Au soir de la pensée/Chapitre 10

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Edition Plon (Tome 2p. 1-49).
AU SOIR DE LA PENSÉE


CHAPITRE X


L’ATOME


Aux portes de l’atome.


On ne peut opposer aux fictions primitives des anciennes cosmogonies les données positives de nos jours sans une halte au phénomène cosmologique par excellence, qui est du substratum mondial analytiquement dissocié par les anciens philosophes jusqu’à l’ultime rencontre de l’atome. Car, cet atome d’imagination, voici qu’il se présente à notre expérience. Nous l’avons saisi, considéré [1], mesuré, analysé, disséqué, pour faire jaillir de cette existence positive toutes les interprétations — vérifiables ou non — qu’elle peut comporter. Désormais, nos idées sur la structure du Cosmos ont des fondements d’expérience où physique et chimie avaient tenté déjà de s’essayer. Nous avons pris l’atome sur le fait, nous le tenons tout vif, comme l’écolier son loup par les oreilles, et même nous n’en sommes pas beaucoup moins embarrassés, car il est imaginativement plus difficile de descendre au-dessous de l’atome et de ses électrons que de s’élancer au delà de Sirius.

Y a-t-il un au-delà de l’atome ? Pourquoi non ? Pourquoi pas un au-delà de l’au-delà ? C’est le contraire qui serait déconcertant, surtout à l’heure où l’on nous parle de la désagrégation de la matière. Au cours des relations de nos valeurs, le très petit s’oppose au très grand pour des achèvements d’infinité dans toutes les directions. Sous nos yeux, l’atome se dissocie. Les électrons sont en révolutions autour de leur noyau, comme feraient des planètes autour de leur soleil. Qu’arriverait-il de notre existence si l’atome, qui va se désagrégeant, nous faussait compagnie, pour ne laisser de nous que notre ébahissement ? En attendant, nous ne saurions refuser de faire crédit à ce nouveau venu qui, moins réservé que le toujours hypothétique éther, ne demande désormais qu’à se manifester. L’indéfinie révision de nos vérités provisoires commande des remaniements successifs, dont la justification se trouve dans la relativité de nos connaissances, aggravée des aspects mobiles d’une cosmologie [2] qui se fait éternellement.

Les nouveautés de la physique moderne ont amené une complète révolution, non seulement dans cette discipline particulière, mais jusqu’aux plus lointaines régions dans tout l’ordre de la connaissance. La découverte des rayons X par Rœntgen et de la radio-activité de l’uranium par Becquerel datent de 1896 seulement. La télégraphie et la téléphonie sans fil marquèrent, aux yeux du public, l’entrée de l’esprit humain dans une ère d’émerveillements. Puis, bientôt apparurent des successions de phénomènes qui nous portèrent d’emblée jusqu’au cœur des problèmes de la structure du monde et de ses mouvements. D’un même bond, science et philosophie coururent aux avant- postes de la connaissance, avec leur vieux bagage de postulats en rumeur, et, sans plus attendre, voici qu’une ardente génération de chercheurs s’est ruée au nouveau filon de la carrière pour l’exploiter dans la mesure de ses forces, au risque de les dépasser.

J’ai dit que je m’en tiendrai aux données de la culture moyenne de mon temps, et je sens bien le danger de m’avancer au delà. Puis-je donc l’éviter quand tout le champ de l’ancienne observation se trouve soudain bouleversé de fond en comble par la mise en lumière de mouvements élémentaires qui veulent des interprétations nouvelles de phénomènes nouvellement observés. Le grand public reste nécessairement loin des laboratoires, et la métaphysique a fait de son mieux pour le dégoûter de la philosophie. Cependant, c’est au commun de l’humanité, à ses élans de prime saut dans le fourré des traditions inextricables qu’aboutissent tous les essais d’accommodations mentales où l’empirisme des méconnaissances nous a, d’abord, fait trébucher à chaque pas. Ardente à renouveler ses formes d’ignorance et résistant le plus longtemps possible à d’autres changements que de mots, la médiocrité passive attend, dans les détours de la connaissance et de la méconnaissance confondues, les signes d’une rénovation à venir au travers des fameuses cloisons derrière lesquelles il se passe on ne sait quoi.

Cependant, nos savants s’effriteraient d’académisme sans le concours des vulgarisateurs à leurs talons[3]. C’est pourquoi l’Association britannique pour l’avancement des sciences, dont le haut mérite est universellement reconnu, ne dédaigne-t-elle pas de s’adresser annuellement à la publicité des foules pour leur faire directement ses communications scientifiques, et les tenir en éveil aux cris de ralliement des sentinelles avancées. Je viens justement de lire dans le Times une très belle conférence de sir Ernest Rutherford à Liverpool sur la structure électrique de la matière, en séance publique de l’éminente association. Puisque le public est saisi, mes hésitations se trouvent levées. D’un exposé scientifique, point d’affaire. Quelques sommets d’indications.


L’atome d’aujourd’hui.


La théorie atomique imaginant un état ultime de la matière doué de propriétés inconnues, remonte, comme on sait, aux premiers temps des grandes généralisations. Avant de le rencontrer dans Leucippe, Démocrite ou Épicure, on trouve l’atome jusque dans Manou — haute généalogie. On a philosophé d’imagination sur l’atome en attendant l’expérience. De fortune, l’hypothèse entre enfin dans le domaine des phénomènes positifs : voilà l’événement. La physico-chimie, déjà, s’était emparée de l’atome pour nous parler de sa masse, de son poids, de ses constructions. Désormais, l’atome n’est plus l’X immobile caché tout au fond de l’extrême résidu des choses dans le creuset mondial obstinément clos. Il est, sinon l’élément du Cosmos, tout au moins un élément des éléments.

De même chance que l’atome, bientôt se trouvera peut-être, un jour, l’hypothèse — non moins ancienne mais aujourd’hui encore imaginaire, faute d’observation positive — d’un milieu où le corpuscule est appelé à se mouvoir. Ce fut, et c’est jusqu’à nouvel ordre, « l’éther » qui n’est pas encore tombé sous nos objectifs, mais sans lequel, jusqu’ici, aucune conception des énergies en action n’a pu tenir. La théorie électro-magnétique, par exemple, ne peut se passer du milieu dit « éther ». Dans la nuit de son antre, éclairé de ses propres feux, la particule d’atome, dénommée « électron », attendait, depuis toujours, l’heure qui vient de sonner. « Fusées de projectiles électriques manifestant l’énergie atomique », voilà jusqu’où nous pouvons présentement nous aventurer.

En cette forme, l’hypothèse de l’unité substantielle, selon Démocrite, paraît confirmée, bien que l’atome, avec ses électrons, son noyau, ses protons, se montre fragmenté. Il faut attendre encore. Les transmutations (ou désintégrations) de l’uranium en radium, aussi bien que de l’uranium et du radium en hélium, avec les évolutions de l’atome annoncées par sir Ernest Rutherford, ouvrent un champ d’expérience qui demandera, sans doute, beaucoup de temps pour une rigoureuse synthèse de positivité.

De croire que l’atome d’un corps, dit simple, plomb, cuivre, fer ou soufre, gardera toujours son individualité c’est à quoi ne nous conduisent pas nos observations. Trop d’inconnu subsiste encore aux phénomènes, dits de « désintégration », dans les substances radio-actives. La recherche des poids atomiques a fourni à la chimie des éléments d’une observation précieuse, expérimentalement confirmée, où des successions de nouveaux rapports dans les « corps simples » sont venues se ranger. C’est alors que la comparaison des poids atomiques suggéra l’idée que les atomes des divers éléments pourraient n’être que des agrégats d’atomes de notre actuel hydrogène représentant l’unité de poids. Je ne saurais suivre ici la série des contrôles d’expérience où s’engagèrent nos observateurs pour la vérification de cette hypothèse [4].

Tout ce que je peux noter, c’est que les transformations de substances radio-actives paraissent aboutir à des substances chimiquement différenciées par la nature de leur rayonnement radio-actif. C’est ainsi que les plombs provenant de minéraux à uranium ont des poids atomiques inférieurs à ceux du plomb ordinaire, supposé terme ultime de la série radio-active. Corps « isotopes », dit-on, parce qu’ils sont placés au même point du classement chimique. Ce mot caractérise tout au moins un nouvel état de rapports. Il semble que nous ayons ainsi huit espèces d’étains, trois de magnésiums, six de mercures, etc., etc. La fragilité de l’hypothèse des corps simples ne fait plus beaucoup d’illusion. Une vieille lumière va s’éteindre. Une étoile nouvelle est en train d’apparaître [5]. Ouvrons les yeux. Ouvrons-les avec d’autant plus d’attention que l’imprévu se présente à nos yeux, quand nous sommes contraints de reconnaître dans, le système électronique un véritable système planétaire.

La découverte de la radio-activité, avec ses trois rayons différents, ne permettait pas d’en rester à des conceptions surannées. On ne nous présente aujourd’hui pas moins de trente formes dérivées du seul uranium. Que dire de ces explosions d’atomes dont les mesures déconcertent la fantaisie ? Les rayons n° 1 (Alpha) nous font pénétrer dans l’intérieur de l’atome, et découvrir son noyau. Jaillissement d’une transmutation en atome d’hélium avec une énorme charge d’énergie. Observation, à travers un gaz, non seulement d’un rayon alpha mais encore de toute radiation productrice d’ions ou de toutes particules électrisées. Détermination du nombre et de la masse des atomes ! Nature atomique de l’électricité. Détermination de l’unité de charge, comme du nombre des molécules. Et combien d’autres trouvailles encore !

« Les atomes sont des structures asymétriques en ce qui concerne les unités positives et négatives qu’ils renferment »[6]. La masse de l’atome est la somme des masses électriques des charges d’unités qui la composent. L’observation des rencontres d’atomes montre que, pour l’application des lois de la mécanique, il faut que l’atome se compose d’un petit noyau massif porteur d’une charge d’électricité positive et entouré du nombre d’électrons négatifs nécessaires pour former un atome neutre.

Dans un atome lourd, comme celui de l’or, le rayon du noyau, supposé sphérique, est inférieur au millième de l’atome complet entouré de ses électrons, et comme les électrons extérieurs font nécessairement équilibre à l’attraction du noyau, la disposition et le mouvement doivent être réglés par la dimension de celui-ci [7]. Les propriétés physiques et chimiques étant sous la dépendance de la masse et du mouvement des électrons extérieurs, les propriétés de l’atome sont représentées, non par le poids atomique, mais par la charge du noyau. Au moyen d’une série de déductions on en vient à se faire une idée approximative de l’orbite, de l’électron planétoïde évoluant autour du noyau.

À titre d’exemple, sir Ernest Rutherford nous fait le tableau suivant de l’atome le plus lourd, celui de l’uranium : « Au centre de l’atome se trouve un petit noyau entouré par un groupe tourbillonnant (swirling) de 92 électrons, tous en mouvement dans des orbites définis, et occupant, sans le remplir, un volume considérable en comparaison de celui du noyau. Quelques-uns des électrons décrivent une orbite presque circulaire autour du noyau. D’autres, des orbites plus rapprochées de l’ellipse dont les axes sont en rotation rapide autour du noyau. Le mouvement des électrons des différents groupes n’est pas nécessairement borné à une région définie de l’atome. Les éléments définis d’un groupe peuvent pénétrer profondément dans la région principale d’un autre groupe, donnant ainsi un exemple d’entre-croisement ou de couplement des groupes divers.

...« La vitesse maxima de tout électron dépend de sa distance, plus ou moins rapprochée du noyau. L’électron le plus éloigné aura une vitesse minimum de plus de 1 000 kilomètres à la seconde, tandis que le plus rapproché aura une vitesse moyenne de plus de 150 000 kilomètres à la seconde : la moitié de la vitesse de la lumière. Quand nous essayons de nous former une image de l’extraordinaire complexité du système électronique, nous pouvons nous étonner qu’il ait été possible de découvrir un ordre dans l’apparent désordre de ses mouvements[8]. »

Et, se dégageant de toute réticence, le même observateur écrit : « La procédure atomique peut être poussée si loin qu’une compréhension totale nous en soit interdite. Pessimisme prématuré, puisque de nouvelles découvertes peuvent lever tous obstacles. Le noyau d’un atome lourd nous présente, sans aucun doute, un système très compliqué, et, dans un certain sens, un monde en soi, peu ou point influencé par les activités physiques et chimiques dont nous pouvons ordinairement disposer. Quand nous comparons la masse d’un noyau à son volume, il paraît certain que sa densité est de plusieurs billions de fois supérieure à celle de notre élément le plus lourd. Et cependant, si nous pouvions nous faire une image agrandie du noyau, il faudrait nous attendre à ce qu’elle nous fît voir une structure discontinue, occupée, mais non remplie, par les petits édifices d’unités — protons et électrons — en mouvement incessant sous l’action de leurs forces mutuelles. »

Déjà l’illustre savant avait dit :

« L’électron est le corps de la plus petite masse connue de la science jusqu’ici. Il emporte en lui une charge négative, mathématiquement évaluée, d’unités électrostatiques. Sa présence n’a été reconnue que par son rapide mouvement à des vitesses mathématiquement déterminées, avec masse apparente d’unités électro-magnétiques. Cette masse apparente croît avec une vitesse approchée de l’ordre de celle des rayons lumineux… [9]. L’ion négatif se compose d’un électron avec un assemblage de molécules qui lui sont attachées. L’ion positif se compose d’une molécule d’où un électron a été expulsé avec l’assemblage de molécules y attachées…

« Chaque particule de radio-activité projetée en vertu de sa grande énergie cinétique, libère un grand nombre d’ions par collision avec les molécules de gaz qui se trouvent sur son chemin. Le mode d’ionisation varie avec la vitesse, mais il n’est pas douteux que chaque projectile donne naissance à plusieurs milliers d’ions sur sa route avant que soit détruite l’énergie de son mouvement. »

J’entr’ouvre la porte de l’antre sans oser m’aventurer plus loin. Je m’en tiendrai seulement à cette vue finale du même savant : « La majeure partie du rayonnement radio-actif consiste en un courant de particules chargées, émises à une grande vitesse. Il paraît très improbable que les particules puissent soudainement acquérir cette énorme vitesse d’une projection résultant d’une activité interne ou externe de l’atome… Il semble donc probable que ces particules ne sont pas mises tout à coup en mouvement, mais qu’elles s’échappent d’un système atomique où elles étaient déjà engagées en des oscillations rapides ou dans un parcours d’orbite. »

« Émanation, » transformation, désintégration reconnues et réintégration pressentie doivent fatalement nous conduire à des reprises d’infini où l’hypothèse aura toute carrière. Il faut bien que je m’impose un point d’arrêt. Étudiés par Rutherford les processus évolutifs de radio-activité, dans la succession des corps ou ils se manifestent, montrent des transformations d’énergie en direction d’une synthèse unitaire entrevue. Le point capital est, cependant, de constater que la nature matérielle de certains rayons est dès à présent établie, et que les mouvements de radio-activité entre les éléments que nous avons tenus jusqu’ici pour différenciés, annoncent des successions de phénomènes évolutifs où des corps simples nous présentent un nombre varié de sosies, tandis que la désagrégation atomique nous mène à de nouveaux produits d’une simplicité provisoire, annonciatrice de nouvelles dissociations sur lesquelles il ne convient pas d’anticiper. À des degrés divers, selon le point d’évolution, tous les corps sont ou ont été probablement radio-actifs, à une heure déterminée, et la radio-activité s’accompagnant de chaleur, les problèmes prennent, dans le champ des vibrations universelles, des développements où la timidité de nos audaces ne peut que s’effarer.

