant pas le moins du monde des grades universitaires, Khoda Dad Khan jugea aussitôt que cet homme était un « babou » — l’employé subalterne indigène du commissaire-délégué — personnage haï et méprisé.

— Heuh, baboudji ! fit-il jovialement. Où est ton maître ?

— C’est moi le commissaire-délégué, dit en anglais le gentleman.

Comme il surestimait les effets des grades universitaires, il regarda fixement au visage Khoda Dad Khan. Mais si dès la plus tendre enfance vous vous êtes accoutumé à voir des combats, des meurtres et de la mort soudaine, si le sang répandu affecte vos nerfs autant que de la couleur rouge, et par-dessus tout si vous avez la ferme persuasion que le Bengali est le serviteur de l’Inde entière, et que l’Inde entière est énormément inférieure à votre propre moi solide et vigoureux, encore qu’inéduqué vous supporterez sans peine d’être regardé longtemps bien en face. C’est même vous qui ferez baisser les yeux à un gradué d’Oxford si ce dernier est né en serre chaude, de race élevée en serre chaude, et craignant la souffrance physique comme certains hommes craignent le péché ; en particulier si la mère de votre antagoniste lui a dans son enfance raconté pour l’endormir d’affreuses histoires de diables habitant l’Afghanistan, et de sinistres légendes sur le Nord. Les yeux embusqués derrière les lunettes d’or se dirigèrent vers le sol. Khoda Dad Khan ricana, et sortit.

Là, proche, il rencontra Tallantire.

— Tiens, lui dit-il rudement, en jetant les pièces devant lui, touche-les et rends-les-moi. Ceci te répond de ma bonne conduite. Mais dis-moi, ô sahib, le gouvernement est-il devenu fou, de nous envoyer un noir, un chien de Bengali ? Et vais-je donc, moi, rendre hommage à un homme tel que lui ? Et vas-tu, toi, te laisser commander par lui ? Qu’est-ce que cela veut dire ?

Tallantire s’attendait à quelque chose de ce genre. Il répondit :

— C’est l’ordre. C’est un sahib très savant.

— Lui, un sahib ! C’est un kala admi (un homme noir) incapable même de courir derrière la queue d’un mulet de potier. Le Bengale a subi tous les peuples de la terre. C’est écrit. Quand nous autres du Nord avions besoin de femmes ou de butin, sais-tu où nous allions ? Au Bengale… évidemment ! Quel conte puéril cette histoire de sahib… après Orde sahib surtout ! En vérité le mullah avait raison.

— Que devient-il ? demanda Tallantire avec inquiétude.

Il se méfiait de ce vieillard aux yeux morts et à la langue dangereuse.

— Eh bien tant pis ! à cause du serment que j’ai juré à Orde sahib quand nous le regardions mourir auprès du fleuve là-bas, je parlerai. En premier lieu, est-il vrai que les Anglais aient posé sur leur propre cou le talon des Bengalis, et que la loi anglaise ait cessé d’exister dans le pays ?

— Tu me vois, dit Tallantire, et je suis le serviteur de la Reine d’Angleterre.

— Le mullah disait autrement, et il ajoutait que parce que nous chérissions Orde sahib, le gouvernement nous a envoyé un porc afin de montrer que nous étions des chiens, qui jusqu’à maintenant se laissaient contenir par une main forte. Et aussi qu’on remmenait les soldats blancs, qu’il viendrait encore d’autres Hindoustanis, et que tout allait changer.

Tel est le pire inconvénient qui résulte de mal s’y prendre avec un très vaste pays. Ce qui paraît tellement faisable à Calcutta, tellement juste à Bombay, tellement inattaquable à Madras, n’est plus compris dans le Nord, et change entièrement d’aspect sur les bords de l’Indus. Khoda Dad Khan expliqua aussi clairement qu’il le put que, bien que lui-même eût l’intention de rester sage, il ne pouvait réellement plus répondre des membres les plus turbulents de sa tribu soumis à la domination du mullah aveugle. Peut-être ne donneraient-ils pas d’ennuis, mais ils n’avaient assurément pas la moindre intention d’obéir au nouveau commissaire-délégué. Tallantire était-il absolument sûr que dans le cas d’une razzia de frontière bien organisée la force armée du district serait à même de la réduire promptement ?

