Au soir de la pensée/Chapitre 11

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Edition Plon (Tome 2p. 51-103).
CHAPITRE XI


NOTRE PLANÈTE


Terre ! Terre !


Descendus des astres, il nous faut toucher terre, c’est-à-dire prendre possession de notre habitat planétaire aux fins de nos accommodations, de nos exigences, de nos agitations. Encore y a-t-il dans cette vue plus d’imagination qu’il ne semble, puisque, de l’ultime nébuleuse, où nous fûmes en devenir, jusqu’aux suprêmes développements de notre vie terrestre, la positivité de ce que nous pouvons atteindre ne nous montre que des successions universelles d’ondes fictivement stabilisées par le moyen d’un nom. Intégration de l’homme dans le Cosmos. Des girations d’atomes, sur la terre comme au ciel, par delà l’épuisement de notre rayon visuel, avec des sillonnements d’éclairs dénommés sensations.

Au vulgaire des ignorances cultivées, cela paraît bien peu pour un aboutissement de connaissance. Ce n’en est pas moins un moment décisif des développements de l’humaine mentalité. Il n’y a pas d’autre moyen de connaître que d’interroger nos réactions organiques, en nous gardant de vouloir trouver dans les mots autre chose que des formes d’interprétations. Pour avoir trop vite cédé aux tentations de ce péril, nous nous sommes bellement installés dans le chimérique domaine d’un verbalisme d’absolu, d’où de tardives rencontres d’observation positive sont en train de nous déloger. Ainsi le papillon brûlera ses ailes à la chandelle pour lui avoir demandé plus que de l’éclairer.

Si l’univers est de perpétuels changements, la condition de l’homme, qui s’y intègre, ne peut être différente, tandis que l’erreur spontanée de sa compréhension première fut de vouloir fixer l’univers dans l’équilibre supérieur d’une puissance personnalisée, et de s’immobiliser lui-même, à son tour, en une âme relative par la naissance, absolue par l’éternité. Prenons garde de ne pas engager nos interprétations représentatives dans l’obsolète conception d’une conscience universelle identique au Cosmos, et par là même incapable de s’objectiver dans la relativité de l’espèce humaine [1].

L’unité de la matière, et, par conséquent, de l’énergie qui ne s’en peut disjoindre, est l’hypothèse où paraît nous conduire l’expérience moderne, à ce jour. La notion d’une ultimité cosmique n’en est point éclaircie — l’ordre d’un classement subjectif n’impliquant point de nécessité, une correspondance objective en relation de l’infini. L’atome, avec sa charge disproportionnée d’énergie, ne ferait que substituer au Dieu conscient la figuration d’un réservoir d’inconsciente énergie dont la conception panthéiste pourrait s’accommoder. Mais non. L’observation positive nous montre des bombardements de particules atomiques, par l’effet desquels des complexités de mouvements moléculaires manifestent des réactions de sensibilité qui nous font une conscience des éléments en permanente évolution.

La destinée du monde, ou nous sommes à jamais engagés par nos retentissements élémentaires, nous était indifférente avant notre naissance. Indifférente nous redeviendra-t-elle à l’instant qui suivra notre mort. Avant, comme après la vie, les contentements et les souffrances de notre sensibilité se retrouveront confondus dans les évolutions universelles qui les auront provoqués. Le problème de l’homme conscient de lui-même, embarqué, comment que ce soit, pour une traversée de la vie, est de faire bonne figure dans les diversités des évocations de l’équipage, et s’il s’énerve aux violences des flots, de ne pas se donner le ridicule de craindre le port.

Dans ce merveilleux périple où bonnes et mauvaises volontés procèdent de compagnie, les évolutions, que rien n’arrête, ont précipité tout le monde atomique de notre nébuleuse incendiée en des condensations de refroidissement qui font à nos sensations naissantes un havre de survenue dont les jetées prochaines nous garderont, pour un temps, des naufragés. Terre ! Terre ! a crié le pilote. Lunette en main, tout le monde sur le pont. Des rivages tourmentés, d’invitantes plages parmi de périlleux récifs, des montagnes stériles qui se perdent dans les nuées, les riches végétations des plaines, des vallées apportant à la mer le tribut de leurs fleuves, tous les vagissements de joies et de douleurs qui sont l’expression de la vie. Une escale de craintes et d’espérances. Prenons pied.


« Terre ferme. » Cohérences d’instabilités.


« Terre ferme », nous dit-on. Après les houles de nos mers d’inconnu, l’expectative reposante d’une stabilité. Au cours d’incalculables siècles, d’étonnements en étonnements, nous avons parcouru notre nouveau domaine parmi nos prédécesseurs aux voix inarticulées, sans nous poser, après eux-mêmes, beaucoup d’autres questions que d’un immédiat accommodement. Des « habitudes » [2] se sont instituées comme a dit si justement Lamarck. Quelques-unes en des accoutumances d’ankyloses. D’autres, et c’est notre fortune singulière, en des activités de sensations, de compréhensions mieux précisées. De quoi nous sommes issus, en l’état où nous pouvons nous offrir aujourd’hui à notre propre observation.

L’homme de nos jours, nous présente une succession, une imbrication d’états de connaissance qui l’ont fait et le maintiennent tel que nous le découvrons. Il vaut ce qu’il vaut. Tout ce que nous en pouvons voir nous le montre produit des lois universelles, manifestées aux complexes organiques de ses résistances et de ses collaborations. Composition toujours croissante de ces deux mouvements, il se résout en une succession d’activités interdépendantes inflexiblement déterminées.

Au point de l’histoire du monde où nous en sommes venus, nous pouvons discerner quelques-uns des principaux relais de nos annales planétaires, et reconstituer même des enchaînements des phénomènes antérieurs dont notre globe actuel est le produit. Depuis l’instant où notre terre, pantelante, fut projetée dans l’espace en bolide de l’incendie solaire, le refroidissement graduel inaugura les successions d’états où se préparaient les fastes de notre existence. Nous repérons aujourd’hui d’une façon sommaire la suite des grandes formations géologiques de la planète qui se décomposent elles-mêmes en d’importantes sous-formations. On en a longtemps reconnu une soixantaine dans la description et même dans l’énumération desquelles il nous est inutile d’entrer. On en est aujourd’hui à plus de cent qui se multiplieront sans doute, et ne font qu’une, en vérité, puisqu’elles sont le produit d’un même développement.

À l’aurore des temps géologiques, la durée des phases de la condensation et des mouvements de l’écorce planétaire, par l’inégalité des masses figées dont le refroidissement est au-dessus de tout calcul. L’histoire du fragment d’étoile solaire en voie de devenir planète, ne comporte encore aucune suffisante précision. Dès son entrée dans ce cycle d’histoire, notre globe nous offre des indications notables, mais sans se prêter encore à des déterminations positives dans les cadres de la durée. Les phases du refroidissement et les mouvements qui s’ensuivirent en surface et en profondeur, avec les chocs des formations diverses par l’eau et par le feu, ont fait l’objet d’inductions caractéristiques, fondées sur toutes observations antérieurement aux premières manifestations de la vie.

Le premier phénomène du froid par le rayonnement fut d’un fatal envahissement des eaux, aussitôt que la température abaissée permit à une atmosphère chaotique de liquéfier ses nuages pesants, fabricateurs d’océans affolés. Une formidable enveloppe de mers, encore bouillonnantes, s’élevait en montagnes d’écumes, ou se crevait d’abîmes violemment rejetés au plus haut des amoncellements de lave aussitôt écroulés qu’apparus, parmi des canonnades de Titans. Passage des apparentes torpeurs de l’antique nébuleuse aux indescriptibles assauts des puissances déchaînées.

L’eau, d’agression sans relâche, refoulée, non lassée, tombe du ciel en fleuves de pluies fumantes, corrode les rochers, écarte de son chemin tout ce qui est obstacle à ses pentes, fait des abîmes, puis les comble et remonte à la voûte dans des tonnerres de vapeurs, pour, aussitôt, recommencer. C’est ce que l’ingénuité biblique appelle « séparer les eaux d’en haut des eaux d’en bas » — ignorant que c’étaient les mêmes eaux dont le jeu perpétuel est de s’échanger.

Délayant, débitant toutes matières soumises à son ardeur, ces eaux n’étaient, ne pouvaient être, par l’amas confus des limons dont elles étaient chargées, rien de semblable à nos courants apaisés d’aujourd’hui. Des fleuves en folie, des torrents monstrueux, des dévergondages d’irruptions, ont nivelé précipices et chaînes rocheuses, pour combler les vallées où des chutes diluviennes reprendront les apports qu’elles avaient déposés. Au cours d’un temps qu’on ne saurait évaluer, coupé de révolutions inconnues, tout le globe, en proie aux extrêmes violences où s’ordonneront des apaisements provisoires, demeurera sous la tempétueuse domination des océans.

Il ne faut point chercher ici des successions de tableaux rapetissant l’incommensurable aux misères de nos minuscules mesures. Ignorants des lois du monde, les anciens essayaient de fixer leurs vagues hypothèses de bouleversements cosmiques au verbalisme d’un « chaos », dénomination de l’inconcevable [3]. Les guerres des Titans contre les puissances ordonnatrices ne sont déjà plus qu’un retentissement du monde entrevu, d’où jaillirent, en formes de légendes, les premiers effrois des derniers échos d’un monde convulsé.

Cependant, nous savons aujourd’hui qu’il ne peut y avoir d’incohérence cosmique nulle part. Le tumulte des éléments n’est qu’une coordination du phénomène qui précède au phénomène qui va suivre. Reconnaissons, toutefois, qu’au cours de ces successions mouvementées dans les « rapports des choses », les cortèges de formations, aussitôt rompues que fixées, se trouvent éminemment propres à déconcerter nos premiers essais de coordinations, Ces monstrueuses masses de limon, issues de tous les brassements d’eaux et de feux où toutes les combinaisons cosmiques se déploient, ne demanderont plus que des milliers de milliards d’années ou de siècles pour accomplir, par d’insensibles évolutions, le suprême prodige d’une apparition de la vie, et, par la vie, de la pensée, c’est-à-dire de la conscience de nos relations. En déterminer des séries, avant d’en pouvoir faire, d’observation, une synthèse ordonnée, sera d’un immense effort de subjectivité dans la stupéfaction de notre éblouissement.

La science la plus ancienne est des mouvements des astres. Encore fallut-il qu’on y rattachât puérilement les liens des destinées humaines, et que de grands esprits s’égarassent aux chimères de l’astrologie qui nous font hausser les épaules présentement. Que de résistances a chaque nouvelle pénétration des mouvements de la vie planétaire ! Ce fut un autre événement quand l’observation des terrains ayant fait apparaître une histoire où Moïse ne pouvait situer ses récits, des débris du travail humain, et de l’humain lui-même, vinrent, au scandale des Églises et des Académies, apporter d’irrécusables témoignages qu’il fallut bien admettre, après les avoir maudits ! Cela, des temps modernes — gardons-nous de l’oublier.

Une fois déchaînée, rien n’arrête l’investigation positive. Nous sommes dès maintenant en possession d’une histoire authentique de notre imperceptible et magnifique planète dont l’action retentit jusqu’au delà de la dernière étoile visible — sentinelle avancée de notre « espace infini ». La forme, la grandeur, la masse du globe terrestre, avec sa changeante atmosphère, avec les mouvements de ses mers, de ses roches, de ses alluvions, ou vont se développer tous les spectacles de la vie jusqu’aux extrêmes répercussions d’une pensée humaine sur le Cosmos lui-même en ses rapports d’universels mouvements, voilà des conceptions d’une autre envergure que celles dont se plaisent à nous bercer métaphysique et théologie.

Tandis que nous devons nous contenter de pressentir l’âge des étoiles d’après les changements de leur coloration, comme de déduire d’une analyse des rayons lumineux les états d’évolutions stellaires, notre bonne terre, éteinte et de surface refroidie. s’offre à toutes nos enquêtes, et nous livre, sans trop marchander, des séquences de rapports qu’il nous échoit d’ajuster aux lois générales de l’univers ultra-solaire.

Les mouvements de l’écorce solidifiée, plus mince qu’une coquille d’œuf au regard de la masse, sont reconnus avec de suffisantes précisions. De même les distributions des continents et des mers, en leurs successions primitives dont nous avons l’aboutissement sous les yeux. Cavendish, avec sa « balance à peser le monde », a pu déterminer la densité du globe par une simple expérience de laboratoire. Le noyau, plus ou moins ferrugineux, de fusion centrale, entouré d’une couche sphérique d’une densité moindre, nous révèle une écorce qui ne doit pas dépasser 70 kilomètres d’épaisseur, avec une température des couches profondes qui atteint peut-être plusieurs milliers de degrés [4]. Quant aux mouvements du magma général et de l’écorce elle-même, sous l’action de leurs marées lunaires et solaires aussi bien que des phénomènes sismiques, c’est un vaste champ d’expérience qu’il suffit ici de noter.

Ceci, pour une indication des complexités des mouvements de la terre reconnus depuis l’éclat retentissant de Galilée jusqu’aux calculs de la pesanteur. Rotation, translation — cette dernière a une vitesse d’environ 30 kilomètres par seconde [5] — se composent sans épuiser la liste des composantes. Ajoutons-y l’intervention du système lune-terre. L’inclinaison de l’axe terrestre sur l’écliptique déterminera nos saisons comme l’inégalité de nos révolutions diurnes et nocturnes. La révolution dite de la « précession des équinoxes », sous l’influence de l’attraction luni-solaire, s’accomplit en 26 000 ans. Et voici que le pôle lui-même de la terre se déplace — l’axe du globe subissant des oscillations dont les causes sont déterminées. Qu’on me pardonne ces hâtives notations par lesquelles je cherche à fixer des repères de visions qui, proprement ajustés, pourraient nous faire apparaître, comme à la lueur d’un coup de foudre, l’affolante ruée des tourbillons de l’univers, au tableau d’une synthèse torrentielle de nos sensations, où nous cherchons la fixité.

Pourrions-nous négliger, enfin, le mouvement de translation générale qui entraîne tout le système solaire à travers l’espace intersidéral dans la direction de Véga ? La vitesse en est environ de 20 kilomètres à la seconde, et « l’ellipse terrestre se voit ainsi transformée en une immense spirale elliptique, une vis gigantesque dont le grand diamètre serait le grand axe de l’orbite terrestre, c’est-à-dire plus de 207 millions de kilomètres. Quant au pas de cette vis que la terre parcourt pendant un an, il est de plus de 627 millions de kilomètres. C’est la quantité dont se déplace le soleil au cours d’une année » [6].

