Au soir de la pensée/Chapitre 13

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Edition Plon (Tome 2p. 283-347).


CHAPITRE XIII


LES AGES PRIMITIFS


Le redressement humain.


Si loin que nous remontions, nous trouvons l’homme debout ou à peu près. Nous avons vu l’homme de la Chapelle-aux-Saints moins complètement redressé que le Papou d’aujourd’hui. Une évolution qui s’achève sous nos yeux. Une évolution de l’anthropoïde à l’homme, qui, de l’une à l’autre « espèce », suffirait pour manifester le lien irréductible.

Incessu patuit homo ! Par la station debout, par sa démarche tête haute, l’homme commence d’affirmer, de proclamer sa maîtrise d’un jour. D’une audace inquiète, il embrasse l’horizon, la voûte céleste avec ses astres, et les fouille d’un regard interrogateur, pour y chercher la clef de ses rapports, de ses aspirations, au risque de se contenter du premier passe-partout. Point d’autre animation de vie qui affronte ainsi le ciel et son soleil d’une si vive flèche de semonce, d’un si puissant geste de volonté.

Le singe aux brefs redressements, l’anthropoïde, bipède et quadrupède alterné, nous montrent les premiers aspects de l’attitude érigée dont l’achèvement s’accomplit dans l’espèce humaine. Par cela même qu’elle est tardive, cette évolution caractéristique, à laquelle le squelette de la Chapelle-aux-Saints apporte la corroboration de ses dernières courbures, nous a laissé des témoignages anatomiques qui ne se peuvent récuser. On connaît les faiblesses de certaines dispositions de la paroi abdominale, par suite du changement de station humaine, ouvrant le chemin aux hernies, à toutes chutes de viscères insuffisamment contenus, dont le remède provisoire serait dans la station horizontale. C’est une plaisanterie courante, dans les hôpitaux, de recommander la marche à quatre pattes pour la guérison permanente.

Je me reportais à ces lointains souvenirs, en regardant, à Java, deux orangs-outangs de grande taille jouer sur l’herbe avec leurs gardiens, comme auraient fait des enfants. Je les voyais tantôt marcher debout, la main dans la main, d’une attitude humaine, quoique toujours voûtés, tantôt s’échapper obliquement à quatre pattes pour se retrouver en des corps à corps suivis de cabrioles joyeuses. J’admirais combien proches ces communs aspects de vies différenciées.

Comment l’évolution du redressement fut-elle amenée ? Un grand point d’interrogation. Que de la station quadrupède, où l’équilibre des leviers est puissamment maintenu, il y ait eu passage à la station bipède, moins assurée, mais plus propre à l’agilité des mouvements, il y a manifestation d’évidence. Que cette évolution s’accomplisse du quadrupède simien, en passant par l’anthropoïde, jusqu’à l’homme évolué, c’est le clair témoignage d’une filiation à ne plus contester. Le quadrumane dont l’épine dorsale est prompte aux relèvements nous montre simultanément les membres antérieurs passant d’un organisme de soutien aux formations nouvelles d’un organisme de préhension qui l’achève [1]. Dans l’habitat de l’arbre, les deux phénomènes se complétaient nécessairement.

Si les « habitudes » lamarckiennes sont bien, avec le milieu, la clef de l’évolution, il nous faut découvrir quels changements des dispositions organiques ont pu faire passer, de l’horizontale a la verticale, l’assiette de la vie animale. Ce grand problème n’a point encore suffisamment retenu l’attention du monde savant. À de telles recherches n’iraient peut-être pas les faveurs des académies. En ce moment même, dans la « libre » Amérique, un journaliste vient d’être traduit devant un tribunal du Tennessee, sous l’inculpation d’avoir propagé la doctrine darwinienne. Il a même obtenu l’honneur d’une condamnation. Suggestive leçon d’une hérésie en mal d’Inquisition, avec des adoucissements de peines dont il n’est pas nécessaire d’être reconnaissant.

J’ai noté le rejet du trou occipital à l’arrière comme la conséquence inévitable d’une colonne vertébrale redressée. Les courbures du rachis, dont les composantes peuvent être scientifiquement déterminées du bassin à l’occiput, disent une succession de transitions compensées. Un tel déplacement du centre de gravité de l’organisme, impliquant des déformations, des adaptations d’organes, ne peut pas être traité par prétérition. Il y aurait là une étude de cinétique à faire : les annales du redressement humain. De la reptation aux agilités de l’aile, il n’y a pas moins loin que du cynocéphale à l’homme civilisé. Si l’on s’attache à remonter le cours du processus évolutif, pour la juste constatation des rapports, c’est aux jointures de tous enchaînements que les relais de l’épisode seront retrouvés.

Le redressement n’est pas un phénomène spécial aux quadrumanes. Ce que nous en pouvons voir est d’évolutions inégalement poussées. Dans des conditions déterminées par l’habitat, le redressement du quadrumane a suivi son évolution jusqu’au terme d’humanité. Au cours des développements organiques, toutes épreuves ont pu être diversement tentées, d’une façon plus ou moins durable, par la voie des transformations. Les compositions des énergies, en direction des moindres résistances, ont déterminé des potentiels différents de phénomènes enchaînés. Le kangouroo, par exemple, pour commencer de se redresser, n’eut certainement pas les mêmes raisons que le singe. Mouvements conditionnés des habitudes et du milieu. La station quadrupède a beau présenter l’avantage d’un maximum de stabilité animale, les mouvements obligatoires impliquent des déplacements du centre de gravité dont les plus fortes oscillations, dans les dispositions favorables, tendent nécessairement à persister.

Non seulement elles persisteront selon une direction donnée, mais elles iront au plein de leur développement, si les conditions extérieures viennent à les favoriser. Ces conditions, quelles sont-elles dans le cas du redressement simien, et d’où en est venue la sollicitation ? Je ne puis me défendre de la pensée que le principe déterminant de cette activité évolutive si clairement établie est un phénomène d’héliotropie développé par l’habitat de l’arbre et les répétitions des gymnastiques qui en furent la condition nécessaire. C’est que le rapprochement s’impose à nous de l’héliotropie des végétaux dont le pédoncule se tord sous l’action du soleil, en orientant la fleur vers la source de lumière, aussi bien que du redressement animal qui relève le regard du quadrumane de la terre à l’astre dominateur.

On connaît les effets manifestes de l’action solaire sur les plantes et sur les animaux, selon un mécanisme résultant des activités physico-chimiques provoquées par l’action solaire. Il n’est pas besoin de remonter juqu’aux magnifiques études de Ch. Darwin sur la motricité dans les plantes pour y retrouver les signes de l’héliotropie chez les animaux. L’ancienne séparation étanche de l’animal mobile et du végétal immobile s’est évanouie décidément. Aux limites du monde animal et du monde végétal, où des sujets, classés végétaux, se sont vus plus tard élever au rang de l’animalité, la distinction fut parfois laborieuse. Rien ne dit mieux le contraste de nos classements subjectifs (qui changent avec le progrès des connaissances) dans l’objective continuité des mouvements élémentaires. C’est ce qui faisait dire à Claude Bernard que les plantes en possession de la motilité dans une direction déterminée offraient les apparences du mouvement volontaire. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire avait déjà attribué des mouvements automatiques aux uns et aux autres. Il n’y a guère là qu’une question de mots, la volonté elle-même étant d’automatisme, au sens ou ce phénomène se range sous la dépendance des lois cosmiques par lesquelles il est engendré.

Ce que j’en peux dire, d’abord, c’est qu’il faut remplacer le terme : « Mouvements déterminés par la lumière » par la formule « phénomènes d’héliotropie » qui implique toutes les formes d’activités de l’énergie solaire — lumière, chaleur, électricité, etc. Encore y devons-nous comprendre la mise en œuvre, chez les végétaux, du tropisme signalée par Claude Bernard, à savoir que l’extrémité de la radicule douée des organismes de sensibilité nécessaires à l’action du géotropisme [2] agit comme ferait un être intelligent. « Il est à peine exagéré de dire que la pointe radiculaire ainsi douée et possédant le pouvoir de diriger les parties voisines, agit comme le cerveau d’un animal inférieur. Cet organe, en effet, placé à la partie antérieure du corps, reçoit les impressions des organes des sens et dirige les divers mouvements » [3]. À rapprocher les mouvements de la Linaria Cymballaria dont « les pédoncules floraux, nous dit M. Raphaël Dubois, pendant la période qui précède la fécondation des fleurs, s’orientent vers la lumière, mais prennent une direction opposée quand les fleurs ont été fécondées. On voit alors les pédoncules floraux se tordre et se diriger vers les anfractuosités obscures pour y déposer finalement les graines dans les points les plus favorables à leur conservation, à leur germination. Avant la fécondation, les pédoncules floraux sont dits positivement héliotropiques, et, après la fécondation, négativement héliotropiques. Ne dirait-on pas que ces fleurettes sont animées comme les animaux de prévoyance et d’amour maternel ? En réalité, il s’agit de photomorphoses héliotropiques » [4].

Ne sommes-nous pas remarquablement près des origines de cette sensibilité, et, par là, de cette « intelligence » [5] dont les effets nous émerveillent à bon droit : ce qui n’est pas une raison suffisante pour les « expliquer » métaphysiquement avant d’être remonté aux sources de leurs coordinations. Voyez les passages de la vision photodermatique ou dermatropique [6] à la vision oculaire. Qui pourrait dire si, par la pression de radiation [7], la vision ne se ramène pas à un phénomène tactile comme celui des autres sens qui ne sont que des différenciations organiques d’un commun état de sensibilité ? On voit quels enchaînements naturels de phénomènes se découvrent sous le terme simpliste d’héliotropie.

Avant de pénétrer plus loin dans la recherche des origines et des développements de la station redressée, il serait bon d’en considérer les effets sur l’organisme tout entier. À ne voir que les leviers de l’ossature vertébrale et pelvienne avec leurs correspondances d’articulations pour toutes associations de mouvements, l’anatomie comparée nous devrait un schéma des progressions du redressement du premier quadrumane à l’homme de la Chapelle-aux-Saints. Encore ne serait-ce là qu’une amorce du phénomène général. Car de tout ceci la conséquence est d’une coordination de changements dans les configurations et les dispositions osseuses, avec un jeu d’apophyses nouvelles aux points où la traction musculaire s’est le plus vivement exercée.

Le passage de l’attitude horizontale à la verticale retentit fatalement dans tout l’organisme, du trou occipital, rejeté à l’arrière, jusqu’à l’astragale et aux métatarsiens, en passant par l’articulation coxo-fémorale commandée par les nouvelles pentes du bassin. Muscles, tendons et gaines tendineuses, articulations, ligaments, aponévroses, et tous organes splanchniques plus ou moins déplacés, ont à subir (atrophie ou hypertrophie) des transpositions de rapports imposées par les conditions de l’activité nouvelle, avec son retentissement général sur l’organisme tout entier.

De ce point de vue, la question du redressement n’a pas encore été scientifiquement envisagée dans son ensemble [8]. On comprend que les organes de soutien des viscères, aux prises avec de nouvelles compositions de forces, accomplissent moins efficacement leur office de contention, comme je l’ai déjà noté [9]. On nous signalera, chez les quadrumanes, les différentes gradations de l’obliquité des os pelviens depuis le premier effort de redressement jusqu’à l’heure d’une approximation de l’horizontalité, déterminant, chez l’homme, la forme d’un véritable « bassin ». Dès que la verticale du trou occipital tombe au centre pelvien, le redressement se trouve achevé, demeurant les courbures compensatrices de la colonne vertébrale pour l’élasticité des mouvements qui ont passé de l’horizontale au fil à plomb. C’est seulement dans l’homme de nos jours — fût-il sauvage — que s’achève l’activité du redressement, puisque l’homme de la Chapelle-aux-Saints est moins droit que le Papou d’aujourd’hui.

Tous ces témoignages disent l’évolution de redressement, mais ne la montrent pas vivante comme le nouveau-né de l’homme qui, au bout de quelques semaines d’existence, fait effort à tout moment pour redresser sa colonne vertébrale jusqu’à ce qu’il vienne a bout de se mettre bientôt sur son séant. Significative reprise embryologique du mouvement évolutif qui a mis, et va mettre encore tout à l’heure, la créature humaine sur ses deux pieds. Reconstitué, le mécanisme du redressement vertébral, il faut bien s’attacher aux déterminations de synergies qui le mettent en œuvre. Même résumée en un phénomène d’héliotropie, l’évolution du redressement veut, comme toutes autres, des concours d’énergies aux mêmes fins.

Il est bien entendu que l’héli0tropie n’agit pas seulement sur le tournesol et les quelques autres plantes où l’attention du public l’a signalée. Elle exerce son action, des racines à la tige, sur toutes les fleurs, sur toutes les feuilles, jusqu’aux rencontres de la géotropie. Sous l’influence solaire, l’activité physico-chimique y développe diversement ses effets, avec les conséquences organiques de sensibilité, de motricité. Et nous retrouvons, en des formes nouvelles, tout au long de la série animale, les phénomènes de l’héliotropie végétale que nous avons conduits, avec la Linaria Cymballaria, jusqu’aux limites, selon Claude Bernard, d’un mouvement de même apparence que la conscience et la volonté.

Pour ce qui est des séries animales, tous les phénomènes de motricité héliotropique s’y développent en des coordinations qui ne peuvent être contestées. Que toutes les formes de l’énergie solaire aient concouru aux déterminations de nos organes aussi bien qu’à la production du milieu organique et aux échanges qui en sont résultés, l’accord se fait aisément là-dessus. Que lumière, chaleur, électricité solaires aient tiré de l’inorganisme une complexité nouvelle, dite de vie organique, se conjuguent pour l’entretenir, dans tous les développements de l’assimilation, les observations universellement acquises concourent à le démontrer. La surface cutanée d’animaux primitifs ne se montre-t-elle pas assez accessible à la lumière pour leur procurer toutes indications profitables ? La tache pigmentaire de l’infusoire n’atteste-t-elle pas l’individuation de l’effort qui aboutira aux déterminations de l’organe oculaire ? Si la constatation en est acquise, en quoi les résultats seraient-ils plus faits pour surprendre que du redressement humain par le soleil ? Dans la réalité, cette hypothèse, qui peut paraître à quelques-uns téméraire, se réduit à une tautologie d’évidence, puisqu’il n’est rien de nos activités organiques qui ne soit sous la dépendance rigoureuse de l’activité solaire, laquelle, cessant, nous fera cesser [10].

Mais quand une évolution, aussi caractéristique que celle du redressement vertébral de certains mammifères, vient à se manifester, à se prolonger, à s’achever, il est impossible qu’en cours de route des énergies de renforcement ne s’y trouvent pas associées. L’apparition de la main ne peut être phénomène secondaire puisqu’elle accuse nettement la libération des membres antérieurs et leur adaptation à une vie déjà partiellement redressée [11]. Les sollicitations du besoin de savoir, veulent de l’homme qu’il relève la tête pour un face à face des oppositions du dehors et du dedans, dont le choc fait la conscience de la personnalité humaine. Nous la prenons ici dans l’acte commandant l’attitude érigée qui va changer l’équilibre de l’organisme humain pour le mettre en posture d’interrogateur. Il est impossible qu’avec la direction du regard, l’expression n’en soit pas changée. Je saisis aux yeux du singe un potentiel d’étonnement que ne présente pas l’œil résigné, ou révolté, des autres mammifères. Du regard de ce cousin, je ne sais quoi, parfois, m’a gêné. Peut-être traduit-il la surprise de l’humaine transformation de sa propre image et le désappointement d’un progrès manqué.

Cependant le redressement mis en route, tout le reste va s’ensuivre, quel que soit l’avenir de l’évolution commencée. L’atrophie des membres antérieurs, chez le kangouroo, ne permettant qu’une station quadrupède passagère, a nécessairement rejeté le centre de gravité en arrière, et réduit l’animal à procéder par bonds pour s’asseoir sur le trépied des deux ischions et des premières vertèbres caudales hypertrophiées. Une suite de sauts, au lieu d’une marche symétriquement scandée.

Il en va tout autrement de la station plus ou moins redressée de l’ours, de l’écureuil et du singe aux nombreuses tribus. L’ours, bête lourde par excellence, se redresse volontiers sur l’arrière-train, pour enfermer l’ennemi dans le cercle de ses griffes et de sa mâchoire, aussi bien que pour atteindre dans les arbres les fruits dont il est friand. Fixé au sol par son poids, il n’en a pas moins besoin, sinon de vivre dans les arbres, au moins d’y grimper d’occasion quand il trouve tronc et branches capables de le porter. Avec l’ours peut-être, apparaîtraient les premières activités d’un redressement du quadrupède en vue d’un résultat déterminé. Solidement établi, sur leur base, les grands quadrupèdes peuvent dormir debout, ce que ne permet pas l’instabilité de l’attitude bipède. Je ne suis pas en mesure de présenter ici une monographie de l’ours, mais je ne crains pas de dire que, suivant les espèces, on le trouvera d’autant plus redressé qu’il aura plus régulièrement acquis, pour les besoins de sa nourriture, l’habitude de l’arbre et de ses accommodations, comme c’est le cas de l’ours des cocotiers.

Avec l’écureuil, nous avons affaire, non plus à une esquisse d’évolution, mais à une évolution arrivée à un achèvement temporaire des possibilités organiques. L’agilité, ici, éclate au dernier point. Non seulement l’animal semble avoir quitté le sol, où il n’avance que par des bonds de quadrupède, mais non content de grimper, il s’élance encore de branche en branche jusqu’aux développements du parachute cutané qui le fera planer comme un oiseau. On ne peut pas dire que l’écureuil soit un bipède, mais le redressement vertébral que l’habitude des branches lui impose, et la prédominance du train postérieur qui en est le résultat, lui assurent une commodité de station assise, qui le maintient tout droit du bassin à la tête, pour dépecer ses graines.

Nous arrivons ainsi au singe arboricole, dont les espèces nombreuses nous offriront toutes les variations évolutives des séries du redressement amorcé et poursuivi par l’« habitude » lamarckienne de la course et des sauts dans les branchages.