— Dis au mullah que s’il raconte encore de ces histoires stupides, répliqua sèchement Tallantire, ce sera pour ses hommes la mort assurée, et pour sa tribu le blocus, l’amende pour incursion et la rançon du sang. Mais à quoi bon parler à quelqu’un qui ne pèse désormais plus rien dans les conseils de sa tribu ?

Khoda Dad Khan empocha cette injure. Ayant appris ce qu’il voulait savoir, il regagna ses montagnes où il fut accueilli par les compliments sarcastiques du mullah, dont la langue, s’exerçant autour des feux de campement, était une flamme plus dangereuse que jamais bouse de vache n’en alimenta.


IV


Veuillez considérer ici un instant le district inconnu de Kot-Kumharsen. Il s’étale coupé en deux par l’Indus sous la chaîne des monts Khusru — remparts de terre stérile et d’éboulis. Il a cent kilomètres de long sur soixante-quinze de large, nourrit une population d’un peu moins de deux cent mille âmes, et paie des impôts annuels qui se montent à quarante mille livres pour une superficie dont un peu plus de la moitié n’est qu’un désert inculte et irrémédiable. Les cultivateurs ne sont pas des gens doux, les mineurs de sel moins encore, et les éleveurs de bétail sont les moins doux de tous. Un poste de police à l’angle supérieur droit et un petit fortin de terre à l’angle supérieur gauche empêchent la proportion de contrebande de sel et d’enlèvement de bétail que l’influence des civils ne peut supprimer ; et à l’angle inférieur droit se trouve Jumala, le chef-lieu du district — une pitoyable poignée de masures blanchies à la chaux louées sous le nom facétieux de maisons, puant la fièvre de frontière, accessibles à la pluie, et de vrais fours en été.

Ce fut là que Grish Chunder Dé se rendit pour y prendre officiellement possession du district. Mais la nouvelle de sa venue l’y avait précédé. Parmi les naïfs habitants de la frontière, qui se fendent réciproquement la tête avec leurs longues bêches et adorent impartialement les divinités hindoues et mahométanes, les Bengalis étaient plus rares que des caniches. Ils se pressaient pour le voir, le montrant du doigt, et le comparant tour à tour à une vache laitière pleine, ou à une cavale fourbue, selon ce que leur inspirait leur choix limité de métaphores. Ils riaient de sa garde de police, et voulaient savoir pendant combien de temps les grands et gros Sikhs allaient promener ces singes bengalis. Ils demandaient s’il avait pris ses femmes avec lui, et lui conseillaient explicitement de ne pas toucher aux leurs. Une vieille mégère ratatinée arrêtée au bord de la route alla jusqu’à s’écrier sur son passage, en se donnant une claque sur ses seins flétris : « J’en ai nourri six qui auraient pu en manger six mille comme lui. Le gouvernement me les a abattus, et a fait de cet être-là un roi ! » Sur quoi un gros et osseux raccommodeur de charrues au turban bleu lança : « Espère un peu, la mère ! Il pourrait bien encore suivre le même chemin que tes rejetons ! » Et les petits enfants, aux brunes tignasses ébouriffées, regardaient avec curiosité. C’était généralement une bonne chose que de s’égarer dans la tente d’Orde sahib, où il y avait des piécettes de cuivre à gagner simplement parce qu’on les désirait, et où ils entendaient des histoires des plus authentiques, telles que même leurs mères n’en savaient pas la première moitié. Mais non ! Ce gros homme noir-ci ne saurait jamais leur raconter comment Pir Prith arracha les dents canines à dix diables ; comment les grosses pierres sont venues se mettre toutes en rang sur le haut des monts Khusru, et ce qu’il arriverait si on criait le soir au loup gris par la porte du village : « Badl Khas est mort ! » Cependant Grish Chunder Dé parlait vite et beaucoup à Tallantire, à la façon de ceux qui sont « plus Anglais que les Anglais » — s’entretenant d’Oxford et du « pays » et montrant une connaissance livresque approfondie des soupers épatants, des parties de cricket, des chasses à courre et autres sports profanes des étrangers.

— Il nous faudra prendre ces gens-là en main, dit-il une fois ou deux avec inquiétude, les prendre bien en main, et leur tenir la bride serrée. Inutile, voyez-vous, d’être coulant dans votre district.