En somme, la terre, dans son ensemble, se trouve animée de onze mouvements reconnus, qui se composent pour des effets déterminés. Encore, y faut-il ajouter les marées océaniques et les marées terrestres de l’écorce, pour un surcroît de complexité. Ce sont les fondements déterminés de cette « stabilité » antigaliléenne sur la constatation de laquelle l’Église a joué ouvertement le plein de son autorité. Et le beau, c’est qu’ayant perdu Ia partie, elle ne s’en attribue pas moins une puissance éternelle « d’infaillibilité » qu’elle oppose à la « faillite » de notre positivité.

En fait, nos premières observations d’empirisme nous ont conduits fort au delà de ce que nos plus grands astronomes avaient pu supposer. De nos jours, nous ne pouvons même pas inférer que le grand pas de vis du soleil soit le terme ultime des réactions interastrales au delà desquelles il n’y aurait plus qu’à recommencer. Comment même concevoir, où qu’elle se puisse rencontrer dans l’infini, une limite de réactions interastrales à s’entre-ajuster. La seule indication en évoque une anxiété au plus profond de nous-mêmes. C’est une des qualités de nos compréhensions relatives, de constater que notre connaissance n’entame pas au delà d’une superficielle vision d’activités.

L’atome, il est vrai, semble nous promettre au delà, avec les transformations d’énergie qui nous mènent au seuil d’une conception d’unité cosmique défigurée par la métaphysique entitaire et les divinisations de la théologie. C’est un grand pas sans doute. Mais à quel mètre en déterminer l’amplitude ? Nous cherchons l’unité de substance et d’énergie sans pouvoir dire que nous l’avons rencontrée dans les fusées de l’électron. Qu’est-ce donc que la substance et l’énergie, qui se distinguent si aisément par le verbe ? Nous ne pouvons jusqu’à ce jour que prendre acte du mouvement et de ses transmissions sans réussir objectivement à les séparer ?

Il arrive, d’ailleurs, que, sans l’aide d’aucun thème préconçu, l’atome nous révèle des correspondances ordonnées des cycles planétaires aux cycles électroniques dont une échelle de compositions ferait les déterminations de l’univers. Il n’est pas encore temps de se risquer dans les détours de cette nouveauté. La tentation n’en est pas moins pressante de chercher une suprême coordination des cycles mondiaux évoluant en un ordre de progressions inconnues. Présentement, nous n’en pouvons rien dire, sinon que, pour la première fois dans l’histoire de l’esprit humain, une vision générale du monde s’offre à l’observation directe en dehors des anticipations d’hypothèses. La suite des recherches dira ce qu’il en faut penser.

La conception générale à laquelle l’observation des phénomènes nous convie, ne nous approche-t-elle pas d’une émotion plus profonde et plus belle que les contes puérils de la théologie ? Notre émotion des choses, fonction des mouvements de la connaissance, achève, en des spasmes de sensibilités épanouies, des successions d’accords de l’homme avec le monde où il est apparu. Il faut bien que la qualité de l’émotion soit à la mesure d’une pénétration plus ou moins juste des rapports. Le rêve pourra susciter, pour un temps, des réactions d’enthousiasme plus vives que les lentes formations de l’ingrate espérance dans les cadres de la positivité. Cependant, les développements de la connaissance accrue ne cesseront de susciter, tout au moins dans l’élite, puissance et beauté de sentiments, le plus noble achèvement de la vie.

Des vues de relativité au cours d’une brève existence, cela ne peut-il suffire ? Que nous importeraient, au fond, le jeu des réactions intersidérales, dans les champs de l’espace et du temps infinis, si nous n’y cherchions des raccords de l’homme et de l’univers ? Comment que l’imagination se soit plu à combler l’abîme, il faudra désormais des fondations d’expérience pour les structures de la connaissance positive sous l’assaut des rêveries qui, parce qu’elles ont précédé l’observation, aspirent à la dépasser. Cependant, les activités du « connaître » ont changé les données de l’entendement humain. L’émotion ordonnée de comprendre succède à l’éblouissement d’imaginer. Qu’importe le choc en retour des hallucinations dans les nuées ? De nos émotions du Cosmos, nous trouvons, aux bancs de l’école, deux schémas contradictoires, dont le « biblique » s’impose, par des rites de mystères soutenus d’une mimétique appropriée, tandis que le « scientifique » nous offre d’inébranlables points d’appui pour des interprétations de positivité. La « Révélation » fait entrer de plain-pied la simplesse enfantine dans les familiarités de l’universelle puissance, maîtresse de nos destinées, tandis que l’ingrat labeur d’expérience ne nous mène qu’à des contingences chanceusement rencontrées ! Entre les émotions des deux méthodes, comment le choix des foules ignorantes ne se serait-il pas fait de prime saut ? Mais comment soutenir que cela doive être le dernier mot de l’humanité ?

Longtemps, longtemps après, quand les gymnastiques de la vie pensante auront assoupli nos articulations de connaissance, nous nous demanderons peut-être ce que les professeurs d’absolu en peuvent connaître, et puisqu’on aura fait de nous des interlocuteurs tremblants de la Toute-Puissance, l’idée nous viendra-t-elle, un jour, qu’avant de lui obéir, il pourrait être bon de l’interroger. Rompu le charme de la princesse magique qui attire l’ingénu chevalier dans les enchantements de son palais, pour se décomposer, à l’heure de la possession sublime, en des ajustements d’artifices qui ne laissent qu’un squelette décharné aux hideux embrassements d’un amour évanoui.

Moins prometteuse, mais plus féconde en réalités tangibles, la connaissance progressive d’objectivité donnera plus qu’elle n’avait annoncé. Car, aux satisfactions légitimes de l’expérience contrôlée s’ajouteront lentement des compositions d’émotivités grandissantes, à l’appel des spectacles d’un monde palpitant, toujours plus grand, toujours plus beau. Qui promit tout n’a rien donné. Qui ne montrait d’abord que timides élans a dépassé les plus hautes espérances, par des coordinations de rapports, couronnées des inductions d’idéalisme dont les lueurs nous révèlent les magnificences de nous-mêmes et du monde. Mouvements de subjectivité, sans doute. Mais comment nous prendre à un plus ferme appui que de nous-mêmes — le seul qui soit à notre portée — dans la mesure où le permettent les conditions reconnues de notre existence ?

Au point d’évolution où nous en sommes venus, voudrait-on donc soutenir qu’il est indifférent qu’un idéal de vivre s’accorde, ou non, avec les infrangibles données de l’expérience ? Une émotion idéaliste de ce qui est ne se doit-elle pas préférer à nos feux grégeois d’hallucinations ? Suffit-il donc de bourdonner aux vitres, quand le monde lui-même s’offre à nos plus hautes sensations ? La course à la connaissance, avec les chances de la devancer par l’hypothèse, ou s’abandonner aux fallaces d’un mirage ? L’un mettra son orgueil à battre de ses catapultes tous contreforts d’inconnu. L’autre conduira fièrement ses bataillons de fantômes aux enchantements puérils d’une vie qui aura passé sans avoir été vécue.

Seul, l’homme qui ose audacieusement se mesurer au mètre d’une connaissance relative de l’univers inaccessible peut concevoir de sa pensée une assez haute estime pour affronter, les yeux ouverts, une puissance des choses au delà de ses facultés. L’absolu des éléments qui est, en somme, le fait d’exister, ne sera pas pénétré plus avant par le mysticisme de la théologie et de la métaphysique que par l’humaine épreuve des cohérences universelles dont notre évolution mentale augmentera le champ sans jamais l’épuiser. La fragile expérience, qui nous met face à face avec les barricades d’un monde, suggestif mais muet, nous donnera plus que nous ne pouvions croire aux naissantes aurores des premières compréhensions. Par ses harmonies, comme par ses impérieuses sollicitations, la bonne terre nous appelle, nous retient au sein maternel. Sagement, le nouveau-né s’y confie. Voyez à quel état de croissance le voilà parvenu.


Périodes géologiques.


Dans le cycle cosmique, l’universelle prodigalité du temps et de I’espace. Avec les formations terrestres, nous pouvons risquer quelques points de repère, comparer des périodes. Pour des évolutions de correspondances lointaines les chiffres entrevus sont éminemment propres à nous déconcerter. On peut parler, cependant, d’une approximation de chronologie pour les couches de sédiments déposés au fond des mers primitives, depuis que les dispositions des roches, les rapports des terrains avec leurs fossiles, nous ont permis de fixer les stages d’une succession ordonnée de phénomènes. Mais alors, comment évaluer en milliers de siècles la durée des périodes géologiques ? « Cette durée est effrayante, confirme M. le professeur Boule ; elle doit être représentée par des chiffres analogues à ceux que les astronomes emploient pour évaluer les distances cosmiques » [7].

Roches sédimentaires et roches éruptives combinant longuement leurs rencontres avec les océans jusqu’aux configurations des continents actuels. Après le feu, la mer devenait maîtresse du globe fumant. Une mer lourde d’éléments en suspension, en dissolution, à de hautes températures. Du fond des eaux, par les précipités, les couches sédimentaires vont s’accumuler, refouler les révoltes du flot encore souverain, et se former d’une lente progression, en plaines, talus, vallées, rochers de blocs dominateurs.

L’écorce refroidie était alors trop mince pour que la masse brûlante fît attendre ses premières revanches. La croûte fragile à peine rompue, la masse en fusion reprenait provisoirement sa puissance pour de nouvelles interventions de l’océan. Ce fut un jeu de longs âges [8] à qui garderait sa maîtrise, des ouragans de masses liquides, ou des explosions de vapeurs faisant voler des éclats de montagnes comme bulles d’écume au vent.

Sous la tempête, dans les profondeurs, par delà le passage des phénomènes, la vie en puissance attendait son jour. Du temps ! Du temps ! Qu’importent des millions et des milliards de siècles quand on a devant soi l’infinité de l’espace et de la durée ?

Les enchaînements de vies n’avaient-ils point déjà laissé trace de leur passage aux terrains archéens, précédant le primaire ? On penche vers l’affirmative.

La formation des terrains fossilifères a donc pu prendre autant de temps que celle de toutes les stratifications depuis les premières couches des terrains primaires [9].

Une incalculable durée pour des apparitions et des développements d’organismes primitifs en des formes dont l’évolution s’est arrêtée avec les changements de milieux.

Mais voici que les stratifications sous-marines croisées, contrariées, rompues, soit par des couches nouvelles selon le mouvement des eaux et les plissements de l’écorce, soit par des éruptions de roches incandescentes, ont maintenant leur place au soleil. Des continents éphémères se dessinent, incessamment rongés ou brusquement élargis par la violence des mers, prompts à se déplacer, à s’agrandir des voisinages ou à s’effondrer. Le temps ni les efforts perdus ne peuvent être de compte pour des apparitions de continents qui retourneront à l’abîme, ou se consolideront au hasard de chances imprévues. L’ère des grandes convulsions passera. Nous garderons le soupirail des volcans pour en évoquer le souvenir.

Au-dessus des sédiments archéens, où des vestiges de vie marine se rencontrent, les terrains primaires édifient lentement leurs couches puissantes sur une épaisseur évaluée à une quinzaine de kilomètres. Considérez que cette installation eût été probablement insensible au cours d’une vie humaine, tout comme sont à nos yeux les phénomènes actuels de corrosions par les eaux, ou d’accumulations par les apports de la pluie et des vents [10]. Tâchez de concevoir l’incalculable durée qu’exigèrent de pareils changements.

Ajoutez que, dès l’initiale période du primaire, la vie s’est manifestée dans ses premières formations, mais avec une intensité d’énergie qui annonce, pour son début, une prise de possession du globe par la vertu de la masse et du nombre, avant qu’une coordination de complexités nouvelles ait fait aux organismes Supérieurs la place qui leur est due.

Les études sur la constitution des roches, avec leurs explications physico-chimiques n’auraient que faire ici. Les premières agglomérations volcaniques sont demeurées étrangères aux formations de la vie, tandis que les eaux chaudes sédimentaires nous ont légué le témoignage des plus anciennes apparitions d’êtres vivants. Les premiers animaux, sans consistance, ne pouvaient nous laisser d’empreintes. On croit en distinguer quelques-unes dans les terrains d’origine, dits archéens. J’écarte la question de temps. C’est le facteur éminent de toutes les transformations concevables. La difficulté d’accommoder la durée des époques géologiques (aussi bien que la distance des étoiles) à la misère même de nos imaginations, nous met dans le cas de jongler avec des millions, et même des milliards de siècles. Le plus sage est simplement de nous dire que le temps n’entre pas dans le compte des phénomènes.

Aux étages postérieurs du terrain primaire, l’enchantement va surgir des grandes forêts carbonifères, sans l’apport desquelles notre présente civilisation ne pourrait pas exister. Et, déjà, tout un monde animé se présente, pour prendre sa part, avec la flore et la faune de l’ère secondaire, des innombrables catastrophes de territoires et de mers par lesquelles vont se faire, se détruire et se refaire des configurations changeantes de continents sans histoire, sans même la fumée d’un nom. Arrêtez vos regards sur les esquisses qu’on a pu nous tracer de la géographie terrestre aux époques primaire et secondaire, encore si éloignées de la géographie actuelle, et admirez l’éblouissante puissance, le roman féerique de cette minuscule planète, perdue dans l’univers aux carrefours qui la conduisent à l’éminente merveille de l’homme pensant [11].

On ne distingue pas moins aujourd’hui de cent quatorze époques géologiques correspondant à autant d’étapes caractérisées par des fossiles particuliers. Nous en devons prendre acte en notant d’une façon expresse que toutes ces classifications d’ères et de terrains ne sont là que pour des méthodes de compréhension, sans qu’il s’ensuive des compartiments clos de phénomènes a phénomènes.

L’évolution de la terre a été continue. Elle se poursuit encore sous nos yeux. Nous n’y prenons pas garde, en raison de la lenteur des changements. La formation, le déplacement des mers, les solidifications de la croûte planétaire, ses contractions, ses déchirements, ses plissements, faisant apparaître, au passage, continents, précipices et montagnes, représentent une longue histoire qui se peut reconstituer en partie, grâce à la patience obstinée des savants. Mince couche de surface a peine refroidie, encore frémissante de nos jours, dans les ardeurs du feu central qui nous surprend encore de ses éruptions, et dont la température (1 500°) à quelques kilomètres de nous [12], tient encore toute matière en fusion.-

Du feu central à la surface, nous rencontrons aujourd’hui les quatre terrains arithmétiquement dénommés selon leur ordre de superposition. Au début des stratifications, les premiers sédiments montrent des traces de fossiles souvent difficiles à discerner, en raison de la plasticité de leurs formes et des modifications causées par la constante activité des eaux brûlantes ou le choc des masses éruptives.

