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Au service de la France/T10/03

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Plon-Nourrit et Cie (10p. 65-103).


CHAPITRE III


Manifestation à la Sorbonne en souvenir de la protestation des Alsaciens-Lorrains en 1871. — Relations diplomatiques avec la Russie. — La panique de la station Bolivar. — Mesures de défense aérienne. — Comité interallié des transports maritimes. — Émotion causée par l’avance allemande. — Paris bombardé par canon à longue portée. — Rupture du front anglo-français. — Vers le commandement unique. — Départ pour Doullens. — Réunion chez le général Douglas Haig. — Une note du général Foch. — La catastrophe de Saint-Gervais. — Visites aux armées.


Vendredi 1er mars.

Séance du matin à la Chambre. Nouvel amendement du député Gobert, qui réunit 75 voix contre 185. Il peut impunément parler de prétendus traités qui auraient été signés en Russie au cours du voyage présidentiel à l’insu des peuples. Deschanel n’a pas un mot pour protester, Péret et Louis Marin se prononcent nettement contre cet amendement sans cependant donner à la Chambre les détails que je leur avais fournis et qui démentent les allégations de Gobert.


Samedi 2 mars.

Les journaux publient un discours que sir George Buchanan a prononcé en Angleterre et dans lequel il a défendu l’ancien Empereur de Russie contre l’injuste reproche de trahison. La restauration monarchique lui paraît inévitable. Noulens est du même avis et nous le télégraphie.

Visite de Dutasta. Je ne le connaissais pas. C’est un gros homme brun, au visage coloré, au front découvert, sans finesse apparente et sans élégance. Je cherche vainement sur ses traits la ressemblance avec Clemenceau que certaines gens prétendent y voir. Mais pourquoi ce financier est-il choisi par le Tigre comme ambassadeur à Berne ? C’est inexplicable.

Très belle manifestation à la Sorbonne pour célébrer l’anniversaire de la protestation des Alsaciens-Lorrains en 1871. Discours de Dubost, Deschanel, Barrès, Siegfried et Pichon. Pichon donne connaissance de quelques passages de la lettre du roi de Prusse, remise récemment par l’impératrice Eugénie, et du télégramme adressé le 31 juillet à Schœn par son gouvernement, déchiffré il y a peu de temps. Très gros effet.

Plusieurs ovations en l’honneur de Clemenceau qui est assis à côté de moi. À la fin de la séance, le public le force à parler ; il prononce quelques mots émus au milieu des applaudissements.

Comité de guerre. Un représentant du Nord, M. Motte, rapatrié, me rapporte que le moral des Belges, même Flamands, est resté excellent. La magistrature et le barreau de Bruxelles sont admirables. L’attachement au roi est indéfectible. Mais nos populations françaises du Nord souffrent beaucoup de la disette.

Kergall prétend que le nouveau gouvernement portugais est plus favorable à la France que le précédent. Ce gouvernement voudrait entraîner les syndicats agricoles dans une campagne sociale nationale.

M. Michu, ministre de Roumanie à Londres, appelé à Jassy par son gouvernement pour servir de négociateur avec l’Allemagne et d’ores et déjà porteur d’un passeport pour l’Autriche, me rend visite. Il paraît considérer la paix de la Roumanie comme inévitable. D’après lui, ce serait la seule manière d’éviter un écrasement total et de réserver la possibilité d’une reprise des hostilités avant la fin de la guerre. Je ne sais jusqu’à quel point cette seconde perspective est sérieusement envisagée par lui. Le roi George V et Lloyd George, qu’il a vus avant son départ, lui ont donné le conseil de traîner les choses en longueur. J’insiste dans le même sens, en tâchant même de l’encourager à une dernière résistance, mais, hélas !…

Le colonel Billy, attaché à la mission de Tardieu aux États-Unis, me représente Wilson comme très autoritaire et très ombrageux, convaincu, en outre, qu’un discours de lui peut amener la révolution en Allemagne. Il espère que le tonnage américain se développera sensiblement dans quelques mois. Il partage l’avis de Jusserand et le mien sur l’inutilité et le danger de la démarche qu’on a prescrite à Jusserand à propos des remontrances récentes de Wilson.

Les aviateurs Garros et Marchal, récemment évadés d’Allemagne, me racontent les péripéties de leur courageuse équipée. Je leur adresse mes vives félicitations.

Nail m’apprend que l’affaire Guilbeaux prend de grandes proportions, C’est, dit-il, le noyau du défaitisme.


Mardi 5 mars.

Conseil des ministres. Suivant une habitude décidément prise, ni Clemenceau ni Pichon ne traitent aucune affaire et ne proposent aucune solution. Le premier s’amuse cinq minutes avec des broutilles et ne dit pas un mot des grandes questions politiques ou militaires ; le second, qui voit tous les jours Clemenceau seul à seul et qui règle tout avec lui directement, lit des télégrammes, donne connaissance de quelques réponses, mais ne demande l’avis du Conseil sur rien. Ce procédé a de graves inconvénients. Clemenceau, très impulsif, forcément absorbé par d’autres soins, connaissant mal beaucoup de grandes questions et pas du tout les dossiers, se fait des opinions rapides et irréfléchies, comme il lui est arrivé toute sa vie. Pichon, qui tremble devant lui, n’ose pas émettre un avis personnel. Les décisions sont prises, en réalité, par Clemenceau seul sans que le gouvernement soit consulté.

Noulens, chargé de mission en Russie, s’est établi à Helsingfors. Il demande des instructions. Pichon, qui n’a pas encore examiné cette question avec Clemenceau, n’indique pas ce qu’il va répondre. J’attire l’attention du Conseil et la sienne sur la nécessité d’une réponse rapide et précise. « Quelles instructions, dis-je, allez-vous lui donner ? » — Silence de Pichon. « C’est là, ajouté-je, une question de gouvernement. Noulens a quitté Pétrograd parce qu’il croyait que les Allemands arriveraient avant la signature de la paix. Mais voici malheureusement la paix signée. Ce ne sont plus, par conséquent, les Allemands qui chassent notre ambassadeur. Son départ va signifier rupture complète avec la Russie. Le Conseil pense-t-il qu’en l’état actuel des choses nous ne devons plus avoir de représentant en Russie et qu’il soit prudent d’y laisser entièrement le champ libre à l’Allemagne ? »

Leygues, Loucheur, Klotz. — Non, non !

— Sans doute, continué-je, il faut nous mettre d’accord avec les Alliés. Mais nous ne pouvons pas laisser Noulens sans instructions.

Pichon. — Eh ! bien, nous allons consulter nos Alliés.

— Ce n’est pas assez, dis-je, de les consulter ; il faut leur donner notre avis.

Pichon. — On pourrait rappeler les ambassadeurs et laisser les chargés d’affaires.

— C’est au gouvernement de décider ; mais il doit savoir ce qu’il veut. »

Finalement, on décide de faire savoir aux Alliés que l’avis de la France est de laisser les chargés d’affaires.

Incident analogue à propos de la Roumanie. Saint-Aulaire demande que, la paix signée, je télégraphie au roi, et Clemenceau au président du Conseil, pour dire que nous ne reconnaissons pas cette paix. « Ce n’est pas moi qui ferai cela, » s’écrie Clemenceau, et comme Leygues appuie l’idée de Saint-Aulaire, il se fâche et répond : « Alors, télégraphiez, vous, mais moi, je ne m’en charge pas ! Les conservateurs roumains ne voulaient pas capituler. Le roi et le gouvernement portent toute la responsabilité de cette capitulation. Je ne consentirai pas à renouveler envers eux les engagements qu’on avait pris pour le cas où ils se battraient. »

Autre question : Le général Berthelot demande s’il doit profiter de l’offre allemande de passeport. Je soumets cette demande au Conseil et fais voir tous les inconvénients de cette combinaison : adhésion indirecte à la paix roumaine, humiliation pour nos officiers, etc. Clemenceau m’approuve. Décision conforme.

Pichon propose de répondre favorablement aux adresses polonaises qui protestent contre les conditions de la paix russe et demandent pour la Pologne un accès à la mer.

Je fais remarquer que cette proposition est un peu en contradiction avec la reconnaissance éventuellement accordée, il y a quelques jours, à l’Esthonie, — en dehors du Conseil — et sans mon avis. Pichon, embarrassé, dit que cette reconnaissance était antérieure à l’occupation allemande et Clemenceau ajoute : « Je crois en effet que le Président de la République se trompe. » Je précise et montre que je ne me trompe point. Alors Pichon : « Oh ! bien, on étudiera la question. »

Lafferre demande avec fermeté à être autorisé à révoquer deux instituteurs parisiens, MM. Loriot et Isambert, qui ont publié un placard injurieux contre le gouvernement et qui l’ont fait distribuer à la Confédération générale du Travail.

