Au soir de la pensée/Chapitre 12

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Edition Plon (Tome 2p. 105-281).
CHAPITRE XII


L’ÉVOLUTION


I

CYCLES COSMIQUES ET COMPOSANTES


Le mot évolution, tout proche du mot développement, est d’une métaphore si simple que le sens n’a pas besoin d’en être expliqué. Une perpétuelle succession de devenirs enchaînés. Les activités cosmiques s’engendrent-elles les unes des autres ? Ou sont-elles étrangères, les unes aux autres, de manifestation à manifestation ?

Les phénomènes se succèdent, indépendants ou dépendants, c’est le problème que l’évolution doit résoudre, en affirmant l’étroite coordination sous les lois de laquelle nous les trouvons invinciblement liés. Les pourrait-on comprendre autrement disposés ? Comment concevoir un ensemble si les parties n’en sont coordonnées ? Le monde, en ce dernier cas, ne pourrait être que d’unités juxtaposées, sans détermination possible de rapports, puisque la juxtaposition elle-même, faute d’une loi générale, ne saurait exister.

Mieux encore. Les phénomènes étant de mouvements [1], chaque mouvement, s’il était sans correspondance, devrait être, en lui-même, un commencement, c’est-à-dire un effet sans cause [2], en même temps qu’une fin d’anéantissement puisque aucun prolongement n’en serait concevable. En d’autres termes, tout phénomène serait bloqué entre deux instantanés de néant, au travers desquels quelque chose se créerait et s’évanouirait indéfiniment. La création biblique se verrait ainsi remplacée par un déluge de créations et de morts simultanées dans l’infinité de l’espace et du temps. De lois, aucunes sortes. De généralisations, pas de traces, puisqu’il ne pourrait y avoir aucune connexité d’éléments. Un Cosmos tel que nul n’a pu le rêver. Un « ordre » discoordonné.

Pour faire l’ordre dans le chaos, il y eut des Divinités. Mais des Divinités anthropomorphiques ne pouvaient gouverner que par des volontés changeantes, comme le prouvent « les miracles » et les supplications sans fin qui ont pour but de les déterminer. La réalisation de l’ordre veut des règles, et, ces règles, nous ne les pouvons trouver que dans les lois cosmiques qui sont des constances de rapports, — par quoi nous prenons simplement acte de ce qui est.

Et puisqu’il faut, pour cela, qu’il y ait des rapports de mouvements, de relations changeantes, un ordre d’évolution en sera la conséquence nécessaire, car ces mouvements se succéderont selon des règles déterminées d’antécédence et de conséquence, engendrant, développant les manifestations du monde sous nos yeux. Engendrement, développement, évolution sont bien les termes qui conviennent, par analogie avec le cours des activités biologiques qui nous font passer du germe au nouveau-né, dans la succession des phases du développement embryonnaire. Les rapports ne se peuvent conjuguer qu’en des transitions évolutives rendues inévitables par des activités de changements hors desquelles le monde ne serait pas. La « doctrine » de l’évolution se ramène ainsi à une simple constatation du mouvement [3].

Si tout devient, quel peut être notre devenir planétaire ? Des cycles fermés quelque part, autant que nous arrivons à comprendre. Aux cycles astronomiques selon des lois déterminées, s’ajustent tous les développements d’énergie ordonnée, qui, aussi loin que notre observation peut atteindre, constituent les caractéristiques du Cosmos. Avec sa découverte de la gravitation universelle, Newton nous fit entrer, par la simplicité de ses formules, dans les rapports interastraux qui paraissent être la loi de l’univers sans fin, au delà même des limites ou la relativité de nos organes nous contraint de nous arrêter. Cela ne paraît pas d’un médiocre achèvement.

Si l’Église avait pu perpétuer à travers les âges l’affreux reniement de Galilée, notre connaissance des activités cosmiques s’arrêtait court, et le monstrueux rêve d’aveuglement était réalisé. Nous étions à jamais rivés dans l’infrangible chaîne du « divin », comme le Titan symbolique expiant sur son rocher l’audace de nous avoir ouvert les voies de la connaissance humaine. Ainsi, le plus haut moment des énergies cosmiques, cette concentration d’universelles résonnances passagèrement manifestées dans le phénomène de la conscience humaine et de la connaissance qui s’ensuit, se serait vu supprimé de l’ensemble des phénomènes mondiaux dont elle est la suprême représentation.

On est vraiment confondu de la folie d’une telle entreprise. Ni la Chine, ni l’Inde, ni la Grèce, ni même aucun dogme de sauvages ne poussèrent l’aberration jusqu’à vouloir reléguer l’esprit humain dans cette sinistre impasse. En dépit des condamnations imprécises d’Anaxagore et de Socrate, les grands peuples de l’histoire se proposèrent de déblayer les principales avenues de notre entendement dans la direction des premières lueurs aux frontières de l’inconnu. Rappelez-vous les fameux points d’interrogation du Véda. L’audace ingénue d’un doute, après la spontanéité d’une interprétation mythique du monde hors des données d’une expérience contrôlée. Il a fallu les débordements d’un verbalisme dévoyé pour défigurer l’aspect de l’univers par la substitution de rêves confus à l’expérience manifestée.

Ce que les professionnels du verbalisme n’ont pas encore pu comprendre, c’est qu’une telle entreprise, encore maintenue par la congrégation de l’Index (ridicule, sans l’appui du bourreau) ne peut que s’abîmer dans des convulsions d’impuissance, s’il demeure dans l’univers un seul homme pour observer et coordonner, c’est-à-dire penser selon ses moyens. Mieux encore. N’en fût-il pas un seul, l’incoercible évolution mentale ferait tôt ou tard éclater le cadre de la stupeur universelle pour y faire enfin pénétrer les premières clartés de l’intelligence. Il n’est heureusement pas besoin d’attendre une telle journée. Dès à présent, les réactions de l’intelligence humaine se sont assez vivement dressées devant les plus hautaines entreprises d’incompréhensions. Nous avons connu l’éclat des dogmes « infaillibles » maîtres apparents de la pensée. Nous les voyons aujourd’hui se désagréger, emportés par un courant de connaissance que nul ne fera rétrograder. Songez à l’imprescriptible succession des conquêtes de l’investigation d’expérience depuis l’homme de la Chapelle-aux-Saints jusqu’à Newton.

J’en prends acte et je passe. Il n’est présentement besoin que d’une moyenne culture pour obtenir une vue suffisamment compréhensive des mouvements cosmiques de vérification reconnue. Notre effort millénaire, ne peut plus léguer à l’avenir que des thèmes accrus de généralisations positivement coordonnées.

Cependant, gardons-nous, à notre tour, des aveuglantes tentations d’une marche à l’absolu scientifique, s’il m’est permis de joindre ici deux termes qui ne peuvent s’accorder. Les rapports par nous déterminés ne peuvent exprimer qu’un moment des choses — point schématique de rencontres d’activités sans fin. Loin de pouvoir compter, par exemple, sur une constance de la pesanteur, nous la trouvons variable, pour des raisons déterminées, en différents points de la surface planétaire. On sait, par exemple, que toute chute d’un corps en un point quelconque a une répercussion générale sur les distributions de l’énergie gravitative. Si les contractions du refroidissement amènent une diminution du rayon terrestre, la pesanteur s’en accroît d’autant par l’effet de la loi de Newton. Or, ce refroidissement progresse d’une façon continue pour un accroissement continu de la pesanteur, entraînant des variations continues dans la composition de l’atmosphère.

Tous ces passages sans arrêt de l’évolution universelle nous conduisent à des rectifications de formules entées sur des non-concordances du phénomène et du langage qui prétend l’exprimer. Nous disons : « nous sommes, le monde est », mais tout ne fait que devenir. Rien, dans l’univers, sous quelque aspect que nous l’envisagions, qui ne soit simplement de passage. Le phénomène humain, comme tous les phénomènes, ne peut être que le passage d’une composition provisoire d’éléments en éternels changements vers une composition prochaine. Vainement chercherions-nous le point d’arrêt d’un phénomène à l’autre. Rien ne se peut concevoir qui ne soit course à l’infini. Il a fallu créer le Dieu de l’homme pour obtenir, implicitement, un point de fixité. Encore avons-nous dû, pour l’emploi de notre Divinité, l’installer au cœur des mouvements humains. Mais le fameux « moteur immobile » n’a pu s’adapter à l’homme, pour lequel il était fait, qu’à la condition d’évoluer lui-même avec notre évolution On ne saurait compter les Dieux de l’histoire. Le christianisme s’est approprié le Dieu de la Bible. Combien loin des colères de jahveh à l’universelle rémission du Nazaréen ! Et quelle distance du Christ de la Rome actuelle à la douloureuse victime du Golgotha !

Les complexités de la trajectoire terrestre, le déplacement continu des pôles, ne sont que des modes de l’activité d’ensemble dans les compositions de laquelle notre existence est engagée. Les mouvements rythmiques de l’écorce terrestre déterminée par la chaleur solaire et par l’élasticité du globe planétaire, en réponse à l’attraction de la lune et du soleil, nous montrent des compositions de mouvements de superficie, compliqués des marées du magma central, et troublés par les explosions de nos volcans. La pesanteur affecte un fil horizontal, si bien qu’il soit tendu. Le rayon lumineux lui-même ne se propage pas rigoureusement en ligne droite. Nous l’avons figuré par la notion d’onde. « L’arête d’un cristal elle-même, écrit M. Berget, n’est pas une ligne droite » [4]. Et si les problèmes de l’arête d’un cristal, tout simples en apparence, nous apportent une vue des mobiles intrications de tous rapports, dans quel labyrinthe vont donc nous engager les activités combinées de la chaleur, de la lumière, de l’électricité, du magnétisme, de la radio-activité, de la vie enfin, dont nous avons bonnement résumé les surprises en un vocable de Divinité que, pour de trop justes causes, il a fallu nous interdire d’analyser.

De la radio-activité terrestre, je crois avoir offert de suffisantes indications. Il semble bien que nous tenions là une propriété générale de la matière, libérant surtout de l’hélium. Sir William Ramsay nous suggère un aboutissement de transmutation de métaux les uns dans les autres. Il convient d’attendre des confirmations. Les problèmes de la désintégration et de l’intégration de la matière n’en sont qu’à leur début. Il serait trop périlleux de vouloir les devancer. je m’en tiens, pour ma part, aux conclusions de M. Berget. « S’il y a décomposition ou désagrégation atomique, il doit forcément y avoir d’autre part une intégration compensatrice qui assure la pérennité. » Si rapides ont été les derniers bonds de notre connaissance que, dans la multiplication des hypothèses, il importe de laisser aux valeurs de contrôle le temps de s’exercer.

Ce qui me paraît du plus haut encouragement dans l’entreprise — à mi-côte de la sagesse et de l’extravagance — des déterminations de l’univers, c’est que nos moyens de vérification vont croissant, et que les confirmations de positivité en sont à dépasser l’espérance. Ne voilà-t-il pas qu’un savant anglais, M. H. Wilde, animé d’une confiance imperturbable dans ses théories du magnétisme terrestre, a pu, par le miracle d’une imagination puissamment ordonnée, construire de toutes pièces une magnéto-mappemonde qui reproduit automatiquement jusque dans leurs moindres détails les valeurs naturelles des éléments magnétiques aux divers points de la terre. « Ainsi, pour la première fois, écrit M. Berget, un phénomène naturel d’une complexité aussi grande que celle du magnétisme terrestre, a pu être reproduit dans tous ses détails, avec toutes les circonstances de ses variations dans le temps et dans l’espace. » Se peut-il concevoir une preuve plus décisive de notre juste connaissance que cette réalisation purement humaine d’un aspect du Cosmos conformément aux interprétations de l’humaine relativité ? On trouvera dans le livre de M. Berget la succession des essais du génial M. Wilde, procédant peu à peu d’une vue théorique aux savantes dispositions d’un mécanisme représentatif des mouvements cosmiques. C’est une succession d’émerveillements continus. Et quelle heureuse ordonnance d’efforts jusqu’au complet achèvement ! Qui a besoin d’encouragements trouvera dans cette aventure scientifique une source incomparable des plus hautes satisfactions.

Pour demeurer dans l’observation du soleil, il faudrait, après la lithosphère, aborder l’étude, non moins passionnante de l’hydrosphère et de ses mouvements. On n’y suffirait pas. Les eaux recouvrent les trois quarts de la superficie terrestre. Naturelle transition d’un reste de l’enveloppe liquide totale à l’océan global de l’atmosphère dont les mouvements vont se perdre dans les dilutions interastrales d’un substratum éventuel d’éther, pour un état de mouvements inconnus. Dans l’état liquide, le glissement des molécules se manifeste par les marées luni-solaires, selon l’ensemble de leurs complexités. Tout ce que je veux retenir des ondes cosmiques, signalées d’abord par Laplace, c’est que leurs effets conservent leurs caractères et se superposent au lieu de se composer. L’atmosphère est un océan gazeux qui se surajoute à l’autre. Nous y retrouverons les mêmes énergies universelles aux prises avec des conditions différentes de substance et de milieu. Ondes lumineuses, sonores, électriques, magnétiques, se propagent sans se contrarier. La constatation du phénomène est devenue banale aujourd’hui. Un milliard 300 millions de kilomètres cubes pour le volume des océans, 100 millions pour celui des continents émergés. Ce qui nous reste de stabilité continentale pour l’installation de nos infimes magnificences, si l’on en déduit les territoires inhabitables, ne laisse qu’un champ cosmiquement imperceptible aux radiations de nos orgueilleuses pensées.


L’évolution des astres.


Tout se meut. Il faut donc que tout évolue, c’est-à-dire se meuve, sans arrêt, dans une direction déterminée par des coordinations des moindres résistances, puisqu’un désordre de mouvements ne pourrait produire l’ordre infrangible dont le spectacle est sous nos yeux. Pour donner un commencement au monde, il a fallu le faire sortir du néant, comme si rien pouvait produire quelque chose, ou inventer le chaos, première création d’incohérence, d’où serait sortie la seconde création d’un Cosmos revu et corrigé. Aussitôt que coordonnées, nos connaissances nous fournissent des directions de phénomènes propres aux généralisations de positivité. Jusque-là, l’homme devra généraliser à la fortune des imaginations, avant de s’en pouvoir tenir à l’expérience des faits. Ainsi s’opposeront deux états de mentalité contraires qui feront le tourment et la beauté de notre vie.

De regarder à voir, il y a plus loin qu’on ne pense. D’un regard sans prunelle, l’énigmatique voûte bleue nous harcèle d’un tumulte de lumières qui nous aveuglent avant de nous éclairer. Interrogations de l’élément infime que sa sensibilité personnelle va tirer hors de pair pour des sublimations de conscience à l’adresse de l’inconsciente immensité. En attendant que nous puissions nous élever jusqu’aux premières compositions de connaissances, notre loi est d’un tâtonnement d’ignorances rompues par des recoupements qui mettront en lumière des parties d’interprétation justifiée. En ce sens le méconnaître n’est qu’une phase préparatoire du connaître dans le clair-obscur, de nos relativités. Encore ; un suprême achèvement de l’intelligence devrait-il toujours réserver une pointe de doute — complément nécessaire d’un état de connaissance qui ne sera jamais achevé.

Dans l’espace infini, l’infini tourbillon des mondes, au sein duquel nous nous trouvons jetés, nous avertit d’abord que des nuages d’obscurité. arrêtent les fragiles antennes de nos investigations les plus vivement poussées. En des points toujours plus profonds de l’immensité, notre enquête se heurte, moins à l’obstacle des éléments, qu’à l’insuffisance de nos moyens de pénétration. Nous évoluons, sans doute, et, avec notre évolution, notre puissance de connaître ne cesse de s’accroître. Notre développement n’en demeure pas moins de relativité, et c’est avec l’infini, sans butoir concevable, que nous devons nous mesurer.

En quelque point que ce puisse être, notre connu, notre inconnu ne cesseront de s’affronter. La somme du connu pourra toujours s’étendre sans que le bloc infini d’inconnu puisse jamais s’épuiser. Les pionniers d’absolu pourront s’en plaindre. Ce n’en sera pas moins un assez bel emploi de notre vie de chercher à connaître ce qui s’offre à notre mètre d’entendement. Et même, puisque l’univers est sans limites concevables — nos lois de positivité supposées constantes en tous points de l’espace et du temps — nous nous trouverons toujours, de connaissance en connaissance, fatalement engagés dans des déterminations inductives qui nous paraissent fort au delà de ce qui pouvait être prévu. Avec la si remarquable étude de M. jean Perrin sur les atomes, je ne connais pas d’ouvrage plus propre à nous ouvrir l’esprit sur ces matières que l’Évolution des mondes du célèbre professeur Arrhénius.

Eh oui, l’évolution des mondes ! C’est logiquement par ce problème que la postérité du pithécanthrope aurait pu commencer son enquête, puisque le mouvement des astres est ce qui dut la frapper d’abord. Or, voici qu’après tant de mythiques détours, c’est à cet apparent point de départ que notre investigation positive du Cosmos doit inévitablement remonter. Quel est donc le tableau qui s’offre à nos regards, à notre recherche méthodique, et comment l’aborder ?

De toutes parts, aux étendues de l’espace, des projectiles embrasés, de tous ordres et de toutes mesures en d’éternelles révolutions qui se succèdent et s’enchaînent dans des cycles d’infinité. Des poussières cosmiques imperceptibles, repoussées des soleils et des étoiles en masses incalculables ; liaisons des soleils monstrueux aux nébuleuses démesurées ; des vertigineux systèmes solaires, avec leur cortège de planètes vivantes ; des profusions d’étoiles blanches, jaunes ou rouges, selon l’âge, à travers des champs d’astres morts, livrés au hasard des rencontres (comme dans le cas de la Nova Persœi) ; la déconcertante diffusion des brumes lumineuses qui sont les nébuleuses ; les lueurs palpitantes de perpétuelles lapidations de météores qui s’échappent d’un monde à l’autre dans des tempêtes de flammes volatilisées ; des comètes de toutes dimensions ; des étoiles filantes [5] ; des aurores boréales balançant des voiles de lumières ; l’éblouissement des voies lactées, cependant que notre planète éteinte tremble de ses volcans, charrie le feu de ses laves, bouleverse les rivages de ses raz-de-marées et couronne ce dévergondage ordonné des splendeurs de la vie : le sentiment et la pensée. Il faut des relations déterminées entre ces phénomènes. Qu’en pouvons-nous connaître ? Observations ou hypothèses, à quels degrés de « connaissance » pouvons-nous nous élever ? Quelle histoire de ces astres ? Quelles généralisations de leurs vies ? Quelle philosophie de l’univers ? Que va faire de nous la tentative de pénétrer jusqu’aux mystères de ses ressorts ?

Aux détentes titanesques des convulsions sans mesures, nous pourrons élaborer des indications élémentaires, mais l’imagination la plus puissante n’en saurait composer le tableau. En construire une ébauche de généralisation dans ses maîtresses données est une opération qui a tenté les grandes intelligences. Cependant, malgré l’admirable essor des découvertes récentes, dans tous les domaines de la connaissance, l’entreprise demeure toujours à renouveler. Arrhénius, après tant d’autres, a voulu tenter sa chance, et ce n’a pas été sans succès. Les lecteurs désireux de pousser au delà de mes notes sommaires ne regretteront pas de s’adresser directement à lui.

L’astronomie, la physique, la chimie de nos étoiles, qui sont des soleils à des degrés divers d’évolutions, voudraient des développements étendus. À lui seul, l’astre central de notre système solaire réclame des recherches profondément poussées. Pour essayer de fixer quelques-uns des rapports élémentaires, je dois me borner aux constatations qui s’imposent. Qu’on se reporte aux tableaux d’astronomie si remarquablement résumés dans l’ouvrage du savant suédois [6]. Photosphère, chromosphère, taches, protubérances [7], j’écarte toute analyse du phénomène solaire, me bornant à prendre acte de la translation du système dans la direction de la Lyre et la vitesse de 20 kilomètres à la seconde. Arrhénius a douté d’abord qu’il en résultât pour nous des chances notables de rencontres comme dans l’exemple de la Nova Persœi [8] où nous avons vraiment vu deux astres s’entrechoquer. D’autres cas se sont présentés, assez nombreux, non moins clairs. Il faut leur reconnaître, dans la fantastique aventure, mieux qu’une valeur d’imprévu.

Toute vie, tout mouvement planétaire (sauf les marées) sont sous la dépendance du rayonnement solaire. La réserve d’énergie solaire ne s’épuisera-t-elle pas quelque jour ? On sait que la majeure partie en échappe aux planètes elles-mêmes pour se perdre « dans les espaces inconnus de l’univers glacé ». On a calculé que l’astre perd annuellement deux degrés de sa température. La température de la surface étant de 7 000 degrés, le soleil devrait être refroidi depuis longtemps. S’il n’en est rien, « c’est qu’il doit se trouver un côté recettes sensiblement équivalent. » Les théories n’ont pas manqué. Je ne vais point m’engager dans ce débat. Nos innombrables étoiles (un milliard pour la Voie Lactée) sont autant de soleils, plus ou moins chauds selon leur coloration blanche, jaune ou rouge. Le spectroscope nous permet une étude féconde de leurs phénomènes chimiques, et nous en avons tiré d’importantes clartés sur la constitution élémentaire de l’astre en ses divers états.

On évalue à 6000 degrés la température moyenne du soleil, ce qui suffirait pour alimenter, pendant 3 millions d’années, le rayonnement calorifique tel que nous pouvons l’observer. Ce n’est rien encore. Projetés du centre à la circonférence, les fragments se décomposent instantanément à la manière de nos explosifs, avec une énorme libération de chaleur. Arrhénius nous affirme que cela peut suffire pour alimenter le soleil « pendant 4 000 millions d’années » et peut-être beaucoup plus encore, probablement même jusqu’à plusieurs billions d’années. Il me paraît aventureux de discuter sur de pareilles échéances, surtout quand on ne peut pas encore préciser suffisamment le point de départ de la formation solaire. On est généralement d’accord pour reconnaître qu’il y a une échéance. Cela suffit pour des inductions d’avenir.

Voici donc le soleil en cours de refroidissement. En quelles formes d’amoindrissements les organismes de notre vie planétaire en devront-ils quelque jour s’en trouver affectés ? Ce ne peut être ici qu’une question secondaire. Le monde ne se découvrant à nous qu’en des alternances de températures, le fâcheux refroidissement, qui mettrait fin à l’existence de notre postérité, retrouverait, dans le cycle cosmique des évolutions successives, les passages de coordinations qui feraient retourner, en des temps incalculables, la matière cosmique de l’état concentré de soleils éteints aux extrêmes dispersions de la nébuleuse, génératrice de nouveaux soleils. Cela par des chocs d’astres inévitables, qui nous ramèneront aux précédentes formations des mouvements stellaires et planétaires, selon les lois d’aujourd’hui et de toujours.

Que l’hypothèse de Laplace ait perdu de son premier lustre en cette affaire, cela n’est point pour étonner. Avec Kant, notre éminent compatriote n’en partagera pas moins l’honneur d’avoir entrevu, et même précisé, des directions évolutives du cycle mondial — si bien confirmées par les constatations expérimentales que les espaces inaccessibles à notre vue ne sauraient, eux-mêmes, y échapper. La prétendue faillite d’une science qui projette ses lumières au delà même de nos possibilités sensorielles, tandis que s’évanouissent les contes féeriques de la « Révélation », nous montre l’homme emporté par d’impérieuses activités évolutives, aux plus décisives justifications de sa connaissance positive.

Cela ne signifie pas que les hypothèses d’Arrhénius et de tant d’autres, succédant à celles de Laplace, et fondées, comme celles-ci, sur les interprétations mouvantes de lois reconnues, n’auront pas le même sort que les conceptions antérieures toujours soumises aux remaniements d’une observation qui ne pourra jamais être complètement achevée. Les récentes découvertes nous ont conduits si loin dans la pénétration des rapports du Cosmos qu’il nous faut céder à l’irrésistible besoin d’en tirer des amorces de coordinations supérieures, qui, sans jamais atteindre l’absolu de la compréhension (au cas où ce terme signifierait quelque chose), nous entraînent, sans relâche, à des formes, toujours plus précises, d’approximations. S’il ne nous plaît pas, pour cela, de nous perdre dans une apothéose de nous-mêmes, nous n’en aboutirons pas moins, avec ou sans Pascal, à nous grandir dans notre propre estime plutôt qu’à nous diminuer.

Cela dit, il ne peut être question d’entrer dans les calculs d’Arrhénius ou de tout autre, pas plus que dans ceux de Laplace. Le savant de nos jours dispose de moyens d’investigations merveilleusement accrus. Il n’est pas étonnant que des conclusions, déjà mûries, se présentent, auxquelles notre imagination elle-même n’aurait pu se prêter antérieurement.

On trouvera, dans l’Évolution des mondes, un puissant exposé des phases successives du refroidissement solaire, en symétrie avec les phases du refroidissement terrestre, malgré cette grave différence qu’aux âges géologiques le soleil ne cessait de nous prodiguer chaleur et lumière dans des proportions supérieures à celles d’aujourd’hui, tandis que rien ne viendra plus réchauffer du dehors l’astre distributeur, en voie d’extinction. Les phénomènes du refroidissement n’en seront que plus vivement accélérés.

Quel spectacle, quand, à l’imitation de ce qui s’est passé sur la Terre, la condensation de la vapeur d’eau amènera des pluies d’océans pour l’installation de mers solaires parmi de monstrueuses trombes d’ouragans ! Les glaces surviendront plus tard. L’acide carbonique solidifié se déposera sous la forme d’une fine neige blanche. Et dès que la température sera descendue à 200 degrés, des mers nouvelles se formeront par suite de la condensation des gaz — de l’azote notamment. Cependant, sous les premières formations de la croûte, à l’intérieur du globe solaire, il subsistera encore une température analogue à celle d’aujourd’hui, soit quelques milliers de degrés, avec toutes combinaisons d’explosifs au-dessus de nos évaluations, etc…

Ici se place l’aventure inévitable des rencontres d’astres éteints ou lumineux. Arrhénius calcule que le choc du soleil avec une étoile de même nature ne devrait se produire qu’au bout de 100 000 billions d’années. Ce temps peut être singulièrement abrégé selon le nombre inconnu des astres éteints qui continuent de circuler dans l’espace, à la recherche d’une rénovation. Il est beaucoup plus probable que l’astre rencontrera quelque nébuleuse, de champ gazeux prodigieusement étendu, pour des effets qui seraient à peu près nuls si elle ne renfermait des quantités notables de corps célestes, lumineux ou obscurs, dont l’activité doit fatalement intervenir.

On découvre, presque tous les ans, des étoiles nouvelles. C’est par l’effet de leurs rencontres que nous voyons de temps à autre s’allumer subitement des Novæ qui, après avoir brillé d’un vif éclat, voient leur luminosité s’affaiblir graduellement. Ce fut le cas de la Nova Persœi qui, s’étant rapprochée d’abord de l’éclat de Sirius, se trouve aujourd’hui descendue au rang d’une étoile de douzième grandeur. Le spectre révèle beaucoup d’analogies entre cette Nova et une autre étoile nouvelle, la Nova Aurigae. Une autre encore, la Nova Cycni, offre des points de comparaison. Le spectre apporte ici, comme on pense, de précieux éléments d’observation. Aux savants de les interpréter. C’est un labeur d’analyser ce qui se passe dans des astres éloignés de nous d’au moins cent vingt années-lumière [9].

Nous ne pouvons pas voir les phases du choc des astres, mais nous possédons assez d’éléments du problème pour reconstituer le phénomène, et en déduire, dans l’ordre de la mécanique, de la physique et de la chimie, quelques-unes des maîtresses données. Il suffit de se reporter à l’étude d’Arrhénius, pour l’histoire des explosions formidables et de la dispersion gazeuse qui vont constituer la nébuleuse stellaire, où la photographie fixera les contours de la spirale décrite par les jaillissements gazeux des pôles des astres agglomérés. Répandues de toutes parts, les nébuleuses stellaires, les nébuleuses planétaires, les lueurs nébuloïdes, les nébuleuses en spirale qui seraient les plus fréquentes — telles la nébuleuse des Chiens de chasse ou du Triangle, la nébuleuse annulaire de la Lyre, la grande nébuleuse d’Orion, avec d’énormes masses de poussières cosmiques, les bandes nébuleuses des Pléiades, la traînée nébuleuse du Cygne, attestant des violences d’explosions qui peuvent dépasser la vitesse des formations des protubérances solaires.

On ne s’étonnera pas des profusions de météores, ni des cyclones de poussières cosmiques projetés dans l’infini par la pression de radiation. De grands astres peuvent mettre des millions d’années à traverser, ces champs de nébulosités où se rencontrent des agglomérations, des dispersions d’incandescences. Des nébuleuses même prendront figure d’un amas d’étoiles groupées selon les formes précédentes, auxquelles se peut ajouter la disposition en sphere ou en coin. Des rencontres de soleils gigantesques, comme Arcturus, ont pu produire une nébuleuse sans mesure dans les régions de la Voie Lactée. Des vides, des déchirures, des trous noirs posent des points d’interrogation, demeurés jusqu’ici sans réponse. Des étoiles variables comme celle d’Argus ou de la Mira Ceti (de la Baleine) déconcertent encore les astronomes anxieux de tout expliquer. Des astres obscurs circulent nécessairement en grand nombre à travers la Voie Lactée. Les rencontres y seront nécessairement plus fréquentes. La nébuleuse pourra s’incorporer des bolides de toutes dimensions, des astres même, avec tous changements d’apparitions.

Le spectroscope interviendra, par la détermination des températures, pour l’analyse des transformations gazeuses. Je n’en finirais pas. L’hydrogène, l’hélium, le nébulium peut-être, le carbone, le sodium, le calcium, le fer à l’état gazeux, décideront des transformations. Des séries d’étoiles nous présentent actuellement des états d’évolution qui diffèrent à peine de ceux de la nébuleuse. Nous passons ici la revue des éléments dans le laboratoire immense de l’infinité. Nous y reconnaissons les astres en des phases d’évolution qui se rapprochent ou se différencient, et peuvent ainsi nous permettre de saisir des parties d’enchaînements. La température ne cessera d’y faire figure de facteur dominant. Nous touchons ici, de nouveau, au problème des problèmes : l’énergie de l’univers va-t-elle en s’affaiblissant ?

On a vu que c’est le fameux principe de Carnot mis en forme par Clausius, qui nous a conduits à cette interrogation. L’univers, sans mesure de temps ni d’espace, évolue-t-il en direction d’un équilibre thermique qui ne serait rien de moins que la mort calorifique sous la redoutable loi de l’hypothétique « entropie » ? M. Henri Poincaré reconnaît que le terme est prodigieusement abstrait. D’un tel homme, l’aveu n’est pas négligeable. Les mots ne me font pas peur. Qu’ils nous arrivent du temple ou du laboratoire, il faut qu’ils viennent aboutir, en des formes diverses, à des rapports d’activités. « L’entropie », à vrai dire, n’est qu’une formule d’interprétation exprimant cette idée que tous les mouvements ont une tendance à se transformer en chaleur, et que la chaleur tend à se répartir uniformément dans tous les corps. C’est ce que traduit Arrhénius en disant qu’ « on entend par « entropie » la quantité de chaleur contenue dans un corps, divisée par sa température absolue » [10]. Clausius, responsable du mot entropie est, sans conteste, un grand savant : cela ne lui confère pas une autorité de « Révélation ». Il doit prouver, comme tout autre. Que n’a-t-il commencé par accorder son « entropie » avec l’évidence, qui nous montre l’univers en perpétuel renouvellement, et exigerait, par conséquent, que, dans le cours infini des âges, le point mort du mouvement cosmique fût depuis longtemps un fait acquis.

L’objection s’est dressée de toutes parts. Je ne vois pas qu’on ait essayé d’y répondre. « Il est très pénible, écrit Le Dantec, d’entendre dire aux mathématiciens qu’il y a dans le monde quelque chose qui grandit sans cesse et dont on ne peut connaître la nature. L’entropie serait une notion purement mathématique pour laquelle on ne pourrait trouver d’équivalent dans le langage humain. Nous sommes d’autant plus agacés de cette impossibilité de traduction que, de l’accroissement incessant de ce « je ne sais quoi », certains physiciens philosophes ont tiré des conclusions relatives à la fin du monde. »

Je ne prendrai donc l’entropie que comme une hypothèse dont la critique expérimentale nous mettra quelque jour face à face avec un corps d’interprétations vérifiables. Si l’évolution est le principe cosmique par excellence, et que sa loi soit de nous emporter à un arrêt du mouvement universel, que sont ces activités d’astres à qui l’éternité thermique n’a pas suffi pour épuiser leur destinée ? On ne s’étonnera pas qu’après un mouvement de surprise, nos savants se soient trouvés en disposition de réagir.

Arrhénius n’accepte pas que nos présentes théories sur les mouvements thermiques soient applicables aux nébuleuses. Et comme les nébuleuses, en leurs évolutions, ne peuvent avoir tort, il en faut bien conclure à quelque défaillance de nos théories. Le premier principe de la thermo-dynamique veut que l’énergie cosmique soit constante. Mais il se découvre que l’entropie (le nirvana de l’univers) tend vers un maximum, et certains aiment mieux en finir avec le monde que de reconnaître qu’ils n’en possèdent que des parties de connaissance, ce qui ne leur permet pas de boucler la boucle de l’infini. Quelque loi nouvelle nous aurait-elle donc échappé ? Ce ne serait pas la première. L’observation positive ne nous a pas sortis du gouffre de l’absolu pour nous y ramener au premier tournant. La contre-hypothèse d’Arrhénius qui — par les rencontres astrales, récupère la chaleur perdue — a le mérite de s’attacher à la liaison des problèmes cosmiques et de rester toujours ouverte à toutes vérifications. Posséder des relativités d’expérience inductivement liées, c’est ce que nous appelons connaître. Décréter quelque forme d’absolu par l’insuffisance du connaître, c’est simplement une manière emphatique d’ignorer. Pour apprendre, rien de tel qu’une patience séculaire, ou même millénaire : nous n’avons besoin que d’attendre assez longtemps.

Le célèbre physicien Maxwell, cherchant des directions nouvelles, a spirituellement imaginé le cas de petits démons, armés de bonnes soupapes étanches, qui laisseraient passer à travers un écran toutes les molécules gazeuses animées d’une vitesse plus grande que la vitesse moyenne de la totalité — toutes les autres étant retenues,. Par cet ingénieux artifice ; il passera de la chaleur (c’est-à-dire du mouvement) d’un corps plus froid dans un corps qui se réchauffera d’une façon continue. En ce cas, l’entropie, la tendance à la mort thermique, au lieu d’augmenter, diminuera. Il ne s’agit donc plus que de pouvoir substituer quelque forme d’automatique énergie au pouvoir discriminatif de nos petits démons. C’est l’histoire de la Providence et de l’automatisme newtonien.

M. Henri Poincaré déclare qu’il n’a jamais eu « aucune inquiétude » au sujet de l’entropie. Pour lui, ce redoutable « principe » n’est « qu’une concession à l’infirmité de nos sens ». Et voici, en effet, que l’ultra-microscope nous découvre le mouvement brownien où l’on a voulu voir d’abord un phénomène « vital ». On s’est aperçu, cependant, que les corpuscules inanimés « ne dansent pas avec moins d’ardeur que les autres ». On a voulu y voir l’effet du développement de chaleur dû à l’éclairage. Mais les mouvements se sont montrés d’autant plus vifs que les particules étaient plus petites. Et M. Henri Poincaré de conclure : « Si ces mouvements ne cessent pas, ou plutôt renaissent sans cesse, sans rien emprunter à une source extérieure d’énergie, que devons-nous croire ?… Nous voyons, sous nos yeux, tantôt le mouvement se transformer en chaleur, tantôt la chaleur se changer inversement en mouvement, et cela sans que rien ne se perde, puisque le mouvement dure toujours. C’est le contraire du principe de Carnot… Les corps trop gros, ceux qui ont, par exemple, un dixième de millimètre, sont heurtés de tous les côtés par les atomes en mouvement. Cependant ils ne bougent pas parce que ces chocs sont très nombreux et que la loi du hasard veut qu’ils se compensent. Mais les particules plus petites reçoivent trop peu de chocs pour que cette compensation se fasse à coup sûr, et sont incessamment ballottées. »

En faisant jouer les attractions et les répulsions moléculaires, on obtiendra dans les liquides des figures de symétrie qui annoncent le cristal, le plasma, la cellule, même [11]. Et quand l’état colloïde montre ses groupements moléculaires de micelles trépidant d’un mouvement « brownien », on voit assez clairement que le protoplasma et ses cellules, où se rencontrent les premières manifestations de « vie », ne sont pas loin. Des propriétés organiques du plasma et de la cellule dans les tissus végétaux et animaux, jaillissent tous les phénomènes coordonnés d’énergétique « vitale », qui, par les rencontres des impulsions d’hérédité et d’ambiance, concourent à maintenir, à développer l’organisme dans ses cadres d’évolution, jusqu’aux achèvements de la conscience, de la pensée, avec les évolutions d’activités.