Ce peut être ici le lieu de mentionner la théorie de la panspermie d’Arrhénius, aux termes de laquelle des germes de très petite dimension auraient été et seraient encore chassés, de monde en monde, à travers l’espace par la pression de radiation. Si de tels germes se rencontrent (ce qui n’est pas du tout certain), et s’ils tombent sur une planète refroidie, suffisamment pourvue d’eau, de sels et d’oxygène, où la température permette les oxydations qui constituent les phénomènes chimiques de la vie, il en pourra naître des organismes capables d’évoluer. Mais outre que cela ne changerait rien des problèmes de la biologie, nous n’y pouvons voir qu’une hypothèse sans fondement d’expérience jusqu’à ce ]our.

L’atmosphère d’acide carbonique et de vapeur d’eau faisant fonction d’écran, maintint longtemps à la surface du sol une température très élevée, propre à développer l’intensité de la végétation, à l’époque dite carbonifère où cryptogames et gymnospermes, géants alors, sont devenus nains aujourd’hui. Ni fleurs, ni feuilles caduques. Dans les mers, cependant, la vie animale commençait. Les premiers organismes, coraux, coquillages, mollusques, marquent l’entrée en ligne des invertébrés parmi lesquels les trilobites, d’une organisation assez achevée pour attester un haut degré d’évolution depuis les protozoaires. Il faut attendre jusqu’à la fin de l’ère primaire (survenue des grandes libellules) pour voir les poissons cuirassés céder la place aux poissons vertébrés, aux amphibiens, aux reptiles. Ni mammifères, ni oiseaux.

L’atmosphère avait subi des transformations décisives. D’énormes quantités d’acide carbonique s’étaient emmagasinées dans les débordements de la végétation carbonifère [13], et l’oxygène, accru par la décomposition des minéraux sédimentaires, en venait peu à peu à sa teneur actuelle dans la composition de l’atmosphère. C’est la grande révolution qui va constituer l’ambiance des développements de la vie animale. L’écorce terrestre se refroidit, se solidifie, s’installe dans une stabilité relative. Nous abordons l’ère secondaire, avec de nouveaux classements de terrains où s’offre une paléontologie nouvelle.

Dans l’ordre végétal, la domination des cryptogames est finie. Le règne des gymnospermes est venu. Les trilobites ont disparu. Les bélemnites, les ammonites font leur apparition et se multiplient au delà de toute mesure. Les rivages se consolident, tandis que les crinoïdes, les éponges, les coraux prennent possession des mers dont le fond se constitue des carapaces accumulées de foraminifères et de radiolaires.

Ainsi, le grand pas de la vie animale est franchi. Les animaux vertébrés vont régner sur le globe. Évolution capitale, non moins déterminante que l’apparition de la cellule elle-même, bien qu’on en fasse moins de bruit. À mesure que les différenciations évolutives se précisent, nous voyons décroître et disparaître, aux terrains secondaires, les formes inférieures de vie végétale et animale. La végétation forestière se rapproche de la nôtre. Quelques-uns de nos arbres actuels sont déjà présents. La vie végétale et animale s’élève à des degrés supérieurs. Les fleurs, les papillons. Avec les abeilles, les fourmis [14] nous montrent de précoces organismes d’activités vivantes. Un ordre de vie mentale apparaît, dont le développement doit, un jour, céder la place à des formations de cérébralité qui conduiront, par l’anthropoïde, à l’homme redressé.

Les reptiles, par leur nombre, leur variété, leur puissance, auront la prédominance dévolue de nos jours aux mammifères. Reptiles marchant, reptiles rampant, reptiles volant. C’est le temps du fameux diplodocus du Muséum qui n’a pas moins de vingt-cinq mètres de long. L’âge des monstres, au premier rang desquels il faut placer le dominateur tyrannosaurus rex (Muséum américain) figurant, dit Osborn, par son agilité, sa taille, sa puissance et sa férocité, la machine de meurtre la plus extraordinaire qui ait jamais été. En raison des ravages commandés par leur alimentation, de pareils organismes ne peuvent pas durer.

Voici, d’ailleurs, les premiers mammifères. Avec eux, voyons-nous poindre les puissantes formations organiques dont les développements, dans les coordinations de sensibilité, doivent aboutir, quelque jour, à des achèvements de mentalité supérieure. Les poissons à écailles molles se substituent d’une façon définitive aux poissons cuirassés. L’organisme vertébral destiné à la maîtrise de la planète, inaugurera sa puissance de cogitation à venir par d’irrésistibles explosions de violences rassemblées, pour des déchaînements de fureurs, en ces formidables colosses qui font l’orgueil de nos musées.

Plus modestes, mais d’une puissance générale supérieure en devenir, les premiers mammifères à sang chaud, avec les premiers oiseaux, entrent tardivement en scène pour manifester des évolutions organiques de mentalités successives que les monstres ne paraissaient guère annoncer.

Au cours de ces transformations, la géographie des mers et des continents subissait sans arrêt des modifications profondes. Je ne m’y arrête pas. Nous en sommes à l’ère tertiaire, où se montrent des arbres à feuilles caduques (dont beaucoup se rencontrent aujourd’hui dans nos forêts) avec des monstres encore, mais des monstres adoucis qui vont disparaître ou faire acte d’accommodation. Mastodontes, éléphants, hippopotames, rhinocéros, ours des cavernes, grands cerfs, hipparions, ruminants, carnassiers, etc. Des singes. Des hommes peut-être [15].

Les terrains quaternaires, recouvrant tous les autres et recouverts eux-mêmes de terre végétale, sont surtout d’alluvions. Le mammouth, le renne, le grand ours des cavernes sont maîtres. Les grandes extensions glaciaires amènent des émigrations. Les cavernes, produit d’infiltrations, abriteront lions, ours, hyènes, hommes même, dès qu’ils vont apparaître. Le ruissellement des eaux y amena de l’argile, du sable, des cailloux, des éléments calcaires, des débris d’ossements. C’est là que nous trouverons les authentiques témoignages de notre humanité première.

La surface planétaire s’ordonne. Les vestiges humains apparaissent en témoignages d’évolutions organiques dont l’ordre de succession trop souvent nous échappe. De précaires débris de squelettes miraculeusement sauvés de l’usure chimique des âges à travers tant de bouleversements, des ustensiles de silex éclatés ou taillés. C’est l’âge paléolithique, suivi de l’âge néolithique (pierre polie), après quoi l’extraction des métaux préparera de nouvelles assises pour des organisations d’humanité. La suite sera de l’histoire proprement dite, c’est-à-dire d’une progression d’enchaînements où la lumière pourra jaillir de chocs d’obscurités, avec le temps [16].

L’épaisseur des terrains, impliquant la durée de leur formation, assigne a chacun d’eux une très grande inégalité d’emprise sur les temps requis pour arriver jusqu’à l’état présent. Après les sédiments archéens dont l’épaisseur est sensiblement égale à celle de tous les terrains fossilifères, l’ère primaire fut incomparablement la plus longue. L’ère quaternaire, relativement la plus brève. De l’une à l’autre, à mesure qu’on monte vers la surface, c’est une gradation de moindres durées pour des intensités croissantes d’évolutions organiques. Le contraste est frappant de la première couche du quaternaire à la plus récente, où l’homme (venu peut-être du tertiaire) se présente avec ses ossements fossiles et ses outils [17].

Perfectionnement d’un art n’implique pas de nécessité perfectionnement simultané sur d’autres points. Les peintures des cavernes sont de l’âge paléolithique, auquel on ne voit pas qu’elles aient survécu [18]. Les figures de certains outils indiquent souvent une préoccupation esthétique de la matière, un heureux sentiment des proportions, ce qui n’est pas d’un petit mérite. La poterie était connue. Certaines haches de pierre polie sont de véritables bijoux. Les paléolithiques, nous dit-on, étaient chasseurs ou pêcheurs [19], les néolithiques cultivateurs. Il va sans dire que tout ce monde fut fortement mélangé. Déjà, peut-être, s’annonçait l’age des dolmens, des menhirs, des cromlechs. Nous sommes aux « portes » des temps humains d’évolution a civilisée ».


Les fossiles. Leurs enchaînements.


À prendre les choses comme elles sont, il n’y a ni périodes géologiques, ni successions d’espèces, ni temps d’évolutions. Tout cela est de classements humains pour nos compréhensions de rapports. Il n’y aurait donc, en fait, qu’un seul et unique phénomène, dont nous sommes un moment, au cours duquel nos sensations déterminent des points de repère que nous détachons subjectivement de l’ensemble pour les classer, les jauger, les penser et que nous sommes tenus de rapporter au tout pour une vue d’objectivité.

Nous énumérons les astres, nous les dénommons, nous les décrivons, nous les analysons, comme nous ferions des globules du sang, qui sont à l’organisme quelque chose comme les corps célestes au Cosmos. L’embarras est de l’identité du substratum et de l’énergie dont l’expression disjoint les données positives, tandis que la compréhension commande la synthèse. La métaphysique se tire d’affaire au moyen d’un tour de personnalisation qu’achève la théologie par ses attributs de Divinité. La difficulté n’est pas beaucoup moins grande de nous enfermer dans notre système solaire, quand l’universelle cohérence nous veut des répercussions d’infini. Cela ne nous a pas empêchés de colliger la masse merveilleuse de nos connaissances positives, en dehors d’une conquête d’absolu qui se résout en une virtuosité de mots sans correspondance d’objectivités.

Les descriptions des états géologiques qui se succèdent, avec leur faune et leur flore, dans l’histoire du globe terrestre, nous obligent à des échelonnements de tableaux alignés en séries, dont le classement (subjectif) ne répond pas aux données objectives des choses où se brassent simultanément, de toute éternité, les éléments cosmiques sans aucun temps d’arrêt. Ainsi nous manque trop aisément la sensation de l’universelle coïncidence des activités qui convergent ou divergent, se croisent en tous sens, se réfléchissent ou se pénètrent, toutes d’un même élan.

Les roches, les sédiments, la faune, la flore sont des existences corrélatives dont les évolutions s’enchaînent si étroitement que des représentations du tertiaire ou du quaternaire, par exemple, ne se peuvent obtenir hors des figurations des âges précédents. La forêt carbonifère, si nettement caractérisée, laissera pendant longtemps des traces dans les végétaux des âges qui vont suivre. N’en subsiste-t-il pas encore, bien que défigurées, dans notre flore d’aujourd’hui ? Les fameux monstres des époques qu’ils caractérisent se sont promenés plus ou moins longtemps parmi les premières manifestations des âges nouveaux dont les nouvelles conditions climatériques et autres ont amené leur disparition. Ne voyons-nous pas encore circuler des éléphants, des girafes, des rhinocéros, des hippopotames, et même combien d’hommes mal dégrossis du passé. Au lieu de nous acharner, par l’analyse, à ne voir le monde que cloisonné en des compartiments de notre fabrication, c’est-à-dire comme il n’est pas, pourquoi ne pas essayer, aussi, de l’envisager dans la simultanéité de ses synthèses, tel qu’il se manifeste positivement ?

On n’attend pas de moi un exposé, même sommaire, des classifications de la paléontologie. Elles seraient, pourtant, nécessaires à qui voudrait se rendre compte, aussi bien des relations organiques manifestées par l’étroit enchaînement des existences que par la rigoureuse correspondance des organes déterminants de l’être avec le milieu.

Les mouvements ordonnés des activités cosmiques (disons les évolutions), se déterminent dans l’interdépendance de l’être et du milieu par des correspondances d’échanges, jusqu’au stage suivant d’énergie continuée. L’atmosphère, les eaux, les sédiments, les existences végétales ou animales qui y apparaissent, décèlent l’enchaînement infrangible du protoplasma cellulaire à l’homme pensant. En quelque point que nous retienne l’aspect changeant des phénomènes, il faut que l’universelle cohérence des choses soit le premier fondement de toutes interprétations. La domination d’une volonté capricieuse à des fins qui ne peuvent s’accommoder de l’observation positive se voit scientifiquement éliminée. De même, nos relativités poussées à de prétendus ajustements d’absolu par l’adjonction imaginaire d’un principe immortel, (âme), qui a dû conjuguer follement un temps de non-existence avec une vie d’éternité.

L’enchaînement cosmique de tous les phénomènes du monde inorganique est aujourd’hui reconnu. Cependant, le passage du monde « minéral » au monde vivant, se heurtait, dans les primitifs entendements, à une si haute barrière d’incompréhension qu’on ne pouvait trouver d’autre issue que de les rapporter puérilement au caprice d’une toute-puissante personnalité. C’est que nos aïeux devaient interpréter de fortune, avant de pouvoir recourir aux épreuves de l’observation. À ce point d’une interprétation imaginative, il ne s’agit plus, aujourd’hui, que de savoir comment le thème primitif peut s’accommoder des constatations ultérieures dûment vérifiées.

Qu’est-ce donc, d’abord, que nous apportent les fossiles de la paléontologie, sinon la mise au point expérimentale des phénomènes d’animation vitale dans l’ensemble des mouvements cosmiques où se développent leurs coordinations ? Au lieu de l’apparition magique inscrite d’enthousiasme aux livres sacrés, une incalculable suite de siècles nous offre le spectacle authentique d’une succession d’organismes dont les évolutions se commandent, ce qui fait procéder le phénomène humain, en ses divers passages de vies coordonnées de stage en stage, jusqu’à l’homme philosophant de nos jours [20].

Ce nouvel aspect de l’univers, il sera besoin d’une longue gymnastique mentale pour que les réflexes des foules puissent s’y accoutumer. Peut-on donc contester que viennent s’offrir à nous, multipliés au delà de tout calcul, des vestiges, authentiquement liés, des existences disparues aussi bien que subsistantes ? Restes fossilisés d’innombrables séries vivantes, parmi lesquelles nous échappent encore des nombres incalculables de séries disparues, traces non équivoques d’universelles proliférations — multiplications démesurées de toutes les ruées de vies. Se reconnaître dans cette confusion d’apparence inextricable, demande un grand effort de méthode, soutenu d’une subtile puissance d’investigation. Léonard de Vinci, Bernard Palissy, Buffon, Cuvier, créateur de l’anatomie comparée et de la paléontologie, ont marqué leur place éminente dans cette œuvre de reconstitution — ce dernier magnifiquement, jusqu’au jour où il succomba dans le vain tapage d’une victoire purement académique sur Geoffroy Saint-Hilaire, à qui revient avec Lamarck et Darwin, la gloire d’avoir fait apparaître l’harmonie des processus d’adaptation évolutive [21] pressentie par Gœthe.