Le reste de la réunion est surtout consacré à l’exposé fait par Claveille des projets de relèvement des tarifs des chemins de fer.


Vendredi 8 mars.

Clemenceau m’avait dit hier que, d’après une note remise par Bertie au Quai d’Orsay, la Serbie négocierait avec l’Autriche, qui lui aurait promis le Monténégro. J’ai demandé communication de cette note au ministère des Affaires étrangères ; William Martin, chef du protocole, me répond qu’on l’ignore.

Interpellation de M. Constant, député, contre le cabinet Clemenceau. Le Tigre se défend avec une belle vigueur et l’emporte de haute lutte.

Des séries d’escadrilles d’avions allemands survolent Paris. Je ne bouge, bien entendu, que pour aller visiter, aux points de chute, les victimes qui me sont signalées par la préfecture de Police. Mais, comme l’Élysée paraît spécialement visé, je crois devoir, malgré l’avis contraire de Clemenceau, laisser les domestiques et les huissiers descendre dans les caves avec les chiens et le chat. Le général Mordacq, chef de cabinet de Clemenceau, s’en dit scandalisé.

Des bombes sont tombées à La Chapelle, à Vincennes, au Perreux, rue Drouot, rue Geoffroy-Marie. Je me rends en automobile dans cette dernière rue, où une maison s’est effondrée. Maurice Faure, sous-secrétaire d’État, M. Mithouard, président du Conseil, le préfet de la Seine et le préfet de Police, ont trouvé moyen de venir de leur côté et d’être prêts à me recevoir. La maison touchée s’est complètement écroulée. Les survivants se sont massés dans une cave voisine, et leur moral paraît excellent. Je les encourage de mon mieux ; ils me remercient avec effusion.

Au moment où je rentre à l’Élysée, sonne la fin de l’alerte.

Je félicite Clemenceau de son grand succès d’hier à la Chambre.

Dans l’après-midi du 9 mars, avec Mme Poincaré, nouvelles visites aux victimes du bombardement. Temps ensoleillé. Partout, la foule est dense et l’accueil chaleureux.


Dimanche 10 mars.

M. Barker, ministre de la Guerre des États-Unis, vient me voir avec M. Sharp, le nouvel ambassadeur. M. Sharp est un homme d’une cinquantaine d’années, l’air jeune et sérieux. D’accord avec Clemenceau, je lui dis que si Wilson venait en France voir les troupes américaines, la population française lui ferait assurément un accueil enthousiaste.


Lundi 11 mars.

Clemenceau arrive à midi et demi pendant mon déjeuner. « Je m’excuse, me dit-il, de vous avoir fait descendre. Indiquez-moi l’heure à laquelle vous déjeunez, pour que je ne vous dérange plus. — Vous ne me dérangez pas le moins du monde. À quelque heure que ce soit, je suis à votre disposition. — Je vous apporte mes impressions du front. Elles sont toujours bonnes. J’ai vu beaucoup d’aviateurs, ils sont merveilleux. Mais Pétain est toujours le même. Hier, en causant avec le général Duchesne, il disait encore : « Si seulement nous pouvions avoir les gaz, nous aurions chance de tenir. » À quoi le général Duchesne a répondu : « Nous tiendrons quand même. » Mais c’est d’autre chose que je voulais vous parler, continue Clemenceau. Je ne me laisse pas démonter facilement. Il y a cependant des choses qui se passent et qui ne me plaisent pas. Clémentel et Loucheur se livrent à de petites intrigues. Klotz refuse de tenir les promesses qu’il a faites à Pams pour les préfets qui doivent être nommés trésoriers généraux, et il se fait interpeller par Grodet pour se retrancher derrière un vote parlementaire. Puis il se fâche avec Lémery et lui parle d’un ton inadmissible. Pour Loucheur, je suis ennuyé de le voir intriguer avec Clémentel, parce qu’il fait bien son affaire. Il neutralise Merrheim, il manœuvre habilement avec les ouvriers. Il me serait égal qu’il me critiquât, comme je sais qu’il le fait, mais il a des arrière-pensées. Il a pris le Pays avec quelques autres personnes. Il m’avait promis que cette feuille évoluerait. Mais elle n’évolue pas. Je sais bien qu’on devait admettre Thomas dans la combinaison. Il faut 2 000 francs par mois à Thomas pour lui donner un peu d’indépendance. C’était bien. Mais voici que le Pays oppose Thomas au cabinet et continue le feu contre nous. Je ne puis pas accepter cela. Si cela ne s’arrange pas, je vous remettrai ma démission pour que vous me rendiez ma liberté et je reconstituerai le cabinet. S’il le faut, je prendrai Péret à la place de Klotz. Quant à Loucheur, je lui dirai franchement qu’il se fait des illusions s’il s’imagine qu’il me succédera. »


Mardi 12 mars.

Alerte vers neuf heures du soir. Nous apprenons successivement que des bombes sont tombées au ministère de la Guerre et au Luxembourg. Vers minuit, l’alerte est terminée. Je recommence mes tournées. J’ai sous les yeux à l’hôpital Saint-Louis le plus lugubre spectacle. Une panique extraordinaire s’est produite à l’entrée de la station Bolivar du métropolitain. La foule, voulant pénétrer, s’est précipitée sur les escaliers. D’où un écrasement formidable. Trente-six personnes ont été étouffées. Les corps sont exposés dans la caserne du Château-d’Eau et à la chapelle de Saint-Louis. Rien de plus horrible. De pauvres gens du peuple, des garçons, des fillettes. Des mères reconnaissent leurs enfants, des enfants cherchent leurs mères. Blessures affreuses, dont la vue m’émeut jusqu’au fond du cœur.

Je poursuis ces douloureuses visites jusqu’à deux heures et reviens présider à l’Élysée le Conseil des ministres. Clemenceau raconte mystérieusement qu’Ignace et lui ont découvert de nouveaux dossiers au deuxième bureau (section des renseignements.)


Mercredi 13 mars.

Pierre Masse me raconte qu’à la Chambre il y a un peu de malaise, d’abord à cause du bruit excessif que fait la presse autour des affaires judiciaires, puis à cause de l’impulsivité de Clemenceau, qu’on ne trouve pas suffisamment entouré de ministres capables de lui résister. Pierre Masse me donne comme exemple la question de l’échange des prisonniers. Comme président de la Commission de l’armée et comme journaliste, Clemenceau avait dénoncé les dangers des échanges ; il avait, même sommé Painlevé de n’y pas procéder. Devenu président du Conseil, il reçoit Charles Bernard et Pasqual, rapatriés dans les conditions les plus étranges. Ces deux députés lui amènent des femmes de prisonniers et aussitôt Clemenceau envoie en Suisse une mission composée de ces parlementaires.

Le général Pétain et le général Anthoine me font dire tous les jours par les officiers de liaison combien cette mission les inquiète. J’en ai parlé plusieurs fois à Clemenceau. Il reconnaît à demi-mot qu’il est engagé dans une voie périlleuse ; mais il semble maintenant avoir peur de mécontenter les députés auxquels il a fait des promesses téméraires.

Autre incohérence : la conférence aérienne. Lorsque Clemenceau est arrivé au pouvoir, il se proclamait partisan de représailles. Il a maintenu cette opinion pendant vingt-quatre heures après le premier raid ; puis, tout d’un coup, il a changé d’avis, craignant que les représailles ne provoquassent de nouveaux raids. Il était même convaincu qu’en y renonçant, on amènerait les Allemands à s’abstenir de toute attaque contre Paris. Il m’avait dit sur un ton très catégorique : « Ils ne reviendront pas. » Ils sont revenus et pendant que nous restions tranquilles, nous Français, les Anglais attaquaient les villes du Rhin. Comme je l’indiquais hier au Conseil, il est absurde de ne pas nous entendre avec nos alliés, soit pour faire des raids concertés, soit pour n’en faire ni les uns ni les autres. Personnellement, je préférerais la première solution, car les Allemands ne cèdent qu’à la force ; mais ici encore, Clemenceau obéit à des convictions de prétendue humanité.