J’ai noté qu’avec l’accroissement de la connaissance, les Dieux s’étaient évanouis dans l’inoonsciente souveraineté des lois cosmiques. L’ingéniosité de Maxwell amène ses « petits démons » au même événement. Il ne s’agit plus que de trouver l’enchaînement des phénomènes positifs qui doit conduire au même résultat. Un cas analogue, observe Arrhénius, se présente tout justement dans les corps célestes à forme gazeuse — soit les nébuleuses — quand les molécules du gaz qui constitue l’atmosphère d’un corps céleste ont une vitesse suffisante (cette vitesse est de 11 kilomètres par seconde pour notre globe), et que se trouvant dans les couches extérieures de ce gaz, elles échappent à sa sphère d’attraction et continuent leur chemin vers l’espace infini. » C’est ainsi qu’une comète échappe au système solaire. C’est probablement ainsi que la lune a perdu son atmosphère. « C’est ainsi que les nébuleuses perdent, par leurs parties périphériques, les molécules animées des plus grandes vitesses, ce qui en refroidit les couches les plus éloignées du centre ». De ce pas, nous irions encore à la mort calorifique. Mais « il existe dans les nébuleuses de nombreux corps immigrés qui ont condensé les gaz autour d’eux et qui ont, par suite, atteint une température supérieure. Des molécules errantes peuvent encore parvenir à l’atmosphère très étendue de ces étoiles à grande croissance, ce qui aura pour effet d’accélérer la condensation, accompagnée d’une constante diminution de l’entropie. C’est par de semblables réactions que le mécanisme de l’univers peut être maintenu en mouvement constant sans jamais s’arrêter. »

L’hypothèse paraît fort acceptable. Qu’elle soit ou non confirmée, elle suffit à nous indiquer quelles sortes d’issues peuvent s’ouvrir à nous pour échapper au non-sens de la mort thermique. L’évolution des nébuleuses nous ouvre à cet égard un champ illimité d’observations. D’une belle vaillance, notre savant s’y engage. Je n’ai point à le suivre dans l’analyse des gaz raréfiés de la nébuleuse, de leurs températures, de leurs formations, de leurs mouvements. Quelques traits seulement pour faire apparaître à leur valeur les changements de conditions des phénomènes : « À supposer que la température absolue de la nébuleuse fût de 50 degrés (-223°), la vapeur du plus volatil de tous les métaux, le mercure, serait, même à l’état saturé, si peu dense qu’un seul gramme en occuperait un cube dont le côté correspondrait à environ 2 000 années-lumière. Cela représente 450 fois la distance de la terre à l’étoile fixe la plus proche. Pour le sodium, que nous considérons aussi comme un métal très volatil, et qui joue un rôle considérable dans la constitution des étoiles, le côté du cube contenant un gramme serait encore d’environ un milliard de fois plus grand. Le fer et le magnésium que l’on trouve fréquemment aussi dans les étoiles fixes, et qui sont moins volatils que les deux précédents métaux, nous donneraient des chiffres encore beaucoup moins concevables. »

Ne croirait-on pas qu’il s’agit ici d’un autre monde que le nôtre, et que si les corps sont chimiquement les mêmes, la différence des états peut être à ce point disproportionnée que nous manquions de mètre pour exprimer des rapports d’activités au delà de notre compréhension. C’est dans ce nouveau cadre d’observations que notre entendement doit pourtant se mouvoir pour recueillir et comparer les données imprévues d’une expérience hors de nos proportions. Comme l’indique fortement Herbert Spencer, tout aboutit à nous faire prévoir que l’évolution mondiale se poursuit dans l’achèvement d’un cycle, suprême expression du Cosmos. Il s’agit de déterminer assez de points de repère pour que nous en puissions peut-être inférer quelque jour des directions de l’évolution cosmique, non dans l’ensemble, mais dans les fragments que nous pouvons interroger.

« Nous trouvons, conclut Arrhénius, dans les parties froides gazeuses, diluées, des nébuleuses, l’élément du mécanisme de l’univers qui fait équilibre à la prodigalité des soleils dans leur dépense de matière et surtout d’énergie… C’est ainsi que tout rayon calorifique venant d’un soleil est absorbé, et que l’énergie qu’il transporte est transmise par les éléments gazeux de la nébuleuse aux soleils en formation — voisins, ou compris dans la nébuleuse. Cette énergie se condense sur les centres d’attraction déjà retenus par la nébuleuse… Le froid intense qui règne dans ces régions permet à la matière de s’agglomérer de nouveau… L’énergie peut s’y concentrer, contrairement à la loi de l’accroissement continu de l’entropie. Ces effets conservateurs permettront aux couches gazeuses de se raréfier rapidement. Elles seront alors remplacées par de nouvelles masses de même matière venant de l’intérieur de la nébuleuse, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus, et que cette forme de l’astre soit remplacée par un amas d’étoiles ou par un système planétaire qui circule autour d’un ou de plusieurs soleils dont les rencontres feront naître, à leur tour, des nébuléuses nouvelles ».

On comprendra que j’aie cru devoir citer les textes. Il ne m’appartient point de faire ici la part des hypothèses vérifiées, ou réservées à des vérifications ultérieures. Si bien établie qu’elle soit de nos jours, aucune connaissance ne s’est construite différemment. Je ne voudrais pas nier que le mot entropie puisse représenter un moment évolutif des choses. Ce que je ne saurais admettre, c’est qu’il lui arrive de clore le compte de l’univers. Le mot avait fait fortune dans l’esprit des savants, parce que, selon l’observation de Le Dantec, il représentait une valeur mathématique qui peut provisoirement s’adapter à des conceptions mécaniques sans vérifications d’expérience. Au nom de l’expérience positive dont les arrêts s’imposent, il est permis d’en appeler.

Le temps n’est plus ou les chercheurs, sous les brandons de l’Église, se relayaient douloureusement de siècle en siècle, pour des progrès d’incertain verbalisme qui ne pouvaient toujours tenir devant l’observation ultérieure. Aujourd’hui, dans tous les pays civilisés, des légions d’enquêteurs sont à l’œuvre pour la découverte de l’homme et du monde qui l’a produit. Nous avons assez à faire de les suivre à distance. À tous moments, loin des rumeurs publiques, ils entassent des travaux, dont la fécondité s’impose par des éclairs d’humaine compréhension, qui feront apparaître nos constructions d’intelligence et, partant, fortifieront les composantes de vie individuelle et sociale où se concrète la synthèse de nos efforts.

C’est de ce tribunal, en dépit des méconnaissances, que relèvent toutes suggestions d’expérience. Sur la valeur positive des travaux d’Arrhénius et de tous autres, nous appelons le contrôle des vérifications. Quiconque a pu s’égarer parfois n’en aura pas moins servi la cause de la connaissance en frayant le chemin de l’avenir, et notre gratitude ne lui sera pas marchandée. La haute dignité de son contentement intime l’élèvera fort au-dessus des humaines « récompenses ». Quoi qu’il arrive, par tant de magnifiques efforts l’homme pensant se sera développé dans la pleine lumière des activités élémentaires. Il aura voulu, il aura dit, il aura fait. L’étoile pourra provisoirement s’éteindre. Elle aura brillé.


Dynamismes d’évolution.


Mettons, en regard de l’homme schématique de la Bible, ce que nous montre de notre humanité présente la tangible observation des choses. À des degrés divers, les mêmes organes, les mêmes tissus, les mêmes plasmas, les mêmes éléments, les mêmes activités fonctionnelles, les mêmes combinaisons chimiques dans toutes les séries de la vie animale, homme compris. Une coordination à expliquer. Il faut éliminer le hasard, contradictoire à l’idée d’une Providence éternelle aussi bien qu’aux données de l’observation positive d’un enchaînement de phénomènes. J’écarte de même la ridicule « économie des moyens », absurde dans la Toute-Puissance, puisque cette considération n’aurait d’intérêt que pour un être de facultés limitées [12].

Le successif développement des organismes primitifs, affirmé et confirmé par toutes observations, atteste assez haut l’interdépendance des phénomènes dont l’enchaînement irréductible n’est explicable que par l’activité, sans arrêt, des « évolutions ». C’est le jeu même de l’évolution qui se rencontre ainsi à tous les degrés de l’engendrement organique, et même inorganique, en une articulation de mouvements qui attend encore la contradiction d’expérience que personne, jusqu’à ce jour, ne s’est avisé d’offrir.

Assurément, le phénomène général, reconnu dans ses grandes lignes, ne résout pas tous les problèmes de l’univers à la façon du mot de Providence devant lequel nous ne pouvons que nous abîmer. Loin de là, les innombrables problèmes de l’évolution, sous, toutes ses formes, ont ouvert un champ démesuré aux recherches des observateurs. L’orientation de la connaissance s’en trouve nécessairement changée. Tous les problèmes du monde organique et inorganique sont devant nous. Ou prendre le critère des interprétations ? Reportez-vous aux discussions des transformistes de toutes écoles, et vous verrez que, depuis Moïse, la question des dynamismes élémentaires n’a pu que se transposer. Cette fois, nous tenons la boussole : il reste à voyager.

Cependant, notre sacerdoce demeure prisonnier des affirmations qui précédèrent l’observation. Nous le voyons engagé dans la voie douloureuse où son principal supplice devrait être d’avoir supplicié. La métaphysique elle-même s’accroche au transformisme pour le défigurer. Suprêmes désespoirs des résistances superflues. L’Église a dû se résigner aux transformations géologiques de la planète. Elle doit se résigner maintenant aux évolutions de la vie. Et d’autres sacrifices encore lui seront demandés…

Eh oui, il a fallu des siècles dont on ne peut faire le compte, pour que l’homme, après s’être hâtivement prononcé sur lui-même et sur le monde, dans la pleine obscurité de son entendement, se décidât à regarder avant de dire, et même à se dédire, quand tout concourt à lui montrer qu’il a mal dit. Sous ses yeux, toute l’échelle d’une vie ascendante, jusqu’au représentant humain de la vie évoluée. Et cela même ne lui avait suggéré, jusqu’aux temps modernes, aucune tentative d’observations coordonnées. Il lui fallait des cloisons étanches entre tous les phénomènes du même ordre dont l’enchaînement irréductible se découvre aujourd’hui à tous les yeux. De sa propre autorité, il les a décrétés d’isolement. Le cristal, d’apparence immobile, ne déconcerte pas trop son parti-pris, malgré le degré d’individuation qui permet à « l’inorganique » lui-même de réparer ses blessures dans les données de ses coordinations. Mais la cellule vivante, « le phénomène vital » qui conduit, par tous degrés, dans la série « organique », jusqu’au développement humain, cela ne lui paraît pas mériter moins qu’un « miracle » supérieur, accompagné des « miracles » secondaires de la création isolée des espèces, dans l’invincible préjugé qu’aucun lien ne peut être reconnu entre des phénomènes que l’expérience élémentaire lui montre rigoureusement liés.

Quelle explication de ces rigoureuses séquences des processus communs de l’embryologie, de l’anatomie, de la physiologie, de la pathologie ? On ne se résout pas à les interroger. Que dire de cette conscience progressive dans la succession des existences, du plus bas au plus haut ? On ne s’y arrête pas. N’est-on pas même frappé des analogies de toutes cérébrations à mesure qu’on en suit le cours dans la série des êtres ? Pas un moment. On nous parle de la « création » de l’homme, de l’homme schématique, métaphysiquement « un », quand nous le voyons si divers, selon le développement des organes, les lieux et les circonstances de sa vie. Mais voici qu’au lieu de cette unité humaine, des races d’hommes à des paliers très différents de conscience, dont les plus anciens, inférieurs à celui de nos sauvages d’aujourd’hui, sont au plus près de l’animal dans l’ordre des organismes vivants. Cela ne donne-t-il pas a réfléchir ? On ne réfléchit pas. Le crâne de la Chapelle-aux-Saints est là, cependant, avec d’autres parties de squelettes humains qui, tous, disent la même histoire. Ne comprendra-t-on pas ? On préfère ignorer.

Quoi ! Personne ne conteste ce qu’on est contraint d’appeler « l’intelligence des animaux ». Et nous trouvons l’intelligence des humains primitifs, si proche du niveau supérieur des intelligences animales que la distinction, à certains jours, aurait pu nous embarrasser. Comparés aux crânes, notablement plus évolués, de nos présents sauvages, les fossiles de Java, de Piltdown, de l’Afrique du Sud, de la Chapelle-aux-Saints, de Néanderthal, sont décisifs a cet égard. Encore ne pouvons-nous rien dire des innombrables exemplaires d’humanité moins évolués des âges antérieurs. Nos trouvailles, jusqu’ici, n’ont encore entamé qu’une insignifiante surface des terrains fossilifères.

S’il y a une « intelligence des animaux » et une intelligence des premiers hommes redressés, en proportion du développement de l’organe cérébral, peut-on échapper aux décisives suggestions des problèmes d’une éventuelle filiation ? À tous les degrés de la série animale s’échelonnent des degrés d’intelligence, ce qui imposera les études précises d’une psychologie comparée. Partout mêmes efforts d’une connaissance caractérisée, partout défaillances et succès mêlés, soit par un organisme d’insuffisance, soit par l’arrêt du potentiel de certaines branches d’évolution. Les animaux se prennent aux pièges de tous ordres. De même, les humains. La plupart s’ingénient à éviter le danger, ce qui suppose des combinaisons de sensations associées. Il n’y a pas de différences. Il y a des degrés.

Les mêmes questions se présentent pour l’ensemble des existences, et, l’homme, ayant le privilège du plus pénible effort, trouvera le recours d’une gymnastique mentale qui, après de longues défaillances, finira par lui assurer le privilège de connaître plus profondément et d’agir plus harmonieusement que ses congénères. De la tige naissante du tubercule en cave qui cherche la lumière, et la trouve, jusqu’aux réactions les plus caractérisées de sensibilité, de volonté, il n’y aura que stages de gradations jusqu’à l’éclair de l’acte le plus nettement déterminé. Si grandes que soient nos insuffisances mentales, si persistantes qu’elles puissent être par l’obstination des stupeurs héréditaires, rien n’expliquera mieux le phénomène humain, au cours de ses développements, que les processus des anneaux d’enchaînements qui commandent toutes les manifestations de la vie.

Si, au contraire, notre « âme » est une émanation directe de la Divinité, qui se trouve en défaut parce que la perfection a cru devoir produire l’imperfection, contradictoire, pour tourmenter des êtres qu’il n’était aucun besoin de créer, nous nous trouvons mis en demeure d’expliquer une effrayante somme d’inexplicable, — à commencer par l’impossible union de « l’âme » et du corps. Tandis que si nous nous cantonnons dans le monde des phénomènes positivement observés, la coordination infrangible de tous les dynamismes s’impose d’une maîtrise évidente à notre entendement, à nos activités.

Observer, rechercher, n’est-ce pas, cependant, courir le risque, à tout moment, des confusions de méprises et de vérités ? Il est vrai. Seulement l’erreur peut être rectifiée, et nos insuffisances, même les plus graves, prendront ainsi la dignité d’un effort purement humain vers une connaissance toujours plus pénétrante qui ennoblira merveilleusement le pèle-mêle des œuvres de notre vie. Sinon — méprise ou inexplicable fantaisie d’un « Créateur » qui ne serait rien sans sa création — nous nous trouverions aussi incompréhensibles que notre Dieu lui-même, puisque, à son exemple, de conditions contradictoires. Mis tout simplement à notre place dans l’échelle des phénomènes, nous nous expliquerons à notre tour, par des dynamismes d’interdépendances successives, et nos jalonnements de méprises — injustifiables du point de vue de la Providence — feront, au contraire, figure de courageux élans vers une vérité si vaste que nous n’en pouvons atteindre progressivement que des parties.

Le problème de la connaissance par la pénétration et le classement des rapports est, sans doute, le même dans les processus de notre monde organique que dans le reste de l’univers. Pour tous les êtres, la connaissance s’échelonne des premières sensations aux stages suivants de l’évolution élémentaire, dans un domaine d’activité consciente troublé par une inévitable compensation de méconnaissances. C’est la condition fondamentale de notre pensée.

La coordination des dynamismes élémentaires exige des synthèses de directions dont les composantes doivent elles-mêmes s’ordonner. Le consensus des correspondances d’ondes cosmiques, manifestées à tous moments sous nos yeux, est ce qu’on appelle « l’évolution ». Ne cherchons pas, dans l’apparente magie de ce mot, la clef d’un mystère supérieur, comme tant de gens font encore pour le mot « vie ». Il n’y a pas d’entité « évolution », pas plus que d’entité « vie ». Il y a des directions concordantes de mouvements d’interdépendances. La dénomination n’est rien que le signe vocal d’une activité générale de phénomènes successivement enregistrés à la table d’harmonie de notre entendement.

Des aspects successifs d’états différenciés, voilà ce que nous saisissons du monde et de nous-mêmes. La loi, c’est-à-dire la constance des mouvements de rapports dans la direction de la moindre résistance [13], détermine la direction d’un devenir où s’attachent nos craintes, nos espérances, tout le cortège de nos sensibilités. En fait, notre pensée, ou « connaissance », étant, elle-même, une succession d’états de conscience, doit nous présenter des correspondances d’interprétations dans tout le cours de la phénoménologie. Le complexe des ondes internes, constituant le sujet, tend à des résonnances d’unisson avec le complexe des ondes externes, déterminant l’objet — tous deux liés par d’étroites correspondances de rapports. Le mot de progrès, qui a précédé celui d’évolution, indique, comme lui, la direction d’un mouvement général du devenir qui se pliera, ou ne se pliera pas, aux convenances changeantes de nos relativités.

De grands esprits, qui ont cherché la rencontre d’une borne d’achèvement humain, ne se sont point laissé retenir par le contresens d’un arrêt dans l’éternelle évolution. Issus des primitifs sursauts d’une conscience organique en lutte avec l’apathie de l’inconscience élémentaire, Herbert Spencer nous voit marchant à la conquête de « l’homme définitif en qui individuation achevée et vie parfaite seront simultanément réalisées. » je ne puis voir là que le dernier vestige d’un atavisme d’aspiration finaliste dont l’effet serait, comme dit le philosophe lui-même, de « rendre les lois inutiles et impossibles » [14]. Le même esprit qui s’est si fortement attaché aux mouvements évolutifs de l’individu différencié, rêve de les voir arrêtés par le retour à des correspondances d’identité avec les conditions mêmes du Cosmos. C’est la mort à proprement parler, car la trame de la vie se trouve supprimée dès qu’il n’y a plus d’oscillations de l’un à l’autre phénomène, se traduisant en nous par une sensation de « choix », dans nos activités.

Le Moi humain [15], sur lequel Herbert Spencer essaye vainement de fonder son système, ne pouvant nous offrir, comme tous complexes, « qu’un composé de parties harmoniquement liées », affirme sans arrêt la puissance de sa subjectivité par une obsession permanente de vues de finalité. Le penseur qui avait si audacieusement reconnu dans les mots « un obstacle à la pensée » [16] s’est trouvé l’une des plus nobles victimes du mal qu’il avait signalé — finaliste, en dépit de lui-même, par la hantise d’une subjectivité dominante où il inclut le Cosmos, sans le consulter.

Après avoir reconnu que le monde est d’équilibre instable, Herbert Spencer arrête tout à coup sa pendule à l’heure où « l’homme définitif » met fin à l’évolution créatrice par l’usurpation suprême d’un achèvement où s’anéantit sa personnalité. « L’homogène et l’hétérogène » du philosophe ne vont pas au delà de simples aspects des choses figurés par des mots auxquels aujourd’hui nul ne peut s’arrêter. Où va-t-on quand l’on en prétend dégager la loi universelle ? Le chercheur s’est épuisé dans une prodigieuse tension de pensée en quête d’une pénétration « définitive » de tous rapports dans l’univers — suprême contradiction de nos relativités.

Coordonner des connaissances, et n’anticiper formellement qu’à titre d’hypothèse, est d’un effet plus sûr, quoique moins ambitieux. Cependant, notre Moi, tiraillé, n’est pas seulement de connaissances. Il se trouve d’émotivités, d’abord, et, dans la course d’obstacles sans poteau de départ ni d’arrivée, les émotivités prennent l’avance des premiers bonds et prétendent mener le train. Quant à ce que nous appelons « le monde », sans limites concevables, et par conséquent sans définition, c’est un mot qui n’a de sens que comme représentation de l’impénétrable — la fameuse transcendance des choses ne faisant qu’exprimer simplement l’incompréhension du sujet.

Aspirant à nous munir d’une doctrine complète de l’évolution, Spencer, dogmatique, entre de plain-pied dans la familiarité de l’au-delà et fait hardiment parler l’absolu à la mesure de nos relativités. Le subtil généralisateur, qui entreprit, après tant d’autres, de couronner la connaissance relative d’une spéculation d’absolu, s’engage placidement en des fourrés de métaphysique sans plus de clairières que ceux ou s’enlisèrent ses prédécesseurs. Écoutez l’éminent doctrinaire : « L’histoire complète d’une chose doit la prendre à sa sortie de l’imperceptible, et la conduire jusqu’à sa rentrée dans l’imperceptible. Qu’il soit question d’un seul objet ou de tout l’univers, une explication qui le prend avec une forme concrète et qui le laisse avec une forme concrète, est incomplète puisqu’une époque de son existence connaissable reste sans histoire, sans explication [17]. » Qui nous dira comment notre perceptibilité deviendrait ainsi la mesure des choses ? Et pourquoi préjuger que « l’explication » subjective d’un moment du Cosmos peut devenir mètre d’objectivité cosmique dans les incertitudes de notre « connaissable », quand toute l’histoire de la pensée humaine est une preuve assez démonstrative de notre impuissance à connaître, de l’univers, autre chose que des enchaînements de rapports ? En dépit d’un effort de pénétration, qui ne fut inférieur à aucun autre, l’illustre philosophe n’a pu que recommencer l’aventure de tous les génies « créateurs » : édifier un monde de verbalisme hors de toute correspondance avec l’observation vérifiée. Il n’en eut pas moins le sens très net de l’évolution universelle, et la gloire lui restera d’avoir essayé de réaliser l’univers en une coordination d’activités.

Le spectacle des choses devait, dès l’origine, nous donner, avant tout, des sensations de mouvements. Nous n’en avons d’abord retenu, et beaucoup n’en retiennent encore, malgré l’accoutumance, qu’un effroi d’inconnu. D’où la recherche persévérante d’un point de fixité qui, même schématique, offre à la foule encore l’avantage d’une apparence de sécurité. Passer de discordances fictivement accordées à des constatations positives d’accords dont l’achèvement nous échappe, veut des ressorts d’esprit et de cœur inflexiblement bandés, tandis que les compositions de relativités, dont se fait notre détermination d’énergie, tendent généralement à maintenir la suprématie fictive du subjectif sur l’objectivité. La « philosophie » d’Herbert Spencer est l’une des plus hautes tentatives des essais d’accommodations. C’est pour cela que je m’y arrête. Cependant, quel usage faire de cette définition : « L’évolution est une intégration de matière, accompagnée d’une dissipation de mouvement, pendant laquelle la matière passe d’une homogénéité indéfinie, incohérente, à une hétérogénéité définie, cohérente, et pendant laquelle aussi le mouvement retenu subit une transformation analogue » [18].

On a tantôt fait de voir dans l’évolution « une redistribution de matière et de mouvement ». La formule peut causer une surprise. Mais quel sens lui donner quand elle implique des rapports de matière et de mouvement, caractérisés par des mots sans constatations d’objectivité ? Quel sens de positivité donner à l’intégration et à la désintégration insaisissables ? Qu’est-ce que signifie le prétendu « passage d’une forme moins cohérente à une forme plus cohérente, » quand le monde est tout de cohérences en activités de transformations ?,

Qui prétend pouvoir posséder toute la vérité des choses devrait se demander d’abord s’il est en état de l’assimiler. Spencer veut dépasser le stage de l’expérience, et, nécessairement, il s’arrête à mi-chemin de l’envolée, pour faire une place hybride, entre le connu et l’inconnu, au phénomène religieux : ce qui lui a valu de reposer à Westminster. Ménager, aujourd’hui encore, une part de collaboration positive à l’interprétation religieuse, et prétendre, en même temps, résoudre en dehors d’elle le problème du Cosmos, est d’une contradiction si frappante qu’on a peine à se l’expliquer.

« Il faut réussir à trouver la raison de cette métaphore universelle, sous peine d’échouer dans notre essai de constituer la connaissance complètement unifiée, la philosophie ». Est-ce donc là « tout le problème de positivité » ? Notre entendement cultivé d’aujourd’hui n’est pas plus en état de s’assimiler tout le Cosmos [19] que les entendements incultes de nos ancêtres, superbes d’ignorer ? Où prendrions-nous donc le droit de nous gratifier nous-mêmes des moyens de « réussir » par la vertu de mots sans objectivité ? On veut bien admettre qu’on se trouve en présence d’une incomparable « métaphore ». Pourquoi donc consentir à la camper en une réalité vivante dont on acceptera l’hallucination pour avoir le droit de philosopher ? Ne vaut-il pas mieux reconnaître que les hommes, en vivifiant leurs signes, se sont laissé enliser dans des glissements de verbalisme qui nous ont trop manifestement jetés hors des voies de l’expérience contrôlée ? Quand Spencer nous annonce qu’il s’en tient finalement à une raison de croire « que l’évolution ne peut se terminer que par l’établissement de la plus grande perfection et du bonheur le plus complet », que fait-il, sinon de vouloir imposer à l’univers un décret de sa propre subjectivité ?

Après avoir expliqué le monde par la matière et le mouvement (comme Descartes lui-même), notre philosophe rompt ainsi, de son autorité personnelle, l’enchaînement infrangible où il s’était d’abord enfermé (toujours comme Descartes), et cela pour invoquer une « cause inconnue » par laquelle s’ouvrirait le cycle qu’il prétend lui-même fermer. En ce déséquilibre, voyons-nous les plus beaux efforts d’une noble pensée revenir ataviquement au pli du joug abandonné : l’anthropocentrisme des premiers âges.

Moise avait des excuses. Depuis ces temps, que faisons-nous de l’expérience consignée ?

Est-elle donc si déconcertante cette idée d’évolution, qui sur-effare encore tant d’esprits effarés ? Il ne s’agit pourtant que d’interpréter la première, la plus ancienne, des sensations de la vie organique au contact du monde en mouvement. De quelque façon que l’on balbutie ou que l’on dogmatise l’univers, il en faut toujours venir a des aspects d’une chaîne d’activités. Nous ne pouvons découvrir que des effets divers d’un dynamisme universel auquel tout se rattache sans interruption. Avec ou sans le nom d’évolution, pour désigner l’activité des éléments, nous ne saurions rencontrer un mouvement qui ne soit tenu de se relier de l’antécédent au conséquent. Le monde inorganique et le monde organique ne sont que des états différents d’un ensemble dont les modes n’altèrent pas plus la nature que les formations solides, liquides ou gazeuses, en leurs dynamismes particuliers.

Le monde se meut : voilà le phénomène universel dans le cadre duquel s’enferme notre connaissance, puisque nous ne pouvons connaître que des déterminations de mouvements à travers lesquelles nos classifications subjectives nous permettent d’établir, au passage, des directions de rapports. L’évolution n’est ni plus, ni moins difficile à comprendre que la gravitation, que la lumière ou l’électricité ou toute autre forme de l’énergie cosmique.

Le mot de transformisme, plus attaché aux apparences du dehors, signes extérieurs, reste cependant moins suggestif que celui d’évolution, où s’inscrit l’enchaînement dynamique du phénomène qui précède au phénomène qui suit. Évoluer, c’est se développer suivant les correspondances des lois de l’organisme et du milieu. Ces lois ne se manifestent pour nous, que par des successions de rapports dans des directions déterminées. Que nous en cherchions la cause en des volontés extérieures, ou en des entités d’abstraction réalisée (comme l’élan vital de M. Bergson, ou la puissance dormitive de Molière), nous n’en arriverons pas moins aux compositions des moindres résistances pour déterminer la direction des processus. Ce sera la « gravitation universelle » des masses astrales, rejointe par l’atome et ses électrons.

Lentement imposée par l’évidence de ses manifestations dans l’ordre organique, l’idée de l’évolution, c’est-à-dire d’une cohérence des mouvements cosmiques hors de laquelle le monde ne serait pas, n’a fait son chemin qu’au prix des plus pénibles efforts dans l’obtuse résistance des conceptions primitives. Beaucoup professent avec fierté que l’entendement humain progresse, c’est-à-dire évolue, qui, dans ce développement organique de la connaissance, n’accepteront pas, sans peine, les processus vérifiés de la phénoménologie. Passe pour la théorie, mais procéder du pithécanthrope ? Horreur ! Nous ne voyons cependant pas que le respect de la figure humaine ait empêché nos « croyants » de soumettre au bestial esclavage la figure humaine du Créateur. On a dit justement qu’il valait mieux descendre d’un presque homme en voie de s’humaniser que d’un Adam dégénéré. Mais il n’est pas bien sûr que l’homme de la Chapelle-aux-Saints fût beaucoup moins bestial que le Pithécantrope, et celui-là nous ne pouvons nous soustraire à la nécessité de le tenir pour notre aïeul. N’est-ce pas beaucoup de bruit pour une simple question de plus ou de moins ?

Question d’ancien régime pour qui la destinée était affaire de naissance. N’est-ce pas au développement surtout qu’il faudrait regarder. On sait bien que le christianisme des conciles, se vantant d’exprimer une très haute évolution d’humanité, prétendra (quoiqu’il ait plutôt régressé depuis les apôtres) avoir atteint un degré d’achèvement qui ne peut être dépassé. Indéfendable position d’esprits qui n’attendent du mouvement qu’une anticipation d’immobilité. Point d’hommes, point de temps qui n’aient cru tenir une vérité définitive. Point de postérité qui n’ait manifesté ses aspirations simultanées au changement et à l’immuable tout à la fois. L’évolution est en nous, comme partout ailleurs. Le problème est moins de la reconnaître, puisqu’elle s’impose partout et toujours, que de trouver le courage de s’y accommoder.

De l’évolution inorganique à l’évolution organique, le pas n’est pas moins difficile à franchir que du déisme providentiel au dynamisme cosmique d’où toute volonté particulière est bannie. Cependant, tout nous y convie. Bien ou mal, à l’appel de l’expérience nous sommes tenus de répondre. Quand la fortune de notre intelligence passe, nous ne pouvons pas toujours détourner les yeux.

Des déterminations d’individualités croissant depuis le cristal, ou la cellule, jusqu’à la cérébration la plus compréhensive, nous tenons des fils conducteurs. Le monde minéral, tout fermé d’apparences, ne se laisse pas plus aisément surprendre que le monde de la vie — d’aspect plus mystérieux. Cependant, lorsque, du piédestal de notre planète éteinte, nous nous éblouissons du soleil, de l’étoile ou de la nébuleuse, c’est qu’il s’y découvre des problèmes dont notre phénoménologie ne nous permet pas de nous détacher.

L’évolution organique parle assez clairement à qui ne détourne pas ses regards du spectacle des choses. Les algues, les varechs, les mousses, les fougères précèdent les phanérogames aux corolles diversement fleuries. Les terrains, chimiquement divers, laissent apparaître des couches de formations successives ou se conserveront les débris des séries animales qui s’y sont développées tour à tour. Les changements de formes, dont les connexions s’accusent nettement, constituent des échelles d’organisations qui s’entre-croisent de toutes parts en des complexités d’ascendances. Avec l’âge des sédiments se poursuit le cours des activités organiques correspondantes, dans le commun concours des puissances élémentaires qui préparent la suite des évolutions à venir.

La forêt carbonifère, en purgeant l’atmosphère d’un débordement d’acide carbonique, va déterminer la composition chimique d’un air respirable auquel des poumons de vertébrés supérieurs pourront s’accommoder. Les espèces se développeront dans tous les sens des adaptations possibles, ainsi que l’attestent des débris dont la rareté ne nous donne qu’une idée trop insuffisante d’une étendue de développement hors de nos proportions. Enfin, voici que les passages de la vie embryonnaire [20] achèveront l’éclatante démonstration d’une communauté d’origine par l’irrécusable témoignage des communes formes des premiers développements.

Tout cela crie d’évidence, mais ne s’impose clairement que dans l’ordre de la biologie, c’est-à-dire des phénomènes organiques tard venus, et appelés à disparaître dans la durée du cycle planétaire. Se peut-il donc concevoir qu’il y ait, dans le Cosmos, deux univers différents ou même contradictoires ? L’un en des coordinations de changements déterminés, dits « d’évolution », l’autre de mouvements inconciliables avec ceux-ci ou figés dans un incompréhensible et contradictoire état d’immobilité ?

La coordination des mouvements cosmiques étant mise hors de doute, il faut que des formes d’évolution se raccordent avec des formes d’évolution, dans l’ensemble des activités élémentaires. Comment ne s’ensuivrait-il pas la nécessité d’interroger le monde minéral sous les différents aspects où l’événement nous le présente, depuis le projectile solaire devenu planète éteinte, jusqu’à l’étoile soleil qui développe ses activités dans l’espace, parmi les astres innombrables, sous toutes les formes d’évolutions sidérales.

L’étude s’en impose par l’analyse spectrale qui a déjà fourni d’éclatants témoignages aussi bien d’une communauté d’états du substratum que de la sériation des énergies. Et puisque la température est la caractéristique essentielle de l’état physico-chimique de la masse astrale, sir Norman Lockyer paraît avoir fort bien vu lorsqu’il a fondé ses premières généralisations sur les modalités thermiques qui vont se succédant partout dans l’univers — fécondes en de précieuses indications. Dans cet ordre de phénomènes, la marche de notre connaissance positive semble désormais assurée. Tout au moins, la cohérence de nos conceptions générales s’en trouve-t-elle puissamment accrue.

Sans doute, la nébuleuse encore n’a que difficilement soulevé ses premiers voiles, mais elle a dû rendre des comptes, car nous entrevoyons, par ses points de repère, un schématique tracé d’activités évolutives. Est-ce donc peu de chose, alors qu’on n’avait trouvé jusqu’icî d’autre hypothèse à nous opposer que l’anthropomorphisme d’une Toute-Puissance impuissante à faire un monde ordonné ? Depuis longtemps, théologie et métaphysique ont dit tout ce qu’elles avaient à dire, et ne peuvent que se répéter. En regard de quoi, nous avons vu et nous voyons, chaque jour, s’accroître la merveilleuse pénétration de nos investigations positives. Comparaissez, abstracteurs de transcendances, et montrez ce que nous ont apporté, de connaissances vérifiées par l’expérience, vos envolées d’imagination. Nous vous opposerons le merveilleux tableau, chaque jour grandissant, d’une observation contrôlée. Le seul phénomène de la gravitation universelle suffit à découvrir les réactions de sensibilité des individualités astrales, confirmées par les sensibilités correspondantes des électrons dans l’atome.

Les surprises de l’analyse spectrale n’en sont qu’à leur début. Nous avons droit à l’audace d’aspirations nouvelles. Il ne s’offre aucun signe que nos procédures d’investigation soient en voie de s’épuiser. Loin de là, nos instruments d’analyse deviennent chaque jour d’une plus pénétrante acuité, et de nouvelles procédures se découvrent devant lesquelles nos plus grands génies n’auraient pu se défendre d’un éblouissement. Pendant que tous nos verres incessamment braqués sur l’horizon, en sentinelles avancées du connaître, guettent le moindre signe de quelque passage appelant une interprétation nouvelle, l’univers, en ses évolutions déterminées d’astres aussi bien que d’atomes, se laisse surprendre au cours de cycles où les éléments ne se séparent que pour se rejoindre en d’éternelles successions de durée et d’étendue.

Il se peut que cela nous plaise. Il se peut que cela dérange nos partis-pris. La gravitation, reconnue, ne nous doit pas de comptes, et nous devons des comptes à la gravitation. Lancés dans la direction de Véga, nous n’arriverons pas, puisqu’il n’y a pas d’arrêt. Nous aurons voyagé, passé, et, par les vitres des choses, nous aurons senti, vu, connu, des étincelles d’infini. Quoi que nous puissions dire et faire, cela a été, cela est, cela sera, cela continuera d’être. En aucun point, en nul moment, l’élan de la connaissance, qui est l’élan de vivre, ne peut être arrêté que par la dissociation de nous-memes imposée à tous, consentie ou même recherchée par quelques-uns. Car, si nous ne pouvons nous empêcher de naître, seuls dans l’univers nous avons le pouvoir d’interrompre le cours de notre destinée. À l’heure qu’il nous plait de marquer, nous sommes en possession d’arrêter le cours d’une évolution personnelle, parfois en trop criant désaccord avec les réactions de nos émotivités [21].

Bien entendu, notre Providence divine nous le déconseille puisque nous sommes son œuvre, et qu’approuver notre rentrée volontaire dans l’inconscient serait la condamner. Cependant, le suicide est un épuisement d’évolution. Il y en a d’autres formes. Combien de vies manquées ne sont qu’une lâche succession de demi-suicides conjugués ? Supprimer autrui est, le plus souvent, moins douloureux que de se supprimer soi-même. La lecture des feuilles publiques vous apprendra qu’on s’y résout plus communément. Le dogmatisme du théologien, qui ne s’embarrasse guère des contradictions terrestres de la vie humaine, envoie son suicidé en enfer, et n’y songe plus, tandis qu’il célèbre en ses temples les massacres de la guerre et ses propres violences selon l’occasion.

Échelonnés de la terre à Sirius et de toujours plus loin à toujours plus loin, en de perpétuelles successions d’au-delà, porteurs éblouis d’états de conscience qui se succèdent, sans doute, de monde en monde, nous promenons dans l’espace et le temps, nos vaines clameurs parfois justifiées par la fierté d’une grandeur d’idéal ou s’efforcer.

Car, sans rien rabattre des valeurs de la connaissance, ce qui importe le plus pour le « bien aller » de notre vie, dans la somme inconnue de haute subjectivité ou nous élèvent nos jugements, c’est surtout la vertu d’émotivité que nous développerons par les compositions individuelles et sociales de nous-mêmes et d’autrui. Il n’y a pas de connaissances humaines sans des parties de méconnaissances. Tels que nous sommes nés, tels que nous avons contribué, de nos propres moyens, à nous former, nous aurons accompli notre rôle, si, de bonne foi, nous l’avons cherché. Nous aurons connu la plus belle récompense si, de bonne foi, nous avons tenté, et nous aurons justement conquis un orgueil de nous-mêmes si, au prix de quelque sacrifice, nous avons aidé. Vienne la fin de notre Terre, il faudrait que la dernière voix du dernier homme fût pour apprendre : son dernier geste pour encourager.


II

L’évolution inorganique.


Au rebours de ce qu’aurait voulu la logique des complexités élémentaires, les beaux travaux de sir Norman Lockyer sur l’évolution inorganique ont suivi, non précédé, les décisives observations de Lamarck et de Darwin sur l’évolution organique.

Nous avons commencé — et il n’en pouvait être autrement dans une entreprise d’empirisme où ne s’offraient à nous que des interprétations d’apparences — par étiqueter « connue » une construction générale de méconnaissance imaginative. Hypothèse et thèse confondues, ce devait être tôt ou tard l’inévitable entrée dans le chemin des observations positives, seules capables d’éclairer nos efforts de pénétration.

