Au seuil de l’espoir/10

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Léon Vanier, libraire-éditeur (p. 121-124).
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X

Et maintenant qu’elle est si loin dans le Passé
Et le Futur ( ?)… après les saules et les marbres !…
Ne sait-il pas qu’elle a, plus loin, — si loin ! — glissé
Dans le frisson des fleurs et le rythme des arbres,
En cet or nuageux d’autres limbes, aux jours
Où son cœur s’éveillait aux premières musiques,
Jours de vague bonheur séculairement courts, —
Avant l’éveil complet des tristesses physiques,
Par un éternel et berçant après-midi, —
Quand son âme nageait en les tiédeurs sereines
D’un lucide sommeil, — de parfums engourdi, —
Dans l’enfance voyante. » !

Et plus tard, les sirènes

De la fièvre, en ces nuits de martyre exalté

Qu’on se rappelle avec une âpre volupté,
L’ont souvent porté vers la Reine de leurs reines
Jusqu’à leur gouffre aux flots de harpe murmurants,
Leur Océan de perle en du soleil dissoute…
Et c’était ELLE encore, Elle aux yeux transparents
Plus sévères et plus lointains, mais ELLE toute

Et même en ce moment, contemplant le cap d’or
Blond et rougeâtre, aux pins sombres que le vent tord,
Dont l’autre versant cache un secret de SA vie
Et dont un rai d’automne auréole un sommet,
Ne sent-il pas en lui, le seul qui l’ait suivie
Après la mort, sous les grands arbres qu’elle aimait
Qu’elle lui parle bas de sa voix adorable
Plus divine qu’aux jours enfuis, mais immuable ;
Et qu’en l’éclat solaire adouci des murs vieux
Qui réchauffent, après tous les deuils des parterres
La ravenelle rousse et les pariétaires, —
Sous les figuiers aux troncs blanchâtres et soyeux
Dont le feuillage cher aux pâleurs de la lune
Aux sourires d’étoile ou de soleil levant,
D’un lustre si profond près du songe mouvant
De L’endormeuse, de la magique lagune, —
S’envole des gazons secs en poussière brune,
Sous l’adieu des géants Ormes tout dépouillés, —
Elle redit des mots connus — mais oubliés, —

Evocateurs d’hiers pleins de grisante extase
Trop éphémère, qui meurt en slnsinuant
Et plus inexplicable en son charme fuyant
Qu’un chant rose, embaumé, dans des brumes de gaze. —

Il sent qu’il l’a, — mais quand ? — vue avec d’autres yeux
Que ceux qu’a fait pleurer sa tendresse hautaine, —
Par quels albes éclairs de rêves merveilleux ?
Dans quelle délirante atmosphère incertaine ? —

Est-ce elle qui nimbait ses bonheurs d’écolier
Au vague sentier bleu troublant et familier,
Sous les dômes de fleurs de jardins improbables,
Devant les Océans aux houles de clarté
Où voguaient comme des corolles adorables
Les nefs de ses désirs vers le port enchanté ? —
Est-ce elle qu’il suivit dans la mélancolie
D’espaces où planaient des regrets imprécis
Comme de lents oiseaux par vols las, éclaircis,
Reflétés aux remous de fleuves d’eau pâlie ?…
— Qu’il rencontra, debout, au seuil des vergers noirs
D’où glissent des touffeurs si douces et traîtresses, —
Près de lacs d’oubli, purs et sommeillants miroirs
Dont ensorcellent les captieuses tristesses, —
Dans le vertige, au bord de gouffres opalins
Où les vapeurs de grèbe aux tournoiements câlins


Semblaient prendre son âme en leurs molles spirales
Et l’engloutissaient, — si voluptueusement ! —
Dans un demi « non-être », en des candeurs astrales ?

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

En elle pressent-il le lien et l’aimant
Entre ce monde enclos et les extrêmes grèves,
Entre le vouloir morne, abrupt et déprimant
Et la suave mort où s’achèvent les rêves
Baignés de bleu mystique en l’immuable été,
Dans l’immense pitié de l’Immense Bonté ?…

… Car levant les yeux vers la voix qui le caresse
Et vers l’infini clair tout étoile d’espoir
L’ « Isolé » voit briller tes regards d’allégresse
Et ton sourire, Aimée, en le ciel du beau soir.

Carteret, mars 1896 —. Màlaga, janvier 1897,


FIN