Robert de Caix, qui revient d’Angleterre, m’informe que Lloyd George y est combattu par tout le monde, mais qu’il a des chances de n’être pas renversé, faute d’un successeur désigné. Robert de Caix a trouvé les travaillistes plus résolus à la continuation de la guerre que les libéraux.

Painlevé, mécontent que le gouvernement laisse toute liberté aux attaques des journaux contre lui, redoute que cette campagne ne se renouvelle à propos de l’affaire Paix-Séailles. Il se déclare cependant résolu à soutenir Clemenceau. Il a déterminé Sarrail à rendre visite au président du Conseil.


Jeudi 14 mars.

Clemenceau est parti pour Londres. Nail, qui fait l’intérim, vient me voir dans la matinée et me met au courant de la situation générale.

Dumesnil, que j’ai prié de passer à l’Élysée, me renseigne sur les nouvelles dispositions prises pour la défense aérienne : constitution de treize zones autour de Paris pour l’artillerie de 75 et de 105, ballonnets autour de la ville et dans la ville, projections devant la ville, etc. Les avions du camp retranché, qui sont sortis sans résultat utile au premier raid, ne sont pas sortis au dernier. Aussi les avions allemands sont-ils descendus si bas que le ministère de la Guerre a pu être systématiquement encadré. On espère que les ballonnets empêcheront les Allemands de descendre sur leurs objectifs. Les avions français seront transportés au sud de la ville et sortiront au-dessus de la rive gauche, c’est-à-dire là où il n’y a pas de tir.

Mais nos tirs ne gênent guère l’ennemi et nos obus, en retombant, font des victimes. En réalité, jusqu’ici, aucun moyen de défense n’est efficace. Je ne compte, quant à moi, que sur les représailles. Mais la majorité de la Chambre y est opposée, d’après Dumesnil, et c’est ce qui explique la nouvelle attitude de Clemenceau.

L’Humanité publie un long article en faveur de Caillaux et essaie de justifier ses relations avec Bolo.

Mon confrère et très cher ami Maurice Bernard me raconte que Briand, dans un déjeuner récent, a jeté négligemment ces mots : « Quand j’étais président du Conseil, j’avais passé avec l’ennemi un accord tacite pour éviter que Paris fût bombardé. »

Le plus piquant, c’est qu’il finit par le croire.


Samedi 16 mars.

Loucheur, qui revient de Londres, m’apprend que les Anglais restent partisans des représailles contre les raids aériens et qu’il est du même avis. Il va, à toutes fins utiles, activer la fabrication des avions de bombardement.

Dubost, très pessimiste, voit déjà les Allemands battant les Italiens et venant nous attaquer par les Alpes. Il parle de paix désastreuse, de l’annexion de Briey et de Belfort, d’indemnité formidable. Si celui-là aussi fléchit, c’est bien mauvais signe. Il ne comprend pas du reste plus que moi comment Clemenceau se montre si faible 1° sur la question des prisonniers, 2° sur celle des représailles aériennes, 3° à l’égard des journaux pacifistes. Dubost oppose toujours Micheler à Pétain.

Le général Goullet, qui revient de l’A.O.F. où il commandait, m’assure qu’on recrutera sans difficulté cette année 50 000 indigènes.


Dimanche 17 mars.

Le capitaine Ladoux m’écrit qu’il s’est vainement adressé au président du Conseil pour demander l’autorisation de répondre à certaines attaques des journaux et il en appelle à moi. D’accord avec Ignace, qui vient me voir, je lui fais simplement accuser réception de sa lettre par le général Duparge et l’informe que je la transmets au président du Conseil.

Le colonel Goubet, appelé comme témoin devant un commissaire aux délégations, a confirmé moins nettement le rapport qu’il avait adressé à Ignace au sujet de Ladoux. Celui-ci prétend, dans la lettre qu’il m’a écrite, qu’il avait signalé Bolo à la Préfecture de Police dans l’été 1916 et que c’est lui qui a fait saisir le chèque Duval. Il affirme également que c’est lui qui a arrêté presque tous les espions ; il se réclame de Noulens, de Lavisse et de Bouchardon. Ignace m’affirme que les commissions rogatoires envoyées en Italie dans l’affaire Caillaux ont fourni des renseignements importants.


Lundi 18 mars.

Clemenceau, revenu hier soir de Londres, me fait son compte rendu. Il est, me dit-il, assez satisfait. Mais les résolutions prises me paraissent encore bien vagues. On a voté une déclaration finale pour désavouer la paix russe. Elle a été rédigée par Clemenceau, et acceptée par les Anglais comme par les Italiens. C’est un bon article de l’Homme enchaîné.

Pour le Japon, il a été décidé qu’on enverrait au gouvernement du président Wilson des observations concertées. Pour la représentation en Russie, Balfour demeure défavorable, et la question ne fait pas un pas.

Quant aux divisions anglaises et françaises d’Italie, une commission composée du général Maistre, qui commande les troupes françaises, du général anglais et du général italien, examinera dans quelle mesure les effectifs peuvent être réduits. Enfin, pour l’armée de manœuvre, le principe posé par le Comité de Versailles a été maintenu, mais l’application a été renvoyée sine die.

En ce qui concerne les raids aériens, les Anglais ont tenu bon. Ils ont insisté sur la nécessité où nous ont mis les Allemands de bombarder les usines et les gens, même dans les villes ouvertes. « Je tâcherai d’obtenir que l’interpellation soit retirée », dit Clemenceau, qui commence à évoluer.

Je lui parle de nouveau de la question des prisonniers. Il reconnaît de bonne grâce qu’il a eu tort de donner une mission à Pasqual et à Charles Bernard. Mais on les confinera à l’ambassade, sous prétexte que leur grandeur les attache au rivage. Clemenceau persiste, du reste, à croire que Pétain exagère les dangers de l’échange. J’insiste sur les observations du général en chef, mais sans ramener, je crois, Clemenceau à l’opinion qu’il avait avant de prendre le pouvoir.

Je signale au Conseil des délibérations pacifistes prises par les syndicats ouvriers de l’Indre et à moi envoyées par eux. Je fais remarquer que c’est une violation de la loi de 1884. Clemenceau en convient et promet que des mesures seront prises. Le président du Conseil ajoute qu’à Londres il a été décidé d’un commun accord de refuser les passeports pour un congrès international socialiste.

Je fais part d’une démarche faite auprès de moi au nom de Malvy par Dalimier, qui est venu me demander jeudi si je consentirais à déposer dans un procès de Haute-Cour. Le Conseil est, comme moi, d’avis que je ne puis déposer. Je parle à Clemenceau de la lettre par laquelle le capitaine Ladoux a demandé l’autorisation de répondre aux attaques des journaux. « Ladoux, me répond Clemenceau, s’expliquera devant le juge d’instruction. »

Il convient avec moi que l’attitude de Goubet n’est pas très nette.

Le marquis de Juigné, député jeune et vigoureux, mobilisé comme lieutenant, attaché à l’état-major du général Maistre, me parle des Italiens avec beaucoup de vivacité. Il les trouve ombrageux et vaniteux. Ils ne sont pas toujours, dit-il, disposés à se battre sérieusement. « Le soldat est bon, l’officier n’existe pas. Beaucoup d’évêques et de prêtres nous sont hostiles, et on favorise cette hostilité en ne rendant pas aux évêques et aux personnages officiels les honneurs qui leur sont dus. »


Mardi 19 mars.

Avant le Conseil, Klotz vient me parler des emprunts russes. Il propose de continuer à en payer les coupons jusqu’à nouvel ordre, mais il étudie une combinaison pour assurer le recouvrement de notre créance sur la Russie.

Clémentel vient m’entretenir de son nouveau séjour à Londres dont il est très satisfait comme toujours ; mais, comme toujours aussi, probablement, il ne s’ensuivra pas grand’chose. En Conseil, il explique plus largement ce qui a été fait. On a décidé la création d’un comité interallié des transports maritimes. Ce comité, qui aura un secrétariat permanent à Londres, s’y réunira tous les mois. Clémentel et Loucheur, ou à leur défaut Vilgrain, y représentent la France. Clémentel est convaincu que l’accord du 3 novembre 1916, qui n’avait jamais été exécuté jusqu’ici, va enfin recevoir son application. Vilgrain, moins optimiste, croit que toutes les questions sont maintenant subordonnées au fonctionnement de ce comité. Le bilan du tonnage indique qu’il manquera cette année pour les besoins alliés dix millions de tonnes. Le Comité aura donc à faire une répartition très difficile. Pour le moment, nous avons obtenu qu’on déroutât sur la France quelques transports de blé et d’avoine. Mais ensuite ? Il y a, d’autre part, accord en ce qui concerne les charbons, entre l’Angleterre, l’Italie et nous jusqu’au 15 avril. Mais, hélas ! tout cela est provisoire et l’avenir reste obscur.