Et un instant Tallantire entendit Debendra Nath Dé, qui en bon frère avait suivi le sort de son parent et comptait bénéficier de sa protection dans son métier d’avocat, chuchoter en bengali :

— Mieux vaut du poisson sec à Dacca que des sabres nus à Delhi. Mon frère, ces hommes sont des démons, comme le disait notre mère. Et il te faudra prendre soin de toujours aller à cheval !

Ce soir-là il y eut une audience publique dans une petite ville déchue à cinquante kilomètres de Jumala, où le nouveau commissaire-délégué, en réponse aux félicitations de ses fonctionnaires subordonnés indigènes, leur fit un discours. C’était un discours soigneusement préparé, qui aurait été fort convenable si sa troisième phrase n’eût commencé par : « Hamara hookum hai… C’est mon ordre. » Un rire s’éleva, clair comme un son de cloche, de derrière la grande tente, où se tenaient quelques propriétaires terriens de la Marche, et le rire s’enfla et avec lui le dédain qui s’y mêlait, et la figure maigre et attentive de Debendra Nath Dé pâlit, et Grish Chunder se tournant vers Tallantire prononça :

— C’est à vous… à vous de faire cesser ce désordre.

Sur l’instant un fracas de sabots de cheval résonna au dehors, et l’on vit entrer, jurant et poudreux, Curbar, le chef inspecteur de la police du district. Depuis dix-sept fâcheuses années l’État l’avait jeté dans un coin de la province, où il empêchait la contrebande du sel, et où il espérait un avancement qui ne venait jamais. Il avait oublié la façon de tenir propre son uniforme blanc, avait vissé des éperons rouillés dans des souliers de cuir de marque, et se servait comme couvre-chef indifféremment d’un casque ou d’un turban. Aigri, vieilli, ravagé par le chaud et le froid, il attendait le moment de se voir allouer une pension suffisante pour l’empêcher de mourir de faim.

— Tallantire, dit-il sans regarder Grish Chunder Dé, venez dehors. Je veux vous parler. (Ils s’éloignèrent.) Voici, reprit Curbar. Les Khusru Kheyl ont fait un raid et attaqué une demi-douzaine de coolies sur la berge du nouveau canal de Ferris ; ils ont tué une couple d’hommes et enlevé une femme. Je ne viendrais pas vous ennuyer avec cela… Ferris est à leur poursuite avec Hugonin, mon auxiliaire, et dix gendarmes à cheval. Mais ce n’est là qu’un commencement, je suppose. Leurs feux sont visibles sur les hauteurs de Hassan Ardeb, et si nous ne nous dépêchons pas, ce sera une flambée tout le long de notre Marche. Ils ne manqueront pas de razzier les quatre villages khusru de notre côté de la frontière ; il y a eu des bisbilles entre eux depuis quelques années et vous savez que depuis le départ d’Orde le mullah aveugle n’a cessé de prêcher la guerre sainte. Quelle est votre idée ?

— N… de D… ! fit pensivement Tallantire. Ils ont commencé vite. Eh bien, il me semble qu’à votre place je filerais d’ici au trot jusqu’au fort Ziar, pour y prendre lès hommes disponibles afin de les poster parmi les villages de la plaine, s’il n’est pas déjà trop tard. Tommy Dodd commande au fort Ziar, je pense. Ferris et Hugonin doivent donner une leçon aux brigands du canal, et… Non, nous ne pouvons mettre ostensiblement le chef de la police à garder ce fameux Trésor. Vous retournerez au canal. Je vais câbler à Bullows de venir à Jumala avec une forte garde de police, et de s’installer sur le Trésor. Ils ne toucheraient pas à la ville, mais cela fera bon effet.

— Je… je… j’exige que l’on me dise ce que cela signifie, dit la voix du commissaire-délégué, qui avait rejoint les interlocuteurs.

— Oh ! répondit Curbar (lequel, étant de la police, ne pouvait comprendre que quinze années d’éducation devaient, en principe, changer un Bengali en Britannique). Il y a eu un combat sur la frontière, et des tas d’hommes tués. Il va y avoir un autre combat, et on tuera encore des flopées de gens.

— Pourquoi cela ?

— Parce que les millions d’individus qui grouillent dans ce district ne vous estiment pas tout à fait, et se figurent que sous votre domination bénigne ils vont avoir du bon temps. J’ai idée que vous feriez mieux de prendre vos dispositions. J’agis, comme vous le savez, d’après vos ordres. Que décidez-vous ?