Rutherford, J.-J. Thomson, avec bien d’autres, ont cherché des « explications » de la radio-activité sans arriver à se satisfaire, et ce dernier — savant de premier ordre — en est réduit à cette déclaration : « Nous sommes obligés de conclure qu’une particule n’a pas soudainement acquis cette énergie motrice, mais qu’elle se trouvait initialement en activité rapide dans l’atome et fut soudainement libérée avec la vitesse qu’elle possédait au préalable dans son orbite ». On vient de lire la même conclusion de Rutherford. Un grand point d’interrogation. Oscillations grandioses du connu à l’inconnu dans les tempêtes de l’inexprimable infini. Pour nous faire prendre patience, on nous dit que « lorsque la série des transformations est achevée, il restera probablement un produit ou des produits qui seront inactifs ou actifs pour une minute seulement. » Ceci en vue d’interpréter l’apparition du mystérieux hélium comme ultimité provisoire de la transformation radio-active. Borne temporaire d’un mot pour le repos de notre insuffisance.

Les chapitres de Rutherford sur l’origine du radium, qui ne serait, bien entendu, qu’une figure d’antérieures transformations, font office de nouvelles percées dans les taillis de notre entendement. Il suffirait, nous dit-il, d’abandonner une masse de radium à elle-même pendant quelques milliers d’années pour qu’elle perdît une importante proportion de sa radio-activité. Dépense simultanée de matière et d’énergie sont-elles de parfaite correspondance, ou les trouverions-nous disproportionnées pour le désarroi de notre compréhension ? Ne nous détournons d’aucun problème. Quelques-uns des rapports de l’uranium, du radium, du thorium, de l’actinium, du niton, de l’hélium, en des dérivations successives sont à peine entrevus. J’aime à croire que nous saurions les éclairer d’une lumière définitive si une durée convenable d’éternité nous était seulement impartie.

Déjà nous sommes avertis que « le maintien de la chaleur du soleil pour une longue durée ne présente aucune difficulté fondamentale si l’on admet que la procédure de désintégration telle qu’elle se découvre dans les éléments radioactifs, se produit dans le soleil. » « Il est en somme probable, calcule lord Kelvin, que le soleil n’éclaire pas la terre depuis cent millions d’années seulement. Il y a presque certitude pour cinq cents millions d’années. »

Si selon l’hypothèse de M. Jean Perrin la nébuleuse présolaire a été faite d’hydrogène, « par gramme d’hydrogène cela donne, rien que par condensation en hélium, de quoi alimenter le rayonnement solaire pendant cent milliards d’années… » « Cela rend aisément compte des quelques millions d’années de ce rayonnement quasi stationnaire dont la biologie fournit la preuve ». « Si les atomes radio-actifs sont aussi abondants au centre qu’à la surface de la terre, observe encore M. Jean Perrin, la terre serait plus de cent fois plus radio-active qu’il ne suffit pour expliquer la conservation du feu central ». Point de contradiction. Mais si le rayonnement solaire venait à nous faire défaut, nous n’en mourrions pas moins de froid sur un brasier d’incendie. Calcul ou même imagination peuvent reculer le terme de l’évolution. Il ne peut pas être évité.

Quant aux théories d’une évolution de la matière, et de la possibilité d’un quatrième état (qui serait peut-être l’éther), je ne puis qu’en faire mention. Rutherford, qui se borne à suivre en cela sir Norman Lockyer dans son « Évolution inorganique » n’a pas craint d’indiquer expressément les évolutions éventuelles de l’atome selon des stages de transformations, dans les successions de la durée.

Nous avons vu le système atomique éclater en une poussière de sous-atomes d’énergie électrique, et déjà l’on nous parle d’autres parcelles toujours en mouvement orbitaire. La réduction indéfinie est plus difficile à saisir pour nous que l’accroissement sans fin. Mais comment l’objectivité cosmique, infinie, se pourrait-elle embarrasser des relativités évolutives de son produit humain ?

« L’émanation » du radium, devenu un nouveau corps sous le nom de « radon », se détruit progressivement, comme le radium lui-même. Sur quoi nos savants nous disent que toute « radio-activité est le signe de la transmutation d’un atome en un ou plusieurs autres atomes » (Jean Perrin). Et encore : « Ces transmutations sont discontinues... Elles doivent se faire, atome par atome, de façon brusque, explosive, et c’est précisément pendant ces explosions que jaillissent les rayons ». La théorie des quanta (Planck), c’est-à-dire d’une activité discontinue, nous conduit à l’idée de véritables grains d’énergie analogues, en des formes indéterminées, à ces grains d’électricité : électrons, ions, protons, constitutifs d’atomes, de molécules, et de tous agrégats de complexité exigeant une discontinuité d’énergie pour répondre à une discontinuité de substance dont les mouvements s’harmonisent par la résonnance des quanta.

Même au prix de quelque effort, le lecteur, désireux de s’engager dans l’intimité des voies nouvelles, obtiendra d’émouvantes satisfactions des belles études de M. jean Perrin sur les atomes. J’ai parlé du rideau d’inconnu qui se déchire. Mieux encore. Une éblouissante construction des mouvements élémentaires apparaît, qui nous émerveille d’une féerie de positivité — ce que la présomptueuse théologie elle-même s’est trouvée hors d’état d’accomplir. On sait en quels détours de magies le divin Protée essayait vainement de se dérober. Le héros grec, persévérant, réussit à le vaincre. À l’homme, anxieux de savoir, le Dieu doit se résoudre à livrer son secret.

Ce secret, il faut le chercher dans l’inextricable complexité des rencontres d’ondes vibratoires, où nous voyons se propager des phénomènes de résonnances semblables à ceux du diapason. « L’énergie moyenne des oscillations, nous dit Planck, devient extrêmement petite quand la fréquence devient très grande… L’énergie d’oscillation doit être ce qu’elle serait si elle était seulement entretenue par les chocs de molécules… et le calcul démontre que l’énergie de chaque oscillateur varie de façon discontinue. » Planck a supposé qu’elle varie par quanta égaux, en sorte que chaque oscillateur contient toujours son nombre entier d’atomes d’énergie, ou, si vous aimez mieux, de « grains d’énergie » [10]. Einstein, procédant, veut que, « dans un corps solide, chaque atome soit sollicité vers sa position d’équilibre par des forces élastiques, en sorte que, s’il en est un peu écarté, il vibre avec une période déterminée » — d’où le phénomène profond de la résonnance universelle qui ferait les coordinations du Cosmos. Même, selon Einstein, « les propriétés élastiques des corps solides donnent un moyen de prévoir la fréquence des vibrations d’un atome écarté de sa position d’équilibre ».

Je signale encore, au passage, les chapitres de M. Jean Perrin sur la discontinuité des vitesses de rotation, sur la distribution de la substance dans l’atome et dans la molécule, pour aboutir a cette formule qui nous tient en suspens : « La plus faible vitesse de rotation stable correspond à plus d’un milliard de tours en un cent millième de seconde » [11]. Après cela, il ne nous reste plus, pour le moment, qu’à nous recueillir en fermant les yeux. Je ne puis que tourner les pages, en incitant la curiosité du lecteur à les reprendre. D’admirables chapitres de M. Jean Perrin sur la radio-activité, les structures moléculaires, les mouvements moléculaires dits browniens. Que ne puis-je le suivre indéfiniment !

Aussi bien en sommes-nous ainsi venus au seuil des généralisations obligatoires qui tentent si vivement nos cultures d’ignorance et de connaissance inextricablement emmêlées. Essayons de contenir l’une par l’autre notre audace et notre prudence. « Il résulte des beaux travaux de sir J. Thomson, écrit M. Jean Perrin, que l’atome d’électricité, dont l’existence vient d’être établie, est un constituant essentiel de la matière… » « Toute ionisation divise l’atome, d’une part, en un ou plusieurs corpuscules négatifs, de masse insignifiante, et, d’autre part, en un ion positif, relativement plus lourd, formé du reste de l’atome. L’atome n’est donc pas insécable, au sens strict du mot, et peut-être consiste-t-il en une sorte de soleil positif dans lequel réside l’individualité chimique, et autour duquel s’agite une nuée de planètes négatives, de même sorte pour tous les atomes… À chaque élément radio-actif correspond une période, ou durée, pendant laquelle la moitié de toute masse notable de l’élément subit la transmutation. Cette période est d’environ 2 000 ans pour le radium. » Suit un tableau de quelques périodes de transmutation qui vont depuis un cinq centième de seconde jusqu’à 5 milliards d’années de l’uranium à l’hélium.

« Dans tous les cas, observe le même auteur, ce sont des atomes légers qui sont ainsi obtenus par désintégration des atomes lourds… Si les atomes lourds se régénèrent, ce doit être au centre des astres où la température et la pression, devenues colossales, fournissent la pénétration réciproque des noyaux atomiques en même temps que « l’absorption d’énergie », disons des charges d’énergie. Nous devons admettre qu’un projectile d’hélium perce les atomes (les interstices ne pouvant se conformer à la ligne d’émission). « Une balle de fusil suffisamment rapide traverserait un homme sans l’endommager »… « Un projectile alpha, avant de s’arrêter, perce environ cent mille atomes d’aluminium… l’énergie initiale d’un tel projectile étant plus de 100 millions de fois plus grande que celle d’une molécule dans l’agitation thermique ordinaire [12]. »

Ajouterai-je encore que la scintillation de la phosphorescence aux surfaces qui arrêtent les projectiles marque des points d’arrivée qui permettent le dénombrement des atomes et que l’on a pu en saisir ainsi les trajectoires même à l’œil nu ? D’une merveilleuse « convergence de déterminations », ayant permis de contrôler l’une par l’autre des mesures d’observations, M. Perrin conclut : « La théorie atomique a triomphé. Mais dans ce triomphe même nous voyons s’évanouir ce que la théorie primitive avait de définitif et d’absolu… Les atomes ne sont pas ces éléments éternels et insécables dont l’irréductible simplicité donnait au possible une borne, et dans leur inimaginable petitesse, nous commençons à pressentir un fourmillement prodigieux de mondes nouveaux. Ainsi l’astronome découvre, saisi de vertige, au delà des cieux familiers, au delà de ces gouffres d’ombre que la lumière met des millénaires à franchir, de pâles flocons perdus dans l’espace. Voies lactées démesurément lointaines, dont la faible lueur nous révèle encore la palpitation ardente de millions d’astres géants. La nature déploie la même splendeur sans limites dans l’atome ou dans la nébuleuse, et tout moyen nouveau de connaissance la montre plus vaste et diverse, plus féconde, plus imprévue, plus belle, plus riche d’insondable immensité. »

Que pourrais-je ajouter ? Infinies sont les invitations des voies d’accès en direction de l’inaccessible. Combien déconcertante pour les rigueurs de nos exigences, l’idée que le refroidissement, lointain mais fatal, du soleil doit arrêter le cours d’une évolution humaine qui manifesterait peut-être un temps de « grand retour » dans le cycle de partout et de toujours dont le rayon ne se peut déterminer.

Pour en finir, sir Ernest Rutherford trouve des paroles de circonspection utiles à noter, où il aborde résolument le fameux problème de l’évolution de l’énergie. Après avoir constaté que l’évolution totale de l’énergie, au cours de la désintégration d’un gramme de radium, est plusieurs millions de fois plus grande que dans la combustion complète d’un poids égal de carbone, il nous met en garde contre l’idée d’une universelle concentration d’énergie dont la radio-activité serait l’écoulement. C’est de là, comme on sait, que vient le rêve d’un déchaînement de forces démesurées qui pourrait se trouver ainsi quelque jour à notre disposition.