D’après cette loi, tous les êtres rangés sous les figures d’un même type d’organisation, les vertébrés par exemple, se trouvent disposés selon des conditions uniformément déterminées, par lesquelles tous les organes se commandent les uns les autres par l’interdépendance de leurs activités. Dans un squelette de poisson, d’oiseau ou de mammifère, crâne, colonne vertébrale, ou membres, Cuvier nous a fait voir que les formes les plus variées présenteront les mêmes éléments constitutifs diversement disposés. Du membre postérieur du reptile à celui du mammifère, vous retrouverez fémur, tibia, péroné, tarse, métatarse, doigts, entraînant, selon Cuvier, a une corrélation des formes aux termes de laquelle chaque sorte d’être pourrait, à la rigueur, être reconnue par chaque fragment de chacune de ses parties… Tout être organisé forme un ensemble, un système unique et clos [22] dont les parties se correspondent mutuellement et concourent à l’ensemble par une réaction réciproque d’activités. Aucunes de ces parties ne peuvent changer sans que les autres changent aussi, et, par conséquent, chacune d’elles, prise séparément, indique et domine toutes les autres. » Suit l’exemple des corrélations organiques chez un carnivore, dents, griffes, intestins, entraînant toutes dispositions musculaires et, par conséquent, osseuses, pour l’attaque ou la préhension. En conclusion : « La forme de la dent entraîne la forme du condyle, celle de l’omoplate, celle des ongles, tout comme l’équation d’une courbe entraîne toutes ses propriétés. »

On ne s’étonnera pas que la rigueur de cette formule ait parfois paru en défaut dans l’infinie complexité des actions organiques et de leurs réactions. « Cependant, remarque M. le professeur Boule [23], en la suivant, Cuvier a reconstitué exactement un certain nombre de vertébrés fossiles dont il ne connaissait que des débris » [24]. Ainsi comprise, la paléontologie a permis de suivre pas à pas les maîtresses évolutions organiques dans les caractères propres de chaque phase ou se manifestent les liens de leurs coordinations.

Chaque terrain a ses fossiles caractéristiques, permettant de déterminer le milieu dans lequel ces organismes ont vécu et les conditions du dépôt des couches où ils sont enclos. J’ai dit que l’ère primaire correspond au grand développement des crustacés trilobites ; l’ère secondaire, des ammonites, parmi les invertébrés, et des reptiles parmi les vertébrés ; l’ère tertiaire, des mammifères ; l’ère quaternaire, de l’homme redressé. D’un mot, M. Albert Gaudry a résumé les formules positives de la paléontologie, en montrant que par elle « l’histoire naturelle devient de l’histoire dans le sens propre du mot ».

Jusqu’où cette « généalogie » nous permet-elle de remonter ? C’est le secret des terrains archéens dont les plus profonds ne peuvent révéler les conditions nécessaires à l’apparition et au développement de la vie, tandis que les couches supérieures, dites cristallophyliennes, montrent du charbon à l’état de graphite, ce qui indique nettement des dépôts de matières organiques. La présence des fossiles n’y est plus contestée. Pour la durée des temps, tout ce qu’on en peut dire c’est que les formations archéennes, vu leur épaisseur, n’ont pas demandé une moindre durée que l’ensemble des terrains dits « fossilifères ». Ce n’est pas trop pour les premiers effets d’un tel engendrement.

L’étude des développements organiques (ne fût-ce que des principaux), au cours de chacune des grandes ères, ne peut aboutir qu’à l’universelle confirmation des vues d’enchaînement ci-dessus exposées. Si loin que l’investigation soit poussée, du détail ou de l’ensemble, on ne découvre que des corrélations d’interdépendance entre toutes activités des organismes et du milieu.

Les végétaux et les animaux du sédiment primitif (surtout dans le Cambrien) sont de l’ordre le plus sommaire. Les animaux tout près de la passivité végétale. D’infinies variations sur un même thème dont les éléments viendront bientôt à bout de course. Des poissons, avec des quadrupèdes amphibiens, inaugurent cependant le monde des vertébrés en des échelons de durée qu’on ne peut déterminer. La vertèbre du reptile et du batracien primaire est composée de plusieurs pièces qu’on verra plus tard se souder. Un certain protriton, dont le squelette nous a laissé des empreintes, montre un commencement de colonne vertébrale partiellement ossifiée. Les reptiles terrestres ne sont représentés que par des formes élémentaires. Point d’animaux à sang chaud.

À l’ensemble de ces activités se joignent les premiers développements de la vie secondaire. Pour en comprendre l’avènement, il faut se rappeler, avant tout, que ces classifications subjectives ne sont là que pour nos constatations de rapports, unique matière de notre connaissance. L’établissement d’équivalentes séries de phénomènes cosmiques à l’usage de nos représentations mentales est une procédure d’entendement qui fixe des schémas de déterminations positives, selon nos degrés de pénétration. Nous avons eu longtemps une soixantaine de terrains classés. J’ai dit qu’on n’en compte pas moins de cent quatorze aujourd’hui. États de solidifications qui se sont succédé sans arrêt, dont je me borne à retenir les quatre jalons principaux de la géologie auxquels s’adjoint l’archéen que nous commençons à subdiviser. Le monde n’est qu’un immense phénomène évolutif au cours duquel, comme le petit Poucet, nous jetons des cailloux pour reconnaître notre chemin.

Lors donc que je m’arrête à la succession des formes du primaire au secondaire, il faut bien confesser que si nous déterminons des dissemblances et des rapprochements, il nous en échappe nécessairement tant d’autres que c’est pure sottise de se plaindre de tel ou tel manquement. L’important est de posséder la direction. Pénétrerons-nous plus avant dans la profondeur des premières formations de la cellule et du plasma ? Il est possible. Comment et jusqu’où, qui le pourrait dire ? Nous sommes en voie de connaître : nous n’avons pas fini, nous ne finirons pas. J’ai dû commencer cette revue sommaire par les premiers organes dont nous avons trouvé la trace aux couches supérieures de l’archéen, pour monter, de degré en degré, aux développements du primaire que je suivrai, jusqu’aux témoignages du pithécanthrope de Java, et de l’homme de la Chapelle-aux-Saints qui se relie lui-même à Newton par les séries d’enchaînements d’une histoire où l’humanité tout entière est incluse.

Les végétaux et animaux de l’ère secondaire montrent un débordement d’activités organiques dans les grands cadres de l’ère primaire. Multiplication ou gigantisme disproportionnés. Impasses d’évolutions, issues de formations incohérentes, qui, par refrènements ou développements d’organismes, détermineront d’autres directions. Dans l’ordre végétal, les gymnospermes (graines nues) s’emparent des continents. Deux groupes de mollusques, les ammonites (dont nous connaissons plus de trois mille espèces) et les bélemnites caractérisent les terrains secondaires, comme les crustacés trilobites ont fait des primaires. Dans l’ordre des vertébrés, en qui se prépare une maîtrise d’avenir, de monstrueux reptiles peuvent indiquer comment s’imposeront les évolutions prochaines par l’extinction d’organismes mal adaptés aux ambiances nouvelles.

Les dispositions géographiques des continents et des mers n’ont pas cessé de changer. La température a décrû. Encore aujourd’hui, les tropiques gardent le témoignage d’une flore et d’une faune primitivement répandues Des organismes animaux, voisins des végétaux tout proches eux-mêmes des productions minérales, coraux, polypes, éponges, protozoaires, zoophytes, échinodermes, mollusques, etc., forment un monde dans les détails duquel on ne me demandera pas d’entrer. Innombrables sont les dispositions de défense, d’assimilation, d’agression, de reproduction. Il semble que toutes les formations possibles aient été successivement épuisées dans tous les enchaînements dont les mieux adaptés survivent, tandis que les autres ont disparu ou sont condamnés à disparaître.

Des crustacés vivants, voisins des types secondaires, ont été trouvés dans les grandes profondeurs des mers actuelles. Quelle attestation plus topique de l’infrangible enchaînement ? Les insectes se développent. Nous avons vu abeilles, fourmis, papillons, apparaître au terrain secondaire avec les plantes à fleurs sans lesquelles ils ne subsisteraient pas. Les poissons cuirassés disparaissent. Les poissons osseux en viennent à nous offrir des vertèbres complètement ossifiées. Les squales (requins, raies) ont gardé le squelette cartilagineux. Leurs dents, les aiguillons de leurs nageoires, demeurés dans les dépôts du terrain secondaire, attestent qu’ils ont passé là. M. Boule cite l’histoire significative d’une dent singulière, découverte dans notre trias, dont le porteur ne put être déterminé qu’au jour où on la rencontra dans la bouche d’un poisson d’Australie respirant à la fois par des branchies et par des poumons. Le vivant, déterminé par les vestiges de l’espèce disparue.

Le monde des reptiles secondaires pourrait nous retenir indéfiniment. Nous les avons trouvés de forme chétive vers la fin du primaire. Nous les rencontrons maintenant, soit de formes mixtes, soit de traits caractérisés, conduisant à des ressemblances avec les mammifères. Si l’on cherche des signes topiques d’évolutions entre-croisées, elles se découvrent ici authentiquement.

Pas plus sur les grands reptiles marins que sur les grands reptiles terrestres, je ne saurais m’étendre. À la curiosité du lecteur, le modeste, mais lucide manuel de M. Boule fournira toutes indications. L’icthyosaure, le plésiosaure des mers jurassiques sont généralement connus. « L’icthyosaure, écrit M. Boule, avait un corps et des vertèbres de poisson, un museau de dauphin, des dents de crocodile, une tête et un sternum de lézard, des pattes de cétacé. Sa longueur variait de 1 à 10 mètres… Avec ces mêmes pattes de cétacé, le plésiosaure avait une tête de lézard toute petite et un long cou semblable à celui d’un serpent. Certaines espèces ont près de 15 mètres de longueur ». Les mosasaures (20 mètres de longueur) étaient d’immenses lézards nageurs pourvus d’une redoutable mâchoire. On ne contestera pas que nous tenions ici des pièces décisives de l’organique enchaînement.

Après de si topiques témoignages, je n’ai point à m’aventurer dans le domaine extravagant des monstrueux reptiles terrestres, dont le fameux diplodocus est un assez beau spécimen. Point de développement cérébral. Des ressemblances de parties de squelettes avec les oiseaux. Les dinosauriens et les oiseaux auraient eu, nous dit-on, « des ancêtres communs » dont on trouvera peut-être un jour la trace dans les terrains primaires. Il y avait, en effet, des reptiles volants, dans l’ère secondaire. Ce sont les ptérodactyles. Ici doit-on placer le fameux archéoptéryx, moitié oiseau (muni de dents), moitié reptile. Il est important de noter que des caractères nettement reptiliens s’observent encore sur les embryons et les petits de certains oiseaux actuels. Dans le terrain crétacé, les oiseaux ne différaient guère des types de nos jours que parce que beaucoup avaient conservé les dents de l’archéoptéryx. De quelque côté qu’on les considère, les enchaînements des organismes en évolution se manifestent avec surabondance.

À l’heure même ou s’affirmait la domination des monstrueux reptiles, nous voyons apparaître de petits mammifères à sang chaud, commencement d’une grande histoire dans le cours de laquelle nos propres annales se sont insérées.

Avec l’ère tertiaire, ammonites, bélemnites, reptiles géants disparaissent. Les mammifères s’emparent des continents. La distribution des mers, le relief des parties émergées se rapprochent lentement de ce qu’ils sont aujourd’hui. La température continue de décroître, les climats se succèdent. De plus en plus l’ère quaternaire qui se caractérise par la survenue de l’homme, prend figure de notre ère moderne ou s’accomplissent les évolutions du prochain devenir. La disparition des énormes oiseaux de Madagascar et de la Nouvelle-Zélande date de notre dix-huitième siècle seulement. En une multiplicité de formes attestées par les débris du squelette, les mammifères apportent d’innombrables manifestations de ces enchaînements relevés avec tant de force par M. Albert Gaudry.

À côté des premiers mammifères du tertiaire, des types synthétiques se présentent en des formes préparatoires des mammifères actuels. Je renvoie à M. Boule pour des indications qui m’éloigneraient trop de mon sujet. Je citerai seulement le phenacodus, taille d’un loup, couronne dentaire formée de tubercules, membres réunissant les caractères du carnassier, du rhinocéros ou du cheval. Nous avons des séries de crânes de rhinocéros dont les caractères déterminants s’échelonnent selon les terrains où ils ont vécu, depuis le rhinocéros à fourrure du quaternaire de Sibérie, en passant par ceux du pliocène de France et d’Italie, du miocène supérieur de Grèce, du miocène inférieur d’Orléans, jusqu’a l’oligocène d’Auvergne.

Il faut bien s’arrêter encore à l’évolution si remarquable des chevaux ou solipèdes, que nous verrions apparaître de toutes pièces si leur formation était « indépendante », tandis que nous possédons une série de formes où se précisent successivement, dans le type général de structure des mammifères, les développements caractéristiques du solipède. Les remarquables spécimens du Muséum américain, complétés par ceux des galeries d’Europe, nous font voir « comment de petits animaux à cinq doigts ont pu grandir et devenir des animaux coureurs à un seul doigt, en même temps que leurs dentitions omnivores se transformaient peu à peu en dentitions herbivorés » [25]. Voyez dans le manuel de M. Boule la si remarquable série des types solipèdes qui se succèdent avec les terrains, en manifestant les caractères décisifs d’évolutions coordonnées. Pattes à cinq doigts dans l’éocène inférieur, réduits plus tard à quatre dans la patte antérieure. Trois doigts fonctionnent et un rudiment du cinquième dans le miocène inférieur Le doigt médian prédomine au miocène supérieur, tandis que les doigts latéraux ne touchent plus le sol. Enfin, au pliocène, les doigts latéraux ne sont plus que d’inutiles vestiges du passé. Analogue évolution du système dentaire et de toutes autres parties du squelette. Les savants américains croient pouvoir distinguer douze stades de ces transformations. Au vrai, le nombre en est probablement incalculable. En tout cas, la généalogie du cheval est aujourd’hui connue, au moins dans ses grands traits.

Mêmes témoignages des pachydermes, des ruminants. Les pattes des ruminants sont formées d’un canon, comme celles du cheval, mais chez eux le canon est formé de la soudure de deux os. Chez le fœtus, les deux os ne sont pas encore soudés. Les successives transformations des pattes ne sont pas moins clairement établies par le témoignage des pièces osseuses que chez les solipèdes. Le cheval serait issu de pachyderme aux doigts impairs, l’antilope et le cerf de pachydermes aux doigts pairs. Même histoire des proboscidiens, avec mêmes tableaux de transformations à l’appui. Inutile d’aller plus loin.