Qu’en pouvait-il résulter, sinon que l’étiquette hâtive conférât un singulier avantage à l’impérieuse fiction sur de fragiles fragments de connaissance positive qui prenaient figure de divergences, d’« hérésies », comme on a dit superbement. « J’abjure l’hérésie de la rotation de la terre », a-t-on fait dire à Galilée. Que cette affreuse parole demeure dans nos souvenirs comme suprême enseignement. Quelle accumulation de féconds labeurs pour aboutir à ce coup de théâtre du reniement. Des pages de l’homme, et des plus significatives, déchirées d’un trait, parce qu’un dogmatisme, qui ne sait rien des choses, prétend faire la loi à l’esprit humain [22].

Que de génies ont marqué les siècles de leur empreinte, avant que quelqu’un s’avisât des manifestations d’enchaînements organiques pour en tirer une vue du développement élémentaire qui choque encore aujourd’hui l’ignorance sous le nom d’« évolution ! » Qui donc aurait pu s’arrêter à une « évolution inorganique » dont les témoignages sont beaucoup moins clairs, et qui, par surcroît, nous aurait engagés dans les voies d’un transformisme universel encore plus déconcertant pour notre parti-pris de métaphysique fixité.

Sir Norman Lockyer s’est attaché à l’analyse spectrale des états de matière qui vont se succédant dans le soleil et les étoiles, pour aboutir à de suggestives comparaisons avec les phénomènes planétaires du même ordre dont notre terre est issue. Cette branche capitale de nos connaissances modernes a déjà pris de tels développements, qu’il ne se présente aucun aspect expérimental des activités terrestres, sans que l’esprit ne se reporte aux éventuelles correspondances sidérales qui nous offrent le témoignage décisif de l’universelle coordination des éléments.

Le spectroscope, en effet, nous a fait pénétrer dans les mouvements de « la vie physique et chimique » des étoiles, où nos savants ont reconnu des « dissociations » d’éléments correspondant aux degrés de la température. Phénomènes « d’évolution », dit sir Norman Lockyer. Cette idée empruntée de « l’évolution organique », qui nous est devenue familière, est proposée pour caractériser, à tous ses stages, les mouvements de la matière absurdement dite « inanimée ». Il paraît impossible d’y répondre par une finbde non-recevoir, quand on voit des activités inorganiques, étroitement jointes aux activités organiques, s’y ajuster en des rapports de formes et de structures dont il faut faire état si l’on ne renonce pas à observer.

Comment se pourrait-il que tout mouvement cosmique ne fût pas en correspondance précise avec ceux qui le précèdent ou le suivent dans la direction de la moindre résistance figurant un effet de direction ? Serait-il concevable que la loi d’évolution ne pût s’appliquer qu’à une partie de l’univers, en discordance avec d’autres parties hors d’état de s’y ajuster ? Puisque l’univers est tout de mouvement, où trouver ce qui pourrait le soustraire à la loi de tous ses éléments ? Ce serait le chaos. Loin de là, l’unité du substratum cosmique et de ses activités inhérentes est acquise dans l’immense étendue de notre plus lointaine vision. Même manifestation d’éléments, mêmes distributions de rapports, aussi loin que nous puissions regarder, et même, sans doute, au delà.

Des enchaînements cosmiques nous n’avons pu saisir que des passages fragmentaires, puisque notre condition le veut ainsi. Il s’agit pour nous de vivre notre connaissance selon les conditions du Cosmos, non de la dire et de la faire selon nos convenances, à la fortune des moyens ancestraux.

Un grand pas est franchi quand un homme tel que sir Norman Lockyer en vient a nous poser scientifiquement le problème de l’évolution « inorganique ». Plus heureux, je l’avoue, me paraîtrait le terme « d’évolution » minérale, le mot « inorganique » n’ayant qu’une valeur de négation, d’autant plus insuffisante que l’organisation, c’est-à-dire l’interdépendance des complexes, se rencontre de toutes parts. Prenons, cependant, les mots comme ils nous sont offerts.

Dans le soleil, dans les étoiles, à de très hautes températures, l’étude spectrale nous révèle des coordinations de mouvements élémentaires, où sir Norman Lockyer voit une « dissociation », par lui tenue pour un phénomène d’ « évolution inorganique ». Il n’y a point à cacher que nous sommes plongés là d’abord au cœur d’un océan d’inconnu. Des lueurs peuvent se prêter à des commencements d’analyse. La synthèse reste hors de notre présente atteinte. Notre loi n’est-elle pas de procéder par voie de recoupements ? Une évolution qui « dissocie », c’est-à-dire raréfie le substratum à de très hautes températures, appelle une évolution qui le « ressocie », le condense par le refroidissement, nous suggérant un cycle, de la plus haute température à la plus basse, qui retourne elle-même, par des chocs d’astres, au maximum thermique d’où le rayonnement ramènera un maximum de froid.

Pour définir le problème, sir Norman Lockyer ne peut que le rattacher à la conception de l’évolution organique : « la révolution de la pensée moderne la plus profonde que le monde ait vue ». « En réalité, écrit-il, l’évolution organique peut être définie comme la production de nouvelles formes organiques à partir d’autres formes plus ou moins différentes, en sorte que les plantes et les animaux actuels sont, par l’intermédiaire d’une longue série de modifications et de transformations séparées ou simultanées, les descendants d’un nombre limité de types anciens plus simples. » Transportant le problème aux éléments chimiques, le savant note d’abord « les différences de composition » à mesure qu’on étudie des étoiles de températures successivement croissantes. Dans le monde organique, les différences dépendraient de la durée, et, dans le monde inorganique, des températures [23].

Puisque l’évolution procède du simple au composé, nous devons chercher d’abord des formes du monde inorganique dans les régions ou règne actuellement la plus haute température, produisant d’ultimes degrés de simplification. « Le produit final de la dissociation ou de la séparation par la chaleur doit donc être la forme chimique primitive » [24]. Nous ne savons pas ce que peut être la plus haute température ni à quels états de matière ce terme peut correspondre. Des étoiles les plus chaudes aux plus froides, y a-t-il une progression de formes nouvelles comparable aux strates géologiques, de la plus ancienne à la plus récente ?

« Dans l’évolution cosmique, dit sir Norman Lockyer, nous avons noté une continuité d’effets accompagnés par des changements considérables de température… Les étoiles variées qui représentent les différentes phases du changement ont été classées le long d’une courbe des températures… Quand nous descendons des étoiles les plus chaudes aux plus froides, le nombre des raies spectrales augmente, et, avec le nombre des raies, le nombre des éléments chimiques… Les traits saillants des archives organiques sont ainsi reproduits si exactement que la meilleure manière de représenter les résultats a été de désigner les divers stades stellaires au moyen de formes chimiques, qui s’y révèlent à nous exactement comme les formes organiques aux géologues. Mêmes interprétations des couches stellaires, que des couches géologiques. De l’étoile la plus chaude à l’étoile la plus froide, j’ai trouvé dix groupes si distincts chimiquement l’un de l’autre qu’il est nécessaire de les distinguer aussi nettement qu’on distingue le Cambrien du Silurien [25]. On voit que la question suivante : les étoiles présentent-elles une progression de formes chimiques analogue à la progression des formes organiques dans les terrains géologiques ? comporte une réponse claire et précise. Il y a une progression. Nous avons donc le droit de considérer les choses du point de vue nouveau de l’évolution. » Question clairement présentée.

Dans les étoiles les plus chaudes, les formes chimiques les plus simples. Complexités croissantes avec l’abaissement de la température, telle serait la formule fondamentale de l’évolution inorganique comme de l’évolution organique elle-même, jusqu’à quelque éventuelle rencontre d’inconnu. Il ne faut point se dissimuler que les études de l’analyse spectrale sont rendues très difficiles par l’imperfection de nos connaissances sur les états élémentaires. Après tant d’heureuses découvertes, notre science n’en est encore, sur ce point, qu’à ses premiers tâtonnements. Nous ne pouvons donc avancer que pas à pas dans un champ de si difficile accès, où la hardiesse doit être tempérée d’une méticuleuse prudence.

Sir Norman Lockyer se plaît à compléter ses « preuves stellaires » de sa « preuve solaire ». Nous ne pouvons que lui en donner acte, sans escompter encore les conclusions de l’avenir. Nous n’en sommes qu’aux préliminaires d’une hypothèse, et plus haute en sera la valeur, plus circonspects devront être nos apports d’acquiescement. Ce qui me paraît dès à présent hors de cause, c’est que sir Norman Lockyer a ouvert une large avenue de connaissances nouvelles où nos procédures d’expérimentation doivent résolument s’engager. Sur le sort réservé à ses premières interprétations, l’avenir devra prononcer. Quoi qu’il advienne, la gloire lui restera d’avoir formulé une vue féconde de l’universelle évolution du Cosmos en éternel devenir.

« La géologie stratigraphique, a dit Huxley, n’est pas autre chose que l’anatomie de la terre. » Les couches sédimentaires, avec leurs vestiges de flore et de faune, parlent assez clairement. Que d’âges ont passé avant qu’on ne s’avisât d’interpréter des empreintes où se déroulait sous nos yeux l’histoire authentique de notre planète et de ses habitants ! C’est de nos jours seulement qu’on s’y est résolu, et dès les premières observations, les preuves de l’évolution organique ont surgi d’une telle évidence que le grand nom de Cuvier et l’autorité des académies virent leur victoire éphémère sur Geoffroy Saint-Hilaire suivie d’une déroute générale des fameuses créations séparées [26]. Darwin, après Lamarck, eut le grand honneur de rassembler sur son nom le principal effort de la bataille, et le silence se fit sur la grave question de savoir si nous descendions de Jahveh, par Moïse, ou de la planète mère par l’entremise de quelque pithécanthrope non dénommé.

La succession des formes, dans la vie animale des terrains archéens et primaires, révèle avec un éclat d’évidence les progressions des organismes, du plus simple au plus complexe, en des séries de structures périodiquement hiérarchisées. Rencontres de hasard ou enchaînements révélateurs de filiations organiques ? La réponse n’est plus douteuse.

On sait que la marche s’ouvre, dans les sédiments primitifs, par les invertébrés, éponges, coraux, mollusques, trilobites, avec des débris de végétations. La suite nous donnera le développement des formes d’abord apparues. À mesure, en effet, que nous nous élevons vers la surface actuelle, nous allons rencontrer des crustacés géants, des animaux marins à carapaces sans mâchoire inférieure ni paires de nageoires, des poissons cuirassés. Plus tard, aux terrains supérieurs, les premiers animaux respirant à l’air libre, des poissons, premiers vestiges des vertébrés, poissons volants, scorpions. Des amphibiens dans le terrain carbonifère. Au-dessus d’eux, les reptiles, dont le thériodonte avec une dentition de fauve (incisives, canines et molaires), l’ornithorynque et l’échidné, deux mammifères ovipares, les reptiles ailés (ptérodactyles), les oiseaux, les anthropoïdes, le pithécanthrope, l’homme du quaternaire et même d’auparavant peut-être, qui prépare l’homme actuel sans y penser.

Avec la nouveauté des terrains, toutes les variations, toutes les complexités se présentent. Les trilobites surabondent aux formations récentes, tandis que persisteront annélides et brachiopodes. Des vers se sont maintenus. Certains poissons disparaissent avec les conditions nouvelles du milieu. D’autres traversent tous les étages jusqu’à nos jours. Partout s’atteste la continuité d’une vie évolutive, confirmée par les décisifs témoignages de l’embryologie. À un certain stage, nous trouverons une remarquable similitude entre les embryons de la tortue, de l’oiseau, du chien, de l’homme. Quelle interprétation sinon d’une ligne de développement caractérisée, c’est-à-dire d’une parenté organique indéniable ? J’ai dû évoquer sommairement des constatations, sur lesquelles je reviendrai, parce que c’est de là que nous sont venues les premières notions d’une continuité évolutive dont les témoignages authentiques s’imposent désormais à notre observation.

Trouve-t-on dans le monde inorganique les signes d’une succession de développements analogues ? Pouvons-nous, devons-nous reconnaître dans les éléments chimiques le produit d’une semblable évolution ? Végétaux et animaux ont évolué dans des moyennes de température qui n’ont pas beaucoup différé jusqu’à nos jours. Ce ne peut être le cas des éléments chimiques qui accusent des changements de composition à mesure que s’accroît la température des étoiles où on les étudie. « Les différences, répète sir Norman Lockyer [27], dépendent donc de la durée dans le monde organique, et de la température dans le monde inorganique ». À mesure que nous nous élèverons dans l’échelle des températures, nous rencontrerons, en effet, les formes les plus anciennes et, partant, les plus simples. Nous pouvons constater, tous les jours, que la chaleur dissocie les composés chimiques. D’où la conclusion que, dans les astres, l’oxygène et le fer doivent avoir existé avant la rouille [28].

Y a-t-il un « produit final » comme l’affirme notre savant, voilà ce que, jusqu’à nouvel ordre, l’expérience n’a pu révéler. Parce que nous n’observons pas au delà d’un certain degré de température, comment conclure qu’il n’en existe pas d’autre ? Que pouvons-nous savoir de l’ultimité d’un phénomène chimique ? Nous constatons qu’une élévation de température aboutit à un nouveau degré de dissociation. Le « produit final » ne s’est trouvé « final » que dans les données d’observation où nous sommes arrêtés par l’insuffisance de nos moyens d’analyse.

Cette réserve faite, il est capital ici de reconnaître que si, dans l’activité générale du monde, la durée conditionne l’évolution organique, dans le présent comme dans le passé, c’est la température qui détermine les phénomènes de l’évolution inorganique, telle que peut l’atteindre notre observation. « Donc, conclut sir Norman Lockyer, si les diverses étoiles se comportent comme les diverses couches géologiques « en nous présentant une progression de formes nouvelles en une suite ordonnée », nous pouvons regarder les substances chimiques qui existent visiblement dans les étoiles les plus chaudes comme représentant les formes les plus anciennes ». Il nous faut bien recourir aux étoiles pour cette observation, puisqu’elles nous offrent des températures plus hautes que celles de nos laboratoires.

Que les étoiles nous présentent, de la plus chaude à la plus froide, une progression de formes nouvelles comme font les strates géologiques de la plus ancienne à la plus récente, il semble bien qu’on ne le peut contester. Aux différentes phases des mouvements d’évolution, les étoiles ont été classées selon une courbe des températures, jusqu’au refroidissement de la lune, de la terre, ou du satellite de Sirius. De phénomènes chimiques, c’est déjà un assez vaste enchaînement.

On n’attend pas de moi des descriptions de spectroscopie. Il me suffit de noter des résultats. Dans les étoiles les plus chaudes, il ne se rencontre qu’un très petit nombre d’éléments chimiques. Lorsqu’on passe des plus chaudes aux plus froides, le nombre des éléments chimiques va croissant, — substances connues ou à connaître, dont quelques-unes ont été postérieurement identifiées sur notre planète.

Aux températures les plus hautes, nous trouvons l’hydrogène par exemple, et quelques autres éléments sous des formes absentes de notre système. En suivant le cours des refroidissements, nous voyons apparaître de nouveaux éléments en des formes que reproduisent les hautes températures de nos laboratoires. Comment ne pas conclure que ces formes sont produites par l’abaissement de la température ? À chaque stade, avec l’apparition des formes nouvelles, des formes anciennes disparaissent. Sir Norman Lockyer n’a pas craint d’instituer des archives cosmologiques où les stades stellaires sont désignés selon les formes chimiques qui s’y révèlent, comme ont fait les géologues pour les formes organiques.

Ce qu’il faut constater, c’est que les éléments les plus simples apparaissent d’abord. Mais l’observation nous montre-t-elle des complexités ordonnées de formations chimiques dans la proportion où la température va s’abaissant ? Il y a une plus grande série de ces complexités pour quelques substances que pour d’autres, et cela n’est pas sans charger le tableau. « Nous n’en sommes pas moins, dit sir Norman Lockyer, en face des preuves d’une évolution réellement majestueuse en sa simplicité ». Ce n’est pas moi qui le contesterai.

Que l’hydrogène soit ou non le radical de toutes substances, nous nous trouvons conduits à penser que les éléments analysés dans nos laboratoires ne sont pas plus l’objet de créations particulières que les espèces selon Cuvier. Avec la décroissance de température emportant des réactions chimiques de toutes sortes, des complexités s’établissent dans l’ordre général des compositions d’énergies, comme en témoignent les plantes et les animaux.

Qu’on ne s’étonne donc pas si sir Norman Lockyer affirme que la vie, « reconnue comme résultant d’une évolution [29], a été, en quelque sorte, un appendice de l’œuvre d’une évolution inorganique réalisée d’une façon tout à fait différente » [30], disons même l’appendice inévitable de l’« évolution inorganique ». Il n’y aurait plus ainsi qu’une évolution générale des choses, où les deux ordres d’évolutions se rejoindraient.

S’il est définitivement établi que les divers spectres lumineux sont produits, non par différentes substances mais par des éléments de la même substance dissociée à des températures astrales, nous aurons obtenu un important point de départ. Ce sera même un pas décisif vers la conception d’une unité de substance répondant à une unité d’énergie. Identité des dynamismes de l’univers dans le cycle des universelles transformations.


L’évolution organique.


Comme nous l’avons vu, la question de l’évolution organique ne pouvait se poser dès la trouvaille des empreintes des phénomènes de la vie où notre premier soin fut d’accuser de lointaines différenciations. Les redoutables problèmes de l’empirisme mondial nous pressaient d’une trop grande urgence pour qu’il nous fût possible de nous arrêter aux éclairs de généralisations sommairement éteints par les premiers partis-pris des émotivités théologiques qui tenaient et tiennent encore trop souvent lieu de philosophie. Songez à l’effort nécessaire pour rompre, sans le point d’appui d’une expérience continue, avec des traditions de pensées qui, des âges primitifs, n’ont cessé de retentir ataviquement jusqu’à nous.

Assez et trop longtemps nous sommes-nous plu à rechercher dans l’intelligence animale des réductions de l’intelligence humaine, comme d’un amoindrissement de la bête aux mesures de notre puissance maîtresse, tandis que c’est l’irrésistible poussée de vie montante qui nous lance à la conquête du monde, au cours d’une ascension des profondeurs organiques en direction des cimes du connaître. Désarroi des consciences aux lumières troublées d’atavisme, qui veulent bien se voir au faîte, mais ne consentent pas à être venues de la vallée !

Il a fallu les découvertes de la paléontologie pour nous faire concevoir qu’il y avait une histoire de la vie animale à construire sur les documents authentiques de nos musées. Et si bien installé au cours de nos intelligences se trouva le préjugé d’une brèche de l’espèce humaine dans l’enchaînement des organismes dont les étroites ressemblances s’affirment de toutes parts, qu’on vit Cuvier lui-même, le fondateur de la science nouvelle, essayer de se soustraire, par d’imaginaires « créations séparées », aux conclusions positivement établies de son propre labeur. Il n’y a pas d’exemple plus frappant des voies divergentes où s’égare l’esprit humain que l’association dans le même entendement d’une haute puissance d’investigation positive, et de l’inertie héréditaire où nous maintiennent d’originelles timidités à l’aspect des observations les plus authentiquement confirmées.

Tout ce drame de l’homme, en lutte contre lui-même, nous émeut d’autant plus, aujourd’hui encore, que ce qui se trouve en cause n’est rien de moins que l’effort de compréhension sollicitant une synthèse de la phénoménologie générale de l’univers. La mise à mort de Socrate fut comme d’un engagement préliminaire. La condamnation de Galilée, d’un puissant corps à corps. La défaite irréparable de Cuvier, au plus fort de sa grande victoire, aura marqué le jour ou les généralisations de l’esprit positif vont définitivement l’emporter. Il est vrai que les derniers donjons de théologie et de métaphysique tiennent encore les hauteurs, mais ils y sont si étroitement assiégés qu’en dépit des violences subsistantes, les préliminaires de la capitulation sont en vue.

Pour ceux qui ne s’attardent point aux combats d’arrière-garde, il est temps de comprendre que le principal obstacle à notre droite intelligence des mouvements mondiaux vient de l’habitude où nous sommes héréditairement engagés de résoudre d’abord tous problèmes cosmiques par des formules d’abstractions réalisées, avant de pouvoir les considérer objectivement dans la succession positive des phénomènes. Nous décrétons que tous les mouvements du monde sont, comme les nôtres, de sensibilité, de volonté. Et dès que l’idée d’une coordination se présente, quelle formule plus simple que la fiction d’une personnalisation de Divinité, non moins inexplicable que l’univers lui-même, mais nous offrant l’apparente fixité d’un mot où nous tenir immuablement attachés ? Naïve transposition des termes dans lesquels des rapports de positivité se découvrent entre les mouvements mondiaux et nos tables de réceptivité.

Même événement pour la formule générale des phénomènes inclus dans le mot « vie ». Nous croyons avoir accompli un grand effort de pénétration quand nous avons groupé, sous ce terme abstrait, sans réalité objective, les rapports de phénoménologie caractérisant le monde organique ? La question par la question. Réplique verbale du phénomène, et non explication.

« La science moderne roule sur des lois, c’est-à-dire sur des relations. Or, une relation n’est rien qu’une liaison établie par un esprit entre deux ou plusieurs termes. Une relation n’est rien en dehors de l’intelligence qui rapporte [31]. L’univers ne peut donc être un système de lois que si les phénomènes passent à travers le filtre d’une intelligence. » En ces termes M. Bergson, dans son Évolution créatrice, entreprend de sauver de la métaphysique tout ce qui peut encore faire illusion. Dans cette vue, il essaye résolument de jeter par-dessus bord tout un bagage. Il renonce presque à la finalité. S’il accepte l’évolution, c’est à la condition de la déformer par la transcendance de l’évolution créatrice.

Mais comment peut-il dire que l’intelligence « rapporte », c’est-à-dire établit des rapports. L’intelligence les reconnaît, les trouvant préalablement établis. Disparaissent toutes les intelligences, M. Bergson ne voudrait pas soutenir, par exemple, que l’oxygène et l’hydrogène ne se combineraient plus pour faire de l’eau ? Je n’ose lui attribuer cette pensée, car les astres, privés de phénomènes biologiques, ne nous offriraient, en ce cas, que des éléments sans rapports. Laissons donc monde et sensibilité organique, chacun à son rôle, l’un déroulant ses évolutions, l’autre effet particulier d’une évolution particulière qui réfléchit des parties de l’ensemble au lieu de les déterminer.

Entre la conception mécaniste de l’univers selon les lois immuables, et la thèse d’un dessein préconçu impliquant la finalité, c’est-à-dire le renversement des rapports du phénomène efficient au phénomène efficié, M. Bergson répartit ses critiques pour installer son évolution créatrice par laquelle le monde, ne cessant de se créer, échappe à toute prévision des mouvements cosmiques, comme à l’institution d’un plan préconçu [32]. Tant d’ingéniosité pour un effort de transcendance équivalant à tous les autres, où nous voyons les mots de principe vital, d’élan vital, devenir, pour grande merveille, les dénominations d’une puissance « créatrice » indéterminée.

Des auteurs invoqués par M. Bergson, je retiens seulement cette citation de Huxley pour son extrême simplicité : « Si la proposition fondamentale de l’évolution est vraie, à savoir que le monde entier, inanimé et animé, est le résultat de l’interaction mutuelle, selon des lois définies des forces possédées par les molécules dont la nébulosité primitive de l’univers était composée, alors il n’est pas moins certain que le monde actuel reposait potentiellement dans la vapeur cosmique, et qu’une intelligence suffisante aurait pu, connaissant les propriétés des molécules de cette vapeur, prédire, par exemple, l’état de la faune de la Grande-Bretagne en 1848, avec autant de certitude que lorsqu’on dit ce qui arrivera de la vapeur de la respiration pendant une fraîche journée d’hiver. » Rien de plus juste. Il faudrait seulement, pour embrasser l’absolu, réaliser l’intelligence absolue.

En attendant qu’on nous ait dit quelle sorte d’expérience s’oppose à l’acceptation d’une vue mécaniste du monde, confirmée de toutes parts par l’expérimentation, nous réclamons d’autres éléments de sûreté que des variations de métaphysique sur une transposition de la puissance créatrice de jahveh à celle de l’évolution. « Un écriteau posé sur notre ignorance », allègue modestement M. Bergson. Que peut-on faire d’un écriteau sans positivité d’indication ?

Le finalisme de Leibnitz n’est pas combattu d’une moindre ardeur par M. Bergson, alléguant, avec trop de raison, que le plan préconçu est une vue de l’esprit qui ne se trouve nulle part confirmée. Mais Leibnitz n’est pas plutôt abattu que le même M. Bergson, qui l’a couché dans la poussière, s’empresse de le relever, annonçant que sa propre thèse « participera du finalisme dans une certaine mesure. » C’est un finalisme de second degré, qui se retrouve dans l’évolution organique après avoir été exclu de l’évolution cosmique. On ne peut pas de meilleure grâce, rendre et prendre tout à la fois. Cela parce que « la réalité nous apparaît comme un jaillissement ininterrompu de nouveautés, qui créent le monde à venir hors de toutes prévisions possibles, mais n’en demeurent pas moins, on ne sait comment, d’une transcendante finalité.

Cependant, la thèse de la finalité s’est trouvée définitivement mise hors de cause aussitôt que les formules de l’évolution se sont précisées [33]. L’oiseau vole-t-il parce qu’il a des ailes, ou, un certain X, placé en dehors de l’expérience positive, lui a-t-il donné des ailes parce qu’il avait préalablement conçu le dessein de faire une machine à voler ? Les intelligences se sont furieusement exercées sur ce problème qui consiste à se demander si le Cosmos n’aurait pas emprunté de nos relativités humaines ses procédures d’activités universelles. Nous avons des besoins, et, pour les satisfaire, nous concevons des plans auxquels nous essayons de conformer nos moyens de réalisation, non sans une profusion de retouches. L’univers ne manifeste pas de dessein préalable [34], et l’hypothétique Créateur pas davantage. Ne serait-ce pas faire injure à celui-ci de le supposer dans l’obligation de s’essayer à des plans, comme nos artisans, pour tâcher de s’y tenir en les raccordant à l’ensemble, plus ou moins heureusement, au risque de trop d’à peu près.

Quant à l’universelle objectivité du monde dont la maîtrise s’impose, elle est toute d’évolution, toute de mouvements de détermination régis par la loi d’un devenir inconnu qui permet à nos relativités ingénues de chercher l’apparence d’un dessein d’humanité dans des résultats d’infrangibles enchaînements. Car, pour découvrir dans le Cosmos une intention préalable, il faut d’abord l’humaniser, c’est-à-dire le réduire aux processus de nos relativités mentales. Cela s’excuse de l’innocence du sauvage. Il est temps que notre déterminisme, avec ses coordinations d’énergies, nous sauve de cette puérilité.

De considérer d’abord l’échelle des existences, dans les conditions mêmes où elles sont successivement apparues, et de s’attacher à la procédure évolutive de cet enchaînement, l’idée eut besoin de siècles pour frayer sa voie. Que de luttes au seul nom d’une évocation de parenté ! Combien plus simple, et par là plus tentant, de courir à l’ultimité d’une généralisation verbale pour l’isoler du processus d’où elle est issue ! Humaine fabrication du mystère dont la magie d’un mot de passe doit nous donner la clef ! La vie, alors, sera la vie, c’est-à-dire un phénomène en dehors des autres phénomènes, une entité d’on ne sait quoi, l’élan vital propre à résoudre tous les problèmes de la biologie par la vertu d’un verbe « créateur ». Et, si l’on aborde, en effet, le problème à l’envers des généalogies, en envisageant la série animale du haut en bas, quand toute son histoire nous la montre évoluant des profondeurs, on se trouve acculé à la synthèse d’une abstraction verbale qui n’offre à l’analyse que le néant d’une sonorité. Alors, quoi, sinon d’éternelles répétitions de tautologies, qui sont le commencement et la fin d’une métaphysique invétérée ?

Au simple rapprochement des pièces de la série animale, l’esprit métaphysicien a dû contester d’abord qu’il y eut véritablement série. « Jeux de la nature », railleries des folliculaires, excommunications des académies. Puis des sériations reconnues, on en vint à contester l’enchaînement. Pièces isolées « qui ne s’adaptaient que par hypothèse », et pouvaient procéder de mutations héréditaires par les différenciations de l’organisme et du milieu.

La bataille engagée, Lamarck, Geoffroy Saint-Hilaire, Darwin, sont déjà maîtres des hauteurs. Il n’y a point d’autre secret, sous le mot de vie, que la figuration abstraite des caractéristiques générales où se détermine un classement de phénomènes coordonnés. Résignons-nous, pour grand effort, à envisager simplement ces phénomènes dans l’ordre ou ils naissent historiquement, ainsi que nous sommes contraints de faire pour une bonne tenue des annales humaines. Et comme nous voyons des formes de civilisations sortir des formes de sauvageries, nous observerons des complexités d’organismes (par conséquent, de fonctions) issues de simplicités originelles, — qui sont des complexités elles-mêmes au regard des états précédents — des cycles de dynamismes dont des parties peuvent être, et sont déjà déterminées.

D’une évidence irrésistible, l’évolution organique s’impose ainsi à notre observation par l’enchaînement des énergies successives de la phénoménologie. Dans l’ouragan des choses, le grand voile du temple de la métaphysique est irréparablement déchiré. La lumière a troué les ténèbres. Le mystère des mystères se trouve être celui que nous avions pris soin, nous-mêmes, d’y abriter.

Envisager l’homme à l’état statique, comme pièce d’anatomie aux vitrines des musées, ne nous fournit qu’un inventaire de possibilités. La fonction de l’organe ne se peut révéler qu’au cours des activités dont le processus constitue les phénomènes de l’évolution. Il est trop explicable qu’on ait commencé par décréter le miracle, c’est-à-dire par s’abîmer devant l’inconnu. L’empirisme des premières formations de connaissances positives préparait lentement les inférences lointaines de Lamarck et de Darwin ! Présentement nous avons recueilli, coordonné assez d’observations pour que la conclusion d’expérience ait son jour. Moise, ou Darwin ? La création divine, ou la stricte coordination des mouvements organiques enracinés dans l’évolution inorganique elle-même, qu’elle doit rejoindre de toute nécessité ?

Le plus théologien des théologiens m’accordera qu’il se rencontre des liens infrangibles entre les phénomènes de la vie organique à tous les échelons de l’animalité — homme compris, bien entendu. Quels ? Avec Moïse, nos anciens n’y pouvaient voir que l’effet bloqué d’une volonté éternelle, qui aurait cessé soudain de se suffire à elle-même pour créer un état de choses terrestre, après d’innombrables éternités. Pour mode de compréhension, alléguer l’incompréhensible est une procédure d’enfant. En revanche, au premier examen, les organes de la vie animale, plasmas, éléments figures, tissus ordonnés en multiples séries de concordances, ne peuvent que suggérer des généralisations de rapprochements dans tous les ordres de l’organisation.

Nous avons sous les yeux l’ensemble du monde animal. Notre premier effort de connaissance est d’un classement de telles ou telles déterminations de caractères qu’il appartiendra. Nous classerons d’instinct, parce que rapprocher c’est éclairer. Et vraiment nous trouvons ici le point de départ de toute pénétration de rapports.

Nous classons sur des ressemblances plus ou moins solidement assurées, et nous ne tardons pas à en tirer des rapprochements et des différences, à la fortune de nos tâtonnements. Dès lors, notre connaissance est à l’œuvre. Elle s’est mise en chemin vers des conclusions nouvelles. Que la destinée s’accomplisse ! L’observation nous a révélé similitudes et différenciations. Notre entendement s’y est attaché. Il se cantonnera dans la recherche des communs rapports, suggérant tôt ou tard des hypothèses de successions enchaînées.

Après l’observation, après le classement, l’interprétation des rapports. Double champ de labeurs ou la rigueur de l’expérience et la liberté des conjectures vont se donner carrière aux dépens l’une de l’autre, selon les chances du moment. Conflit des développements de « connaissances » positives et des formations imaginatives, en tous les temps, en tous les lieux. Notre histoire est de ces phénomènes, avec des occasions diverses pour des émotivités de toute nature et de tout degré.

Si notre critérium était un, nos annales s’en trouveraient simplifiées. L’attachement organique aux méconnaissances ancestrales, avec les inférences qui en furent le résultat, nous sauve de tout péril à cet égard. C’est ainsi que nos classifications du monde organique n’ont suggéré, jusqu’aux abords des temps modernes, que de stériles rapprochements. La cause en est que la connaissance positive a dû se subordonner au tumulte des conclusions anticipées qui prétendent la régir en dépit de l’expérience, et dont des siècles d’humanité pensante n’ont pas encore réussi à nous affranchir.

En dépit de toutes les résistances, nos classements du monde vivant s’imposent aujourd’hui d’une façon définitive pour des interprétations de rapports dûment vérifiées. La grande découverte des temps modernes est d’un enchaînement de formations organiques où nous trouvons les titres de noblesse de notre humanité sous les voiles d’un transformisme choquant pour nos susceptibilités de parvenus. Nous avons désormais conquis de telles positions dans l’immense bataille de l’expérience contre le dogme imaginatif qu’il ne peut plus être question de faire brûler les œuvres de Lamarck et de Darwin par la main du bourreau, [35] comme il advint pour l’Émile — pas même de les faire condamner, comme l’Histoire naturelle de Buffon, par la Faculté de théologie. Notre âge est d’observation positive. Il est temps de s’y résigner.

Si notre science est de classer toutes les activités cosmiques en vue de rapprochements qui nous découvrent ce que nous pouvons connaître des phénomènes, comment pourrions-nous exclure les existences organiques des mêmes méthodes d’interrogation ? Jusqu’ici on n’oppose généralement à la doctrine de l’évolution aucune autre interprétation positive du développement organique. Si bien qu’il faut choisir, comme j’ai dit, entre Moïse et Darwin. Or, s’il n’y a point de physique ni de chimie de la Bible, et pour cause, pourquoi faut-il qu’il y ait une Révélation biblique de la biologie ? Par l’histoire de l’entendement humain, tous les livres sacrés sont de précieux points de repère. Leurs enseignements ont été d’une spontanéité de méconnaissances que devront rectifier, avec le temps, des connaissances plus ou moins lentement assurées, comme de tremblantes lumières, toujours accrues, qui permettront de percer finalement des blocs d’obscurité.

De ces lueurs désordonnées de notre héritage mental, il s’est fait, cependant, une moyenne de rêve et de savoir emmêlés, qui constitue le fond commun du vulgaire « bon sens », à mi-chemin de la fiction et de l’expérience, pour des balancements d’opinions insuffisamment vérifiées. « L’homme de la rue », dont l’Angleterre n’est pas seule à se préoccuper, peut n’avoir d’opinion positive sur aucun problème — ce qui ne l’empêchera pas de donner pour ferme et décisif tout état de connaissance, au hasard des propos qu’il aura recueillis de ceux qui n’en savent pas plus long que lui. Prétendra-t-on nous arrêter aux ignorances de « l’assentiment » a priori ? Nous voulons observer pour essayer de connaître, et quand la classification des phénomènes nous conduit à de suggestifs rapprochements, on ne se débarrassera pas de nous en alléguant que ces rapprochements sont en contradiction avec l’« autorité » des idées préconçues.

Classer l’homme dans la série animale ou l’en détacher ? Il faut se rendre à la nécessité de choisir. La Bible nous met hors cadre, à moitié chemin du ciel et de la terre, nous laissant le soin de l’impossible ajustement d’un commencement inexpliqué avec l’inexplicable absence d’une fin. Les conformités d’organes dans la série des mammifères, homme compris, suffisent à réprimer péremptoirement la tentative de détacher l’organisme supérieur des organismes inférieurs échelonnés en série. Il y a moins de différence du pithécanthrope (sans âme) à l’homme de la Chapelle-aux-Saints (avec âme dubitative) que de l’amibe au poisson-volant. Les identifications caractéristiques de morphologie, si elles ont une signification appréciable, doivent nécessairement la conserver à tous les étages de la série. Des liaisons de phénomènes observés un irrésistible enseignement de filiation se dégage — que cela plaise ou non aux doctrinaires des méconnaissances prolongées.

Le transformisme est la mise en action des enchaînements de la paléontologie. Les espèces végétales ont précédé les formations animales, comme en témoignent les fossiles des terrains primaires ou aucune trace ne se rencontre des animaux qui n’auraient pas pu vivre dans l’atmosphère de ces âges. Lentement s’ordonne devant nous toute la chaîne des organismes — espèces, genres, familles, ordres, classes, embranchements — sans que rien ne nous montre des signes de fissures aux fondations.

Cette hiérarchie, sans commencement ni fin, a-t-elle un sens positif à pénétrer, ou n’est-elle, pour notre intelligence, que vanité d’amusement ? Si de ces innombrables rapports, il n’est aucune raison d’être, s’ils ne sont rien que des hasards de juxtaposition hors de toute procédure interprétative — un trompe-l’œil sans raison de tromper — alors, ce n’est pas seulement les espèces, les genres, etc., qu’il s’agit de détacher les uns des autres, c’est tout l’ordre de la nature qui veut être, pièce à pièce, réduit en une poudre de discontinuité. Le monde, en ce cas, fait d’éléments disjoints, ne sera plus que chaos d’aventures sans aucun ordre de relations à interpréter. Par là même tout effort de connaissance n’aura plus de justification puisqu’il ne peut être question de pénétrer des désordres de relations pour atteindre un ordre de continuités. Il faut que tout soit d’une coordination de rapports, ou que l’univers cohérent disparaisse. Rapports d’engendrement, de filiation, d’évolution, ou le néant. Comprend-on pourquoi métaphysique et théologie se voient réduites le plus souvent à nier l’évolution, sans tenter d’y substituer aucune interprétation positive des enchaînements de vie qui s’imposent à notre intelligence ? S’il n’y a pas d’évolution, il ne peut y avoir, comme le voulait Cuvier, que des à-coups de créations fragmentées. Un Dieu d’incohérences ayant créé l’univers pour des développements contradictoires de sa personnalité, aurait commis l’imprudence de ne pas lier les manifestations de sa volonté [36].


Transformisme, Lamarck, Darwin.


Après les classements du monde organique en des catégories de notre entendement propres à nous faire apparaître des fécondités de rapports, la loi d’engendrement évolutif, recherchée et suivie, nous met magnifiquement en présence d’un monde nouveau. C’est la grande révolution de Lamarck [37] et de Darwin de plus hautes conséquences pour l’humanité pensante que toutes violences de guerre ou de paix.