Je ne saurais m’étendre ici sur la paléontologie des quadrumanes. Je me propose simplement de constater que c’est à la vie arboricole que l’anthropoïde doit d’avoir conduit son redressement au point où l’homme a pu l’achever. La préhension manuelle, voulue par les branchages, a décidé du perfectionnement de l’organe, auquel, pour surcroît de fixité, certains quadrumanes ajoutent le secours d’une queue prenante, évolution supplémentaire à ne pas négliger. Au contraire, l’évolution de la main prenante qui, par son agilité et la délicatesse des activités qui s’ensuivent, fera de l’homme, avec le développement des lobes cérébraux, l’être que M. Henri Beer propose d’appeler Homo faber, c’est-à-dire l’homme ouvrier, au lieu d’homo sapiens — titre fastueux, souvent mal justifié. Dans sa préface de l’Humanité préhistorique de M. de Morgan, Henri Beer ne craint pas d’écrire : « Le sujet du présent volume, c’est la main et les prolongements de la main. » Ce que je traduis en cette formule : le redressement de l’anthropoïde a produit la libération de la main, et conduit l’humain évolué à l’outil industriel, incessamment perfectionné dont il a besoin pour les accommodations, toujours plus exigeantes, de sa vie.

Sur les évolutions des membres antérieurs du Simien, dans les directions de la préhension manuelle, nous n’avons que de vagues lumières [12]. Des formations de mains se rencontrent dans des espèces primitives. Le singe aura peut-être profité d’une rencontre d’évolutions. Quand le pithécanthrope descendra de son arbre [13], c’est que l’évolution en cours lui aura apporté la tentation de fouler la terre en attitude de vainqueur.

Quiconque a vu les singes, dans leurs pays, s’abandonner aux délices d’une gymnastique éperdue, ne contestera pas que l’état arboricole ait puissamment contribué au redressement final, avant que l’anthropoïde érigé eût cédé à l’attrait des investigations du sol. Dans leurs folles voltiges, les singes de l’Inde ne connaissent pas de plus grand plaisir que de bondir de branche en branche jusqu’aux brûlantes trouées du soleil. On les voit s’élancer en plein vol d’un côté de la route à l’autre, tête renversée et bras tendus, dans l’ivresse de l’attirance céleste, comme des flèches de vie humaine qui vont trouer les flammes de l’azur. La fête d’un redressement dans lé ciel avant que la terre ne réclame son dû.

On ne s’étonne pas que l’Indien les vénère théologiquement, en gratitude du secours que leur prince magicien Hanuman apporta jadis à Brahma, dans sa lutte contre les Divinités titanesques des premières cosmogonies. Au temple de Kali, près de Bénarès, l’accès leur est ouvert du sanctuaire interdit au profane européen. Aux corniches des palais qui dominent le Gange, l’œil simiesque, adouci d’une philosophie surhumaine, dans les broussailles blanches d’une barbe vénérable, oppose à nos agitations l’immobilité songeuse d’on ne sait quel dédain d’arbitrer. Pas un geste du précurseur qui ne réponde à quelque mouvement de nous-mêmes. La vice-humanité du quadrumane obtient plus de respect, au pays du Ramayana, que la vie de l’homme évolué. Notre fortune étant d’un degré de conscience qui nous permet d’objectiver le monde, ne peut-il nous venir un orgueil des ascendances lointaines par nous si remarquablement achevées ?

De ce point de vue, l’enchaînement organique commande le redressement mental qui en est la manifestation complémentaire, et quand nous passons des méconnaissances ataviques aux rectifications de l’expérience coordonnée, c’est encore le redressement humain qui se poursuit pour accorder les résonances de l’entendement avec celles du Cosmos. De cette évolution d’une conscience progressivement redressée, l’homme ne peut être qu’un moment éphémère. Mais quelle fortune au-dessus du rêve, quand, à l’appel des monstrueux flamboiements de l’étendue incendiée, la conscience humaine, rivée à sa planète éteinte, se dresse devant le monde, dont elle n’est qu’un éclair, pour demander des mesures à l’incommensurable, qui, en de brefs passages, ne peut pas les lui refuser. Du bloc compact de l’incompréhensible absolu, extraire des pépites de relativités !

C’est pour cette œuvre incomparable que l’anthropoïde porteur de mystères est descendu de son arbre. Dès qu’il a touché terre, dès qu’il arpente ses continents, en attendant le jour où il fera siens l’océan et le ciel, une évolution s’inaugure au regard de laquelle toutes les autres font figure d’acheminements. Le corps est d’équerre. Les yeux vont aux étoiles. La pensée boit l’immensité bleue, flottement aérien de l’inaccessible infini. Pour prendre place sur son trône, le maître passager de la terre n’a eu qu’à se redresser. Au rebours du féodal, ses aïeux ne sont pas de compte, sa noblesse est en lui, en sa postérité. Un jour, lui reprochera-t-on peut-être d’avoir mis trop longtemps à reconnaître ses privilèges. Il se croyait esclave. Ses titres, méconnus, le proclament dominateur.

Il est vrai, une si haute noblesse d’abord lui a fait peur. À l’heure de vouloir, il se tâtait encore pour retrouver la trace de ses fers. Esclave par persuasion, tel fut le premier mouvement de sa destinée. Souverain par droit d’évolution, voilà le sort que sa condition lui réserve pour le temps dont l’avenir lui accordera la faveur. Aujourd’hui même, entre l’imperium de sa présente vie et la morne apathie du passé, il hésite encore, se demandant s’il ne pourrait pas concilier la pompe des parades d’insuffisances et l’énergie soutenue des ressorts de volonté. Le sort en est jeté. Son attitude érigée, dont il ne peut plus se départir, lui impose, par l’obsession des spectacles du monde, des besoins grandissants de connaître et de faire. Au cours des animations d’une vie jadis rivée au sol, il s’est vu chef avant de se sentir maître. Il veut s’enquérir de la terre, de lui-même et du ciel. Il ne lui manquait plus que le courage d’embrasser l’horizon.


Ils parlent.


Les commencements de l’espèce humaine sont la clef de ses développements. Ce fut une révolution quand, sous le règne de Cuvier, Boucher de Perthes s’avisa de découvrir, dans les alluvions de la Somme, des silex taillés, des pierres polies de main humaine. On connaissait déjà de ces échantillons. On les appelait des pierres de foudre (céraunies), tant il parut plus simple de les attribuer aux Dieux qu’à notre vulgaire humanité. Des ossements de mammouth, de grand lion, de rhinocéros, d’hippopotame, y étaient joints. Une lutte épique s’engagea où Boucher de Perthes, lapidé d’excommunications académiques, resta glorieusement vainqueur après sa mort [14]. La préhistoire était fondée.

De tous les pays du monde, du fond de l’Asie notamment, les racconfirmations couruent. La science colligeait sa documentation. Le temps des polémiques d’ignorance était passé. Empêtrés jusqu’alors de Genèse Biblique, nous avions enfin conquis le droit de nous connaître. Il ne s’agissait plus que d’en user.

Je n’ai pas à décrire ici les premiers instruments de l’homme primaire, dont le musée de Saint-Germain et les collections privées nous offrent de si curieux échantillons. Il suffit de dire qu’on a rencontré d’innombrables exemplaires de l’outillage primitif dans tous les pays du monde, et que le premier sujet d’étonnement est de leur universelle identité. Rien de plus naturel, puisque les mêmes besoins devaient amener en tous lieux les mêmes réactions des mêmes organismes, avec diversité seulement dans la matière travaillée. Il apparaît qu’un premier stage de civilisation rudimentaire a dû être tout près de l’uniformité. En un certain moment de la pierre ouvrée, s’est accompli le passage de l’homme sauvage à l’homme ouvrier, caractérisé, plus tard, par la possession du métal qui suppose le feu.

Animale, c’est-à-dire spontanée plutôt que réfléchie, fut la vie de ces âges, par nécessité. Climat aidant, des races, de résistances supérieures, sont chanceusement demeurées. Que de temps s’écoula dans les tâtonnements d’une mentalité grossière, au hasard des rencontres, pour les fortuites satisfactions des nécessités de la vie ! Fuir le fort et se jeter sur le faible : il n’y avait pas d’autre issue. Les aïeux du pithécanthrope avaient passé par là. Quand on ne disposait pas encore du feu, les chances ne pouvaient être que d’armes primitives et d’instinctives ruses qui s’opposaient dans les confusions de la sauvagerie. L’évolution cherchait ses voies obscures [15] à travers les à-coups d’un besoin supérieur de conservation à tout prix.

La famille, en défense contre les choses du dehors, plus tard constituée en tribu, sauva l’homme comme elle put. Des moments durent se présenter ou l’existence de la race fut gravement en péril. Il est cependant remarquable que les populations les moins propres aux ingéniosités de la défense et de l’attaque, comme les nègres, aient proliféré, parmi les lions eux-mêmes. Le feu fut d’un grand secours pour la protection. Mais déjà les temps les plus difficiles étaient passés. De quelque façon que ce soit, la bête, de bonne heure, a trouvé son maître. C’était le sort de la civilisation qui se jouait entre la hache de pierre et les crocs des grands fauves. L’aïeul de l’homme était descendu de son arbre, et l’homme lui-même n’y pouvait plus qu’occasionnellement remonter.

L’imprévu des aventures refoulait encore aux abîmes la continuité des desseins ; la cohérence des volontés. Ainsi se passèrent des âges qu’il est impossible d’estimer, ou même de concevoir, autrement qu’à la fortune des plus vagues conjectures. Le culte du bâton qui est demeuré sceptre, et dont l’anthropoïde actuel fait encore état, le projectile qui se trouvait sous la main suscitèrent les premières ressources de résistance ou d’agression. Le petit singe de Calcutta que j’ai vu casser sa noisette entre deux pierres donnait un exemple d’aptitudes assez notablement développées. Sans doute, il lui fallut l’enseignement de l’homme pour aller chercher le caillou qui lui servait de marteau. N’est-ce donc rien qu’il ait appris ? ]’en ai vu un autre à Amsterdam qui brisait la noix en la lançant, entre ses deux jambes, contre la tôle de sa cage. Peut-être y avait-il là plus de son art que de la leçon ? Il faut bien admettre, pour nos premiers parents, des facultés d’invention, selon le témoignage décisif des pierres taillées ou polies.

Si la découverte du feu précéda ou suivit ces grossiers instruments, à l’imitation peut-être d’« éolithes » [16] utilisées selon les chances, c’est ce qu’on ne pourra jamais préciser. L’histoire des divers groupements humains serait bien propre à nous suggérer des mouvements ide modestie trop souvent nécessaires. La simple coordination des moyens de défense ou d’agression qui s’est perpétuée chez les espèces animales décèle des successions indéniables de desseins continus en vue de satisfaire des besoins primordiaux. Les mœurs des anthropoïdes divers et des premiers humains eurent besoin de temps pour se différencier. Aujourd’hui encore trop de ressemblances évoquent des impulsions de primitivité.

L’éternelle succession des transitions insensibles ne nous amène-t-elle pas à comprendre que nous n’avons pas plus à nous représenter le dernier anthropoïde que le premier humain, faute de caractéristiques qui ne sont propres aux classifications subjectives qu’avec de longues successions de temps ? L’imaginative Révélation veut des coups de théâtre. L’expérience est de lentes transformations. Par routine inévitable, nous nous obstinons encore à sérier l’évolution universelle en compartiments de subjectivité, alors que, pour bien entendre l’activité du monde, il faut se rendre à l’expérience d’un infrangible enchaînement qui ne nous montre, dans l’univers, qu’un phénomène de l’infini, un phénomène de phénomènes qui ne se peuvent séparer. Nos humains primitifs, livrés aux générales accoutumances des aïeux animaux, continuèrent la recherche commune d’alimentation — satisfaits de tout ce qu’ils trouvaient, chassant, pêchant, tuant [17], au hasard des rencontres, parfois avec de vagues engins grossièrement appropriés. Plus tard, tous instruments de silex éclaté, de pierre polie, d’os taillés, percés, gravés, sculptés, sous des amas de cendres, révéleront, par l’adaptation plus serrée des outils aux besoins[18], une systématisation de volontés convergeant au foyer familial, première assise de la civilisation en devenir.

Charbons, ossements animaux et humains, aux grottes, aux abris des rochers où se fixèrent des huttes de branchages nous présentent des débris de repas. Puis des ossements d’animaux domestiques, peu différents de ceux d’aujourd’hui. Des armes se fabriquent : notamment l’arc et la flèche, le harpon. Le bois de renne, l’ivoire du mammouth sont ouvrés, comme la branche d’arbre et les cornes d’animaux. La poterie, d’abord crue, se durcira plus tard au four élémentaire. Les peaux s’utilisent contre la rigueur du climat [19]. Des restes de cordages sont demeurés dans les lacs, avec des fragments de bateaux. Des commencements d’art nous font apparaître des aspects d’humanité féminine qui n’éveilleront point notre orgueil [20]. De rares sépultures nous rendront des vestiges fossiles de l’homme, et comme ils seront différents des modernes, nous aurons à nous poser plus tard de graves questions sur nous-mêmes et sur nos parents.

Cependant, les grands animaux, poursuivis, vont s’éloigner de nos climats ou s’éteindre. L’homme nomade apprend à renouveler ses approvisionnements sur place. Le voilà, en certains lieux, sédentaire. D’errant, de chasseur, de pêcheur, il deviendra pasteur, agriculteur. Il est en possession du feu. Le métal apparaît, apportant des perfectionnements d’outillage. Les stations lacustres s’organisent ; D’inattendues sensations d’art se révèlent dans le choix de la matière et dans la taille. C’est tout le cycle de la préhistoire qui commence à se dérouler devant nous. Quels furent, en ces temps, les moyens de l’homme en action ? Nous en avons de nombreux témoignages. Est-il concevable, cependant, que de tels progrès aient pu s’accomplir dans le labeur de l’ouvrier, de l’artiste, non seulement sans l’intervention mais encore sans les développements du langage ? Personne ne voudrait le soutenir.

Des espèces d’animaux, sans doute, font des merveilles, sans même posséder l’avantage d’un cerveau. Mais ils ne peuvent que se répéter machinalement — exception faite de quelques tentatives d’apprentissage, et, hors de leur champ d’activités coutumières, ne donnent aucun signe d’une diversité de moyens. Il n’est pas besoin de faire observer que notre cas est très différent. D’abord, les complexités de notre état grégaire exigent des complexités de relations incessantes pour donner vie courante aux organismes associés. Surtout, la fabrication et l’usage des premiers outils, le travail de la terre, l’entretien du foyer, les pratiques de la chasse, de la pêche, l’art du bois et de la pierre, gravure, peinture, modelage veulent des traditions, des formules d’application, qui ne se peuvent transmettre ni même concevoir sans le secours du langage. C’est donc sur l’œuvre de la parole que notre attention doit d’abord se porter. Je cherche à condenser, autant qu’il m’est possible, le peu que nous pouvons savoir des commencements humains [21]. Lier, selon la méthode positive, les documents que nous avons commencé de réunir pour en tirer les annales coordonnées des premières manifestations de vie humaine, est une entreprise qui dépasse, à trop d’égards, nos présents moyens. Les terrains fouillés jusqu’à ce jour sont d’insignifiance en comparaison de ceux qui attendent la pioche des chercheurs.

Sans doute, il a fallu l’équivalent d’un « miracle » pour que fussent sauvés de l’universelle décomposition des débris d’ossements comme ceux du Trinil à Java, de Néanderthal, de la Chapelle-aux-Saints, de Piltdown, ou de Cro-Magnon. Mais puisque le « miracle » s’est produit en des points que notre chance fut de rencontrer, pourquoi nous serait-il interdit d’en vouloir tirer davantage pour les premiers jalons d’une connaissance en voie d’accroissement ? Depuis des milliers et des milliers d’années, nous avons passé sans demander ses secrets à la terre, sans interroger l’immense réceptacle des phénomènes planétaires d’où nous sommes issus. Les découvertes décisives sont d’hier. Par des travaux de toutes sortes, la surface terrestre commence d’être attaquée. La curiosité universelle est en éveil. Les représentants du dogme sont alertés depuis des âges. Nous nous croyons rassasiés d’étonnements. Qu’en sera-t-il de nos neveux ?

Le moins que nous puissions dire aujourd’hui, c’est que, de l’ensemble des observations recueillies il résulte pour nous une conception de l’homme et du monde fort différente de celle ou notre ignorance primitive s’est attardée. Les formules de la « Révélation », sans doute, ont l’avantage d’être absolues. Mais combien fâcheuse la compensation qu’elles ne puissent être positivement vérifiées ! Devons-nous donc nous abîmer devant l’inconnu, ou chercher à en pénétrer des fragments ? La question n’a pas même pu se poser doctrinalement, car, aussitôt que les investigations de l’homme l’ont conduit à des contrôles d’expérience, ni le fer ni le feu n’ont pu l’arrêter dans sa course à la connaissance. C’est ainsi qu’aujourd’hui, en dépit des plus folles résistances, nous en sommes à reconstituer d’authentiques ancêtres d’humanité pensante, avec qui les stages de la descendance nous découvrent des enchaînements évolutifs expressément confirmés. Des ossements, des outils, des œuvres d’art même nous disent une autre histoire universelle que celle de Bossuet. Avec de diplomatiques réserves, grandes et petites intelligences vont oscillant de l’une à l’autre. Cependant la fatalité de l’évolution nous presse, et nous ne sommes pas libres de rétrograder.

Nous reconstituerons peut-être quelque jour des lignées de pithécanthropes divers qui, en des temps incalculables, préparèrent notre présente humanité. Le champ de notre connaissance s’en trouvera remarquablement accru, mais dès à présent, nous pouvons dire que notre point de vue d’une compréhension positive n’en sera pas changé. En certaines parties, qui commandent les autres, nous avons reconstitué des squelettes, et les squelettes commandent les organes. Nous voyons, dans la brume des âges, les hommes du Cro-Magnon, de la Chapelle-aux-Saints, de Néanderthal et leur aïeul javanais passer devant nous, marchant aux destinées. Ils vont vivre aux dépens d’autrui, selon la loi universelle dont ils sont le produit. Ils vont aussi, suivant la loi de leur propre cycle, réaliser un déterminisme d’évolutions par lequel, postérité grandissante de modestes aïeux, ils légueront à leurs neveux un inexprimable potentiel de grandeurs.

C’est ici qu’apparaît le langage comme l’instrument capital des développements de mentalité organique en devenir. Par les réactions de sensibilité et les associations et les dissociations qui s’ensuivent, nous avons vu s’établir, aux différents échelons de la série vivante, des états de subconscience, ou même de conscience avérée, dont l’accumulateur ganglionnaire ou cérébral fait un état dit « de mentalité ». Chez l’homme, grégaire par excellence, les précisions de sensations mnémotechniquement retenues ne seraient que d’un futile avantage sans l’épreuve émotive des communications, c’est-à-dire des échanges préparatoires de l’interaction. L’évolution de la pensée individuelle et sociale ne peut réaliser les conditions du devenir que par l’incessante multiplication des contrôles de tous ordres dans toutes les lignes de la réciprocité. C’est ce que veut, d’abord et toujours, la pleine et libre faculté des accords d’entendements dont le langage, avec toutes ses ténuités d’expressions, est le véhicule obligatoire.