L’illustre savant fait même à ce propos une hypothèse qui vaut d’être consignée, car elle ouvre accès à de nouveaux aperçus : « Il est possible, dit-il, que les éléments uranium et thorium représentent les derniers survivants, sur la terre d’aujourd’hui, de types d’éléments communs dans les âges lointains où les atomes qui composent actuellement la planète étaient en voie de formation. Une partie des atomes d’uranium et de thorium, alors formés, aurait survécu à cette longue durée, en raison de la lenteur de leur transformation. On pourrait ainsi regarder ces atomes comme n’ayant pas encore achevé le cycle de changements que les atomes ordinaires ont depuis longtemps accompli. Ainsi auraient-ils été maintenus dans l’état d’excitation qui n’a pas permis aux unités nucléaires de s’installer encore dans un état d’ultime équilibre, avec un surplus d’énergie qui ne peut être libéré que dans la forme caractéristique de la radio-activité. Aux termes de cette hypothèse, la présence d’une somme d’énergie prête à la libération ne serait pas une propriété de tous les atomes. Il s’agirait simplement d’une classe spéciale d’atomes, dits de radio-activité, qui n’auraient pas encore atteint l’équilibre final. »

Vue nouvelle d’un atome d’aujourd’hui qui pourrait être différent de celui du passé. Que l’atome, avec son système électronique, évolue, cela ne peut surprendre. C’est même une nécessité de l’ordre général. Quant à « l’équilibre final » dont parle sir Ernest Rutherford, il s’agit simplement d’une neutralisation des deux électricités l’une par l’autre — passagère au même titre que tous autres phénomènes. Fécondes ou stériles, les hypothèses de tout ordre nous offrent au moins le plaisir de frapper au seuil des possibilités. Notre science d’observation a besoin, pour grandir, de palpitations d’essais, comme l’oiseau qui veut quitter son nid.

C’est ce que constate, non sans émotion, le conférencier lorsqu’il se félicite d’être venu au monde en un temps qui lui a permis d’assister à l’éclosion des vues nouvelles. Il s’émerveille ingénument du retour positif à « la simplicité comparative » des conceptions, pour en faire honneur à « la méthode scientifique de notre connaissance de la nature. L’expérience sous la conduite de l’imagination disciplinée, est capable d’atteindre des résultats dépassant la libre imagination du plus grand philosophe de la nature. L’expérience sans l’imagination, et l’imagination sans la direction de l’expérience, sont insuffisantes pour un effet de progression. Nous avons besoin d’une heureuse conjugaison de ces deux puissances. L’inconnu apparaît à nos yeux comme un épais brouillard. Pour avancer dans cette obscurité, il n’y a point à compter sur le secours des surhommes. Tout dépend des efforts combinés d’un égal entraînement d’hommes moyens doués d’une imagination scientifique. Chacun ouvre la voie dans son domaine, et son labeur réagit sur l’ensemble. Alors, de temps en temps, jaillit d’une accumulation de connaissances un flamboiement d’idées qui éclaire une étendue et fait apparaître l’influence réciproque de tous les travailleurs » [13].

Je n’ai pu résister au plaisir d’invoquer de si nobles paroles à l’appui de ce que je crois comprendre des mouvements de la connaissance humaine. J’essaye péniblement de rassembler, selon les indications de nos maîtres, des faisceaux épars de l’observation positive sous les auspices d’une vision générale des choses d’où il ne se peut pas que l’imagination soit bannie. Quelle plus grande satisfaction que de puissantes voix annonçant les grands afflux de pensée dont s’émeuvent les esprits de généralisation !

Dans tous les pays civilisés, de belles générations de travailleurs marchent à la conquête des problèmes du monde par la lente formation d’un état commun d’intelligence qui pourra sauver l’homme, peut-être, des trop lourdes méconnaissances aggravées des universels conflits d’intérêts. Aux champs de l’avenir, je vois se rassembler une jeune élite de pensée française qui ne sera, sans doute, point indigne de ses grands devanciers.


L’atome dans le torrent.


Quand on a déterminé l’atome — supposé que le mot ne soit pas trop ambitieux — il reste à lier les rapports de ses phénomènes pour adapter l’activité atomique aux mouvements qui le précèdent ou en dérivent. L’entrée de l’atome dans nos conceptions d’expérience devait susciter et a bientôt suscité, en effet, une révision générale de nos constructions de positivité.

Les relations de l’atome à la molécule sont d’une complexité dont nous commençons à percer les premiers voiles. D’hypothèses nous ne manquerons jamais, et, moins nombreux les faits d’observation, plus tentante la multiplication des conjectures. Les chimistes nous ont depuis longtemps présenté des schémas d’édifices atomiques d’où nous est venue une aide notable. Mais du schéma à l’épure du phénomène où se conditionne un groupement d’atomes pour les structures moléculaires, la distance sera peut-être longue à franchir.

Si nos théologiens, dans les nuées de la métaphysique, avaient pu se résoudre à soumettre leurs hypothèses aux épreuves d’une connaissance positive, ils auraient fait figure de légitimes précurseurs. Aussi longtemps que l’atome ne fut qu’une vue de l’esprit sans caractère d’objectivité, il demeurait, n’étant qu’hypothèse, l’avant-coureur d’hypothèses qui attendaient, dans les limbes du devenir, l’heure de passer de l’intangible prestige du mystère à l’état humain d’une pénétration d’inconnu.

Ce jour est arrivé. L’atome a fait son apparition sous les feux croisés de la scène, et tout indique qu’il ne peut être question de l’en déloger. Ce qui l’avait fait quasi Divinité jusqu’ici, en compagnie de l’éther, c’était surtout le don magique de l’invisibilité. Quand nous nous serons heurtés aux phénoménalités dont nous avons gratifié l’éther, ce sera même aventure d’une hypothèse déchue de sa grandeur d’hypothèse pour tomber à l’état, moins éblouissant mais plus solide, d’une observation anticipée.

Depuis Manou jusqu’à Lucrèce, l’atome avait obtenu (sauf les prières), tous les honneurs réservés par les hommes au divin « Je ne sais quoi ». Son trait particulier fut qu’on n’en faisait point d’image (pour les mêmes raisons que de Jahveh), ce qui lui assurait une puissance de mystère supérieure aux multiples représentations de Divinités secondaires dont nos temples, dits monothéistes, sont encombrés. Il a comparu devant nous — sort final de tous les Dieux qui furent — et, dès nos premiers essais d’analyse, nous le trouvons tout autre qu’on ne nous l’avait annoncé. Nous comptons maintenant nos atomes, nous les décomposons en des mouvements de sous-atomes, et les premières études de cette cinétique nouvelle nous obligent à refondre nos derniers théorèmes de l’énergie.

Le procès de l’ancien atome avait été fait par Kant en sa célèbre antinomie. « Ou bien la matière est composée d’éléments simples, mais alors les éléments sont sans étendue : autrement ils seraient divisibles. S’ils sont inétendus, on ne peut admettre que des éléments inétendus puissent, par leur réunion, donner un composé étendu. Ou bien cette réunion n’est pas composée d’éléments simples et est divisible à l’infini. Mais il faut arriver à un terme, sans quoi l’infiniment petit serait zéro et on ne peut concevoir un composé de rien. » Un beau coup droit auquel la riposte, pourtant, n’est pas très malaisée. La division à l’infini ne peut pas donner zéro puisqu’elle suppose toujours une quantité infiniment subsistante à diviser. Qu’importe, alors, qu’il puisse ou non se révéler à nous, de degré en degré, une masse que l’imperfection de nos instruments nous permette ou non de diviser sans arrêt ? Comment, par cette raison d’insuffisance humaine, l’atome se trouverait-il cosmiquement conditionné ? « L’homme se prend pour la mesure de tout », a-t-on dit. Grandeur et petitesse, en effet, n’ont de sens que par rapport à nous. Il serait temps de rendre à l’univers son au-delà des proportions humaines, dussions-nous nous en sentir diminués.

Dans une très belle conférence faite, en 1912, à la Société française de physique, M. Henri Poincaré aborde les nouveaux problèmes de l’atome avec la sincérité souriante d’un observateur attentif dont les envolées de hardiesse, non exemptes parfois d’une réserve d’ironie, cherchent à coordonner les faits dans le plus vaste ensemble, et même à les devancer selon les tendances ordinaires de l’esprit mathématique orienté vers l’absolu.

« Les gaz, écrit-il, sont formés de molécules qui circulent dans tous les sens avec de grandes vitesses. Leurs trajectoires seraient rectilignes si, de temps en temps, elles ne se choquaient entre elles, ou si elles ne heurtaient les parois du vase [14]… » Or, ces lois ne sont pas seulement vraies des gaz. Mêmes lois générales de la dynamique applicables aux liquides et aux solides. Ainsi, l’aspect commun des choses se trouve soudainement transformé. Le solide lui-même n’est qu’un grouillement. Atomes mouvants d’électricité, de magnétisme, atomes d’énergie (atomes d’espace, atomes de temps, même, a-t-on dit) [15], voilà où nous conduit, par des chemins de fleurs, la théorie, à peu près vérifiée des quanta [16], formule qui révolutionnerait nos conceptions actuelles des mouvements du monde par la constatation d’un ordre fondamental de discontinuité. Cependant, « le premier qui a vu un choc, écrit M. Henri Poincaré, a cru observer un phénomène discontinu, et nous savons aujourd’hui qu’il n’a vu que l’effet de changements de vitesse très rapide mais continus. » Notre savant ne se risque pas au delà de cette affirmation encore irisée d’hypothèse. Le lecteur me pardonnera de l’avoir mené, en si brillante compagnie, jusqu’à ces coups de sonde dans l’abîme, avec les précautions nécessaires pour éviter ce qu’il se peut des vertiges de l’incoordination.

« La théorie cinétique des gaz [17], formule le même auteur, a reçu, pour ainsi dire, des étais inattendus. De nouvelles visions se sont exactement calquées sur elle : ce sont, d’une part, la théorie des solutions, et, d’autre part, la théorie électronique des métaux.

Les molécules des corps dissous, de même que les électrons libres auxquels les métaux doivent leur conductibilité électrique, se comportent comme les molécules gazeuses, dans les enceintes où elles sont enfermées. Le parallélisme est parfait, et on peut le poursuivre jusqu’à des coïncidences numériques. Par là, ce qui était douteux devient probable. Chacune de ces trois théories, si elle était isolée, ne nous apparaîtrait que comme une hypothèse ingénieuse, à laquelle on pourrait substituer d’autres explications à peu près aussi vraisemblables. Mais comme, dans chacun des trois cas, il faudrait une explication différente, les coïncidences constatées ne pourraient plus être attribuées qu’au hasard, ce qui est inadmissible, tandis que les trois théories cinétiques rendent ces coïncidences nécessaires. Et puis la théorie des solutions nous fait passer tout naturellement à celle du mouvement brownien où il est impossible de regarder l’agitation thermique comme une fiction de l’esprit, puisqu’on le voit directement sous le microscope. » Et M. Henri Poincaré s’empare des brillantes déterminations du nombre des atomes par M. Jean Perrin, pour conclure que ce qui entraîne sa conviction, « ce sont les multiples concordances entre des résultats obtenus par des procédés entièrement différents ». L’argument, en effet, est de poids.

Telle qu’elle a été reconnue par la théorie cinétique des gaz, l’agitation moléculaire, croissant avec la température, décroît par le refroidissement, sous l’effet de la pression, pour s’arrêter (théoriquement) au zéro absolu, sauf le cas d’une asymptote qui nous emmènerait, en compagnie du zéro absolu lui-même, nous ne savons où. Sur la formation, l’agencement des molécules et l’énergie de leur rotation, par l’effet de leurs chocs, je ne puis que renvoyer à M. Jean Perrin. C’est une envolée d’hypothèses et de lois déterminées qui s’ajustent ou s’ajusteront à la fortune des vérifications.

Je me borne à noter l’oscillation des atomes à l’intérieur de la molécule. La caractéristique du mouvement brownien est de ne jamais s’arrêter. Quant à la cinétique des gaz exerçant une pression sur toute paroi, et résultant du choc des molécules, voici ce qu’en dit M. Jean Perrin : « Chacune des molécules de l’air que nous respirons se meut avec la vitesse d’une balle de fusil, parcourt en ligne droite, entre deux chocs, un dix-millième de millimètre, est déviée de sa course cinq milliards de fois par seconde. Il y en a trente milliards de milliards dans un centimètre cube d’air. Il en faut ranger 3 millions en files rectilignes pour faire un millimètre ».

De ces nouveaux points de vue, si différents de la simplicité que cherchait l’ancien atomisme, nous trouvons l’atome moderne d’une insondable complexité. Chaque nouvelle découverte de la physique nous révèle une nouvelle complication de l’atome. Il n’était même besoin que de la juste position du problème pour nous faire comprendre d’avance qu’il n’en pouvait être autrement.

La radio-activité n’est-elle donc qu’une désagrégation de l’atome en atomes plus petits, électrons négatifs gravitant, à la manière des planètes, autour d’un gros noyau positif qui joue, dans ce système, le rôle de notre soleil ? Cela ne paraît pas contesté. L’attraction mutuelle des électricités contraires fait la cohésion du système dont elle règle les périodes, etc… On rencontre encore des électrons vaguant d’eux-mêmes comme les comètes d’un système stellaire à l’autre, et établissant peut-être, entre les systèmes éloignés, un libre échange d’ « énergie ». Ils obéissent, nous dit-on, aux mêmes lois cinétiques que les molécules gazeuses toujours en mouvement, qui rendraient ainsi les métaux conducteurs.

Après l’électron dit « atome d’électricité », survient le « magnéton » de M. Pierre Weiss, ou « atome de magnétisme » auquel nous aboutissons par l’observation des corps magnétiques et par l’étude du spectre des corps simples. Et voici que les raies du spectre se répartissent en séries, « obéissant chacune à des lois qui les rapprochent des harmoniques »… Sur quoi, M. Henri Poincaré, imperturbable, poursuit son chemin : « Pourquoi des atomes d’hydrogène peuvent-ils donner plusieurs raies ?… C’est qu’il y a plusieurs atomes d’hydrogène différant entre eux par le nombre des magnétons qui y sont alignés, et que chacune de ces espèces d’atomes donne une raie différente… Un magnéton serait un tourbillon d’électrons, et voilà notre atome qui se complique de plus en plus. »

On m’excusera de ne pas suivre si loin le maître qui s’engage de plus en plus dans les problèmes de la thermodynamique interne de l’atome, « lequel n’a aucune tendance à se mettre en équilibre avec la température extérieure. »

Nouveau Christophe Colomb en sa caravelle hardie, le savant s’élance sur les vagues des hypothèses successives, vers de lointains horizons d’inconnu. Comme le grand Génois, porté par sa confiance inébranlable, l’hypothèse mathématique l’entraîne au lieu de le déconcerter. La loi des grands nombres, le calcul des probabilités, « le hasard interne » des transformations de l’atome lui causent de particulières délectations où sa mathématique du probabilisme se joue [18].