« Bien que la nature, écrit Buffon (1778), se montre toujours constamment la même, elle roule néanmoins dans un mouvement continu de variétés successives, d’altérations sensibles. Elle se prête à des combinaisons nouvelles, à des mutations de matières ou de formes, se trouvant aujourd’hui différente de ce qu’elle était au commencement et de ce qu’elle est devenue dans la succession des temps. » À quoi Cuvier refusa de se rendre — n’admettant pas « que les races actuelles puissent être des modifications des formes anciennes que l’on trouve parmi les foules » [38]. Ainsi que le remarque Geoffroy Saint-Hilaire, Cuvier rompt ainsi l’unité des coordinations du monde reconnue par Buffon, devant laquelle, après les plus violentes résistances, l’école de Cuvier elle-même se voit aujourd’hui tenue de s’incliner.

La haute inspiration philosophique des nombreux travaux de Gœthe dans le domaine de l’histoire naturelle est aujourd’hui pleinement reconnue. Il osa prendre résolument parti contre la sacro-sainte théorie des causes finales, en proclamant « l’action des modificateurs ambiants sur l’organisme, d’où résultent sa perfection intérieure et l’harmonie que présente son extérieur avec le monde subjectif » (1795). À rapprocher du mot fameux de Montaigne : « toutes choses sont en fluxion [39], nuance et variation perpétuelle ». Dès 1791 Gœthe se posait la question de savoir si la structure crânienne ne serait pas le résultat d’une transformation des vertèbres cervicales sous la poussée de l’encéphale. L’os intermaxillaire, depuis longtemps observé chez le singe, était reconnu chez l’homme par le même Gœthe en même temps que par Vicq d’Azyr, en 1786.

On comprend le haut intérêt qu’attachait Gœthe à la grande querelle de Cuvier et de Geoffroy Saint-Hilaire. Eckermann a raconté qu’à la fin de juillet 1830, comme il entrait dans la chambre de Gœthe, au matin, celui-ci se dressa, criant :

— Eh bien, elle a éclaté !

— Oui, répondit Eckermann. La révolution est faite. Charles X est en fuite.

— Je ne vous parle pas de cela, reprit Gœthe, mais de la discussion de Cuvier et de Geoffroy Saint-Hilaire à l’Académie.

Lamarck, de tranquille mais d’immuable audace, fut l’homme qui leva tous les voiles pour nous donner une vue positive du monde trop longtemps défiguré. Il mourut pauvre, aveugle, oublié, dédaigné, pas même méprisé. Il a vécu. je ne vois pas que beaucoup de nos plus illustres savants aient montré de plus beaux dons. Comment analyser les compositions de puissances qui projettent un homme au-dessus des communes grandeurs ? Pour la postérité changeante, il est des « génies » plus durables que d’autres. C’est même une assez triste histoire que celle de hâtifs « génies » bientôt démodés. Le plus sûr de l’éminence intellectuelle paraît être d’âpres labeurs susceptibles d’affronter l’épreuve du temps. En quoi cela peut-il affecter les « conducteurs » de foules, se disputant entre eux, au jour le jour, des amorces d’anticipations décevantes, dont il faut retrancher, à tout moment, des parties d’idéalisme évaporées.

Lamarck fut de l’heureuse élite qui ne s’embarrasse point de ces considérations. Il était né chercheur, et, vivant dans le halo d’une pensée lumineuse, ne pouvait être encouragé ni découragé par qui et par quoi que ce fût. Il a fallu que son œuvre énorme n’intéressât vraiment personne pour qu’il se trouvât si remarquablement oublié, lorsque Darwin, après d’innombrables observations patiemment sériées, reprit, sans même évoquer le nom de son prédécesseur, la grande œuvre étayée déjà de puissants contreforts.

En doctrinant l’évolution moins par l’hérédité des caractères acquis (à la suite de Lamarck lui-même), que par la sélection naturelle dans la concurrence pour la vie, tandis que Lamarck avait surtout conçu les variations par l’habitude [40] et même par le milieu, Darwin ne faisait que suivre la grande voie obscurément mais glorieusement ouverte par les laborieux efforts de son grand devancier. Lamarck eut l’incomparable mérite de la grande synthèse. Darwin, d’une surabondance de corroborations. Les deux noms ne seront pas séparés.

En vue de poursuivre les recherches des maîtres, les disciples ont ouvert, et poursuivi de laborieuses enquêtes sur les successions des processus « de transformations, de mutations », où l’analyse expérimentale se donne carrière. La loi générale hypothétiquement déterminée, la recherche s’ensuit de tous les comment qui en dérivent. Entre les néo-Lamarckiens et les néo-Darwiniens le débat pourra se prolonger longtemps. Puisque les concurrences organiques, poussées jusqu’aux issues, aboutissent à des ordres de développements, et puisque ces développements se commandent en des successions d’interdépendance, dans les directions de la moindre résistance faisant fonction de finalité, d’innombrables problèmes sur les enchaînements d’énergie et les formes de leur activité s’offrent à tous essais de déterminations positives. Les deux écoles se livrent présentement de grandes batailles, essayant de reconnaître le vaste domaine des formules d’interprétations où les engage la loi de l’évolution si longtemps méconnue. Présentement, je n’ai point à en faire état. Il suffit de laisser ouvertes les questions de demain. Je m’attache, en ce moment, à l’œuvre de Lamarck lui-même : c’est assez.

Dans sa Philosophie zoologique, Lamarck a hardiment formulé la puissante synthèse de la doctrine d’enchaînement, de généalogie, de descendance, d’évolution, pour dire le mot final, développée par lui jusqu’aux proportions d’une généralisation de synthèse positivement établie.

« Les divisions systématiques, écrit-il, classes, ordres, familles, ainsi que leurs dénominations, sont une œuvre purement artificielle de l’homme. Les espèces ne sont pas toutes contemporaines : elles sont descendues les unes des autres… La diversité des conditions de vie influe, en les modifiant, sur « l’organisation », la forme générale, les organes de l’animal… L’évolution géologique du globe et son peuplement organique ont eu lieu d’une manière continue… La vie n’est qu’un phénomène physique… Tous les corps vivants, ou organiques, de la nature sont soumis aux mêmes lois que les corps privés de vie, ou inorganiques. Les idées et les autres manifestations de l’esprit sont dans le système nerveux central. En réalité, la volonté n’est jamais libre. La raison n’est qu’un plus haut degré du développement et de comparaison des jugements ».

Ainsi, dès le premier jour, notre savant, dans une œuvre dont le seul titre nous apportait l’annonce d’une révolution de l’intelligence, traçait avec une audacieuse clarté les grandes lignes d’une conception de l’univers déterminé. Qui l’aurait pu croire ? L’événement capital, dans l’histoire de la pensée moderne, devait passer inaperçu.

N’oubliez pas qu’au moment où Lamarck écrivait, aucune interprétation rationnelle des empreintes géologiques ne s’était encore fait jour. Dans son remarquable ouvrage sur Lamarck [41], M. Marcel Landrieu rappelle fort à propos que Buffon avait été obligé, par la Faculté de théologie, « à une rétractation ignominieuse des vérités géologiques qu’il avait énoncées » [42]. Sur l’origine des fossiles, Léonard de Vinci avait émis l’idée que « le limon des rivières les avait recouverts et pénétrés, lorsqu’ils étaient encore au fond de la mer, près des côtes ». Et plus tard Fontenelle écrivait : « Il a fallu qu’un potier de terre, qui ne savait ni le grec ni le latin (Bernard Palissy) [43], osât, vers la fin du seizième siècle, dire dans Paris, et à la face de tous les docteurs, que les coquilles fossiles étaient de véritables coquilles, déposées autrefois par la mer dans les lieux où elles se trouvaient alors, que des animaux avaient donné aux pierres figurées toutes leurs différentes figures et qu’il défiait hardiment toute l’école d’Aristote d’attaquer ses preuves ». L’idée n’en demeurait pas moins générale que les fossiles n’étaient que des jeux de la nature, ou ne pouvaient s’expliquer que par le déluge de Noé.

Après Buffon, après Lamarck, il nous faut encore honorer Gœthe comme l’un des grands fondateurs de la biologie expérimentale. Ses observations d’anatomie comparée, ses recherches sur la métamorphose progressive des plantes (n’est-ce pas déjà l’évolution ? ) ont ouvert largement la voie où la science moderne s’est définitivement engagée. L’émotion avec laquelle il prit parti pour Geoffroy Saint-Hilaire, dans sa grande lutte contre Cuvier sur « les principes de philosophie zoologique », attestent assez haut qu’il s’y donnait tout entier. À la veille de sa mort, en 1832, il y consacrait encore de fortes pensées.

Huxley, qui n’accordait qu’une influence secondaire aux facteurs lamarckiens de l’évolution (habitudes et conditions de milieu qui se ramènent aux activités normales d’assimilation et de désassimilation), n’en donnait pas moins gain de cause sur Cuvier aux premiers énoncés de Lamarck, dès son hydrogéologie.

À Darwin — qui n’a parlé de Lamarck qu’avec dédain jusqu’au jour final où il reconnut son erreur — était réservé le coup d’éclat d’une éblouissante confirmation. Rien de plus étranger à la pensée du savant britannique que de formuler les hautes généralisations dont Lamarck avait fait son affaire. Un inflexible parti-pris d’expérience limitée ne lui permettait pas la hardiesse d’aborder les grandes lois qui, d’abord peut-être, eussent été propres à le déconcerter. Toutefois, loin qu’aucune timidité pût être mise à son compte, il s’engagea résolument dans l’âpre ascension des novateurs et s’y maintint, inébranlable, à mesure que s’élargissait l’horizon et que se développaient en lui des inférences de doctrine où l’enserrait la rectitude de ses observations. Il ne cessa de proclamer que, depuis cinquante ans, d’autres avaient dit ce que sa tâche était de répéter, de confirmer par une surabondance d’observations. Son livre sur l’Origine des espèces n’est, à ses propres yeux, « qu’une longue argumentation ». Quand l’argumentation se développe normalement dans les lignes de la méthode expérimentale, elle peut mener loin.

Personne moins que Darwin ne rechercha le bruit. Aucun tapage d’orthodoxie ne pouvait le faire reculer [44]. Du « scandale », Lamarck avait subi le premier choc, cinquante ans passés. Il échut à Darwin d’en supporter l’épreuve avec sérénité. Ce fut l’heure même où il mit le plus de précision dans sa pensée.

En France, cependant, Geoffroy Saint-Hilaire n’avait pas craint d’affronter Cuvier, l’illustre fondateur de la paléontologie par les repères de l’anatomie comparée, qui repoussait avec une hautaine violence l’idée d’une parenté animale [45], et prétendait claquemurer chaque espèce dans un compartiment particulier. La victoire académique du maître, qui laissait intacte la création biblique, fut retentissante, mais de courte durée. Les fureurs de la bataille ne purent obscurcir longtemps l’évidence des témoignages produits par Boucher de Perthes, attestant, d’une façon irréfutable, le passage de l’homme dans les sédiments des terrains quaternaires. En des paroles définitives, Lyell mit à néant la théorie des cataclysmes terrestres formulée par Cuvier à l’appui de sa thèse, et fit triompher la doctrine des actions lentes en longues séries. Lamarck et Darwin reprenaient définitivement l’avantage, Agassiz fut le dernier tenant d’une doctrine dont personne ne parle plus en dehors des sacristies [46].

J’aurais besoin de citer longuement Lamarck pour montrer comment il a traité le problème. Des extraits habilement choisis par M. Landrieu permettent de suivre jusqu’aux finales conclusions le cours des inférences positivement vérifiées. De la nutrition du protozoaire par voie d’absorption jusqu’aux phénomènes les plus délicats de la fonction différenciée, les voies de développement organique sont indiquées d’une vue qui sera plus tard confirmée dans les données de la fameuse formule : le besoin fait l’organe [47]. De même pour la faculté de reproduction par « scission », puis par « gemmation externe » et par « gemmation interne », avant d’arriver à la génération sexuelle par des œufs. « Ainsi, dit M. Landrieu, Lamarck a fait rentrer la vie dans les phénomènes naturels : ce qui, avant lui, était du domaine de la métaphysique, est devenu une science physique,et c’est à cette science de la vie qu’il a donné le nom de biologie. »

Sur l’artifice (nécessaire à notre entendement) des classifications en espèces, genres, etc. (sans réalité d’existence objective) [48], le puissant novateur proclame que « si nous avions sous les yeux l’ensemble des successions morphologiques disparues, elles annuleraient les limites de nos divisions ». Parce que nous ne trouvons devant nous que des portions de séries, nous avons dû les circonscrire pour l’ordre de nos compréhensions. Rien de tel dans l’ordre de la nature. Ce fut un bel effort d’arriver à la comprendre. Mais Lamarck ne se fait point d’illusions sur les résistances. « Il est plus facile, écrit-il philosophiquement, de découvrir une vérité nouvelle que de la faire prévaloir. » En trois mots, toute l’histoire de la pensée humaine.

Si les classements par similitudes et différences ne sont objectivement d’aucun compte cosmique, nous n’avons devant nous que des distinctions de phénomènes (c’est-à-dire de mouvements), non moins exposées que nos classements eux-mêmes au reproche de subjectivité, puisqu’il ne s’agit que des déterminations de sensibilité mises dans le cas de réagir par des chocs successifs de discontinuités (quanta). Dans le monde organique, si les espèces disparaissent, il ne reste que des individus, c’est-à-dire des individuations de complexes différenciées par des fonctions organiques dont l’hérédité sera d’autant plus variable que plus grande se trouvera la complexité dans les rapports des plastides (cellules) aux milieux.

Avec les énormes durées de temps que fournit le Cosmos, c’est donc la variation qui sera la loi éternelle — la seule conception impossible étant précisément cette immobilité admise, de premier aspect, comme détermination de connaissance. Cela éclatait déjà clairement lorsque la discussion, à l’Académie des sciences, entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire sur l’unité du plan de composition des animaux, fit apparaître que, si cette vue peut résulter de l’observation des vertébrés adultes, elle se trouve embrasser tout l’ordre de la vie animale dès qu’on interroge les phénomènes de l’embryogénie. Je ne vais pas me perdre dans l’histoire de la fécondation et des phénomènes qui en dérivent. Mais il m’est impossible de ne pas prendre acte, au passage, de la loi dite de patrogonie, formulée en ces termes par l’école de Geoffroy Saint-Hilaire : « l’embryogénie d’un animal n’est que la répétition abrégée de sa généalogie ». La formule est sans doute trop absolue parce qu’elle ne tient pas suffisamment compte des évolutions de toutes composantes. Mais n’est-ce pas assez qu’on retrouve dans l’évolution synthétique de l’embryon l’étroite conjugaison des évolutions antérieures ? J’en ai déjà pris note en parlant des similitudes d’embryons divers (homme compris) invoquées par Haeckel, et je n’ai pas manqué de dire que cela ne signifiait pas, pour l’embryon humain, une complète succession de passages à travers la série des formes précédentes. Cependant, Cuvier lui-même, avec sa loi des « corrélations organiques », ne serait pas admis à contester la signification décisive du parallélisme d’évolutions généalogiquement antérieures et des états présents d’évolutions acquises.

Ainsi, l’espèce, ou si vous voulez, le groupe de similitudes rapprochées par notre classement, se meut ou évolue entre deux puissances inégales, nécessaires pour constituer le mouvement. L’une, la conservation héréditaire des formes qui tend à maintenir l’individu dans sa morphologie. L’autre, l’instabilité de ces mêmes conjugaisons, héréditaires, entraînées, par la loi des moindres résistances, à des enchaînements de formations nouvelles.

Nous posons le principe d’activité évolutive tel que nous le pouvons concevoir aujourd’hui après Lamarck et Darwin. On ne peut pas s’attendre à ce que l’un ou l’autre s’y soient arrêtés tout d’abord. Il leur a fallu s’engager bravement, hache en main, dans des fourrés d’hypothèses, en vue d’interprétations soumises au contrôle des observations. On ne peut pas me demander de les suivre dans cette laborieuse entreprise où je m’embarrasserais inextricablement. Le lecteur qui veut pénétrer jusqu’au tuf trouvera toutes facilités dans de nombreux ouvrages. Je ne saurais ici que dégager des sommités d’indications.

L’idée fondamentale de Lamarck est que « l’habitude », ou l’usage, ou l’activité, dans la durée des temps, emporte des variations caractérisées. On n’en a d’abord tenu qu’un très médiocre compte. Il apparaît aujourd’hui que ces « variations » sont, dans la durée, les composantes inévitables du transformisme manifesté par l’évolution. Qui donc méconnaît, de nos jours, la puissance des changements venus des exercices gymnastiques qui ne sont que systématisations d’habitudes périodiquement pratiquées ? Les conséquences biologiques de la simple répétition d’une contraction musculaire sont marquées, comme on sait, d’un afflux de vitalité. Répétées, l’organe en sera bientôt accru, comme il apparaît tous les jours aux développements des membres renouvelés par le labeur. Le penseur profond qu’était Turgot l’avait bien reconnu, lorsqu’il se plaignait que notre « éducation » consistât à donner des règles aux enfants quand il faudrait faire naître des habitudes ». Et puisque le mot d’éducation implique l’idée d’une évolution, on peut dire qu’ici Turgot devança Lamarck dans la détermination d’un facteur éminent du transformisme évolutif et de ses directions.

C’est que les formes et les directions de toutes activités organiques retentissent nécessairement sur toutes correspondances des développements fonctionnels [49]. Les répétitions de « l’habitude » n’impliquent pas de simples superpositions de mouvements. La loi de l’effort, par l’appel de la nutrition, veut un avancement (comme d’imbrication) dans le sens des moindres résistances qui déterminent la transformation, l’évolution. Si la somme d’énergie dépensée dans l’organe était égale d’action et de réaction, il y aurait neutralisation de part et d’autre, c’est-à-dire arrêt du mouvement cosmique. Or, la loi du mouvement étant d’une continuité sans relâche, cette continuité ne se peut obtenir que par un processus du phénomène antécédent en direction du phénomène suivant, dans la proportion des résistances graduellement épuisées. Ainsi s’enchaîneront les successions d’énergies nouvellement orientées, qui n’ont besoin, pour leurs déterminations, que d’une suffisante durée.

« Si la durée de la vie humaine était d’une seconde, a dit Lamarck, nous consignerions le fait d’observation que le pendule est immobile. » L’homme, avec le bref passage de temps dont il dispose, rapporte, de nécessité, les changements cosmiques à sa propre mesure — imperceptible étalon d’activités démesurées. Le temps nous tient en ses serres cruelles puisque nous ne sommes qu’un moment d’évolution. En revanche, l’évolution elle-même, qui jamais ne s’arrête, dispose du temps sans compter. Lamarck a de fortes pages sur les nuances, à peine saisissables, qui distinguent telles espèces des espèces prochaines. Dans les grandeurs sans limites de l’étendue et de la durée, que sont nos mètres d’évaluation [50] ?

Nos déterminations des complexes d’individuations nous donnent, au même titre que le système électronique lui-même, en l’état de nos connaissances, des bases d’objectivité pour les constructions subjectives des classements dont se fait notre connaissance. Comme l’a répété Lamarck ; si nous pouvions connaître toute la sériation de la phénoménologie, nous verrions s’évanouir tous nos classements, ce qui revient à dire que, connaissant tout, nous ne connaîtrions rien, puisque nous n’aurions plus de relativités à ordonner.

Les individuations de physique, de chimie, de biologie, manifestent des groupements élémentaires de phénoménologie qui opposent à la notion d’élément la notion de milieu, c’est-à-dire du Cosmos agi et réagissant tour à tour dans l’activité de partout et de toujours. Cette notion de l’ambiance, née des figurations élémentaires, fut le point d’objectivité ou s’attacha Lamarck pour prendre acte des relations nécessaires des individuations successives qui, dans l’espace et le temps, font l’évolution infinie. Éléments et ambiances marquent, en effet, le lieu de rencontre des énergies cosmiques qui se composent aux mouvements de l’individu.

Ainsi Lamarck avait en main les instruments de sa puissante généralisation : les actions et réactions des individus figurés et de leurs milieux, évoluant selon les synergies d’une gymnastique d’habitudes (ou passages des activités conscientes aux activités des réflexes) qui maintiennent et fortifient des activités de cohérences héréditairement accrues — transmissibles sous le nom de « caractères acquis ». On s’est efforcé de serrer au plus près les enchaînements héréditaires sans y trouver autre chose que des prolongements, par les voies de la reproduction, des coordinations établies.

Constance relative des caractères chez des collectivités d’individus aussi longtemps que le milieu ne change pas, voilà l’espèce pour Lamarck. Aujourd’hui, nous dirions que le milieu ne cessant de changer, toutes transmissions héréditaires impliquent des changements aussi bien d’individu à individu que d’espèce à espèce, et que ces changements, dont la loi souvent nous échappe, constituent les caractères de différenciation. La méprise de Cuvier, emprisonnant chaque espèce en des compartiments étanches, vient de ce qu’il s’attachait uniquement aux différences sans tenir aucun compte du formidable assemblage de conformités. Les unes, cependant, n’ont pas un moindre besoin d’explication que les autres. De la foule, l’erreur est excusable. D’un puissant esprit, ce n’est que le naturel tribut aux humaines faillibilités. Rappelez-vous Auguste Comte prétendant interdire, de son autorité personnelle, des recherches astrales jugées par lui inutilisables, dont quelques-unes ont déjà donné lieu à des découvertes du plus haut prix.

Quelles figures pouvaient faire les grandioses découvertes de Lamarck dans le tapage napoléonien [51] ? Le malheureux savant était né sous une mauvaise étoile, car bientôt l’éclatante renommée de Darwin, son continuateur (le moins bruyant des hommes), qui aurait dû ramener le nom du grand Français dans la pleine lumière, n’aboutit qu’a le faire oublier [52].

Si par l’éclat de sa théorie de la sélection naturelle dans la concurrence pour la vie, Darwin avait rejeté provisoirement dans l’ombre la doctrine lamarckienne des habitudes et des milieux, l’heure devait venir d’un retour d’équité [53]. L’influence des milieux, dont Lamarck a fourni tant d’exemples [54], ne pouvait manquer de retenir l’attention par l’arrêt ou le développement des organes selon l’activité fonctionnelle en effort d’adaptation. Arrêt de développement des dents chez la baleine, dont le fœtus a gardé des ébauches. Même cas du fourmilier, atrophie des yeux de la taupe, disparition des pattes de serpents, etc… Tout cela complété par la doctrine formelle de l’hérédité des caractères acquis dont les exemples abondent dans nos basses-cours, nos étables, nos écuries. Voyez quel merveilleux parti les éleveurs anglais en ont su tirer [55]. On sait qu’Herbert Spencer n’a pas hésité à suivre Lamarck dans sa vaste généralisation, et que Darwin lui-même (dernière édition de l’Origine des espèces) a reconnu, dans les effets héréditaires de l’usage [56] et du défaut d’usage, un puissant auxiliaire de la sélection.

D’ailleurs Lamarck lui-même en était venu d’abord à mettre le sceau à sa conception d’ensemble, par la reconnaissance du principe de la lutte pour la vie : « Par suite de l’extrême multiplication des petites espèces, et surtout des animaux les plus imparfaits, la multiplicité des individus pourrait nuire à la conservation des races, à celle des progrès acquis dans le perfectionnement de l’organisation, si la nature n’eût pris des précautions pour restreindre cette multiplication dans les limites qu’elle ne peut franchir » [57]. Les animaux se mangent les uns les autres, sauf les végétariens exposés à la dent des carnassiers, sans d’autre revanche que sur l’innocente’prairie.

Pour ce qui est de la descendance animale de l’homme, Darwin, qui ne fait qu’exceptionnellement allusion à Lamarck dans ses ouvrages, se trouve avoir reproduit et développé les observations fondamentales de son prédécesseur qui n’a pas craint de suivre les développements de sa pensée jusque dans les phénomènes de la formation du langage.

Toute puissance de vie, quelle qu’elle soit, n’est qu’un moment d’activité organique en évolution. C’est l’ancre de la chaîne des inférences lamarckiennes. Que des parties de coordination en soient plus ou moins heureusement reconnues, c’est ce qu’établira le contrôle des observations [58]. La nécessité de se nourrir pour vivre, de se conserver, de se développer selon ses organes, de se reproduire, de se préserver de la douleur et de rechercher le plaisir, du plus bas au plus haut de nos sensations, suscite le détail et l’ensemble de nos activités vivantes. Nous voyons successivement apparaître, puis évoluer la sensibilité avec ses réactions de sociabilité, de moralité, avec des pointes même d’une anticipation de développements ultérieurs. De ce déterminisme, le savant ne peut que prendre acte, pour de nouveaux linéaments d’une biologie comparée [59].

Sous ce titre : Voyage d’un naturaliste autour du monde, Darwin a publié les notes de sa croisière de cinq ans à bord du Beagle dans l’hémisphère austral. Il partit en 1831, à l’âge de vingt-deux ans, déjà muni d’un excellent bagage de sciences naturelles, mais sans aucune hâte de conclure avant d’avoir longuement observé. Sa publication est de 1848. La géologie, la flore, la faune, l’homme même, arrêtent son attention sans que rien décèle l’éclat des pensées en préparation. Si protestant qu’il se montre, la brutale mainmise du catholicisme sur les Indiens du Chili ne paraît pas l’avoir frappé. Une ou deux anecdotes, et c’est tout. L’histoire du Padre qui trouvait très louche que le roi d’Angleterre eût envoyé « un pauvre aventurier » dans les Andes pour y recueillir des mouches et des lézards. Sa critique ne va pas plus loin.

Ce n’est pas sans surprise qu’on rencontre ici le nom de Lamarck sous la plume du débutant. Aucune mention du savant français ne se trouve, en effet, ni dans l’Origine des espèces (sauf dans la dernière édition), ni dans la Descendance de l’homme, là où il s’imposait. En revanche, dès le début de son voyage, Darwin se plaît à mettre en cause Lamarck et ses théories, pour s’en moquer, à propos d’un petit rongeur vivant sous terre, comme la taupe, et dont les yeux paraissaient atrophiés. « Lamarck, écrit-il, eût été heureux de ce fait, s’il l’avait connu quand il discutait (avec plus de vérité que l’on n’en trouve ordinairement chez lui) la cécité graduellement acquise d’un rongeur vivant sous terre. » Ce qu’il y a de remarquable dans ce passage, c’est la curieuse rencontre d’une affirmation très nette de la doctrine de l’hérédité des caractères acquis, principe lamarckien par excellence, simplement impliqué par l’école darwinienne. Et ce n’est pas là une surprise du langage, car à propos de la familiarité des oiseaux des îles Galapagos, Darwin écrit formellement : «…Ces différents faits [60] nous permettent, je crois, de conclure… que les oiseaux n’acquièrent pas individuellement cet instinct (de sauvagerie) en peu de temps, même quand on les pourchasse beaucoup, mais que dans le cours des générations successives il devient héréditaire. » On ne peut pas parler plus clairement. Darwin avait sûrement le droit et le devoir de modifier ses interprétations. Mais pourquoi railler si durement Lamarck au moment même où il justifiait les opinions de son éminent prédécesseur.

Ici, le jeune naturaliste se heurte, comme il était inévitable, aux questions qui ne cesseront de le hanter plus tard. À propos du gros crabe qui martèle, brise et transperce la noix du cocotier, il entrevoit la doctrine de l’adaptation, mais sans s’y arrêter. De même pour un certain pétrel de la Terre de feu, plongeur et voilier tout à la fois, qui, en plein vol, se laisse tomber tout droit dans le flot, comme s’il venait de recevoir un coup mortel. « La forme du bec et des narines de cet oiseau, la longueur de son pied, la longueur même de son plumage, prouvent que c’est un pétrel. D’autre part, ses ailes courtes, sa puissance de vol si limitée, la forme de son corps et de sa queue, l’absence du pouce à son pied, son habitude de plonger, le choix de son habitation, le rapprochent singulièrement des pingouins. » Sur ce thème, plus tard, le futur transformiste pourra méditer. Déjà l’extrême état d’abjection où il voit les Fuégiens — au-dessous même des naturels de l’Australie — l’amène à se poser la question de l’homme originel, à propos duquel sa destinée était de faire, un jour, de si retentissantes publications.

En dehors du mérite des observations elles-mêmes, ces notes de croisière sont d’un vif intérêt en ce qu’elles nous montrent le point de départ du développement scientifique de l’homme qui devait, après Lamarck, attacher son nom à la conception la plus naturelle et la plus inattendue de la vie planétaire. N’est-il pas curieux de le voir préluder à ce redoutable labeur en se demandant gravement « dans quel dessein » telles ou telles espèces « ont été créées » ?

La méthode générale de Darwin est de limiter rigoureusement sa recherche aux strictes proportions du problème qu’il s’est posé. Non seulement il n’aura point de conclusion précipitée, mais il s’enfermera si bien dans l’étroit domaine d’une observation particulière que la généralisation prématurée lui serait ennemie. Extrême rigueur du devoir scientifique, bien plus que crainte de choquer l’ignorance, car dès que la conclusion s’impose, rien n’est capable de le faire reculer. Toutefois, pour assurer socialement sa position scientifique, dans la mesure du possible, comme avait fait Lamarck lui-même, Darwin prend soin de maintenir la doctrine d’un « Créateur », intangible, en soumettant à l’expérience tous les problèmes du monde « créé ». Cela fait, il procède, de toute sa rigueur, à la démonstration d’un schéma de vie terrestre, en complet désaccord avec celui de la Bible, systématiquement ignoré.

Entrée en matière sans aucun préambule. Toutes digressions écartées. L’origine des espèces, « mystère des mystères », avait dit Humboldt ! C’est là l’unique point auquel l’obstiné chercheur prétend s’attacher. D’autres envisageront le problème avec le cortège d’inférences de tout ordre qu’il peut comporter. Le bon naturaliste circonscrira le champ de ses observations, mais ne se laissera déloger d’aucune des positions conquises par son indomptable persévérance, dans l’immense labeur de la plus subtile ingéniosité.

Le point de départ de son observation est, comme on sait, la loi de Malthus constatant qu’il naît beaucoup plus d’individus qu’il n’en peut vivre, d’où la concurrence vitale pour la subsistance, la croissance, la multiplication. Le fait est d’expérience universelle. Les sujets les mieux pourvus, les mieux adaptés, évincent les autres : c’est la sélection naturelle, œuvre de fatalité. Parce que les organismes doués d’un potentiel supérieur transmettent plus d’énergies aux générations qui les suivent, la sélection naturelle s’imposera dans la durée. Y a-t-il transmission directe des caractères acquis ? Lamarck l’affirme hautement, et Darwin le reconnaît [61], mais pour traiter ce facteur par prétérition.

Il suffit de noter qu’il n’y aurait pas d’évolution, et par conséquent de transformisme darwinien, si les caractères constitutifs des derniers ancêtres ne s’étaient, un jour, trouvés héréditairement « acquis » dans les espèces nouvelles. Les croisements d’espèces — naturels ou choisis — dont nos fermes sont le théâtre, en disent assez long sur ce point.

Comme je ne puis fournir ici que des indications sommaires, je ne dois pas cacher que les constatations de haute valeur positives recueillies par Lamarck et Darwin, toutes suffisantes qu’elles sont pour fixer les grandes lignes d’une généralisation d’expérience, doivent, en revanche, s’ajuster, pour ultime vérification, aux observations scientifiques qui se feront jour ultérieurement. Infini le nouveau champ d’études qui s’offre à nos recoupements. Des premières généralisations positives au contrôle serré des incessantes manifestations d’expérience, la route, de continuelles surprises, est longue à parcourir. N’est-il pas admirable que l’audace humaine puisse aborder avec succès l’entreprise de se mesurer avec l’omnipotence des éléments ?

Sur les moyens, sur les effets de l’évolution, il y aura toujours a découvrir puisque nous ne réaliserons jamais l’achèvement de la connaissance. La, comme ailleurs, toutes découvertes nous amèneront à de perpétuels remaniements dans le détail et dans l’ensemble. La gloire de Lamarck et de Darwin n’en peut être affectée. Ils ont vu et dit, avant tous autres. C’est assez pour la grandeur d’une vie.

Dès les premières pages de son livre, Darwin s’installe au cœur du problème comme ferait le surveillant général de l’œuvre universelle de la vie, chargé de conduire toutes les activités organiques à travers toutes leurs phases d’évolutions coordonnées. C’est le pasteur Protée, Dieu des transformations, conduisant le troupeau symbolique de toutes les existences qu’il fait tour à tour apparaître à la lumière du ciel ou retourner aux abîmes de l’insondable Océan. Sous nos yeux surgit le problème des relations des sensibilités universelles en des tourmentes de figurations aussitôt disparues que décelées. Les spectacles de l’univers revêtiront ainsi un tout autre aspect qu’aux jours des incohérences primitives. Le rideau se lève pour l’entrée en scène d’une humanité consciente et des compositions d’efforts que lui impose l’inévitable destinée.

Nous alignons sans peine aujourd’hui les interprétations lamarckiennes, si rigoureusement coordonnées. Est-il besoin de dire qu’elles n’ont pas jailli, tout armées, d’un éclair de ce puissant génie. Il a commencé par croire, avec tout le monde savant, à la fixité des espèces. Je n’ai pas à montrer ici les complexités de l’immense labeur qui l’a conduit à ses grandes généralisations. Ce pourrait être l’effort d’un beau travail de psychologie, mais trop éloigné de mon sujet. Plus grandiose encore l’entreprise de montrer l’idée de positivité qui cherche obscurément sa voie, dans la solitude du laboratoire, aux prises avec l’ignorance de la foule [62] et le dédain affecté des académies qui ne craignent rien tant que de heurter « les opinions reçues ».

Le savant qui ne cherche que sa vérité d’expérience doit d’abord se faire a lui-même une intelligence particulièrement aiguë des problèmes, et si, par chance rare, son audace est couronnée de succès, s’il a pu se faire un génie de pénétration qui triomphe des obstacles accumulés, qu’est-ce donc qui l’attend ? Voyez Lamarck au tribunal de Napoléon, ou, ce qui est plus grave encore, au tribunal de Cuvier, au tribunal de Darwin lui-même. Et je ne dis rien de l’Église dont on a vu les jugements quand la science résiste au dogme. Les savants ne sont que des hommes. En quelques formes qu’elles se poursuivent, leurs discussions les plus âpres ne font que servir d’un même effort la grande cause commune d’une intelligence des choses, s’ils ont le courage de s’y tenir.

Les contradictions scientifiques n’étaient pas pour rebuter Lamarck. Il les recherchait, sachant bien qu’il pouvait lui arriver, comme à tous autres, d’errer, et ne demandant à la critique que d’être profitable. La justice lui vint d’abord de l’étranger [63], quand, après le coup d’éclat de Darwin, toute la jeunesse savante se trouva mise en demeure de discuter, de réviser, de reconstruire au besoin les principaux facteurs de l’évolution organique. Cantonné dans la concurrence vitale et la sélection naturelle dont il avait su tirer un si remarquable parti, Darwin a tenu un compte insuffisant des conditions fondamentales du phénomène évolutif. Il apportait une explication du « miracle », et comme l’explication était d’une nouveauté tapageuse, le modeste naturaliste d’antan, même au jugement des esprits généralisateurs, n’avait pas beau jeu. Avec Lamarck, cependant, il fallait compter. Le grand mort n’avait pas connu le triomphe, mais c’était lui qui avait engagé la bataille, et lui encore qui, par la fermeté de sa pénétration, l’avait vraiment gagnée. D’un merveilleux génie de patience obstinée, Darwin, d’autre part, avait livré tous les grands combats complémentaires pour la conquête suprême d’une intelligence de l’évolution universelle. Les deux hommes furent si grands que nous pouvons, sans aucun froissement, les réunir dans la même gratitude, dans la même admiration.

Les néo-lamarckiens, les néo-darwiniens, au nom des conceptions de leurs maîtres, peuvent continuer d’échanger des critiques superficielles ou profondes. Gardons-nous de nous en plaindre. La science ne peut qu’y gagner. Il faut dire, toutefois, que des disciples très distingués, mais n’ayant pas toujours l’illumination des maîtres, sont exposés à se perdre en des chemins si laborieux.

Pour ce qui est de la variation susceptible de produire la transformation proprement dite d’une espèce en une autre, de Vries a pu saisir le phénomène au passage, et Jacques Lœb n’hésite pas « à rapprocher cette découverte des expériences de Rutherford, de Soddy, de Ramsay sur la transformation des éléments chimiques… De Vries a découvert que si on cultive les graines d’une plante nommée œnothera lamarckiana, un petit nombre de ces graines produisent des espèces nouvelles « qui se distinguent de la plante mère par des caractères bien déterminés ». Le fait essentiel est que les graines de ces nouvelles espèces se reproduisent toujours, mais ne reproduisent pas nécessairement la forme primitive. Cette découverte a modifié la conception transformiste en montrant que « des formes nouvelles peuvent se produire brusquement — et non toujours par une série de variations insensibles, comme l’avaient admis Wallace et Darwin [64] ». C’est ce que de Vries a appelé « mutation brusque », Ainsi, un nouveau champ de discussion s’est profitablement offert, mais j’avoue qu’à mes yeux le temps ne fait rien à l’affaire puisqu’il n’est qu’un échelon de notre subjectivité. Il y a des mutations brusques, il y en a d’insensibles. Nous avons pu saisir la mutation : c’est le principal. En résumé, le transformisme ne peut être que l’effet des composantes de l’hérédité conservatrice, et de-l’activité élémentaire d’évolution.

On peut décrire la cellule comme on a décrit l’atome, car elle est quelque chose comme l’atome organique, auquel la membrane protoplasmique, le noyau, le protoplasma, surtout, font, par l’osmose, des conditions d’activité particulière dans une complexité où se réalise la vie de l’organe. J’ai pu noter rapidement les activités de l’atome. Je n’en saurais faire autant pour la cellule, le noyau ou le protoplasma qui m’entraîneraient trop loin. On en a étudié de très près la structure dans les éléments histologiques des tissus. Des théories fondées sur des observations, complétées d’hypothèses qui auront à fournir des vérifications.