Longue discussion sur la catastrophe de la Courneuve, sur ses origines encore inconnues, sur les responsabilités et sur les sanctions. Il y a, à ce sujet, une interpellation à la séance de cet après-midi.

Je signale à Clemenceau qu’une feuille pacifiste, la Vérité, reprenant les procédés d’Almeyreda, convoque ouvertement les soldats à ses bureaux.

On colle aux vitres de l’Élysée des losanges de papier pour les empêcher de se briser aux secousses des bombardements. Personne ne m’a consulté avant cette précaution. Mais beaucoup de vitres de la ville ont été décorées de la même façon. Le Palais, sous ces grillages blancs, ressemble encore plus à une prison.


Mercredi 20 mars.

Mouvement pacifiste en Italie. Mouvement pacifiste en Angleterre. Que font les gouvernements pour réagir ?

Yves Guyot m’apporte son dernier livre.


Vendredi 22 mars.

Un des officiers de liaison, le commandant Challe, me dit que les Anglais ne semblent pas inquiets de l’attaque allemande devant Amiens, malgré le terrain qu’ils ont été forcés d’abandonner. Il les trouve même trop calmes parce qu’ils ne réagissent pas assez.

Les Allemands semblent vouloir marcher dans la direction de Péronne et surtout d’Arras et de Doullens, de manière à couper l’armée anglaise en deux et à la séparer de ses bases. Le général Pétain a formé un groupement de divisions pour appuyer la droite de l’armée anglaise. Si les Allemands avançaient, Pétain essaierait, d’après ce que croit Challe, de les prendre en flanc avec ses troupes.

Bonnat, qui vient d’avoir quatre-vingt-cinq ans et qui est toujours vert, m’invite pour le 5 avril à l’Exposition de la Fraternité des Artistes.

Clemenceau vient me voir vers sept heures du soir. « Eh bien, me dit-il, cela ne va pas trop mal. Les Anglais ont peut-être inutilement cédé trop de terrain, mais ils tiennent. À la Chambre, il y a un flot de fausses nouvelles. On parlait de 20 000 prisonniers. Je suis allé dans les couloirs, le sourire aux lèvres, et j’ai remonté les esprits. Le préfet de la Somme a demandé qu’on évacuât Ham. On a dû prendre les mesures nécessaires. Si demain la journée n’est pas trop dure et si les Allemands ne redoublent pas leurs attaques, c’est, je crois, qu’ils sentiront la partie difficile et les choses iront bien pour nous. Mais pendant un mois, nous allons être sur le qui-vive. »


Samedi 23 mars.

À sept heures du matin, une détonation, qui se renouvelle une demi-heure plus tard, et plusieurs fois de suite encore, à vingt ou trente minutes d’intervalle. Je me renseigne à la préfecture de Police et au gouvernement militaire. On ne sait rien et on n’a vu aucun avion ennemi au-dessus de Paris. Cependant une bombe est tombée sur les quais ; une autre boulevard de Strasbourg, devant la gare de l’Est. On dit qu’il y a des victimes.

Je pars pour la gare de l’Est. Une bombe est effectivement tombée près de la station des tramways, sur la chaussée. Il y a six morts. Je me rends à l’hôpital de la rue des Récollets pour y saluer les corps qui y ont été transportés.

Je trouve le préfet de Police boulevard de Strasbourg. Il m’indique un autre point de chute rue Château-Landon. Je m’y rends et, pendant le trajet, j’entends encore une explosion. Une nouvelle bombe est tombée à peu de distance.

Rue Château-Landon, une maison à deux étages effondrée ; une femme a été tuée. Un appartement occupé par des prêtres a été détruit. Deux abbés, tout couverts de poussière, me remercient de ma visite. L’un d’eux me dit : « Il est bien juste que nous payions notre dette à la patrie. » Lorsque je pars pour rentrer à l’Élysée, arrive Clemenceau. Nous nous rendons ensemble au point de chute d’une deuxième bombe. Elle est tombée dans la cour d’un vieil et charmant hôtel et a pénétré, au bas d’un mur, dans une cave. Il semble que la trajectoire n’ait pas été verticale, mais oblique.

Dans la matinée, les officiers de la maison militaire portent sur un plan de Paris tous les points de chute qui leur sont successivement signalés du gouvernement militaire et de la préfecture de Police. Ils concluent de leur travail que le bombardement n’a pas été fait par avions, mais par une pièce d’artillerie fixe, placée à notre insu à une distance inconnue de Paris. Pendant ce temps, Clemenceau est venu me voir à l’Élysée. Je lui fais part de l’opinion des officiers et je la prends à mon compte. Lorsqu’il me quitte, il dit, en passant, au secrétaire général, que j’ai une idée fixe et que je déraisonne.

Vers onze heures et demie, Clemenceau revient. « Il faut me dit-il, que je vous confie une chose ennuyeuse. Vous savez que Pams est dans les Pyrénées-Orientales. Il a vraiment tort de s’absenter ainsi. Or, hier au soir, en son absence, imaginez ce qu’a fait Fabre. Je le savais un imbécile, mais je ne le croyais pas un lâche. Il est descendu à la cave et il a donné l’ordre de couper toutes les communications téléphoniques. Le chef de cabinet de Pams a refusé d’obéir et il est resté dans son cabinet. Mais Fabre a lui-même coupé toutes les communications. Voyez ce que ce serait si cette attitude était connue à Paris, et elle le sera forcément. J’ai fait des reproches à Pams ; il m’a répondu : « Vous poussez les choses au tragique. — J’ai répliqué : « Allez dans les hôpitaux et vous verrez si les choses ne sont pas tragiques. » Et le ministre de l’Intérieur, qui devrait donner l’exemple du sang-froid, donne celui de la peur. »

Nous parlons ensuite des Anglais. Clemenceau est moins confiant qu’hier, mais il compte sur les réserves de Pétain.

À une heure, Herbillon, envoyé par Pétain, me dit que le général en chef l’a chargé de nous prévenir seuls, Clemenceau et moi, que la situation était non seulement sérieuse, mais grave ; les Anglais reculent beaucoup trop vite et le général Gough paraît avoir perdu la tête. Si l’avance ennemie n’est pas promptement enrayée, la route de Paris peut être menacée, Pétain a constitué une armée à Montdidier, mais elle ne peut être entièrement massée que dans deux jours. Les Allemands sont à Ham. Nous avons trois divisions françaises à Guiscard. Pétain doit aller voir Haig cet après-midi, le prier de retenir son armée et de ramener des réserves du Nord.

En un mot, voici les faits tels que je les connais pour le moment. Une défaite sensible nous a été infligée vers le point de jonction des armées britanniques et des armées françaises. Les Anglais ont été forcés de reculer sur la Somme. Les forces ennemies se sont avancées jusqu’à Ham. La dualité des commandements alliés n’est sans doute pas étrangère à cette malheureuse bataille.

D’autre part, le bombardement de Paris continue. À part une bombe, qui est tombée sur la terrasse des Tuileries, les points de chute paraissent groupés autour d’un même axe et Herbillon croit à un bombardement à longue portée. Les projectiles seraient maintenant des obus et non des bombes ; ce seraient des 240. Le gouvernement militaire a publié deux communiqués contradictoires : avions et bombardement.


Le communiqué allemand est naturellement triomphant : 25 000 prisonniers, 250 canons capturés, nombreux villages repris, y compris Ham ; la Somme traversée à Ham.

À sept heures du soir, le commandant Challe m’annonce que la situation est devenue un peu moins mauvaise ; mais la journée critique sera celle de demain. Les divisions françaises, arrivées entre Guiscard et Nesles, n’ont pas encore d’artillerie lourde. On évacue les habitants le plus possible. Déjà les routes sont couvertes de pauvres gens qui s’enfuient. Compiègne a été fortement bombardé hier et beaucoup d’habitants sont partis.


Dimanche 24 mars.

La fin de l’alerte est sonnée vers trois heures. À six heures, un nouvel obus tombe sur Pantin.