S’il y avait un élément de hasard dans le monde, les lois seraient de discordance. Mais puisque le mot ne signifie rien qu’une défaillance de notre entendement, il faut donc comprendre ce que veut dire M. Henri Poincaré, lorsqu’il nous confie que « l’atome du corps radio-actif est un monde et un « monde soumis au hasard ». Cela ne peut signifier rien de plus que l’aveu d’une faute de connaissance humaine devant une apparence d’incoordination mal expliquée. Ce n’est rien de nouveau. Que d’interprétations récentes ne sont pas beaucoup plus qu’un maquillage d’anciennetés ! On ne voit pas de place pour le hasard dans les relativités de nos déterminations du Cosmos. Il y a ce qu’on sait, et ce qu’on ne sait pas.

Autre affaire. Parce que l’atome paraît, dans ses transmutations, ignorer le monde extérieur, on en a voulu conclure que « le monde de l’atome est un monde fermé ou tout au moins presque fermé. » Serait-il donc possible d’oublier que nous ne connaissons de l’univers que des interdépendances de mouvements ? Si nous ne sommes pas toujours en état de les déterminer, à tout moment, où pourrions-nous prendre le droit de dire qu’elles n’existent pas ou presque pas ? Les développements ultérieurs que M. Henri Poincaré donne à sa pensée n’y peuvent rien changer. Sur l’équipartition de l’énergie et la jeune théorie des quanta, je l’abandonne à son génie, dont la conclusion se résume en cette parole de modestie : « Dans l’état actuel de la science, nous ne pouvons que constater ces difficultés sans les résoudre ». Ce fut, c’est encore et ce sera toujours, en effet, le premier aboutissement provisoire de tout effort de connaissance. Théologie et métaphysique en tireront vanité. Bien puérilement, puisque nous n’en arrivons pas moins à démontrer d’expérience, tandis qu’elles ne peuvent survoler la terre que pour d’inutiles vire-voltes, comme de pigeons culbutants, sans autre avantage que de marquer des passages de « désordres » ordonnés.


Au vif du mouvement.


Nous n’avons pas encore assisté à la formation des groupements atomiques dénommés molécules, et caractérisés par leurs oscillations. Nous nous trouvons, cependant, au seuil d’une théorie moléculaire déterminant la structure de la matière par des compositions de mouvements. Dans ses trois états — solide, liquide et gazeux — la matière discontinue se découvre comme une agglomération de molécules dont les mouvements nous offrent l’apparence d’une continuité [19]. Les molécules des solides ne feraient qu’osciller entre des moyennes d’équilibre. Dans les liquides, amplitude supérieure des mouvements moléculaires en façons de glissements. Volume à peu près constant, mais forme variable, à la différence des solides. Dans les gaz, la cohésion devient très faible et les molécules, en mouvements rectilignes, se choquent incessamment, se heurtent à toutes parois ou se diffusent. Les lois de la cohésion nous sont inconnues. Tout ce que nous en pouvons dire, c’est qu’elles déterminent le degré de condensation ou de raréfaction. Pour ce qui est de l’énergie moléculaire, la théorie des quanta, en grande faveur présentement, veut qu’elle ne puisse procéder que par bonds répétés selon un quantum établi.

Comment relierons-nous l’activité reconnue de l’atome aux activités générales qui s’ensuivent, aussi bien qu’à celles qui l’ont déterminée ? D’une découverte récente, il ne faut pas attendre un trop brusque jaillissement d’observations vérifiées. On a trouvé plus simple de nous annoncer la désintégration de la matière d’après le second principe de la thermodynamique, dit principe de Carnot. Et quand on a conduit l’univers à « la mort thermique », il faut bien en venir à l’oraison funèbre de l’énergie que nous n’avons pu distraire de la matière jusqu’à ce jour, en dépit d’une métaphysique acharnée. Ce sont sports d’altitude, a dit plaisamment l’un de nos novateurs. Si j’accepte très bien ma mort personnelle, je me résigne moins aisément à celle de l’univers, parce que, contrairement à tout ce que nous pouvons concevoir, elle suppose un arrêt d’évolution cosmique contre lequel s’inscrit toute donnée de notre connaissance positive. Il n’est pas jusqu’à l’hypothétique entropie elle-même à qui je refuse de me rendre, parce qu’elle implique on ne sait quelle forme d’évanouissement cosmique là où je ne découvre, comme j’ai dit plus haut, qu’une insuffisance d’observation. Remettons-nous donc d’une alarme si chaude, et donnons aux problèmes de cette envergure le temps des coordinations.

Pour déranger le vieil atome de son royal isolement et lui reconnaître un ensemble de fonctions inattendues, il a fallu les importantes découvertes qui ont bouleversé toutes nos conceptions antérieures de la physique mondiale. Des phénomènes scientifiquement observés ont exigé des interprétations nouvelles, et si plusieurs d’entre elles peuvent être sujettes à des remaniements — ce qui est la condition même de notre connaissance — on ne saurait leur opposer un « nescio vos » qui ne serait plus de notre temps.

Je prends telles que je les trouve les dernières conquêtes de la connaissance. On en a pu juger sommairement par mes citations de Rutherford, de Jean Perrin, de Henri Poincaré. Nul n’a le droit d’écarter l’expérience du monde physique aujourd’hui universellement acceptée, pas plus que de se refuser, de prime abord, aux interprétations, même hardies, de ces nouveaux phénomènes de positivité. Point de nouveauté scientifique, dans l’histoire, qui ait à ce point troublé l’accoutumance traditionnelle des esprits trop obstinément ankylosés.

La découverte du radium et du bombardement continu de ses corpuscules ignés [20] a fait assez de bruit parmi le public des ignorances cultivées pour qu’on ne s’étonne pas s’il en résulte, dans les conceptions positives de notre physique, quelque chose de changé. Les timidités héréditaires, si hautement manifestées dans l’ordre cultuel, retiendront toujours le trop vif élan des interprétations nouvelles par la résistance des atavismes moyens toujours épris d’une chimérique fixité.

Dans le domaine du langage, spécialement, rien de plus propre à nous embarrasser que l’obligation, où se trouvent les novateurs, d’exprimer les idées récentes par de vieux mots dont le sens ordinaire se voit soumis aux entorses d’un verbalisme périmé. Il n’y a pas un moindre danger peut-être, des expressions nouvelles, sujettes à toutes déformations, sous la poussée d’idées hâtives, avant les rigueurs du contrôle expérimental.

Je n’ai garde de pousser trop loin dans le vif de l’atome, au cours de ce phénomène inattendu de « dissociation électronique » sur lequel il pourra être profitable qu’un siècle ou deux d’expérience aient passé. Tenons, cependant, la « dissociation électronique » pour acquise, car il faut bien reconnaître que l’observation la plus attentive y conduit. Est-ce à dire que les conclusions qui s’ensuivent n’auraient pas besoin d’être vérifiées ? Elles le sont, nous diront quelques-uns. Eh bien, qu’elles continuent. L’observateur, qui ne manque pas de nous crier gare à certains tournants de l’inconnu, ne peut qu’estimer à sa juste valeur la collaboration future d’une suite de siècles armés de tous moyens d’investigations.

Ne devons-nous pas toujours nous défier des méprises constantes où nous entraînent les mots, surtout quand nous les laissons glisser à des extensions de sens qui ne paraissent pas toujours nécessaires, ni même justifiées. Comment ne serais-je pas choqué, par exemple, d’entendre M. Le Bon nous parler, comme d’une chose toute simple, de « la dématérialisation de la matière ? » Ici, comme le disait à peu près Falstaff, la prudence est une importante partie de la fougue. Nous ne nous défierons jamais trop de l’absolu de certaines relativités.

Jadis ultimité de la matière, l’atome nous découvre aujourd’hui, autour de son noyau, un groupement de corpuscules électrisés négativement, en voie de dissociation. La radio-activité où M. Le Bon trouve une propriété commune à tous les corps, nous montre avec le radium, l’uranium, l’actinium, le thorium, etc., un bombardement général d’atomuscules doués d’une vitesse de même ordre que la lumière, et produisant sur les corps qu’ils rencontrent des effets déterminés. Le rayonnement radio-actif traverse des corps solides, échauffe, éclaire, met en œuvre d’autres phénomènes dont nous sommes témoins sans pouvoir toujours les déterminer. Sur quoi, la matière « disparaît », nous dit-on, et l’on ajoute gravement qu’elle s’est « dématérialisée ». Notre antique création serait ainsi réversible. Une métaphysique de positivité nous presse-t-elle donc à ce point de retourner au néant ? Après l’électron, n’y a-t-il donc plus rien ? C’est si peu le cas que de hâtifs généralisateurs transmuent volontiers la matière dissociée en éther, c’est-à-dire en quelque chose que l’on ne connaît pas encore, mais qui serait, tout de même, d’invincible réalité [21].

Du point de vue positif, les expériences faites sur les rayons émis par les substances radio-actives ont donné à Rutherford sa théorie nucléaire de l’atome — décomposition de l’ancienne unité de volume — par l’action d’un noyau chargé d’électricité positive. Il est admis qu’un nombre variable d’électrons négatifs gravitent autour du noyau en des orbites déterminées, où la vitesse de la giration pourrait soustraire l’électron, en tout ou en partie, aux lois de la pesanteur, desquelles dériveraient les mouvements de la cohésion physique et de l’affinité chimique dans des conditions inconnues. Il faut que le nombre des électrons négatifs soit assez grand pour neutraliser la charge positive du noyau. On part comme en chimie, de l’atome d’hydrogène (le plus léger et le plus simple de tous), qui consisterait simplement en un électron gravitant autour d’un noyau de charge égale et contraire, mais de masse très grande encore comparativement. Je me borne à noter la curieuse théorie de la formation et de la réintégration de l’atome par la capture des électrons. Nous sommes à cet égard, dans les beaux jours de toutes hypothèses, quelques-unes peut-être d’une fécondité imprévue [22].

Pour le simple mortel, il n’est pas très aisé de se reconnaître très clairement dans cet ensemble. On nous parle, sans doute, d’une énergie intra-atomique titanesquement accumulée en une somme incalculable, au plus profond de l’atome, pour lancer ses corpuscules enflammés, avec une vitesse de 100 000 kilomètres à la seconde. Que n’a-t-on pas dit, et même prophétisé, à ce propos ? Le débit incessant de l’énergie dite « intra-atomique » a été comparé à l’explosion simultanée des éléments du grain de poudre. Deux libérations d’énergie, en effet, mais quoi de plus ? Nous ne sommes qu’au bord de phénomènes nouveaux, qui n’ont pas épuisé leurs surprises. La plus grande accumulation d’énergie dans la plus petite particule de matière apparaît, il est vrai, comme un fait d’observation, mais d’une observation à vérifier par une grande somme de labeur dans une grande somme de temps [23].

J’ai dû le reconnaître, l’atome d’aujourd’hui n’est pas celui d’hier. En quelles formes prépare-t-il celui de demain ? L’atome de l’heure présente commence d’entr’ouvrir ses voiles. Un jour, peut-être, l’atome futur apparaîtra resplendissant de clarté. En attendant, il pourrait être sage de ne pas trop anticiper.

Après la notion d’« un atome d’espace », on nous parle, d’« un atome de temps », d’« un atome d’énergie » résultant de la théorie des quanta. Pour nous achever, voici maintenant qu’on nous annonce la « dématérialisation de la matière », ce qui nous conduirait à la « mort thermique » des choses si l’on ne profitait pas de la circonstance pour matérialiser l’énergie. Je ne voudrais pas renoncer, tant que je suis vivant, à garder un peu de terre sous mes pieds. Pour conserver cet avantage, je ne vois rien de tel que de nous en tenir à l’atome du jour tel que nous le pouvons présentement observer. Nous ne saurions dire encore que nous l’ayons précisément vu, mais nous le circonvenons de telle sorte que nous mesurons son noyau et que nous dénombrons les individualités atomiques en leurs mouvements familiers. Tout autre chose que le bon vieil atome sur lequel on fondait tout, et dont, pour cette raison même, on ne savait rien.

Aujourd’hui, nous en savons trop pour résister à l’envie d’en dire quelque chose. Il doit être seulement entendu que nous n’aurons dans l’atome ni le fondement ni l’aboutissement de rien. Ce ne peut être qu’un passage, ainsi qu’en fait foi l’activité reconnue de ses éléments, où, faute d’une expérience suffisamment prolongée, des hommes de science sont allés se casser la tête à la fantastique muraille d’une dégradation qui ne nous représente rien qu’un épuisement d’imagination.

D’une plus sûre méthode, sir Ernest Rutherford nous fait entrevoir aujourd’hui de longues évolutions de l’atome. Et si nous étions admis à comparer les différents atomes de notre planète actuelle avec ceux des évolutions de la nébuleuse, sans doute serions-nous moins prompts à mettre en formes de généralisations hâtives ce que nous savons et ce que nous ne savons pas.

Nous allons répétant que l’atome, avec ses électrons décrivant leurs orbites, constitue un véritable système solaire. Le rapprochement était inattendu. Mais quelle profonde signification pourrait-il prendre si, de l’un à l’autre, le lien organique venait à se découvrir ? La mécanique céleste, définitivement reconnue, implique la mécanique universelle. Des masses énormes, séparées de nous par des espaces déconcertants, s’attirent, ou semblent s’attirer en raison inverse du carré de la distance. Rendue plus puissante par notre propre ingéniosité, notre vue découvre, à l’autre extrémité des profondeurs, « d’infiniment petites masses dénommées atomes, évoluant à des intervalles non moins énormes par rapport à leurs dimensions, et décrivant des orbites suivant des lois régulières. Ce sont les atomes. Comme les astres proprement dits, ils s’attirent ou se repoussent, et cette attraction ou cette répulsion, dirigée selon la droite qui les joint, ne dépend que de la distance. « La loi suivant laquelle cette force varie en fonction de la distance n’est peut-être pas la loi de Newton, mais c’est une loi analogue » [24]. Des formes et des degrés de cette analogie dépendrait toute la variété des phénomènes universels.