— Je… je vous prends tous à témoins que je n’ai pas encore assumé la charge de ce district, balbutia le commissaire-délégué, sur un ton qui n’avait rien de « plus anglais ».

— Ah ! je le pensais bien. Allons, comme je vous disais, Tallantire, votre plan est sage. Exécutez-le. Avez-vous besoin d’une escorte ?

— Non ; rien que d’un cheval convenable. Mais qui va télégraphier au quartier général ?

— J’imagine, d’après la couleur de ses joues, que notre chef hiérarchique va envoyer quelques mirobolants télégrammes avant la fin de la nuit. Qu’on le laisse faire cela, et la moitié des troupes de la province vont nous arriver pour voir ce qui se passe. Allons, dépêchez-vous, et prenez garde à vous… les Khusru Kheyl frappent de la pointe, et de bas en haut, rappelez-vous. Ho ! Mir Khan, donne à Tallantire sahib le meilleur des chevaux, et dis à cinq hommes de monter à cheval et d’aller à Jumala avec le commissaire-délégué sahib bahadur. Il va y avoir de la presse.

C’était exact ; et la situation ne fut pas le moins du monde améliorée par le fait que Debendra Nath Dé s’accrocha à la bride d’un gendarme et lui demanda le plus court, le vraiment plus court chemin pour Jumala. Or l’originalité est funeste aux Bengalis. Debendra Nath aurait mieux fait de rester avec son frère, qui arriva sans accident par la ligne du chemin de fer à Jumala, où il remercia des dieux — entièrement inconnus à la plus catholique des universités — de n’avoir pas encore pris possession du district, et d’avoir la ressource — heureux expédient d’une race imaginative ! — de tomber malade.

Et j’ai le regret de dire que, pour le tenir en joie une fois arrivé à destination, deux gendarmes, non dénués d’un esprit fruste, qui avaient conféré ensemble tout en rebondissant sur leurs selles, lui ménagèrent un divertissement. Voici en quoi il consista : les deux hommes à tour de rôle entrèrent dans sa chambre porteurs de nouvelles de guerre faramineuses, rassemblements de tribus féroces et sanguinaires, et incendies de villes. C’était presque aussi amusant, d’après ces coquins, que de galoper avec Curbar derrière des Afghans en fuite. Chacune de leurs inventions donnait à l’auditeur pour une demi-heure de besogne, à confectionner des dépêches que le sac de Delhi eût à peine justifiées. À chacune des autorités susceptibles de fournir une baïonnette ou de déplacer un fonctionnaire terrifié, Grish Chunder Dé lança un appel télégraphique. Il était seul, disait-il, ses auxiliaires avaient fui, et en réalité il n’avait pas pris possession du district. Ses télégrammes eussent-ils été envoyés, qu’il s’en serait suivi beaucoup de choses ; mais comme l’unique opérateur de Jumala s’était allé coucher, et que le chef de gare, après un coup d’œil à la redoutable pile de papier, découvrit que les règlements du chemin de fer interdisaient la transmission de messages impérieux, les gendarmes Ram Dingh et Nihal Singh se virent contraints de transformer ladite Masse en un oreiller et de dormir dessus très confortablement.

Tallantire enfonça ses éperons dans le ventre d’un pétulant étalon pie aux yeux de porcelaine bleue et se prépara au trajet de soixante-dix kilomètres jusqu’au fort Ziar. Connaissant son district les yeux fermés, il ne perdit pas de temps à chercher des raccourcis, mais piquant tout droit à travers les meilleurs pâturages, se dirigea vers le gué où Orde était mort et avait été enterré. Le sol poudreux étouffait le bruit des sabots de son cheval, la lune projetait devant lui son ombre, lutin infatigable, et la rosée dense le trempait jusqu’à la peau. Monticule, brousse qui frôlait le ventre du cheval, route non empierrée où les minces rameaux des tamaris cinglaient son front, étendues indéfinies de plaine coupée d’ondulations et jonchée de bétail sommeillant, brousse et de nouveau monticule, défilèrent, et enfin le cheval pie peina dans le sable mou du gué de l’Indus. Tallantire ignora tout détail précis jusqu’au moment où la proue du bac paresseux atterrit à l’autre bord, et où son cheval fit un écart en hennissant devant la pierre blanche de la tombe d’Orde. Alors il se découvrit, et cria dans l’espoir que le mort pût l’entendre : « Ils sont de sortie, mon vieux ! Souhaite-moi bonne chance ! » Ce fut dans l’aube glacée qu’il tambourina du fer de son étrier à la porte du fort Ziar, où cinquante sabres des Belooch Beskhalis, ce régiment déguenillé, étaient censés sauvegarder les intérêts de Sa Majesté la Reine sur quelques centaines de kilomètres de frontière. Ce fort-là était commandé par un lieutenant, qui, né d’une ancienne famille des Deroulett, répondait naturellement au nom de Tommy Dodd. Tallantire le trouva emmitouflé d’une houppelande en peau de mouton, tremblant la fièvre comme une feuille, et s’efforçant de lire la liste des malades écrite par l’infirmier indigène.