Tout lecteur désireux de s’en faire une idée peut se reporter au solide ouvrage de M. Yves Delage sur l’Hérédité et les grands problèmes de la biologie générale. La physiologie, la chimie de l’organe cellulaire y sont méthodiquement passées en revue selon les travaux des savants les plus autorisés, dont l’écueil est trop souvent de se cantonner chacun dans sa théorie.

Assimilation et désassimilation constituent la nutrition de l’organe élémentaire. Les mouvements du protoplasma et du noyau constituent le travail de la cellule dont la reproduction par division est la fonction capitale, renfermant l’inconnu de l’hérédité. La génération aboutit toujours à une évolution cellulaire ; sous quelque, forme que ce soit. Scissiparité, bourgeonnement, sporulations, reproduction asexuelle ou sexuelle, parthénogénèse, posent, dans des termes différents, le problème de l’hérédité, qui n’est qu’une œuvre de continuité par les chemins de l’embryogénie, avec ou sans la particularité de la métamorphose — bien connue chez le papillon.

Pour les espèces, et, à plus forte raison, pour les genres, M. Delage s’en tient à la théorie de la descendance, impliquant le transformisme. Non qu’il la tienne pour « expérimentalement » démontrée, mais parce qu’en dehors d’elle, il n’y a plus que l’hypothèse de la génération spontanée. « Le problème de la descendance, écrit-il, ne porte pas sur son existence [65], mais sur la manière dont elle a pu s’effectuer. » Acceptons la question ainsi posée.

À l’origine des espèces, nous trouvons simultanément l’hérédité et la variation. Deux questions de M. Delage :

1° « comment et sous quelle forme sont contenus dans les produits sexuels les caractères si minutieux et si variés dont l’observation journalière nous montre la transmission ?

2° Si les caractères acquis sont transmissibles, comment les modifications produites dans le corps peuvent-elles se transmettre avec une précision si admirable, aux cellules germinales qui ne contiennent encore aucun des organes qui auront à les subir ? »

Je mentionne ces problèmes d’autant plus expressément que, sur ces points, nous en sommes aux hypothèses préliminaires. C’est ainsi que toute science a commencé. Il demeure que l’hérédité et la variation sont les fondements de la reproduction organique. Nous n’en resterons pas là.

J’ai dit la grande controverse sur l’hérédité des caractères acquis — fondement de la doctrine lamarckienne. Darwin, qui l’avait acceptée, l’a mise finalement à un rang secondaire, mais n’a pu s’en passer. On trouvera tous les éléments du débat dans le livre de M. Delage qui n’a pu nettement conclure, pour avoir tenté d’éliminer l’évolution qu’il ne peut accorder avec la fameuse théorie de l’emboîtement des germes, comme s’il ne suffisait pas d’une transmission de potentiel en des activités progressives.

Sans l’hérédité des caractères acquis, dont nous avons sous les yeux tant de si remarquables exemples, plantes, animaux, hommes en seraient demeurés au même point qu’originellement. S’il n’y avait qu’une transmission de caractères innés, d’où viendraient ces caractères, dont aucun élément n’aurait jamais été acquis ? Et comment cette fixité prétendue s’accorderait-elle avec les changements de tout ordre que nous avons sous les yeux ? Pour Le Dantec, toutes les transformations doivent s’accompagner d’une déperdition d’énergie, — la déperdition donnant à l’organe le sens de son évolution. Il ajoute : « Les deux phénomènes antagonistes assimilation et variation, hérédité et acquisition des caractères sont, l’un et l’autre, des phénomènes de résonnance. Dans le premier, c’est le protoplasma qui fait résonner ce milieu ; dans le second, c’est le milieu qui met le protoplasma à l’unisson. Mais, ce sont toujours des phénomènes d’imitation. »

C’est que hérédité et variabilité sont les deux pôles de l’activité évolutive, qui les oppose et les compose dans les développements de l’organisme. Le lamarckien voit la variation dans l’effet principal de l’habitude, c’est-à-dire des activités répétées. Le darwinien invoque la sélection naturelle. Darwin lui-même a fini par revenir à son point de départ en invoquant l’hérédité des caractères acquis, et le néo-lamarckien de nos jours ne conteste pas les effets secondaires de la sélection naturelle. « Si chaque progrès nouveau, remarque M. Delage, meurt avec celui qui l’a fait, rien ne peut se faire que par la sélection aveugle, et il faut prouver qu’elle est capable, à elle seule, de tout expliquer : l’adaptation, l’évolution, la régression. Il incombe aux néo-darwiniens de le faire, et cela n’est pas aisé. »

Laissons néo-lamarckiens et néo-darwiniens à leurs batailles, en prenant acte de ce fait que l’hérédité des caractères acquis s’impose à notre observation dans un nombre incalculable de cas, tandis qu’elle a pu paraître contestable en théorie à quelques-uns. Nous ne manquerons jamais de théories dans toutes les directions où nous aurons besoin d’en faire usage. Notre connaissance étant faite d’observations acquises aux dépens de méconnaissances ataviques, c’est-à-dire héréditaires, comment peut-on contester, puisque l’homme change, qu’il transmette ses conditions, ses caractères organiques, non tels qu’il les possède au jour de la reproduction, mais tels qu’en des temps divers, il les a successivement présentés jusqu’à la composition d’aujourd’hui. Quand je dis « l’homme », j’entends nécessairement toutes les complexités organiques du couple reproducteur. Puisque l’hérédité nous procure un prolongement de l’être variable, que serait cette transmission héréditaire qui ne pourrait transmettre que les caractères non acquis, et quelle explication, en ce cas, de nos développements d’humanité ? L’hérédité, sans doute, veut une incommensurable profusion de composantes. Encore faut-il, pour qu’il ait un développement ordonné d’activités reconnues, que ces activités s’enchaînent en quelque façon. Les déterminations qui font que tel caractère est acquis constituent le principe fondamental d’une coordination où l’on ne peut faire brèche sans rendre le Cosmos au néant. C’est ce lien infrangible qui serait rompu si l’hérédité n’était que d’une transmission fragmentaire d’où certains éléments, les plus caractéristiques du potentiel humain, se trouveraient exclus.

Je ne m’étendrai pas plus sur la variation que sur l’hérédité. je vois tout simplement dans leur rencontre la transposition organique des puissances d’agrégation et de désagrégation qui caractérisent le Cosmos, pour la conservation et la dissolution, sans cesse renaissantes, de toutes les complexités. J’en prends acte, comme de la gravitation à laquelle elles se rattachent nécessairement. Par la génération et par l’hérédité qu’elle entraîne, le complexe organique tend à se conserver, mais dans les conditions d’activité où la multiplicité et la diversité des composantes ne peuvent que s’ajuster en l’éternel mouvement élémentaire qui est la condition du Cosmos. L’hérédité et la variation sont lois fondamentales du monde au même titre. Seulement l’hérédité s’impose à notre expérience, tandis que la variation imperceptible tend à se dérober. Voilà pourquoi nous nous étonnons au rebours. Sur l’hérédité, les innombrables questions que je passe sous silence ramèneront toujours le lecteur à celles que je viens d’indiquer.

En somme, la variation est considérée par Delage comme « un phénomène universel s’étendant à tous les êtres et portant sur tous les caractères ». « C’est le grand mérite de Darwin, écrit-il, d’avoir senti et montré que la nature n’est pas figée, qu’elle est en mouvement de variation incessante [66]. Lamarck avait eu l’idée géniale que les espèces peuvent varier pour se transformer. Darwin a compris qu’elles varient sans cesse, même quand elles ne se transforment pas. »

Ainsi peut-on dire que d’hérédité et de variation tout individu se compose — l’activité biologique n’étant que de mutations continues plus ou moins durablement stabilisées. C’est que l’énergie cosmique s’efforce dans tous les sens. L’hérédité prolonge la durée des passages d’enchaînements que nous dénommons phénomènes ; et les variations, par d’autres coordinations, en abrègent le cours. Toutes les transformations devant s’accompagner d’une déperdition et d’une récupération d’énergie, Le Dantec, après avoir constaté que c’est la déperdition d’énergie qui donne à l’organe le sens de son évolution, propose d’admettre comme équivalents « le principe de la conservation de l’énergie et le principe de l’évolution. »

« Les espèces, nous dit M. Delage, ne peuvent provenir que de variations fixées. » Il est vrai. Mais nous ne saurions attacher à cette fixation un caractère d’achèvement qu’elle ne peut avoir. Le mot de fixation, dans le Cosmos tel que nous le comprenons aujourd’hui, ne peut exprimer que le passage plus ou moins prolongé d’un mouvement à un autre mouvement. Quand les complexités de mouvements qui ont produit l’espèce ont achevé cette formation, ce n’est pas M. Delage qui pourrait les considérer comme figées en vase clos. Elles ne s’épuiseront jamais. En d’autres formes, déterminées par les corrélations de leurs composantes, elles continueront d’exercer leurs activités qui ne pourront être que de variations nouvelles (lentes ou brusquées) par la succession des générateurs dont ]’effort ne sera jamais anéanti. C’est ce qu’a très bien vu M. Delage, avec qui je n’argumente qu’en vue d’éclaircir mes propres idées.

Ceci tient, non seulement pour les espèces mais encore pour tous nos classements de biologie, dont les prétendues permanences n’ont qu’un temps limité. Certains considèrent les variétés comme de petites espèces moins caractérisées que les grandes, mais non moins solidement « fixées ». Je serais plutôt disposé à envisager la question du point de vue contraire, en disant que les espèces qui paraissent les mieux fixées ne peuvent être conçues que comme des passages d’une plus longue durée.

Poussant le scrupule scientifique jusqu’aux dernières extrémités, M. Delage écrit :

« Si l’on reste sur le terrain exclusif des faits, on doit reconnaître que la formation des espèces les unes par les autres n’est pas démontrée. La théorie de la descendance s’appuie sur une induction absolument légitime, la seule raisonnable, la seule scientifique. Mais il n’y a rien dans les faits qui puissent forcer la conviction de ceux qui refusent toute autre preuve que celle de l’observation. »

je ne puis voir dans cette affirmation, d’un suprême effort de probité scientifique, que la constatation d’un état de connaissance humaine, d’ou, par la relativité de nos successifs moyens de connaissance, aucun moment de dubitation, aux portes de l’hypothèse, ne peut être exclu. Notre pensée est d’un enchaînement d’états de mentalité qui ne seront jamais achevés. Ce que nous entendons par le mot « fait », tenu pour objectif par excellence, n’est que la subjectivité d’une réaction d’humaine sensibilité aux passages des mouvements cosmiques dont la frappe nous est, pour un temps, demeurée. Mon premier mot, au début de cet ouvrage, a été pour en prendre acte. Alléguer qu’il n’y a rien dans les « faits », c’est-à-dire dans nos sensations des phénomènes, qui puisse forcer la conviction de ceux qui ne se soumettent qu’aux disciplines de l’interprétation des activités cosmiques, c’est s’en tenir, pour le charme de la théorie, à une gamme de sensations ordonnées. Si nous ne pouvions qu’aligner des « faits », nous ne serions, comme une table de Pythagore, qu’une machine à numération. Mais notre pensée se forme de classements de rapports, et l’on comprend fort bien que rapports et classements ne se présentent pas tous avec le même degré d’évidence. Si nous étions assez fous pour attendre ce plus que miracle, notre vie d’expectative se passerait au plus noir d’un bourbier d’inconnaissance. Sagement, nous nous contentons de noter des nuances de certitude, de l’hypothèse à l’expérience cruciale, sans nous croire obligés d’attendre, jusqu’à la fin des temps des vérifications qui pourront se présenter ou faire défaut selon les formes de notre évolution.

Comme le prisme frappé par le rayon solaire nous envoie le spectre des éléments de lumière, ainsi la formation de connaissance, sous les résistances du Cosmos aux pénétrations de l’entendement humain, se résout en un spectre d’assimilations élémentaires, diversement nuancées de l’hypothèse à la vérification dont la gamme fait notre arc-en-ciel du savoir. Au lieu de l’homme imaginé par M. Delage, qui ne s’arrêterait qu’à l’observation des faits, toute nue, sans tenir compte des enchaînements de phénomènes et de leurs interprétations, nous avons simplement devant nous (et c’est « un fait » aussi), ceux qui parlent avant d’avoir observé et ceux qui observent avant de dire. M. Delage a beau mettre son orgueil de savant à raffiner toutes objections contre lui-même, il n’en est pas moins assuré que l’hérédité et la variation sont des « faits » aussi solidement établis qu’il est possible, et que les alternances de leur interaction ne peuvent aboutir qu’à des rythmes de renouvellements dits transformations.

Aussi n’est-ce pas l’argument de M. Delage qui nous est opposé puisque sa conclusion est identique à la nôtre. C’est la légende biblique. Tenons-nous en donc, comme lui-même, à la théorie de la descendance, de Lamarck et de Darwin. Nous possédons les crânes de Néanderthal, de la Chapelle-aux-Saints, la calotte crânienne et le fémur pithécanthropiques de Java. Ce sont des « faits » apparemment, et des « faits » aussi, les crânes modernes avec lesquels nous pouvons les comparer. Nous n’avons pas vu la transformation (ou l’évolution) s’accomplir, mais nous avons repéré tant de successions de passages, dans tous les ordres des séries vivantes, que nous sommes tenus de les enchaîner. C’est ce qu’a fait Newton lui-même en observant le ciel, pour en venir à sa théorie de la gravitation.

Sur l’intervention du milieu et l’hérédité des caractères acquis, la discussion de longtemps ne sera pas close. Buffon s’y était arrêté en des formules significatives. Il a même clairement signalé la lutte pour l’existence. Lamarck, poussant droit devant lui, entreprenait de dresser l’arbre généalogique du règne animal et devait s’attacher nécessairement à toutes déterminations de caractères, comme à l’analyse des phénomènes par lesquels ils sont conditionnés. Le puissant généralisateur se donnera pour tâche de remonter le cours du phénomène biologique jusqu’à sa composition de phénomènes physico-chimiques. Dans le règne végétal et dans le domaine des protozoaires, Lamarck va s’appliquer à la faire apparaître. L’école moderne l’a d’autant plus résolument suivi dans cette voie que nos classifications de sciences demeurent soumises à l’épreuve des découvertes nouvelles. Au fond, nous ne pouvons qu’aboutir, en toutes parties du Cosmos, à l’éternel problème du substratum et de l’énergie. Le besoin, satisfait plus ou moins complètement, ne peut que céder la place à un autre, et la gymnastique inévitable des répétitions organiques constituera « l’habitude » reconnue par Lamarck pour facteur éminent de l’évolution.

Au début de la série organique nous n’avons pu originellement rencontrer que l’action réflexe directe de la plastide au contact du milieu. C’est le premier degré des réactions organiques nées de l’inconscience physico-chimique. On ne peut méconnaître l’aspect rigoureux de l’enchaînement. Par l’atrophie faute d’usage, on aboutit même, d’autre part, à la rentrée de l’organe dans le monde inorganique [67]. Épuisement ou développement de l’énergie, le cycle de l’évolution doit s’achever.

Quant à l’hérédité des caractères acquis, elle parut inévitablement à Lamarck si peu susceptible d’être contestée, qu’il se borna à en prendre acte comme d’un phénomène hors du débat. Il est certain que si le principe des transmissions héréditaires n’était pas admis, l’évolution serait un mot dépourvu de sens. Il nous faudrait retourner aux espèces séparées de Cuvier. Cruel dilemme quand nous avons tous les jours sous les yeux les témoignages accablants de toutes formes d’hérédités nécessairement acquises au cours du développement organique. Et pour ce qui est de distinguer entre les hérédités récemment acquises et les phénomènes de la primitivité, les néo-darwiniens qui s’engagent dans cette distinction ne l’ont pas encore justifiée.

L’homme serait encore à l’état « inorganique » si les ondes d’énergies cosmiques n’avaient, à tout instant, la puissance organique de dépasser les lignes des formations qui les ont engendrées. C’est le développement du Cosmos. Hors de quoi, nous devrions répudier, contre l’évidence, l’enchaînement des organismes révélés par les fossiles, et leurs filiations, pour revenir à la Genèse de Moïse qui se passe très bien de distinctions d’hérédités acquises ou immuablement transmises puisqu’elle consiste à ne pas tenir compte des « faits ».

De surabondants exemples de transmissions par hérédité des caractères acquis, on en trouvera partout. L’hérédité des habitudes éclate à tous les yeux dans toutes les formes des activités de la vie. D’autre part, les mesures de durées géologiques que nous possédons aujourd’hui nous permettent d’attribuer aux phénomènes du transformisme les temps qui leur sont indispensables, tandis que ceux qui veulent précipiter l’événement s’étonnent de ne le point rencontrer quand ils lui refusent la condition première de ses manifestations. N’est-il pas remarquable, pour ne citer qu’un cas, que chez les fourmis adonnées à la culture de champignonnières, la taille des individus ouvriers est beaucoup au-dessous de celle des individus combattants ? Résultat des activités habituelles, et hérédité des caractères acquis. C’est ainsi, par la consolidation des nouveaux besoins à satisfaire, que les anthropoïdes sont descendus des arbres pour arriver, avec une suffisante durée d’efforts, à l’œuvre décisive du redressement auquel les aptitudes mimétiques ont dû puissamment contribuer.

On devine quel labeur colossal ce peut être de reconnaître, par comparaisons de similitudes et de différences, les séries de classements pour une hiérarchie positive des caractères particuliers et généraux. Ce que Lamarck en retient surtout, c’est que « la conformation des individus, de leurs organes, et le développement de leurs facultés sont le résultat de leurs conditions d’existence. » « Les conditions favorables à l’évolution, confirme M. Edmond Perrier, sont les variations du climat, la température, l’action du milieu, de multiples causes locales, le mouvement, la variété des façons de vivre, de défendre son existence, de conserver sa vie, d’assurer la reproduction. Ces différents facteurs, développés par l’usage, les facultés de l’animal les diversifient en créant de nouvelles habitudes : si bien que peu à peu de nouvelles structures, de nouveaux organes apparaissent et sont conservés et transmis par l’hérédité. Certains organes, a l’usage desquels il est le plus souvent fait appel, se développent tandis que d’autres, laissés en repos, régressent peu à peu. »

Lamarck reconnaît, sans doute, que depuis deux ou trois mille ans, les organismes ne paraissent pas avoir changé, comme l’attestent les momies égyptiennes, mais qu’est cela en comparaison des données démesurées dont le Cosmos dispose, ainsi que l’atteste présentement le plus simple aspect de nos sédiments géologiques ?

Pour ce qui est de l’organisme mental, Lamarck en aborde les plus ardus problèmes avec non moins de résolution. « À la vérité, dit-il, nous observons une sorte de graduation dans l’intelligence des animaux, analogue à ce qui existe dans le progrès de leur organisation, et nous remarquons qu’ils ont des idées, de la mémoire, qu’ils pensent, choisissent, aiment, haïssent, qu’ils sont susceptibles de jalousie, et par différentes inflexions et par signes ils communiquent entre eux et se comprennent. » La « raison » lui paraît être la capitale différence de l’homme à la bête. Mais la « raison » n’étant qu’associations d’expérience plus ou moins heureusement ordonnées, conduit aussi bien aux méconnaissances qu’aux connaissances dont les animaux recueillent à la fois, pour cause d’insuffîsances, moins de profits et moins de déceptions.

je dois enfin signaler l’importante observation que, chez les hommes, « la puissance des habitudes est en raison inverse de l"emploi des organes de l’intellectualité ». « L’habitude » n’étant, en somme, qu’une coordination de réflexes, l’homme se confie nécessairement au réflexe, comme faisaient ses aïeux, aussi longtemps qu’il n’est pas en état de faire intervenir les associations d’images qui lui feront une individualité d’interprétations. J’ai fait voir que c’était le principal obstacle à l’évolution de la connaissance, aussi bien par la résistance organique elle-même que par l’intervention sociale d’intérêts dont la sphère d’influence se groupe fatalement autour de ce qui est.

Darwin n’a pas abordé le problème des origines élémentaires, — la lutte pour la vie et la sélection naturelle ne se manifestant d’évidence que dans la vie en pleine activité. Grâce aux grandes découvertes de Pasteur, l’étude de la fécondation et du développement des germes a permis de constituer une science de l’embryogénie où l’on a retrouvé chez les animaux supérieurs des filières de généalogie. je rappelle cette indication de Lamarck qui n’est pas négligeable mais laisse encore un vaste champ aux recherches des observateurs. « L’embryogénie qui reproduit successivement les caractères acquis dans l’ordre même où ils l’ont été, donne la place exacte de l’animal en ses séries [68] » qui ne cessent de déborder les uns sur les autres. Demandez à M. Edmond Perrier comment, chez certains vers, ancêtres des vertébrés, se sont constitués les éléments du cerveau. Et quand vous aurez suivi, dès son début, l’évolution de l’organe cérébral dans l’enchaînement de l’animalité, avec les développements de fonction qui en découlent, vous comprendrez en quel embarras se trouvent nos métaphysiciens pour insérer le demi-absolu appelé « âme », en quelque point de l’embryogénie.

En résumé, le génie de Lamarck ne fut pas inférieur a celui de Newton. Il est bon que ces deux grands noms demeurent rapprochés, car ils ont, chacun dans son domaine, magnifiquement ouvert les plus larges avenues de généralisations. Mais le nom de Darwin demeure inséparable de celui de Lamarck : Lamarck a vu et formulé. Darwin, ne généralisant que pas à pas, a réalisé en ce sens qu’il a dressé, par un incomparable ensemble de déterminations patiemment colligées, le somptueux édifice dont les grandes lignes avaient été tracées par son prédécesseur. Aucun effort de patiente ingéniosité ne lui a paru superflu dans un domaine de recherches indéfiniment agrandi, pour faire reconnaître, aux plus subtils détours du Cosmos infini, les liens les plus ténus de l’enchaînement des individuations. Il a fallu que le sentiment d’une œuvre incomparable se fît décisivement jour, pour que l’Angleterre, biblique, lui ait ouvert les portes de Westminster. Pour Lamarck, ses restes avaient été jetés à la fosse commune… Méditez.


III

L’ÉVOLUTION PSYCHIQUE


Psychologie, physiologie, biologie.


Par définition de biologie, l’évolution psychique ne doit et ne peut être qu’une manifestation de l’évolution organique. Il est vrai que cette vue ne saurait correspondre aux gauchissements d’une métaphysique ennemie de l’observation. Cependant, l’homme de la connaissance positive ne peut faire autrement que de se confiner dans les cadres de l’expérience vérifiée. L’évolution générale n’étant qu’une synthèse d’évolutions particulières, les développements de nos fonctions organiques, telles que nous les montrent tous chapitres de l’histoire animale, emporteront des classements dans l’intérieur desquels des séries d’enchaînements devront s’échelonner.

Au même titre et sur le même fond que toutes autres complexités d’organismes, l’évolution du système encéphalo-rachidien et des plexus nerveux préside donc inévitablement aux phases caractéristiques des évolutions mentales de l’animalité [69]. Antérieurement à l’apparition de la cellule nerveuse (neurone), avec ses appendices nécessaires à la constitution du complexe, nous ne trouvons originellement que simples réactions directes (réflexes) d’irritabilité, de sensibilité, en attendant que les activités complexes du phénomène manifestent le caractère d’un état dit de mentalité.

Ce n’est pas de ce point de vue que l’étude s’en est offerte d’abord. Artificiellement détaché de la synthèse organique sous les noms fallacieux d’existences métaphysiques (âme, esprit, instinct), le phénomène organique de la conscience, de la pensée [70], avec toutes ses correspondances d’émotivités, s’est vu conduire à l’impasse noire de l’incompréhensible entité. Aujourd’hui, l’évolution mentale éclate à tous les yeux. Mais qu’en faire, si elle est d’une entité intangible, sans détermination de rapports avec les coordinations organiques ? On n’osera pas dire que « l’âme » immuable évolue. Peut-on donc concevoir l’activité du transformisme retentissant sur « l’âme » sans qu’on ait pu constater, ou même imaginer, des déterminations de rapports ? Le contresens ne laisse pas d’autre ressource à la métaphysique que de traiter le problème par prétérition.

Les siècles nous ont transmis, et nous avons conservé, des classements d’activités, dites « psychologiques », d’où les rapports de l’organe avec la fonction sont systématiquement écartés. Les observations de la biologie n’en ont pas moins porté leurs fruits inévitables. L’histologie des centres nerveux — neurones sensitifs et neurones moteurs avec un initial débroussaillement des voies de communication — a permis d’établir les premiers fondements d’une psycho-physiologie d’observation. Je ne saurais m’arrêter ici aux mouvements, plus ou moins positivement reconnus, du monde neuronique et des réactions associées de sensibilité consciente et de motricité. Je me borne à prendre acte des premières pénétrations dans les rapports organiques des déterminations sensorielles et des effets de mentalité. Ce qu’on en peut dire aujourd’hui, c’est que l’étude des mêmes enchaînements fonctionnels dans les successions de la vie mentale, aux différents stages de l’animalité, atteste, jusqu’à l’homme inclus, l’identité de la phénoménologie.

Que deviennent, du coup, les fictions entitaires des métaphysiciens ? La psychologie comparée apparut quand s’étalèrent sur la table du laboratoire les pièces d’organismes soumises à des enregistrements d’expérience. Ce jour-là s’imposèrent les premières pénétrations d’une psychologie positive au travers des coordinations organiques dont elle est l’effet. Nécessité de rétablir l’homme pensant à sa place objective dans la série des êtres d’une conscience échelonnée selon les dispositions d’organismes communs progressivement développés. Dans ce domaine de déterminations suggestives, d’où l’effort séculaire des humains avait été d’exclure l’organisme de la pensée, rejetée dans le surnaturel, la loi de l’évolution ne se fit jour qu’au moment où la comparaison ne put être évitée, non plus seulement des pièces mortes de la paléontologie inductivement interprétées, mais des complexités d’organes en activités de coordinations.

Combien de fois, au cours de ces remarques, ai-je fait appel à l’institution expérimentale d’une psychologie comparée ! Ce n’est pas que les travaux de cet ordre aient été négligés. L’Allemagne, et l’Amérique surtout, possèdent à cet égard une abondante littérature où les problèmes de tout ordre ont été systématiquement abordés par des observateurs qui n’ont reculé ni devant les théories, ni devant des interprétations précipitées. Cette critique ne leur est point ennemie. On ne débroussaille point les inextricables fourrés de la jungle selon des alignements à la Lenôtre. Il faut bien que le jour vienne de l’observation positive des rapports — mais au prix de quelles difficultés !

Une évolution des réflexes de « sensibilités » révélées dans le règne végétal par la cellule, et même dès le règne minéral par la cristallisation, se manifeste d’abord aux enchaînements des premiers organes. Avant comme après l’apparition du neurone et du premier plasma de sensibilité plus ou moins consciente, l’évolution poursuit son cours, jusqu’aux plexus de l’organisme encéphalo-rachidien de l’homme pensant. Il se comprend sans peine que nous n’en soyons, depuis Lamarck, qu’aux premiers aperçus. Nous n’en admirerons pas moins l’effort prodigieux d’investigation géniale qui nous a déjà permis de jalonner la route ardue. Il nous faudra surtout démétaphysiquer notre psychologie classique trop souvent retenue dans les liens des abstractions réalisées, triomphant, comme j’ai déjà dit, par la vertu du moindre effort. Après combien de siècles des plus âpres labeurs, une science positive de l’évolution mentale pourra-t-elle enfin s’instituer ? Au même titre que toute autre construction d’expérience [71], la psychologie comparée aura son jour.

La psychologie ne peut être qu’une branche de la physiologie puisqu’elle se propose l’étude d’une fonction de sensibilité organique dont, en dépit des mots, on n’a jamais pu la séparer. La difficulté est, pour nos métaphysiciens, qu’ayant commis la faute intellectuelle de vouloir expliquer la vie par quelque chose au-dessus de la vie, ils sont obligés d’évoquer un ordre de phénomènes en dehors de la phénoménologie. Nous ne pouvons que les laisser dans l’embarras inextricable, pour nous tenir ferme, en quelque difficulté que ce puisse être, à l’enchaînement cosmique qui ne se laisse rompre en aucun point du mouvement universel. Car c’est bien là tout le nœud du problème. Les coordinations d’activités cosmiques dont la notion nous vient des réactions de notre sensibilité, se succèdent-elles incoerciblement les unes aux autres, ou bien, voyons-nous apparaître soudain une faille où quelque énergie extérieure au Cosmos se puisse insérer ? Beaucoup l’affirment avec véhémence, mais comme de cette énergie extérieure au monde, ils ne saisissent rien au delà d’un vocable de conjecture, ils n’arrivent qu’à réaliser des mots, ce dont ils triomphent avec bruit.

Cependant, nous classons modestement des phénomènes d’observation, et le jour vient où tous nos repères d’objectivités nous suggèrent des formes de généralisations que les recoupements de contrôle nous font admettre comme des approximations de vérités. Autant les entités métaphysiques n’ont abouti qu’à de stériles répétitions de formules creuses, sous le déguisement de verbes sans objectivité, autant la méthode expérimentale a élargi jusqu’au prodige le cercle de nos connaissances où vont se dissipant, de jour en jour, les brumes des méconnaissances ancestrales.

Lorsque nous arrivons, après tant de victoires de l’observation positive, à coordonner les organismes de la série vivante, est-ce à dire que nous allons abandonner, dans l’étude des organes de sensibilité, la méthode qui nous a donné de si grands succès ? Cela est purement impossible. Il n’est pas à nier que l’organisme cérébro-rachidien, accompagné de ses plexus, règle le fonctionnement de tous les autres. Et si nous considérons, en même temps, qu’il en dérive, et que cerveau, rachis, plexus ne vont point sans les jointures organiques qui assurent leurs liaisons, comment abandonner tout à coup la méthode expérimentale dans le cas d’un organe déterminé ? L’homme, l’homme tout entier, doit-il être rangé dans l’ordre des phénomènes de la vie organique, c’est-à-dire dans les développements de la biologie ? Ou bien faut-il créer a son intention un ordre de vie d’un caractère composite, — animal par les organes, suranimal par nous ne savons quoi — entreprise ou les plus belles intelligences se sont vainement épuisées.

Depuis des millénaires, la malfaisance de gens bien intentionnés s’y emploie, sans avoir jamais réussi qu’à dire sans vérifier. L’heure devait venir, et paraît venue, où, après avoir constaté toutes similitudes organiques dans tous les échelons de la série vivante, d’intrépides observateurs vont s’attacher aux liens irréductibles de toutes les fonctions biologiques, pour tenter de remonter plus haut dans les voies de l’évolution. Ne voyons-nous pas ces phénomènes, dits d’ordre psychique, plonger, par leurs racines, jusque dans les profondeurs de notre sensibilité, et se trouver communs à des séries d’existences vivantes qui nous sont organiquement apparentées ? Quoi de plus naturel que de nous décider enfin a l’étude organique de l’homme intégral ? C’est de ce besoin incoercible que sont issues les premières investigations d’une psychologie comparée dont les premières conquêtes déjà commencent de s’imposer.

La psychologie comparée a contre elle le plus résistant des préjugés ataviques, fortifié par des mots intangibles : « instinct, intelligence, esprit, âme,  » etc., qui refusent autoritairement la liaison avec les phénomènes de la vie dans tous les organismes susceptibles d’offrir des réactions de sensibilité. L’imagination elle-même a trop longtemps reculé devant la conception qui paraissait appeler un effort au-dessus d’un Copernic, d’un Galilée, d’un Newton. Et pourtant, là même où l’imagination recule, le besoin de savoir peut encore risquer ses chances d’observation. Combien d’observateurs obscurs ont silencieusement porté l’ingratitude de leurs tâches personnelles pour fournir des contributions préliminaires au triomphe final des grandes renommées ! Courage, donc, bon pionnier qui ne connaîtras que les souffrances de l’effort. Ta plus haute récompense sera d’avoir peiné.

À l’heure où j’écris, nous n’en sommes qu’aux débuts. Mais ces débuts sont d’une importance décisive parce qu’ils nous font pénétrer jusqu’aux mouvements élémentaires dont les coordinations ont produit ces activités de psychisme qui nous ont si longtemps déconcertés.

Commencer l’étude du psychisme par l’analyse de l’abstraction intelligence en soi, dans les cadres de nos méconnaissances, ne peut pas donner plus de résultats que si nous abordions toute fonction organique en soi, avant de remonter aux premières activités physico-chimiques du phénomène. Admirons combien notre étude s’en trouve facilitée par la gradation infinie du simple au composé dans toutes les branches des activités de la biologie. Quand nous avons pu pénétrer jusqu’aux explosions élémentaires de l’atome, pourrions-nous donc nous écrier aux « tropismes », manifestations des rythmes de l’énergie universelle décelée par les mouvements de la gravitation ? Comment de ces tropismes pourront naître des réactions de sensibilité différentielle dont les conjugaisons retentiront en des organes plus ou moins différenciés, c’est ce que j’essayerai d’indiquer d’après les travaux à ce jour.

Ce qu’il faut, dès à présent, considérer comme acquis, c’est que nos classifications (nécessairement subjectives) des phénomènes biologiques, n’étant comme tous autres que catégories de notre activité cérébrale, ne peuvent tenir contre l’universelle cohérence du Cosmos qui ne se laisse rompre en aucun point. La psychologie de l’organisme est une des manifestations de sa physiologie, incluse elle-même dans l’ensemble de sa biologie selon le déterminisme de l’universelle cosmologie. Et quand l’observation fait tomber une à une les cloisons subjectives qui paraissent encore séparer le monde minéral du monde organique, les révolutions de l’atome et les révolutions astrales se découvrent soumises aux mêmes lois. Psychologie comparée, physiologie comparée, biologie comparée, conçues comme anneaux d’enchaînements cosmiques, ne peuvent marquer dans la relativité de notre connaissance, que des degrés d’assimilation.


Enchaînements cosmiques.


Les premières inférences d’une vague psychologie comparée se sont depuis longtemps offertes à notre observation. Mais en dépit des efforts de Locke, de Condillac, de Taine, de Ribot, notre psychologie classique s’embroussaille encore d’un verbalisme de métaphysique au point que c’est grande peine de repérer, de lier des clairières d’objectivité. Autant de différenciations d’organismes, autant de « facultés » particulières pour l’analyse desquelles on ne nous offre guère que des matériaux de verbalisme. C’est par ce procédé que nous fûmes dotés d’une « faculté d’intuition » (c’est-à-dire d’un moyen de connaître hors du contact du monde extérieur) en vue d’expliquer l’inexplicable de nos explications, au lieu de suivre un à un les échelons de la vie animale pour en dégager des liaisons de traits communs. Et puisque la psychologie positive d’un organisme doué de sensibilité ne peut être qu’un chapitre de sa physiologie, déterminée par son anatomie, l’entreprise paraît d’une telle envergure qu’on peut se demander s’il n’est pas trop présomptueux de la tenter.

Il s’agit, en effet, de descendre jusqu’aux fondements des activités organiques et inorganiques des organes différenciés. Or, nous n’en sommes, à ce jour, qu’aux abords du sujet. Nous avons, cependant, des éléments de connaissance objective — physiologie, physico-chimie — nous autorisant à fixer, d’une série à l’autre, des points de relation [72]. C’est à quoi le commun des hommes a tant de peine à se résoudre, par la difficulté, purement atavique, de passer du monde minéral, réputé inerte [73], au monde vivant, comme si nous n’étions pas en présence d’une activité universelle dont tous les mouvements se tiennent invinciblement. Prenons acte, une fois de plus, de ce que nos classifications sont de subjectivité pure. Reculer devant les apparences, c’est simplement s’effarer à l’obstacle que nous avons imaginé.

Il est impossible d’interpréter droitement un seul des phénomènes de l’univers, si on ne l’aborde pas dans le sens de son évolution. Aux temps où le mouvement évolutif n’était pas reconnu, on nous demandait de considérer le phénomène en soi, c’est-à-dire comme une existence isolée, hors de toute détermination de rapports. Le verbe suffisait ainsi à la fictive réalisation d’une entité métaphysique par la vertu de laquelle toutes activités cosmiques se trouvaient mises en mouvement. Quand il fut acquis que l’observation positive ne nous révélait dans le monde que des coordinations de rapports, l’entité n’avait plus que faire dans un univers tout en cycles d’évolutions sans fin. Voyez plutôt ce qu’on nous raconte des rapports de l’âme et du cerveau. C’est M. de Bonald qui définit l’homme une intelligence servie [74] par des organes. Quel sens cela peut-il avoir, si l’intelligence, préexistant aux organes, est conçue en dehors des phénomènes, — d’où il résulterait qu’on ne peut rien saisir de ses rapports avec la phénoménologie des organes à servir ? Comment expliquer que la superposition de l’âme à l’organisme, chez l’enfant, ne soit à aucun moment marquée par aucun phénomène d’observation, tandis que nous avons sous les yeux, depuis l’heure de la naissance jusqu’à l’état d’homme fait, le cours des évolutions successives qui, de l’état purement animal, conduit le nouveau-né aux premières manifestations de la pensée ?

Aussi longtemps qu’on abordait le phénomène psychique comme un absolu, pour en faire le point de départ d’une investigation d’imaginative, en vue de pénétrer des rapports de mouvements élementaires, on ne pouvait rencontrer que jeux de verbalisme où l’entité « âme » s’insérait au petit bonheur. On sait ce qu’en a fait Platon, repris et parachevé par l’école d’Alexandrie. On n’en a pu tirer que des formules pour des exercices d’Académie. Comment en pourrait-il être autrement puisque ce que nous appelons l’intelligence n’est qu’un moment d’evolution organique né des réactions successives de sensibilité selon des compositions de forces à déterminer.

Si nous considérons l’intelligence humaine d’hier ou d’aujourd’hui, et que nous essayions de la rapporter au monde avant d’avoir déterminé les mouvements élémentaires de ce monde lui-même, quel autre résultat d’une si vaine recherche qu’une totale confusion de mots et d’idées ? Que si, acceptant enfin de considérer le monde solaire (inorganique et organique) dans son ensemble, de la nébuleuse au soleil, puis du soleil à la planète incendiée et plus tard refroidie, nous cherchons à remonter patiemment le cours des évolutions successives dont tant de preuves positives demeurent sous nos yeux, alors pourrons-nous voir jaillir, au cours des développements cosmiques, une lumière d’expérience vérifiée.