Impassible, sous les dédains de la métaphysique et des théologies comme sous les glorifications de la philosophie naturaliste, l’atome, devenu le Dieu des athées dans l’effondrement du polythéisme hellénique, nous fut offert pour clef de la serrure des choses, passe-partout de l’univers. Ce sont des grandeurs dont il faut revenir. De là surgit aux yeux de Pascal la géniale vision d’une même formule d’activité de l’infiniment grand à l’infiniment petit, et c’est précisément le spectacle que les électrons, en translation rotative autour du noyau atomique, semblent réaliser. Il n’aura même pas manqué à la gloire de l’atome l’outrage des blasphémateurs[25].

Sans être inaccessible, comme celui de Jahveh, le sanctuaire de l’atome est encore fortement barricadé. La sibylle de Cumes a laissé son antre vide jusqu’ici. L’atome qui n’a, tout comme la sibylle, le dernier mot de rien, nous donne simplement le spectacle de nouveaux (phénomènes enchaînés dans l’ordre du Cosmos, avec ou sans l’acquiescement des métaphysiciens. Au lieu de se trouver à la racine des choses, il nous fournit simplement la vision d’un phénomène entre des phénomènes, et quand nous aurons mis au clair le phénomène qui s’ensuit, un autre patientera aux antichambres de notre connaissance jusqu’à ce que s’ouvre la porte de l’inconnu au battement du heurtoir.

Il ne s’agit donc pas de faire de l’atome le saint des saints, l’archétype du monde, le dernier terme des choses, pour lequel il ne serait point d’au-delà. Ce n’est pas davantage une raison pour instituer, en souveraine du Cosmos, l’entité métaphysique d’une énergie intra-atomique, qui serait la synthèse de toutes les autres. En savoir trop, comme le théologien, ou jamais assez, comme le savant lui-même, ne sont, après tout, que deux formes, deux aveux différents d’une limite de relativité. Le chercheur d’absolu, condamné à se débattre dans le cadre de ses relativités, poursuit vainement le mot suprême d’une formule d’infinité rebelle aux proportions de son entendement.

Le mot atome est ainsi apparu à trop de gens comme impliquant une impasse de connaissance positive par défaillance de nos moyens de procéder au delà. C’est ce que donnait à entendre le védisme quand il proclamait que tout ce qu’on peut dire de l’Existence universelle c’est qu’elle n’est « pas ceci, pas cela », sans que personne pût jamais être en mesure de dire ce qu’elle est. L’infiniment grand et l’infiniment petit, c’est tout un. Voyez Pascal. « Tourbillon astral ou atomique, on est aussitôt perdu dans l’un que dans l’autre ». Je n’ai point d’autre explication de l’univers que cette parole de limitation humaine : « Cela est ainsi ». L’énergie atomique ne détient pas plus de secrets que toute autre manifestation d’énergie. Je ne vois point de plus haut emploi de la vie que de chercher à reconnaître les enchaînements des formes de ce qui est, déterminées par les mouvements de leurs rapports. L’imagination prend le reste à son compte. Encore faut-il qu’elle se prête aux figurations de nos « réalités » [26].

Ainsi arriva-t-il qu’avant de pouvoir se réclamer de l’expérience, l’atome d’hier fut d’une brillante anticipation de philosophie. Toute l’antiquité s’accorda pour lui reconnaître une haute valeur de spéculation. La philosophie naturaliste l’institua d’imagination parce qu’elle en avait besoin pour un hypothétique terme d’ultimité, et la fortune voulut qu’aussitôt repéré, l’atome se présenta, non plus comme la pierre de fondation de l’édifice universel, mais comme une continuation de cet univers en profondeur. Si bien qu’on peut se demander si notre système solaire atomique n’a pas, à son tour, dans l’intimité de l’échelonnement cosmique, un sous-noyau lointain autour duquel gravitent des sous-électrons, nouveaux éléments cosmiques ou des séries de sous-systèmes solaires intra-atomiques pourraient indéfiniment s’emboîter.

Cela paraît difficile à comprendre, mais les monstres stellaires, auprès desquels notre soleil est d’imperceptible valeur, nous font voir qu’il n’y a ni directions ni dimensions pour sonder l’infini. Les deux infinis de Pascal — qui n’en font qu’un — ne représentent que des fenêtres de notre subjectivité en direction de l’inconnu. Que savons-nous d’un état ultra-gazeux du substratum dans la nébuleuse, ou même simplement dans le soleil ? Il ne conviendrait pas de se montrer trop difficile sur les hypothèses des états de la matière, quand on admet l’hypothétique « éther » à mi-chemin de ce qui est et de ce qui n’est peut-être pas. Avant que nous fût révélé le dynamisme de l’atome, sa masse, son poids étaient couramment escomptés dans la chimie moderne qui, même, nous proposait une architecture atomique dont les déterminations auraient à s’ajuster plus tard aux phénomènes observés. Si l’activité de l’éther a bien été théoriquement reconnue, l’observation directe aura son jour, comme il advint pour la planète Neptune, déterminée avant d’être vue. De cet événement, s’il doit se produire, les déterminations de l’atome recevraient, sans aucun doute, de nouvelles clartés. Nos pères nous ont légué des surprises. Nous en laisserons d’autres à nos neveux.


Matière, énergie.


Où en sommes-nous donc des problèmes de la matière et de l’énergie ? Sous les formes changeantes d’un verbalisme entitaire, nous en étions, hier encore, au même point que les anciennes philosophies. Nous tenions, et nous tenons toujours deux mots qui nous paraissent correspondre à des aspects distincts de la phénoménologie, et nous ne concevons pas qu’il soit possible d’y renoncer.

Il existe quelque chose. Ce quelque chose qui nous résiste ou nous heurte, c’est, pour nous, la matière et comme ce quelque chose, nous le voyons tantôt d’apparence immobile et tantôt se mouvoir, nous l’imaginons mû par un autre quelque chose que nous appelons Divinité, Génie, Esprit, Âme, Force, Énergie. Ce début d’analyse, avec l’aide périlleuse du mécanisme verbal de l’abstraction réalisée, nous a suffi jusqu’à ce jour, et nous en sommes demeurés à la distinction verbale d’un « substratum », théoriquement supposé inerte, et d’une « force », abstractivement conçue, qui le mettrait en mouvement. L’idée d’un automoteur, en qui « matière et énergie » ne se pourraient objectivement distinguer, semble reprendre aujourd’hui ses droits de positivité sur la vertu métaphysique d’une dislocation verbale des activités élémentaires. « L’énergie » aurait eu la charge de vivifier la « matière » dont l’office serait de « réaliser l’énergie ». Cela fait bonne figure en chaire, mais pour aboutir à une impasse où nous guette l’antinomie de l’immobile en mouvement, sans parler de la dématérialisation de la matière, de la mort thermique, de l’entropie, et de combien d’autres monstres devant lesquels l’imagination recule épouvantée.

La science a tendu nécessairement à dépersonnaliser « l’énergie ». Elle lui a laissé, cependant, jusqu’à ce jour, une valeur d’entité métaphysique. Seulement, dès que nous essayons de la suivre dans ses évolutions, elle s’évanouit à nos yeux. Des voix se font entendre qui nous annoncent que « la masse de l’électron est nulle », ce qui veut dire apparemment qu’elle arrive à un point où nous ne pouvons plus la différencier, tandis que l’atome, réduit à n’être qu’un « trou dans l’éther », va se dissiper, par le principe de Carnot, dans la dématérialisation de ce trou, la mort thermique par les voies de l’entropie. Tout cela ne montrerait-il pas que les nouvelles interprétations ne sont pas encore suffisamment accordées avec nos présentes connaissances de positivité. Ce serait miracle qu’il en pût être autrement.

Je ne vais point m’engager dans l’affaire au delà des maîtres de la physique moderne qui, sans faire mystère de leur embarras, choquent publiquement hypothèses contre hypothèses dans le ferme propos d’en faire jaillir des étincelles de connaissance éclairée. C’est ainsi que nous voyons déjà l’unité atomique se dissocier en d’autres formations, l’électron, le proton, le noyau, pour évoluer vers de nouveaux états d’activités cosmiques. Nous constatons même la grande densité du noyau d’où nous pouvons parfois extraire de l’hydrogène, etc. Pour « l’éther », il est de raisonnement, jusqu’à ce jour, comme fut l’atome, et à ce titre, au moins, devons-nous l’admettre provisoirement comme l’X par lequel nous arriverons peut-être un jour à relier de nouveaux jalons d’expérience contrôlée.

Sans doute, nos métaphysiciens nous raillent de fonder une doctrine d’observation sur un élément qui n’est pas directement observé. Le reproche ne serait pas sans valeur si notre connaissance expérimentale était autre que de parties d’observation inductivement liées. Nos insuffisances, ne les avons-nous pas reconnues ? Quand je prouve que j’ai bien observé sur un point, pourquoi s’étonner que je n’aie pas encore suffisamment observé sur un autre ? Et pourquoi prendre texte de ce que je ne sais pas tout, pour proclamer que je ne sais rien ? Trop facile artifice de celui qui dit tout savoir avant de rien connaître, et ne peut réussir à concilier sa propre expérience, inévitable, avec sa « science » d’imagination.

Le mécanisme stellaire rejoignant le mécanisme planétaire, et le mécanisme planétaire le mécanisme électronique, comme en fait foi l’expérience vérifiée, nous sommes conduits à l’idée de l’identité de la substance et de l’énergie dans tous les points de l’espace et du temps. Le Cosmos ne serait qu’un éternel phénomène électronique dont les radiations réfléchies sur nos surfaces nerveuses, comme par l’effet d’un miroir, fourniraient à notre sensibilité des chances de les objectiver.

Nous étions en quête d’un corps que nous puissions tenir pour l’élément du monde, et voici que l’atome se présente comme un système de corps (?) porteurs de charges électriques qui l’engagent en des activités rotatives autour d’un noyau, à la façon de nos cycles planétaires autour de notre soleil. Il ne nous manque plus qu’un Newton qui étende, directement jusqu’au noyau de l’atome les lois de la gravitation. Déjà des savants voudraient nous montrer le bombardement atomique lançant électrons et ions aux alignements de molécules en voie de formation, avec une vitesse [27] dont les mouvements browniens seraient une répercussion. Puisque toutes les ondes vibratoires du Cosmos sont d’universelle interdépendance, il faut bien que le système atomique soit en droite corrélation avec le système cosmique dans lequel il doit s’emboîter. Les laboratoires sont à l’œuvre, et c’est déjà quelque chose que des hypothèses se soient produites, au risque d’être écartées.

Ici, nous trouvons le problème de l’action à distance, à laquelle on nous dit qu’il faut renoncer. Continuité ou discontinuité de la matière, telle est la question dans toute sa simplicité. L’éther élastique, pénétrant les corps, assurerait la continuité de la matière. Cependant, s’il y a des électrons dans l’éther, fussent-ils de trous, ils ont besoin d’espace pour évoluer, et comme, d’autre part, l’action à distance paraît soulever d’insolubles problèmes, la lutte se poursuit entre l’atomisme et l’éthérisme, entre le mécanisme automatique et le continuisme absolu. Voici même que M. Henri Poincaré nous annonce qu’elle ne finira jamais.

Qui sait ? Comme l’atome qui ne fut qu’un mot jusqu’à la découverte du radium, l’éther serait bien capable de nous tirer d’affaire. Comme l’atome, peut-être aura-t-il sa journée. Cependant, des atomes, qui sont éloignés d’un milliardième de millimètre, sont encore à distance puisqu’ils ne se touchent pas, et l’action à distance demeure jusqu’ici une formule sans objectivité. Manifestement, si l’atome continuait de n’être qu’un trou, l’éther aurait quelque peine à établir la continuité de la matière pour assurer la communication de l’énergie. On nous parle déjà d’une matière encore plus subtile, et il n’y a pas de raison pour que l’éther ne puisse pas se présenter à différents degrés de condensation. En tout cas, il faudra toujours aboutir aux mouvements du milieu.

La théorie cinétique des gaz, qui nous conduit à celles des liquides et même des solides, nous montre des essaims de molécules engagés de toutes parts dans des successions de chocs qui ne s’arrêtent pas. « Ainsi, nous dit M. Henri Poincaré, les molécules échangent leurs vitesses jusqu’à ce qu’on arrive à une distribution moyenne de ces vitesses qui se maintient indéfiniment » [28]. Quelque chose comme une conciliation de la « mort thermique » et du mouvement.

Avant les mouvements des molécules, les mouvements des atomes. M. Jean Perrin a pu nous dire combien il y a d’atomes dans un gramme d’hydrogène : 683 000 milliards de milliards. Une autre manière de compter nous donne le chiffre de 650 000 milliards de milliards, et d’autres méthodes encore aboutissent à d’identiques résultats. Je n’insiste pas sur la valeur de ces remarquables coïncidences. Pour ce qui est des mouvements de l’atome, nous pouvons suivre l’étincelle des atomes d’hélium se détachant du radium.

