Au jardin (Altenberg)

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Au jardin
Traduction de Henry Vernot, La Revue blanche, 1902
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Un banc simple, large et bas de granit poli et luisant, sous un tilleul jaune-vert. Un monsieur et une demoiselle y sont assis.

— Qu’êtes-vous ?... interrogea la jeune fille pâle aux cheveux brun-clair ; croyez-vous ou ne croyez-vous pas ?

— Cette question de la religion est très simple...

— Simple !

— Oui, je suis à la fois théiste et athée.

— Ce n’est cependant pas simple, dit-elle ; croyez-vous en Dieu ?

— Oui. Dieu est la somme de toutes les forces desquelles et au moyen desquelles la vie a pris naissance. Par suite, Dieu a créé la vie. Il est le Père, le Tout-Puissant. » La somme des effets nécessaires de ces forces jusqu’à la fin du monde était déjà en Dieu, parce que toute force porte en elle sa loi de développement.

» Tout ce qui doit arriver est en Dieu comme prédétermination. Il est omniscient ! Il sait ce qui fut et ce qui sera, car il est, en personne, ce qui a été et ce qui devient.

» Le carbone, l’hydrogène et l’azote savent la rose.

» La dernière, la plus haute expression des forces agissantes, leur organique résultat final est l’homme « Jésus-Christ ». C’est pourquoi Jésus-Christ est le fils de Dieu, le véritable fils de Dieu. Le fils de toutes les forces par lesquelles IL fut.

» Nous autres, nous sommes des membres intermédiaires de développement.

» Nous voyons se présenter en cet organisme unique « Jésus-Christ » tout ce que les forces agissantes, sur le chemin infini de l’organisation de la vie, pouvaient réaliser de perfections physiques, spirituelles et morales. Jésus-Christ est le résultat final du mouvement organique de la Matière.

» Ce résultat final, anticipe et se produisant dans un type unique, de la Matière en travail d’organisation d’elle-même, amène en quelque sorte ce monde de forces sans cesse agissantes à sa propre rédemption. à son repos primitif. La route est accomplie, le Fils retourne au père.

Un silence. Le vent du soir chantait dans les feuilles du tilleul.

— Religion n’est pas Foi, mademoiselle ; religion est Interprétation.

— Cela n’est pas simple, dit-elle.

Il se leva, et, marchant devant elle :

— La Religion n’est pas quelque chose qui pénètre dans l’homme, venant du dehors, d’en haut ; cela, c’est le paganisme. La Religion est quelque chose qui sort de l’organisme « Humanité », du dedans. des profondeurs : voilà le christianisme. C’est la fleur organique du sentiment de l’humanité, de l’esprit même de l’humanité. L’humanité met au monde, par une anticipation géniale, et fait sortir d’elle-même le propre idéal qu’elle portait en soi. Elle l’aime autant qu’elle-même. Elle le désire aussi ardemment qu’elle se désire elle-même. Elle réclame Jésus-Christ. l’homme qui viendra. C’est le désir que le germe nourrit pour sa floraison, pour son achèvement, pour son devenir. Il réclame sa route. Les dieux grecs n’étaient pas autre chose que les « hommes grecs » élevés jusqu’au dernier développement qu’il leur était possible d’atteindre. C’est ainsi que le Christ est « l’homme chrétien » élevé jusqu’au dernier développement qu’il lui soit possible d’atteindre. C’est notre idéal lui-même. sorti du plus intime de notre être, du mystère du développement, que nous détachons de nous et que nous plaçons dans la nature, dans le saphir géant qui embrasse le monde ; et nous ne le plaçons si loin de nous qu’afin d’avoir le temps de croître jusqu’à lui. Notre amour pour Jésus-Christ, notre ardent désir. sont l’amour de nous-mêmes, de notre être véritable. pur et délivré de la passion. Nous nous désirons nous-mêmes. C’est ainsi. Le « Devenir identique » à notre

État idéal », c’est la Résurrection, la Résurrection du Christ, de ce résultat final anticipé de la matière en travail d’organisation d’elle même, dans toute l’humanité. Celui qui sent, pense et reconnaît cet idéal Jésus-Christ comme le développement de son être propre comme sa « lagon d’être anticipée », celui-là est organisme chrétien. Celui qui se seul, se sait, se reconnaît comme terminé, définitif, comme un produit final de développement, comme immuable, fixe, celui-là es ! un païen !

Celui qui se seul, se sait, se reconnaît comme transitoire, instable, comme s’éloignant, comme s’èloisnant de lui-même celui-là est chvétien.

Le royaume qui viendra ! L ; i régénération !

Malheur à l’opiniâtre ’.

En prise aux douleurs de l’enfantement, l’humanité lutte pour que V homme-animal ressuscite en y homme-christ. Cela est son mouvement sacré.

Il se lève, tel le jour, celui qui, dans son ombre intérieure, prend conscience de Dieu. 11 se lève dans sa propre lumière ! 11 n’a plus besoin d’un idéal transplanté du sein de l’humanité au milieu des étoiles. La foi est devenue l’interprétation. Il se lève... il se lève dans sa propre lumière !

— Ah !... dit la jeune fille, vous !

l’Ile semblait écrasée, soumise. M ; iis, tout à coup, elle frissonna.

Elle se leva. Pleine de fierté, elle dit :

Vous êtes le contraste de la nature, et il vous faut redevenir conforme à la nature. C’est pourquoi vous devez penser, vous pénétrer vous-même de voire pensée. Nous sommes la nature. Nous la sommes.

ous n’avons pas besoin de penser !

Elle eut cette li srté. Elle s’éleva vers lui, plus haut que lui...

Mi is lui, vit au travers des voiles de soie son corps idéal, copie d’art de la perfection terrestre ».

— Vous l’êtes, dit-il.

Le soir était sur le jardin, et les feuilles du tilleul embaumaient...