La Visite (Altenberg)

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La Visite
Traduction de Henry Vernot, La Revue blanche, 1902
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LA VISITE La lampe blanche, mèche haute, brûlait dans l’antichambre. Aux patères de nickel étaient accrochés quelques vêtements.

Le jeune homme effleura doucement un long manteau de dame.

Puis il entra.

La jeune maîtresse de maison était assise sur un sofa de soie couleur rouille.

Elle était coiffée à la japonaise, avec trois boules d’or ; elle avait de beaux sourcils minces et des mains fines et blanches. Elle portait une robe de soie noire très lâche avec une collerette large ouverte de tulle brillant.

Derrière elle, contre la muraille, une planche d’un brun mat, en bois précieux, supportait six pots de verre épais et ventrus, ornés de taches rouge-sombre et gris-clair fondues dans le verre et d’incrustations de feuilles et de fleurs dorées.

La jeune femme était là comme sous une véranda.

Sur un fauteuil bas, en peluche vert-gazon, il y avait une jeune fille avec une robe de velours rayé purée de marrons.

Elle avait des cheveux bruns naturellement ondulés et son teint était pareil à de l’écume de mer dans laquelle on aurait fumé.

— J’ai senti que c’était vous, dit la maîtresse de la maison.

— Oh ! moi aussi..., dit la jeune fille.

Il alla tranquillement au samovar et examina les gingerbreads rangés sur le plateau d’argent, l’un contre l’autre, comme des écailles de papillon vues au microscope — semblables à des tuiles sur un toit.

Au fond d’une large corbeille japonaise en paille, les marrons glacés brillaient d’un éclat humide dans leurs petites baignoires de papier blanc plissé.

La jeune maîtresse de maison se leva pour préparer une tasse de thé doré.

Le jeune homme contemplait les mains merveilleuses dont les mouvements étaient d’une douceur extrême.

Elle sucra le thé, versa le rhum — connaissant son goût, probablement.

Puis elle revint s’asseoir sous la véranda, près des pots de verre gris, rouges et dorés.

La jeune fille se leva ; elle apporta la tasse d’argent plate et la corbeille de bambou tressé.

Le jeune homme but lentement le thé, mangea des gingerbreads et quinze marrons glacés.

Les dames souriaient.

Il dit : « Un thé clair, jaune d’or, avec de bon rhum, voilà, mesdames, le meilleur stimulant du monde. Cet or fluide nous réchauffe et exerce sur les nerfs de noire goût un charme suave qui s’étend à tout l’organisme comme une douce-vapeur. C’est comme un bain intérieur, chaud et parfumé, et cela rehausse l’énergie vitale.

» Les gingerbreads sont les rois des cakes anglais. Cassants comme verre, ils renferment l’âme du gingembre, un arbuste singulièrement stimulant ».

Il dit encore : « Le marron glacé est un mets très nourrissant et d’une digestion très facile... ; au cours de ses transformations postérieures, il engendre directement de l’esprit. »

Les dames souriaient.

— Oui, mesdames, il faut nous efforcer sans cesse de remplacer avec adresse et raffinement les forces qui se perdent dans la vie, de les remplacer rapidement et facilement ; il faut nous efforcer d’équilibrer notre train de maison et de l’augmenter. C’est de cette manière que nous croissons dans l’infini et que nous devenons immortels...

— Comment fait-on les marrons glacés ? demanda la belle jeune fille.

— Je ne sais pas..., dit la maîtresse de la maison. On les achète chez Demel.

Lui : « Il semble qu’on les fasse cuire dans de la vapeur d’eau... À toutes ces belles, bonnes et saines choses viennent s’ajouter deux mains idéales, et une robe de satin rayé, avec des lueurs et des plis où l’ombre se repose. Un flot de forces nous entre alors par les yeux, un flot de forces qui baigne notre cerveau et le lave de tout ce qui l’alourdissait et le troublait. »

La jeune dame rougit.

La jeune fille garda son teint d’écume de mer dans laquelle on aurait fumé.

Le jeune homme considérait ces jours de réception comme un établissement de diététique et d’hygiène. Pour mieux dire, tout chez lui se transformait en choses susceptibles d’accroître la force de tension du noble organisme qu’est l’homme.

Du thé, du gingembre, des marrons, des mains de femme...