Dans les diversités du tertiaire sont apparus des lémuriens ou singes inférieurs, à dentition de pachyderme, puis les singes du miocène, conduisant, par les anthropoïdes, — chimpanzé, orang-outang, gorille, — aux vestiges du pithécanthrope encore insuffisamment caractérisé. Des gens très graves se demandent s’il faut classer la calotte crânienne du pliocène de Java parmi les anthropoïdes, ou dans quelque catégorie du genre Homo. Simple question de mots. Après les enchaînements constatés de la vie animale, il est vain de s’attarder à la recherche de cloisons verbales qui ne correspondent à aucun état de positivité. Le crâne pithécanthropique, de forme très surbaissée, a un volume intermédiaire entre celui des grands anthropoïdes et celui de l’extrême primitif humain de l’âge quaternaire. Les graphiques montrent plus de différence du crâne de Néanderthal (reconnu pour humain) à l’homme civilisé de nos jours que du chimpanzé au pithécanthrope javanais. Cela en dit assez.

M. Albert Gaudry n’a pas écrit moins de trois gros volumes sur les enchaînements du monde animal. Une science attentive en étendue comme en profondeur, servie par une remarquable acuité de vision, a permis a l’éminent observateur de pousser fort loin ses analyses. L’ouvrage est d’une importance capitale, moins par ses conclusions qui ne vont pas au delà des immédiates généralisations d’expérience [26], que par la fécondité des vues qu’il déroule à nos yeux. Cuvier, qui devait si malheureusement aboutir aux « Révolutions de la surface du globe terrestre » et aux « Créations séparées des espèces », demeurera toujours le génial fondateur de l’anatomie comparée et de la paléontologie par les admirables travaux qui lui ont permis de démontrer les rapports — rapprochements et différences organiques — entre des espèces voisines. Nous étions dès lors en chemin vers la découverte prochaine des enchaînements universels grâce auxquels, déclare M. Albert Gaudry, « l’histoire naturelle devient de l’histoire, au sens propre de ce mot, retrouvant les titres de généalogie d’une multitude d’êtres qui, autrefois, semblaient des enfants perdus » [27].

Cent quatorze zones de terrains correspondront à « autant de changements constatés dans le monde animal ». Mais nous sommes loin de compte. « Les grandes barricades d’autrefois entre les époques géologiques sont changées en de nombreuses petites barrières, et si, un jour, on distingue une multitude infinie de couches distinctes, les séparations seront encore bien plus affaiblies. » Nos classements géologiques et paléontologiques les plus positivement manifestés n’en seront pas moins, en effet, le produit de notre analyse subjective, tandis que les inévitables transitions des passages disent un phénomène généralisé de cloisonnements qui ne sont que des aspects divers de mouvements.

Les activités des faunes à travers les dispositions géologiques changeantes ont encore compliqué le problème où des savants sans peur cherchent à se reconnaître. À mesure qu’il pénètre dans la lente formation des terrains et les répartitions accidentées de leur faune, M. Albert Gaudry en vient bien vite à remarquer que « l’époque humaine est peu de chose dans l’océan des âges ». Il n’est que trop certain. Cela n’implique-t-il pas quelques conséquences ? Celle-ci, par exemple, que le passage de la vie elle-même ne soit, du point de vue cosmique, qu’un accident éphémère à peine discernable dans l’ensemble des choses.

Je n’ai pas à poursuivre dans le domaine sans fin des enchaînements de la paléontologie. Chacun peut s’y engager sous la ferme conduite de M. Albert Gaudry, dont la formule générale est celle-ci : « Chaque assise a vu apparaître des êtres qui la distinguent de l’assise précédente ; elle en a vu mourir d’autres qui la distinguent de l’assise suivante ; enfin plusieurs espèces se sont continuées, servant de lien entre les âges plus anciens et les âges plus récents. La force créatrice, ou modificatrice, [28] semble avoir été toujours en activité ». Après quoi, nous entrons dans l’étude des granules du vitellus et du sarcode qui va nous mener jusqu’aux profondeurs de toute vie organisée.

Résumant l’admirable labeur de sa vie, M. Albert Gaudry conclut sans hésiter : « Si je crois à la parenté de genres distincts, je crois aussi à celle d’animaux d’ordres distincts. En effet, je vois des ruminants et des solipèdes remplacer des pachydermes qui s’en rapprochent tellement que nul ne peut tracer la limite des pachydermes, des solipèdes et des ruminants… C’est déjà un curieux résultat de découvrir des parentés là où nous n’apercevions que des entités isolées les unes des autres… Il y a eu, dans l’évolution des êtres, beaucoup d’inégalité. De nos jours, à côté des ruminants les plus modifiés, tels que les gazelles on voit des ruminants qui ont peu dépassé le degré d’évolution des pachydermes. »

Sur les correspondances de subjectivité et d’objectivité qu’exprimnent nos classifications de genres, d’espèces, de familles, d’ordres, de classes, que sert-il de débattre ? Toutes interdépendances d’organes veulent toutes interdépendances de fonctions, et chaque existence évolue nécessairement sous des lois et dans des conditions conformes à celles de ses congénères. Nos classifications, interprétatives de ressemblances et de dissemblances coordonnées, ne font que marquer le point où des jalonnements de repères nous facilitent la compréhension d’un mouvement de passages On le voit assez par l’éternel changement de toutes classifications au fur et à mesure des découvertes nouvelles. N’en est-il pas ainsi dans le monde inorganique même ? Où en sont aujourd’hui tant de classements oubliés ? Il a suffi de montrer d’une irrésistible évidence que « les animaux de toute époque se rattachent à ceux qui les ont précédés, par des formes de passage. Il y a des liens étroits, non seulement entre les espèces d’un même genre, mais encore entre les genres d’une même famille, entre les familles d’un même ordre, entre les ordres d’une même classe, entre les classes d’un même embranchement… Les enchaînements ne sont pas moins évidents entre les groupes supérieurs des divers types d’organisation. » [29].

Les changements du monde animé, nécessairement, innombrables, se sont donc accomplis successivement, comme les autres, par un nombre immense de petites discontinuités d’apparences. Pour 100 espèces d’huîtres, actuellement vivantes, nous connaissons aujourd’hui plus de 600 espèces fossiles. Des ordres entiers, parfois même des classes, ont pris place en pleine lumière. La multiplication des cadres zoologiques ne fait que s’accroître indéfiniment, et la partie des terrains sédimentaires présentement fouillée est insignifiante en comparaison de celle qui reste à explorer. Les mollusques ammonites nous offrent un mélange de traits où se caractérisent les mollusques voisins. Même cas des vertébrés. Dans la classe des poissons, les squales, les ganoïdes, les poissons osseux, nous offrent actuellement des caractères distinctifs où l’on ne peut se méprendre. Il n’en était pas de même autrefois. Squales primitifs et ganoïdes avaient des traits de ressemblance. À ce point que, dans l’ère secondaire, il n’est pas toujours facile de les distinguer. De même pour les batraciens et les reptiles. De même encore pour les reptiles et les oiseaux. Certains animaux du trias nous montrent des transitions des reptiles aux mammifères. Le champ de ces passages ne sera jamais épuisé. « L’histoire des solipèdes, des ruminants, des proboscidiens, remarque M. Boule, nous montre, comment on peut rattacher, par toute une série de formes intermédiaires, les beaux types actuels à de lointains ancêtres, petits, chétifs et peu différenciés. »

Ces changements, qui ne peuvent être de hasard, puisque nous ne rencontrons ni hasard ni caprice dans les phénomènes, relèvent des mouvements d’une cohérence ordonnée. C’est la loi dite d’évolution, c’est-à-dire la séquence des différenciations successives, selon les directions des moindres résistances. Transformation de l’ambiance, transformation des organismes qui doivent s’y adapter.

Ce progrès est d’une hiérarchie d’adaptations organiques. Les moyens de préhension, de locomotion, vont s’achevant selon des dispositions nouvelles, toujours plus différenciées, et nos évolutions de sensibilité amènent des réactions sensorielles de plus en plus affinées, avec les associations mentales qui en sont la conséquence inévitable. Le monde se développe, disons-nous, en des achèvements de beautés subjectives, interprétations d’harmonies cosmiques aux passages desquelles accède notre émotivité. Les successions de nos formes d’entendement pourraient nous donner droit, quelque jour, à une paléontologie de l’intelligence. Nous n’aurions besoin, pour cela, que d’un temps qui ne nous sera peut-être pas accordé.

Commençons dès aujourd’hui en constatant qu’un primitif état d’obscure mentalité apparaît aux âges tertiaires où le dinosaurien, stupide, nous montre, en son crâne postérieur, un encéphale moins développé que la moelle épinière ; En somme, le monde vivant de nos jours n’est qu’une succession infrangible des développements du monde fossile dont nous sommes la manifestation continuée. Tous ces mondes divers ne sont qu’un, « comme un individu à ses différents âges » [30], dont les phases d’existence remontent aux plus anciens temps de la géologie, « alors que la vie ne s’était pas encore manifestée et que les enchaînements du monde inorganique préparaient ceux du monde vivant. »

Le moment est venu, en effet, de reconnaître qu’il y a, non pas deux lois différentes ou même contradictoires, l’une du monde minéral et l’autre du monde organique, mais de simples classements subjectifs des manifestations cosmiques en des successions de sensibilités. Nous découvrons le monde par les ressources de notre observation positive, et tel que nous le pouvons connaître, nous ne saurions faire autrement que de nous y insérer positivement selon les indications les plus claires de la paléontologie. Cette connaissance est de rapports, de rapports mouvants, avons-nous dit. Nous pouvons désormais tenir pour assuré que ces rapports sont d’une inflexible détermination d’enchaînements auxquels notre aberration fut de vouloir nous soustraire par le moyen d’une métaphysique d’entités verbales, en attendant le jour de l’expérience vérifiée.


Tableaux de paléontologie. « Le miracle ».


Il n’est pas de spectacle plus émouvant que celui du monde animé, au cours des âgés géologiques. Dans d’incomparables diversités, nous voyons se succéder des pullulements vertigineux de faune et de flore qui répandent des extravagances de vie parmi des continents et des mers dans les étreintes des fureurs élémentaires. La végétation tropicale nous en laisse des tableaux atténués. Qu’est cela auprès de la forêt carbonifère ? L’éléphant, le rhinocéros, le tapir, le chameau, la girafe, l’hippopotame, la baleine et tant d’autres nous sont demeurés comme frappants témoignages d’un superflu de vies prodiguées. Qu’est-ce donc auprès des monstres supérieurs, dinosaure, diplodocus, etc., qui s’étaient emparés de la planète et la faisaient gémir sous le poids de leur énormité ? Qu’est-ce encore auprès de ces créatures inattendues qui, participant d’organisations incohérentes, nous montrent sur le fait les divergences des transformations originelles. L’archéoptéryx, l’icthyosaure, le plésiosaure, le mosasaure ? Un monde sans paroles, dont la présence suffit à poser toutes questions en attendant que l’évolution amène, un jour, la descendance du timide pithécanthrope à des réponses d’observation.

Car il faut qu’il y ait un sens à toutes ces analogies, à toutes ces similitudes, à toutes ces coordinations d’organes différenciés qui veulent des interprétations systématisées. Et cette mise en valeurs des documents de l’archéologie fossile, c’est l’organisme de sensibilité, dit de conscience humaine, qui permettra, par une patiente étude, de la déterminer. Puisqu’une heureuse fortune a permis que des archives d’une si prodigieuse histoire nous fussent conservées ; nous ne pourrions, sans souscrire à notre irréparable déchéance, omettre d’interroger ces « grands ossements » autrement suggestifs que ceux où s’enflammait l’admiration du laboureur virgilien. Par eux nous pouvons reconstituer les annales de la merveilleuse aventure des vies d’hier, dans les engrenages de la vie présente préparant la vie de demain.

Au cours des siècles historiques, nous avons foulé dans l’indifférence ces sédiments chargés de toutes les empreintes d’un monde évanoui, l’œil tendu vers l’illusion de la voûte bleue, quand la clef du mystère de nous-mêmes et du monde était ensevelie sous nos pieds. En vain parlaient très haut les débris authentiques des existences disparues, et la boue même des empreintes où la bête, en passant, avait laissé sa marque [31]. Aujourd’hui, nous en sommes à rencontrer, au sol d’une caverne, les moulages d’ischions humains, de talons, révélant nos primitifs ancêtres assis sur la glaise pour quelque délibération d’empirisme ou de magie. Les outils de silex, les peintures, les modelages sont là sous nos yeux. On avait regardé sans vouloir rien connaître, rien comprendre, puisqu’il suffisait de rêver, c’est-à-dire de faire le monde à sa guise, au lieu de rechercher objectivement ce qu’il a été, ce qu’il est. Combien plus simple de voir dans les fossiles des « jeux de la nature », de conspuer Boucher de Perthes avec ses haches de pierre, et de métaphysiquer !

Des anciens, cependant, avaient pressenti l’évidence. M. Boule rapporte fort à propos ces paroles attribuées par Ovide à Pythagore : « Rien ne périt dans ce vaste univers, mais tout varie et change de figure… Rien ne dure longtemps sous la même apparence. Ce qui fut un terrain solide est devenu une mer… Des terres sont sorties des eaux et des coquilles marines ont été trouvées gisant loin de la mer. » Plus efficace encore que les bûchers de l’Église, le silence des foules allait faire justice de ces vues « téméraires ». Il faudra près de deux mille ans pour que Léonard de Vinci, Bernard Palissy, viennent interrompre la prescription par des vues de génie auxquelles Voltaire apportera le secours de sa raillerie, en proposant d’admettre que les coquillages trouvés sur les montagnes proviennent de pèlerins qui avaient secoué là leurs manteaux traditionnellement chargés de cette parure. Ne voit-on pas à plein, ici, la suprême contradiction de notre perpétuel besoin de connaître, et de l’obstination du rêve contre la connaissance ?

Enfin, Cuvier allait faire entendre les paroles attendues. S’emparant de ce que Geoffroy Saint-Hilaire avait dit de l’unité des dispositions organiques qui pouvaient suggérer une apparence de plan, de type, dans la succession des organisations similaires, il reconnut que les squelettes de poissons, d’oiseaux, de reptiles, de mammifères, se trouvent tous composés du crâne, de la colonne vertébrale, des membres, etc., chacune de ces parties étant elle-même composée chez tous individus de parties analogues, dans une interdépendance clairement manifestée. Un membre postérieur de reptile ou de mammifère, toujours composé d’un premier os (le fémur), de deux autres (le tibia et le péroné), d’un tarse, d’un métatarse et de doigts. Vue hardiment formulée par le principe d’une « corrélation des formes, d’où chaque sorte d’êtres pourrait être reconnue à chaque fragment de chacune de ses parties. »

… « Si les intestins d’un animal sont organisés de manière à ne digérer que de la chair et de la chair récente, il faut aussi que ses mâchoires soient construites pour dévorer une proie, ses griffes pour la saisir et la déchirer, ses dents pour la couper et la diviser, le système entier de ses organes du mouvement pour la poursuivre et pour l’atteindre, ses organes des sens pour l’apercevoir de loin, etc… La forme de la dent entraîne la forme du condyle, celle de l’omoplate, celle des ongles, tout comme l’équation d’une courbe entraîne toutes ses propriétés… Toutes les fois qu’on a seulement une extrémité d’os bien conservée, on peut… par la comparaison effective, déterminer toutes ces choses aussi sûrement que si l’on possédait l’animal tout entier » [32]. Il n’importe guère que Cuvier ait exprimé la loi d’enchaînements en des termes de finalité. Les corrélations des organes et de leur fonctionnement devaient être déterminées avant qu’on en pût aborder une synthèse d’observation positive.