— Vous voilà donc venu également, dit-il. Eh bien, ici nous sommes tous malades, et je ne pense pas pouvoir mettre à cheval trente hommes ; mais ce n’est fichtre pas la b… bonne volonté qui nous manque. Attendez, est-ce que ceci vous fait l’effet d’être un piège ou un mensonge ?

Il tendit à Tallantire un bout de papier sur lequel on avait écrit péniblement en maladroits caractères gurmukhis : « Nous ne pouvons retenir les jeunes chevaux. Ils iront la nuit prochaine après le coucher de la lune paître dans les quatre villages de la Marche en sortant par la passe de Jagai. » Puis, en écriture anglaise courante : « Votre sincère ami. »

— Brave homme ! dit Tallantire. C’est là l’œuvre de Khoda Dad Khan. Ce sont les seuls mots d’anglais qu’il ait jamais pu se fourrer dans la tête, et il en est extrêmement fier. Il joue contre le mullah pour son propre compte… le traître jeune bandit !

— Je ne connais pas la politique des Khusru Kheyl, mais si vous êtes content, moi aussi. Ce papier a été lancé du dehors hier soir par-dessus la porte principale du fort, et j’ai pensé que nous pourrions toujours nous préparer et voir de quoi il retournait. Oh ! mais c’est que nous sommes malades de la fièvre ici, et pas d’erreur ! Est-ce que ça va être une grosse affaire, pensez-vous ? demanda Tommy Dodd.

Tallantire lui esquissa brièvement la situation, et Tommy Dodd en l’écoutant sifflotait et tremblait de fièvre alternativement. Cette journée-là fut consacrée à la stratégie, à l’art de la guerre et au réconfort des malades, si bien qu’au crépuscule il y avait de prêts quarante-deux troupiers, pâles, efflanqués et hagards. Tommy Dodd les inspecta avec orgueil et les harangua en ces termes :

« Ô hommes ! Si vous mourez vous irez en enfer. Par conséquent efforcez-vous de rester vivants. Mais si vous allez en enfer ça ne peut chauffer là dedans plus qu’ici, et on ne nous a pas dit que nous y souffririons encore de la fièvre. Par conséquent n’ayez pas peur de mourir. Par file à droite !

Ils ricanèrent d’aise, et s’en allèrent.


V


Il faudra du temps pour que les Khusru Kheyl oublient leur attaque de nuit sur les villages de la plaine. Le mullah leur avait promis une victoire facile et un butin illimité ; mais voilà-t-il pas que des troupiers de la Reine étaient positivement sortis de terre, pointant, taillant, et galopant sous les étoiles si bien que personne ne savait de quel côté se tourner, et que, craignant de s’être attiré sur le dos toute une armée, ils s’enfuirent jusqu’au dernier vers les montagnes. Dans la panique de cette déroute on vit beaucoup d’hommes succomber à des blessures infligées par le coutelas afghan qui frappe de bas en haut et encore plus sous les balles de carabines à longue portée. Alors on entendit crier à la trahison, et lorsqu’ils atteignirent leurs propres hauteurs fortifiées, ils avaient laissé en bas sur la plaine, avec quelque soixante morts et soixante blessés, toute leur confiance en le mullah aveugle. Ils poussèrent des clameurs, blasphémèrent, et discutèrent autour des feux, les femmes se lamentaient sur les disparus, et le mullah lançait des injures à ceux qui étaient revenus.