Je n’ai point à faire ici une histoire du langage. Quand on a pénétré, même superficiellement, dans les détours des langues dénoncés par les étymologies, quand on a reconnu les gammes de nuances qui révèlent des prodiges d’analyse dans la subtile adaptation du signe et de l’idée, on est émerveillé des raffinements de pensée que peut produire, avec l’aide des siècles, l’ingéniosité humaine sous l’active pression du besoin. Je ne serais pas surpris que la grammaire fût, par excellence, le chef-d’œuvre de l’intelligence humaine. La grande faute de nos maîtres est de nous la vouloir faire comprendre avant que nous n’ayons cinquante ans révolus.

Les langues, avec les grammaires qui y sont impliquées, sont l’œuvre, tantôt consciente et tantôt inconsciente, non d’artistes spéciaux (comme pour la musique), mais des peuples eux-mêmes, poussés par l’irrésistible besoin d’exprimer leurs amours, leurs haines, leurs résistances, leurs plaintes, leurs désirs, leurs espoirs, leurs volontés, ainsi qu’essayent vaguement de le faire, sans l’aide du langage articulé, un très grand nombre d’animaux, dans la succession, douloureuse ou plaisante, de leurs émotivités. La grammaire comparée nous sera d’un très puissant secours pour discerner nos voies dans le tumulte délicat des compositions de sonorités. Mais nous n’en sommes qu’au début de la tâche.

D’importants travaux de linguistique ont été accomplis dans les complexités de ce domaine, et déjà les phénomènes de la vie des langues s’en trouvent singulièrement éclairés. Mais je n’ai point ouvert ici un guichet d’universelles lumières. C’est la formation primitive des langues que je considère, en ce moment, dans la série des organismes en évolution. Je n’en suis encore qu’aux problèmes, singulièrement ardus, de la formation du langage articulé qui caractérise l’espèce humaine. Je me contenterai donc, sur ce point comme ailleurs, de sommaires indications de positivité recueillies en remontant aussi loin que possible jusqu’aux sources de l’évolution.

En des formes diverses, des animaux de tous ordres donnent de la voix pour s’exprimer plus ou moins clairement selon les circonstances. Des insectes bourdonnent, font bruire leurs élytres. Fécond en voix sonores, le mammifère se plaît à l’expression plus qu’à l’acte lui-même, tandis que l’oiseau se répand en chansons [22]. Sages, les poissons demeurent muets, avec le plus grand nombre des êtres doués de vie. Où commencent les manifestations de sonorités vivantes, c’est une étude à faire. L’abeille, la fourmi, font leurs rassemblements sans appels perceptibles, comme beaucoup d’oiseaux. J’ai dit les parlements des hirondelles. Éminemment profitables pour l’individu, comme pour la grégarité, se trouvent ses manifestations sonores. Et si nous ne réussissons pas toujours à en reconnaître le sens, nous ne pouvons nier qu’il s’établisse ainsi, de l’être vivant au Cosmos, des lignes de communications supplémentaires particulièrement propres à multiplier, à faciliter les relations de la vie. C’est ainsi qu’un perfectionnement des signes vocaux peut se trouver d’une importance décisive pour l’amplitude et les achèvements des évolutions à venir. Ressource incomparable que nous apporte le code des nuances grammaticales de la voix articulée dont l’homme seul a le privilège.

Quelles sont les origines de cette correspondance des articulations de signes vocaux avec les jointures de la pensée, cela peut s’éclaircir un jour. Qui est au courant des beaux travaux de la linguistique moderne n’en voudra pas désespérer. La grammaire des langues primitives est à peu près inexistante : simplement ce qu’il en faut pour les premières déterminations de rapports. Mais quoi ! Dès que nous connaissons, ou croyons connaître, nous voulons connaître davantage et le mot exige, de la pensée, des gradations d’assouplissements qui, tôt ou tard, ne lui seront pas refusées.

Ainsi se sont établies des gymnastiques d’usages (habitudes lamarckiennes) dont les corrélations constituent les lignes maîtresses d’une grammaire qui ne cessera pas de poursuivre, à tous moments, de nouveaux achèvements. Les dispositions des signes, l’ingéniosité des agglutinations, des flexions, vont former de toutes pièces un organisme de création humaine, merveilleusement modelé sur un organisme de sensibilités, pour en exprimer les activités vivantes, dans une progression du simple au composé. Par toutes ressources d’associations ou de dissociations, aidées de la métaphore, les mots vont produire ces raffinements de pensées ou la métaphysique animiste en est réduite à voir le « miracle » de l’âme, cheville ouvrière des miracles d’entités. Plus tard l’écriture fixera les articulations de ces mouvements de sonorités, en leur donnant un corps de réalisation, porteur de l’idée. Les mots mêmes furent à ce point matérialisés, personnalisés, qu’il leur échut un sexe sans que personne en fût choqué.

Avec le temps, l’habitude iamarckienne fera qu’il soit de plus en plus difficile de distinguer le signe de l’idée, si bien que parler paraîtra l’équivalent de penser. Cependant, sans parole articulée, nous avons vu les hirondelles préparer leurs migrations et conférer du voyage, tandis qu’il est commun d’entendre des hommes, qui ne sont pas des sauvages, répéter des phrases dont le sens leur échappe (comme les paroles dégelées de Rabelais) dans la conviction qu’en parlant ils font acte de pensée. La voix articulée peut-elle donc précéder l’idée ? ll ne semble pas. Elle lui donne une forme, cependant, et cette forme décide du fond, bien souvent. Si la pensée animale est de faibles coordinations, c’est faute, surtout, d’un langage articulé qui lui fasse suffisamment office de soutien.

Le pithécanthrope parlait-il ? À la frontière de la bête et de l’homme y eut-il des pithécanthropes s’essayant aux premières articulations de la voix ? Personne n’en peut rien dire. On n’ose même pas affirmer que les hommes de Néanderthal et de la Chapelle-aux-Saints fussent en état d’articuler plutôt que de bruire. Une longue suite de demi-parleurs offrit vraisemblablement des échelles de différenciations ou nous aurions peine à nous reconnaître. Si le besoin fait l’organe, le besoin de différencier les sons, pris pour signes des différenciations cogitatives, dut faire évolutivement l’organe d’articulation.

Le langage articulé fut donc de formation évolutive sous l’empire du besoin de caractériser de naissantes précisions de sentiments et de pensées. Je n’oserais donc pas dire qu’en ses formes actuelles, le langage ait précédé la pensée. Cependant, c’est bien la sensation qui, pour une précision plus grande des communications, a suscité le besoin d’articuler. De l’articulation vocale aux formules caractérisées de l’idée, il y a encore un long chemin. Des expressions animales aux premières manifestations de mentalité humaine, je ne puis déterminer l’évolution mentale que par l’apparition primitive d’une parole articulée dans un groupe d’anthropoïdes ou d’humains au delà de l’ancêtre de Java, ou même de celui de la Chapelle-aux-Saints. Sans donc, encore, rien préjuger de la capacité mentale d’hommes insuffisamment déterminés, je prends acte de l’évolution qui va les pourvoir du merveilleux outil de la pensée — ce qui m’induit à les marquer de cette étiquette annonçant un monde nouveau : Ils parlent. C’est dire qu’ils expriment des sensations dont les associations et les dissociations de la parole feront des pensées.

J’ajoute qu’à défaut de l’histoire précise de la formation, du langage parlé, nous avons des primitives annales du langage écrit, des idéogrammes, glissant, par bonds successifs, au signe alphabétique qui est le couronnement de l’articulation.


Ils pensent.


Ils ont senti. Ils ont réagi en émissions de voix, en vocables propres à ces classements de rapports qui constituent la pensée. Ils parlent, ils pensent. L’homo sapiens commence de s’affirmer.

Si insuffisante que soit notre connaissance de l’homme quaternaire, nous ne pouvons lui refuser l’éclat d’un début dans les manifestations caractéristiques de la pensée. Ces humains vécurent d’une vie animale impérieuse, aux nécessités de laquelle nul organisme ne peut se soustraire, mais parmi les développements d’une mentalité croissante qui apportait aux organismes évolués de naissantes orientations de sensibilité. Ces nouveaux venus eurent faim, ils eurent froid, ils eurent peur des choses et d’eux-mêmes — de ce qu’ils voyaient et de ce qu’ils ne voyaient pas. Leur caractéristique est d’un développement de connaissance qui demandera des temps sans mesure pour une conjugaison de sentiments et de pensées dont nous avons, à ce jour, les résultats sous les yeux.

Que les premiers hommes, éblouis de leur propre aventure, n’aient pu que l’attribuer à un « miracle », qu’était-ce donc, sinon avouer, en une forme de naïve vanité, qu’une interprétation positive du phénomène leur faisait défaut ? Le gauchissement des premiers pas ne fut-il point de fatalité ? Qui donc, des premiers interrogateurs des choses, aurait pu reconnaître qu’il ne comprenait rien de lui-même et du monde, pour se voir réduit à abandonner toute enquête ultérieure ? L’erreur n’est pas de compte quand le renoncement à la connaissance par l’abdication de notre personnalité, nous ramènerait, d’une évolution régressive, aux échelons de l’animalité. Mieux vaut se casser la tête au « miracle », se faire un Cosmos d’hallucinations entitaires pour y installer un fantôme divin de nous-mêmes, puisque le choc de nos aberrations aux positivités de l’expérience nous amènera, par une succession de conséquences inévitables, aux relativités des lumières humaines, c’est-à-dire à, l’œuvre d’une connaissance de sensibilité. Sans la première méprise de notre connaissance aberrante, il n’y aurait point pour nous, aujourd’hui, de « vérité ».

Ainsi s’ouvre le grand débat de l’homme pensant avec sa personnalisation de l’absolu. Pour le résultat, comparez la Genèse biblique avec la cosmogonie de Laplace, et le problème ne pourra même plus se poser des progressions continues de l’expérience humaine au regard des régressions continues de la Divinité.

Si l’origine divine de l’espèce humaine nous conduit à répudier les acquisitions positives de notre intelligence en quête d’une compréhension du monde, quelle autre issue que de renoncer à l’orgueil d’une surnaturelle descendance pour nous en tenir à ce que nous sommes vraiment : le passage d’un phénomène planétaire en évolution d’accroissement. Cela même sera plus flatteur pour notre amour-propre que la déchéance de servitude par laquelle notre Dieu nous fit débuter.

Pour nous faire descendre de la Divinité, il faut rompre l’enchaînement des phénomènes qui est l’infrangible loi de l’univers. Si nous y demeurons retenus par une nécessité à laquelle rien ne peut nous soustraire, l’origine animale, commandée par l’évolution organique et la filiation des espèces qui en est la conséquence, s’imposent désormais aux compréhensions primitivement rebelles. Tout s’enchaîne d’une rigueur immuable, ou tout se succède au hasard des caprices divins. Il faut en prendre son parti. Obligatoirement, le dogme s’obstine contre l’évidence des évolutions de la vie, avec le même aveuglement que contre la rotation de la terre aux temps passés. Sans nous arrêter plus longtemps à de si pauvres obstacles, notre œuvre est de suivre le cours des chaînons d’ascendance aussi loin que l’observation nous permettra de remonter.

On a vu quels commencements de lumières les vestiges d’ossements fossiles nous avaient apportés. La diversité des pièces de nos musées accuse, sans conteste, une prodigieuse ascension confirmant les vues du génie de Lamarck, suivi de Darwin. Mais si notre plus lointain échantillon d’origine est d’un pithécanthrope ; il nous restera de nombreuses lacunes a combler. Car il s’agit surtout ici d’une évolution cérébrale, dont les traces sont difficilement saisissables, depuis l’anthropoïde jusqu’à l’homme d’aujourd’hui. Nos trop rares crânes fossiles ne peuvent fournir, avec l’aide de tous fragments, que des séries d’échelons plus ou moins suggestivement liées. À travers toutes les difficultés du problème, nous tenons ; néanmoins, assez d’éléments de la chaîne pour être en état de reconstituer en partie des phases du progrès mental et d’en tirer les conclusions légitimement impliquées.

Quelle religion du « premier homme » ? Formule trop sommaire du problème présenté dans des termes qui ne permettent pas de solution. Où donc, le « premier homme » ? Qui l’a interrogé ? Qui a pu rassembler les éléments constitutifs de sa mentalité ? Quelles manifestations d’une « religion » particulière ? Dans l’enchaînement de l’anthropoïde à l’homme, comment saisir les transitions d’une croissante mentalité simiesque en liaison d’une manifestation d’humaine intellectualité ? Vouloir, comme notre sacerdoce, que la pleine lumière se fasse d’emblée sur ces problèmes, sans contrôle d’épreuves, est trop manifestement contraire aux humaines possibilités.

Peut-on vraiment s’étonner qu’au cours de la série animale, qui procède des ancêtres les plus reculés du pithécanthrope à Lamarck lui-même, nous échappent les relais vraiment caractéristiques des phénomènes ? Dans l’évolution des sensations pithécanthropiques et des réactions de pensées humaines développées au cours de la descendance, comment saisir l’un des exemplaires en qui se serait faite la réalisation magique de l’anthropoïde humanisé ? Tout au plus, peut-on suivre l’enchaînement des êtres par un repérage des lignes d’évolution mentale qu’une atavique succession d’intelligences primitives a pu obscurément manifester.

Les premiers hommes, comme les derniers anthropoïdes, cherchèrent, animalement d’abord, des remèdes à leurs misères. Au prix de quels efforts et de quelles déceptions ! Il semble que le singe soit l’un des plus fragiles parmi les mammifères. Il ne peut supporter un changement de climat. Nos anthropoïdes ne paraissent pas mieux partagés, et l’homme lui-même se voit livré, sans défense, à tant de fortunes mauvaises qu’on a peine à comprendre comment sa race a pu s’y soustraire jusqu’à l’organisation des résistances décisives que son intelligence accrue a pu lui suggérer. De construire des religions, monothéistes ou autres, en ce temps-là, probablement n’avait-il cure. L’homme était trop proche encore de l’animalité.

Des sursauts de tous ordres aux premières implorations d’un culte élémentaire adressées à n’importe qui, à n’importe quoi, pierre, arbre, bête ou humain même, dans des conditions ignorées, le premier pas allait être franchi. Cependant, il fallait tuer pour vivre, et se nourrir même parfois de la chair du prochain. Il fallait se couvrir, s’abriter, se réchauffer, et si l’on peut admettre un vrai coup de théâtre, ne fut-ce pas celui de la découverte du feu ? Du feu, si merveilleusement développé de nos jours qu’on n’ose prévoir le temps où nous ne pourrions plus l’alimenter.

En même temps qu’un singulier progrès des moyens de subsistance, la flamme du foyer suscitait des groupements de familles, de tribus, renforçant la défense commune contre les rigueurs des éléments aussi bien que contre l’agression des animaux. Révolution totale de la vie individuelle et sociale. Avec le prodige du feu terrestre qui retient d’abord les yeux au Sol pour les rejeter vers l’éblouissement céleste, s’élancent les pensées dans les champs de l’affabulation mythique, seule forme alors possible d’une généralisation à la fois nécessaire et prématurée. Même point de départ de la religion et de la connaissance. C’est l’interrogation du monde en son astre dominateur, qui, par la sollicitation persévérante du regard, nous aura redressés.

Ira-t-on jusqu’à dire que l’adoration du feu, comme du soleil qui l’a devancé, ait été le premier culte de l’homme ? Ce fut apparemment la première des grandes religions généralisées. Mais les fétiches des cavernes ou le feu, déjà découvert, n’apparaît pas, et où nous ne trouvons jusqu’ici qu’un ou deux symboles du soleil et de la lune, nous révèlent des mythes, des rites, légués par les aïeux du temps ou l’homme, l’œil encore retenu par la terre, ne s’embarrassait peut-être pas plus des astres que son dernier ancêtre de simple anthropoïdité. En fait, nous ne saisissons pas davantage une première religion qu’un premier homme, et cela ne peut étonner les esprits familiarisés avec le pullulement des évolutions qui, par des passages plus ou moins sensibles, ont produit notre humanité.

Étant admis que, de notre présent point de vue, le miracle des miracles fut la découverte du feu, encore est-il possible que par des aventures différentes (au nombre desquelles l’incendie spontané des forêts) le prodige se répandît si vite et de telle façon que l’homme n’eut peut-être, d’abord, ni le temps, ni les moyens de doctriner son étonnement. Les enfants s’émerveillent d’un jouet plus que d’une automobile ou du téléphone auxquels ils s’habituent d’emblée. Qui d’entre nous pourrait dire à quel moment de la vie lui vint une première surprise des choses : feu, soleil, ou tout autre phénomène ? L’accoutumance héréditaire, dans la série des êtres, s’est transmise automatiquement de proche en proche, pour se consolider dans l’homme, le dernier venu des vivants.

Cependant, le verbalisme de nos classements de connaissances a paru séparer des phénomènes qui sont joints. Tous états d’interdépendance dans la chaîne des phénomènes nous apparaissent comme isolés, pourvus d’une existence particulière, ainsi qu’on le vit bien dans la fameuse discussion sur l’origine des espèces, pour chacune desquelles Cuvier réclamait une création particulière, en attendant la loi de l’évolution.

Comment discuter la question de savoir si l’homme quaternaire fut passagèrement monothéiste, puisqu’il n’y a pas, à cet égard, le moindre vestige d’argument en dehors de la proclamation moderne des « droits de Dieu », dont le vrai miracle est que les hommes aient dû se charger de les défendre, à défaut de la Toute-Puissance intéressée. Chez l’anthropoïde en voie de s’humaniser, pas plus de manifestation cultuelle que chez ses ascendants. Pour l’homme réalisé au point d’intelligence qui suggère l’interrogation du monde avant les recours de l’observation, quelle autre ressource que de s’abandonner aux chances de l’imagination ?