M. Henri Poincaré imagine un géant se dirigeant vers nous du fond des abîmes célestes. Arrivé dans la lumière de notre Voie Lactée, tandis qu’il se demande si ce nuage lumineux est formé d’atomes ou s’il est à l’état d’une matière continue, il aperçoit des myriades de systèmes solaires et croit tenir les atomes cherchés. Pas du tout. Ce sont d’innombrables soleils, centres de systèmes planétaires. C’est-à-dire que l’immensité de son télescope lui montre identiquement le même spectacle que celui qui nous est offert, au microscope, par les soleils et les planètes atomiques en des correspondances de révolutions cosmiques. Autour du noyau central, les électrons décrivent leurs orbites à la façon des planètes. « Toute ionisation, écrit M. Jean Perrin, divise l’atome d’une part en un ou plusieurs corpuscules négatifs, de masse insignifiante [29], et d’autre part en un ion positif relativement très lourd, formé du reste de l’atome. L’atome n’est donc pas insécable au sens strict du mot, et peut-être consiste en une sorte de soleil positif, noyau de charge fixée, autour duquel circule un essaim de planètes négatives, identiques pour tous les atomes. »

L’atome éclaté ayant promu ses éclats au rang d’atomes nouveaux, nous pouvons mesurer leur vitesse énorme, ainsi que le rapport de leur charge électrique à leur masse, puisqu’ils sont chargés d’électricité négative pour l’électron, positive pour le noyau. Nous aurions ainsi atteint simultanément «  l’extrême répartition de la matière et de l’énergie ». L’électron serait « un atome d’électricité. » [30]. « On ne peut, continue M. Jean Perrin, considérer un électron indépendamment de la charge négative qu’il transporte. Il est inséparable de cette charge, il est constitué par cette charge. » Ce qui veut dire, si je comprends bien, que matière et énergie ne se peuvent considérer séparément que pour se distribuer en des correspondances de quantités. Nous touchons à la théorie des quanta qui, avec ses grains d’électricité, ses grains de lumière, serait ainsi, jusqu’à nouvel ordre, la formule peut-être ultime de l’individuation.

Pour ce qui est du comment ces « charges » sont chargées dans l’atome, et comment elles en sont déchargées, c’est ce qu’on ne nous dit pas. Et je n’en éprouve point de surprise puisque ce n’est rien de moins que la question, à peu près insondable, des ultimes rapports de la matière et de l’énergie. Le mot « charge » est une métaphore destinée à l’expression d’un passage de phénoménologie que nous ne connaissons pas.

En somme, la structure atomique de l’électricité peut être regardée comme acquise. De même la lumière est corpusculaire, tout en demeurant d’ondulations. « Ces grains de lumière, ces projectiles de lumière dénommés photons, nous dit M. jean Perrin, pourraient, comme les atomes d’électricité, transmettre leur énergie à la matière. » [31] Et M. Langevin rapprochera les deux termes de plus près encore en nous démontrant que la lumière est pesante [32]. De même, dans la théorie de la relativité restreinte d’Einstein, nous dit-on que l’énergie a de la masse et du poids… Si la « matière » se transforme en rayonnant de « l’énergie », elle perd donc, en même temps, de la masse, qui s’enfuit avec de la lumière émise par des radiations d’énergie matérialisée.

« On appelle proton le noyau d’hydrogène qui, avec l’électron, suffit à constituer tous les noyaux… Électrons et protons, de masses très différentes, sont les constituants ultimes de toute matière. À ce point d’arrivée, il peut être bon de réserver pour l’avenir une part d’inconnu [33]. » On l’admettra volontiers.

Je dois enfin signaler la grandiose hypothèse de M. Jean Perrin, selon laquelle se distribueraient la destruction et la genèse des atomes dans un ordre suffisamment défini, permettant, par la collision d’un électron avec un proton, la régénération d’un atome d’hydrogène originaire. « On voit, dit l’éminent physicien, comment je crois nécessaire d’interpréter les belles expériences où Rutherford a réussi à extraire de l’hydrogène de divers noyaux. Je pense que ces expériences ne correspondent pas, comme il l’a dit, à une désintégration atomique, mais, au contraire, nous donnent le premier exemple d’une intégration atomique, avec dégagement total d’énergie dépassant l’énergie fournie… Ainsi, comme nous faisons sur une bien moindre échelle en brûlant du charbon, nous hâterions, à notre profit, la formation d’atomes lourds qui reste possible aux dépens des atomes légers encore présents dans notre planète. Auprès de cette découverte, celle du feu serait peu de chose dans l’histoire de l’humanité. » Et plus loin : « Nous avons atteint, en tout cas, une conception nouvelle sur évolution de l’univers. L’univers aurait été formé d’hydrogène prodigieusement raréfié. Avec des durées fort inégales… cette matière s’est lentement agglomérée en immenses flocons prégalactiques. Dans chaque flocon, l’hydrogène s’est accumulé en nébuleuses, puis, à mesure que les atomes lourds naissaient, en soleils constituant une voie lactée. Cette condensation en étoiles à la fin éteintes, faites d’atomes de plus en plus lourds, a pu ou pourra s’étendre sur quelques trillions d’années. »

On comprendra qu’en une telle matière je m’abstienne de commenter. Qu’il nous soit permis, après avoir entendu M. Jean Perrin, de prendre le temps de respirer. Cela serait d’autant plus nécessaire que voici donc enfin la désintégration de la matière convertie en intégration. On peut prévoir de mauvais jours pour l’entropie.

Pouvons-nous donc tenir pour certaine la carence de l’atome substantiel ? Des calculs compliqués révèlent que sa masse est nulle. Il ne serait donc qu’une apparence des phénomènes électromagnétiques provoqués par le déplacement de la charge électrique dans l’éther environnant. Lavoisier avait « démontré » l’invariabilité de la masse. On admet maintenant que la masse va croissant avec la vitesse, aux dépens du milieu continu qu’est l’éther. Comme l’éther ne s’est pas encore présenté sous la lentille de l’ultra microscope, ses réactions jusqu’à ce jour nous sont inconnues.

Ainsi, tout ce que nous pouvons dire de la matière et de l’énergie se réduit, comme en toutes investigations, à un ensemble d’observations vérifiées et d’hypothèses (parfois contradictoires) appelant la vérification. Cela peut choquer les maîtres de l’absolu. Mais, pour nous, simples humains, c’est cet ensemble d’interprétations de positivité jusqu’à la rencontre du doute, qui fait la valeur de notre connaissance.

Aujourd’hui les développements irrépressibles de notre état mental, avec l’épuisement d’une scolastique d’abstractions, à l’heure où les observations positives prennent place hardiment à l’extrême front de la bataille pour l’élaboration de la pensée, nous ramènent, en des formes nouvelles, aux vieux problèmes de la substance et de la force, toujours agités, jamais résolus. Même s’ils étaient humainement insolubles, il ne nous serait pas loisible de refuser le débat aux profondeurs duquel peut se cacher un partiel soulagement d’intelligence qui ne sera jamais superflu.

Quelle qu’elle soit, il n’est pas une proposition de l’homme qui puisse être dogmatiquement déclinée, encore moins imposée. Dans l’ordre des sciences positives, qui pourrait dire, pour l’avenir, la valeur décisive d’un oui ou d’un non bien placés ? Des parties de victoire peuvent préparer des parties de défaite et réciproquement. Les querelles de la scolastique nous paraissent fort vaines aujourd’hui, parce que notre vie s’écoule en des formes différentes de compréhensions, d’émotivités. Le nominalisme ou le réalisme des catégories ou des espèces ne soulèvent plus les passions de la foule, ni même de l’élite. Il n’en est pas moins vrai que la question de fond s’y trouva rationnellement impliquée, et que les plus grands esprits, en des crises de vie et de mort, y apportèrent le plus vif des passions de notre humanité. Le monde a changé, « évolué ». Sous l’effort de recherches qui ne s’arrêteront qu’avec nous, les mêmes questions fondamentales, dans les données des connaissances nouvelles, se présentent au débat en des formes qui marquent une assez belle étape de notre marche à la conquête de l’inconnu.

La métaphysique ne nous apportera jamais qu’un verbalisme de tautologies, puisque les entités ne sont rien qu’une répétition du problème, déplacé, mais non résolu. Il faut donc toujours en arriver à l’observation positive pour une juste discipline de la pensée. Notre connaissance procédant le plus souvent de méconnaissances redressées, le problème « matière-énergie » se précise en des données d’expérience qui permettent au moins de le mieux poser. Se pose-t-il vraiment dans les termes où nous avons accoutumé de le faire ? La conception d’une entité matière qui serait immobile, et que la survenue de l’entité mouvement jetterait dans l’action, peut-elle correspondre à la nature des choses ? Nous ne pouvons plus l’affirmer comme il parut si simple de faire autrefois.

Le monde est de mouvements ? Dans les conditions de notre organisme pensant, pouvons-nous concevoir le mouvement hors de quelque chose qui se meut ? Ce quelque chose provisoirement dénommé matière, peut-il être défini par nous comme immobile de nature, jusqu’à la survenue d’une énergie motrice qui ne se peut concevoir isolément ? Dissociées par l’abstraction, matière et énergie ne nous offrent que des entités de métaphysique par le jeu desquelles nous nous essayons aux constructions interprétatives des activités de l’univers [34].

Le grain de lumière devenu projectile de lumière, l’électron devenu atome d’électricité, et la disparition inattendue de la masse atomique qui nous laisse face à face avec tous les problèmes de l’éther, sont des indications de la voie nouvelle où l’audace du physicien pourra s’exercer. On en trouvera le catalogue, ainsi que la discussion des hypothèses de positivité y afférentes, dans le remarquable ouvrage de M. Louis Rougier : la Matérialisation de l’énergie. Le point principal de l’auteur est que la matière se trouvant « douée de masse, de poids en proportion, et de structure, tandis que l’énergie n’a ni inertie, ni poids, ni structure », il s’agit de savoir comment ils pourront agir l’un sur l’autre ? Par la théorie de la relativité d’Einstein, par la théorie des quanta de Planck, M. Rougier va doter l’énergie de tout ce qui lui a manqué jusqu’à ce jour — masse, inertie, structure — moyennant quoi le problème de l’interaction sera résolu. C’est ce qu’il appelle « la matérialisation de l’énergie ». Ainsi le principe serait sauvé : point d’énergie sans matière, point de matière sans énergie. Il faudrait donc réformer le vice du langage qui nous imposa deux noms différents pour un même objet. M. Rougier ne va pas jusque-là [35].

Dans le même esprit, les plus grands physiciens ont tour à tour entrepris la réduction de la force à la masse et de la masse à la force sans d’appréciables résultats. Un très notable effort se rencontre pourtant dans l’énergétique d’Ostwald qui prononce : « En dehors du temps et de l’espace, l’énergie est la seule grandeur commune à tous les ordres de phénomènes. » Et encore : « Nous ne connaissons de la réalité extérieure que des échanges d’énergie et tous les phénomènes physiques peuvent se décrire en termes d’énergie… » « Si bien que le concept de la matière se subsume sous celui plus général d’énergie, et que le principe de la conservation de la masse s’absorbe dans celui plus universel de la conservation de l’énergie. »

Cependant, si les corps se réduisent à des complexes d’énergie, comme le dit M. Rougier, cette énergie n’étant rien que « la déterminante du mouvement, lequel suppose un déplacement de masse », est-il bien sûr que nous ayons fait quelque chose de plus que de mouvoir des mots ? J’entends que vous logez la masse dans l’énergie, mais si matière et énergie ne font qu’un (comme il y a lieu de le croire), « la matérialisation de l’énergie et l’énergétisation de la matière » ne sont encore que deux profils d’un même automatisme, dont l’analyse élémentaire en est encore aux premières lueurs de ses débuts. »

Je m’excuse de m’exprimer si librement, dans l’ingénuité de mon ignorance, en réponse à des hommes scientifiquement qualifiés. Mais au commun des intelligences, la science elle-même doit des comptes de clarté, surtout dans le domaine de l’hypothèse où le plus expert est admis à trébucher. La conclusion, peut-être un peu trop littéraire, de M. Rougier, nous propose de nous regarder comme une bulle d’éther dans le néant. Des mathématiciens parfois prennent plaisir à nous dérouter. M. Rougier n’a jamais observé l’éther [36] (même sous la forme d’une bulle) pas plus que le néant. Jusqu’à nouvel ordre, je me contenterai donc d’un éclair de connaissance imaginative dont nul, mieux que notre savant, ne peut témoigner.

Si l’interprétation des rapports de la matière et de l’énergie se résume en deux aspects d’un élément unique, dissocié par le langage, qu’en pouvons-nous conclure, sinon que l’analyse verbale a originellement faussé nos essais de compréhension ? Avec M. Le Bon lui-même, je demande à réserver la part inévitable de l’inconnu jusque dans ce que nous croyons connaître, comme la rencontre de Newton et d’Einstein semble nous y inviter. Le chercheur suit la loi de son élan. La critique positive remettra dans le droit chemin quiconque aurait voulu trop prouver. Grandeur et faiblesse d’un organisme de relativité dont le fonctionnement ne peut être que d’ignorances éclairées.

Peut-on rencontrer, dans l’atome en action, autre chose qu’une manifestation de matière-énergie développant l’intensité des mouvements cosmiques en des oscillations sans fin de concentration ou d’écoulement ? C’est une assez belle conquête de nous faire apparaître l’atome en des sillages d’étincelles qui, à une vitesse de trente à cent mille kilomètres à la seconde, traversent des corps solides, rendent l’air conducteur de l’électricité, et se trouvent déviées par un champ magnétique. Mais que dire des compositions d’activités cosmiques dans le drame intime matière-énergie qui laisse l’indéterminable au rêve d’une réalisation d’infini ?

Si l’éther est matière, la dissociation et la réintégration de l’atome ne sont que changements d’état, c’est-à-dire d’équilibres rompus et reconstitués qui n’ont ni plus ni moins de signification que tous autres. L’hypothèse de la nébuleuse, telle que l’expose Laplace, implique des successions d’états de matière dont les coordinations suggèrent des correspondances d’énergie qui ramènent tout problème cosmique aux mêmes termes dans tous états de mouvements.

Depuis Lavoisier, il était admis que la matière est indestructible, et Newton nous avait fait croire à la conservation de l’énergie ; je ne suis pas disposé à renoncer à ces principes sans de très bonnes raisons. Ce qu’il y a au fond de cette crise de verbalisme, c’est un besoin trop explicable, mais impossible à satisfaire complètement, de nous procurer, pour la pleine jouissance d’une compréhension totale, une formule synthétique du monde et de nous-mêmes qui nous permette d’orienter notre vie dans le gouffre de l’absolu. Tel est encore le principal office de notre Dieu courant pour le commun des hommes d’aujourd’hui. Des âmes débiles, il nous arrive encore des effusions d’idéalisme à la portée de tous les moindres, coupées des cris de la souffrance terrestre et ultra-terrestre où se complaît l’amour de la Divinité pour les humains.