J’ai dit que chaque terrain a ses fossiles caractéristiques qui permettent de reconnaître les conditions de dépôt. Nous voyons donc avec sûreté les premières formations végétales et animales, s’emparer progressivement du globe terrestre depuis les cryptogames, les protozoaires, en une multitude innombrable, jusqu’à l’homme, de palier en palier. C’est un événement un peu plus vaste et plus chargé de significations, de suggestions, que nos stériles annales de conquérants batailleurs ou la lanterne magique de notre traditionnelle « création ». Puisque la durée des ères zoologiques procède en décroissant à mesure qu’on s’approche de la surface du sol, et que la profondeur des terrains archéens est au moins égale à l’ensemble des terrains fossilifères, il a donc fallu plus de temps pour arriver des premiers sédiments au début de l’ère primaire, que de l’ère primaire jusqu’à nous. J’ai déjà remarqué que les premières installations de la vie ne sont pas réservées aux plus anciens dépôts des terrains primaires. Le peu de consistance des formes primitives, l’intervention des roches éruptives, les contractions de la surface terrestre, avec ses plissements, ne pouvaient que se prêter fort mal à la tranquillité des fossilisations. Il n’en est pas moins vrai qu’on rencontre des couches carbonifères jusque dans les dépôts archéens, où l’on a même trouvé des empreintes de protozoaires.

À quelque moment que se soit manifestée la présence d’un organisme de vie dans des conditions qui nous échappent encore, peut-on dire qu’il y ait un plus grand « saut » d’un plasma cristallifère au plasma organique, producteur de la cellule, que du milieu chimique à la formation cristalline ? D’abord, il n’y a pas de « saut » dans la nature [33], malgré la théorie même des quanta qui s’enchaînent rigoureusement l’un à l’autre pour de communes distributions d’énergie. Nous ne voyons que des enchaînements de passages. Et quand nous tenons ferme la chaîne indestructible du protozoaire à l’homme pensant, le passage est d’un assez bel élan pour que nous ne chicanions pas, au nom d’une biologie métaphysiquée, le simple glissement évolutif du plasma minéral au plasma organique producteur de toute vie organisée. Le cristal, lui aussi, est d’une organisation. Comme la cellule, il se régénère. Il est proprement un individu, ni plus ni moins merveilleux que l’élément histologique.

Puisque nous ne découvrons de toutes parts que d’irrépressibles écoulements de phénomènes enchaînés, pourquoi nous émerveiller spécialement d’un passage déterminé dont l’embarras particulier est d’un retardement dans nos moyens de connaître ? Selon l’état de la connaissance tout sera « miracle », ou non, des évolutions élémentaires. La science n’est que de « miracles » en lesquels se rejoignent l’antécédent et le conséquent.

En résumé, de l’interprétation théologique du monde à l’observation positive, la différence maîtresse est que la connaissance expérimentale se trouve en accord avec toutes les manifestations des phénomènes, tandis que la transposition imaginative se voit, à tout moment, contredite par les résultats de l’observation. Point de place ici pour le surnaturel. Ce mot n’a pas de sens aux champs de l’objectivité.

Pour expliquer l’apparition de la vie, une métaphysique, d’apparence positive, avait inventé le terme le plus impropre, en parlant d’une « génération spontanée ». Puisqu’il n’y a dans le monde qu’une loi de causalité, la génération du plasma de la cellule circonscrit d’une membrane, au travers de laquelle s’établissent tous échanges d’assimilation, ne procède pas plus spontanément d’elle-même que le cristal ne peut venir de soi hors du phénomène antérieur qui l’a commandé. Nous voyons que les mers primaires ont mécaniquement déposé des sédiments où les affinités chimiques se sont exercées. Nous voyons que les affinités biologiques ont fonctionné à leur tour dans les milieux ainsi produits, et nous voyons enfin que tout cet enchaînement de chimie et de biologie est d’un engrenage dont aucune partie ne peut être rompue.

Des études plus approfondies nous conduisent déjà à considérer comme purement subjective la distinction entre « l’état inorganique » et « l’état organique ». Jusqu’ici, certaines propriétés semblaient le privilège de la matière vivante. La cellule est notamment susceptible d’extraire du milieu ambiant les éléments nécessaires à sa nutrition en vue de synthèses qui font l’admiration de nos laboratoires. Rien d’analogue dans le règne inorganique, où le cristal, pour grossir, doit trouver directement dans l’eau-mère, la substance qui le constitue. C’est sur les passages de l’un à l’autre phénomène que notre recherche devra s’exercer. Pour ce qui est de l’apparition de la membrane cellulaire on peut se reporter aux indications de l’expérience qui consiste à mettre dans une solution de silicate de soude un petit cristal d’un sel métallique. Ce dernier ne tarde pas à se recouvrir d’une paroi semi-perméable de silicate métallique et, par suite des phénomènes d’osmose, on le voit croître, bourgeonner et réparer ses blessures. On reconnaît ainsi que le système inorganique peut manifester certaines propriétés qui semblaient spécifiques de la matière organisée. D’autres expériences de cette sorte pourraient être invoquées.

C’est le terme entitaire de « vie » qui a suscité dans notre entendement le phénomène imaginatif de dénominations purement subjectives pour l’exprimer. La métaphysique, permanente créatrice d’entités, se présente, avec son « principe vital », comme avec son principe « divin », pour tout expliquer. Arbitraire substitution du « surnaturel » (mot qui n’est qu’un aveu d’ignorance) à la nature positive des choses. Il nous faut un « Dieu » parce qu’il y a des phénomènes d’une évolution caractérisée par le mot de « vie », qui nous paraît sans explication, et que nous nous contenterons de mots jusqu’à l’observation des faits.

Aussi, ne fut-ce pas beaucoup moins qu’un crime de chercher l’origine de la vie dans les évolutions élémentaires. Sur le mouvement de la terre, l’Église a pu se démentir sans trop de dommages. Mais renoncer à détenir le secret de l’origine de la vie ne serait pas moins, pour elle, que de souscrire à l’abdication de la Divinité. L’exemple de Descartes, gardant secrètes et modifiant plus tard les pages où il avait pris parti pour Copernic, fait assez nettement voir les effets de cette sinistre disposition d’esprit à arrêter, à fausser les progrès de notre connaissance. Pascal lui-même n’a-t-il pas modifié secrètement un texte trop copernicien ?

Délivrés de ces terreurs, nous pouvons aujourd’hui nous consacrer, d’une résolution tranquille, au plein labeur de l’observation contrôlée. Mais les déviations ataviques du passé nous disposent-elles donc d’emblée à accepter les interprétations de positivité ? Est-il surprenant qu’à l’éternelle continuité des phénomènes notre tendance héréditaire soit d’opposer des classements verbaux, d’ailleurs nécessaires pour la compréhension des mouvements de rapports, au risque d’une survivance d’entités métaphysiques barrant la route à toute synthèse d’observation positive ?

C’est le danger des analyses de disséquer, de couper, pour nous donner à recoudre, sous l’empire d’un état d’esprit faussement incliné. Quand nous en venons aux essais de synthèses, nous n’avons plus devant nous que des fragments dissociés d’enchaînements cosmiques prompts à s’ajuster par des vues imaginaires de « révolutions créatrices », comme dit Cuvier. La plupart de ceux qui passent outre aux grossiers « miracles » des cosmogonies n’osent se refuser aux « miracles » du vitalisme qui livre passage au courant des explications métaphysiquées.

Il n’y a pas de raisons pour ne pas fractionner le « miracle » total de la « création » en une succession continue de « sous-miracles ». La plupart des hommes de notre temps prennent grand soin d’ailleurs de ne pas scruter de trop près leur propre « opinion » sur le miracle du jour. Le doute, qui pourrait trop vite se renforcer, serait un commencement d’aveu. Aussi, « le miracle » des temps modernes, produit d’un état psychique ancestral, continue-t-il de s’étaler. La Sainte-Épine de Pascal et les baignades de Lourdes en sont d’assez notables manifestations. Demandez-vous si c’est « le miracle » qui fait le miraculé, ou le miraculé qui fait inconsciemment le « miracle ». Quelle que soit la réponse, il est trop certain que nombre de gens tiennent encore « le miracle » pour un fait d’une valeur égale à tout résultat d’expérience sans s’embarrasser, bien entendu, de le démontrer [34]. Il y faut, sans doute, beaucoup de bonne volonté. C’est le fonds qui manque le moins.

« Le miracle », comme on sait, n’est rien de moins que le renversement des lois du monde aux fins de manifester l’intervention de la Toute-Puissance même qui les a, dit-on, instituées. C’est ce que signifie apparemment le fait miraculeux du Bouddha et du Christ marchant sur les eaux. Aux ruines bouddhistes de Sanchi, dans l’Inde, on peut voir un bas-relief nous montrant une marche d’escalier flottant sur la mer. C’est la traduction du miracle en un pays où il n’était pas permis de figurer l’image du Sauveur divinisé. La suggestion de ce spectacle, c’est que la puissance qui a fait l’ordre actuel peut faire, pour nous surprendre, un autre ordre instantanément. L’ordre établi fut un « miracle ». Non moins « miraculeuse » sera sa subversion.

N’apercevez-vous pas à quel point vous rabaissez votre Divinité, immuable par définition, au rang des incohérences de l’homme changeant ? Votre prétention est de nous découvrir une suprême Providence, et comme vous ne la pouvez concevoir qu’anthropomorphiquement, vous n’arrivez à la construire qu’à la mesure de vos propres imperfections. Faut-il donc vous apprendre qu’il ne devrait y avoir divinement qu’une volonté de permanence, hors d’un changement qui témoignerait d’insuffisantes prévisions. Vous changez, vous, parce que vous ne sauriez tout prévoir. Lui, qui voit et prévoit tout en même temps, veut tout de la même volonté en même temps, et ne peut changer l’état de choses établi par lui même sans s’accuser d’imprévoyance. N’est-ce donc pas pour cela, précisément, que vous me demandez d’admirer l’ordre du monde correspondant à tous besoins ? Si c’est le Créateur lui-même qui s’avise de moyens complémentaires en vue de fins humaines, il faut donc que cette correspondance ait disparu. Quel embarras !

En revanche, tout s’éclaircit sans aucune peine s’il s’agit tout simplement d’un reste des plus antiques conceptions de l’homme primitif créant des Dieux de conditions humaines, et nous léguant un héritage d’insuffisances mentales aveuglément accepté. Ainsi, arriva-t-il que le miracle total de la création du monde, selon Moïse, eut besoin, selon Cuvier, d’être complété par les sous-miracles de créations séparées des espèces où la Toute-Puissance intervenait, à notre appel, pour des interprétations de découvertes que la création en bloc ne venait pas à bout d’expliquer.

Matière minérale et substance vivante, quoi de plus distinct ? dira la commune voix. Il s’agit d’autre chose que d’une appréciation d’apparences. Est-il bien sûr qu’il y ait une phénoménologie plus différente du protoplasma cristallifère à l’amibe que du microbe à l’organisme humain ? Sans doute, le microbe, comme l’organisme humain, est doué de vie, au même titre que Pasteur en personne, mais le miracle est-il plus grand de passer de l’un à l’autre, que de franchir le pas du complexe sédimentaire au protoplasma organique ? Qui a construit de toutes pièces « le miracle » de la « Création » sera tenu de l’invoquer a toute rencontre des phénomènes. Pourquoi donc le mettre particulièrement en cause au seuil de la vie, comme si cristal, micelles, ou cellules, n’apportaient pas d’identiques témoignages des mêmes synergies ?

Astronomie, géologie, biologie sont des dénominations d’un ensemble cohérent des phénomènes qui nous montrent de toutes parts d’authentiques relais au cours des transformations de tous moments. Le vulgaire des intelligences tient l’idée de l’évolution pour ennemie, simplement parce que l’orgueil puéril des « créatures » se trouve plus flatté de descendre d’un Dieu que du pithécanthrope de java. Toujours le même besoin d’accommoder l’univers à nos fantaisies. N’en finirons-nous pas avec ces enfantillages ? Un seul moyen s’offre à nous de comprendre le monde et nous-mêmes avec lui. Observer.

Nos savants, silencieux, poursuivent la grande œuvre. Ils nous apportent, aujourd’hui, des apothéoses d’activités mondiales qui font singulièrement pâlir tous les récits de l’Orient. Qui donc, sans rhétoriquer, nous dira les spectacles des choses, pour élever nos sensations du monde et de nous-mêmes jusqu’aux sommets des émotions que les magnificences de l’univers sont dignes d’inspirer ? Suprême grandeur de l’homme : se montrer digne, enfin, de contempler la Toute-Puissance, la Toute-Puissance positive, réalisée dans l’infini des éléments cosmiques, maîtres de l’espace et du temps, par des évolutions de cycles dont le devenir échappe à notre imagination. Et, pour tout couronner, l’évolution de conscience qui, en des gradations de sensibilités, soumet l’univers sans bornes, avec ces ouragans de feux, au drame inexprimable de la connaissance passagère du monde accrue de l’émotivité de l’homme pensant.


Sentir et réagir en relations, c’est la vie de tout élément.


Il reste la détermination de la vie. Un assez vaste problème où se sont épuisées les plus belles intelligences pour n’avoir abordé les phénomènes du monde que par la soi-disant « explication » d’inexplicables entités.

Expliquer la vie par le « principe vital » par « l’élan vital », n’est-ce pas tout simplement dire : « la vie c’est la vie » ? Multipliez ce phénomène mental à l’infini du jeu de nos facultés abstractives, et vous aurez, avant le choc d’observation à venir, le jaillissement d’un monde subjectif de métaphysique effrénée — autoritaire substitution d’un vertige de signes sans représentations de positivité. Le phénomène prétendu de « la vie en soi », quel est-il ? Qui l’a jamais vu, reconnu, déterminé ? Comment l’aurait-on pu, puisqu’il n’est que l’expression vocale d’une généralisation d’absolu dont la seule condition est de n’être pas conditionné.