C’est de ce point de vue que j’ose trouver dans l’élan religieux de l’humanité primitive, le signe originel du passage accompli de l’anthropoïde à l’homme redressé. N’est-ce donc pas faire à l’hypothèse divine une assez belle part que d’y voir la primitive caractérisation de l’homme s’ouvrant à la conscience de lui-même et du monde dont il est prisonnier ? Étape décisive, pierre de touche universelle de l’être qui a franchi le pas de l’animal à l’homme, en attendant les développements cérébraux qui vont suivre. L’homo religiosus, avant l’homo sapiens en préparation. Seulement, rappelons-nous qu’il n’y a pas plus de premier homme que de dernier pithécanthrope redressé, parce que les classifications que nous pouvons établir aujourd’hui ne nous auraient point offert de signes suffisants pour fixer nos dénominations. Il a fallu du temps pour établir, des cloisonnements séparés de phénomènes inséparables, des signes d’expression.

Ce qui achèvera de troubler toutes ces distinctions, c’est que l’homo religiosus, qui est un produit temporaire de l’entendement humain, va subsister longtemps, très longtemps, à travers toutes les manifestations de l’homme pensant. Trop profonde fut l’impression des premiers âges sur des organes dans la fleur de leur sensibilité, trop puissante une hérédité contre laquelle rien ne venait nous prémunir, trop laborieuse et, par suite, trop lente, la réaction spécifiquement expérimentale des générations qui suivirent. C’est la plus profonde des difficultés de l’homme avec lui-même, dans son âpre cheminement des ténèbres animales aux tremblantes lumières des recherches d’observation trop souvent dévoyées.

En l’absence d’une « Révélation divine » qui, positivement constatée, eût été déterminante à jamais, n’est-il pas aisé de concevoir comment, absorbés par le besoin de se défendre contre la faim, le froid, les fauves et les humains, nos tout premiers primitifs ont inévitablement doté le monde de ce qu’ils trouvaient en eux-mêmes : une activité procédant d’une volonté personnelle en réaction sur les éléments ? L’enfant ne bat-il pas la table où il s’est heurté, lui attribuant ainsi une action volontaire ? N’est-ce pas de telles réactions mentales que surgirent les premiers Dieux ? Le dessein, l’intention au lieu de la loi, dans les activités élémentaires. La pierre, l’arbre, la bête, le ciel, la terre et l’eau sont de volontés agissantes : il faut les arraisonner, les concilier, tenir prêts des échanges de bons offices, offrandes, hommages, sacrifices, en des rites « raisonnés », et ne pas marchander la reconnaissance, même si l’on n’a rien reçu de qui l’on a tout imploré. Cette magie se trouve à l’origine de tous les cultes, fondée sur ce principe, déjà signalé, que des rites bien conduits peuvent et même doivent forcer les directions de l’énergie divinisée.

Pour traits complémentaires, des tombeaux, tardifs peut-être, attestant, dans la mort une vie continuée ; des statuettes d’argile, des bas-reliefs, des idoles, des femmes dont les lignes sont dépourvues de flatteries, des chasseurs à l’arc ; des animaux, des rennes, des sangliers, des bisons notamment ; des représentations de tout ordre. Dans une grotte très basse, dont j’ai déjà parlé, des hommes, assis sur leurs talons, ont laissé sur l’argile l’empreinte d’un groupement qui pouvait être de conseil ou de cérémonie. Des personnages humains portant des masques d’animaux, ou même revêtant de fantastiques figures de bêtes, ainsi que j’en ai vu dans l’Inde, pour des danses sacrées. De nombreux symboles dont il est difficile ou même impossible de comprendre la signification ; la croix équilatérale déjà signalée, et partout rencontrée ; des flèches groupées peut-être au hasard, peut-être en vue d’un sens déterminé ; des mains, signe de puissance, que nous retrouverons dans la symbolique juive et chrétienne, que nous pourrons suivre, en remontant le cours des âges, jusque sur un obélisque assyrien, sur un cylindre de Chaldée, pour se continuer aux représentations figurées de l’Inde et des ex-voto de Carthage, jusqu’à notre main de justice, dernier témoignage de la persistance d’un symbole encore cher aux sauvages d’Australie. Enfin, la roue, emblème du soleil, un cercle hérissé de rayons, dont il faut tenir compte en raison de sa rareté même, car si ce symbole n’a dans la vie paléolithique qu’une importance secondaire, il n’en atteste pas moins l’extrême ancienneté de son apparition.

J’ai cru bon de conclure par cette énumération sommaire de développements qui s’enchaînent d’un lien si rigoureux dans les progressives manifestations de notre humanité. Point de développement humain qui ne nous invite à remonter aux origines pour une connaissance d’observation. Nous avons présentement à choisir entre les légendes sacrées dont nulle ne résiste à l’épreuve du contrôle, et la doctrine positive de l’évolution conçue par Lamarck et reprise par Darwin avec documentation d’expérience.

Tout ce que l’Église peut faire, c’est de s’en tenir au dogme dont elle ne permet pas la discussion. Aucune transaction d’apparence scientifique n’a osé jusqu’ici se mettre en ligne dans le camp des théologies. Tout ce que peut faire le prudent abbé Mainage, c’est de nous signifier qu’il n’admet pas l’évolution. Mais pour ce qu’il « admet » des cavernes quaternaires, qui puisse se raccorder, en quelque point, aux développements de sa Genèse biblique, il néglige bien fâcheusement de nous en informer. Le silence est l’heureux refuge des âmes troublées.

Comment pourrait-on raisonnablement expliquer que la Divinité, d’absolue perfection, se soit ingéniée à réaliser absurdement l’imparfait pour nous laisser le soin de le perfectionner, et nous punir d’un châtiment éternel si nous ne réussissons pas là où il a failli? Si, pour quelque raison inconcevable (après des temps de toujours sans création terrestre), le « Créateur » a voulu, sans raison connue, faire « du nouveau » — ce qui est contradictoire à sa propre fixité — pourquoi ne pas se donner le plaisir d’une création parfaite du premier coup, au lieu de faire, « à son image », l’homme si peu stable qu’il débutera par la forme de la Chapelle-aux-Saints, à mi-distance de l’anthropoïde et de l’exemplaire civilisé de nos jours? Quel motif de faire d’abord l’homme sauvage, ignorant, dépourvu de tous moyens de défense contre l’hostilité des éléments, et de lui imposer de formidables travaux pour livrer le monde aux incertitudes, aux misères, aux désastres de tous les temps? Que M. l’abbé Mainage accepte ou non « l’évolution », il ne peut nier que l’homme ait changé depuis le quaternaire. Où la loi de ce changement? Qu’il nous dise pourquoi son Dieu a voulu et réalisé l’étroite filiation de tant d’efforts défaillants.

Pour que l’homme ait « changé » du quaternaire aux temps présents, il lui a fallu, comme à tous autres phénomènes, des successions de « changements ». La Révélation ne nous en a rien dit, et pour cause. Des temps indéfinis de pensées vacillantes nous ont montré des développements d’énergies en des formes dites d’ « évolution ». Quelle autre loi d’enchaînements successifs nous propose la « Révélation »? Jusqu’à ce qu’elle se soit montrée capable d’un tel effort, les deux termes demeurent hors d’accommodements. Cependant, la connaissance grandissante fait irréductiblement son chemin, et le dogme se tait quand on lui demande ses témoignages d’observation. C’est l’aveu.

Prendre acte contre nous de ce que nous ne tenons pas tous les échelons du Cosmos est d’une puérilité trop aisément concevable d’hommes qui, par une confusion trop naïve du dire et du connaître, croient posséder l’ultime secret des choses par la seule raison qu’ils se l’attribuent. Nous ne savons pas tout des phénomènes, il n’est que trop véritable, et le meilleur de notre connaissance ne nous découvre que des mouvements de rapports. Nous n’en saisissons, en partie, que d’infimes passages. L’observation, cependant, nous fournit des points de repère que, par l’expérience, par le calcul, par l’induction, nous essayons de coordonner selon leurs naturelles directions. Nous errons, et nous rectifions plus ou moins heureusement nos erreurs. Qui donc est infaillible, sauf celui qui se proclame tel pour se trouver cruellement démenti a la première épreuve des faits?

Hommes nous nous trouvons, hommes nous resterons tout pétris d’insuffisances, et de suffisances en des activités de connaître imparfaites, sans doute, mais néanmoins positivement fondées.

Prends ton pic et me romps ce caillou qui te nuit.

Au travail, crie le poète au charretier embourbé. Voilà la bonne leçon.

Obsédés du merveilleux don de ce connaître qui nous enchante et nous effraie tour à tour, notre premier mouvement fut d’en chercher la source dans les profondeurs de l’insaisissable au lieu d’en demander laborieusement l’histoire aux développements des phénomènes que nous avons sous les yeux. Malgré tout, il s’est trouvé des consciences avides de lumières, soutenues d’un ferme courage, pour accepter la gageure de l’absolu contre nos relativités — chancelantes, mais redressées par l’observation.

La science la plus ancienne est du mouvement des astres. Aux âges lointains, déjà, les Chaldéens en ont pu déterminer des parties, et, de nos jours, l’hypothèse de Laplace a été poussée assez loin pour nous apporter des conclusions d’expérience fort éloignées des cosmogonies religieuses de l’Orient dont la tradition est encore vénérée dans nos salons et dans nos temples au mépris d’une expérience rudimentaire. Toutes nos observations du monde solaire nous ont conduits à un ensemble de connaissances positives dont l’histoire de notre planète s’est progressivement enrichie. Nous pouvons reconstituer les grandes transformations de son passé dont les mouvements actuels sont l’inéluctable conséquence. Depuis les indescriptibles explosions de la masse brûlante jusqu’aux apaisements, jusqu’aux enchantements d’aujourd’hui, nous suivons pas à pas les successions des phases du refroidissement terrestre, nous en déterminons les résultats et nous en prévoyons les conséquences. Lorsqu’au complexe inorganique de cristallisation a succédé le complexe organique de la cellule et de son plasma, faut-il vraiment s’étonner que là, comme partout ailleurs, des « passages » échappent à notre observation? N’est-ce pas l’universelle loi des relativités de notre « compréhension » ? Et sommes-nous donc condamnés, parce que nous ne saisissons pas tout, à nous boucher les yeux pour nous garder de rien comprendre ? Puisque le fer et le feu n’ont pu venir à bout de l’intelligence humaine, montrons-nous dignes de préserver, de développer ce que notre propre histoire a sauvé des fureurs de la trop faillible infaillibilité.

La préhistoire du quaternaire.

Si le progrès humain est une chaîne de méprises successivement redressées, c’est au primitif jaillissement de l’erreur que nous devons les premières joies de la vérité. Il n’y a point là d’ironie. La difficulté est que nous sommes brefs, et que les mésinterprétations successives où nous croyons trouver la représentation de l’univers demandent des additions de vies pour que l’esprit humain puisse bien ou mal débrouiller ses impressions ataviques, et s’en déprendre, au profit de la connaissance positive, avec autant de zèle que ses anciens en mirent à s’y attacher.

La découverte des innombrables manifestation de l’homme quaternaire ayant dépassé toute espérance, il en est résulté une abondante littérature où la hardiesse des interprétations n’a pas toujours attendu l’étude, purement objective, des faits. On ne peut plus dénombrer les images gravées aux parois des grottes, avec des peintures à teinte plate, noires ou de polychromie, qui s’accompagnent de signes symboliques dont quelques-uns, comme la croix, survivent encore dans la vie cultuelle de nos jours. Beaucoup sont des œuvres d’art, et plusieurs même atteignent un degré de perfection qui ne pourrait être dépassé. Des bas-reliefs, de grossières statuettes se rencontrent. C’est un monde nouveau qui s’ouvre. Et déjà des esprits inquiets tentent de faire parler ces humains primitifs, — au delà peut-être de ce qu’ils ont pu dire — tandis que le parti pris de nos théologiens se fige dans la tentative d’accommoder à tout prix ce nouvel aspect de notre histoire aux légendes de Moïse qui n’en peut mais.

Rien de plus significatif à cet égard, que le livre de dogme et de science mêlés : « La religion de la préhistoire », dû à la plume distinguée de M. l’abbé Mainage, professeur à l’Université catholique de Paris. L’ouvrage est pourvu d’un imprimatur de quatre éminents censeurs, lesquels, sans donner leurs titres scientifiques ou religieux, déclarent qu’ils n’y ont rien trouvé « qui s’oppose à ce qu’il soit imprimé. Nihil obstat », disent-ils gravement. Soyez remerciés, mes bons pères. Si le malheureux Galilée avait eu l’idée de solliciter l’imprimatur de Rome pour ses calculs d’astronomie, l’Inquisition nous est témoin que la terre eût attendu le temps requis pour obtenir de Rome l’autorisation de tourner.

D’avance, notre savant abbé s’est montré soumis. Il a pu éviter ainsi la sensation des fagots où s’échauffa la charité de son Église. En revanche, peut-on craindre que, l’intérêt de la foi primant tous autres aux yeux de l’auteur, sa doctrine n’en puisse souffrir lorsqu’il s’agit de concilier les légendes juives avec des découvertes que les prophètes ne pouvaient soupçonner. La sincérité de l’écrivain ne saurait être mise en cause. Seulement, ses assertions n’en sont que plus périlleuses quand elles accusent cette déviation supérieure de l’intelligence qui veut inconsciemment contraindre les faits de s’accommoder à l’idée préconçue.

M. l’abbé Mainage, par exemple, écarte sans débats le phénomène de « l’évolution ». Je ne saurais discuter ici les raisons trop puériles qu’il en donne. S’il s’était trouvé d’un avis contraire, que fût-il advenu de l’imprimatur ? De son autorité, encore, fait-il bravement l’homme quaternaire, « monothéiste », pour se trouver aussitôt dans l’obligation de le regarder choir, d’une façon inexplicable, en des cultes grossiers. Je ne puis me résoudre a débattre sérieusement avec lui là-dessus. Car si Jahveh s’est plu à faire Adam faillible, quelle faute de n’avoir pas implanté plus solidement sa propre « Révélation » au cœur de l’humanité !

Pour expliquer les cultes primitifs, dont des vestiges subsistent jusque dans nos églises[23], l’éminent abbé nous dit que la pure croyance monothéiste de l’homme quaternaire, dont il ne reste aucune trace, s’est vu déformer par « les esprits animaux et la magie » qui s’y sont mêlés. C’est, nous affirme-t-il, la lutte commençante « des instincts inférieurs de l’homme et des droits de Dieu ». Pourquoi donc cette lutte dont nous sommes victimes par la volonté du Très-Haut ? Les « Droits de Dieu » à l’erreur de la terre immobile, le grand astronome florentin sut trop bien, pour avoir tenté de les méconnaître, quel parjure scientifique lui fut imposé. Cependant, l’Église a dû se dédire, et c’est beaucoup qu’elle ne se présente plus dans nos laboratoires la torche en main. Le livre de M. l’abbé Mainage montre même qu’elle chercherait à s’accommoder. Acte lui soit donné d’un commencement de résipiscence qui ne sera pas poussé bien loin.

Tout le monde sait que nous n’avons pas de fossiles humains au delà du terrain quaternaire. Fait acquis à ce jour. Cela signifie-t-il que l’homme n’a pas dû vivre au cours de la période tertiaire ? En aucune façon. Nos fouilles n’ont encore entamé qu’une surface infime, et si, pour quelque raison que ce soit, le tertiaire ne nous fournissait pas de vestiges directs, si nous continuions à discuter sur des éolithes qui ne sont certainement pas d’un travail humain, il ne nous en serait pas moins permis de raisonner d’expérience sur l’éventuelle durée des coordinations évolutives.

Avant d’en arriver là, il faut avoir le courage de ne pas s’arrêter au simple schéma des évolutions. Frappés de rapprochements ostéologiques, nous en venons, après des résistances plus ou moins prolongées, à l’idée d’une descendance, et, cet effort accompli, nous laissons aux savants le soin de se reconnaître dans toutes les successions d’enchaînements qui doivent combler la distance d’un fossile à l’autre, pour réaliser toutes coordinations de vie évoluée.

Le cas de l’homme de science, lui-même, est fort différent. Il tient ses fragments osseux, il les analyse, il les compare et ne peut les faire parler clairement qu’avec l’aide des conditions du milieu. La couche sédimentaire où le fossile se rencontre fait apparaître un moment de ses annales, mais ne peut se relier à l’histoire de l’ensemble qu’à travers les conditions de la durée. Or, pour se réaliser dans les complexités d’activités indéfinies, les évolutions ont besoin d’une durée incalculable, et cette durée, les formations successives des sédiments peuvent seules la manifester. Enfin, nos classifications n’étant rien de plus qu’un artifice d’intelligence, il faut reconnaître que les phénomènes cosmiques n’ont pas à en tenir compte, pas plus que nos rapprochements d’analyse qui font le classement des espèces, ne peuvent faire obstacle aux réalités profondes de l’universel enchaînement, hors duquel il n’y aurait que discordances et soubresauts catastrophiques, tandis que la durée conditionne toutes les magies de l’évolution.

Pour les simiens, les hominiens[24], le pithécanthrope et les fossiles où se rencontrent, sur le même sujet, les caractères simiens et humains tout ensemble, la voie commence d’être déblayée. Cependant, nous nous trouvons encore loin de compte quand, par le moyen des observations recueillies, nous essayons de préciser nos points de repère. Non que le schéma général en soit aucunement menacé. Mais dans le champ immense de la durée, nous voyons surgir un nombre incalculable d’embranchements croisés qui doivent se rejoindre en des milliers et des millions de formes différenciées, pour aboutir aux grandes lignes de descendance successivement tracées.

Il n’y a rien là qui ne soit dans les naturelles données des mouvements élémentaires. Toutes les énergies du Cosmos sont éternellement aux prises dans l’espace et dans le temps. Le principe de la moindre action décide de l’issue. Tout s’essaye indistinctement. Ne se maintiennent, en des formations provisoires, que des passages d’énergies prédominantes où l’enchaînement universel met l’apparence d’un plan, à la seule condition de prendre l’effet pour la cause. Qui s’est arrêté, un moment, aux complexités des processus d’où sont issus les mammifères, ne se laissera point déconcerter par les inextricables détours des passages de l’anthropoïde à l’hominien et de l’hominien à l’homme fait. Considérez pour un moment la série indéfinie des singes prolongés en des débris de fossiles qui nous révèlent des variations sans terme concevable, et tâchez de faire revivre, en votre imagination, tout ce monde disparu, d’une prolifération sans mesure. Des débris de mâchoire, quelquefois une dent isolée, feront surgir à vos yeux des pullulements d’espèces où se révèlent les énergies irrépressibles des évolutions passées. Et si vous songez que la multiplication des existences en évolution s’accroît sans cesse quand on remonte le cours des complexités organiques décroissantes, vous ne pourrez que vous ébahir à la vision déconcertante de cette explosion démesurée d’innombrables grouillements d’où est issu l’homme pensant.