— Il nous faut grandir..., pensait-il, et à quelque instant que ce soit.. En échange, ces dames recevaient l’image d’une belle machine compliquée, fine, sous pression et bien graissée ; on n’avait qu’à mettre la machine en communication avec une courroie quelconque, et l’on obtenait un travail d’une intensité extraordinaire dans n’importe quel ordre de la production humaine.

La fine machine sous pression, bien graissée, se mit à fumer.

C’était la fumée de cigarettes égyptiennes.

La jeune fille fumait aussi. On l’eût prise pour une grosse pipe d’écume, soigneusement sculptée, qui se culotterait elle-même.

Dans la chambre tiède se mêlaient les parfums du thé, du rhum et des cigarettes.

Le jeune homme s’assit sur le petit sofa, près de la jeune femme et regarda les fines mains blanches.

La jeune femme les cacha dans les plis du soie de sa robe et, toute honteuse, se pencha légèrement en avant.

— Connaissez-vous A.-Tchékhov ? demanda-t-il. Il est extraordinaire, c’est un génie ! Je vous ai apporté un petit livre de lui, mademoiselle...

— Lisez-nous quelque chose... dit la princesse d’écume de mer jaunie.

Il lut la Mort du matelot et les Ennemis [1].

C’était triste..., l’endroit n’était peut-être pas des mieux choisis... Que lui importait ! Mais les dames s’enthousiasmèrent...

— Vous lisez comme Coquelin, dit la jeune fille.

Le jeune homme dit : « L’enthousiasme et la déclamation sont des moyens de précipiter en nous le travail d’assimilation et de désassimilation et, par conséquent, d’élever notre humanité. On se rajeunit à cet exercice ; c’est comme une gymnastique intérieure. »

Les mains blanches de la jeune femme reposaient étendues sur la soie noire. Elle oubliait de les cacher...

Le jeune homme reprit : « Mon Tchékhov ! Dire beaucoup de choses avec peu de mots, voilà le secret. La plus sage économie jointe à la plus profonde abondance, c’est tout pour l’artiste... comme pour l’homme. L’homme est — devrait être — un artiste lui aussi... un « artiste de vie ». Les Japonais peignent une branche de fleurs, et c’est tout le printemps. Nous peignons tout le printemps, et c’est à peine une branche de Heurs. Une sage économie, voilà l’important. Et puis, voyez-vous, il est beau d’avoir une sensibilité aiguë pour les formes, les couleurs, les parfums. Et c’est un art de livrer tout cela aux autres de façon à ce qu’ils le sentent comme vous l’avez senti.

» Mais autre chose est d’avoir le même sentiment, le même sens délicat des formes et des couleurs de l’âme, de l’esprit. L’art véritable ne commence qu’à la peinture des événements psychiques. La vie doit passer au travers d’un esprit, au travers d’une âme et, là, s’imbiber comme une éponge d’âme et d’esprit. Puis ressortir, plus grande, plus pleine, plus vivante. Et c’est l’Art. »

La fine machine avait trouvé une courroie ; elle travaillait avec précision et vigueur.

La jeune femme était, devenue pale. Si elle ne comprenait pas tout, elle savait néanmoins qu’il y avait là quelque chose dont le vol franchissait son horizon et qui s’étendait au loin, en avant, en haut, comme la lumière, comme l’air...

Quelle attitude prendre ? Elle était toute nerveuse et laissait gravement tomber son regard sur ses mains blanches...

Mais la princesse d’écume de mer était devenue rosé. Ses ailes volaient de concert. Elle sentait la vérité. Elle pensait : « C’est bien cela ! L’art, c’est ce qui rend la vie plus vivante. Que serait-ce, en effet, que l’Art, si, sorti de la vie, il n’était pas plus vivant qu’elle ? »

Elle entrevoyait le rapport de l’Art et de l’Amour...

— On devient plus vivant..., pensait-elle. Huit heures sonnèrent.

Le jeune homme prit congé. Il baisa les mains blanches et les mains ambrées.

De nouveau, dans l’antichambre, il effleura doucement le manteau de dame qui pendait à la patère de nickel.

La porte de l’escalier se referma.

Mais, dans le salon, les dames souriaient...

Elles sentaient peut-être que les ressorts cachés avaient gagné en tension, que le travail d’assimilation et de désassimilation s’accomplissait plus vite...

Mon Dieu, oui... ! Elles étaient toutes rosés et de joyeuse humeur !

  1. En français dans le texte.