Alors Khoda Dad Khan, éloquent et nullement essoufflé, car il n’avait pas pris part au combat, profita de l’occasion et parla. Il fit ressortir que la tribu devait en tous points sa présente mésaventure au mullah aveugle qui avait menti de tous points et par ses contes les avait fait tomber dans un piège. C’était assurément un outrage qu’un Bengali, fils de Bengali, pût prétendre à administrer la frontière, mais ce fait n’augurait pas, comme l’avait prétendu le mullah aveugle, une ère de rapt et de licence générale ; et l’inexplicable folie des Anglais n’avait pas nui le moins du monde à leur pouvoir de garder leurs marches. Au contraire, juste au moment où ses provisions de vivres étaient au plus bas, la tribu bafouée et battue à plates coutures allait être bloquée de tout commerce avec l’Hindoustan, et cela durerait jusqu’au moment où les Khusru Kheyl enverraient des otages pour garantir leur bonne conduite, et paieraient une compensation pour le dégât commis, avec la rançon du sang au taux de trente-six livres anglaises par tête de chaque villageois qu’ils pourraient avoir tué.

— Et vous savez que ces chiens de la plaine feront serment que nous en avons massacré des vingtaines. Est-ce le mullah qui paiera les amendes ou nous faudra-t-il vendre nos fusils ? (Un grognement sourd courut autour des feux.) Or, vu que tout ceci est l’œuvre du mullah, et que nous n’avons rien gagné par là que des promesses de paradis, je me suis avisé que nous sommes les seuls des Khusru Keyl à manquer d’une chapelle où aller prier. Nous ne sommes plus en force, et n’oserons plus par conséquent nous aventurer dans la marche des Madar Kheyl, comme c’était notre coutume, pour nous agenouiller sur la tombe de Pir Sadji. Les Madar vont nous tomber dessus, et à bon droit. Mais notre mullah est un saint homme. Il a aidé une quarantaine d’entre nous à aller au paradis cette nuit. Qu’il rejoigne donc ses ouailles, et nous construirons sur son corps une coupole en tuiles bleues de Moultan, et nous ferons brûler des lampes à ses pieds tous les vendredis soirs. Lui sera un saint marabout, et nous aurons un sanctuaire où nos femmes iront prier pour obtenir de nouveaux rejetons afin de remplir les vides de notre rôle de bataille. Qu’en pensez-vous ?

Un ricanement sinistre accueillit cette proposition, et le léger fuip, fuip des coutelas dégaînés suivit le ricanement. C’était là une idée excellente et elle répondait à un vœu depuis longtemps formé par la tribu. Le mullah se leva d’un bond, roulant des yeux blancs devant la mort dégaînée qu’il ne pouvait voir et appelant sur la tribu les malédictions de Dieu et de Mahomet. Alors commença autour et entre les feux une partie de collin-maillard que Khuruk Shah, le poète de la tribu, a chantée en vers qui ne périront pas.

La pointe d’un coutelas le piqua légèrement sous l’aisselle. Il bondit de côté en hurlant, mais ce fut pour sentir le froid d’une lame lui effleurer la nuque, ou le canon d’un fusil lui frôler la barbe. Il appela au secours ses partisans, mais la plupart d’entre eux gisaient morts dans la plaine, car Khoda Dad Khan avait pris soin de pourvoir à leur décès. Les hommes lui vantaient les splendeurs du marabout qu’on lui construirait, et les petits enfants battaient des mains en criant : « Cours, mullah, cours ! Il y a un homme derrière toi ! » À la fin, comme le jeu languissait, le frère de Khoda Dad Khan lui plongea un couteau entre les côtes.

— Par conséquent, dit Khoda Dad Khan avec une charmante simplicité, c’est maintenant moi qui suis chef des Khusru Kheyl !

Personne ne le contredit, et ils allèrent tous se coucher très chagrins et raides de fatigue.

En bas dans la plaine Tommy Dodd était en train de commenter les beautés d’une charge de cavalerie nocturne, et Tallantire, courbé sur sa selle, était secoué de sanglots nerveux, parce que l’épée qui pendillait à son poignet ruisselait du sang des Khusru Kheyl, la tribu qu’Orde avait si bien tenue en laisse. Quand un troupier radjpoute lui montra que l’oreille droite du cheval pie avait été tranchée à la racine par quelque coup de taille maladroit de son cavalier, Tallantire céda complètement à la crise et se mit à rire et pleurer tout ensemble jusqu’au moment où Tommy Dodd l’obligea à se coucher et à prendre du repos.