Peut-être, serez-vous moins déconcerté, bien qu’ayant droit toujours à l’ébahissement, lorsque la tête penchée sur l’abîme, je vous montrerai une réduction d’homonculus infime[25], le tarsier, remarquablement redressé, quadrumane qui n’est ni un singe, ni un lémurien, porteur, cependant, d’une boîte crânienne dont la capacité, toutes proportions gardées, est non seulement supérieure à celle du pithécanthrope et de tous hominiens, mais se trouve même si proche de la nôtre qu’on y doit chercher des effets d’un état de mentalité correspondante. Une telle évolution serait pour brouiller nos voies, si nous n’avions appris, chemin faisant, que le feu d’artifice des évolutions universelles projette ses bouquets de fusées dans toutes les directions : d’où la déconcertante profusion des issues.

Tout développé qu’il soit, le cerveau du tarsier n’offre que des traces de circonvolutions. C’est un nocturne. A ce titre, nous le trouvons pourvu d’énormes cavités orbitaires où deux grands yeux ronds, d’étrange aspect, cherchent à percer la nuit des branchages dans les forêts de Java, de Sumatra, de Bornéo. Le voilà voisin d’habitat avec l’orang-outang, bien que d’une autre ascendance évolutive — au point qu’il a fallu créer, en son honneur, une famille spéciale qu’il est, jusqu’à présent, seul à représenter, au moins dans la série vivante, puisqu’on en trouve des fossiles dans l’éocène. L’une des caractéristiques du singe est dans le développement des membres antérieurs, au contraire de l’homme. Le tarsier se rapproche de nous en ce point. Dressé sur ses branches — fémur droit, comme nous-mêmes — il nous impressionne vivement par l’habitus de ses attitudes humaines. On ne peut le regarder sans tressaillir, car il évoque, à notre égard, une suggestion de parenté plus proche que le singe. Je ne serais point étonné qu’il en fût ainsi.

Puisque toutes les évolutions se sont croisées pour se contrarier ou se rejoindre, notre filiation représente, sans aucun doute, une somme de déviations et de retours indescriptibles, dont la trace s’est perdue. Les faibles résistances n’en finissent pas moins par maintenir les directions des grands efforts organiques vers des développements plus compréhensifs et, partant, plus durables. Nous reconnaissons clairement aujourd’hui le phénomène de la descendance. Mais pour le décrire dans ses différentes parties, il nous manque encore trop de documents. Le tarsier nous fournit un capital point de repère. L’évolution générale dont il est l’une des caractéristiques nous ouvrirait sans doute, si nous pouvions la reconstituer, de nouvelles avenues.

De même, l’œil pariétal de certains reptiles (comme le hatteria, de la Nouvelle-Zélande) fut pour nos savants une grande surprise. Nous en retrouvons la trace authentique dans de nombreux fossiles. On a même voulu que notre glande pinéale fût un reste du troisième œil que nous aurions porté au sommet du crâne, entre nos pariétaux. Je ne m’en porte point garant. Mais de la sensibilité du derme à la lumière et de la tache pigmentaire de l’infusoire à l’œil humain, le troisième œil du hatteria nous permet d’entrevoir des aventures d’évolutions, comme celle dont l’existence du tarsier demeure un vivant témoignage.

Le simple fait que tel singe fossile du pliocène est plus proche de nous que notre chimpanzé contemporain montre assez que, si la filiation générale est positivement reconnue, il ne s’ensuit pas du tout qu’elle ait procédé par l’enchaînement direct des organismes présentement sous nos yeux. Que d’évolutions inconnues se sont succédé jusqu’à la nôtre, en d’innombrables ramifications, tandis que, dans le monde vivant d’aujourd’hui, des successions d’évolutions épuisées ne font qu’attester par quelques caractères la très ancienne existence d’un tronc commun. Fossiles de lémuriens, de singes, d’anthropoïdes, d’hominiens, d’hommes primitifs caractérisés, sont et demeureront d’un classement laborieux. Je me sers volontiers du mot pithécanthrope pour désigner la créature hominienne du Trinil. Le crâne de Cro-Magnon est certainement d’un homme. Mais les crânes de la Chapelle-aux-Saints, de Néanderthal, sont-ils d’hommes parlants? Beaucoup tiennent pour la négative. Qu’est-ce qu’un homme sans le langage articulé ? Que serait une pensée qui ne pourrait s’exprimer que par un cri ? L’idée se détermine par le langage qui agit sur elle, pour la former, comme elle réagira sur lui pour se préciser.

Analogue au cas du chimpanzé fossile, celui des singes catarrhiniens (à narines rapprochées) dont les fossiles attestent une plus grande proximité de l’homme que les exemplaires vivants de nos jours. Avec le chimpanzé, le gorille, le gibbon (anthropoïdes) sont présents dans le pliocène — le chimpanzé même dans le miocène. Ce pourrait être, nous dit-on, à l’éocène supérieur, c’est-à-dire dans la partie la moins ancienne du sédiment tertiaire le plus ancien, que nous aurions à remonter pour avoir chance de rencontrer le tronc commun de l’anthropoïde et de l’humain. En d’autres termes, quelle que soit la pauvreté de nos vestiges fossiles, il est désormais acquis que nous venons d’une antiquité prodigieusement reculée, d’autant qu’il nous faut remonter aux formes premières des vertébrés, l’amphioxus et même l’ascidie, et que, de là, le plongeon n’est pas d’une moindre profondeur jusqu’aux premières formations de la vie. C’est le temps et l’espace qui conditionnent l’univers, réalisant des enchaînements sans fin de phénomènes, en figures de miracles pour aboutir à des ensembles de coordinations évolutives.

En l’état actuel de la science, les preuves ostéologiques de l’existence de l’homme dans le terrain tertiaire ne sont pas administrées. Et sur la présence, dans le pliocène et le miocène, d’outils de silex plus ou moins grossièrement taillés, la discussion n’est pas près de finir. Les éolithes suggèrent trop aisément des ressemblances de hasard pour que nous puissions uniquement faire fond sur des apparences. En Angleterre, dans le pliocène supérieur, on a trouvé quelques pierres qu’on croit taillées, et l’une de ces pierres se trouvait prise dans l’os d’un éléphant pliocénien. Je serais enclin à penser que la preuve est presque trop belle, puisqu’on serait bien embarrassé de nous dire comment le chasseur, armé d’un caillou, peut s’y prendre pour planter son arme à demeure dans l’os de la monstrueuse bête. Donnez une bonne hache bien emmanchée à l’homme de nos jours, et je n’attendrai pas de lui qu’il accoinplisse cet exploit. Je critique, d’ailleurs, l’interprétation, sans être en état d’en proposer une autre que la chute de la bête sur l’instrument. Le coup de la masse animale sur la pierre se comprendrait mieux, en effet, que de la pierre sur le bloc puissamment cuirassé.

En Argentine on a découvert, à plusieurs reprises, des pointes de trait en quartz dans le squelette d’animaux fossiles. Il ne paraît pas qu’il y ait aucune conclusion à en tirer, car l’allégation que ces trouvailles avaient été faites dans le Miocène ne s’est pas trouvée justifiée. Il s’agit manifestement d’animaux quaternaires, du pleistocène, tout au plus.

Si cela ne peut fournir la preuve positive de l’existence humaine dans le terrain tertiaire, les plus autorisés de nos savants n’en concluent pas moins à la probabilité, je dirai même à la nécessité de l’événement. La raison en est des temps incalculables demandés par des séries d’évoluticns qui ne se succèdent qu’à travers des complexités de divergences et de convergences hors de nos déterminations.

Pour l’étude de l’homme quaternaîre, les matériaux historiques sont à pied d’œuvre. En France, un très grand nombre de grottes, probablement des principales, ont été scientifiquement explorées. Les faits acquis sont désormais à la portée de tout le monde. Les photographies, les projections, les monographies interprétatives ont fait entrer, jusque dans le monde de l’ignorance courante, la quantité de propos approximatifs qui donnent accès à toutes les conversations. On a beaucoup appris. Il reste, sans doute, davantage à connaître. Plusieurs s’élancent, d’un pas léger, dans les champs de l’hypothèse où chacun peut librement se donner carrière. Mon rôle est de m’en tenir à quelques interprétations qui, jusqu’ici, n’ont pas été sérieusement contestées[26].

Je voudrais pouvoir aborder dans son ampleur les problèmes du passage de l’anthropoïde à l’homme déterminé, qui ne passionne pas moins le grand public que les savants. Je ne puis qu’indiquer ici quelques grandes lignes. Quand les questions sont posées, dans les esprits mal préparés du plus grand nombre, il y a de grandes chances pour que les interprétations en soient trop aisément défigurées.

On s’est, d’abord, imaginé qu’il s’agissait uniquement de trouver le « missing link » (chaînon manquant) de l’anthropoïde à l’humain, pour que les incertitudes subsistantes fussent instantanément abolies. Un brave squelette serait sorti tout a coup de sa tombe pour nous dire : «Je vous attendais, me voici. » On le féliciterait à la ronde. On le soumettrait à l’épreuve de toutes nos mesures, on ferait jouer ses articulations et puis on l’encagerait dans une belle vitrine avec défense de toucher. Et les badauds ne manqueraient pas d’accourir pour dire : « J’ai vu », sans savoir quoi.

Les choses ne peuvent se passer aussi simplement. J’ai dit qu’il ne fallait pas chercher l’hérédité des évolutions dans la ligne continue d’un seul développement généalogique. Aux innombrables espèces, dont nous tenons les vestiges, s’ajoutent des espèces, plus nombreuses encore, qui se sont évanouies sans nous laisser de documents directs. Elles ont pullulé, elles se sont mêlées, croisées sans nous léguer d’autres témoins de leur passage que des états différenciés de lignage à interpréter pour retrouver la droite descendance. Des pièces fossiles se rangent ainsi sur les tables de nos musées, dont nous reconstituons plus ou moins justement l’ensemble selon les règles de Cuvier, et nous avons tantôt fait de gratifier le nouvel individu d’un nom approprié. Il ne s’agit plus que de le comparer aux squelettes les plus anciens du quaternaire et d’en tirer les conclusions qu’il appartiendra.

L’interprétation biologique des ossements fossiles nous offre un aspect fort différent. Nous n’avons pas, et nous ne pouvons pas

avoir une unité d’anthropoïde à conférer avec une unité humaine, précédée de jalonnements intermédiaires. L’universelle évolution organique ne le permet pas. Considérez la diversité des types humains de nos jours, et dites-vous bien que nous n’avons sous les yeux que des aboutissements d’innombrables évolutions différenciées d’où procèdent, à travers des âges sans mesure, des types de provenances inconnues. Du Papou à l’achèvement de l’homme civilisé de nos jours, c’est une assez longue procession. Rétrospectivement, du Papou au singe hominien de Java, l’obscure série n’est pas moins longue, et serait plus significative enoore si nous en pouvions posséder assez d’exemplaires. De la comparaison des multiples séries jailliraient tour à tour des lumières peut-être définitives sur les procédures d’enchaînements. Mais cela n’est que rêve. Ces séries disparues sont insaisissables, et de quelques-unes à peine possédons-nous des vestiges fossiles qui ne nous révèlent, en somme, que des moments de coordinations.

C’est assez toutefois pour nous confirmer dans la sensation que nous tenons le fil d’Ariane, car plus nous trouverons de fragments de singes hominiens, dits pithécanthropes, et plus la diversité sera grande des exemplaires en lesquels s’attestera l’évolution d’un type à l’autre. De ceci l’évidence n’est plus contestable depuis que des pièces incomplètes, mais significatives dans l’individualité aussi bien que dans la succession, ont apporté des témoignages irrécusables aux positivités de la filiation.

Au Trinil (Java), on découvre une calotte crânienne, deux molaires, et un grand fémur humain où les caractéristiques du simiesque et de l’hominien se trouvent ajustées[27]. La calotte crânienne est morphologiquement intermédiaire entre celle du chimpanzé ou du gibbon et celle de l’homme archaïque (Néanderthal ou la Chapelle-aux-Saints). La face interne montre des circonvolutions dont les caractères la classent entre l’homme et le gibbon. Le fémur est plus près de l’humain. C’est celui d’un homme debout. L’individu pithécanthropique de Java fut peut-être l’un des derniers exemplaires de sa race si, comme beaucoup le croient, il fut le contemporain d’hommes précédemment évolués. Car des fragments d’ossements humains furent exhumés des fouilles du Trinil avec des marques de l’industrie primitive. Je me voile la face, et je me demande s’il n’y eut pas des unions mixtes. Horreur ! Notre authentique aïeule du quaternaire, dont ceux qui l’ont contemplée nous ont laissé de navrantes images, subit peut-être un jour l’affront de voir se détourner d’elle un jeune pithécanthrope à l’œil émerillonné. L’Asie et même la Grèce nous ont laissé des légendes qui pourraient nous porter à croire que le souvenir s’en est conservé. Que le pithécanthrope de Java soit apparenté ou non à un vieux gibbon fossile, dans un terrain tertiaire de l’Égypte, comme le veut M. Boule, la question n’en sera pas changée. Nous aurons seulement conquis une trace nouvelle dans la confusion des descendances indéterminées.

La mâchoire de Mauer[28] est-elle d’un homme ou d’un anthropoïde ? Elle est lourde et forte. Certains de ses caractères la rapprochent du gibbon. Les dents accusent un facies humain. Cependant, le menton fait défaut. Quelques-uns la voudraient rabaisser jusqu’aux singes caractérisés, tandis que d’autres tendent à la rapprocher du fossile de Java. Pour nous qui n’avons point à nous prononcer sur ce cas particulier, il suffit de remarquer que le seul fait de la question posée montre les caractères du simiesque et de l’humain si bien confondus dans la même pièce anatomique que l’enchaînement des deux évolutions ne peut pas être contesté.

Voici justement qu’à Piltdown, près de Newhaven (Sussex), des restes dits « humains » sont extraits des graviers. Deux crânes dont l’un incomplet, une mandibule inférieure, la moitié d’une autre, des naseaux, une canine. Des auteurs autorisés[29] y veulent reconnaître « un très vieux type d’homo sapiens », tandis que M. Boule incline à y voir les restes d’un chimpanzé. « La rencontre, à deux reprises différentes, d’un crâne humain et d’une mandibule de chimpanzé, observe M. Joleaud, est un fait bien surprenant. » Je me permets de partager cet avis. Crâne et mandibule auraient-ils donc eu le même propriétaire?

Je laisse de côté les trouvailles de moindre importance pour m’arrêter à la récente découverte, dans l’Afrique du Sud, d’un « homme-singe », qui nous a valu de M. le professeur Dart, de Johannesburg, un très intéressant article publié par le journal Nature. Un crâne, un moulage endocrânien, quelques morceaux de roche calcaire contenant des fragments osseux. Un travail minutieux a permis de dégager du calcaire tout un squelette facial dont on nous donne des photographies. Dans sa revue, l’Anthropologie[30], M. Boule commente savamment la publication de M. Dart qui, sans pousser son sujet jusqu’à la condition humaine, le place résolument fort au-dessus des anthropoïdes connus.

Il ne m’appartient pas d’entrer dans les débats auxquels a donné lieu notre pithécanthrope africain. M. Boule paraît penser à un chimpanzé. Aucune indication n’a encore été fournie sur l’âge géologique du fossile. Attendons des observations plus complètes et peut-être mieux coordonnées. Il paraît difficile de discuter sur « le caractère humanoïde plutôt qu’anthropoïde du sujet ». Ce qu’il faut dire, c’est que la photographie de la face évoque étrangement l’émouvante expression d’un visage humain. Quelles que soient les conclusions du débat sur « l’homme-singe » de l’Afrique du Sud, on ne peut plus discuter la question de savoir si les généalogies humaines sont rejointes par les généalogies simiesques. Des diversités de pithécanthropes aux crânes de Néanderthal et de la Chapelle-aux-Saints, il n’y avait qu’un pas. Il est franchi. Nous tenions déjà la mâchoire de Mauer non classée, voisine du type de Java.

Contemporains de l’hippopotame géant, l’homme de Mauer, comme celui du Trinil (pliocène), l’homme de la Chapelle-aux-Saints, ou de Néanderthal (pleistocène moyen) contemporain du mammouth, l’homme de Cro-Magnon, contemporain du renne (pleistocène supérieur), sont étroitement liés. Ceux de la Chapelle-aux-Saints fabriquaient des outils de silex taillé,

connaissaient le feu et vivaient de leur chasse — hommes très reculés au regard des modernes, très avancés au regard de la race de Java. Filiation directe ou indirecte, il n’importe guère qu’il y ait eu, ou non, métissage.

Il s’en faut de beaucoup que l’homme des cavernes soit le premier anneau de la chaîne d’humanité primitive où l’humble pithécanthrope puisse se rattacher. À quel moment du quaternaire l’homme se serait-il manifesté ? On discute. Comment que la question soit résolue, si elle doit l’être, il est certain que nos ancêtres avaient déjà une longue histoire inexprimée quand un besoin d’expression surgit en eux, aidé d’instruments grossiers.

Voici donc une capitale époque d’humanité vivante qui avait échappé longtemps à notre observation. Pour ceux qui cherchent le premier homme, ce peut être un désappointement de ne point le rencontrer ici. L’état de « premier homme » implique une série de filiations que nous essayons de jalonner. Pour m’en tenir aux données élémentaires, les crânes de Néanderthal et de la Chapelle-aux-Saints sont d’hommes bien antérieurs à celui de Cro-Magnon. Celui-ci parlait-il ? C’est possible. On ne lui accorde guère, jusqu’à nouvel ordre, qu’un rudiment de langage articulé. La voûte crânienne du pithécanthrope javanais permet beaucoup de suppositions aboutissant au doute sur la question de savoir si c’est un anthropoïde (et de quel ordre?) ou un homme qu’on a l’honneur d’interroger. On voit qu’en dépit de toutes les cosmogonies « révélées » il n’y a guère de chances pour que nous rencontrions tout justement les vestiges d’un mammifère sur deux pieds dont nous puissions dire, en pleine connaissance de cause, qu’il est l’exemplaire, si longtemps attendu, du « premier homme » qui ait été.