Clemenceau vient me voir vers quatre heures et demie. Herbillon est allé le trouver de la part de Pétain et l’a prié de se rendre ce soir à Compiègne. Clemenceau croit maintenant la situation très grave. Il s’attend à ce que nos divisions échelonnées entre Guiscard et Chauny soient coupées de l’armée anglaise, qui se replie trop vite et trop au Nord, sans garder le contact. Clemenceau voit déjà notre bassin minier envahi, notre armée tournée, Paris menacé. Il me dit d’un ton grave : « Il faudra envisager le départ du gouvernement. Mais nous ne partirons pas comme en 1914. Vous partirez avant moi en auto. Je partirai à la dernière heure en avion. Nous laisserons un gouvernement à Paris. Nous n’irons pas plus loin que Tours. — Prenons le temps de réfléchir à tout cela, lui répliqué-je. Je ne suis pas d’humeur à partir. — Oui, mais vous ne pouvez pas être pris par les Allemands ; vous représentez la France. Il faut que vous puissiez, au besoin, reconstituer un gouvernement. Moi, ce n’est pas la même chose. — Si, votre disparition serait même beaucoup plus grave que la mienne. Je ne me vois pas me séparant de vous. — Vous pensez bien que je ne veux pas vous jouer un tour ; je vous parle comme je me parlerais à moi-même ; je vous en donne ma parole d’honneur. — Je n’en doute pas. »

Et il part pour Compiègne. Il m’a lu, au cours de la conversation, une note que Foch a rédigée sur la situation. Cette note paraît très sage. Les Anglais, y est-il dit, doivent attaquer du nord au sud avec toutes leurs forces ; nous devons porter nos réserves à notre gauche pour maintenir ou rétablir la liaison à tout prix. La note conclut en indiquant qu’il faudrait un commandement unique pour les deux armées. Clemenceau me déclare : « Je prends la note pour bonne, sauf la fin. »

Dubost vient à son tour me voir assez longuement. Il se plaint qu’on n’ait pas écouté Micheler, et il demande que nous ayons le plus tôt possible une conversation commune avec Clemenceau et Deschanel.

Herbillon m’apporte les nouvelles qu’il a données à Clemenceau. Elles ne paraissent pas encore justifier le pessimisme de ce dernier. La rupture entre les Anglais et nous n’est pas encore accomplie ; nous sommes seulement très serrés, surtout l’armée Humbert, sur la ligne Guiscard-Chauny. On dit que les Allemands auraient forcé la Somme. Mais le renseignement n’est pas confirmé.

Je crains beaucoup le contact de Clemenceau et de Pétain ce soir. Où est le beau sang-froid de Joffre ! Romantisme et nervosité de Clemenceau : la France se défendant jusqu’aux Pyrénées. Esprit critique de Pétain. Tout cela ne va-t-il pas nous mener au désastre ?

Lundi 25 mars.

Clemenceau, que je rencontre en allant aux points de chute des derniers obus, est allé voir Pétain hier à Compiègne. Il lui reproche des propos d’un pessimisme exagéré. « Imaginez-vous, me raconte le président du Conseil, qu’il m’a dit que si nous étions battus, nous le devrions aux Anglais. »

Les bombardements ayant continué, je reprends mes tristes visites. Un obus est tombé rue de la Victoire sur un hôtel qui a plusieurs étages détruits. Autre obus quai Jemmapes sur un pauvre petit hôtel où étaient logés des réfugiés de Roubaix. Une mère y était venue depuis peu rejoindre son mari avec quatre enfants. Elle a été tuée raide. Le mari a emmené les enfants à l’hôpital Saint-Louis. Je vais les y voir. Il y en a deux blessés. Mais qu’est-ce que tout cela, si douloureux que ce soit, à côté du recul des Anglais ? Voilà Péronne, après Ham, retombé dans les mains des Allemands.

Le Conseil se réunit à onze heures. Clemenceau a évolué. Il est maintenant de mon avis. Il estime, à la réflexion, qu’il faut faire un effort suprême pour « boucher le trou » et ne point quitter actuellement Paris. Il reproche à Pétain de n’avoir pas fait assez vite et assez volontiers ce qu’il fallait à cet égard, sous prétexte qu’il pouvait être attaqué en Champagne. « Qu’importe une attaque en Champagne ? continue Clemenceau. Si l’on recule en Champagne, on perdra Chaperon, le préfet de la Marne, et voilà tout. » Alors, très spontanément et même très aimablement, il ajoute : « Je vais partir pour aller voir Pétain et même peut-être, pour aller voir Douglas Haig et Milner. Je crois qu’il serait bon que M. le président de la République voulût bien venir, lui aussi. Sa présence serait très utile. » Je réponds, bien entendu, que je suis tout à la disposition de Clemenceau et du Conseil.

On passe ensuite à quelques affaires courantes et la séance est levée.


Mardi 26 mars.

À huit heures, départ en auto pour Doullens avec le général Duparge ; Clemenceau part de son côté avec Mordacq ; Loucheur avec un colonel d’artillerie, Milner avec le général Wilson, Foch avec Weygand.

À Amiens, mon auto, s’étant trompée de rue, s’arrête un instant. Celle de Clemenceau la rejoint. Nous descendons, Clemenceau et moi, pour nous serrer la main. « Il est temps, me dit-il, que nous arrivions. J’ai su par le Comité de Versailles que Haig, tout en disant qu’il était d’accord avec Foch, veut se retirer vers le nord.

À onze heures, nous arrivons à Doullens. Haig ne nous attend que vers midi. Il a donné dans l’intervalle rendez-vous à ses généraux d’armée, et il me demande, en s’excusant, si je veux bien qu’il tienne cette réunion avant la nôtre. Clemenceau et moi, nous le laissons faire, et nous nous promenons dans le jardin de la mairie, sous un ciel pur et par un froid assez vif[1].

Le sénateur Rouzé, maire de Doullens, et le député Jovelet, sont là, tous les deux, très préoccupés.

« Si Amiens est pris, me demande M. Rouzé, ferez-vous la paix ? » Je lui réponds : « Ce n’est pas moi qui ai le droit de faire la guerre ou la paix ; mais si vous voulez mon avis, je vous déclare franchement que je suis personnellement opposé à une paix qui se ferait au lendemain d’une défaite ; elle serait désastreuse. »

Clemenceau, en apparence très gai, fait des mots. Il s’interrompt toutefois pour me confier avec tristesse que le général Pétain envisage le repli de l’armée française vers le sud pendant que l’armée anglaise se retirerait vers le nord. Pétain avait, ajouté Clemenceau, donné des ordres en conséquence. Foch me confirme ce dernier renseignement et me communique l’ordre de retraite donné par Pétain. « Le président du Conseil, ajoute Foch, ne s’occupe des choses de guerre que depuis peu ; il avait accepté le point de vue de Pétain, mais je n’ai pas voulu en accepter la responsabilité. J’ai remis à M. Clemenceau une note pour lui faire connaître mon opinion. Le bon sens indique que lorsque l’ennemi veut ouvrir un trou, on ne l’élargit pas. On le ferme, ou on essaie de le fermer. Nous n’avons qu’à essayer et à vouloir ; le reste sera facile. On s’accroche au terrain, on le défend pied à pied. Nous avons fait cela à Ypres, nous l’avons fait à Verdun. » Et Foch soutient encore ces choses avec la même énergie devant Clemenceau, devant le sénateur et le député.

Clemenceau, de plus en plus converti, me prend à part et me dit : « Pétain est agaçant à force de pessimisme. Imaginez-vous qu’il m’a dit une chose que je ne voudrais confier à aucun autre qu’à vous. C’est cette phrase : « Les Allemands battront les Anglais en rase campagne ; après quoi, ils nous battront aussi. » Un général devrait-il parler et même penser ainsi ? »

Toujours dans le jardin, Foch reprend et développe sa thèse et ajoute : « Il faudrait dresser un procès-verbal de la réunion qui va se tenir. — À quoi bon ? riposte Clemenceau. — Pour fixer les responsabilités. — Nous sommes ici pour en prendre. Je prends les miennes volontiers. Mais la journée est décisive. Il faut garder note des délibérations. — Pour qui ? Pour Clio ? Elle saura bien se passer d’un papier. Non, non, pas de procès-verbal ! » Cependant Clemenceau lui-même dit à Milner : « C’est aujourd’hui une journée historique. Le sort de la guerre va se fixer. »

Il est maintenant tout à fait d’accord avec Foch et avec moi sur la nécessité d’empêcher la coupure et de défendre Amiens.