Les pratiques du culte — chargées parfois, peut-être, in petto, de doutes informulés — aboutissent surtout à renouveler le fragile étai des méconnaissances dont vécurent excusablement les hommes d’autrefois. Au delà même de l’appât d’une considération sociale ainsi obtenue de la commune, insuffisance, subsiste l’avantage incomparable, pour chacun, de se trouver en état de tout « connaître » et de tout dire du monde sans aucun effort d’expérience, ni même d’intellectualité personnelle, tandis que nos malheureux hommes de science se cassent la tête aux bastions de l’inconnu. Dans cette confusion de tout, la Divinité remplit le précieux office de nous apporter l’universel mot de passe au service des ignorances noires : ou des méconnaissances embrumées. À l’autel, personne ne vient demander le secret de la matière ou de l’énergie, où l’on doit le supposer détenu. C’est assez du grossier mystère d’une langue morte pour une enfantine parure des émotions de l’incompréhensible substitué à l’inconnu. Des réponses d’imagination à tous les inutiles pourquoi, cependant que l’observation, honnie, épuise ses efforts aux vulgaires recherches des comment.

Mieux encore, l’origine, et la fin des choses, deux mots qui n’ont pas de sens aux termes de l’observation, vont se rejoindre dans la stupeur du fidèle, anxieux d’un monde fait pour l’espèce humaine, et condamné à « penser » avant d’avoir appris. Eh oui, il faut apprendre pour connaître, se résigner au doute douloureux, forcer les portes des phénomènes, alors que théologiquement, le simple doute est le crime par excellence, puni d’un châtiment d’éternité. Combien plus simple de répéter, en façon de machine, des mots dépourvus de toute signification positive, dont la magie nous sauve des séjours infernaux.

En cet état d’esprit, notre « progrès mental » a continué de maintenir Moïse au ministère de l’inconnaissable [37], c’est-à-dire dans les rudiments d’une culture faussée, car nous ne voyons pas qu’aucun prophète nous ait jamais recommandé l’effort d’une connaissance positive dont nul ne pouvait encore comprendre ni la nature, ni l’intérêt. Plus tard la cosmologie de Copernic, de Képler, de Galilée, a rectifié les erreurs du Dieu mosaïque, et après la cosmogonie de Laplace, et l’évolution de l’atome, une conception nous est offerte d’un régime cosmique qui s’enchaîne de la matière-énergie ultra-distendue de la nébuleuse à la condensation planétaire dont la mesure est inscrite dans les fastes d’un potentiel illimité. Les phases des planètes marquent des moments de chemins parcourus comme les sédiments géologiques indiquent l’écoulement des transformations planétaires. C’est la mise au tableau d’un moment du fameux grand retour dont on a fait si beau tapage, et qui, dans l’univers, n’a pas plus d’importance que tout autre moment d’éternité.

L’enchaînement infrangible des phénomènes, tel que l’observation nous le révèle, veut des nombres et des amplitudes de cycles toujours croissants, car il ne s’agit de rien de moins que de rejoindre l’infinité. Pour quelques-uns de ces cycles, hors de nos mesures, beaucoup de savants, de philosophes, de théologiens, de métaphysiciens, enivrés de verbe, ont cru parfois en tenir des passages. L’idéologie ne pouvait pas manquer au rendez-vous où la boucle est verbalement bouclée par l’hypothèse rejoignant l’hypothèse [38]. Avec la connaissance agrandie, des champs d’obscurité se dissiperont devant nous, et des problèmes inattendus, comme ceux de l’atome, surgiront pour de nouvelles formes de joies et de tourments de notre intelligence. Sans préjuger de l’avenir, acceptons ce qui est. À quelque fortune d’imprévisions que les éléments nous convient, nous pouvons collaborer, d’une intervention de notre connaissance, à des déterminations de leurs enchaînements. Rien ne commence, rien ne s’achève. Tout continue. Pour avoir renoncé aux fictives revanches offertes par la théologie, nous n’en gardons pas moins, au plus profond de nous-mêmes, une puissance d’appel à des réparations compensatrices de nos insuffisances. Nul événement ne nous viendra du monde qui ne soit une nouvelle amorce d’efforts en vue d’accommodations supérieures.

Dédaigneux d’une « vulgarisation » qui lui semble une déchéance, le pur savant s’en tiendrait volontiers aux jouissances secrètes de sa recherche indéfinie. Et cependant, qu’il le sache ou l’ignore, c’est pour la masse innombrable qu’il a prodigué son effort, qui serait d’écureuil en cage, hors des consciences d’assentiment humain où s’élabore un escompte d’avenir.

Cependant le vulgarisateur, trop aisément écarté de nos préoccupations par sa recherche d’un auditoire moins qualifié mais plus accessible à l’émotion que nos cénacles d’Académie, se trouvera faire encore haute œuvre de science dans la tâche ardue de former des intelligences en les préparant à de nouvelles méthodes de pensées. En ce sens même, la tâche de l’enseigné ne sera pas moins belle que celle de l’enseigneur, car tout ce monde se tient profondément d’un même élan dans une même orientation d’un idéal à sauver. Loin de vouloir rabaisser la foule inconsciente, je prends acte de ce que ses réactions d’insuffisance même témoignent, à son honneur, d’une aspiration au-dessus de ses moyens. D’où l’urgence de lui fournir au plus tôt les instruments d’une formation supérieure.

Ainsi, tous les hommes, infiniment divers dans leurs interprétations du monde et d’eux-mêmes, pourront vivre en commun leurs frémissements de grandeurs à la mesure de leurs développements d’énergies dont la loi est que les discordances subjectives doivent objectivement s’accorder. Pas un effort perdu : cela n’encourage-t-il pas nos labeurs ? L’accord se fait jusque dans la composition des résistances ancestrales qui doivent être finalement vaincues. L’indifférence de l’univers serait-il le plus beau sertissement de notre sensibilité ?


Le poème.


Dans l’indifférence de l’univers, où la sensibilité diffuse se condense en des réactions organiques de douleur ou de plaisir diversement enchaînées, se déroule la dramatique aventure des éphémères passages où notre relativité n’affronte le torrent irréversible des choses que pour y être submergé. Que les insuffisances ancestrales s’attachent à rêver d’un autre monde, de souffrance abolie ou surexcitée, nous demeurons aux prises avec l’univers de notre temps. L’entendement humain doit-il capituler devant le décret enfantin qui prétend substituer une hallucination d’irréel aux élémentaires contacts de la réalité ? Le pontife l’exige et prétend même nous imposer ses fragiles commandements par des supplices de ce monde et de l’autre. L’homme des disciplines d’expérience y oppose sa recherche pragmatique du monde, et, dans l’incertitude du choix, nous avons les flottements de la foule qui attend elle ne sait quoi.

Nous créer des joies d’ignorance, ou puiser, dans l’acceptation des contacts élémentaires, une virilité d’énergie qui nous emporte à des mouvements de vie supérieure, c’est le point où la décision vient s’offrir d’une volonté capable de s’imposer. Le grand vol de l’idée, ou la pâle sujétion des faiblesses humaines, dans l’attente d’une récompense éternelle qui ne se peut pas même exprimer ?

Au cours de sa grande bataille contre les Olympiens, le symbolique Antée reprenait des forces en retrouvant le contact de la Terre, sa mère. Ainsi nous échoit-il, si nous voulons vraiment vivre dans la splendeur du poème de notre humanité. Le poème a varié. Il a eu, il a, il aura ses évolutions. Son premier effort n’allait pas au delà de la réalisation d’un « jardin » — je n’ose dire d’un potager. À Péradénya, près de Kandy, comme au Buitenzorg de Java [39], j’ai vu les prodiges asiatiques d’un essai de réalisation terrestre de l’antique Paradis, « jardin de l’Éternel ». Toutes les surprises de la flore (avec le serpent sous les fleurs) [40] pour des accumulations d’étonnements, achevés d’une sensation d’impuissance humaine au contact du rêve de ses grandeurs mystiques aussitôt déçues que réalisées. Sans aucun artifice, la touffe sauvage de verdure, l’arbre improvisé de la jungle se trouvent plus naturellement propres à l’évocation des puissances élémentaires que toutes nos contorsions métaphysiques d’interprétations dévoyées. Au lieu du jardin de l’Éden, que rien ne peut faire revivre en l’absence de l’humanité biblique, c’est en des territoires de connaissance, et non plus de rêve que notre idéal doit se chercher.

À Ceylan, dans les fourrés d’Anuradjapoura, le vieux Bouddha de pierre attend, depuis des âges, qui ose l’interroger. Parfois arrive·t-il qu’un singe, impassible de naïve impudence, se présente pour camper ses yeux dans ceux du maître et demander une interview de réciproque silence, plus suggestive que les plus belles prédications du grand-moine songeur.

Sur la foi des inscriptions bouddhiques du continent cinghalais, je voulus connaître les hautes révélations qu’avaient laissées aux générations à venir les religieux chargés de pourvoir au salut de cette terre, sous les auspices de Mahinda, fils du grand Açoka. Et quand je foulai de mes pas la table du roc sacré où s’étalait la noble écriture, quel chagrin de découvrir qu’il s’agissait simplement, pour les bons moines, de revendiquer la propriété de l’étang voisin dont l’eau se débitait fructueusement pour la culture des rizières. Désenchantement auquel échappa le doux singe, grâce au mutisme du non moins doux Bouddha !

Tant de méprises n’expliquent que trop bien l’audacieuse pensée du Florentin, explorateur de l’enfer, lorsqu’il se résolut, dans son impatience du mystère, à visiter les sombres dessous des destinées humaines. En la barque fatidique dont notre grand peintre romantique nous a laissé l’image, l’aventureux génie se confie hardiment, avec son magnifique poète pour guide, aux mornes ressauts des flots contradictoires en vue des caps décevants de l’infini. Vainement les naufragés s’accrochent des griffes et des dents, comme le Cynégire de Marathon, à l’esquif attendu de la rive tourmentée. L’œil perdu dans la bourrasque des éléments, le chantre de Mantoue dit la persévérance à travers les terreurs. Qu’importent les brumes du monde d’où les passagers ont gagné le large ? À tous risques, il faut avancer. Comme pour le Génois fameux qu’une méconnaissance du problème jeta aux imprévus du nouveau continent, les planches incertaines de la périlleuse nef nous emportent à des figurations toujours nouvelles du toujours merveilleux et toujours décevant inconnu. Quel havre nous offrira le fond où l’ancre puisse tomber ? Déjà le redoutable écrit : « Vous qui entrez, laissez toute espérance. » Une seule réponse : Entrons.

Quoi ! Toujours des douleurs ! Des douleurs magnifiées jusqu’à l’impossible, sous la voûte prometteuse, sans le relâche d’un sommeil, sans même l’attente d’une fin ! Une implacoire qui ne finira pas. Encore, à certaines heures, la barbarie humaine se laisse-t-elle adoucir de fatigue, ou d’ennui. La barbarie divine, jamais. Il n’y a point de barque pour gagner un séjour charitable où l’indifférence d’en haut nous aurait oubliés.

N’ayant pas souhaité moins que l’impossible d’une félicité sans contre-partie, l’homme a voulu inscrire quelque chose de ses craintes aux portes verrouillées de l’inconnu. Sommé d’atteindre l’idéal, qu’en pourrait-il faire si le plus beau de l’idéal, voulait l’absence de réalisation, dans l’éternelle poursuite des anticipations d’un recul infini ? Abdiquer nos espérances ? Faut-il donc renoncer à l’orgueil de nous grandir terrestrement nous-mêmes de notre propre autorité ? Le champ magnétique d’une confiance en nous-mêmes, dont le meilleur s’emploie à demander le secours de la Divinité, ne peut produire qu’une stupeur d’inertie. Il faut l’opposition des résistances, toutes les formes d’une douleur des choses, pour le point d’appui de la grande envolée.

Au retour de la nuit infernale, l’audacieux pèlerin de la connaissance a retrouvé la voûte enchanteresse où flambent tous les tourbillons de l’incommensurable énergie, projetant, dans l’espace et dans la durée, toutes les tentations de connaître et de méconnaître, toutes les rencontres d’enthousiasmes et de désespérances, toutes les possibilités de joies ou de souffrances qui font l’heur et le malheur de notre destinée. Marcher à la plénitude de la vie ou s’en détourner, nous n’avons pas d’autre alternative. Marcher, c’est vouloir. À nous, donc, du monde moderne, de répondre à l’audacieux défi du poète du malheur par l’encouragement du mot d’ordre de la connaissance humaine : Vous, qui sortez de l’abîme, espérez.

Espérer, c’est vivre, c’est vouloir, selon la nature des choses, faire au lieu de bombiciner dans le vide d’un surnaturel inexprimable, inexprimé. De relais en relais s’offrent toutes les chances des éternels moments ou l’interdépendance élémentaire est en train de produire de nouvelles compositions d’énergies pour de nouveaux effets. Les mythes fantomatiques se succèdent pour s’évanouir sous les feux croisés du connaître. En dépit des vaines beautés de la chimère, l’expérience des choses illumine d’un éclair les insondables profondeurs ! Sublimes émotions des sommités de douleurs et de jouissances, réalisées en des Copernic, des Galilée, des Newton, des Lamarck, magnifiques témoins de la plus haute humanité.

Des fuites de contours, des sursauts de couleurs. Toutes les fusées du spectre qui se dispersent ou se rencontrent sans jamais épuiser les chances de l’inattendu. Des océans d’ondes qui s’opposent, ou se conjuguent en des accords d’harmonies. Et dans la douceur ou le tumulte de l’inexprimable symphonie, l’homme stupéfié de lui-même, désaxé par l’effroi d’une grandeur cosmique au delà de ses propres sensibilités.