Des lacunes de connaissance positive, comment n’en trouverions-nous pas, de toutes parts, dans les rapports de nos relativités subjectives avec l’inconcevable infini ? Il y a le phénomène tangible à saisir. Il y a les interprétations à ordonner. Voulez-vous que nous trouvions, de chance, dans quelque sédiment archéen des moulages de cellules ou de plasmas hasardeusement fixés ? Déjà l’on croit y avoir aperçu des formes et même des mouvements de protozoaires ? Il est bon de se rappeler que le soleil qui présida à ces transformations n’est plus celui dont nous pouvons présentement disposer. Autres activités, autres effets. Pasteur veut que les conditions actuelles du soleil ne nous permettent pas d’assister aux passages de la formation cellulaire. Cela ne veut pas dire que nous ne puissions un jour suppléer aux insuffisances du soleil actuel, succédant aux états de soleils antérieurs encore représentés dans le ciel par des étoiles diversement colorées. La formation du premier cristal n’est ni plus ni moins « miraculeuse » que de la première cellule dans le débordement des proliférations.

L’état colloïdal, avec ses groupements de micelles (agrégats de molécules), avec son plasma minéral tout voisin du plasma organique, en attendant la cellule qui se segmentera pour la fécondation, nous montre des formations de vie moléculaire, comme le cristal lui-même nous décèle un effort « inorganique » d’organisation [35].

La vie étant d’actions de sensibilité suivies de réactions correspondantes, comment la sensibilité a-t-elle pu naître d’un monde « indifférent » ? Y a-t-il donc un état élémentaire qui se puisse caractériser par le mot d’indifférence, tandis qu’un autre serait seul à manifester des réactions de sensibilité ? Comment passer de l’un à l’autre ? À voir simplement les choses comme elles se présentent, nous découvrons, de prime abord, des réactions de sensibilité dans des corps doués d’organes, en contraste avec des masses dites « inorganiques », où tout ressaut de sensibilité nous avait échappé jusqu’ici. Cela suffit-il donc pour installer une cloison imperméable entre des phénomènes irrésistiblement coordonnés, en nous fondant sur la seule apparence d’une sensibilité organique dans un cas, et d’une insensibilité minérale dans l’autre ?

Un corps indifférent à ce qui l’entoure, c’est-à-dire sans réactions aux actions du dehors, depuis l’atome prochain jusqu’à l’astre reculé, cela ne se rencontre pas. Cherchez, et dites si toutes les observations que vous pourrez faire, vous montrent jamais autre chose qu’assauts d’énergies entre-croisées, associées ou réfléchies. Tout l’univers de Newton ne nous montre que des astres sensibles aux actions et réactions des uns sur les autres, sans qu’aucun puisse jamais se déféndre des sensibilités de la gravitation. De notre terre jusqu’à la dernière étoile visible et au delà, toutes les énergies mondiales se heurtent éternellement pour se pénétrer, se dévier ou se répercuter. Il n’y a qu’une chose qui ne se puisse découvrir, c’est un corps insensible aux phénoménologies de l’énergie universelle diversement manifestée. Périsse la sensibilité universelle, et le monde croule du même coup. L’indifférence ne peut rien représenter qu’un verbalisme d’hypothèse sans correspondance d’objectivité. Il n’y a donc pas lieu d’opposer à ce néant imaginaire la miraculeuse superposition d’une sensibilité métaphysique qui serait l’exclusif apanage de la vie organisée.

Nous observons simplement dans l’univers des formes et des degrés de réactions sensibles en proportion des activités qui les mettent en œuvre. Au contact de ma main, une barre de fer réagit électriquement Quelle autre preuve faut-il de sa sensibilité particulière ? Quelle plus claire manifestation de l’état sensible du monde dit insensible, que les phénomènes de la gravitation ou se révèlent, en pleine lumière et dans un état de violence incomparable, les réactions motrices de tous les astres, visibles ou invisibles selon des cycles qui aboutissent aux plus grandioses manifestations d’une éternelle sensibilité ? Mieux encore, les cycles planétaires, dérivés des cycles stellaires, montrent la sensibilité cosmique dont ils sont le produit en pleine correspondance d’activités avec l’électron, du plus grand au plus petit. De même avons-nous observé que complexes inorganiques et organiques ne cessent de se manifester en toutes compositions de communes énergies. La cellule est un individu, d’une autre complexité que le cristal. Cependant, les réactions de sensibilité auxquelles il se trouve soumis n’en attestent pas moins un état d’activité par les composantes desquelles il est déterminé. Ainsi pour la cellule et son plasma.

Quand nous arrivons au neurone, les caractères de différenciations ne peuvent que s’accuser d’une façon plus précise pour des achèvements d’autres complexités. Série évolutive du complexe organique, le neurone, organe de résonnance où se systématisent des sensibilités diffuses pour des réactions synthétiques, n’est qu’un commutateur. Il suffit qu’il manifeste les correspondances du dehors et du dedans — tel le diapason — pour qu’il en réalise les mouvements. Par lui, les sensations de plaisir ou de douleur (obtuses ou aiguës) se répandent en des vibrations spasmodiques diversement graduées. Sensibilités physiques et morales ne peuvent évoquer qu’accords ou discordances entre le monde extérieur et les surfaces organiques d’une sensibilité particulière ou généralisée. Avec la qualité des composantes s’atteste la valeur d’un équilibre ou d’un déséquilibre de personnalité.

De la naissance à la mort, c’est la rencontre des correspondances de l’être et de l’ambiance qui fait les déterminations de notre vie. Depuis la segmentation de l’ovule jusqu’à la naissance, déjà le monde retentit en nous par des compositions d’évolutions héréditaires dont la complexité se déroule selon des lignes directrices qui se peuvent repérer. Peut-on vraiment régler efficacement les déterminations de la vie hors des jalonnements de l’observation positive ? Les mots, fixant des figures d’idées, s’offrent pour exprimer nos sensations de connaissance, au risque d’interprétations faussées. Et tandis que les puissants ouvriers de l’assimilation se présentent pour nous remettre au droit chemin, un peuple de métaphysiciens prétend encore nous vouer à l’idolâtrie d’entités purement verbales, dont la seule vertu est de ne répondre à aucun de nos états de sensibilité.

Instituer gratuitement nos activités sensorielles en figures d’existences particulières, c’est offrir une explication qui aurait besoin, d’abord, d’être expliquée. Se présentent les miracles de l’abstraction réalisée. Tôt ou tard le masque tombe, le monde reste et l’entité s’évanouit. Aux lieu et place d’une fiction verbale, nous trouvons un complexe des réactions de l’énergie universelle en de permanentes activités dont la succession fait le monde — homme compris — tel qu’il est.

L’étoile, le soleil, la planète avec ses océans, ses gouffres, ses montagnes, avec ses pullulements de vies, sont des aspects du même événement, c’est-à-dire du même enchaînement de phénomènes qui se commandent sans arrêt et ne se peuvent rompre en aucun point, en aucun temps. Je suis Celui qui est, propose innocemment Jahveh. Je suis Ce qui est, manifeste le Cosmos en ses éclairs perceurs d’obscurités. Qu’est-ce donc qui distingue les deux formules ? Une attribution de personnalité dont la vérification d’expérience n’a jamais pu être fournie.

Pourquoi donc ne fut-ce pas moins qu’un crime de vouloir rapporter les phénomènes de vie organisée à l’enchaînement universel des phénomènes cosmiques ? Nos livres sacrés, de méconnaissance anthropocentrique, ont follement rapetissé l’univers aux proportions d’un jouet planétaire où deux créatures, sans état civil, auraient décidé, par étourderie, du malheureux destin de leur postérité. Qu’il ait été un âge où cela ait paru acceptable, il faut bien l’admettre. Mais lorsque, d’un déluge d’erreurs, nous avons pu sauver un catalogue de connaissances contrôlées, comme celles dont je viens de présenter sommairement quelques traits, n’est-ce pas folie de vouloir opposer des mythes de nescience millénaire, aux achèvements inébranlables de l’observation vérifiée ?

Les bûchers sont éteints. Échappés de la chambre de torture, nous pouvons aujourd’hui nous consacrer aux âpres labeurs de l’observation positive où nous ne nous heurtons plus qu’aux déformations ataviques du passé. L’inesthétique figure du pithécanthrope de Java détourne encore beaucoup de gens d’une inclination de famille. Si nos belles dames tenaient dans leur boudoir le pithécanthrope dernier modèle et l’homme de la Chapelle-aux-Saints, reconnu « ancestral », on ne sait trop auquel des deux pourrait aller, par mégarde, la grâce d’une partialité. L’un des premiers exemplaires d’humanité, nul ne saurait dire en quoi il pût être supérieur au pithécanthrope évolué [36]. Pourquoi refuser, de parti pris, la descendance d’un anthropoïde caractéristique en voie de s’humaniser, et accepter piteusement l’atavisme du bipède de la Chapelle-aux-Saints, non moins inesthétique, dont sentiments et pensées attendaient, probablement encore, des développements de langage au delà de l’onomatopée.

Entre deux interprétations du phénomène vital, pourquoi s’obstiner dans « le miracle », c’est-à-dire dans la subversion des liaisons d’expérience, quand tout, de l’observation nous convie à en suivre l’enchaînement ? À quel secret attrait de régression intellectuelle faut-il donc obéir pour chercher, aujourd’hui encore, l’explication de la vie dans la rupture des rapports de phénomènes à phénomènes, plutôt que dans la continuité de leur coordination ?

L’homme n’ayant pu installer, dans le gouvernement du monde, rien qu’une volonté humaine agrandie, il l’a faite à son image, c’est-à-dire de caprices, par coups d’autorité. Doctrinalement, il vous dira son Dieu immuable, parfait, et ce qu’il nous en montre sera de telles méprises que le premier acte de sa toute-puissance sera de manquer son œuvre de création par la défaillance de sa créature taillée sur le modèle qu’il a choisi. N’est-il pas temps de regarder le monde au lieu de l’imaginer ? Se confier aux réalités positives pour connaître. Déterminer les lois des choses pour s’y accommoder, au lieu de vouloir enfantinement accommoder le monde à nos misères par de magiques intercessions.

Tandis qu’à toute heure le « croyant » fatigue l’espace et le temps de ses plaintes pour obtenir le changement des lois cosmiques a son profit particulier, — ce qui ferait le chaos si chacun devait être entendu — le « savant » réalise un monde de plus somptueux accomplissements que ne l’avait pu construire le rêve déchaîné. L’homme cesse de demander le miracle : il le fait.

Ce « miracle » de positivité est que le monde est d’ondes qui se croisent, se pénètrent ou se réfléchissent pour des compositions d’énergie. Des ondes, qui se réfléchissent en des points de rencontre, déterminent nos complexes de sensibilité, en un état de résonnance, dit de conscience, qui fait le « connaitre », c’est-à-dire l’unisson du dehors et du dedans.

Le monde est une composition d’énergies. Au même titre que l’énergie physiqne ou chimique, l’énergie biologique commande nos déterminations. Encore physique, chimie, biologie ne sont-elles que des classements de notre subjectivité pour tenir à portée de nos inductions tous phénomènes cosmiques inextricablement confondus.

Nous ne connaissons pas beaucoup plus des conditions dans lesquelles, au complexe d’organisation minérale, succéda le complexe d’organisation biologique, sous l’activité d’un soleil différent de celui d’aujourd’hui. Le problème fondamental demeure d’une course éternelle, de « phénomène » en « phénomène », au fil d’un enchaînement qui ne peut être rompu.

Nous dénommons « phénomène » le moment du Cosmos qui affecte le moment correspondant de notre sensibilité entre deux temps d’inconscience, c’est-à-dire d’une insuffisance de réaction. Le rapport d’un passage de nos ondes organiques aux vibrations sans arrêt de l’univers. En d’autres termes, le champ des ondes cosmiques ne se révèle à nous que par des répétitions de heurts sur notre table de réceptivité. Ainsi des jalonnements de sensations passagères nous imposent une interprétation de continuité, comme des alignements de réverbères nous donnent l’impression d’une ligne de feu ininterrompue. Par des intervalles de sensations dus aux cadences d’un potentiel de sensibilité, notre connaissance se fait d’une succession de chocs dont nous cherchons à déterminer les rapports — ce qui constitue, pour nous, l’ultime objectivité des éléments. Je ne puis m’empêcher de constater que nous rejoignons ainsi la théorie de la distribution de l’énergie par quanta, limite ultime jusqu’à nouvel ordre, de ce que nous pouvons dire des activités rassemblées sous la dénomination « Matière-Énergie ».

L’idée d’un bloc de continuité infinie qui se propose à notre esprit pour exprimer l’aspect de l’univers, se heurte à la contradiction de l’espace nécessaire au jeu des mouvements. Il nous faut une discontinuité pour des déplacements de rapports. C’est ici que l’hypothétique éther, avec l’élasticité dont il nous plaît de le doter à nos fins de compréhension subjective, se voit chargé de résoudre, et résout peut-être la difficulté.

On ne manquera pas de me dire, que pour clef de voûte de ma construction cosmique, je me contente d’un mot — ce qui est précisément la faute que j’impute aux métaphysiciens. Quelle différence, cependant, d’un terme d’absolu, d’où l’on fait dogmatiquement dériver l’univers, sans qu’aucune vérification ait jamais pu s’ensuivre, et de l’hypothèse d’une activité de rapports soumise chaque jour au contrôle de l’expérimentation. Qu’une autre hypothèse nous soit proposée, et nous nous attacherons à la vérifier, à son tour, au lieu de brûler vifs ceux qui l’auront formulée.

Quoi qu’il arrive, nous observons, dès à présent, que les réactions de la sensibilité inorganique et de la sensibilité organique ne manifestent entre elles que des différences de degrés. Le mot d’irritabilité ne change rien du phénomène. Le fait déterminant est la commune succession de phénoménologie dont le minéral et l’organe sont le théâtre, dès la mise en action de leur mode de sensibilité.

La première réponse d’une sensation organique est d’un effet correspondant de rétraction, de contractilité. Actions et réactions de tissus plus ou moins différenciés, dans les dépendances du milieu. Les mouvements de correspondance osmotique, par les filtrations de la membrane cellulaire qui différencie l’organe et l’ambiance, amèneront le phénomène dit de nutrition, c’est-à-dire d’assimilation et de désassimilation impliquant croissance et décroissance jusqu’à la reproduction. En leur diversité de formes, les moyens de la reproduction se ramènent toujours au principe de l’accroissement par segmentation, c’est-à-dire de la transmission héréditaire d’une nutrition continuée.