Il faut bien que le monde organique soit incoerciblement enchaîné à l’inorganique, puisque nous voyons notre terre passer, avec le refroidissement, de l’état universellement minéral à des états passagers d’organisation précisant des réactions d’irritabilité, de sensibilité. Si les formes de cette sensibilité vont se déterminant l’une l’autre, nous n’en pouvons exprimer de surprise, puisque c’est la loi de l’évolution qui s’accomplit. Atomes en état de radioactivité et cinétique des éléments nous font apparaître des aspects de l’activité universelle où physique et chimie distinguent chaleur, électricité, magnétisme, lumière, etc., résumés peut-être en des phénomènes dits d’attraction [75], selon les rythmes de l’univers. En ces formes diverses, l’énergie cosmique se révèle à nos surfaces de sensibilité qui ne sont elles-mêmes qu’un cas de la sensibilité universelle.

La simple réaction électrique du fer au contact de la main, paraît bien nous révéler une sensibilité minérale. De même les réactions incessantes de la sensibilité de l’atome, de ses électrons, de ses ions, etc., se montrent tout justement identiques à celle des astres en révolutions. Ici s’est rencontré le lien des activités élémentaires aux activités sidérales, subitement révélé à ceux qui ne le cherchaient pas. Constaté d’expérience, l’enchaînement cosmique, même au delà des limites que nos instruments peuvent atteindre, se trouve mis au-dessus du débat. Il ne s’agirait plus que de déterminer les cycles en lesquels se résolvent des successions rythmiques de mouvements évolutifs sans commencement ni fin.

Dans l’ordre minéral, faussement dit « inorganique », les successions des complexes moléculaires d’organismes vont s’enchaînant selon la loi commune des individuations, jusqu’à des formes d’activités conjuguées. Le cristal est une de ces manifestations trop apparentes pour échapper à nos interprétations. Il marque nécessairement l’un des innombrables stages des innombrables évolutions qui conduisent, par des transitions incessantes de l’état dit minéral à l’état dit organique. Lorsque nous rencontrons le cristal, nous ne faisons que prendre acte, comme d’un point de repère, d’un moment d’évolution précédé d’un nombre indéfini d’autres moments qui nous ont échappé jusqu’ici.

La cristallisation est par excellence une manifestation des phénomènes élémentaires d’individuation, qui se résout, comme tous les autres, par des processus d’attractions différenciées. Le cristal solide, comme le cristal liquide, rappelant le plasma organique, est d’un préliminaire d’individuation. Il a un Moi distinct de ses congénères. Sa caractéristique est que, blessé, il se répare selon les lignes déterminantes de son être, ainsi que fait l’organisme « vivant ». C’est là, par excellence, le phénomène constitutif de l’individualité, puisque les lois qui lui ont donné un état élémentaire tendent à l’y maintenir, au lieu de l’immobiliser dans une profusion d’exemplaires juxtaposés. Nous saisissons là dans le monde minéral, la première caractéristique du monde « vivant », qui atteste l’effort pour le maintien de l’organisme constitué.

Maintenant, il s’agit de passer de l’individuation cristal à l’individuation cellule — demeurant entendu qu’il y a, de l’un à l’autre, des séries d’étapes, convergentes ou divergentes, qui se dérobent à notre observation. C’est que notre intelligence, capable de saisir seulement des mouvements de rapports, procède par bonds de phénomène en phénomène, impliquant des corrélations de mouvements dont elle reçoit la sensation en des successions de chocs fugitifs dont elle infère l’enchaînement. Y a-t-il d’autres individuations « minérales » que le cristal ? La formation du « cristal liquide » est une suffisante réponse. Nous ne pouvons ni mesurer ni dénombrer les métamorphoses de l’univers. Du cristal à la cellule on peut admettre, par les activités des colloïdes, combien d’autres processus d’individuation [76].

Le cristal est un bloc qui paraît immuable à l’œil de l’ignorance, mais ne s’en trouve pas moins un bloc de cinétisme organisé. De ses activités intérieures, tout ce que nous pouvons présentement dire, c’est qu’elles tendent a s’individualiser d’une façon durable, puisque, dans le cas d’une blessure, d’une brèche dans la construction générale, elles refont l’unité morphologique selon des directions maintenues. Il y a ici la réaction visible d’une sensibilité individuelle dont la manifestation ne peut être méconnue. Il y en a, sans doute, bien d’autres. Au moins, saisissons-nous celle-ci.

Le fait nouveau de la cellule est que la solidification physico-chimique, au lieu de se faire dans la masse, se réalise en une surface d’incurvation membraneuse qui permettra, par les pénétrations de l’osmose, tous les échanges d’assimilation ou de désassimilation entre l’individu et le milieu.

Selon les développements de l’individuation du minéral à la cellule, la sensibilité élémentaire sera nécessairement accrue, comme en témoignent les réactions passant de l’ordre dit physico-chimique à l’ordre dit organique. Nous les voyons à leur début dans l’amibe mono-cellulaire, petite vessie flottante qui se déforme au voisinage d’une proie pour reprendre son aspect primitif après l’avoir assimilée. Nos savants, aujourd’hui, verront la l’effet d’un tropisme, ou, si vous aimez mieux, d’un réflexe automatique.

À un certain degré l’amibe réalise un choix, c’est-à-dire un acte identique à celui que nous désignons chez nous-mêmes sous le nom de conscience, d’intelligence, de volonté. Mais cet acte, d’origine physico-chimique, est au seuil du monde organique élémentairement caractérisé [77]. Beaucoup, cependant, parleront encore de l’apparition première d’un instinct, ou même d’une volonté. Il faudrait d’abord s’entendre sur la signification des mots. Ce qui ne se peut contester, c’est que la sensibilité primitive s’achève remarquablement d’une réaction de motricité. Je ne puis voir là qu’une question de degrés.

Si nous passons des phénomènes de la sensibilité minérale à ceux de la sensibilité végétative et animale, comment déterminer à quel moment une somme de conscience peut s’y manifester ? Tous les phénomènes cosmiques sont de transitions infinies. Celui que nous dénommons sommairement conscience ou psychisme nous apparaît comme le développement d’une individuation de sensibilités. À quel moment la somme de réaction sensible peut-elle atteindre, dans la série biologique, une tension suffisante pour justifier le nom de conscience avec ses réactions de volonté ? C’est déjà beaucoup que la question soit posée.

Conduits à répartir entre les séries animales l’intelligence et la volonté, nous avons prétendu les diluer jusqu’aux derniers minima de réactions sensibles sous le nom d’instinct, dont le principal avantage est d’échapper aux déterminations. De cette position de repli, la métaphysique même est en voie d’être délogée. Nous ne trouvons, en effet, dans le monde organique, qu’une chaîne infinie de réactions sensibles, depuis le réflexe d’une sensibilité qui ne laisse pas de trace dans la mémoire des organes, jusqu’aux complexes d’activités sensorielles déterminant des individuations de rapports que nous classons sous le nom de conscience, d’intelligence, de volonté. Enchaînement dont rien ne se peut déprendre, sinon par l’artifice d’un mot sans représentation de réalité..

J’ai dit comment l’embarras nous venait de la nécessité où se trouvèrent nos ancêtres de désigner par un vocable un ensemble de phénomènes qu’ils étaient incapables d’analyser. Mis en

présence d’un mot, à quoi le rapporter sinon à une activité, à une existence, à une entité, aussitôt dite que réalisée ? Et quand arrive l’épreuve de l’observation contrôlée, comment ne pas préférer, du premier bond, l’interprétation entitaire aux dédales des évolutions organiques quand l’accord de la foule est si facile à faire sur une présomptueuse dénomination de néant. Le mot, ici, fait l’office de l’X dans une équation d’algèbre, avec cette différence capitale que l’X représente ouvertement un point d’interrogation, tandis que les mots vie, intelligence, pensée, n’ont que l’apparence d’une solution — ce qui suffit pour la commune acceptation.

Cependant, l’effort de connaître ne nous laissera point de relâche. Il est trop simple de préjuger le phénomène psychique, dont le dogmatisme prend la charge à son compte, en vue de faire accepter, bouche bée, des solutions fabriquées à l’usage de ceux pour qui parler c’est penser. Je n’ignore pas que nous avons pris soin de réserver les mots de sensibilité, de conscience, de pensée, pour désigner les manifestations supérieures d’un psychisme dont Descartes nous réservait l’exclusivité, comme si nos classements de verbalisme pouvaient rien changer de l’ordre naturel des choses, qui ne connaît point de compartimentation. Mais, après l’effondrement du machinisme cartésien, que reste-t-il de cette inexcusable aberration ? Ne voyons-nous pas, dans la série animale, le psychisme caractérisé se manifester avant même l’apparition de l’organe où se concentrera le potentiel du phénomène. C’est ce qu’a nettement reconnu Lamarck en termes exprès : « Si les formes les plus élevées du psychisme exigent la présence du système nerveux et de l’association de cellules nerveuses, il ne s’ensuit pas que ses formes les plus basses ne puissent se développer là où il n’y a ni association de cellules nerveuses, ni même de système nerveux. »

Et Betcherew :

« Les organismes les plus simples manifestent un choix indépendant de leurs mouvements. Ce choix indépendant prend sa source dans l’élaboration interne des excitations externes : force est donc d’admettre que, malgré l’absence du système nerveux, ces organismes possèdent tout de même une activité psychique, fût-elle la plus élémentaire. L’absence chez eux de système nerveux n’a pas, à nos yeux, de valeur essentielle dans la question qui nous occupe. Est-ce que l’absence du système musculaire chez les infusoires ne pourrait servir de prétexte à nier leurs facultés motrices ? L’absence d’estomac chez eux ne plaiderait-elle pas en faveur de l’absence de digestion ? Et cependant des observations authentiques disent absolument le contraire. Les fonctions psychiques sont aussi inséparables du plasma que n’importe quelle autre fonction biologique… Il n’y a aucune raison de croire que, dans la série animale, les manifestations de l’énergie doivent absolument être liées au système nerveux… qui ne fait que constituer un milieu spécialement approprié à la manifestation de l’énergie » [78]

En d’autres termes, l’évolution mentale, aboutissant à notre psychisme actuel, manifeste des évolutions d’activités qui, avant de se préciser progressivement dans des organes différenciés, impliquent l’énergie originelle (d’où vient précisément l’organe) diffusée et développée dans la masse, comme toute forme d’énergie cosmique, jusqu’aux déclenchements de l’individuation. Il suffit, pour s’en convaincre, d’observer l’évolution quotidienne du nouveau-né, depuis l’automatisme des premières réactions organiques jusqu’à des caractérisations de conscience progressivement déterminées.

La méconnaissance, dont les effets ont été si funestes pour le développement de notre mentalité, consiste à vouloir inférer le Cosmos infini du point de vue des subjectivités humaines, qui ne sont qu’un moment d’individuation. Les barricades d’abstractions réalisées nous arrêtent au passage pour nous rendre incompréhensibles des activités sans limites et sans arrêt, que l’inconvénient des mots, nécessaires à notre assimilation des rapports, est de paraître fixer. Cherchant quelque chose qui réalise nos abstractions, nous en sommes réduits à fabriquer des entités hors des phénomènes où nous ne saurions réussir à les intégrer. En procédant des premières manifestations de sensibilité dans l’ordre minéral, organiquement développées dans l’ordre végétal et dans l’ordre animal, pour arriver aux sensations associées ou dissociées par le langage, nous pourrons exprimer des moments de rapports, tandis que « l’âme immortelle »,autrement ambitieuse, nous promet fastueusement une assimilation d’absolu.

Nous avons décrété un « règne » minéral, végétal, animal, humain même, en des cadres de subjectivité. Plus tard, par les acquisitions croissantes de la connaissance, il a bien fallu (en dépit de « l’âme immortelle » ) ramener l’ordre humain à l’ordre animal, et, bientôt même, les rapprochements avec l’ordre végétal se sont imposés par les similitudes d’organismes élémentaires. Enfin, l’ordre minéral, qui avait tenu bon jusqu’ici dans son isolement, laisse voir désormais des activités physico-chimiques à l’état d’inéluctables préliminaires de la formation dite « organique ». Lorsque notre attention se fixe sur la corrélation de ces phénomènes, la nature même des choses veut que l’embarras principal soit de trouver le point où modifier les dénominations. Au vrai, un tel point n’existe nulle part. C’est un besoin de notre organisme mental qui le détermine passagèrement par un acte de verbalisme nécessaire aux articulations du langage pour les associations d’images constitutives de la pensée.

J’ai déjà pris l’exemple de la pomme de terre en cave dont le rejeton va chercher la lumière du soupirail et la trouve aussi sûrement que « ferait une intelligence », selon l’expression de Claude Bernard. Que rencontrons-nous là ? Un phénomène de vie végétative que nous expliquons par l’action de la lumière, dans une direction nécessairement suivie par la prolifération élémentaire. Ainsi fait la cymballaria linaria dont la tige se replie, une fois la graine mûre, pour aller insérer sa semence aux interstices des murailles. Un « tropisme », comme nous verrons tout à l’heure. Un « géotropisme » succédant à un « héliotropisme », tous deux nettement caractérisés. Et qu’y a-t-il à la source du « tropisme » lui-même, sinon des réactions physico-chimiques de l’énergie universelle, en des formes dites lumière, chaleur, électricité, magnétisme, etc.

Voici donc, de l’aveu d’un savant qui ne fait point profession de philosophie, un ensemble de phénomènes physico-chimiques engendrant des résultats identiques à ceux qui sont le produit de « l’intelligence » et de la « volonté ». Cela ne donnera-t-il donc pas à réfléchir ? Qu’avant de connaître physique ni chimie, avant de pouvoir rien comprendre des manifestations de l’énergie cosmique, nous ayons rassemblé nos sensations dans des mots dont l’éminente valeur était précisément d’inconnu, cela s’explique trop bien. Toutefois, dès que des parties de cet inconnu sont entrées dans le domaine du connu par l’effort de notre observation positive, ne sommes-nous pas contraints de procéder du connu à l’inconnu, au lieu de débuter par la soi-disant « connaissance » de l’inconnu ? Dès qu’il est constaté que l’effet de ce que nous appelons « l’intelligence » s’obtient d’organismes où nous ne l’invoquons pas, ne convient-il pas de renverser notre mode d’enquête en partant du simple pour arriver au composé ? Ainsi seulement pourrons-nous saisir l’enchaînement des phénomènes, et fixer une somme de « connaissance » incomplète sans doute, puisqu’il s’agit de confronter le Cosmos infini avec nos relativités, mais suffisante pour nous faire cheminer autrement qu’au rebours des procédures qui rendent l’univers accessible à nos moyens d’assimilation ?

C’est ce dont la science moderne s’est enfin avisée. Jacques Loeb, de son laboratoire de Californie ; M. Bouvier, par son ouvrage sur la Vie psychique des insectes ; M. Georges Bohn, par sa Naissance de l’intelligence et sa Nouvelle psychologie animale, sont entrés hardiment dans cette voie. Ils ont réussi à fixer des alignements de phénoménologie qui nous permettent de suivre l’évolution du psychisme depuis les premières activités des organismes inférieurs. C’est le début d’une psychologie comparée, chapitre de la physiologie, de la biologie comparée, puisque nous ne pouvons avoir accès aux réactions organiques de sensibilité en dehors des conditions de structure générale qui caractérisent l’organisme animé. C’est la révélation du problème dans ses premières complexités.

Nos séculaires dénominations de phénoménologie psychique ont toujours tendu à élever l’homme au-dessus de la série vivante comme l’autocrate d’un peuple d’animations discoordonnées. On a commencé par créer, sous le nom d’ « instinct », une sous-intelligence, à laquelle se trouvait dévolu l’office de régler les réactions premières de la sensibilité animale. Toujours même méthode : un mot pour isoler d"abord le phénomène, distrait de ses enchaînements. À mesure que des parties de coordination sont apparues, les champions de l’instinct ont tenu d’autant plus ferme que le mot leur fournissait une manière trop commode de tout expliquer. Il résistera longtemps encore. Un sectionnement de plus dans l’insécable objectivité des choses. Les réactions de l’infusoire, tout proches de celles de la cellule végétale, attestent des états de sensibilité si voisins que l’observation tendrait plutôt à les confondre — sur quoi nous avons dépensé le plus vif de notre imagination pour les séparer.


Préliminaires d’une psychologie comparée.


Ce n’est pas que depuis longtemps on ne nous ait prodigué toutes variations sur le thème de l’Intelligence des animaux [79], sans essai d’explication, et sans autre résultat que de choquer profondément notre théorie de l’âme humaine, supposée seule capable de servir de véhicule à la pensée. Pour la conservation de la vie par l’alimentation, pour la satisfaction de tous les besoins qui s’ensuivent. [80], pour la recherche du plaisir et l’éloignement de la douleur, pour la reproduction avec toutes les dispositions de défense familiale qui en sont la conséquence, l’animal dispose de précieuses ressources, manifestées par des enchaînements de sensations produisant des résultats « d’intelligence », refoulées jusqu’au machinisme par Descartes, exaltées par l’observation jusqu’au psychisme le plus caractérisé.

On s’est longuement étendu sur les manifestations de l’intelligence animale [81] et Darwin a peut-être quelquefois dépassé la mesure sans avoir épuisé la matière. Quelle surprise de fragmentaires complexités mentales d’autant plus merveilleuses qu’elles sont en contradiction formelle avec ce qu’on nous enseigne des privilèges cogitatifs de l’ « âme humaine », et manifestent des liens dogmatiquement niés.

Il serait superflu de s’attarder aux témoignages trop clairs de l’intelligence chez les animaux. Chacun peut apporter à ce thème d’inépuisables développements, sans se hasarder d’ordinaire à de rigoureuses conclusions. Ce qui fait qu’on ne tire rien de nos exclamations sur l’intelligence des bêtes, c’est qu’on rapporte nos manifestations intellectuelles à celles de l’animal au lieu de rapporter les manifestations psychiques de l’animal à celles de l’homme dans les séries de l’évolution. La procédure s’explique trop aisément. Mais, s’il y a de l’homme dans la bête, c’est que la bête a préalablement mis dans l’homme tout ce qu’elle pouvait d’elle-même.

L’éléphant a une si haute réputation d’intelligence que j’avais fondé de grands espoirs sur sa fréquentation [82]. Le musée de Colombo m’avait montré d’abord un cerveau disproportionnément petit. La pénétrante vrille jaune d’un œil minuscule m’avait paru d’obscures oscillations. Mais Hathi et son Mahout ont une renommée si bien établie que j’étais résolu à tout admirer d’eux. Quand je vis le piège grossier des entourages de piquets où la monstrueuse bête se laisse stupidement amener par un camarade asservi, je lui refusai le plus commun jugement — surtout lorsqu’il se laisse attacher la jambe pour un supplice final dont il aurait raison du moindre geste de défense. Quand on me dit, à Ceylan, qu’un éléphant domestiqué, envoyé pour conduire la troupe sauvage au piège, avait pris le parti de rester dans la jungle, je lui rendis mon estime, et je l’aimai même pour avoir repris ses fers à l’appel de la chanson familière que, du haut d’un arbre, lui lançait son ami Mahout. À Lahore, je le détestai quand il me fit prendre sottement la tête parmi les fils de fer électriques. Dans la jungle de Mysore je l’admirai éperdument, à la chasse au bison, le voyant écarter de droite et de gauche et casser même au-dessus de ma tête toutes les branches qui pouvaient me heurter. Après quoi il ne me resta plus que la ressource de le prendre en pitié, lorsque j’appris que toutes ces attentions étaient simplement l’effet des pieds du Mahout talonnant sa bête sous les oreilles pour obtenir mécaniquement, par la voie des réflexes, les faveurs que j’avais cru devoir à l’amitié. À quelques jours de là, pêchant dans la Caravani, belle rivière tourmentée de la jungle de Mysore, nous vîmes arriver sur nous une trentaine d’éléphants sauvages qui, à moins de cent mètres, vinrent s’étaler sur une plage de sable pour se baigner, jouer avec les petits, se faire toutes agaceries et s’arroser d’eau copieusement. Sur un signal insaisissable le départ se fit d’ensemble. Puis la voix du chef retentit, et la troupe de se retourner à ses fourrés sans nous avoir fait l’honneur d’une prise de contact que nous nous abstînmes prudemment de rechercher [83]. Des créatures d’activités nettement déterminées se seraient mises en fuite ou nous auraient réduits en poudre, d’un premier mouvement. L’éléphant n’est, en somme, qu’une survivance attardée de l’âge des monstres où la domination du muscle et de son levier réglait tous les comptes de la vie en attendant le jour lointain où l’intelligence, aberrante ou redressée, devait opposer directement l’homme au Cosmos.

Tout homme qui vit dans la familiarité d’un chien ou d’un chat rejoint si naturellement de ses propres associations de sensibilité celles de son compagnon, qu’ils se pénètrent et se comprennent de part et d’autre à la moindre indication. Identité de procédures, degrés différents d’évolutions. Mon chien s’est fait à mes habitudes et les siennes me sont connues. Elles se conjuguent mutuellement, sauf les à-coups d’autorité qui peuvent m’être imputables plutôt qu’à lui.

Quand les malles sont mises en mouvement, mon petit Écossais s’attriste, ne sachant pas s’il sera du voyage, puis il se met en quête de signes d’où des prévisions pourraient être inférées. Il se fait tout proche de moi, provoquant des manifestations d’amitié d’où il pourra conclure qu’il ne sera pas abandonné. J’ai souvent remarqué qu’il ne se trompait pas à mes réponses. Repoussé, il sait ce que cela veut dire, et revient, tête basse, à sa première mélancolie. Agréé, encouragé du geste ou de la voix, il tient sa fortune heureuse, s’empresse parmi les bagages et manifeste sa joie, quand nous quittons Paris. L’idée de rentrer lui est si déplaisante qu’il faut le mettre en voiture. Aussi bien que chez nous-mêmes, intelligence et émotivités fortement associées. Un jour, ma chienne pointer, arrivée du matin à Paris, se trouva perdue boulevard Haussmann. Je demeurais rue Montaigne. J’eus l’idée de rentrer en suivant les trottoirs où j’avais passé. À la caserne de Penthièvre, je retrouvai ma bête qui rentrait en flairant les murs, à pas comptés. Mon chien bull-terrier montait souvent en fiacre avec moi. Un jour, perdu aux Champs-Élysées, il sauta dans un fiacre qui me le ramena sur l’indication du collier. Mon père m’a parlé d’une chienne qui connaissait le vendredi, jour du marché voisin de notre village, et qui allait relancer la cuisinière quand celle-ci se trouvait en retard. Mon Aberdeen, qui suit attentivement ma leçon de gymnastique chaque matin, ne se dérange pas le dimanche, sachant que le professeur ne doit pas venir. Il faut avouer, pourtant, que le jour férié le trahit [84]. Je n’en finirais pas.

L’enchaînement des émotivités détermine, par d’étroites liaisons, les mouvements du connaître. Les états de mentalité, tout au long de la série animale, s’échelonnent selon leur degré, mais partout et toujours en d’identiques processus. Et vraiment c’est le contraire qui serait pour nous étonner. Sur ce thème d’observation, rejoint par celui des réactions de la sensibilité végétale, Darwin nous fournit, d’expérience, des récits d’aventures de sensibilité animale non moins merveilleux que les plus poétiques légendes. Que n’en aurait-on pas dit sans leur grave défaut d’être réalités ?

Les manifestations de sensibilité avec tous leurs cortèges de réactions, s’étendent, à des degrés divers, tout au long de la série vivante, au même titre et dans les mêmes conditions que toutes manifestations organiques. L’impossible, vraiment, serait qu’elles ne fussent pas coordonnées. Et le prodige des prodiges est que nous soyons tenus de faire la démonstration positive de l’enchaînement universel sous les anathèmes des pontifes de l’hallucination. Il arrive, d’ailleurs, que les spectacles de la bête soient évocateurs d’humanité jusqu’au plus profond du phénomène. Mon bull-terrier, ayant étranglé son camarade qui lui disputait un os, le criminel, bien que non attendu de la Cour d’assises, demeura trois jours, tête basse, dans un coin, avec les signes manifestes du regret, peut-être du remords. D’organes similaires que peut-on attendre sauf des similitudes de réactions ?

À voir les jeux des bébés chiens sous le regard amusé de la mère, comment l’idée ne viendrait-elle pas d’une comparaison inévitable ? Le jeu est d’un exercice gymnastique, producteur, par les « habitudes lamarckiennes », d’une poussée d’évolution. Tous les jeunes s’y emploient, y trouvant un apprentissage anticipé de la vie. Mais le jeu a des règles, des données d’intelligence et de sentiment hors de la convention desquelles il ne serait que sursauts d’épilepsie. Ces conventions, personne ne les a enseignées aux jeunes animaux, qui s’abandonnent simplement aux détentes des coordinations de leurs organes. Mais parce que ces organes sont de même nature et de mêmes coordinations que les nôtres, les activités déclenchées arrivent fatalement à l’identité des effets.

En dehors du roman de la poupée, il n’y a vraiment qu’un seul jeu : la bataille en des formes variées, où les violences, mesurées par des atténuations d’adresse, se donnent simultanément carrière, en attendant le jour où rien ne sera plus ménagé, dans la grande lutte de tous pour la place de chacun au soleil. Voyez de quel cœur, sans trace d’apprentissage, les jeunes animaux (homme inclus) se jettent aux simulations du combat. Les petites griffes, les petites canines ont bien soin de ne pas appuyer trop vivement, mais elles appuient tout de même et la mimique du coup de patte et du coup de dent y est souverainement installée. On se bouscule, on se roule, on crie avec des apparences de fureur, et la maman même y fait quelquefois sa partie. Quel autre spectacle de nos enfants, sinon que ceux-ci auraient peut-être plus tôt fait de dépasser la mesure. « Jeux de mains, jeux de vilains ». Les singes de Mathura qui jouent agilement, sur les marches du fleuve ; avec les lourdes tortues attirées par la poignée de riz du voyageur, ne peuvent faire ni recevoir de mal, d’où peut-être une commune amitié. Comment ne pas reconnaître que ce concert d’activités spontanément coordonnées chez l’homme et chez les animaux veut d’identiques correspondances d’émotivités, de mentalités, où se dévoile la naturelle communauté des organes et des fonctions ?

La petite fille fera vivre sa poupée, comme le petit garçon son cheval, dans l’apprentissage d’une activité pressentie. Le jeune chat, d’ambitions moins compréhensives, n ? aura besoin que d’une pelote de laine pour figurer la souris ; Voyez ses attitudes : l’embuscade, le saut sur l’ennemi, le coup de patte qui le met en fuite, et le bond qui le fait prisonnier. Adulte, les capture d’une souris vivante va l’amener à reprendre le jeu, en passant d’une convention imaginaire aux joies cruelles de la réalité sauvage.

À notre exemple, le félin n’est pas toujours idéaliste dans ses rapports avec le faible. Sous notre main puissante, nous le verrons de douceur, tout de puérile aménité. Vienne la tentation d’abuser de sa force, la cruauté du félin se retrouve ; comme de l’humain inventant le jeu de la chasse, pour une récréation dont les tortures de la victime font tous les frais. Inadapté aux complications de notre cynégétique, le chat passe soudainement des caresses humaines aux voluptés barbares des supplices physiques et moraux ingénument combinés pour porter à l’extrême la douleur déchirante qui les achèvera. En ses chambres de tortures, où la charité du verbe chrétien alternait avec les fers du bourreau, l’Inquisition, dans l’intérêt de leur salut, faisait passer ses pénitents par toute la gamme des convulsions de souffrances, aggravées de l’éternité des supplices infernaux.

Par grâce singulière, le chat, simple carnassier, ne va pas si loin. Il tient une petite souris vivante, dont le cœur bat bien fort, tandis que l’éclat noir de deux petits yeux ronds disent l’anxiété d’une effroyable attente. En ses griffes acérées, le tourmenteur tient la faible vie palpitante et prend bien garde, pour, l’amusement qui va suivre, de faire sentir la pointe sans trop vivement l’enfoncer. C’est une joie maîtresse d’infliger la douleur et de la ménager. Tremblante la bestiole se tient coite, et le chat, très grave, les yeux ailleurs, semble méditer. La victime peut croire qu’elle est oubliée. Qu’elle essaye un bond de salut, et la patte sanglante l’enverra rouler ventre en l’air. Blessée, elle hasarde un mouvement, et, surprise que le chat soit sans riposte, la voilà rêvant d’une chance de salut. Tout doucement, elle s’oriente vers quelque trou prochain. Le chat la laisse faire, car c’est le fin du jeu, et, d’un air ennuyé, promène à l’horizon un regard indifférent. Que la suppliciée s’y laisse prendre à nouveau, et elle est perdue, car la réaction de la griffe sera mesurée à l’écart d’une fuite manquée. Lutte des ruses du tortionnaire et du patient. Si la souris paraît renoncer à la fuite, le chat ne s’amuse plus, et l’invite, d’une légère patte de velours, à s’ébrouer. Pour l’encouragement, il ira jusqu’à prodiguer ailleurs des marques d’intérêt, esquissera même un mouvement de côté. Si bien que je vis, un jour, la souris s’échapper pour aller, trop heureuse, mourir en paix de ses blessures.

Tels sont les jeux de la nature. Les griffes de l’un ne sont pas moins acérées que les dents de l’autre. Le roman du jeu n’intervient là que pour l’apprentissage de la vie. Parades d’apparences, férocités de fond. En un seul point, la Providence est méconnue, c’est lorsqu’elle donne mission à la mort de corriger tant de maux par l’oubli [85].

La nécessité de sérier les phénomènes particuliers et généraux de la biologie n’a pu qu’éclairer les processus de l’évolution mentale dans les développements organiques de l’animalité. Aussitôt que des enchaînements fonctionnels ont été reconnus dans les séries vivantes, nos moyens d’investigations positives s’en sont trouvés merveilleusement accrus.

Mais où se prendre, et comment se reconnaître dans les taillis obscurs où se dérobent les passages de l’inorganique à l’organique, entrevus plutôt que caractérisés ? C’est une œuvre plus ardue. Toujours le fameux saut dans le monde nouveau de la vie où nos nomenclatures de phénoménologie contribuent, pour une si grande part, à nous dérouter. Partout de redoutables douanes aux barrières « infranchissables » qui séparent la physique, la chimie de la biologie. J’entends bien que ces classements nous sont indispensables puisque tout notre effort de connaissance est de classer des mouvements de rapports. Mais ces sériations elles-mêmes dépendent manifestement de l’état de nos connaissances, qui, s’accroissant chaque jour, font éclater les vieux cadres de subjectivité pour des constructions nouvelles de plus en plus proches de l’objectivité.

Le passage de l’inorganique à l’organique serait-il donc coupé par une barrière infranchissable dont le métaphysicien demeure la première victime, avant de nous en effarer. Où trouver les lignes de séparation, quand nous les voyons fuir devant nous au fur et à mesure des progrès de la connaissance ? Quelle partie des mouvements cosmiques se peut distraire, isoler des autres sans une incohérence destructive de notre univers, à l’heure précisément où toutes les activités du monde paraissent s’identifier, comme c’est le cas aujourd’hui reconnu de la lumière et de l’électricité.

Et, cependant, que de passages non décelés dans les plus rigoureuses déterminations de ce que nous dénommons phénomènes ! L’unité de l’énergie universelle paraît de plus en plus fortement s’imposer — synthétisée en un phénomène total que nous fragmentons par notre analyse en vue d’en assimiler ce que permettent nos facultés. Tout phénomène, au sens où nous l’entendons, est un complexe d’autres phénomènes en correspondances de formations. Si nous pouvions objectiver tous les rapports des choses, notre subjectivité n’aurait plus d’éléments où se prendre. Connaissant et vivant tout, notre indistincte personnalité, sans contours, se trouverait fondue dans un abîme de néant.

Notre fortune est très différente. N’étant qu’une partie de l’infini — un moment d’individuation en opposition avec d’autres, — nous pouvons enregistrer des passages, au prix d’efforts contradictoires qui ne stabilisent trop souvent notre connaissance qu’après des stages de méprises. N’en sommes-nous pas encore à ne pouvoir prendre notre parti des inévitables mésinterprétations où nous ont engagés nos premières formations de langage ? Cependant, la loi de notre évolution ne nous permet pas de nous enliser plus longtemps dans la gangue des incompréhensions primitives. Et puisque l’aberration capitale qui conditionna le secours mental de notre verbalisme fut et demeure encore de prendre les mots pour des choses, demandons-nous, avant de nous laisser déconcerter par le mot vie, quel peut être l’ordre¤ des évolutions organiques à rassembler sous le chef d’une biologie comparée.

Les animaux n’étant qu’évolution, comme nous-mêmes, il faut que leur état mental évolue au même titre et dans les mêmes conditions que le nôtre, sinon du même pas. L’infériorité du champ de sensations ouvrées, entraînant de moindres activités d’intelligence, veut une puissance d’évolution diminuée. Le dynamisme évolutif n’en subsiste pas moins. Nous ne pouvons que rarement comparer des échantillons de squelettes d’une même espèce animale différenciée selon les successions des temps. Toutefois, quand le poisson ganoïde nous donne le poisson à écailles, nous sommes assurés qu’il s’est produit dans l’ensemble de l’organisme une décisive transformation dont l’appareil sensoriel, aux portes de la cérébration, a pris une part qui ne se peut négliger. Nécessairement en doit-il être de même à tous les échelons de la vie animale.

Si nous avions pu colliger des points de repère dans l’évolution mentale de l’animalité, comme nous avons commencé de faire pour l’homme, nous serions en mesure de fixer d’intéressantes indications. Si le renard ou le loup apprennent tous les jours à mieux conduire leur poursuite de la proie, celle-ci, d’autre part, s’instruit à son tour (par l’ « habitude » lamarckienne) dans les procédures de feintes qui lui permettent quelquefois d’échapper. En des mesures diverses, les progressions pourront varier suivant les aptitudes de races ou d’individus. Variables encore au suprême degré, dans la race ou dans l’individu, les possibilités de fixations héréditaires. Que l’évolution du poursuivant ou du poursuivi donne à l’un des deux un trop grand avantage, l’un des deux devra disparaître, remplacé par des existences mieux douées pour l’attaque ou pour la défense. Les spectacles généraux du monde n’en seront pas sensiblement changés.

Sous ce titre : la Naissance de l’intelligence, M. Georges Bohn a publié un volume où se résume une consciencieuse exposition des premières vues, à ce jour, d’une psychologie comparée.

Les remarquables recherches de Réaumur sur la vie des abeilles avaient annoncé l’ouverture de la laborieuse tranchée. Georges Leroy, bientôt, s’y engagea résolument par ses Lettres philosophiques sur l’intelligence et la perfectibilité des animaux. Frédéric Cuvier lui-même allait le suivre en accordant, de confiance, à l’orang-outang « la faculté de généraliser ». Il ne s’agissait pas encore d’observations, ou même d’hypothèses, liées dans la ligne ascendante des formations animales jusqu’aux évolutions d’humanité.

Ici s’affirme encore hautement la maîtrise de Lamarck, à qui M. Georges Bohn rend hautement l’hommage qui lui est dû. Sur les évolutions du système nerveux dans la série animale, Lamarck, d’une main sûre, avait dès l’abord tracé les lignes de repère. De déterminer avec quelque précision où commencent l’intelligence et la volonté, je n’en fais point mon affaire, car je crains fort que ce soit surtout une question de mots. Si l’amibe se déforme pour atteindre sa proie, par un acte de choix caractérisé, je ne crois pas du tout que la science commande de lui refuser la « volonté ». Si je ne me sers pas de ce mot pour caractériser les mouvements de la plante, c’est qu’il n’est pas admis par un commun usage qui s’attache moins aux similitudes qu’aux différences toujours frappantes.

La réaction sensible, d’origine physico-chimique, se fait en motricité aussi bien dans l’atome que dans les astres sensibles à l’interaction de toutes masses sidérales, comment qu’elles soient distribuées : voilà le point. capital dans notre interprétation positive des phénomènes de la vie. Nos classements de verbalisme peuvent être simultanément producteurs de connaissances et de méconnaissances, comme on l’a pu voir. « Chez certains animaux inférieurs les causes excitatrices du mouvement proviennent uniquement de l’extérieur » [86], c’est-à-dire du milieu ? En pouvait-il donc être d’autre sorte lorsque l’organe et le milieu sont partout en état d’interdépendance, par l’échange incessant des activités de l’ambiance et de l’individu ? Chez l’homme il n’en est pas différemment, malgré l’intervention du consensus organique qui conditionne le phénomène dit de « volonté ».

Quand l’animal unicellulaire dénonce par son déplacement l’action de la lumière ou de la masse planétaire en mouvement (phototropisme ou géotropisme), c’est toujours l’activité du milieu qui sollicite la réaction de l’organe et l’obtient. Consacrer le phénomène sous le nom de « tropisme » me paraît être une juste amorce d’interprétation pour désigner les attractions des êtres vivants par les énergies du dehors, car nous en arrivons là, semble-t-il, aux origines de la sensibilité, c’est-à-dire aux rythmes de rencontre des processus de toutes activités.

Peut-être est-ce subtilité grande d’affirmer que « les végétaux, les polypes ne voient point, quoiqu’ils se dirigent vers le côté d’où vient la lumière », ou encore qu’ils ne sont point doués d’une « conscience ». Puisqu’ils réagissent aux chocs extérieurs, il faut bien qu’il y ait des points de jonction entre les développements de sensibilité dans la série organique et les réactions physico-chimiques qui leur ont donné naissance. J. Loeb observe justement que « la biologie scientifique a commencé avec la recherche entreprise par Lavoisier et Laplace (1780) pour voir si la quantité de chaleur développée dans le corps d’un animal à sang chaud est la même que celle qui se produit avec une bougie, lorsque la quantité de gaz formée est la même dans les deux cas » [87].

La panspermie d’Arrhénius, supposant que de très petits germes peuvent être projetés dans l’espace par la pression de radiation jusqu’à la rencontre de conditions favorables à leur développement, est une hypothèse à ne pas écarter, bien qu’elle ne suffise pas à expliquer l’apparition, ou même simplement la propagation de la vie. On connaît les admirables travaux de J. Loeb et de son école sur la fécondation de l’œuf, sur la germination. La vie est une oxydation. L’accélération ou la disparition des oxydations sont les deux piles du pont de la vie à la mort, de la mort à la vie.