— Il nous faut attendre à peu près jusqu’au matin, lui dit-il. Juste avant de partir j’ai télégraphié au colonel de nous envoyer en renfort un escadron de Beshaklis. Mais il va être furieux contre moi de ce que j’ai monopolisé l’amusement. Ces bougres des montagnes ne nous donneront plus aucun ennui.

— Alors dites aux Beshaklis d’aller voir sur le canal ce que devient Curbar. Il nous faut patrouiller toute la ligne frontière. Vous êtes bien sûr, Tommy, que… ce machin était… était simplement l’oreille du cheval pie ?

— Oh ! tout à fait, fit Tommy. Il s’en est fallu d’un rien que vous ne lui coupiez la tête. Je vous ai vu, moi, quand nous sommes entrés dans la mêlée. Dormez, mon vieux.

À midi s’amenèrent deux escadrons de Bashaklis et un petit groupe de collègues officiers furieux, réclamant et la cour martiale pour Tommy Dodd qui avait gâté le « pique-nique », et un temps de galop à travers le pays jusqu’au canal. On y trouve Ferris, Curbar et Hugonin en train de démontrer aux coolies frappés de terreur quelle énormité c’était d’abandonner un bon travail et un haut salaire simplement parce qu’une demi-douzaine de leurs camarades venaient d’être massacrés. La vue d’une troupe de Beshaklis rétablit la confiance ébranlée, et la fraction des Khusru Kheyl pourchassée par la gendarmerie eut le plaisir de voir la berge du canal bourdonnante d’activité comme à l’ordinaire, tandis que ceux des leurs qui avaient cherché un refuge dans les cours d’eau et les ravins en étaient délogés par les soldats. Au coucher du soleil, la gendarmerie et la troupe commencèrent une patrouille impitoyable de la frontière, qui ressemblait fort à la ronde continuelle des cow-boys autour du bétail turbulent.

— Maintenant, dit Khoda Dad Khan à ses amis en leur désignant au-dessous d’eux une ligne de feux clignotants, vous pouvez voir à quel point le vieil ordre des choses a changé. Après leurs chevaux vont venir les petits canons-diables qu’ils savent tramer jusqu’au haut des montagnes, et au besoin jusque dans les nuages, si nous dépassions les montagnes. Si le conseil de la tribu le juge bon, j’irai trouver Tallantire sahib — qui m’aime — et je verrai si je puis nous éviter au moins le blocus. Est-ce dit ? je parle pour la tribu ?

— Oui, parle pour la tribu, au nom de Dieu. Comme ces maudits feux clignotent ! Est-ce que les Anglais envoient leurs troupes par le télégraphe — ou est-ce l’œuvre du Bengali ?

Comme il descendait la montagne, Khoda Dad Khan fut retardé par la rencontre d’un homme de la tribu poursuivi de près, qui le fit s’en retourner bien vite pour chercher quelque chose qu’il avait oublié. Puis, se livrant aux deux soldats qui avaient poursuivi son collègue, il les pria de le mener auprès de Tallantire sahib, alors chez Bullows à Jumala. La marche était sûre, et l’heure était venue des rapports par écrit.

— Dieu soit loué ! disait Bullows, que le grabuge ait commencé tout de suite. Comme de juste nous ne pourrons jamais mettre le motif sur le papier, mais toute l’Inde comprendra. Et il vaut mieux avoir eu cette explosion violente mais courte, plutôt que cinq ans d’administration impuissante en deçà de la frontière. Cela coûte moins cher. Grish Chunder Dé s’est fait porter malade et on l’a retransféré dans sa province à lui sans aucune sorte de réprimande. Il s’est targué de n’avoir pas encore pris possession du district.

— Naturellement, dit Tallantire avec amertume. Et alors, moi, qu’est-ce que je suis censé avoir fait de mal ?

— Oh ! on vous racontera que vous avez excédé tous vos pouvoirs, et que vous auriez dû faire un rapport, et écrire et consulter pendant trois semaines jusqu’au moment où les Khusru Kheyl auraient pu réellement descendre en force. Mais je ne pense pas que les autorités oseront faire du raffut à ce sujet. Elles ont eu leur leçon. Avez-vous lu la version que donne Curbar de l’affaire ? Il ne sait pas rédiger un rapport, mais il sait dire la vérité.

