Au seuil de l’espoir/9

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Léon Vanier, libraire-éditeur (p. 113-120).
◄  VIII
X  ►

IX

Et d’autres terres se précisent, un instant,
Moins chères, moins harmonieuses à son âme
Mais dont il sentit la douceur — en les quittant, —
Comparable à tel lourd mais enivrant dictame :
— Voici la côte aux durs pitons enchevêtrés,
Poussant leurs bois géants et noirs jusqu’aux nuages,
Et les volcans éteints penchant sur les mouillages
Leurs gros rocs diaboliquement éclairés :
— Des maisons naines dans la formidable baie
Où tout paraît énorme et tassé par les mains
D’âtres Titans, — sauf les frêles abris humains,
Semblent, au bord du vert miroir, des grains de craie
— De près, — sous les rameaux en voûtes réunis,
De hautes cases à vérandahs s’étiolent
Entre les céïbas et les mahoganys,
Contre les murs taillés à pic qui les isolent

De tous chemins hormis des routes de la mer :
— Des môles vacillants tendant leurs marches hautes, —
Aux vides ouverts sur l’abîme glauque et clair, —
Pourrissent en repos, — gravis de rares hôtes, —
Allongeant leurs balcons glissants et périlleux
Au-dessus des fourrés de mangliers saumâtres :
— A terre, sous le poids des feuillages houleux
Montent les fûts luisants de colonnes brunâtres,
Frôlés des éventails rêches des Luanicrs,
Des fils de chatoyant métal des orchidées
Et des fins boucliers cafres des bananiers.

Dans le frissonnement lourd des feuilles, — bordées
De minces liserés d’or fuyant, — au plus fort
De l’Océan mouvant des profondes verdures
Où le rouge sentier s’enfonce avec effort,
Comme moite du sang frais des essences dures,
Dans rôdeur de résine aux baumes concentrés
Qui fuse des fourrés sauvages, — invisibles, —
Une porte baillant aux brises insensibles
Montre une chambre calme en l’épais des forêts :

C’est là qu’il a connu les bizarres tendresses
De femmes noires aux souplesses de cobra,
Aux yeux brûlants et fous, — sorcières ou prêtresses,
Aux torses nus frottés de musc et de koprah ;

Les nuits d’extase ardente et presque douloureuse, —
Par les bruissements des sylves en émoi,
Le vertige hors du possible et hors du Soi,
Entre les bras de la satanique amoureuse,
L’étouffement sous une haleine de brasier, —
Tandis qu’horrifiant, ivre de frénésie
Ou d’une atroce et monstrueuse jalousie,
Le dieu-serpent bondit dans son temple d’osier !



Fraîches des tons charmants et faux des porcelaines,
Les maisonnettes d’un faubourg australien,
Loin de la cité-monstre, orgueil des claires plaines
S’égrènent sous un ciel toujours aprilien,
Le long des « lanes » tout fleuris de bosquets roses.

Les feuillages pointus et les tours grandioses
Des gommiers blancs vêtus d’un métal satiné
Montent dans le cristal de l’air illuminé.
Riant de force jeune et d’allègre vaillance :
Des arbustes, bouquets de souples fers de lance
Retombent, archets des glaces des « bow windows »,
Qui vibrent, — musique hyaline en le silence —

Sous les convolvulus grimpants des Barbados
Qui nimbent Miss Jessie au teint rose de Chine,
Menue en ses surahs dont le rose se chine
D’un bleu de lin pareil à celui de ses yeux
Si purs, — perdus en la transparence amollie
De la voûte sans brume et sans mélancolie, —
Si virginaux sous l’or frisé des cils soyeux ;
Miss Jessie, effarée aux mots brutaux et tendres,
Et dédaigneuse des trop précieux méandres
Où la houle florale ondule de serpents, —
Miss Jessie, aux regards chastes, — enveloppants,
Qui précisa sa moue hardie et volontaire. —
Et brusque, — S’approchant du marin ébloui,
Lui noua les bras au cou pour le faire taire, —
Bien fort, — et conjura le scandale d’un : oui !



Combien passent d’exquis ou d’étranges visages
Mêlés, dans son esprit, à de nets paysages,
A d’acres parfums, tout à-coup ressuscites.
Qui le frôlent de ce malaise énigmatique
D’ « alors ». presque oublie dans les immensités

Des villages marins de ligne fantastique
Filent sur l’eau profonde, à même les brisants, —
Rotangs barbarement peints de sang et de soufre,
Planchers à claire-voie en secs bambous cassants
Où le pêcheur noir dort au souffle bleu du gouffre :
— Arfaks ou Papouahs, goules au crâne étroit,
Des femmes de jais fauve aux cheveux de crin droit
Dont le splendide corps nu, bestial, inspire
Une admiration qui se teinte d’effroi
Et dont miroitent les grands ongles de vampire.
Les yeux torridement sombres et scintillants
De cruauté tendre — ont, — (vaguement aiguisée ?)
La dent trop blanche en la gencive lilacée…



Nacre de perle glauque aux fuyants orients
Pâles, — et doucement ondulés d’hyacinthe,

Délicieusement triste au midi cendré,
Le golfe roule au loin ses flots laiteux d’absinthe :

Dans les sculptures du palais rose ajouré,
Plus mignonnement fine — et d’un travail plus rare,
Ses boucles d’ambre et ses narines de Zingare
Frisantes au long vent d’automne du Lido,
Donna Lisa s’encadre — et les plis du rideau…

… Mais le rêveur sent bien que sa raison s’égare
Et que ses souvenirs et ses rêves tondus
En un nuage si beau que l’éther s’oublie
L’entraînent aux charmants royaumes éperdus
Où l’aspiration s’azure de folie…



Mais toutes, — qu’elles aient fleuri dans le Réel
Ou viennent d’un Eden encore inabordable,
Conservent en leur « être » un trait essentiel
De la divine, de la froide Inoubliable :
Chacune est un détail de sa perfection ;
Même celles qui n’ont qu’une grâce brutale
Ravivent sa tristesse avec ion
Par quelque : la pure « Fatale » ;

— Ne fût-ce qu’un reflet d’un seul point de ses yeux.
Le frêle de son ris de fauvette sauvage,
Le rappel faussé d’un beau geste somptueux
Qui riva, plus pesant, — plus cher, — son esclavage, —
Une nuance, une ombre, — ou même… — (impiété !)
Par un bizarre rien, accent de sa beauté, —
Un imprécis défaut qu’il aimait, — qu’il adore
Et dont l’exquisité trouble le hante encore :
Signe brun dans l’ivoire ou contour un peu dur,
Ou cette ligne si charmeusement lassée.,.
Ou la trèmeur qui fit plus douce, — il en est sûr, —
La voix chaude, vibrante et lente, — un peu brisée !