C’est que l’évolution morphologique de la structure générale, avec le lent développement de ses activités, demande un temps incalculable pour le cours de transitions insensibles que nous ne saisirions même qu’inductivement, si le sujet lui-même était sous nos yeux. En ce cas, comment se prononcer sur l’ensemble des caractères pour tracer une hypothétique ligne de démarcation entre le plus humain des anthropoïdes et le moins simiesque des humains — surtout s’ils se présentaient, comme il serait fatal, en de nombreuses lignées?

Il en faut prendre son parti. Le sujet ne se montrera jamais devant nous qu’en des vestiges propres à des fondements d’expérience inductivement liés. Eussions-nous tous les squelettes qui sont en poudre, que les moulages endocrâniens ne nous permettraient pas toujours de saisir au passage les nuances imperceptibles d’une lente ascension mentale de palier en palier. Des cogitations de l’anthropoïde supérieur au début des pensées de l’humain inférieur, qu’attendre de plus qu’une gamme de tressaillements, de degrés en degrés, jusqu’à des différenciations où se déterminent les premiers caractères d’une conscience d’humanité.

Ces vues, sans aucun doute, choqueront d’excellentes gens, d’intelligence ancestrale, solidement implantés dans une cérébration primitive par d’archaïques réflexes cultuels auxquels la connaissance positive ne peut se substituer que pas à pas. En dépit de nous-mêmes, nous ne pouvons nous résoudre à voir l’homme primitif tel qu’il fut, en arrière de nos présents sauvages, d’après les vestiges qu’il nous a laissés. Nous voulons nous retrouver nous-mêmes, hommes d’aujourd’hui, non seulement aux grottes de l’âge quaternaire, mais jusqu’aux plus lointaines rencontres des temps où des presque-hommes et des presque-femmes hésitèrent peut-être entre des unions qui pouvaient rejeter les générations futures en des régressions de primitivité. Et puis, nous nous obstinons à chercher partout des coups de théâtre dans l’histoire des phénomènes, tandis qu’en des passages à peine sensibles s’accomplit l’évolution organique par laquelle nous fûmes et sommes déterminés.

Une autre erreur, déjà signalée, serait d’attendre une unité de descendance générale des vestiges fossiles que montrent nos musées. Indéfiniment multipliées, les évolutions supposent d’un tronc commun, un nombre incalculable de directions différenciées qui peuvent nous offrir des diversités d’exemplaires à tous degrés. On ne saurait donc rencontrer toujours le lien direct entre des pièces fossiles d’analogies positives que nous faisons parler dans le sens de l’étroite dépendance d’une succession continue. Qu’importe, puisque tous ces mouvements procèdent d’un même point de départ, laissent en route assez de jalons pour repérer des parallélismes ou des divergences, dont le résultat final sera de l’évolution d’un tronc commun vers des successions d’effets nettement caractérisés.

Cela n’affecte en rien le problème d’une descendance générale qui peut s’élargir ou se rétrécir, sans que les caractères spécifiques en subissent une notable atteinte. « La souche originelle (de l’humanité présente), écrit M. le professeur Boule, plonge ses racines dans un passé beaucoup plus ancien qu’on ne supposait jusqu’ici, et ne se raccorde vraisemblablement à la souche d’où sont sortis les anthropoïdes et le pithécanthrope, qu’à une époque très reculée, probablement au tronc commun d’où sont sortis tous les singes. Ainsi, l’évolution paléontologique humaine se rapproche de l’évolution d’un grand nombre de mammifères, chevaux, éléphants, ours, etc… »

À cela, M. l’abbé Mainage de répondre en la forme interrogative : « D’où vient l’homo sapiens ? Sa descendance est-elle totalement animale ? À ce point de vue, la réponse DE LA FOI ne saurait être douteuse. » C’est vraiment se tirer d’affaire à trop bon compte, puisqu’il s’agit non de la foi mais d’une connaissance d’observation positive. Il y a le Muséum. Il y a l’Église. Accords ou oppositions ? C’est la question inéluctable. Il ne peut être permis d’esquiver la réponse.

Les terrains paléolithiques — inférieur, moyen et supérieur — se partagent les ossements fossiles de nos ancêtres en d’autant plus grand nombre, comme il est naturel, qu’on se rapproche de la surface. Je ne dis rien des temps géologiques d’inégales durées, dont les mouvements jouent sur des millions et des millions d’années. Cette histoire est hors de nos communes mesures. Il faut, pourtant, en tenir compte si l’on veut vraiment observer.

Je ne puis pas m’arrêter à l’outillage de la préhistoire dont l’étude a cependant conduit à d’intéressantes généralisations. On en a fait des descriptions détaillées, avec corroborations de photographies. On a pris soin de classer tous outils selon leurs caractères d’origine et d’utilisation. Le choix de la matière, sans doute, amena des campements de fortune dont nous ne saurons jamais rien. C’est déjà un stage appréciable de protohistoire, succédant aux temps de primitivités où l’homme se contentait d’une pierre ou d’un bâton, pris au hasard, pour frapper.

Par des éclats de toutes formes, le silex l’invitait à façonner ses instruments d’après des modèles de rencontre qui l’avaient aidé. Les classements d’objets selon le terrain des découvertes n’ont qu’une valeur de mnémotechnie. Le point de vue général exigerait qu’au lieu de nous perdre en des catégories précieuses pour les musées, nous cherchions dans les adaptations et dans l’esthétique de l’outil des traces d’une évolution de pensée et d’art en même temps. Quand nous aurons dénombré toutes les variétés de haches, de couteaux, de flèches, de harpons, d’hameçons, de grattoirs, de pilons, de burins, de polissoirs, de perçoirs, de râcloirs, etc., nous aurons une idée des variétés de dispositions dans les développements d’une industrie primitive. Mais au cours de ces développements, que de points d’interrogation ! Ce pourrait être une raison de plus pour serrer le problème. On y viendra quelque jour.

Lorsque nous rencontrons l’homme paléolithique, armé de son bâton, que l’évolution fera « massue » chez l’Hercule représentatif des énergies primitives (en attendant qu’il devienne sceptre chez le roi du « civilisé »), il n’est encore muni que d’un soutien pour un redressement d’acquisition récente. Déjà, cependant, la pierre s’offre pour arme de jet, lame tranchante ou simple pilon suivant le cas du moment. Huttes de branchages qui réclameront le secours de toutes procédures, ou cavités rocheuses qui pourront s’aménager et même s’étager par le travail de la pierre dure sur la pierre friable, — le recueillement de l’habitation invitera l’homme à rechercher, à disposer des combinaisons, de moyens. Bientôt se rejoindront le bâton, et la pierre qui se façonnera pour devenir hache, bêche ou marteau. La hache primitive de silex éclaté passera par l’épreuve des tailles hâtives au polissage, par lequel l’homme néolithique a franchi le pas d’un insigne progrès de forme et de fini où nous trouvons même une aspiration de beauté.

Il est inadmissible qu’à ces progrès, dont les témoignages nous demeurent, d’autres progrès n’aient pas répondu. Le tableau n’en sera pas retrouvé. Toutefois, dans le domaine de l’art, un admirable élan de sensations esthétiques s’est manifesté dont nous avons la documentation sous les yeux. On s’est émerveillé, avec grande raison, des dessins, des peintures, des modelages, trouvés dans les cavernes. Il demeure les difficultés d’un ordre de chronologie dans des productions dont les premiers essais ne pouvaient laisser de trace durable.

L’ouvrier, l’artiste paléolithique, ne sont pas arrivés à réaliser leurs accomplissements, du jour au lendemain, dans l’état où nous les rencontrons aujourd’hui. La gaucherie de ces ébauches a nécessairement produit des pièces défectueuses que le progrès du tour de main plus tard a fait rebuter. D’autres sont restées inachevées, présentant, malgré tout, des caractéristiques où l’intention se décèle.

Puissant serait l’intérêt d’une recherche approfondie qui nous montrerait le paléolithique au chantier. Les musées sont parfois des conservatoires d’où le conservateur redoute de s’évader, dans la crainte de rencontrer du nouveau, par respect du parti pris. J’aimerais des séries d’ébauches en regard des pièces achevées. Les retouches, surtout, sont significatives. Dans l’éolithe naturel, elles font voir comment l’outil de fortune suggéra une appropriation supérieure, et comment la réalisation en fut tentée. Inauguration d’un progrès industriel dans l’humanité. Quand des séries d’outils imparfaits présentent quelque trait d’une même inspiration — fût-elle défectueuse — il me paraît bon d’en prendre acte pour saisir un indice des intentions de l’ouvrier.

C’est avec les images des grottes que nous allons entrer dans l’ordre des suggestions de pensées et de gestes classés sous le nom de civilisation paléolithique[31]. Mais il faut bien s’attendre à ce que toutes ces manifestations d’esthétique ornementale ou utilitaire se trouvent présentées pêle-mêle, qu’elles soient ou non d’époques différentes. Des superpositions de peintures attestent assez haut des rivalités d’art, avec des diversités d’occasions. Des galets, rencontrés en divers lieux, nous montrent d’informes commencements. On dirait d’un enfant qui cherche il ne sait quoi. Entre les pierres striées par les ruées des torrents, ou portant des traces équivoques d’un dessein de main humaine, il n’est pas toujours facile de distinguer. Parfois, des traits d’une observation inattendue, malgré trop d’inexpérience encore. Et puis, des chefs-d’œuvre. De libres gravures, même des sculptures en ronde-bosse, en haut et bas-relief, sur des objets manuels. Pierre, os, corne, ivoire, bois, sont les matières employées. Puis les cavernes s’ouvrent : leurs images vont parler.

Paraissez, mammouths, rhinocéros, sangliers, loups, chevaux, rennes et tous cervidés, ours, bisons, aurochs, bovidés de tout rang, grands félins, poissons, serpents, oiseaux, et vous, humains, qui allez successivement de l’informe ébauche du burin aux achèvements de la polychromie, pour arriver, par des simplifications schématiques[32], à la stylisation de formes au gré des impuissances dont la recherche est de facilités.

C’est l’art du chasseur quaternaire qui va se montrer dans son éclat, d’abord. Point de trace encore de domestication, sauf peut-être pour le cheval dont le fini de quelques dessins parait être le témoignage d’une familiarité coutumière. Cerfs et bisons se découvrent avec la flèche au flanc. Parfois même, de toutes parts, des flèches volent autour d’eux. La chasse conduit aux déplacements du nomade. Le pasteur n’a point laissé de traces. Il n’y a pas encore d’agriculteurs. L’idée chanceuse d’un culte plus ou moins vague se présente naturellement à l’esprit.

Je ne sais comment classer de sommaires profils d’humanité à côté des figures d’un art minutieux. Puis, de libres esquisses gauchement enlevées. Peu de figures humaines. Des femmes d’un rendu réaliste où il apparaît que le beau sexe n’avait pas encore atteint l’achèvement de son charme. Des danses ithyphalliques en un costume féminin qui ressemble beaucoup à celui d’aujourd’hui, bien que plus réservé. Des signes intraduisibles parmi lesquels des mains emportant déjà peut-être une signification de puissance[33], qu’elles détiennent encore aujourd’hui, comme notre « main de justice » en peut témoigner. Aussi, la croix équilatérale que nous avons retrouvée aux plus anciens âges des pays entre lesquels on ne découvre point de communications, comme la Dordogne et l’Amérique du Sud par exemple.

Comment interpréter un tel ensemble ? Manifestations cultuelles ? Fétiches ? Mythes ? Rites ? Je laisse de côté l’histoire hypothétique de cet art dont le but n’était certainement pas de régaler les contemporains d’une exposition, d’un salon. Il s’agissait, sans doute, de tout autre chose que de « l’art pour l’art ». Selon toute vraisemblance, l’homme — le chasseur surtout — rencontrait assez d’animaux, au cours de la journée, pour ne pas éprouver tout d’abord le besoin, purement esthétique, de les retrouver chez lui.

D’ailleurs, ces cavernes en forme de boyaux (dont quelques-uns ont plus d’un kilomètre de longueur), et coupées de flaques d’eau où l’on ne peut avancer qu’en rampant, furent-elles vraiment des « habitations » ? Plutôt des abris de fortune, aux tout premiers temps, car bientôt il y eut un jadis. Il fallut que la première humanité fût dépourvue de tout secours dans sa lutte contre le froid et la faim, sans parler des agressions des fauves ou des humains affamés, pour que nos primitifs cherchassent un asile dans ces sombres repaires, Souvent rendus impraticables par les infiltrations. Des cavernes naturelles ou creusées dans le roc friable offraient de naturels recours. Nous les retrouvons tels aux rochers de la Vézère.

À vrai dire, nous ne savons presque rien sur les demeures et les coutumes de ce que l’on a appelé la civilisation quaternaire. Si nous n’avions que des cryptes et des tableaux d’église pour renseigner des étrangers sur notre société actuelle, cela ne les mènerait pas très loin.

Quelles suppositions pouvons-nous faire lorsque dans un seul amas d’ossements, aux abords de campements manifestés par des restes de foyers, nous trouvons des tas de squelettes représentant, nous dit-on, plus de cent mille chevaux ? Des causes qui nous échappent ont amené, sans doute, d’innombrables tribus à se succéder en ce lieu. À quelles fins, et pour des temps de quelle durée ?

Il y a beaucoup de raisons de croire que les refuges ingrats[34] offerts par la nature à la faiblesse des premiers hommes, sont devenus, avec le temps, quelque chose comme de pieux refuges de traditions ancestrales où furent consacrés les souvenirs de mythes et de rites subsistant des anciens.

D’abord, pourquoi ces images, grossières ou raffinées, qui attestent une continuité mentale de générations successives, se trouvent-elles presque toujours entassées en d’étroits espaces, tout au fond, parfois, des détours les plus incommodes, tant par l’absence de lumière que par les difficultés de l’accès ? On a peine à comprendre comment l’artiste lui-même, pour le temps de son labeur, a pu s’y accommoder.

Un explorateur hardi, M. Norbert Casteret, a récemment découvert à Montespan, dans la Haute-Garonne, une grotte d’accès très difficile, où se rencontrent, à côté de dessins gravés sur le roc et semblables à ceux déjà connus[35], d’importants modelages représentant des corps d’animaux. Pendant cent mètres, il faut remonter le cours d’un ruisseau souterrain où l’on a de l’eau jusqu’à la poitrine. Dans la galerie même et plus loin, dans une assez grande salle, des amas de boules d’argile paraissent provenir de grands modelages écroulés. Des croupes et des avant-trains de félins. Un tigre même, de 1 m. 60 de long sur un mètre de haut, serait reconnaissable. Des corps sont mutilés par de nombreux coups de lance. Quelque rite inconnu ? Un grand ours des cavernes couché dans l’attitude d’un sphinx égyptien, également criblé de blessures. Partout de nombreux modelages — en ronde-bosse ou bas-relief.

On s’est empressé, comme toujours, aux interprétations. Il me paraît sage d’attendre. Des rites de magie paraissent fort probables. Les pointes de lance et de flèche dans l’argile modelée pourraient avoir fait office de conjurations.

Quelle idée d’enfouir des œuvres d’art, fussent-elles de « magie »[36], en d’impénétrables cachettes ? Pour les joindre aujourd’hui, il faut des prodiges d’agilité, et la seule contemplation demande une posture qui ne peut être de longue durée. Du haut de son échelle vacillante, à la Sixtine, Michel-Ange, se disputant avec Jules II qui voulait voir avant l’heure, contre le gré du maître, n’est pas sans points de comparaison avec cet étrange peintre, acrobate des cavernes, qui devait se fixer dans une attitude de torture au plus profond de l’obscurité. Nuit complète ! Il fallut que nos gens eussent des manières de torches pour s’éclairer. La fumée ? Pas de traces. Nos chimistes, paraît-il, consentent qu’elle ait disparu. Mais comment éviter qu’elle se déposât sur le trait entaillé comme sur la couleur ? L’artiste qui n’avait pas le modèle sous les yeux devait assister, avec les changements d’« éclairage », à de perpétuelles transpositions de « valeurs ».

Les images sont là où elles sont, et, comme elles sont, il faut les accepter. Tous les cultes sont pleins de mystères : rien n’est plus propice aux extases que l’inconnu de l’obscurité. Je m’en rendis bien compte lorsque dans l’atmosphère étouffante de cet étrange temple souterrain d’Allahabad — prolongement possible des traditions de la caverne — je tâtonnais, obsédé d’une odeur nauséabonde, à la lueur d’une petite lampe, parmi les dieux peinturlurés de l’Inde, dans les remous de fantômatiques fidèles apportant silencieusement leurs offrandes de fruits et de fleurs destinées aux pieuses putréfactions. Encore, dans les détours les plus obscurs, les Anglais ont-ils sagement fait entrer un peu de lumière. Qu’est-ce que ce pouvait être auparavant ?

Dans nos cavernes, peu de figures humaines. Des profils linéaires souvent déformés, des femmes en des attitudes peut-être rituelles, mais d’un réalisme acharné qui paraît se complaire en une absence d’esthétique d’où il était difficile de prévoir que sortirait la Vénus de Milo. Des hommes schématiques en des formes où le schéma s’affranchit trop librement de la réalité – étrange défaillance d’une observation parfois si aiguë. Pourquoi tant d’attention à l’élément animal, et si peu aux figurations d’humanité ? Sur quelque durée de temps que ce soit développé l’art quaternaire, l’incroyable contraste du minutieux fini qui caractérise certaines formes animales avec l’imprécision des images humaines, me paraît très favorable à l’idée d’un symbolisme mythique de la bête fétiche (totem) dominant l’homme, vulgaire adorateur. L’artiste a dû contempler les animations de la nature avant de chercher à s’y reconnaître. Et puis, la grâce féminine ne réclamait pas encore un autre miroir que celui du prochain ruisseau. Il faudrait peut-être voir des rites cultuels du chasseur dans les images où les batailles de l’homme et de la bête sont représentées. Cette période dut s’accommoder d’autres rites dont quelques-uns ont persisté, comme le prouve la danse ithyphallique de nos dames quaternaires.

À noter qu’on ne trouve point de tableaux de batailles entre les humains. Ce n’est pas que le modèle ait pu faire défaut. Allez vous convaincre à Versailles que la tradition des combats sans peintures ne s’est pas continuée.

Enfin, nous découvrons de rares représentations du soleil (un cercle rayonnant) et de la lune, qui annoncent une fixation de l’esprit sur le monde céleste, et le besoin, pour quelque hommage, de le représenter. Premier signe symbolique d’un développement émotif qui deviendra l’activité des cultes en gestation. Jusqu’ici, rien du feu dont l’homme devait déjà disposer.