Notre conférence commence vers midi et dure jusqu’à deux heures. Haig est toujours souriant et aimable, mais un peu nerveux et congestionné. Il prétend qu’il n’a plus de réserves. Il espère tenir au nord de la Somme, mais il lui est impossible de s’étendre au sud. Les débris de l’armée Gough ont besoin d’être relevés le plus tôt possible. Pétain consent à relever l’armée anglaise jusqu’à la Somme. Mais il craint que ses divisions n’arrivent pas assez vite. Il croit beaucoup moins à l’attaque sur la Champagne.

Milner me parle de Pétain sans aucun enthousiasme. Il n’est nullement disposé à lui subordonner Douglas Haig. Il est beaucoup plus favorable à Foch et croit qu’il y aurait intérêt à charger au moins celui-ci de coordonner l’action des armées alliées. Je réponds que cette coordination ne vaudrait pas l’unité de commandement. Il réplique que l’avenir sera réservé et, qu’en tout cas, la coordination serait elle-même un progrès et présenterait de grands avantages.

C’est l’idée de Milner qui a été appuyée par Clemenceau à la conférence de Doullens et c’est elle qui a été adoptée. C’était probablement le général Wilson qui, après avoir causé avec Foch, avait suggéré cette combinaison à lord Milner.

Finalement l’accord s’était fait entre Pétain, Haig et Foch sur cette formule : « Les gouvernements anglais et français chargent le général Foch de coordonner l’action des armées alliées sur le front ouest. Les généraux en chef devront lui fournir tous renseignements utiles. »

Clemenceau et Milner signent ce papier. Progrès sérieux. Ce n’est pas encore l’unité de commandement, mais c’est déjà un acheminement et un progrès.

Pour la bataille d’Amiens, la solution est, au total, satisfaisante parce que Foch s’est montré le plus résolu à tenir. Cependant, pendant le déjeuner, il a été un peu moins catégorique sur la facilité du succès qu’il ne l’avait été avant la signature du papier. Et Loucheur le lui a reproché en plaisantant : « Cela, c’est du Foch d’après le papier. » Foch ne l’a pas très bien pris.

Nous avons déjeuné de deux à deux heures trois quarts à l’hôtel des Quatre-Fils-Aymon. Haig ne nous avait pas invités. Clemenceau avait très mal à l’estomac, il bâillait sans cesse. Il n’a guère mangé que des pommes de terre cuites sous la cendre, en guise de pain, et des haricots verts.

Au retour, nous avons trouvé les routes encombrées de convois de réfugiés. Nous voici ramenés aux mauvais jours de 1914. Tout le terrain gagné depuis lors a été reperdu et au delà. Pauvre Nesle, pauvre Noyon, pauvre Ham ! Braves gens que j’étais allé saluer à leur retour dans la famille française !…

Je rentre à l’Élysée vers six heures. Nail vient. Il ne paraît pas satisfait de la combinaison Foch. Il la trouve un peu hybride. Mais il est rassuré au moins en partie par le fait qu’on porte l’effort devant Amiens.


Mercredi 27 mars.

À dix heures du matin, voici de nouveau Dubost. Il est maintenant tout à fait démonté. Il me parle de l’ingratitude de la population et des Chambres. Il insiste avec sévérité sur le « manque d’idées » de Pétain, et sur « l’ignorance » de Clemenceau. Il prévoit que l’ennemi, après des succès croissants, nous proposera des tractations et il demande que des mesures soient prises en vue de la défense de Paris.

À onze heures, conseil, auquel Clemenceau a convoqué tous les sous-secrétaires d’État. Avant la séance, Clémentel me rapporte que Joffre lui a dit : « Bien que je sois tenu en marge, j’en vois et j’en sais assez pour comprendre que Pétain a péché par les mêmes défauts que lorsqu’il voulait abandonner Verdun. On peut sauver la situation si on le veut sérieusement. »

Malheureusement, il est tard et aux dernières nouvelles de ce matin, nous apprenons un nouveau recul. La ligne passe maintenant fort à l’ouest, et les positions sur lesquelles, hier, il avait été décidé de tenir, sont abandonnées.

Clemenceau commence par me prier avec une évidente intention de politesse de tenir les ministres et les sous-secrétaires d’État au courant de ce que nous avons fait à Compiègne et à Doullens. Je résume rapidement ce qui s’est passé et je laisse intentionnellement à Clemenceau le soin d’exposer plus complètement les choses. Il prend alors la parole, il rend hommage à mon rôle et à l’énergie que, dit-il, j’ai déployée. Il proclame que notre intervention était nécessaire. Les deux généraux en chef, dit-il, n’étaient pas positivement en désaccord, mais il n’y avait pas beaucoup de chaleur dans leur accord et chacun regardait un peu trop de son côté ; et puis Pétain, qui voit toujours non sans raison le mauvais côté des choses, mais qui parfois néglige un peu trop le bon côté, avait donné, il faut bien le dire, des ordres bizarres. Il envisageait les pires hypothèses et prévoyait, d’avance, des replis qu’il était dangereux de montrer aux troupes comme une possibilité. Il raconte alors les deux conférences, expose sous le jour le plus favorable la mission donnée à Foch, se félicite du concours de Milner et continue : « L’heure est grave ; il n’y a pas à le dissimuler. Il faut prévoir que la retraite s’accentuera encore ; mais l’essentiel est de tenir et de ne pas faire la paix. On a dit beaucoup de mal de nos anciens rois, de Charles VI. Ils ont eu un grand mérite. Ils n’ont pas fait la paix quand il ne fallait pas la faire. Nous ne la ferons pas. Du reste, les pacifistes eux-mêmes paraissent avoir les yeux dessillés. J’ai appris, il y a quelques jours, que certaines organisations ouvrières se préparaient à distribuer des tracts où il était dit que c’était la France qui était responsable de la guerre. Ma première pensée avait été de faire une saisie à la Confédération générale du Travail. Mais j’ai cru pouvoir prier la Confédération de faire sa police elle-même, et je suis sûr qu’elle la fera. »

Puis il se plaint des Commissions parlementaires qui l’appellent encore cet après-midi et lui prennent trop de temps. En quoi il a raison. Après cette intervention faite d’un ton grave, il conclut : « En tout cas, le gouvernement a fait et continuera à faire son devoir en accord étroit avec le président de la République. »

G. Leygues déclare alors qu’il faut remercier et féliciter le président et le gouvernement d’avoir compris qu’ils avaient le droit et le devoir de diriger eux-mêmes la guerre, que leur intervention aura pour effet de conjurer un désastre ou tout au moins de réunir tous les moyens de le conjurer.

Le Conseil traite ensuite quelques affaires courantes et la séance est levée.

Les nouvelles militaires qui m’arrivent ensuite sont encore médiocres. Nos divisions se reforment peu à peu, mais le général Debeney ne veut les engager que lorsqu’elles seront entièrement dotées de leur artillerie et suffisamment nombreuses. En attendant, il ne se couvre que par des éléments légers et il est forcé de céder du terrain. Montdidier sera, sans doute, pris demain.

À dix heures du soir, Loucheur, qui revient du quartier général de Foch, installé maintenant à Beauvais, me rapporte une impression assez favorable. Foch n’a pas été de l’avis de Debeney et il n’a pas voulu attendre pour essayer de dégager Montdidier. On contre-attaque demain matin avec une division qui a son artillerie et une autre qui ne l’a pas. Foch ne désespère pas de réussir.

Loucheur est très mécontent de Pétain qu’il trouve tout à fait défaitiste et qui lui a dit il y a quelques jours : « Il faudrait entamer des pourparlers de paix. » Sur ce mot, Loucheur a consulté Foch, qu’il connaît depuis longtemps et qui lui a répondu : « C’est de la folie. Nous en avons connu d’autres. » Foch croit qu’on pourra arrêter l’ennemi. Si on n’y réussit pas, on pourra, en tout cas, d’après lui, se défendre sur la Somme.


Jeudi 28 mars.

Dubost m’apporte encore une nouvelle lettre de Micheler, qui insiste pour qu’on prépare une contre-offensive. Dubost pense que si la bataille est perdue et si l’ennemi offre la paix, on sera peut-être amené à la subir. Son bel enthousiasme patriotique semble bien tombé.