Tous phénomènes se rejoignent : c’est le point le plus ferme de notre connaissance. Si la relativité de nos moyens nous arrête nécessairement quelque part dans la pénétration de certains rapports de l’univers infini, nos inductions d’expérience nous permettent cependant d’entrevoir quelquefois au delà de l’horizon par des lueurs d’hypothèses, comme il est arrivé pour l’atome et comme il arrivera probablement pour l’éther. Quand Lamarck écrivait que le système nerveux est une sorte d’accumulateur des énergies du milieu, transformées, il ne faisait que caractériser l’évidence du phénomène où convergent toutes les activités de l’homme en action de sensibilité.

Rien ne montre mieux à quel point le monde extérieur du milieu et le monde intérieur de l’organe se rejoignent, que les décisives expériences sur la parthénogenèse artificielle qui nous font voir, avec Jacques Loeb et Delage, l’excitation chimique, et même physique, de l’ovule, aboutissant au phénomène physiologique de la reproduction.

En posant le problème de la reproduction sous des formes diverses, la parthénogenèse expérimentale aboutit à faire, dans les phénomènes biologiques, la part de plus en plus grande aux éléments physico-chimiques. De là le grand retentissement des travaux de Loeb et de Delage, car c’est nécessairement à l’origine que la question se présente de l’entité entrant en scène ou des évolutions de minéralogie qui vont nous conduire, de transformisme en transformisme, à des formations d’existences nouvelles engendrées de « l’inorganisme » à « l’organisme ». Décisives à cet égard furent les premières activités physico-chimiques de la cellule et du plasma inaugurant la vie embryonnaire, surtout quand l’évolution de l’œuf étant troublée par l’intervention d’agents physico-chimiques, il fut démontré que l’être nouveau peut arriver à la naissance sans fécondation.

Ainsi la vie organique va continuer la vie physico-chimique dans l’ordre de la nature sans les virevoltes de métaphysique qui nous sont communément proposées. Du moment où la fécondation chimique, ou même physique, suffit pour produire l’être vivant, la question de la reproduction, aussi bien que de la production de l’être selon les voies de la commune énergie, se trouve résolue. Quel besoin du surnaturel quand on a saisi la nature sur le vif ? Le lecteur pourra se référer à l’ouvrage compact, mais constamment fidèle à la science d’observation, où M. Georges Bohn a pris la peine de colliger les principales recherches sur les premiers processus de la sensibilité et de ses conjugaisons mentales. Je ne saurais ici que m’en tenir aux plus notables acquisitions d’expérience avec leurs légitimes interprétations.

C’est à ce titre que j’ai dû mentionner les tropismes où je ne puis voir qu’une des formes de l’attraction universelle. Géotropisme (attraction des racines vers la terre), phototropisme, chimiotropisme, etc. Cet ordre de phénomènes appellera longtemps encore tous contrôles d’expérimentation. À les bien considérer, sensibilités et réactions motrices aboutissent à des phénomènes de déplacement mécanique que nous caractérisons, faute de mieux, par les mots d’attraction ou de répulsion [88] dont nous ne pouvons rien dire, comme le constatait Newton lui-même, sauf que les choses se passent comme si de telles puissances étaient en jeu.

Qu’il s’y insère des réactions de sensibilité diversement caractérisées dans le monde organique, c’est à quoi nous prépare l’image de la plaque photographique chimiquement sensibilisée. Nos savants discuteront sur la question de savoir où commence le sensibiltié appuyée, dite conscience dans la série animale. Là, comme ailleurs, il faut bien que tous les phénomènes Se rejoignent. Le passage de l’apparente « insensibilité » aux manifestations de sensibilités reconnues, se fait, comme tous autres, par des transitions évolutives dont certaines phases commencent d’être accessibles à nos moyens d’investigation.

Du tropisme originel, qui déclenche les premières réactions de l’organisme le plus simple, en réponse aux mouvements du milieu cosmique, nous arrivons, par des évolutions de sensibilités, aux associations de sensations qui sont la trame de la vie pensante. Nous sommes là au cœur des activités fondamentales de l’organisme mental élémentaire dont l’évolution fera l’entendement humain. Le chapitre le plus suggestif de M. Georges Bohn est celui qu’il intitule : De la finalité en psychologie animale. Il s’agit moins ici de construire une doctrine de la pensée animale, que de la montrer expérimentalement aux prises avec les fins de l’alimentation, de la reproduction, de la recherche du mieux-être, qui s’imposent à l’accomplissement de ses fonctions.

L’acte de rechercher la nourriture ne distingue pas l’animal de la plante aussi nettement qu’on l’a cru. Comme les plantes dans notre atmosphère, les animaux marins, micro-organismes unicellulaires, ou même organismes d’un ordre plus élevé, trouvent en abondance du carbone autour d’eux et peuvent s’en alimenter sans rechercher des proies vivantes. « Volontaires » ou non, les mouvements fonctionnels aboutissent aux renouvellements de l’organisme par l’alimentation [89]. Quelles réactions de sensibilité, depuis le simple réflexe, aboutiront aux déterminations organiques dites de volonté ? Où se rencontre la limite des préméditations concevables et des tropismes automatiques qui les ont engendrées ? Tropismes et sensibilités différentielles, c’est l’explication qu’on nous donne des activités organiques unicellulaires dans une goutte d’eau. Beaucoup n’y veulent voir que des manifestations physico-chimiques de la matière vivante. Je me permets de penser que ces explications sont tout près de se confondre. Les tropismes, ou attractions organiques élémentaires, avec leurs correspondances de réactions, ne peuvent pas ne pas dépendre des conditions physico-chimiques de l’organisme intéressé. Nous sommes là, manifestement, au point vif où se rejoignent « l’inorganique » et « l’organique » en leurs activités d’enchaînements. L’ingéniosité des expérimentateurs s’est donné carrière pour résoudre le plus possible des complexités de phénomènes. Que sert de discuter sur le point précis où les réactions motrices de sensibilité pourront s’inscrire dans l’enchaînement général de l’organisme humain sous le nom de volonté ? Je n’y puis voir que des divergences de mots, propres à défigurer le caractère de phénomènes qu’ils n’expriment qu’à la condition de les transposer.

Aussi, me garderai-je bien d’entrer dans la distinction classique de « l’instinct » et de « l’intelligence ». Où commence, où finit le mouvement « automatique », dont l’évolution développera les manifestations jusqu’aux complexités du phénomène mental, tel que l’homme nous le présente aujourd’hui ? C’est beaucoup que le débat soit ouvert. Il n’est pas près d’être épuisé.

L’évolution mentale, de l’amibe aux vertébrés supérieurs, nous offre un champ de recherches où la succession des formations de pensées se pourra progressivement analyser. C’est l’évolution mentale de l’humanité elle-même qui entre en jeu, depuis l’homme de la Chapelle-aux-Saints ou de Néanderthal jusqu’au savant des temps modernes, à travers des accumulations de connaissances lentement coordonnées. Une carrière sans limites ouverte à notre impérieux besoin de connaître toujours et toujours au delà de connaissances provisoirement stabilisées.

Je me suis simplement proposé de faire entrevoir comment les éternels enchaînements de l’univers, fragmentairement reconnus dans les successions de phénomènes, nous permettent (nous commandent, devrais-je dire) de remonter, pour une étude positive, aux plus lointaines origines de notre phénoménologie. J’ai pris garde de me tenir à distance des conclusions précipitées. Je souhaiterais que la prudence de mes affirmations pût rassurer les esprits qui s’alarment à l’idée de franchir les barricades de méconnaissances à l’abri desquelles ils se sont archaïquement installés.


Tropismes, rythmes.


La matière de la psychologie comparée se trouvant toute neuve, de savants auteurs se sont donné la tâche d’ordonner les nombreux travaux institués en France et à l’étranger pour remonter, sous les auspices de Lamarck, jusqu’aux premières manifestations de la sensibilité organique d’où procèdent des phénomènes que nous caractérisons par les termes d'intelligence, d’émotivité, de volonté. En déterminer l’enchaînement par des généralisations de nos présentes données mentales serait une entreprise condamnée d’avance, si nous nous obstinions à vouloir procéder de notre actuelle phénoménologie cérébrale aux activités originelles de sensibilité dont elle est issue. Il s’agit, au contraire, de remonter des premières réactions automatiques de sensibilité élémentaire (réflexes) aux phénomènes psychiques par elles successivement déterminés. Au lieu de chercher dans l’intelligence animale comme une échelle de réduction de l’intelligence humaine, il s’agit d’y relever les premières constructions d’un psychisme dont les successifs développements ont fait l’état actuel de notre présente mentalité. Suivre le cours des choses au lieu de le remonter.

Combien accrue la difficulté de la tâche lorsque nous sommes contraints de recourir aux anciens vocables pour exprimer des conceptions nouvelles. Le langage ne peut évoluer qu’à la suite de l’organisme mental qui, l’ayant déterminé, ne saurait donner d’abord ses présentes formules qu’à travers des formules déjà surannées. À quoi bon, par exemple, discuter la question de savoir si nous fixerons le point de départ de « l’intelligence et de la volonté », à l’apparition d’un système nerveux plus ou moins précisé, ou à partir d’une certaine organisation des neurones caractérisée par la manifestation d’un cerveau ? Que Lamarck lui-même [90] n’ait pas pu se débarrasser d’abord de telles considérations, cela n’est pas pour surprendre. Ses élèves, aujourd’hui, doivent reconnaître qu’il ne peut y avoir à fixer aucun départ d’intelligence ni de volonté, par la raison très simple que ces mots ne font que désigner des passages d’états organiques incessamment renouvelés. Je ne vais pas, pour cela, proposer de supprimer des termes consacrés par l’accoutumance. Ils ont évolué, ils évolueront, dans leur signification profonde, avec les états d’animation qu’ils expriment. Nous nous servons tous couramment du mot âme. Il est bien certain que chacun n’y attache pas le même sens que Platon.

Que nos savants, qui inaugurent avec autorité le champ ardu des recherches dans l’ordre de la psychologie comparée, nous rendent, en même temps, le service de se défier des néologismes faciles pour toutes explications hâtives. Leurs études sur le psychisme primaire, résultant d’innombrables expériences, sont du plus haut prix, et les observations, dûment enregistrées, ont déjà mis au grand jour la veine du filon minier. Mais nous n’en sommes qu’au début d’une exploration méthodique.

Des expériences de jacques Loeb sur les animaux inférieurs et les insectes, il apparaît qu’à l’origine des mouvements dits organiques, on trouve, comme il était inévitable, les effets physico-chimiques de l’énergie cosmique (chaleur, lumière, électricité, gravité, etc.), manifestés sous la forme de trois activités fondamentales : tropismes, sensibilité différentielle, mémoire associative. Comme la pierre qui tombe selon la verticale, la racine suivra la même direction, ainsi même que le ver dans le sable. « Géotropisme, forme de gravité, le tropisme [91] sera tout acte qui se manifeste comme une attraction à laquelle l’animal ne peut pas résister [92]. Héliotropisme ou phototropisme [93], thermotropisme, chimiotropisme, etc. » Ce que Loeb dénomme sensibilité différentielle est, en somme, la correspondance des réactions à la mesure de l’action. « L’animal se meut suivant la direction de son axe de symétrie. Cette orientation d’un organisme dans un champ de forces est ce qu’on appelle un tropisme… On a pu montrer qu’un grand nombre d’instincts [94] n’étaient pas autre chose que des combinaisons de tropismes. » Il faut entendre ici le mot « instinct » dans le sens des premières manifestations d’un subpsychisme.

Pour situer le tropisme dans l’activité organique, il suffit de faire appel au réflexe [95], ainsi que Loeb n’a pas manqué de faire. « Un réflexe, écrit-il, est une réaction causée par une excitation externe, et qui aboutit à un mouvement coordonné — par exemple la fermeture de la paupière quand un corps étranger touche la conjonctive, ou le rétrécissement de la pupille sous l’action de la lumière. »

Le passage des modifications des extrémités nerveuses sensorielles au centre nerveux pour gagner les nerfs moteurs et aboutir aux fibres musculaires dont il détermine la contraction, est ce que nous dénommons acte réflexe. Loeb ne voit là que des phénomènes d’héliotropisme analogues à ceux que nous observons chez les plantes, qui n’ont ni nerfs ni ganglions nerveux dont la présence chez des animaux assurerait simplement une plus grande vitesse de conduction. Ce sont des complexités de réflexes qui constitueraient tous degrés de l’instinct héréditaire, par les réactions coordonnées, en réponse aux excitations du dehors. « Il est évident, écrit Loeb, qu’il n’y a pas de ligne de démarcation nette entre les réflexes et les instincts [96]. »

Il semble, en effet, que réflexes et instincts rentrent bien dans le cadre des tropismes, mouvements automatiques par lesquels s’orientent végétaux et animaux vers la satisfaction de leurs premiers besoins. Le tropisme se révèle ainsi comme un irréductible automatisme d’origine physico-chimique, aux limites de l’activité dite organique. Par la sensibilité différentielle, l’organe élémentaire intervient pour réagir, selon ses moyens, aux compositions des activités du dehors, tandis que la mémoire retient ces sensations primitives pour les associer. « La conscience n’est qu’un mot servant à désigner des phénomènes, déterminés par la mémoire associative. » « Par mémoire associative, dit encore notre auteur, je désigne le mécanisme par lequel une excitation produit non seulement les effets qui résultent de la nature et de la structure spécifique de l’organe irritable, mais encore ceux d’autres excitations ayant antérieurement agi sur l’organisme. Lorsqu’un animal peut être éduqué ou instruit, il possède la mémoire associative. » Il ne s’agit, en somme, que du retentissement, plus ou moins prolongé dans l’organe, de l’impression naturellement associée aux impressions similaires. Ainsi vont se relier, aux manifestations générales du Cosmos, les manifestations différenciées de notre organisme psychique que nous ne saurions classer sans remonter à leur point de départ.

Tel serait le dynamisme constitutif des phénomènes de l’organisme sensibilisé, dont le psychisme n’est qu’une manifestation de synthèse. Il y a là, semble-t-il, une précision heureuse d’activités organiques précédemment entrevues. Pour cette raison même, les tropismes ont eu beaucoup de succès dans le monde scientifique. Nous y gagnons un nouveau témoignage des coordinations successives de toutes activités cosmiques subjectivement séparées par nos classements. C’est la confirmation du fait que la psychologie ne peut être qu’un département de la biologie sous la dépendance de la physico-chimie.

« Qu’il soit positif (attraction) ou négatif (répulsion), le phototropisme nous apparaît comme une réaction directrice purement physique, c’est-à-dire innée, automatique, indépendante de tout choix, par conséquent du phénomène psychique… Etant donné que le phototropisme a pour caractère une activité motrice asymétrique, lorsque le corps est asymétriquement frappé par les rayons lumineux, il semble naturel d’admettre que des réactions chimiques plus ou moins intenses ont servi d’agents a cette activité… Les radiations lumineuses comptent, en effet, parmi les agents chimiques les plus puissants… Elles agissent avec plus d’énergie au sein de la matière vivante, et dans les végétaux notamment elles jouent un rôle nutritif de premier ordre, en décomposant l’acide carbonique par l’intermédiaire d’une substance photochimique verte, la chlorophylle. Ainsi le phototropisme aurait pour point de départ des modifications chimiques provoquées par la lumière » [97]. Loeb et Bohn ont expérimentalement démontré qu’on peut conférer d’emblée un phototropisme caractérisé à des mollusques, à des crustacés, à des algues. Loeb nous montre encore des changements de signes du phototropisme (positif ou négatif) sous l’action des phénomènes nutritifs ou reproducteurs.

« Au stimulant lumineux, les organismes répondent automatiquement par une orientation et des mouvements déterminés. Qu’ils soient ou non pourvus d’organes visuels, ils réagissent de même et leur réaction n’est pas le résultat d’un phénomène de vision, mais une réponse de la matière vivante, du phototropisme, qui les constitue, à l’énergie des rayons lumineux [98]. » J’ai dit que toutes les formes de l’énergie cosmique exercent une action physico-chimique sur l’organisme et son plasma : thermotropisme, hydrotropisme, chimiotropisme, géotropisme, stéréotropisme, rhéotropisme, anémotropisme, etc. [99]. Toutes ces réactions motrices du tropisme se poursuivent et s’achèvent en des activités générales de sensibilité diffuse ou différenciée, qui caractérisent l’organe jusqu’aux sensations nettement déterminées. La distinction du tropisme automatique à la sensation n’est pas toujours facile à établir. Comment s’en étonner puisqu’ils sont objectivement, l’un et l’autre, l’effet d’une même coordination évolutive dans les stages de notre subjectivité.

L’explication physico-chimique des tropismes nous les montre comme la réponse automatique de l’organe aux stimulations du dehors, jusqu’aux différenciations qui réduiront la part apparente de cet automatisme au profit des individuations de sensibilité. Les rythmes organiques, en correspondance des rythmes cosmiques, réagissent dûment sur les tropismes par des changements de signe (positif, négatif) selon les oscillations périodiques des états physico-chimiques dans les distributions d’énergie : chaleur, lumière, électricité, etc. Les seules proportions de la teneur en eau [100], variant avec la marée, déterminent, dans les organismes marins, des oscillations d’états physico-chimiques par lesquelles les tropismes sont rythmiquement influencés. Rythmes de circulation, de digestion, de cérébration (éveil et sommeil), de pathologie (paludisme), sommeil estival, sommeil hivernal, marqueraient ainsi des oscillations de tropismes qui peuvent s’étendre jusqu’aux périodicités de la ponte et des retentissements qui s’ensuivent [101]. On y a même trouvé une explication de la parthénogénèse artificielle.

Le phénomène de la fatigue paraît résulter simplement de la distribution rythmique d’énergie par quanta. La vie et la mort ne sont que des rythmes du mouvement cosmique, c’est-à-dire des oscillations d’énergie. Je n’ai pas à suivre plus loin les auteurs de la jeune école dans les interprétations d’innombrables expériences que la suite des temps se chargera de coordonner.

Au sens où l’on entend communément ce mot, il n’y a pas « d’intelligence », proprement dite, dans l’amibe, pas plus que dans le cristal. Dans les deux organismes nous trouvons, cependant, des réactions de sensibilité que nous pourrions dénommer volonté, car elles caractérisent un état d’individuation réagissant en des activités déterminées. C’est que la réaction motrice, présentement fixée dans notre verbalisme sous le nom de tropisme, précède la sensibilité différentielle et les phénomènes associatifs qui, par une série d’échelons organiques, vont permettre les classements de rapports constitutifs de la pensée. Ce sont encore les réactions des sensibilités différentielles et des phénomènes associatifs qui nous feront une activité de réflexes, ou, si vous aimez mieux, à mi-chemin du tropisme et de la volonté, instituant une apparente indépendance d’individuation.

Lamarck a exposé sur toutes ces matières, aussi bien que sur les développements du système nerveux, des vues géniales confirmées par les observations modernes. Nous y ajoutons seulement que les tropismes élémentaires pourraient n’être rien de plus, rien de moins, que des aspects mouvants de l’universelle gravité. J’ai répété que Newton lui-même ne donnait point le mot d’attraction pour le nœud du Cosmos — se contentant de dire que les choses se passent « comme s’il y avait attraction ». Les tropismes, dénommés selon les énergies qui les mettent en œuvre, ne feraient que nous représenter un stage des activités élémentaires de l’évolution cosmique, sans commencement ni fin. L’explosion atomique serait tropisme par excellence. Sous la domination, incessamment manifestée des tropismes, nous serions les produits éphémères du changement éternel que notre folie s’acharnerait à vouloir fixer.

Le mode d’action des tropismes ne peut être révélé que par une immense enquête d’expériences sur le vif, qui n’en est qu’à son début. Les méprises d’aujourd’hui pourraient être plutôt d’inférences trop promptes que d’ignorance caractérisée. Lamarck avait jeté la sonde aux bons endroits. Les travaux de la présente génération ont remarquablement mis en valeur ses merveilleuses préparations.

Feuilletez quelques-unes des publications sur la matière, et admirez ce qu’il a fallu dépenser de patiente ingéniosité dans les détours du plus ingrat labeur, pour arriver aux premiers rayons de lumière [102]. De toutes parts nous continuerons de nous heurter au problème des problèmes matière-énergie, pour remonter des premières individuations minérales — évolutions de complexes physico-chimiques — aux individuations progressives de sensibilités organiques dont le fonctionnement produira les animations de tous degrés. Quelle pauvre figure fait l’indéterminable absolu de la métaphysique, devant les incomparables prodiges de ce timide aspect de relativités !


Des tropismes aux complexités organiques.


Nous nous trouvons de la sorte engagés dans la voie qui mène du tropisme physico-chimique aux déterminations des sensibilités différentielles organiquement liées, en phénomènes associatifs, des sensations présentes aux sensations passées. Ces conjugaisons amèneront, des radiaires aux articulés, les différenciations d’un système nerveux ganglionnaire évoluant jusqu’aux coordinations ultérieures des plexus, de la moelle épinière et du cerveau. Ne voyons-nous pas le derme sensible à la lumière s’individualiser en des taches pigmentaires dont l’évolution, par des étapes successives, nous donnera l’organe oculaire ?

Les radiaires, qui ont conservé des traits de la géométrie du cristal, nous montrent simplement des ganglions séparés communiquant entre eux par des filets nerveux. Premier achèvement d’une individuation de sensibilité par des réactions motrices où se précise le réflexe élémentaire.

Les mollusques ont des masses ganglionnaires sans moelle, le ganglion le plus important pouvant prétendre au titre de cerveau simple (sans feuillets plicatiles), dès qu’y viennent aboutir les nerfs des organes sensoriaux.

Les articulés, en qui la rigidité des radiaires commence à composer avec les souplesses des organismes évolués, nous présentent une moelle longitudinale noueuse avec des filets nerveux aboutissant aux nodosités. On peut regarder le ganglion antérieur comme la première ébauche d’un cerveau, puisque s’y rattachent les individuations de l’ouïe et de la vue. Les hémisphères plicatiles viendront plus tard.

Les vertébrés nous offrent une synthèse de différenciations — moelle épinière, nerfs, plexus et cerveau avec hémisphères plicatiles [103] — conduisant, par les sensations associées, aux phénomènes de sensibilité ordonnée dits de psychisme — incompréhensibles pour qui n’en a pas suivi la filiation.

C’est à Lamarck lui-même que j’emprunte cette ébauche d’indications qui permettent d’orienter le lecteur dans les incertitudes d’un premier rayon de clarté [104]. Il n’en faut pas davantage pour montrer que le phénomène biologique et le phénomène psychologique, qui y est impliqué, ne font qu’un dans l’ensemble des activités organiques subjectivement compartimentées. On aurait pu le soupçonner par la faillite séculaire des plus éminents psychologues qui se sont acharnés à aborder le problème au rebours.

L’irritabilité de l’organisme élémentaire suit si promptement la réaction physico-chimique qu’on a parfois beaucoup de peine à l’en distinguer. Mais dès qu’elle s’élève à des différenciations de sensibilité, nous voyons les sensations coordonnées réagir en des phénomènes d’un psychisme caractérisé. De ce point de vue, M. Georges Bohn répartit le monde animal en trois séries distinctes : le premier groupe sera des infusoires, polypes, astéries, vers, etc., dont les réactions sont voisines du monde végétal. Irritabilité diffuse à la lumière, à la gravitation, à l’humidité, à l’aération… Plus tard, une sensibilité de précision supérieure spécialisera les sensations, comme on le verra nettement dans les articulés et les vertébrés formant le deuxième et le troisième groupes, que leurs différenciations affranchissent peu à peu du milieu d’où ils sont issus. Le crustacé et l’insecte ont leurs organes isolés de l’ambiance, par leur carapace de chitine dont on retrouve la trace dans le poisson ganoïde, vertébré. Chez les vertébrés, les organes de soutien (cartilages et os du squelette) laissent les viscères à l’extérieur, gardant les protections rigides pour le système nerveux, qui a successivement apporté ses différenciations [105]. Aux ganglions a succédé l’encéphale dominateur. L’individuation s’achève en développant l’indépendance de l’organe à l’égard du milieu.

S’il est bien entendu qu’il ne peut être question d’une unité de souche animale, comme on l’avait d’abord rêvé pour la simplicité du théorème, il n’en faut pas moins faire remonter tous embranchements à la communauté d’une souche d’organisme élémentaire, manifestation originelle d’une évolution de l’ordre physico-chimique à l’ordre biologique. Les animaux sont des machines chimiques, proclame Loeb qui ne s’est pas lassé d’en apporter de surabondantes preuves [106]. De quelques noms que nous fassions usage, le mécanisme organique — évolution du mécanisme dit inorganique — conduit, — par ses tropismes (héliotropisme en tête), par la sensibilité différentielle, par la mémoire associative, à une coordination générale dont aucune partie ne peut être exclue.

Si l’on aborde l’enchaînement des phénomènes sans idée préconçue, on aura bien vite reconnu qu’il n’y a nulle part aucun point où la limite de l’instinct et de l’intelligence se puisse déterminer. Les deux mots furent spontanément forgés, comme tant d’autres, pour distinguer, sous des noms qui s’opposent, des phénomènes analogues entre lesquels il n’y a que des différences de degrés. De l’un à l’autre, il ne peut y avoir que des relais d’évolution organique, pour l’expression desquels le mot psychisme me paraît suffisant.

À ne citer qu’un cas, le fameux instinct du retour au nid chez les abeilles et les fourmis est le résultat naturel d’une association de repères, dont les relais nous échappent, par les affinements d’une sensibilité qui n’est pas de notre organisme, comme dans l’aller et le retour des oiseaux migrateurs. Le processus n’en est pas moins identique au nôtre, avec une différence de moyens. J’ai dit que les abeilles, transportées au delà de leur rayon d’action, peuvent retrouver la ruche. Mais si cette ruche est légèrement déplacée, elles ne la retrouveront pas. Associations insuffisamment liées. Tel le cas du pigeon voyageur, récemment installé, qui, après une absence de deux jours, revenant au nouveau colombier où couvait sa femelle, tourna dans tous les sens sans pouvoir retrouver la porte d’où il s’était échappé. Je l’ai vu, toute une heure, battre vainement de l’aile a cinquante centimètres de son entrée, sans pouvoir la reconnaître, parce qu’elle se trouvait sur un autre plan.

Que n’a-t-on pas dit de la précision « mathématique » des coups d’aiguillon du sphex et du pompile pour paralyser l’hyménoptère. Fabre s’en est extasié. Aujourd’hui, il est reconnu que ces coups d’aiguillon se multiplient, selon les chances, jusqu’à ce que l’effet cherché soit obtenu [107]. Fabre nous raconte l’histoire du sphex languedocien qui chasse, pour sa progéniture, des sauterelles du genre éphippigère, les paralyse en les piquant sous le thorax et les enfouit après avoir pondu son œuf sur le flanc de sa victime. En intervenant dans la procédure de l’enfouissement, pour éprouver les habitudes lamarckiennes de l’animal, Fabre n’a pu d’abord réussir à en rompre le cours. Cependant, il a rencontré des cas « d’adaptation aux circonstances ». De même pour le scarabée sacré roulant la boulette de bouse qui le nourrira dans son gîte souterrain. De même encore pour un certain sphégide, chasseur d’araignées, qui transporte plus ou moins péniblement sa proie, en dépit des obstacles, dans un endroit déterminé.

La procédure paraît automatique, et, pour cette raison, quelques-uns n’y ont voulu voir que des effets de tropismes reliés par les tâtonnements d’une mémoire associative. Nous sommes ici dans le plein du passage délicat de l’inconscient au conscient, par des échelons successifs où nos meilleurs moyens d’observation n’arrivent à saisir que d’incertains points de repère. M. Bouvier, après avoir cité nombre d’expériences sur des insectes divers, en conclut que quelques-uns d’entre eux « sont en état de parer aux cas imprévus ». « Ils n’agissent pas en automates, et la mémoire, qui les guide en ces circonstances, semble bien, par ses caractères essentiels, appartenir au même degré du psychisme que la mémoire humaine ». Nous sommes donc conduits à la question de l’apprentissage, c’est-à-dire de l’éducation. Des expériences formelles montrent certains insectes capables d’apprendre. Par ce nouvel enchaînement d’habitudes lamarckiennes, un grand pas d’évolution est franchi. Mêmes observations pour les crustacés.

M. Bouvier note, d’ailleurs, que la puissance d’association mnémotechnique est très variable non seulement entre les espèces mais entre les individus de la même espèce. Avec non moins de raison, observe-t-il encore que « certaines sensations se gravent rapidement dans les centres nerveux et donnent naissance à des réactions motrices qui prennent très vite un caractère automatique… Et si tel est le résultat obtenu pour un court apprentissage expérimental, on est en droit de penser que l’apprentissage naturel conduit bien plus sûrement encore à des habitudes automatiques, car il est le fait des conditions de milieu ou se trouve l’animal, conditions qui agissent en tout temps sur lui et sa descendance. » Observation capitale sur le mécanisme de l’évolution, et sur le secours qui peut lui venir de l’éducation. Dans les espèces supérieures, l’apprentissage se fait communément sous nos yeux. Sur nos routes, nous avons vu les chiens, les chevaux s’accommoder progressivement à l’automobile. Les poules, cependant, continuent de se jeter sous la roue, tandis que la vache stupide s’obstine, sans même nous faire l’honneur d’un réflexe, à barrer le chemin. Les chiens, si agressifs autrefois, sont devenus à peu près indifférents.

Partis de l’automatisme physico-chimique des tropismes, nos actes conscients demeurent encore tout proches d’un retour à l’état originel qui retentit encore dans l’abréviation des réflexes chez les animaux pourvus d’un système nerveux. Cette oscillation ou, pour dire le mot juste, ce rythme qui va du tropisme inconscient à l’énergie d’une conscience plus ou moins caractérisée et vice versa, explique tout naturellement les énergies d’atavisme qui retardent si puissamment nos efforts d’observation désintéressée. Nous sommes là au plus profond des compositions de nos activités. Les modifications spontanées des habitudes manifestent l’activité évolutive, en opposition aux retardements du tropisme automatique qui sont l’une des lois fondamentales du Cosmos. Par l’accroissement des énergies, l’amplitude des oscillations va grandir — l’automatisme physico-chimique réglant l’individuation progressive dans les développements qui vont suivre. Nous pouvons donc négliger les savants qui s’enlisent encore dans le machinisme animal de Descartes [108]. Les modifications spontanées des habitudes chez les insectes sont nettement établies. C’est le point capital,

Tout cela me dispense de m’engager à la suite de M. Bouvier dans ce qu’il appelle l’évolution des instincts parce que je n’ai pas besoin, pour déterminer l’évolution organique, de m’arrêter métaphysiquement à ce mot d’instinct sans détermination objective, avec lequel le distingué savant n’a pas osé rompre. Comme je l’ai indiqué plus haut, les phénomènes rassemblés sous la dénomination d’instincts sont des composés de tropismes automatiques et de réflexes de sensibilité progressive à des degrés divers de conscience dont la précision s’accroît au fur et à mesure de l’évolution. L’hérédité de l’accoutumance s’établit sans contestation possible. C’est ce que nous avons appelé l’hérédité des caractères acquis.

Malgré de beaux travaux, les phénomènes de l’hérédité sont insuffisamment éclaircis. L’engendrement par segmentation, qui est à l’origine de la reproduction, expliquerait aisément l’hérédité générale qui ne serait qu’une progression évolutive du processus organique. L’organisme dioïque succédant au monoïque ne peut changer les conditions élémentaires du phénomène de l’hérédité. La seule différence des organes sexuels juxtaposés ou séparés est au fond secondaire, puisque toutes parentés viennent se fondre dans l’œuf. Le problème de la répartition des hérédités parallèles ou croisées est singulièrement ardu pour nos moyens d’observation. La transmission des activités biologiques, où retentissent les ondes d’une morphologie atavique plus ou moins éloignée, nous la constatons d’évidence, mais les compositions de tout ordre, qui font le caractère de l’individu, sont jusqu’ici hors de notre portée. La principale inconnue est peut-être du moment reproducteur, indéfiniment variable, qui se résume en des combinaisons passagères d’ondes fugitives produisant telles prédominances ou tels affaissements.

Ce qui paraît établi, c’est que les acquisitions évolutives de l’apprentissage se transmettent héréditairement. Fabre a cité de nombreux cas d’insectes réagissant automatiquement aux pièges de l’expérimentateur, sans tenir aucun compte du résultat qu’ils paraissent avoir poursuivi : établissement d’un nid, disposition d’aliments pour la larve à venir, etc. C’est ce que l’excellent naturaliste de Sérignan appelle des « aberrations de l’instinct ». À quoi bon gratifier la bête d’un instinct déterminé, pour le voir défaillir aux premiers pas ? Combien plus simple de s’en tenir aux tropismes (positivement observés) en évolution vers les premières réactions plus ou moins confuses d’une sensibilité diffuse ou différenciée. Dès que ces « automates » sont susceptibles d’apprendre, et de léguer l’usage de ce savoir à leur progéniture, des parties de psychisme évolutif ne peuvent leur être contestées.

Dans un chapitre sur les habitudes intitulé : Psychologie comparative, M. Bouvier nous parle des pompilides piquant et paralysant des araignées, pour leur coller au flanc l’œuf qui fera la nourriture de la larve ; « Quelle est la voie suivie dans cette évolution ? Les manœuvres primitives devaient sans doute se rapprocher beaucoup de celles qu’observa Ferton sur un pompilide voisin du salius opacus [109] où les piqûres étaient données au hasard dans toutes les parties du corps, de la bouche à l’extrémité de l’abdomen… Il n’y a pas a s’étonner si le temps et la sélection ont amené certaines espèces à l’habileté supérieure du Calicurgus scurra. Entre ces deux extrêmes, les autres pompilides offrent tous les intermédiaires. » Il arrive même que certaines espèces collent simplement leur œuf au corps d’une araignée finalement dévorée par la larve ennemie.

Même variété selon les espèces dans les aménagements du nid, comme dans le parasitisme. M. Bouvier conclut que toutes ces innombrables formes d’activités organiques sont des stages d’évolution présentant des spécialisations psychiques précisées par l’apprentissage et l’hérédité.

Quand l’oiseau fait son nid, quand la poule gratte la chaux d’un mur pour faire la coquille de ses œufs, quand elle retourne les œufs de sa couvée pour une égale distribution de chaleur, l’animal ne construit pas un raisonnement dans les formes du nôtre, puisque les éléments lui en font défaut. Tropismes, sensibilité différentielle, mémoire associative le mèneront, avec le concours de l’apprentissage et de l’hérédité, aux mêmes résultats.

Sur le psychisme comparé des vertébrés, nous n’en sommes, depuis les anciens âges, qu’aux premiers regards. Consigner des observations positives, pour les coordonner au passage, est une entreprise qui, dans cette matière, a été principalement abordée à contresens, puisqu’on s’obstinait à chercher de l’intelligence humaine dans les animaux au lieu de suivre jusque dans l’homme le cours des processus psychiques de la série vivante. À travers tout, jusqu’aux développements de l’intelligence humaine, la science expérimentale nous a conduits à de tels accomplissements qu’aucun espoir des progrès de la connaissance relative ne nous est interdit.

IV


L’évolution grégaire.


L’homme individuel n’est pas tout l’homme positif. Sa détermination, son évolution se compliquent de ce fait qu’il vit à l’état grégaire — ce qui commande une détermination, une évolution de l’existence humaine [110] en laquelle réagissent toutes les complexités de l’organisme associé.

À quelque degré d’animation qu’on le rencontre, l’animal n’est jamais isolé au sens rigoureux du mot, puisqu’il engendre, au moins pour un temps, des compagnons d’existence. Même temporaire, la famille est un groupement de solidarités, la « cellule » d’un organisme de croissantes complexités dont le principe est dans l’interdépendance des éléments et du milieu. L’histoire naturelle des groupements sociaux se pourra peut-être instituer quelque jour. En attendant, pourrais-je donc éviter de confronter l’évolution individuelle et l’évolution grégaire pour en faire jaillir quelques lueurs sur les développements qui se peuvent entrevoir de l’homme en société ?

L’individu perdra quelque chose de son Moi, en échange d’une contre-valeur sociale pour un effet d’accroissement personnel. Interdépendance biologique des organes et de l’organisme général jusque dans les parties d’antagonismes qui jouent leur rôle dans nos moments « d’harmonie ».

L’harmonie des organes, manifeste dans tout organisme, nous est donnée, par nos métaphysiciens ; comme un argument décisif en faveur de l’entité principe vital, animateur des concours synthétiques dont la cohérence constitue la vie. L’école de biologie comparée répond qu’à l’exemple des formations physico-chimiques, toutes les formations organiques sont éventuellement possibles pour un temps, à la condition de pouvoir se défendre et se reproduire — ce qui demande nécessairement une harmonie automatique de fonctions [111]. Tout ce qui n’atteindrait pas cette harmonie durable ne pourrait que disparaître aussitôt qu’apparu, — supposé qu’il ait pu s’ébaucher quelque commencement de formation. Alors, pourquoi l’harmonie de la cellule ou de l’organe serait-elle plus merveilleuse que l’harmonie du cristal en faveur de qui l’on ne nous demande point de principe vital ?