Avec les images paléolithiques, nous serions, a-t-on remarqué, à l’origine des religions humaines. Je dirais plutôt des magies rituelles, car de ces images aux premiers gestes religieux, un fort long temps dut s’écouler. Les empreintes du siège et des talons demeurées inscrites sur le sol argileux dénoncent la réunion d’une assistance pour quelque cérémonie. Quant à considérer, avec l’abbé Mainage, ce tumulte de bêtes, ces chevaux hennissants, ces bisons au combat, ces sangliers au galop, ces hommes emplumés, en danses représentatives, comme des symboles de notre « Dieu unique » déjà dégénéré, j’attendrai qu’on me cite quelque fait à l’appui d’un tel contresens. Pour le moment, je tiens l’homme quaternaire dans la manifestation de ses rites propitiatoires. Je le prends comme il est, avec son cortège d’animaux auxquels, sans me perdre dans le totémisme, j’accorderai, si l’on veut, le caractère d’animaux « sacrés ».

On a fait grand bruit du totémisme qui n’est au fond qu’une forme subsistante du culte de l’animal, associé à la vie du clan et de la tribu où il joue le rôle d’une sorte de talisman collectif[37]. Le fait que l’animal est parfois remplacé par la plante, ou même par une substance inerte, montre qu’il n’y a là qu’une dérivation de cultes emmêlés.

Quoi qu’on en ait dit, il n’est pas de traces authentiques du totémisme dans les images de l’homme quaternaire. Cela ne signifie pas que des groupements primitifs ne se soient pas formés, dès cet âge, autour de l’animal talisman. Nous n’en découvrons point d’indice formel Il se peut, cependant, qu’une tribu, qu’un clan, qu’un homme même ait pris le nom d’un animal, d’une plante ou d’un rocher, en vue d’une protection particulière, et que, dans les rapports réciproques de protecteur à protégé, des rites de pratique sociale se soient institués. L’Amérique du Nord, l’Australie surtout, nous montrent chez leurs indigènes des traits curieux de ces rites. Aussi, ne fais-je point difficulté d’en conclure qu’en un âge imprécis, nos hommes primitifs aient pu présenter des aspects d’une telle étape de vie cultuelle avec des pénétrations de sociabilité. D’en prétendre tirer une philosophie religieuse, comme on l’a tenté, je n’en vois point de raison. Dans tous les champs de la pensée, n’a-t-il pas fallu que l’ingéniosité de l’esprit métaphysique se donnât carrière ? De consciencieux travaux sur le totem ont eu surtout cette utilité de nous montrer, souvent contre l’intention des auteurs, un chemin sans issue où ne pas s’égarer.

Il y aurait trop à dire des rapports de l’homme, en ses évolutions, avec le monde vivant. Les premières sociétés d’anthropoïdes humanisés furent nécessairement des plus rudimentaires. Nos singes actuels donnent d’assez remarquables exemples de sociabilité. Ils se précipitent à la commune poursuite d’on ne sait quelles figurations flottantes, qui, tout à coup, s’évanouissent au heurt d’une nouvelle fantaisie. Ce qui leur fait défaut, surtout, c’est la continuité, la constance de l’effort vers un but déterminé : le caractère. Avec certains mouvements des sociétés humaines, il y a des analogies.

De l’animal à l’homme, le compte final des rapports cultuels se réglera, du fétiche totémiste à la vache sacrée de l’Inde, selon des formes rituelles qui conduiront parfois le Dieu et le fidèle à des excès de familiarité. Bénarès vit dans la tyrannie de la vache sacrée. On sait quel cas faisait le Romain de ses poulets sacrés.

Dans ces vestiges d’un culte fétichiste, accommodé aux premiers besoins d’une mentalité de sauvages, se trouvent les débuts du rite de la communion alimentaire tombant à l’extravagance de la théophagie par laquelle les totémistes croyaient s’assimiler quelque ineffable élément de la Divinité. N’est-ce pas encore l’intention hautement proclamée de nos théophages d’aujourd’hui ?

L’un des rites du culte dionysiaque consistait à dépecer des victimes vivantes et à manger leur chair crue, pour s’assimiler le caractère divin du Dieu à qui elles étaient consacrées. Les légendes d’Orphée et de Penthée nous offrent des scènes analogues. C’est l’omophagie. Une coupe du British Museum nous montre deux ménades ivres brandissant l’une la jambe, l’autre le bras de la victime. Avant la bataille de Salamine, Thémistocle immola trois prisonniers perses. On ne dit pas qu’ils aient été mangés. Nos théophages modernes s’en tiennent à la mimique. Acte leur soit donné du progrès.


Les monuments mégalithiques.


Avec les monuments mégalithiques, nous avons la surprise d’innombrables témoignages de stations humaines universellement répandues. Partout des dispositions analogues à des fins inconnues. La simple énumération en serait fastidieuse hors d’une correspondance des dispositions, depuis les constructions les plus grossières jusqu’à l’appareil en encorbellement. Troncs d’arbres, branchages, apports de tourbe et de terrains consolidés par des fragments de rocs, murailles de pierres taillées, tous outils de pierre, avec des débris de cuisine et de magasins, contenant des échantillons d’aliments : fruits desséchés au feu, pain en galettes, avec des amas de blé carbonisé. Puis des architectures relativement savantes d’un usage inconnu[38]. Tous ces témoignages en grande abondance, au cours d’âges indéterminés, montrent l’installation humaine des temps les plus lointains jusqu’aux abords des connaissances primitives que révèlent les efforts naissants d’une organisation.

Installer des classements parmi tant de débris muets, s’ingénier à établir des repères d’âges successifs dans l’histoire du développement intellectuel et moral, s’est trouvé jusqu’ici au-dessus de nos moyens. Nous sommes à pied d’œuvre. Les interprétations ne sont pas épuisées.

Antiques témoins de rites funéraires, les monuments mégalithiques s’imposent partout à notre vue. Pour les dolmens, il faudrait savoir si les squelettes qui parfois les accompagnent sont contemporains du monument : cela paraît douteux. Les tumuli, qui souvent recouvrent des dolmens ou des ébauches de dolmens attesteraient plutôt une demeure funéraire. Quant aux menhirs, au pied desquels on a trouvé parfois des débris de squelettes, ils se rapportent plus probablement au culte phallique qui fut l’un des premiers en tous pays, et subsiste encore dans l’Inde avec tant d’éclat.

Toutes les contrées de la terre montrent des mégalithes en une telle abondance qu’aucun catalogue n’en a pu être dressé. On ne saurait encore les rattacher à un classement positif de périodes caractérisées. Avec ces monuments, nous passons des activités purement animales à des manifestations d’humanité, comme le culte des morts exprimé par des rites à l’adresse du fétiche, dont certains monolithes eux-mêmes furent peut-être une représentation. Déjà la prédominance du Moi s’imposait-elle apparemment avec tant d’autorité que le geste élémentaire de notre intellectualité fut d’abord, comme aujourd’hui même, de vouloir prolonger l’être au delà de la mort. De là l’intervention des vivants dans la mise en action des puissances supposées d’au-delà, et les rites funéraires qui devaient les manifester. Rien encore d’une apparition de magies rudimentaires conduisant à un culte organisé. Comment reconnaître, au cours des premiers âges, des indices de cérémonies ignorées ? C’est déjà beaucoup de tenir le témoin authentique d’une intention formelle, signe incontesté du premier saut de l’homme dans l’abîme des destinées.

La succession nous échappe des états de psychologie qui amenèrent le fils de l’anthropoïde aux pentes de ce monde nouveau. Ses primitives conceptions, nécessairement puériles, sont, en ce point, d’un intérêt secondaire. Le fait capital est qu’il se soit posé une question de lui-même et du monde, en quelque forme qu’il l’ait provisoirement résolue. Là se rencontre, en effet, le premier signe d’une naissante intelligence aux premiers accès d’un horizon illimité.

Non que la création des Dieux soit seulement l’effet d’un phénomène de pur raisonnement. Phénomène émotif d’abord, comme l’a reconnu l’adage sur « la peur » fabricatrice de Divinités. La réaction émotive qui nous vient du monde pose d’abord la question en des formes propres à nous troubler, et, par là, trop éloignées des premiers linéaments d’une solution positive. Il y a des mouvements de choses d’où bien et mal nous sont issus : voilà le premier exposé de l’aventure. La première réponse de l’organisme, avant tout enchaînement d’un ordre de pensées, est de se mettre tout d’abord en défense contre le mal prêt à fondre de tous côtés.

D’où le premier geste cultuel serait plutôt d’une assurance à tout hasard, dans le doute dont la torture amena Pascal au blasphème de son pari sur sa Divinité. Quoi de plus tentant que de prendre des billets à toutes les loteries, surtout quand il n’en coûte que des paroles à prononcer ?

De quelque façon qu’on envisage le problème des mégalithes, il me paraît impossible de ne pas leur attribuer un caractère religieux. Édifices de simple commémoration, on ne les trouverait pas universellement répandus. Monuments funéraires, il ne serait point de raison pour cette uniformité de construction. Ce qu’il y a de remarquable, en effet, c’est de trouver, sur tous les points habitables de la planète, les dispositions d’une même architecture élémentaire où d’énormes blocs, non dégrossis, se superposent ou s’alignent comme imagineraient des enfants d’un jeu de dominos. Ces assemblages de monstrueuses pierres paraissent indiquer une simplicité de conception et une pauvreté de moyens en apparence démenties par la mise en œuvre d’un outillage inconnu de transports qui en a pu permettre l’exécution. Même par voie d’hypothèse, le problème paraît insoluble, Surtout quand il faut se rendre à l’évidence d’un effort surhumain, successivement ou simultanément répandu sur tous les points des continents habités[39].

Aussi loin que nous remontions dans l’histoire des peuples, le cadre général d’un développement social rudimentaire nous fait apparaître des diversités de manifestations grégaires attestant des inégalités d’évolutions, ou chaque groupe se complaît d’autant plus obstinément qu’elles lui sont particulières. De ce phénomène universel, l’ethnicité et le milieu se partagent l’explication. Dès lors, comment comprendre que les peuples les plus gravement différenciés — les uns demeurés à l’état sauvage, les autres en évolution d’intelligence et de mœurs, aux détours de la « civilisation » à venir — aient précisément franchi d’un même pas les premiers degrés de cette évolution ? Cela même, au point d’édifier, par toute la terre, d’identiques monuments d’un même état de mentalité ?

Il s’explique très bien que les premières activités d’intelligence aient dû se manifester en des formes similaires, que les mêmes dangers aient entraîné les mêmes procédures de résistance, et les mêmes besoins de prévoyance, les mêmes instruments de primitive industrie, comme les mêmes vanités de parures ont amené les mêmes figurations d’ornements. On ne s’étonnera point de rencontrer de toutes parts en tous pays, parmi des débris de pierres tumulaires, des flèches, des haches, des marteaux, des râcloirs, des polissoirs, des colliers, des bracelets, des bagues, des instruments de toilette ou d’industrie aussi bien que de guerre. En tous lieux, les fils du pithécanthrope se trouvaient primitivement contraints d’aborder le Cosmos dans des conditions analogues, et l’on comprend très bien que les divergences n’aient commencé qu’après ce premier stage.

Mais quand on avait tué l’ours, le bison, le sanglier et qu’on s’était partagé sa chair à la force du poignet, quand on avait fait cuire la poterie, fondu le vase, l’arme ou l’ornement de bronze, forgé plus tard quelque levier de fer, protégé la famille et sa hutte en diverses formes d’ingéniosité, le champ restait ouvert aux premières manifestations communes de mentalité, d’émotivité sur lesquelles le mouvement général des rapports et des intérêts allait s’établir. Que le culte des morts fut des premiers à se manifester, je ne crois pas qu’il y ait de discussion là-dessus. Des analogies de rites ne pouvaient pas ne pas se produire. Cependant personne ne pourrait soutenir la thèse d’une identité générale de sépultures. La mort brutale qui venait enlever à chacun ceux qui lui étaient chers, suscitait inévitablement des désirs, des espérances d’un meilleur état d’humanité à doctriner par la suite des âges. Tout au moins voudra-t-on perpétuer le souvenir du mort par quelque signe extérieur de pierre ou de bois. Cela paraît s’être fait de toujours, comme il se fait encore.

Mais de là à accomplir l’inexplicable effort de transporter et de disposer d’énormes blocs rocheux au-delà même de ce que nous permettraient les engins mécaniques dont nous pouvons disposer aujourd’hui, pour les ériger en des formes de chambres, précédées d’alignements et circonscrites par des séries d’enceintes, il y a un abîme qui ne peut pas être franchi d’un bond d’imagination[40]. Les tas de pierres du désert s’expliquent sans peine. Il n’y a pas d’autre monument possible en un tel lieu. Une pierre droite en terre fait fonction de borne indicatrice, en tous pays. Procéder du caillou à la masse gigantesque dépassant les forces humaines, voilà ce qui arrête notre élan d’hypothèses et nous oblige à reconnaître que : nous comprenons d’autant moins qu’on ne voit pas de transition architecturale de quelques individus doués d’un potentiel de privilège à la foule de tous rangs confondus. »

Cependant, menhirs, dolmens, cromlechs, tant par eux-mêmes que par leur nombre et leurs dispositions, visent à l’expression d’un état d’entendement. Qu’est-ce qu’ils veulent dire ? Nulle trace d’une signification astronomique. Notre pays fut jadis couvert de ces assemblages d’édifices rudimentaires qui furent peu a peu débités en des constructions de murailles. J’en connais, moi-même, qui sont tombés sous le marteau, laissant des restes informes qu’on peut suivre à la trace des alignements. Ce qu’il en reste à travers le monde serait plus que suffisant pour justifier une étude approfondie des relations des monuments entre eux aussi bien que de leurs rapports avec les territoires où ils sont rencontrés. Personne ne s’est encore présenté pour s’attaquer utilement à tant d’obscurs problèmes. Le livre de M. de Nadaillac sur les monuments des peuples préhistoriques n’est qu’une vague ébauche — précieuse, cependant, par ses suggestions.

Ce qui déroute les recherches, tout d’abord, c’est que les peuples qui ont passé devant les monuments mégalithiques n’ont pu se tenir de les interroger sur les mystères d’un passé dont ces grandes pierres paraissaient le symbole oraculaire, et d’y inscrire en même temps le témoignage de croyances qu’il s’agissait expressément de rattacher au passé. Mais si les architectes primitifs s’étaient trouvés hors d’état de formuler de claires manifestations de pensées, les nouveaux venus ne pouvaient guère que chercher à relier leur propre vie mentale au phénomène humain de ces édifices grossiers, par des additions de signes non moins obscurs, pour de nouvelles marques d’interprétation.

À certains jours on a pu mettre, sous la protection du monument, des morts qu’on voulait spécialement honorer. On a même recouvert d’un tumulus de terre des édifices sommaires, la plupart en formes de dolmens transformés en chambres mortuaires. Ce dernier travail, d’un accomplissement si facile, est d’une histoire très postérieure comme en témoignent les armes de bronze ou de fer qu’on y trouve mêlées aux flèches de silex ou aux perles de verre, bientôt suivi d’or ouvragé. Quelques-uns même de ces tumuli remontent aux abords de la première histoire, millénairement postérieurs aux mégalithes obstinés qui montent la garde des âges à la surface de mystérieux carrefours. Souvent des squelettes avec tous vestiges d’humanité, se rencontrent engagés sous les grosses pierres où furent inscrits, en des temps plus proches de nous, des signes probablement symboliques, consistant en des tableaux de lignes courbes ou brisées qui disent, sans doute, d’informes vagissements de vague mentalité.

Dans l’ensemble, ces premières manifestations d’écritures sont rares, et l’homme de Cro-Magnon, à défaut de son aïeul de la Chapelle-aux Saints qui en fut peut-être l’inventeur, a gardé jusqu’ici son secret. Cependant, le fait demeure établi que, de nos plus lointains ancêtres, par le moyen d’une accumulation de pierres dont le seul rassemblement voulut un effort surhumain, nous est venu le cri d’appel d’une humanité primitive dont une sensibilité naissante, au contact du monde extérieur, accusa les premiers émois. Mouvements originels de l’humain, commençant de comprendre qu’il ne comprenait pas, et osant planter, à la surface du sol, un signe d’interrogation qui attendra longtemps une réponse d’observation.

Le fait, non moins significatif, que les générations ultérieures ont suivi la filière ancestrale, en essayant de fixer les signes évocateurs de la pensée mégalithique par des lignes imprécises qui représentent des mouvements d’émotivités avant même l’apparition des plus grossiers symboles, atteste assez haut l’enchaînement des générations dont l’intelligence naissante a fait effort vers ce que j’appellerai des protoplasmas de problèmes qui ne se peuvent encore déterminer[41]. Enfin, le symbole lui-même, le menhir-phallus, emblème de la génération, postérieur, sans doute, au dolmen, et si vivace que nous en retrouvons la profusion dans tous les groupements humains, notamment dans l’Inde où il est encore l’objet d’un culte surabondant, témoigne très haut de rites où les conceptions d’une mystique ne cherchent pas à se dérober.

Les temps suivent leur cours et les dolmens et leurs dallages se couvrent peu à peu de représentations d’outils ou d’ornements parmi lesquels on voit apparaître des mains, des pieds, et même l’image d’un mammifère inconnu. Je ne puis voir là que des cultes qui se disputent l’appropriation d’un monument dont le sens originel s’est perdu. Ne rencontre-t-on pas devant une église de village, près de Quimper, un menhir accolé d’un ange classique aux grandes ailes ?

je me borne, comme on peut voir, aux suggestions d’aspect, faute d’indications plus claires. Je ne doctrine point. Si le menhir se manifeste d’abord en symbole génésique, on ne l’en voit pas moins évoluer plus tard en des représentations anthropomorphiques. Les menhirs tourmentés des îles Orkney paraissent assez bien représenter une assemblée de personnages figés en des gestes de tragédie. Ils préparent les voies aux menhirs grossièrement sculptés en formes de personnages, et, par eux, aux statues de l’île de Pâques dont nous ne savons rien[42]. Tous ces monuments sont d’époques fort différentes. Dans quelles étendues de temps les encadrer ? Nous n’avons aucun moyen de le savoir. Le menhir est plus sommaire que le dolmen, qui eut besoin d’un

supplément de construction pour nous donner les allées couvertes, et même l’admirable édifice de Saumur — habitation, citadelle, ou temple, peut-être ces trois destinations à la fois. Il se pourrait très bien que le dolmen fût simplement la représentation symbolique de l’habitation humaine chez des peuples à qui la hutte de branchages commençait à ne plus suffire. Les cromlechs déterminent une enceinte admise, probablement comme « sacrée ». Le menhir, parfois tout près d’un personnage, se prête plus aisément à toutes interprétations.