Herbillon m’apprend que le général Pershing a offert de mettre en secteur la totalité des troupes américaines arrivées en France. Herbillon me communique aussi, mais officieusement, un plan de Pétain en date d’hier, non encore transformé en ordre, mais bien inquiétant : première partie très sage : préparation d’une masse de manœuvre pour contre-attaquer dans la direction de Péronne, ou, s’il le faut, d’Amiens, pendant que nous essayons d’enrayer la marche ennemie. Deuxième partie, singulière : si Amiens est pris et si l’armée française est coupée de l’armée britannique, ces deux conditions se trouvant toutes deux remplies, le G.A.R. manœuvrant à l’ouest du G.A.N. se replierait en pivotant sur son aile droite, pendant que se préparerait la contre-attaque. Ce serait donc à nouveau la rupture systématique des deux armées. Ce plan doit être aujourd’hui communiqué à Foch. Pétain est en effet venu avec Clemenceau auprès de Foch. Que va produire cette délibération nouvelle ?

Léon Bérard m’apprend que les explications de Clemenceau à la Commission de l’armée ont été bien accueillies. Il y a, paraît-il, reparlé de la bataille sur la Loire et de Charles VI.

Le général Pau, le glorieux blessé de 1870, est nommé président de la Croix-Rouge.

Le maréchal Joffre, que j’ai prié de venir causer avec moi ce matin, considère que la prise d’Amiens ayant pour conséquence de nous couper des Anglais, ce serait la fin de la guerre. Il déclare qu’il avait prévu tout ce qui se passe avec Pétain. « Pétain et Anthoine manquent, dit-il, l’un et l’autre de caractère. »

Il conseille de donner à Foch le commandement effectif sur Pétain. Il croit qu’il ne faut pas porter toutes nos réserves devant Amiens, mais en conserver une partie pour contre-attaquer du sud au nord dans le flanc droit des Allemands.

Les Allemands ont encore progressé et l’on se bat dans Montdidier.


Vendredi 29 mars.

À dix heures du matin, Clemenceau vient me trouver. « Je viens, me dit-il, vous rendre compte de mon voyage d’hier ; je suis très satisfait ; cela commence à se colmater. J’ai vu des troupes admirables ; Foch est en très bonne forme et, par bonheur, Pétain est venu le voir hier et il est arrivé pendant que j’étais là, ce qui nous a permis de causer ensemble. Pétain a déclaré : « Je comprends ce que veut le gouvernement ; je mettrai toute mon armée à la disposition du général Foch. » Pétain est donc maintenant dans un excellent esprit. Foch doit voir Haig aujourd’hui et il compte obtenir de lui que son armée se charge en partie de la défense d’Amiens. À ce propos, je voulais vous dire : Vous avez su que le roi d’Angleterre est arrivé à Calais et qu’il va au front ? Je crois qu’il faut le laisser tranquille ; il va parader. Il me paraît inutile que vous lui rendiez visite maintenant. Je ne prévois cette visite qu’au cas où elle pourrait contribuer à maintenir la liaison. Mon avis est qu’il faut à tout prix empêcher la rupture et maintenir la liaison. Si le front s’étirait trop pour être convenablement défendu et si la percée était à craindre, mieux vaudrait encore au pis aller abandonner les Flandres et même Calais que de découvrir Paris. Si l’on était acculé à cette extrémité, il pourrait y avoir intérêt à voir le roi pour empêcher Haig de s’entendre avec lui en vue d’un repli de l’armée anglaise sur Calais. — Dans cette hypothèse, je me tiens à votre disposition, autrement, je ne bouge pas. — Très bien, ne bougez pas. Je retournerai voir Foch demain et si je crois votre présence utile au G.Q.G. je vous préviendrai par téléphone. »

À deux heures et demie, Loucheur, que j’ai prié de venir, me paraît plus satisfait qu’il ne l’était, mais il est moins rassuré que Clemenceau. Nos troupes débarquent lentement ; l’armée Gough n’a pas de réserves. Même, aux environs de Montdidier, il n’y a que des éléments de troupes. Les Allemands, il est vrai, n’avaient pas grand monde hier, mais ils peuvent en avoir davantage aujourd’hui. Foch considère qu’il y aura encore trois ou quatre jours très durs à passer. Il espère cependant sauver Amiens. Loucheur trouve Pétain et Debeney bien engagés dans le mouvement qui leur a été donné. Pétain constitue même une nouvelle armée avec Micheler à sa tête et comme chef d’état-major Dhé, qui était auprès de Loucheur. Pétain accepte de très bonne grâce toutes les directives de Foch.

Ce sera, d’après Loucheur et d’après Foch, dans une quinzaine de jours que viendront les moments les plus difficiles. Les Allemands, même après s’être stabilisés, remonteront une attaque nouvelle. Ils disposeront encore de trente ou quarante divisions et nous n’aurons plus de réserves. Il faudrait alors engager la totalité de la classe 18 et ensuite hâter, pour les mois suivants, les arrivées américaines.

Loucheur se dit entièrement d’accord avec Foch sur l’impossibilité de laisser couper les deux armées et sur la nécessité de couvrir Paris.

Millerand voudrait que Foch fût nommé effectivement général en chef. Il trouve que Pétain est mieux à sa place au second plan. Il croit qu’à la rigueur on pourrait continuer la guerre après la coupure des armées et même après la prise de Paris, mais il est bien d’avis qu’il faut tout faire pour conjurer ces deux éventualités. Il voudrait qu’on attaquât en Italie. À ce sujet, j’ai appris par Loucheur qu’on avait décidé hier qu’on ramènerait quatre de nos divisions d’Italie. C’est beaucoup. Il est possible que l’Italie soit attaquée et, seule, elle ne pourra résister.

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les bombardements de paris
Le lycée Louis-le-Grand et l’église Saint-Gervais.



Pendant que Millerand est dans mon cabinet, deux explosions à intervalles de dix ou quinze minutes. Renseignements pris, un obus est tombé sur Saint-Gervais. Les Allemands ont rectifié leur tir, qui ces jours-ci n’atteignait plus Paris. Je pars pour Saint-Gervais. Spectacle épouvantable. La voûte de la grande nef est effondrée en partie. Les pierres sont tombées en masse sur une nombreuse assemblée de fidèles pendant une audition des chanteurs de Saint-Gervais. Les morts et les blessés sont au nombre de plusieurs dizaines. De malheureux décapités sont restés assis sur des sièges. Clemenceau est déjà là. Comme je lui ai écrit qu’il ne fallait à aucun prix quitter Paris, il me dit tout à coup que, maintenant, nous sommes d’accord.

Quand je m’avance dans l’église, on retire des cadavres mutilés et déchiquetés. Peu à peu, le nombre des victimes paraît s’élever autour de moi. Le curé, ancien combattant de 1870, est indigné contre les Allemands qui assassinent des femmes, le vendredi saint, dans les églises. Il reproche au Vatican de ne pas condamner publiquement de tels crimes.

Pams vient à son tour. Avec lui, je me rends à la Morgue, où sont déjà entassés, couverts de plâtre, morcelés, hideux, des cadavres, presque tous des femmes et des jeunes filles.

De là à l’Hôtel-Dieu, où ont été amenés dix-neuf autres cadavres et où sont soignés, avec du désordre et de l’encombrement, beaucoup de blessés atteints à la tête par des moellons. Plusieurs jeunes femmes et jeunes filles à l’agonie. Une d’elles, que ses parents croyaient légèrement blessée, est déjà dans le coma et une infirmière le dit un peu brutalement devant le père désolé.

Un Américain, qu’on vient d’amputer de la jambe, parle avec un sang-froid extraordinaire et me dit : « Je vais très bien, moi. C’est peu de chose à côté de ce que j’ai vu autour de moi, » et il dicte une lettre à sa famille.

Pendant que je suis à l’Hôtel-Dieu, le cardinal Amette y vient aussi et nous échangeons quelques mots émus et patriotiques.

Rentré à l’Élysée, je vois Lebrun et j’organise avec lui, en le priant de s’entendre avec Pams, un voyage aux localités évacuées ou menacées d’évacuation.


Dimanche 31 mars, Pâques.

À huit heures du matin, je pars en auto avec Lebrun, ministre du Blocus et des Régions libérées (il faut, hélas ! remplacer en ce moment, libérées par envahies), et avec Favre, sous-secrétaire d’État à l’Intérieur, dans les services desquels rentrent les évacuations et les transports des réfugiés. Pendant tout le trajet, Favre maugrée contre les chefs militaires, à l’exception de Micheler, contre l’armée, qui ne suit pas les directives nécessaires du pouvoir civil, mais pas encore contre Clemenceau à qui il garde cependant rancune des remontrances qu’il a reçues de lui à propos de la descente dans les caves du ministère. Clemenceau lui a fait, paraît-il, une véritable scène devant le chef de cabinet de Pams qu’il a décoré pour donner une leçon à Pams.