Mais l’heure du redressement arrive, après le va-et-vient de l’objectivité mondiale, jusqu’au maximum de la subjectivité humaine dans la domination des procédures organiques d’une « connaissance » qui commence et s’achève en émotivité. De l’étoile à l’atome, une voie sacrée de lumières. Magies des sommets, magies des profondeurs. Embrasements des imaginations impatientes de ne point se laisser devancer. Tenons-nous donc enfin le secret de l’univers ? Non pas. L’atome n’a pas plus le secret des éléments que tout autre phénomène. Nous avons déjà saisi des au-delà de l’atome, et nous ne pouvons douter que la succession élémentaire ne se continue à l’infini.

L’ultimité d’un élément cosmique est une conception périmée, — qu’elle soit représentée par un « Créateur » ou par un état de matière-énergie sur quoi reposerait l’édifice de l’univers. Notre évolution de connaissance relative ne nous peut découvrir que des successions ininterrompues. Et quand nous cherchons, pour fin de l’homme, un enfer ou un paradis impossibles à loger dans l’espace et le temps, l’événement se renverse pour faire comparaître la « Sainte-Inquisition » au tribunal de Galilée. Le savant, jadis, terrassé, se relève, et le voilà qui demande des comptes à qui en exigeait. Longtemps avant Alighieri, l’homme anxieux de connaître s’était engagé dans les profondeurs du drame universel, et s’il ne lui fut pas donné de sonder l’insondable, déjà peut-il répondre aux incohérences du visionnaire : « J’ai voulu voir, j’ai vu ».

  1. « Il semble que nous ayons vu les atomes depuis que nous les comptons », observe M. Henri Poincaré. Nous n’en sommes encore qu’au sillage.
  2. Le mot cosmogonie n’a pas de sens positif puisqu’il ne répond à l’objectivité d’aucun moment. Il subsiste tel que nous l’avons reçu des ignorances primitives. Cosmologie est le mot de positivité.
  3. La vulgarisation, qui est de tous degrés, ne se trouve pas toujours mise à son juste plan. La science n’a de valeur humaine que par sa diffusion. D’autre part, si les savants n’avaient pas quelquefois un bienveillant dédain du vulgaire, peut-être se laisseraient-ils trop souvent arrêter par les résistances (aux multiples formes) d’un public ignorant.
  4. Le lecteur en trouvera l’indication dans un article de M. Ch. Nordmann (Revue des Deux Mondes, 15 avril 1924) dont l’audace scientifique se plaît aux super-généralisations.
  5. Tout comme notre physique, notre chimie est en voie de se renouveler. Le chimiste cherchant à isoler un nombre limité de substances élémentaires, a réussi à caractériser, à identifier environ quatre-vingts corps simples ou éléments, fortement individualisés quant à leurs propriétés physiques et chimiques, mais irréductibles à un constituant unique. Il est certain que depuis la découverte de la radio-activité, la théorie des constructions élémentaires est à refaire, puisque nous sommes en présence d’activités nouvelles. Le classement élémentaire qui nous est aujourd’hui proposé se fonde sur la notion d’isotopie où s’exerce l’effort scientifique du moment.

    Le terme ultime de la désagrégation spontanée des familles radio-actives, étant le plomb, on est conduit à admettre que l’élément plomb peut être un mélange de deux ou de plusieurs espèces atomiques identiques par leurs propriétés chimiques, mais distinctes par la masse atomique. Ces espèces jumelles occupent une même case de la classification : ce sont les corps « isotopes » c’est-à-dire groupés au même point du tableau.

    Chaque atome est, comme je viens de dire, constitué comme un système planétaire, presque toute la masse étant au centre dans un noyau prodigieusement dense, électrisé positivement. La masse résiduelle, très faible, est répartie en masses très ténues, électrisées négativement, qui sont animées d’un mouvement révolutif autour du noyau central sur une ou plusieurs orbites. Ce sont les électrons. Le nombre total d’électrons planétaires est égal au numéro atomique de l’élément. Les « isotopes » d’un même élément ont le même nombre d’électrons planétaires, donc les mêmes propriétés chimiques qu’appartiennent aux électrons superficiels. La configuration interne du noyau central diffère seule d’un « isotope » à un autre « isotope » d’un même élément.

    La théorie montre et l’expérience confirme en partie que l’on peut ramener tous les éléments à l’hydrogène et à l’hélium dont ils sont des produits de condensation.

  6. Sir Ernest Rutherford.
  7. « On peut dire que les diamètres des divers atomes sont certainement inférieurs au cent millième (peut-être au millionnième) de millimètre, et que la masse, même pour les plus lourds (tel l’atome d’or) est certainement inférieure au cent millième (peut-être au cent millionnième) de trillionnième de gramme (Jean PERRIN, Les Atomes).

    Plus loin, M. Jean PERRIN nous expose comment on a pu découvrir et peser l’atome d’un corps simple dans des nébuleuses si lointaines que leur lumière met des siècles à nous parvenir.

  8. Comme l’avait si profondément pressenti Pascal, on voit que l’émerveillement de notre voûte céleste, parsemée de systèmes solaires et de nébuleuses à tous états d’évolutions, pourrait bien être dépassé par les spectacles de l’atome et de ses feux en perpétuelles girations. Le prodige par excellence, au secret duquel il faudrait atteindre, serait dans les correspondances des systèmes aux deux extrémités du champ de nos sensations. Puissant effet de simplification qui, un jour, paraîtra peut-être à nos neveux la plus naturelle des manifestations élémentaires.
  9. Le principe de la relativité (Einstein) fait attribuer de la masse et du poids à la lumière (Jean Perrin). Et M. Henri Poincaré ajoute que la masse est également sous la dépendance de la direction.
  10. Jean Perrin.
  11. N’oublions pas que le mouvement des projectiles atomiques, comme de nos planètes, est à la fois de translation et de rotation.
  12. Jean Perrin.
  13. Haute philosophie de la vulgarisation, achevant l’assimilation des connaissances par l’activité d’une puissance communicative qui n’échoit pas toujours au simple savant.
  14. Dernières pensées. L’hypothèse des quanta.
  15. Le mot atome est ici employé, comme jadis, dans le sens d’une ultimité, et non, comme aujourd’hui, pour exprimer notre sensation d’un substratum d’énergie. M. Henri Poincaré, en quête de généralisations simplifiées, ne craint pas de faire sienne la formule d’après laquelle les atomes en mouvement ne seraient que des sortes de sillages électriques dans le milieu propagateur des ondes qu’on appelle l’éther. Ce sont des trous dans l’éther, répète-t-il après Lorentz, sans broncher. J’ai beau me mettre la cervelle à la torture, je ne vois pas bien comment on peut construire un corps avec un aussi grand nombre de trous qu’on voudra, — reliés par des sillages de ces trous en mouvements.
  16. C’est-à-dire des émissions d’énergie par quantité déterminée, ou quantum.
  17. La théorie cinétique des gaz nous les montre composés de molécules lancées dans toutes les directions. De même pour les liquides et les solides qui sont de perpétuels tressaillements.
  18. Un curieux problème, de savoir si l’on ne pourrait pas construire un édifice scientifique d’une valeur appréciable uniquement par le calcul des probabilités. C’est dans cette voie que le malheureux Pascal se trouva conduit à l’argument du pari pour sa Divinité. On m’excusera de préférer les grands chemins de l’observation, sans m’en laisser détourner par les feux follets d’un probabilisme aventureux.
  19. Que sont les intervalles, en ce cas, et comment s’exerce l’action à distance ? À nous l’éther élastique, par quoi la discontinuité sera continuité discontinue, ou si vous aimez mieux alternative. Il y a place encore pour des points d’interrogation.
  20. « Les plus puissantes ressources du laboratoire moderne, les températures les plus élevées ou les froids extrêmes, les plus fortes pressions, les plus violents réactifs chimiques, l’action des plus puissants explosifs, ou les plus intenses décharges électriques n’affectent en rien la radio-activité du radium ni sa vitesse »… « L’énergie de l’atome de radio-activité est 250 000 fois plus grande que celle de toute autre espèce d’atomes connus. » (Soddy, le Radium.)
  21. Je m’orienterais volontiers, de mon propre chef, vers cette vue. L’Éther est enfoncé dans le plus vif de nos connaissances, bien qu’ayant échappé jusqu’ici aux contrôles de l’observation. Or, voici qu’à l’ultimité des enchaînements de l’expérience, le saut de loup se présente d’une apparente « dématérialisation. » Pourquoi n’y aurait-il pas tout simplement un quatrième état de la matière, et beaucoup d’autres même dans les transformations cosmiques connues ou inconnues ?
  22. À qui voudrait entrer dans l’étude approfondie de ces problèmes, je recommanderai la lecture de trois conférences de M. Niels Bohr réunies en un volume sous ce titre : Les spectres et la structure de l’atome. En terminant sa première conférence, M. Niels Bohr déclare qu’il a voulu faire naître chez ses auditeurs l’impression qu’il sera possible, avec le temps, de découvrir une certaine cohérence dans les idées nouvelles. Au point où nous en sommes, cela n’est déjà plus douteux.
  23. J’ai dit, de même, ma défiance de la fameuse distinction du pondérable et de l’impondérable qui pourrait impliquer un imaginaire anéantissement de la matière qu’on n’ose plus d’ailleurs nous présenter en ces termes formels. Le mot impondérable ne peut qu’accuser, par une stérile négation, l’insuffisance de nos moyens d’observation. La loi de gravité ne se laisse pas manier à si bon compte. D’autant que la relativité d’Einstein nous a ouvert, sur les rapports de la vitesse et de la masse, de nouveaux horizons.
  24. La valeur de la science, Henri Poincaré.
  25. « On se représente l’univers, écrit tranquillement M. Bergson, comme un amas de matière que l’imagination résout en molécules et en atomes… Rien de plus problématique que l’existence de l’atome ». (Données immédiates de la conscience.) Si les molécules dont les mouvements browniens nous décèlent la présence, et les atomes de sir Ernest Rutherford ont des conversations entre eux dans le sein de la nébuleuse, je voudrais les croire mieux renseignés sur l’existence de M. Bergson que celui-ci sur la leur.
  26. Je prie qu’on ne me classe pas « agnostique », parce que je reconnais que l’homme ne peut pas tout savoir. Nous pouvons connaître, c’est-à-dire classer des mouvements de rapports. « Nous pensons en relations, » déclare Herbert Spencer. Théologie et métaphysique ne peuvent être et ne sont que présomptueuses clameurs de nescience à bout d’infimité.
  27. Mille fois celle des planètes qui font du 60 ou du 100 kilomètres à la seconde.
  28. Les Conceptions nouvelles de la matière.
  29. La masse d’un électron est de 1 850 fois plus petite que celle d’un atome d’hydrogène.
  30. La molécule d’un gaz ionisé, c’est-à-dire devenu conducteur d’un courant électrique, est supposée dissociée en deux parties positive et négative, qui sont les ions et les électrons.
  31. Nous voilà bien près de l’identification de la matière et de l’énergie.
  32. Il résulte, en effet, d’expériences de radio-activité que l’atome d’hélium est formé de l’agglomération de quatre atomes d’hydrogène. Le poids atomique de ces gaz doit donc être d’après Lavoisier, comme 1 et 4. Or, l’expérience prouve qu’ils sont comme 1 et 3,96, la perte de masse, 0,04, correspondant à l’énergie que met en jeu la transmutation de l’hydrogène en hélium. La quantité paraît insignifiante. M. Jean Perrin n’en voit pas moins, dans ce dégagement d’énergie, de quoi expliquer l’origine de la chaleur solaire et ses développements pendant 100 milliards d’années. Bien que le phénomène soit d’un ordre différent, nous ne pouvons nous empêcher de prendre acte de la variabilité de la masse (malgré Lavoisier) en rapprochant la diminution de la masse, par radiation, de l’augmentation de cette même masse quand on lui imprime des vitesses de plus en plus grandes (formule Lorentz-Einstein).
  33. Jean Perrin. Les Atomes.
  34. Pour abréger, je ne dis rien de l’inertie, conçue comme résistance au mouvement, et qui pourrait n’être, en somme, qu’une forme ultime de la moindre action.
  35. Cependant, puisque son opération consiste à rendre à la matière et à l’énergie ce dont leur séparation les avait privées comme le titre même de l’ouvrage le prouve, il ne semble pas qu’on puisse demeurer plus longtemps dans l’indécision.
  36. N’oublions pas, cependant, que Fresnel l’a presque vu en des ondulations de brumes « pouvant provenir » des rencontres de sommets d’ondes lumineuses. Un point d’interrogation.
  37. Entre Moïse et Laplace, nous pourrions nous trouver aujourd’hui en état de choisir. Mais le courage des faibles ne peut se hausser jusque-là. Ils préfèrent prendre successivement parti pour l’un et pour l’autre, tour à tour. S’y reconnaisse qui pourra.
  38. Le cycle inconnu où nous entraîne le soleil dans la direction de Véga est pure insignifiance en comparaison des innombrables cycles démesurés de l’infini.
  39. Sans souci. Le mot montre assez la préoccupation profonde d’un affranchissement des maux de la terre.
  40. L’excellent directeur du Péradénya me montrait un serpent de belle taille qui sortait doucement de l’eau pour se couler sans hâte jusqu’au bosquet prochain.

    — Est-il mauvais, demandai-je.

    — Il n’est pas des plus mauvais, mais il n’est pas des meilleurs.

    — Et vous le laissez aller ?

    — Jamais nous ne touchons à cette famille. Ils le savent, et nous laissent en paix. Les fourrés où nous venons de passer en sont peuplés. Ils ne nous ont rien dit. Nous sommes amis.

    La vérité est que l’Indien qui, doctrinalement, ne doit point donner la mort, a conservé, des antiques légendes, un respect religieux du serpent, et je ne suis pas éloigné de croire que la venimeuse bête n’est pas insensible aux innombrables témoignages qu’elle a reçus de ce sentiment.