— À quoi bon la vérité ? Il ferait beaucoup mieux de déchirer son rapport. Je suis dégoûté et navré de toute cette expédition. Elle était si parfaitement inutile… sauf en ce qu’elle nous a débarrassés de ce babou.

Entra Khoda Dad Khan, la tête haute, à la main un filet à fourrage bourré, et les soldats derrière lui.

— Puissiez-vous n’être jamais fatigués, dit-il jovialement. Eh bien, sahibs, ç’a été une bonne bataille, et la mère de Naim Shah est en dette avec vous, Tallantire sahib. Le coup a tranché net, paraît-il, à travers la mâchoire, la capote doublée, et s’est enfoncé profondément dans l’échine. Félicitations ! Mais je parle pour la tribu. Elle a commis une faute… une grande faute. Tu sais, Tallantire sahib, que moi et les miens avons tenu le serment que nous jurâmes à Orde sur les bords de l’Indus.

— Et un Afghan garde son coutelas… aiguisé d’un côté, émoussé de l’autre, répliqua Tallantire.

— Cela donne meilleur élan au coup. Mais je dis la vérité de Dieu. Seul le mullah aveugle a entraîné les jeunes hommes avec le bout de sa langue, et leur a dit qu’il n’y avait plus de loi de frontière parce qu’on avait envoyé un Bengali, et que nous n’avions plus besoin de craindre les Anglais du tout. Ils sont donc descendus pour venger cette injure et faire du butin. Vous savez ce qu’il en est advenu, et à quel point je vous suis venu en aide. Maintenant cinq fois vingt d’entre nous sont morts ou blessés, et nous sommes tout pleins de honte et de regret, et ne désirons plus la guerre. D’ailleurs, afin que vous nous écoutiez mieux, nous avons coupé la tête au mullah aveugle, dont les mauvais conseils nous ont induits en folie. Et pour preuve je l’ai apportée. (Et il laissa tomber la tête sur le sol.) Il ne vous donnera plus d’ennui, car c’est moi qui suis chef à présent, et je siège à la plus haute place à toutes les audiences. Mais à cette tête il y a un pendant. Ce fut la faute d’un autre. L’un de nos hommes a rencontré cet animal de Bengali noir, origine de tout ce mal, errant à cheval et en pleurs. Considérant qu’il avait causé la perte de maintes bonnes existences, Alla Dad Khan, que, si vous y tenez, je fusillerai demain, lui fit sauter la tête, et je vous l’apporte, afin que vous puissiez l’enterrer pour cacher votre honte. Voyez, personne n’a pris les lunettes, bien qu’elles soient en or.

Lentement roula aux pieds de Tallantire la tête aux cheveux frisés d’un gentleman bengali à lunettes, yeux ouverts, bouche ouverte… la tête de l’Épouvante incarnée. Bullows se pencha.

— Encore une autre rançon du sang, et une lourde, Khoda Dad Khan, car ceci est la tête de Debendra Nath, le frère de notre homme. Le babou est en sûreté depuis longtemps. Il n’y a plus pour l’ignorer qu’un idiot de Khusru Kheyl.

— Bah, peu m’importe la charogne. Il me faut de la viande fraîche. Cet être-là était sous nos montagnes à demander la route de Jumala, et Alla Dad Khan lui a montré la route de la Géhenne, en place, ce qui montre qu’il n’est, comme tu l’as dit, qu’un idiot. Reste maintenant à savoir ce que le gouvernement va faire de nous. Quant au blocus…

— Qui es-tu, vendeur de chair de chien, tonna Tallantire, pour parler de conditions et de traité ? Va-t’en à tes montagnes… va, et attends-y en mourant de faim, qu’il plaise au gouvernement de faire venir ton peuple à son tribunal pour le châtier… enfants et sots que vous êtes ! Comptez vos morts, et restez tranquilles. Soyez assurés que le gouvernement vous enverra ce qui s’appelle un homme !

— Oui, répliqua Khoda Dad Khan, car nous sommes, nous aussi, des hommes.

Et, regardant Tallantire entre les yeux, il ajouta :

— Et par Dieu, puisses-tu être cet homme.

  1. M. A. = Master of Arts : maître ès arts (licencié).
  2. En hindoustani : cabale.
  3. Musulmans des provinces du nord-ouest.