Il soutient que le devoir des chefs est de ne pas s’exposer inutilement et de donner l’exemple de la soumission aux instructions. Mais cet incident, dit Favre, n’est qu’un prétexte. Clemenceau lui reproche surtout, en réalité, son franc-parler. Favre critique vivement la politique du président du Conseil et se plaint que le gouvernement ne soit au courant de rien, que les questions soient réglées par Clemenceau seul, impulsivement, sans réflexion. Il a donné sa démission motivée et ne l’a reprise qu’à cause des événements militaires actuels. « Mais nous nous retrouverons, déclare-t-il. Je ne suis pas de ceux qui oublient une injure comme celle-là. »

Nous nous rendons d’abord à Clermont où le général Humbert est installé dans un magnifique château, au milieu d’un beau parc. Les troupes que nous commençons à rencontrer ont une très belle allure. Humbert est assez confiant en ce qui concerne le front de son armée. On a repris hier un peu de terrain entre Montdidier et Lassigny. On a fait environ 800 prisonniers allemands. On contre-attaque encore aujourd’hui. Humbert est assez satisfait des soldats anglais, même des officiers subalternes.

Pénelon, qui est général directeur du génie de l’armée, est rayonnant de confiance. Il porte Humbert aux nues. Mais Humbert a le malheur, pendant notre conversation, de soutenir qu’il faut refaire le caractère français, restaurer la discipline dans le pays après la guerre, etc. Favre, après notre départ, le traite de minus habens. Il lui reproche d’être un officier de caste, méconnaissant le pouvoir civil !

De Clermont, nous allons à Montgerain où se trouve le poste de commandement du général Jacquot, commandant du corps d’armée qui se bat du côté de Rollot. Les routes sont encombrées de troupes et d’artillerie lourde et très boueuses. À plusieurs reprises nous sommes embourbés ou arrêtés par les convois.

Reconnu par les soldats, je suis vite entouré et chaque fois très respectueusement salué, souvent avec des vivats.

De Montgerain, nous nous rendons du côté de Tricot, et là, nous voyons commencer notre contre-offensive de la journée sur le front. Rollot est en flammes devant nous. Les Allemands déclenchent un tir de barrage qui ne paraît pas très intense. Ils n’ont pas encore toute leur artillerie. Nous non plus malheureusement. Mais nous avons la supériorité aérienne. Humbert et Pénelon ne comprennent pas que les Anglais n’aient pas tenu ferme sur la ligne de la Somme et du canal Crozat le 22 et le 23.

Nous revenons déjeuner à Maignelay qui est évacué. Il y reste trois ou quatre vieillards, deux jeunes gens et une malheureuse femme avec deux enfants, réfugiés d’un village envahi. Je leur distribue quelques secours et quelques paroles encourageantes. Nous prenons dans une maison déserte un déjeuner froid. Pendant ce temps, une batterie voisine tire vers Assainvillers.

Nous revenons ensuite sur Saint-Just-en-Chaussée et, de là, sur Beauvais. Les routes sont couvertes de réfugiés : chariots, charrettes, voitures de toutes sortes, chevaux, ânes, vaches, chiens, lapins. Notre mécanicien militaire écrase deux pauvres chiens dans la traversée d’un village.

Nous descendons pour causer avec ces braves gens qui ont un air de résignation et de patience bien touchant et qui n’ont pas une plainte ; mais ils ne savent guère où aller et, à cet égard, les indications données sont bien insuffisantes. Je le dis le soir au préfet de l’Oise.

De Beauvais, nous nous rendons à Amiens. Les troupes anglaises paraissent enfin revenir un peu vers le sud. Amiens, qui était si animé mardi dernier, s’est vidé le lendemain et le surlendemain sur un avis un peu affolé de la municipalité.

Puis quelques milliers d’habitants sont revenus à peu près rassurés, et, semble-t-il, un peu trop tôt.

Notre arrivée est bien vite signalée et bientôt nous sommes rejoints, devant la Préfecture que le ayant été blessé et emmené à Abbeville. Le général Dumas, commandant la région, vient aussi nous saluer avec le commandant du Teil, le député socialiste et des membres de la municipalité qui sont revenus.

Nous nous promenons assez longuement par les rues pour voir les dommages causés par le bombardement aérien, pendant qu’un avion allemand, fortement canonné, survole la ville. Les habitants, les uns curieux, les autres inquiétés de le voir, le regardent, se le montrent et finissent par se disperser. La nuit tombe. Nous revenons à Beauvais et là nous voyons successivement le général Fayolle, le préfet Fabre et le général Foch à la mairie.

Fayolle se plaint amèrement du général Rawlinson qui a succédé à Gough et qui a, lui aussi, l’idée de toujours se retirer. Or, Rawlinson est chargé de défendre le front le plus menacé entre Moreuil et la Somme. On se bat déjà dans Moreuil et les Allemands ont encore progressé dans l’angle, entre l’Avre et la Luce.

Fayolle, du reste, est calme et lucide. Il dit que la crise touche à sa fin et que nos chances sont maintenant de 50 pour 100 et augmentent de 10 pour 100 par journée de combat.

Foch a la même confiance. Il pense que dans cinq ou six jours le front se stabilisera, à moins d’accident. Il dit que Rawlinson obéit autant qu’un Anglais peut obéir. Il me remet devant Lebrun et Favre une nouvelle copie des ordres du 24, qu’il qualifie de stupéfiants. Il se plaint encore, mais plus discrètement, de l’ignorance du président du Conseil qui croit régler toutes les difficultés en allant déjeuner avec lui, Foch, Douglas Haig ou Pétain. En réalité, j’ai l’impression que Foch trouve qu’il a trop constamment Clemenceau sur le dos. « Il est venu hier 30 mars ; il revient dîner le 1er avril. » Foch me montre une lettre qu’il a écrite au président du Conseil pour lui demander de préciser sa situation personnelle, qui est encore instable, et de lui faire reconnaître par les grands Alliés le droit de donner des directives aux généraux en chef. Il propose une addition à l’accord de Doullens.

Nous rentrons à Paris vers dix heures et demie du soir. Il est encore tombé trois obus dans l’après-midi de Pâques.

Je n’ai rapporté que dans l’ensemble les opérations militaires qui ont suivi la réunion de Doullens. J’ai connu depuis certains détails des combats qui se sont livrés. Ils ont été très rudes, comme le prouve l’intervention du 171e régiment d’infanterie. Appelé de Lunéville, où il cantonnait, il était composé en majeure partie d’officiers et de soldats du territoire de Belfort, du Doubs et du Jura, tous très braves gens et gens très braves.

Le bataillon qui était sous les ordres du commandant Ernest Blavier (un de nos excellents amis}, dut s’embarquer à Sarcieux, près de Saint-Dié, vers midi le 26 mars 1918. Le régiment sait que les Allemands ont attaqué et que les choses ont mal tourné pour nous dans le Nord. Le 28 mars, vers quatorze heures, le commandant et ses hommes débarquent fatigués par deux journées de chemin de fer, à l’embranchement de Breteuil. Les employés de la gare sont très anxieux. Les uhlans, disent-ils, ont été vus dans les environs. Des camions transportent nos hommes à Sauvillers, ils croisent de très nombreux détachements anglais qui battent en retraite à travers champs. À Sauvillers quelques cavaliers français disent qu’entre nous et les Allemands il n’y a plus aucune troupe alliée. Le bataillon passe la soirée à creuser des tranchées en avant de Sauvillers et le lendemain 29 mars vers cinq heures du matin il est attaqué. L’ennemi est repoussé avec de grosses pertes. À partir de huit heures le village et les tranchées sont violemment bombardés et les pertes françaises deviennent sérieuses. Vers onze heures nouvelle attaque allemande encore une fois repoussée. Enfin vers dix-sept heures troisième attaque de l’ennemi. Le bataillon bat en retraite sans être poursuivi. Le 1er avril le commandant Blavier est gravement blessé au bois de Mongival, devant Sauvillers, et son fils aîné est tué le 5 septembre devant Saint-Quentin.

Et penser qu’il en est ainsi partout sur le front !

  1. Voir Paul Carpentier et Paul Rudet, la Conférence de Doullens. (Podone éditeur.)