De cet enchaînement de remarques, où je ne mets rien de plus que des indications ; il pourrait résulter que nos pierres levées marquassent un moment décisif dans le phénomène général, de l’évolution du pithécanthrope à l’humain caractérisé. Nous tiendrions enfin la trace authentique de ce premier homme si vainement cherché, dont l’acte décisif aurait été de dresser une pierre — non de tombeau, mais de naissance — pour dire aussi haut que possible aux habitants de la terre et du ciel : « Me voilà. » De cette simple exclamation, qui n’était pas encore interrogative, serait issue, par des enchaînements successifs, toute la civilisation. de notre humanité.

On s’expliquerait alors le phénomène humain de ces énormes blocs destinés à parler assez haut, pour donner une idée décisive de l’effort mental dont nos premiers ancêtres sentirent tressaillir en eux l’événement. On comprendra très bien que cette impulsion, généralisée jusqu’à devenir le premier lien commun de toute l’humanité pensante, se soit concrétée en l’universelle manifestation d’un symbolisme intellectuel dont tous les continents ont conservé l’éclatant témoignage. Il faut une idée simple pour une telle diffusion. En ces âges mystérieux, le sauvage destiné à demeurer sauvage et le futur civilisé dont l’évolution prochaine allait suivre, pouvaient et devaient — puisque humains alors au même titre — se rencontrer dans une commune émotion d’eux-mêmes et du monde poussée jusqu’au besoin impérieux d’une clameur d’expression. Les flèches, les haches, tous instruments de pierre universellement répandus, disent assez haut le commun point de départ pour de si lointains points d’arrivée. La difficulté, presque insurmontable, des moyens, est d’un moindre compte dans l’absence d’une supputation de durée. Le besoin organique veut être satisfait. A ce rang désormais, va s’inscrire la grande poussée mentale de l’entretien de l’homme et du Cosmos que dolmens et menhirs auraient eu la gloire d’inaugurer.

Eh oui, les monuments mégalithiques, avec l’appareil cultuel qu’ils ne tarderont pas à appeler, seront la première manifestation d’un élan d’humanité universelle, que les diversités mêmes des cultes ont rompu et que l’apprentissage d’expérience positive doit tendre, et réussit déjà, à reformer.

Je renvoie à M. de Nadaillac, pour les repères bien insuffisants des mégalithes les plus connus. Le dolmen (?) de Saumur, l’un des plus importants du monde entier, n’y est pas même mentionné. Palais préhistorique d’imposantes proportions qui paraît le haut aboutissement d’un cadre de cérémonie. Ainsi, dans leur sévère simplicité, les monuments mégalithiques prennent leur part de notre vertigineuse évolution. L’antique structure simpliste du temple grec, dite « la maison du Dieu, » eut des commencement évoqués par l’édifice de Touraine qui ouvre les portes de l’histoire à l’homme dans l’acte de se réaliser.

  1. Lamarck note que le port de la tête met l’homme redressé dans le cas de se servir de ses dents comme organe direct de préhension. L’angle facial est, en effet, devenu plus ouvert et les directions des incisives, plus proches de la verticale, s’en trouvent changées.
  2. La Naissance de l’intelligence, Georges Bohn.
  3. Ces mouvements automatiques, irrésistibles, ont pour effet d’orienter l’organisme dans la direction de l’excitant et d’assurer ainsi un nouvel équilibre. Quand il s’agit de la lumière, c’est du phototropisme, et ce phototropisme est positif ou négatif suivant que l’animal se dirige vers la lumière ou du côté opposé. Quand il s’agit de la gravitation, c’est du géotropisme, etc. Dans le végétal comme dans l’animal, le phénomène est d’ordre physico-chimique.
  4. La Vie à la lumière, Raphaël Dubois.
  5. Les insectes, dont on vante le plus l’intelligence, n’ont pas de cerveau proprement dit, ce qui indique une infériorité de condensation nerveuse. Ils n’en accomplissent pas moins des actes de même ordre que la Linaria Cymballaria pour des résultats supérieurs. On sait que l’abeille ne répond pas aux pièges de l’imprévu. On ne peut pourtant pas dire qu’elle soit sans pensée. Les tables de réceptivité sont d’une sensibilité moins différenciée que les nôtres. Les résultats ne s’en rejoignent pas moins.
  6. Je renvoie le lecteur aux expériences de M. Raphaël Dubois sur la rétine dermatropique, notamment chez certains mollusques. (La vie à la lumière).
  7. Qui manifeste le « poids » de la lumière.
  8. Il n’y a que de trop bonnes raisons pour cela. Ce n’est pas à de tels travaux que seraient réservées les « faveurs » qui ne sont trop souvent que des facilités de vie.
  9. C’est notamment le cas de l’utérus qui se trouve insuffisamment suspendu dans la station debout.
  10. Que d’autres combinaisons des substances solaires, telles qu’elles nous sont révélées par les étoiles, aient pu produire des diversités planétaires amenant d’autres formes d’humanité, c’est le contraire qui serait pour nous surprendre.
  11. Je n’ai point à m’arrêter ici à l’évolution de la main dont les origines, d’ailleurs, ne sont pas suffisamment déterminées. La main nous paraît venir des amphibies, des batraciens, des reptiles qui la tenaient d’ancètres inconnus. On sait que le cheval marche sur la dernière phalange de son troisième doigt, le premier et le cinquième ayant disparu, et le second et le quatrième ne subsistant qu’à l’état d’atrophie. Pour des raisons qu’on ignore, l’achèvement de la main s’est accompli chez les singes, l’homme n’ayant pas l’exclusif privilège du pouce opposable rencontré chez les Lémuriens, tout proches des ancêtres du singe. La vie arboricole peut avoir suscité l’apparition de la main. En tout cas, elle a décisivement contribué à son développement, à son achèvement par toutes les gymnastiques de la préhension.
  12. Certaines espèces de marsupiaux et de rongeurs d’habitudes grimpeuses sont porteurs d’une main avec pouce opposant. Leur redressement est tel que celui des ours : ils adoptent volontiers la station assise. C’est le cas même de la marmotte et du chien de prairie, qui pourtant ne grimpent pas. Le chien prend la station assise à l’amorce d’un appât. Il apprend même à marcher debout. Le canard est horizontal avec le cou en voie de redressement. Le canard dit « coureur indien » se redresse vraiment. Le pingouin est redressé.
  13. Pithecanthropus erectus.
  14. Il faudrait raconter la lutte de Boucher de Perthes contre l’Académie des sciences — Georges Cuvier en tête — pour obtenir qu’on voulût bien examiner sur place les pièces authentiques qui attestaient la haute antiquité de l’homme. On nous parle aujourd’hui de millions d’années. Il ne s’agissait alors que « de cinq à six mille ans ». Ainsi disait Cuvier lui-même, barrant la route à toutes recherches, par cette parole souveraine : « Il n’y a pas d’hommes fossiles ».

    À la mort de Boucher de Perthes, sa famille faisait mettre ses ouvrages au pilon. Et sous la haute direction d’Elie de Beaumont, secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences, une obstinée campagne d’inhibition fut systématiquement menée pour empêcher qu’il n’y eût des hommes fossiles. Une Revue catholique des sciences (Les Mondes) alla même jusqu’à mettre en doute la bonne foi de Boucher de Perthes. Cela dura quinze ans et plus. Puis les morts se levèrent du sédiment quaternaire pour confondre la présomption des vivants. M. Victor Meunier a conté cette histoire dans un petit livre : Les Ancêtres d’Adam, dont la première édition fut autocratiquement supprimée. Un exemplaire sauvé de la catastrophe en a permis une seconde édition. Édifiante aventure qui montre trop bien à quelles sortes d’obstacles — ignorance et science mêlées — se sont heurtées, même de nos jours, les tentatives désintéressées de connaître. Cuvier était un savant génial, créateur de la paléontologie et de l’anatomie comparée. S’il fléchit aux tentations d’une mainmise corporative sur un monopole de vérité, que pouvons-nous attendre des foules mal éclairées auxquelles les corporations cultuelles apportent, pompeusement, l’exclusif apanage d’un monopole de vérité ?

  15. Des divergences d’évolutions suivies s’attestent chez la gent simiesque très notablement. Le chimpanzé semble frapper aux portes de l’intelligence humaine. L’orang-outang est si humble, si soumis, qu’il paraîtrait avoir pris son parti de cette universelle domination des choses dont l’inquiétude devait susciter, chez l’homme, les grands rêves d’émotivité. Le gorille, d’ossature formidable et de crocs sans pitié, est un monstrueux conquérant avorté. Et notre herculéen pithécanthrope, issu d’on ne sait quel tronc commun chargé de tous ces potentiels (avec d’autres encore), nous laisse, semble-t-il, la trace d’une évolution de puissance organique qui va tout emporter. Bondir des vestiges de Java jusqu’aux crânes de la Chapelle-aux-Saints et de Néanderthal est un saut d’envergure. Moins prodigieux, peut-être, que de la Chapelle-aux-Saints jusqu’à nous.
  16. J’ai déjà dit qu’on appelle de ce nom des cailloux que le brassement des eaux, et les chocs qui s’ensuivent, ont brisés et usés en certaines parties jusqu’à leur donner au hasard l’apparence d’un dessin d’ouvrier.
  17. Nous avons reçu de la bête atavique la fatale tradition des tueries, évoluées jusqu’aux brutales machineries des abattoirs. Cependant, le progrès du mécanisme guerrier, confondant et dépassant tous les autres, n’a fait qu’accroître, dans une effroyable mesure, l’effusion du sang humain. Mise en balance avec les inutiles massacres de nos guerres, l’anthropophagie a l’excuse de la faim.
  18. On peut voir au musée de Saint-Germain l’infinie variété des instruments à toutes fins que l’ingéniosité de l’homme préhistorique réussit à tirer de la pierre, avant d’avoir pu soupçonner le métal dont la possession, date décisive de son histoire, lui assurera la maîtrise des éléments jusqu’au point que nous admirons aujourd’hui. Il y fallut seulement la découverte du feu.
  19. La ceinture biblique de feuillages indique nettement l’apparition lointaine de la pudeur dans l’humanité — avant l’apparition d’un premier essai de vêtement utilitaire.
  20. L’art de l’âge paléolithique ne lui a pas survécu. Cependant, les lignes de nombreux outils de pierre indiquent un heureux sentiment des proportions, ce qui n’est pas un mince mérite. Pour la matière, et pour l’harmonie des proportions, il y a des haches d’une incomparable beauté. La poterie était connue. Les paléolithiques, nous dit-on, étaient chasseurs, pêcheurs ; les néolithiques, cultivateurs. Il va sans dire que tout ce monde fut mélangé. Et sur quelle étendue ? Ce sera, bientôt peut-être l’âge des dolmens, des menhirs, des cromlechs. Nous sommes aux portes d’une évolution qui deviendra « civilisée ».
  21. On ne me demandera pas de m’étendre sur la multiplicité des origines humaines. Les « Livres Saints » se sont bien gardés de toute « Révélation » à cet égard. Du point de vue expérimental la question est la même, quels que soient le nombre et les conditions des engendrements. Le problème sera tôt ou tard inévitablement repris. Jusque-là tout concourt à nous faire croire que sur des continents différents (dont quelques-uns sont aujourd’hui peut-être au fond de la mer) des effets climatériques différents ont produit des résultats différents.
  22. Sait-on que les souris chantent ? ]e l’ai constaté de mes yeux et de mes oreilles en Vendée et en Amérique. Aucun doute n’est possible à cet égard. On dirait d’un oiseau.
  23. Par exemple le culte du feu, représenté par les cierges qu’on fait pieusement brûler à toutes fins de bonnes chances et spécialement de guérisons.
  24. Dans l’impossibilité de saisir nettement le passage du simien aux déterminations caractéristiques d’un commencement de l’humain, il a fallu créer ce genre indescriptible où entreront, avec le fossile de Java, tous les débris des pithécanthropes découverts ou à découvrir ! Il s’agit de combler le vide de l’anthropoïde à l’humain caractérisé. La limite s’en trouve nécessairement imprécise aux deux bouts de la chaîne. Les continuités de l’évolution veulent qu’il en soit ainsi. Il y a là, manifestement, une très longue série de développements intermédiaires, avec des complexités d’évolutions entre-croisées, dont la synthèse, à travers des fortunes inconnues, a donné l’homme d’aujourd’hui.
  25. Il est de la grosseur d’un rat.
  26. L’homme du tertiaire demeurant inconnu, il est admis, jusqu’ici, que l’art pariétal des cavernes ne remonte pas au delà de l’âge du renne, c’est-à-dire de la fin de la période glaciaire dans nos pays. Mais avant l’art raffiné des grottes de la Dordogne et des Pyrénées, il y eut de vagues ébauches, comme l’attestent un très grand nombre de hâtives images inscrites aux parois d’objets divers, armes et outils, et même sur des rochers.
  27. On considère qu’à cette époque, les îles de la Sonde et de l’Archipel japonais faisaient partie du continent asiatique. Beaucoup admettent que l’Asie a vu la première apparition du simiesque hominisé. Darwin penche pour l’Afrique du Sud. Pourquoi les deux hypothèses ne seraient-elles pas également justifiées ? La nature ne marchande pas ses phénomènes. Il n’a pas fallu plus d’efforts d’évolutions organiques pour une détermination quelconque sur un continent que sur d’autres.
  28. Près de Heidelberg.
  29. L. Joleaud, Éléments de paléontologie.
  30. Tome XXXV, n° 12.
  31. Des bracelets, des peignes, des colliers, des objets d’ornements, attestent un désir de parure, une sauvage recherche de beauté dont Darwin s’est efforcé de faire apparaître la filière chez les animaux.
  32. On a remarqué des similitudes avec les abréviations de dessins japonais qui s’achèvent en calligraphie. N’est-il pas curieux qu’on nous signale déjà des traces de décadence dans certaines séries ?
  33. « Et l’Éternel dit à Moïse : Étends ta main sur la mer, et les eaux se retourneront sur les Égyptiens. Moïse, donc, étendit sa main sur la mer, et la mer se retourna avec impétuosité sur les Égyptiens. (Exode.)
    Dans la bataille contre Amalec, Moïse, montant sur la hauteur, avertit Josué que « la verge de Dieu sera en sa main », « Quand Moïse élevait sa main, Israël était le plus fort, mais quand il faisait reposer sa main, alors Amalec était le plus fort. Et les mains de Moïse étaient devenues pesantes. Aaron et Ur soutenaient ses mains. Ainsi ses mains furent fermes jusqu’au soleil couchant. » (Exode.)
  34. L’humanité primitive était probablement plus aguerrie que la nôtre contre les assauts du dehors. Notre « civilisation » nous a gâtés. Si l’on considère la fragile condition des nouveau-nés au regard des moyens de protection alors réalisables, on peut croire que, sans la faveur du climat, dans la longue durée des temps nécessaires aux accommodations, l’espèce n’eût probablement pas résisté. À la merci de quelles chances du dehors fut la fortune de notre pensée !
  35. À signaler, pourtant, des schémas artistiques de petits poulets qu’on a négligé de reproduire dans les planches qui ont été publiées.
  36. Ce n’est plus le temps de vouloir distinguer la magie de la religion, comme s’obstinent à le faire encore des esprits prévenus, pour épargner à leur culte les compromissions d’un tel voisinage. Magie, théurgie, sont une doctrine de pratiques pour mettre l’homme directement en rapport avec les Puissances invisibles, et même pour s’en faire obéir s’il le peut. N’est-ce pas ainsi même que notre sacerdoce a voulu, par les prières, les extases, les visions, la communion surtout, placer le fidèle en rapport direct avec son Dieu ? Les premiers rites brahmaniques se proposaient de forcer la volonté divine. Nos rites actuels s’y emploient de leur mieux, mais sans chances suffisantes de succès. La magie, avec ses prétentions à l’efficacité, trouve sa place de rite à l’origine de tous les cultes. Elle subsiste chez nos sauvages. Elle florissait encore sous Louis XIV, quand Mme de Montespan faisait dire la messe noire sur son corps dévêtu pour ramener le royal amant. On trouve encore l’idée de magie au plus profond d’âmes mal civilisées. Cependant, l’homme rationnel évolue.
  37. Au Brésil, je l’ai constaté de mes yeux, les musiques militaires ne sortent pas en cérémonie sans être accompagnées d’un mouton. Spectacle analogue en Angleterre où j’ai vu le mouton remplacé par une chèvre.
  38. De Nadaillac, Mœurs et monuments des peuples préhistoriques.
  39. Louis-Philippe se trouva si fier d’avoir pu dresser son obélisque sur la place de la Concorde qu’il fit graver et dorer au piédestal la figure des instruments ad hoc, pour une commémoration durable. Quelques milliers d’années auparavant, les Égyptiens avaient accompli le même acte sans que l’idée leur vînt d’en tirer vanité. Et que dire des bons primitifs qui érigèrent dolmens et menhirs sans avoir pu soupçonner, dans les siècles à venir, Louis-Philippe et l’ostentation de sa machinerie ?
  40. On ne s’étonnera pas moins des dispositions du Serapeum où d’énormes monolithes dans les profondeurs de la terre recevaient les momies du « Bœuf Apis » embaumé. Le plus extraordinaire achèvement est peut-être des voleurs qui, à la recherche des bijoux, ont déplacé et replacé cuves et couvercles au cœur de ces installations souterraines.
  41. Ce mouvement s’est même continué plus longtemps qu’on n’aurait pu croire. Du moment où l’on attribua ultérieurement aux mégalithes le caractère de tombeaux, des précisions cultuelles devaient intervenir. On trouvera dans l’ouvrage de M. de Nadaillac deux gravures, face à face, représentant l’une un dolmen de l’Oise, l’autre un dolmen semblable de l’Inde ; tous deux présentent la même particularité d’un trou circulaire percé dans la cloison du monument par l’outil exercé d’une date très postérieure. Il semble bien qu’on ait voulu ménager ainsi l’issue de l’esprit, du souffle, de l’âme immortelle. Ce serait le premier monument de la métaphysique. Il n’en manquait pas d’autres.
  42. On peut voir l’une d’elles à notre Muséum. Le British Museum en possède deux d’une saveur toute particulière.