Le développement des causalités, dit « évolution », procède en accord avec tous complexes de relations élémentaires qui déjà permettent au cristal, comme à l’élément anatomique, de réparer ses blessures dans le sens d’une formation déterminée [37]. Rien de plus, rien de moins que le phénomène de l’universelle évolution d’un éternel devenir qui ne se peut disjoindre en aucune partie de ses enchaînements. Le prétendu « saut » d’un phénomène à l’autre n’atteste que notre insuffisante perception des passages. Acte soit donc donné à nos humbles, mais éminents, protozoaires d’une authentique généalogie qui ne le cède en rien aux titres orgueilleux de nos féodalités. Pas plus de place pour le surnaturel du phénomène vital, qu’en aucun autre point de l’enchaînement élémentaire. Vivre, c’est se mouvoir conformément aux lois du Cosmos.

Vivre, c’est sentir, retentir des phénomènes de résonnance qui enregistrent, en fulgurances d’éclair, des réactions d’ondes extérieures dans l’intimité du for intérieur organiquement déterminé. Avant d’en arriver aux complexes de sensations constitutives d’un état mental, il a bien fallu accepter, pour point de départ, les originelles mises en action de la sensibilité organique. Tout le reste s’ensuit. Puisque nos mots, d’imaginaire fixité, ne peuvent exprimer que des rapports de mouvements (unique objet de notre connaissance), quiconque veut se représenter la réalité des choses, doit s’alléger, avant tout, de la trompeuse illusion d’une stabilité, ou nous voudrait retenir l’apparente fixation d’un signe vocal pour la caractérisation de l’éternelle mobilité.

Le verbe, qui précise les déterminations du phénomène mental, tend à nous décevoir, et nous déçoit, en effet, au moment même où il nous éclaire, par l’insuffisance des rapports du signe et du phénomène signifié. Heureusement, si notre loi est de nous élancer d’abord au-devant de fantomatiques lumières, cette même loi veut aussi que nous nous montrions capables d’éprouver la consistance de formules imaginatives qui ne peuvent satisfaire l’ignorance qu’au risque de l’égarer. L’essor déréglé de nos envolées verbales est le premier stage d’un développement intellectuel dont les chances doivent demeurer ouvertes aux épreuves de tous redressements. Somptueuses constructions aériennes commencées par le faîte et continuées dans le dédain des fondations. Toute l’affaire est de savoir si nous devons reprendre l’œuvre par le roc ou la continuer dans les nuages.

Qu’est-ce qu’eût pensé un Grec, se demande M. Henri Poincaré, à qui l’on serait venu dire que la lumière rouge vibre quatre cents millions de millions de fois par seconde ? Il eût taxé son homme de folie, comme fait aujourd’hui le dogmatique de la « Révélation » quand on lui parle du transformisme et de l’évolution. Celui-ci est, cependant, moins excusable, puisqu’il ne peut contester que le soleil soit à 150 millions de kilomètres de la terre et que les distances des étoiles les plus rapprochées sont des centaines de mille fois plus grandes encore. Ce qui l’arrête, ce n’est pas la difficulté de comprendre, c’est l’embarras d’accommoder les données universelles de l’observation positive aux méconnaissances inscrites dans les formules de sa « Révélation » auxquelles, pour des raisons d’insuffisance mentale ou d’intérêt social, il ne veut pas renoncer.

« Les astres sont des laboratoires grandioses, des creusets gigantesques, comme aucun chimiste ne pourrait en rêver. Il y règne des températures qu’il nous est impossible de réaliser… La matière s’y montrera à nous sous mille états divers, depuis ces gaz raréfiés qui semblent former les nébuleuses, et qui s’illuminent de je ne sais quelle lueur d’origine mystérieuse, jusqu’aux étoiles incandescentes, et aux planètes si voisines et pourtant si différentes de nous [38]. »

C’est ici même que le grand drame de notre humanité s’engage, car il s’agit de choisir entre l’absolu d’une Révélation surhumaine et l’ingrat labeur humain pour de fragmentaires déterminations expérimentales de mouvements de rapports. Monstrueux avantage du révélateur offrant ce qu’il ne peut donner, sur le malheureux chercheur qui ne peut pas toujours répondre de fournir ce qu’il fait espérer.

Quoi ! Nous refuserions de nous rendre à l’évidence dogmatique de formules métaphysiquement souveraines, couronnées d’une contre-partie de récompenses et de châtiments éternels ? Et cela, pour nous confier aux douloureuses directions de vérités approximatives dont la révision n’aura pas de fin ? Est-ce donc là que nous pouvons mettre la joie du plus haut emploi de nos plus hautes facultés ? Je réponds affirmativement, sans hésitation.

Bruyamment confiante dans les splendeurs d’une envolée d’imagination, et sans aucun souci de vaines déformations de « pensée », la foule, aux ankyloses ataviques, se maintiendra, sous la conduite des organisations intéressées, dans l’état mental des âges où le dire tenait lieu du penser. Cependant, comment tout cela pourrait-il prévaloir contre l’irréductible objectivité d’expérience qui, sauf effondrement de l’intelligence humaine, doit finir par s’imposer ?

Vienne donc le courage d’aborder résolument l’obstacle. Réagir et sentir en relations, c’est la vie de tout élément, y compris le phénomène de la connaissance. Le rêve est prompt à dépasser le but, l’expérience lente à suivre la juste direction. Nous n’avons plus de choix, depuis qu’à la stérilité des théologies l’enquête de positivité a répondu par une prodigieuse coordination d’observations contrôlées dont le poids est décisif dans les oscillations de la balance. Il n’y manque plus que la suprême et inévitable transformation des émotivités qui suivront, pas à pas, les nouveaux développements de l’intelligence humaine.

  1. Que serait Dieu sans sa « création » ? Sans raison d’être, sans motif d’activité, il a dû, jusque-là, se suffire à lui-même. Pourquoi n’a-t-il pas continué ?
  2. Les « habitudes » sont des répétitions de mouvements réflexes automatiquement enchaînés, entraînant des effets de croissance organique par la gymnastique de l’usage.
  3. Les frottements des marées soulevées par le soleil et par la lune ralentissent peu à peu la rotation de la terre. Où en viendrons-nous ? je ne sais qui a parlé d’un jour et d’une nuit qui seraient chacun d’une année. Cela ne serait pas sans modifier singulièrement les présentes conditions de notre existence.
  4. On a calculé que depuis la formation de l’écorce solide de notre globe, il s’est écoulé de 1 000 à 2 000 millions d’années. Du jour où notre planète est devenue astre détaché de la nébuleuse solaire, il faut compter, nous dit-on, un trillion d’années.
  5. Nos poudres les plus puissantes ne communiquent pas aux projectiles une vitesse supérieure à un kilomètre par seconde.
  6. A. Berget, La Vie et la mort du globe.
  7. Les Hommes fossiles. Le dépôt des couches sédimentaires aurait demandé une durée comprise entre 90 et 600 millions d’années. Par un autre mode d’évaluation, Rutherford est arrivé à un chiffre de 400 millions d’années. Selon Arrhénius, la condensation de l’Océan serait vieille de 100 millions d’années. Ces chiffres ne peuvent être pris qu’à titre d’évaluations largement approximatives.
  8. Inutile d’entrer dans le dénombrement et la caractérisation des terrains déterminés, à ce jour, par leur composition, leur flore, et leur faune. J’en donne simplement la liste par ordre d’ancienneté, avec leurs subdivisions principales :

    Terrains archéens (gueiss et micaschiste), et terrains primaires (cambrien, silurien, dévonien, carbonifère, permien). Les granits et les porphyres sont des roches éruptives de la période primaire.

    Terrains secondaires (trias, jurassique, crétacé). Le jurassique, principaement subdivisé en lias et colithe.

    Terrains tertiaires (éocène, oligocène, miocène, pliocène).

    Terrains quaternaires. Alluvions anciennes et modernes. Apparition de l’homme.

    Je consigne ces indications pour permettre au lecteur de s’y reporter quand le sujet amène l’un des termes sous ma plume.

  9. Quant à la durée des ères géologiques, on les estime à 75 pour 100 de l’ensemble pour les âges primaires, 19 pour 100 pour les secondaires, 6 pour 100 pour les tertiaires.
  10. Aux réceptacles du sommet de nos arbres décapités, dits tétards, regardez l’épaisse couche d’humus qui s’accumule en quelques années pour les commodités d’une végétation parasitaire où se distingue communément l’églantier.
  11. Une fortuite rencontre, parmi tant d’autres, est que dans ces esquisses de notre géographie aux âges secondaires, quelques-uns ont voulu trouver la tradition de la fameuse Atlantide joignant l’Europe à l’Amérique du Nord. Comment le souvenir se serait-il conservé de ce continent qu’un inattendu coup de théâtre aurait envoyé au fond de l’Océan ? Il est impossible, qu’une Atlantide des premiers âges soit la même que celle dont le souvenir nous serait demeuré. Innombrables, sans doute, ont été les catastrophes de cette sorte. Notre déluge biblique semble l’une des dernières manifestations de l’enfantement planétaire.
  12. Pas plus de 70.
  13. On nous dit même que la seule formation des calcaires a exigé ainsi trente-quatre mille fois plus d’acide carbonique qu’il n’y en a présentement dans l’air.
  14. Au Muséum, on vous montrera une fourmi toute semblable aux nôtres, qui se débat dans sa prison d’ambre fossile (terrain tertiaire) depuis quelques millions d’années.
  15. De temps à autre on a découvert, ou cru découvrir, des outils de pierre éclatée, ou même taillée, dans des couches tertiaires. Mais ces éolithes — de lignes analogues par le brassement des eaux — témoignent qu’il n’est pas toujours facile de faire la distinction. En tout cas, aucun vestige fossile de l’homme n’a été rencontré jusqu’ici dans le tertiaire, ce que pourrait expliquer l’usure d’une si longue durée.
  16. On a beaucoup écrit sur l’âge de la terre. Pour réaliser la salure des mers par les apports fluviaux, on demande au moins cent millions d’années. J’en donnerais volontiers davantage. Le calcul fondé sur l’éventuelle durée des stratifications sédimentaires, nous promène de cent millions à mille millions d’années. Ne marchandons ni le temps ni l’espace. En 1886, M. R…, professeur d’histoire à l’École polytechnique, fondait encore ses cours sur un manuel dont il était l’auteur et qui commençait en ces termes : 3963. — Création du monde. 2292. — Le Déluge, etc. L’estimation, selon le cours apparent de la radio-activité, nous conduit jusqu’à quatorze et seize cents millions d’années. L’étude des plissements terrestres en suggère deux mille millions. On s’accorde à ne pas dépasser ce chiffre. Cela suffit pour une sensation d’incommensurable durée. Combien fâcheux que la « Révélation » biblique ne nous ait pas dit un mot de cette merveilleuse histoire !
  17. On estime qu’une dizaine de milliers d’années ont pu s’écouler depuis le dernier âge du quaternaire. Aujourd’hui, les changements de la surface terrestre, quoique réels, sont inappréciables pour nous. Quel nombre de siècles faut-il donc’attribuer à l’ère quaternaire elle-même qui subit de si graves modifications ? Et de l’épaisseur du quaternaire, à peu près négligeable au regard du tertiaire, du secondaire, surtout du primaire. Et des dépôts antérieurs, dits archéens, quelles inductions de durée ?
  18. Cependant l’art, une fois acquis, a pu trouver quelque façon de survivre, en dépit des catastrophes, partielles ou totales, des tribus les mieux douées. Il est facile de comprendre que les matières friables, où se sont appliquées peintures et entailles, n’ont pas toujours résisté. Dans l’histoire ultérieure de l’homme, n’a-t-on pas vu des développements locaux d’art s’arrêter, sans que l’évolution esthétique de l’ensemble ait pris fin ?
  19. J’ai vu, dans la presqu’île malaise, non loin du port de Singapour, une véritable cité marine encore grouillante, qui, d’aspect, ne peut être très différente des sociétés lacustres des premiers âges. Les enfants, m’a-t-on dit, y apprennent à nager avant d’être en état de marcher. Sur nos continents, il ne nous reste rien des premières habitations de ce genre en dehors des bois de fondation dont quelques lacs ont conservé des vestiges.
  20. Il est impossible, en effet, de soutenir que des vestiges de squelettes si prochains, dans la succession des espèces, sont indépendants les uns des autres, au lieu de se commander dans toutes leurs parties, comme le montre, d’évidence, la plus simple comparaison.
  21. J’écarte le mot usuel de plan, qui suppose l’inversion d’un dessein préconçu.
  22. L’expérience de l’évolution ne permet pas de conserver ce mot.
  23. Marcellin Boule, Conférences de paléontologie.
  24. Voilà ce qu’on appelle justement une observation vérifiée.
  25. M. Boule, Manuel de paléontologie.
  26. Il semblerait même que l’auteur a voulu se mettre d’abord en règle avec les préjugés du monde académique contre la théorie de la filiation des êtres, car il se plaît à invoquer de temps à autre, sans nécessité apparente, le témoignage de « l’Être infini et le plan de sa création, » sans appuyer, bien-entendu.
  27. Albert Gaudry, Les Enchaînements du monde animal.
  28. C’est moi qui souligne.
  29. Albert Gaudry.
  30. Albert Gaudry.
  31. Jusqu’au moulage de la fleur ou même des gouttes de pluie.
  32. Je ne crains pas de reproduire ici une précédente citation de Cuvier, tant je la trouve décisive.
  33. La différence, évidemment discontinue, entre père, mère et enfant n’empêche pas celui-ci d’évoluer en corrélation de ses ascendants, depuis l’ovule fécondé qui lui a donné naissance. Les mutations ne sont que l’effet de tous conflits de directions évolutives.
  34. Car « le miracle » lui-même prétend relever de l’observation, dont son office, d’ailleurs, est de clamer la « faillite. »
  35. Je rappelle qu’en faisant jouer les attractions et les répulsions moléculaires, on a fait apparaître des formes d’un cristal liquide, aussi bien que d’apparentes fragmentations de cellules inorganiques.
  36. Car il faut bien implicitement admettre une série inconnue de pithécanthropes dans laquelle, peut-être, il nous sera donné, quelque jour, de faire nos classements.
  37. Ne semble-t-il pas que nos complexes minéraux témoignent ainsi d’un mouvement de cohésion renforcée, ébauche primitive d’un « organe » en devenir ?
  38. Valeur de la science, Henri Poincaré. Auguste Comte, reprenant la tradition de l’Église, avait prétendu nous interdire, comme inutile, l’étude de la composition des astres. Il n’avait pas prévu le spectroscope qui a précisément ouvert les voies à la physique nouvelle.