L’hybridation pourrait multiplier les espèces à l’infini. « Le nombre d’espèces qui existent aujourd’hui n’est qu’une fraction infiniment petite de celles qui peuvent et pourraient, à l’occasion, prendre naissance, mais qui nous échappent parce qu’elles ne peuvent ni vivre, ni se reproduire. Il ne peut exister que le nombre limité d’espèces qui ne présentent pas de trop vives désharmonies dans leur mécanisme automatique de préservation, de conservation, ou même de reproduction. Désharmonies ou essais défectueux sont de règle dans la nature. Les systèmes harmonieusement coordonnés sont une rare exception. Mais de ce que ces derniers seuls nous apparaissent, nous recevons l’impression fausse que l’adaptation des parties au plan de l’ensemble est, pour la nature animée, une caractéristique générale et spécifique par où elle diffère de la nature inanimée [112]. »

Sans doute, l’évolution a déjà fait et continuera de faire son œuvre d’adaptation, c’est-à-dire d’atténuation des discordances originelles. Ainsi s’apaiseront nos commencements de sauvagerie. Par là voyons-nous que cette « morale » et cette « civilisation », dont nous sommes si fiers, sont surtout des successions d’accommodements, plus ou moins heureux, entre l’égoïsme de notre hérédité conservatrice et l’impulsion d’altruisme évolutif qui caractérise originellement notre espèce selon des rythmes d’évolution. Rien n’explique mieux les contrastes de mal et de bien, de barbarie et de douceur qui déterminent nos activités individuelles et sociales. Rappelez-vous l’histoire du vieux babouin en sûreté sur son rocher, qui se lança au milieu des chiens pour sauver son ami. L’homme trop souvent s’attardera aux manifestations brutales de la bête, tandis que celle-ci risquera parfois l’aventure d’un dévouement pour ses petits et même pour un camarade de choix [113].

La loi de la moindre action n’étant rien que le timide énoncé de l’universelle loi du plus fort, tout se trouve naturellement conspirer à l’institution d’une suprême autorité sans frein. Combien suggestif de la voir encore revendiquer, dans la Rome moderne, par le fastueux représentant du grand crucifié.

Les excès de la force brutale ont ainsi inauguré l’entreprise de charité humanitaire proclamée aujourd’hui par nos ambitieuses formules de sublime grégarité. Cependant, les premières réactions mutuelles des organismes associés se sont d’abord traduites, avec ou sans discours, en deux institutions capitales : l’esclavage et l’anthropologie [114]. Ces deux élans d’humanité primitive marquent le point de départ d’une évolution altruiste de la sauvagerie à la civilisation, qui serait un contresens si notre histoire avait commencé, comme dans l’Éden, par la demi-perfection. L’évolution nous fait apparaître, en voie de perpétuel développement, la tradition biblique en état de faillite avant d’avoir vécu. Cependant les « harmonies poétiques » du monde ont fatigué nos lyres, sans nous avoir apporté d’autres thèmes que des refrains d’ébahissements avant l’essai d’une compréhension.

En ses fatalités d’ignorances, la foule aime mieux s’ébahir que comprendre — prompte aux émotivités dominantes par lesquelles elle pense s’affranchir de l’effort de penser. Elle sera d’instinct atavique, c’est-à-dire conservatrice, même s’il lui arrive de se croire révolutionnaire, dans l’attente simpliste d’une idylle de paix sociale surgie des à-coups de brutalité.

Société religieuse, ou société civile ? pourra-t-on demander. Comment classer les émotivités prime-sautières des premières agrégations d’humanité dont nous-sommes hors d’état de rien connaître ? L’élément « religieux » et l’élément « laïque » ne se pouvaient, alors, distinguer l’un de l’autre — aucune puissance d’analyse n’étant encore en vue. Ce fut une autre affaire dans l’Empire romain quand la religion chrétienne n’était rien qu’une association de fait, interdite ou tolérée. En revanche, dès qu’il lui fut possible, elle prit en mains tous les pouvoirs de l’État, et en fit la doctrine de son usurpation sur la puissance civile avec laquelle ses luttes n’ont pas cessé. Elle ne nous apporte la perfection de l’état social, que prudemment renvoyé à une autre vie. Surtout, elle se propose de nous dominer. N’a-t-elle pas fait usage de ses foudres même contre les têtes couronnées ? Elle n’a brûlé que ceux qui ne pouvaient pas se défendre. Comme idéal de vie civile, elle a l’isolement du monastère, importé d’Asie — souverainement efficace pour le salut éternel. En recommandant le célibat comme supérieur au mariage [115], en dénonçant le monde pour exalter le couvent, le christianisme historique a pris position contre la société elle-même. Mais la nature a parlé plus haut que le dogme.

Quand le christianisme jaillit des foules, à la parole des apôtres, c’est que l’hellénisme ne lui laissait plus rien où se prendre. Les prédications de saint Paul n’apportaient aux Gentils qu’un renouveau des vieux thèmes d’Asie, où se retrouvaient les plus anciennes émotivités de l’Aryen. Vainement, Julien, empereur et philosophe, crut pouvoir se porter au secours de mythes sans vertu. Pas un moment la foule, malgré les adjurations de Libanius et de tant d’autres, malgré l’horrible appoint du cirque, ne put être entamée. Des mots nouveaux pour des émotions de toujours ! Voilà le vif de la révolution chrétienne, parmi les tumultes révolutionnaires du moment. Nos hommes de 93, sous les auspices de la Déesse Raison, ne surent que revenir a l’ultima ratio des violences dont l’enseignement leur venait de l’Église, tandis qu’ils portaient une main sacrilège sur les savants de qui devait venir la véritable libération. L’idéologie les emportait aux abîmes, — maîtresse d’une métaphysique populaire, dont les formules peuvent s’inscrire aux murs sans faire vibrer autre chose que des sonorités romantiques en des intelligences qui s’ignorent, pour des espoirs trop tôt déçus.

L’évolution de l’individu est déjà d’une indéfinie complexité de phénomènes à laquelle se viennent ajouter les insuffisances des gymnastiques éducatives. Que dire de l’évolution grégaire, s’il y faut voir l’indéchiffrable composante de toutes évolutions particulières, surenchérissant d’accords ou de désaccords selon l’émotivité du moment ? Dégager de cette confusion une moyenne d’opinion ordonnée est une entreprise de redoutable envergure. En dehors de tout intérêt chacun s’attache d’autant plus à ses inférences hâtives qu’il les sent plus fragiles dans les tiraillements de ses déconvenues. Il lui reste le contentement d’un idéal parlé dont nous faisons le plus beau de notre vie…

Un mal qui change de forme est presque l’équivalent d’un bien, comme le reconnut saint Laurent se retournant sur son gril. La nouveauté des mots peut charrier des espérances de réalités meilleures. Un vague calcul de probabilités nous aide à patienter, avec des intermèdes de mauvaise humeur, dans l’attente d’un avenir heureusement inconnu. Qui donc jamais n’attendit une aide ? À défaut des bénéficiaires, le bienfaiteur est là pour s’en souvenir, et même en tirer argument aux heures d’abandon.

Tout au fond de nous-mêmes, l’intérêt particulier, l’intérêt public, identiques doctrinalement, s’opposent parfois d’une façon redoutable en de dangereux défilés. C’est le fond de l’histoire humaine. L’ordre social n’aboutit trop souvent qu’à prolonger les conflits de délai en délai, cependant que l’homme lui-même, sa vie, sa pensée, ses activités, ses espoirs, ses ambitions, ses regrets, ses remords mêmes, s’il en est digne, tous les remous de son être, se composeront avec les mouvements de chacun et de tous pour un compte de doit et avoir incessamment renouvelé.

Le simple exposé du problème serait propre à décourager par l’inextricable confusion des complexités infinies. Mais il ne s’agit pas ici d’un exposé doctrinal des anticipations d’un absolu dont notre ultime ressource serait, le cas échéant, de désespérer. Comme la vie individuelle, la vie sociale veut, d’abord, des solutions empiriques, au hasard des conséquences d’aujourd’hui ou de demain. Étonnez-vous si chacun n’y trouve pas son compte également.

Point de vie concevable hors de la société, aussi bien chez les sauvages que dans les civilisations raffinées. Des parties de vie individuelle, des parties de vie sociale à organiser, à ajuster, à faire prospérer. Le couvent lui-même n’est qu’une fiction : un contrat social d’universelle appropriation, pour des distributions d’idéalisme, — ose-t-on nous demander. Mais, il faut vivre, et dès les premiers jours, c’est une affaire de savoir comment le bison, que rapporteront les chasseurs, sera partagé. Réunissez donc un conseil des sages pour délibérer sur les bonnes règles, inspirées des augures tout en potentiels de satisfactions.

Le Cosmos, inconscient, résout tous problèmes, sans délibérer dans les directions que la loi de la moindre résistance impose successivement [116]. Telle fut la première loi des premières agrégations d’hommes sauvages en des formes analogues à celles des animaux — forces dirigeantes et forces dirigées se contenant les unes les autres, pour les rythmes de la destinée. C’est en vertu de la même loi, et par les mêmes moyens, que les groupements animaux et humains se sont déterminés. Ainsi gouvernants et gouvernés ont pu réciproquement se former d’expérience et d’émotivités, productrices tour à tour de commandement chez les uns, d’obéissance chez les autres. Pour ce qui est du choix des dirigeants, les oiseaux, qui nous fournissent de si remarquables modèles à cet égard, ne nous ont pas dit leur secret. En tout état de cause, gouvernants et gouvernés se sont, de cette façon, constitués — à l’état de civilisés en devenir — selon des règles de force et de laisser-faire, sous des noms prometteurs. Là, comme dans toutes les parties de l’histoire humaine, les promesses des mots se sont développées d’un pas plus rapide que les réalités, et l’on doit reconnaître que, de cette cote mal taillée, la foule, en des formes diverses, et parfois contradictoires, a paru et paraît encore tant bien que mal s’accommoder. L’autorité terrestre s’institue, en somme, sur le modèle de l’empirisme céleste, par des décisions de volontés irresponsables, avec l’amorce d’espérances à long terme dont le verbalisme est demeuré prodigue jusqu’à nos jours. J’indique sans qu’il soit besoin de démontrer.

Moins fortunés, mais plus sages que les humains, les animaux n’exhalent pas de plaintes, et ne manifestent même pas d’ambitions au delà de leurs moyens. Il est devenu banal de s’exclamer aux témoignages d’une organisation méthodique dans les sociétés animales. Abeilles et fourmis sont un texte courant de littérature. Nos plus authentiques savants eux-mêmes ne peuvent que s’émerveiller des sûretés d’une vie sociale dont les déterminations sont dues surtout à l’effet des réflexes en l’absence de l’accumulateur encéphalique dont l’action générale, dans l’ordre de grégarité, se fait si remarquablement sentir chez les mammifères comme chez les oiseaux. Ces derniers excellent d’une façon toute particulière dans l’organisation d’innombrables troupes, soit pour les besoins temporaires de la migration, soit en vue de fins qui nous ont échappé jusqu’ici. J’ai déjà parlé des immenses troupes de petits oiseaux que j’ai vu évoluer, au Soudan, avec une précision inouïe. On ignore la raison de tels rassemblements qui ne sauraient être favorables aux besoins de l’alimentation. Chacun connaît l’histoire des prodigieux tourbillons de sauterelles qui dévorent les moissons. Un psychisme inférieur ne peut pas produire un état de grégarité supérieure. Il ne s’agit ici que de l’achèvement d’une évolution particulière dans un cadre étroitement compartimenté.

Les migrations des oiseaux sont un des phénomènes dont on parle le plus et dont on sait le moins [117]. Le départ se fait généralement la nuit — toujours à vent contraire. Au prix des plus grandes fatigues, le voyage se poursuit jusqu’à l’arrivée — non sans laisser des traînards que les navires sauvent parfois des flots. Nous ne saurions concevoir des moyens de repère qui échappent à nos sensations. Force nous est d’admettre un « flair d’orientation » chez les migrateurs. De lointaines émanations (ce qu’expliquerait, pour une partie, le vol à vent contraire) sollicitent, sans doute, l’entreprise aux premiers frissons de l’automne. J’ai vu un jeune ramier, né dans Paris, se tuer aux barreaux de sa volière par ambition de l’inconnu.

Au littoral de l’Océan, dans nos forêts de pins maritimes, les émigrations se succèdent, de période d’aller en période de retour, avec une régularité qui ne trompe jamais. Les hirondelles ne sont pas les premières à partir ; Mais elles paraissent tôt sensibles aux refroidissements de l’atmosphère, et, comment que la décision soit prise et, le signal donné, une commune résolution rassemble, pour une communauté d’accomplissement, des groupes de familles entre lesquelles j’ai remarqué, au cours de l’automne, des habitudes de communications.

Il y a des convocations précises en des points déterminés. Selon quelles règles ? De petits groupes s’organisent par des visites préalables en des régions voisines. Il faut des accords et l’autorité d’une décision suprême pour le choix des lieux de rassemblements, comme, sans doute aussi, pour les directions. J’ai souvent été témoin de ces consultations préliminaires. Diverse en est la durée. Parfois, quelques heures suffisent pour toutes dispositions. J’ai vu des débats se prolonger. Des rassemblements aux fils télégraphiques ou aux tuiles des toits. Puis des vols affairés avec de petits cris en pleine course. Il y a là des enchaînements d’impulsions caractérisées, au même titre que nos gestes et notre langage ; correspondant à des accords par l’emploi de signes vocaux. Aux repos, le passant perçoit d’une façon distincte des appels de voix, en mode mineur, suffisants pour un auditoire tout rapproché. Des groupes secondaires rallient l’assemblée principale et disparaissent vivement. Tout un monde est en émoi.

Par une raison que je ne connais pas, les formations résidant aux régions du Nord ne se mettent en mouvement qu’après les autres, et — soit fatigue, soit besoin d’achever toutes dispositions pour la grande traversée — je les vois de ma fenêtre, à quelques mètres de la vague, rassemblées, un beau matin, sur les fils de fer de ma clôture, têtes tournées du côté de la terre, se touchant d’aile à aile comme pour une finale délibération. De temps à autre l’une des voyageuses se déplace brusquement pour se fixer en un autre point de l’assemblée où sa présence, peut-être, lui semble requise pour quelque recommandation. De mon poste, je puis suivre les mouvements de l’assemblée. Parfois, un grand recueillement ou le besoin de repos est peut-être pour quelque chose. Puis, des pépiements alternés comme d’une discussion coupée d’interventions entre-croisées. Je résiste au cruel plaisir de certaines comparaisons où nous n’aurions-pas toujours l’avantage. On s’envole, on se disperse, on fend l’air avec des voluptés infinies, on se met en quête, on pourvoit peut-être, comme nous-mêmes, aux nécessités de l’inutile, et, quand l’aurore soulève ses premiers voiles, la caravane ailée est déjà loin.

Mes souvenirs de jeunesse me permettent même de préciser certains aspects de cette sorte d’aventures. D’une grande salle du vieux manoir, ma vieille tante avait fait sa chambre, sous un plafond de grosses poutres de chêne régulièrement alignées ! Comment des hirondelles vinrent-elles plaquer leurs nids de boue à cette noble charpente, c’est ce que j’ignore. Elles étaient là lorsque je vins au monde et je pourrais dire quelle mort vida la grande salle pour amener la destruction des petits foyers emplumés. Aujourd’hui encore, on pourrait voir aux maîtresses poutres les empreintes demi-circulaires laissées par la glaise des abris familiaux. Survolant les douves, les nidificateurs s’éclaboussaient d’eau au cours d’un vol rapide ; puis se chargeaient de terre et venaient maçonner leur foyer familial au-dessus de nos têtes, car nulle présence humaine n’était capable de les intimider.

Deux ou trois nids, tout au plus ; Nous commentions chaque jour les mouvements de chaque nichée. L’immobilité d’une petite tête noire faisant saillie sur le rebord, dénonçait la couveuse. Ou bien des piaillements de grands becs jaunes accueillant une proie que l’oiseau, pour une nécessaire distribution de justice, savait à qui donner. Parfois, sous les bougies de la veillée, éclataient dans les poutres des querelles, des récriminations, des coups déjà, peut-être, à notre amusement. La vie réclamait ses droits à l’abus de la force. Un journal sur le carrelage recevait les déchets du repas. De temps à autre, père et mère venaient faire le tour de la chambre, avec de petits cris annonçant qu’on faisait bonne garde à la jeune troupe agitée. Et puis, un beau matin, aussitôt la fenêtre ouverte, la jeunesse palpitante faisant bloc au signal, s’élançait dans le soleil en boulet de canon. Quelquefois deux nichées. Les oiselets, ingrats, ne revenaient pas. L’hiver, on détruisait les nids, par crainte des parasites. Au printemps, le drame reprenait son cours.

Toute cette histoire, pour illustrer le retour des hirondelles avec le printemps, puisque c’est mon sujet. Cela, je ne l’ai jamais vu. Mais la vieille tante, qui avait une tendresse pour ses hirondelles, aimait à le raconter. Au lever du jour, quand la saison ramenait le bouillonnement des jeunes sèves, la dormeuse était réveillée par des coups de bec, des battements d’ailes aux vitres familières, et la fenêtre ne tardait pas à s’ouvrir. Les hirondelles entraient joyeusement, avec de petits cris de bienvenue à l’amie retrouvée, décrivant leurs cycles au dedans comme au dehors, constataient que les nids étaient à reconstruire et déjà, sans doute, songeaient aux préparatifs. La maçonnerie commencée, ce n’étaient qu’allées et venues des oiseaux infatigables. On a vu la suite de l’histoire.

Ce que j’en retiens, c’est que les oiseaux arrivaient toujours au lever du soleil et par troupes de cantonnements. Départ en bloc, arrivée en groupes ordonnés selon les accommodations prévues. Comment se fait le passage de l’une à l’autre disposition ? Cherchez.

Si j’ai retenu l’attention du lecteur sur ces communs accomplissements d’intelligence animale, principalement dus, sans doute, à ce que les oiseaux possèdent de nombreuses gammes de signes qui leur permettent des complexités d’associations mentales, c’est moins pour montrer jusqu’à quel degré de manifestations concertées les animaux peuvent atteindre que pour faire apparaître, dans le plein de l’action, les séries d’enchaînements développées depuis les premières formes d’organismes vivants jusqu’à la mise en œuvre des coordinations supérieures, ou se rencontrent, aussi bien, tels ou tels manquements. Comparez ces activités d’intelligence avec l’excès de stupidité noire qui porte l’oiseau, grossièrement trompé, à couver l’œuf du coucou parmi les siens, pour gaver l’intrus aux dépens de la couvée que celui-ci aura bientôt fait de jeter par-dessus bord. Associations mentales, plus ou moins tôt à bout de course, pour un objet déterminé [118]. Ce sont quelques points de repère des évolutions de grégarité animale qui passent sous nos yeux…

J’ai dit le vol en flèche, avec changement du conducteur en cours de route, ce qui ne peut être improvisé. Qu’il y ait là le produit d’une évolution de grégarité résultant d’un accord d’évolutions individuelles, il n’en peut être autrement. Descartes ou Lamarck : il faut choisir. L’écrasante défaite de la réaction cartésienne n’a pu surprendre aucun observateur. À bon compte, jadis, essayait-on de se tirer d’affaire avec l’instinct. Un mot, c’était beaucoup, faute d’un terme de positivité. Pour les méconnaissances du « connu » et les mésinterprétations de l’inconnu, la métaphysique en faisait son affaire. L’instinct était une sous-intelligence, aussi mystérieuse que l’âme elle-même, et non moins capable que le principe vital de nous tenir hors des voies de l’observation vérifiée. J’ai déjà dit que la constatation pure et simple des accomplissements intellectuels au cours des séries animales ne nous a pu fournir qu’un thème de stérile admiration aussi longtemps que nous nous sommes contentés de les rapporter à notre vie mentale, sans en chercher la source dans les enchaînements organiques des lignes d’évolutions reconnues. Il s’agit moins de nous émerveiller aux fragmentaires sursauts d’entendement animal que de nous enquérir, avant tout, des liens biologiques de la série animale dans ses évolutions de sensibilités.

Nous saisissons sur le vif le point de départ de la psychologie comparée depuis les premières déterminations d’irritabilité, toutes proches des réactions de la physico-chimie, jusqu’aux premières complexités d’associations, telles que l’activité organique des séries vivantes nous les révèle progressivement. Pour nous, exemplaires d’humanité, connaître, c’est déterminer des rapports, et les classer en des avenues d’ondes coordonnées d’où surgissent les résonnances de la compréhension. L’intelligence animale peut-elle donc être différente, en ses manifestations, de sommes de conscience diversement éclairées ? Les difficultés des associations par l’insuffisance des signes rendent l’activité du phénomène mental infiniment plus précaire dans la succession des subconsciences ou se manifestent à tous moments des défaillances de coordinations.

L’œuvre immense est à peine entrevue, qui dégagera, sans doute, des actions et réactions de l’évolution inorganique, les premières sensibilités de la vie végétative pour nous élever, de stage en stage, dans les cadres de l’évolution animale, jusqu’aux complexités d’associations qui déterminent le phénomène d’une conscience de pensée. Après quoi, se présentera la tâche indéfinie des classements de complexités particulières selon des ordres de grégarité.

Nous rencontrons, en effet, de toutes parts, des stages d’évolution grégaire diversement caractérisés. Les loups se rassemblent pour l’attaque comme pour la défense. De même les cervidés. Du bateau qui remonte le Nil blanc, on voit se profiler sur le ciel des troupeaux d’antilopes qui défient le dénombrement. Dans quelle mesure et pour combien de temps sont-ils rassemblés, associés ? La joie des émotivités communes paraît seule rassembler les chevaux de la pampa argentine vide de tout ennemi. Il faut les voir faire la course, des deux côtés de l’automobile, avec des hennissements joyeux. Du rassemblement émotif à tous rassemblements utilitaires, il doit nécessairement se rencontrer des degrés d’organisation. J’ai dit qu’au pâturage, nos bœufs, pour ruminer, s’installent de telle sorte que nul ne puisse survenir d’aucun point de l’horizon sans rencontrer l’œil d’un guetteur.

Une longue hiérarchie de groupements organiques qui, commençant aux agrégations moléculaires et se poursuivant dans toutes les activités de la biologie, s’achève aux plus hauts accomplissements des sociétés humaines : voilà le phénomène général à l’évidence duquel aucun esprit d’observation ne peut plus se refuser. Dans la vie animale chacun de ces groupements voudrait des recherches dont le rapprochement serait du plus vif intérêt pour éclairer l’histoire des formations humaines en familles, tribus, cités, nations diversement partagées entre le besoin de s’unir et l’atavique disposition à s’opposer. Racines profondes de cette histoire universelle présomptueusement entreprise par nos prédicateurs qui déduisent gravement la vie des sociétés humaines du buisson ardent du Sinaï.

De nos jours, c’est quelquefois des anticipations de l’idéologie que pourrait venir le péril des méconnaissances. L’homme, instable, sans autre orientation que de mots arbitrairement réalisés, s’élance aux vertiges du rêve métaphysique sans tenir compte des conditions héréditaires de notre humanité. Car il faut bien revenir à l’individu pour conduire la famille, la tribu, tous groupements d’évolutions, depuis les premiers âges jusqu’aux accomplissements modernes qui réclament d’étroites règles d’organisation. Il faut un chef, et le père de famille s’offre, d’abord, avec le droit de vie et de mort sur ses enfants. Les groupements de tribus voudront une assemblée de « pères » sous l’autorité suprême de l’un d’entre eux. Autocraties, tempérées d’anarchie, qui laissent aux récalcitrants le recours de la trahison. C’est de là qu’il s’agit de tirer, par l’évolution, l’idéal d’un ordre universel que chacun réclame, et que personne n’a pu construire encore autrement que dans les livres — bégaiements d’humaines fabrications.

Ce ne peut être mon propos d’esquisser une histoire de nos évolutions grégaires qui, sous toutes étiquettes de phraséologie, ont produit des états de sauvagerie et de charité humaine tour à tour distingués ou confondus. Comment donc jauger exactement violence et bonté en de justes mesures pour les rapporter l’une à l’autre dans de vagues formules de compensations ? L’évolution grégaire nous a laissés contradictoires, sans que l’hypocrisie, parfois inconsciente, de notre verbalisme nous permette le plus souvent de nous juger. Dans les rassemblements ethniques d’une civilisation, même « avancée », il arrive que les abus les plus criants soient passivement tolérés, tandis que chez des peuples plus près de l’état primitif (ceux de l’Asie notamment) d’affreux excès de barbarie s’accompagnent très bien d’une exquise douceur dans l’exercice de l’hospitalité. Aspects divers d’évolutions mêlées dont les lignes directrices se rencontrent aisément en des activités contradictoires, surtout quand l’intérêt y est engagé. Il y a tant de manières de mettre les mêmes mots au service d’idées contraires.

On n’attend pas de moi une description des peuples. Je me borne à noter des temps de leurs états de mentalité. Ils se sont cantonnés (souvent après migrations) dans des régions particulières selon leurs moyens de défense et d’approvisionnement, tantôt pour des irruptions aux dépens d’autrui, tantôt pour des reculs de défaite devant les invasions. Tour à tour dominateurs ou dominés.

Simple question de force en des groupements d’hommes qui ont faim, l’anthropophagie paraît s’être imposée sans avoir révolté les sentiments de la bête humaine, contrairement au proverbe qui veut que les loups ne se mangent point entre eux. L’esclavage a paru plus tard une meilleure utilisation de la chair humaine. C’était notre « progrès social » qui commençait. En deux mille ans, le christianisme n’a pas été capable de l’abolir. En Amérique, hier encore, il en faisait l’apologie.

Je ne voudrais pas noircir le tableau. L’univers est de rythmes dans toutes ses activités. La décadence grecque et la déliquescence romaine, par les longs défilés des insuffisances chrétiennes, n’en aboutirent pas moins à la Renaissance de l’antiquité, d’où le monde moderne est sorti. Par nos défaillances, comme par nos traits de forces, les mauvais et les beaux jours se succèdent en des oscillations de regrets et d’espérances en gestation d’un idéalisme à trop longue portée. Les mots nous guident, non sans nous décevoir trop souvent en de fâcheuses journées. Les actes sont redoutablement en retard sur les vocables, et de peuple à peuple et d’homme à homme, la guerre et la paix continuent de sévir pour les diversités d’un fonds commun de joies, de maux qui se rencontrent de très près. Les socialistes nous annoncent qu’ils vont changer cela tout d’un trait. Je voudrais le croire, mais j’ai des heures de doute, parce que je découvre surtout, dans les révolutions annoncées, des changements de textes d’idéologie, alors que l’homme profond, l’homme de violence égoïste, avec ses alternances de charité fraternelle, se maintient sous le déguisement des mots trompeurs. Nous le changerons peut-être. Il y faudra beaucoup de temps.

Nous commençons à sortir des gouvernements de classes, non sans de graves difficultés. Les « castes », groupements d’intérêts sociaux, se sont historiquement constituées en organisations d’égoïsmes, depuis les jours les plus lointains, pour se prolonger en d’innombrables formes dont l’évolution n’est point achevée. N’étant point de prophéties, je ne saurais dire comment le grand plasma social finira peut-être par dissocier tant de méconnaissances pour les fondre en des formations organiques plus proches de l’intérêt commun. Suis-je donc détenteur d’une formule de panacée ? Certainement non, car je ne vois d’autre remède à tant de maux, mêlés de tant de biens, que dans l’habitude larmarckienne d’une gymnastique individuelle d’altruisme à développer hors de l’inutile éloquence des prédications qui nous abusent sur nous-mêmes en remplaçant l’acte par un bruit de mots. Au lieu de prodiguer les paroles au vent, essayons de les vivre et nous serons guéris du pire de nos infirmités.

J’ai passé sommairement en revue quelques-unes de nos idées directrices. Je n’ai rien dit de la plus puissante émotivité de l’espèce humaine : « l’amour de la patrie ». Pour quelques-uns, il faut en faire l’aveu, c’est un texte à déclamations profitables, auquel s’oppose vainement l’idéologie de quelques détracteurs. Écartons ces extrêmes, et voyons dans l’irréductible attachement au sol natal, au foyer familial où le plus beau de nos sentiments a pris naissance et s’est développé dans l’harmonie d’une communauté de sensations et de pensées, le cadre le plus propre pour notre évolution d’humanité.

Biologiquement, l’amour du territoire familial, où, sous de douces mains amies, nous avons ouvert les yeux à la lumière des choses nous veut, nous tient, nous élève à travers tout, jusqu’aux sacrifices de nous-mêmes et des nôtres, pour une suprême satisfaction d’idéalisme qui n’admet point de débat. La métaphysique de l’idéologue s’en effare, alléguant que les questions de patries divisent les humains dont le premier besoin serait d’universelle conjonction. S’ils étaient capables d’observer, ces « raisonneurs » découvriraient qu’il y a eu, dans l’humanité, beaucoup plus de guerres civiles que de guerres étrangères, et que les périls des formations de patries sont tout simplement ceux de l’esprit humain insuffisamment évolué. Tout au contraire, l’accord, non seulement de mots, mais de sentiments profonds, ne peut être que facilité par l’élaboration historique des sentiments d’altruisme par dans tous les rapprochements du commun foyer. S’il se constitue jamais une unité de l’intégrale famille humaine (ce qui n’est pas démontré), c’est que le sentiment de la patrie, bien loin d’y faire obstacle, se sera agrandi au delà même de ce qu’il est permis présentement d’en présumer.

Il n’y a, il ne peut y avoir qu’un fondement solide des activités sociales, c’est l’altruisme développé dans tous les cadres de la vie commune. Un état social d’interdépendance aboutit, quoi qu’il arrive, à des coordinations de solidarité. Le bien ou le mal venu d’un seul, ou de quelques-uns, a des répercussions déterminées sur la moyenne mentale et morale de l’ensemble. Rien ne se crée, rien ne se perd. En des formes diverses, il faut que se retrouve tout effort bien ou mal dépensé. Nous sommes donc assurés que rien ne sera vain de nos efforts pour l’élargissement de la vie humanitaire. C’est ce qui a soutenu les martyrs de toutes les grandes causes, aussi bien le chrétien du cirque, à son heure, que les victimes ultérieures de ce même chrétien dégénéré, jeanne d’Arc, ou Michel Servet. Magnifiquement, l’évolution emporte tout ce monde à ses destinées, en un drame infini de scènes grandioses d’où peuvent naître, pour nous, aux approches de la mort, un contentement d’y avoir concouru.


Le drame.


Comment que se soient ordonnés nos premiers tressaillements de sensibilité en évolution de connaître, nos besoins d’observer, pour nous accommoder, se sont bien vite accrus de cet émerveillement, dont le trouble sera de méconnaissance primitive avant que de nous soutenir d’une suprême énergie dans la pénétration positive des rapports. Rien ne caresse plus délicieusement notre native ignorance que ce sursaut de jeune imagination qui n’a pas même besoin de l’épreuve de la terre, pour la tentation de ses envolées. La voûte étoilée nous obsède d’une splendeur d’étincelles cosmiques, en des rythmes d’essors qui ne finissent pas. Sommes-nous donc spectateurs ou personnages ? N’en fût-il pas au monde, nous demandons un pourquoi. Et nous nous proposons innocemment de « désespérer » de nous-mêmes si nous ne rencontrons que des comment !

Ciel de jour, ciel de nuit, alternent avec des relâches et des reprises communes de nos énergies. Qu’est-ce qui établit mieux les liens de l’univers et de l’existence humaine ? Le ciel est un séjour comme la terre elle-même. Notre premier élan d’intelligence est pour les accorder. Des différences de mesures, et par là, de puissance, voilà ce qui distingue, semble-t-il, les manifestations des éléments. Des Dieux, c’est-à-dire des vies hors de nos proportions, paraîtront s’imposer au même titre que la nôtre, ne pouvant être, comme nous-mêmes, que des formations de consciences dans l’acte de vivre leur moment de l’univers. Lumière, chaleur, vent, pluie, tonnerre paraissent des actes de volontés personnelles dont les mythologies nous ont transmis l’histoire à toutes fins de systématisations. Cette trame élémentaire s’éclaircira plus tard par les empiétements de l’expérience sur les confusions de l’éblouissement. Mais, toujours, au plus vif de nos aspirations, s’obstinera la recherche d’une puissance d’harmonie cosmique qui fasse, avec nous-mêmes, une humaine beauté d’accords dans l’indifférence de l’espace et du temps infinis.

La terre et son Océan n’ont pas une moindre aventure à nous dire dans l’étalage souverain de leurs somptueuses énergies. Même leçon de vie universelle, le rocher de vie profonde au même titre que la vague ou le vent. L’Inde est couverte encore de pierres sacrées dont on sollicite les faveurs. L’une d’elles, dans le fossé qui borde la route d’Ellora, s’était apparemment montrée si bienveillante que je la vis couronnée du dôme d’une minuscule chapelle, inattendue en un tel lieu.

Par excellence, l’habitat, le foyer avec son prolongement d’exploitation, l’homme le construit, l’aménage en vue de ses besoins de tout moment. Il s’y accommode, il en jouit, il l’aime et s’attache à son œuvre, avant de pouvoir admirer la vie universelle d’un sentiment désintéressé. Plus tard même, ce sentiment voudra se raffiner. Il y a du chemin, de l’amour bestial du sauvage aux délectations de l’Astrée. D’un apprentissage d’admiration l’art humain est issu. Nous en avons recueilli les témoignages aux cavernes du quaternaire. La recherche, la rencontre d’une sensation du « beau », c’est-à-dire d’un spasme des sensibilités ténues où s’accomplit la parfaite communion de l’homme et de l’univers, le retour du Moi au monde qui l’a produit.

Aux spectacles de la nature, le primitif a de longs siècles d’initiation devant lui. S’il y a, comme l’a montré Darwin, des sensations de la beauté chez les animaux [119], comment l’homme pourrait-il échapper aux émotions admiratives des formes, des couleurs, des reliefs, des grâces d’assemblages en perpétuel mouvement ? Il y cède. La perfection des images du quaternaire (scènes de chasse ou de vie familière) est d’un trait sincèrement épris des contours dans les complexités de la vie. J’ai gardé dans mon souvenir une figure de cheval de justesse dramatique dans l’expression confiante d’une béatitude amie. L’homme, et surtout la femme, sont à peine regardés. L’esthétique de la forme ne s’en impose pas encore. Le bison, ennemi, obtient, dans sa fureur, la chance d’une étude achevée. Des siècles s’écouleront, en des mouvements de rapports où joueront simultanément l’intérêt utilitaire aussi bien qu’une éventuelle douceur d’émotivité : la poursuite féroce du plus faible, les cruautés familières de la domestication parmi des épanchements d’amitié.

Je ne fais qu’en prendre acte, content de voir, dès les premiers âges, quelques âmes d’élite nous préparer à une bonté active envers les hommes, en commençant par les animaux [120]. Il y a des degrés d’insensiblité dans notre pitié des choses. Nous ne voyons pas que les ruminants s’arrêtent à d’instinctifs ménagements pour les savoureuses graminées.

Achevée aux égoïsmes purement physiologiques, il n’est pas indifférent qu’une acceptation des conditions de la vie, adoucies de tempéraments humanitaires, en vienne à désauvager les parties animales de nos sociétés pour nous inviter aux actes de commisérations relatives qui nous rehaussent dans notre estime de nous-même. Le sentiment parle souvent très haut chez la bête. Faudrait-il donc que l’homme lui en laissât le privilège ? Qu’est-ce que des traits épars d’une compassion, trop souvent fondée sur le calcul d’une récompense, hors de cette généralisation de charité humaine qui nous élève au-dessus du commun verbiage dans la mesure, trop souvent imparfaite, des correspondances de réalisations ?

L’entrée d’une sentimentalité humaine dans l’ordre de la nature s’est peut-être manifestée, chez l’homme des premières suggestions intellectuelles, par une vénération de l’arbre [121], de la fleur, des bosquets, des forêts, temples de tous mystères, asiles évocateurs de toutes émotivités. Le bois sacré (lucus), dont il reste encore de rares vestiges dans nos campagnes [122], témoigne de l’antique communion dans le mystère des choses. Les légendes de l’Arbre du Bien et du Mal sont des plus anciennes de l’Asie. La terreur du danger s’y inscrit sous la figure du serpent qui pénètre, en son trou, jusqu’aux mystères des choses. Par grâce singulière, l’homme, sortant des mains du Créateur, est mis dans un jardin, disposition originelle d’accommodements primitifs, sous le nom de Paradis, qui signifie bosquet, palais de la nature, séjour de nos premiers ébats. Quoi de pire que d’être chassé du Paradis dont une épée flamboyante interdira l’entrée ? Depuis ce temps, le couple humain cherche son Paradis que l’innocent Candide lui recommande expressément de cultiver.

Hélas ! d’interminables siècles de méconnaissance, l’homme ne peut se débarrasser sans la douleur d’une libération d’ankylose. Une indicible stupéfaction nous arrête, aux premières réalités vivantes d’un monde par nous persévéramment déformé. Darwin est un de ces voyants qui ont pris leur parti de toutes solutions d’expérience. Aux fourches du chemin, l’impeccable méthode d’une observation contrôlée, l’inflexible droiture d’une volonté sans réticences, la loyale substitution des données positives aux préjugés d’un atavisme épuisé. Il s’en dégage une puissante émotion de connaissance inexpugnable, et l’heure arrive enfin où l’esprit le plus obstinément réfractaire s’étonne lui-même du peu de poids de ses préventions les plus invétérées.

Une modeste enquête sur la question, toute nue, de la variabilité des espèces, peut-on s’y refuser ? Et pourquoi ? Les phénomènes mis en pleine lumière, les conséquences s’en dégageront selon qu’il appartiendra. L’attirance invincible des plus ardus problèmes, l’ambition de se mesurer sans défaillir avec l’expérience des choses, libérée des chimères primitives au profit d’une observation ordonnée, n’est=ce donc pas assez pour l’emploi d’une vie ? Comment s’y dérober ? L’observateur découvre, montre, il dit et poursuit son chemin. Le discours ici serait de choses familières. Plantes de nos potagers, de nos jardins, animaux de nos fermes, leurs conditions de vie, leurs hérédités, leurs croisements, mutations, transformisme, en des phases d’évolutions dans l’achèvement desquelles l’homme lui-même se découvre. Une histoire de choses insuffisamment regardées, source, par conséquent, d’interprétations à remettre sur le chantier.

L’homme d’investigation s’est ainsi donné une tâche que des siècles et des siècles ne verront pas achevée. Il doit apprendre à se borner. Des parties de démonstration expérimentale d’où s’infèrent des essais de synthèses : son ambition ne peut pas viser au delà. Dans les défrichements de la connaissance humaine, il doit se contenter d’ouvrir son sillon. Seulement, le soc ne s’arrête pas au labeur de surface. Il veut la profondeur. Les tâches succèdent aux tâches, sans jamais lasser l’ardente persévérance. Une épreuve sur le vif en exige une autre, puis d’autres toujours. Observations, interprétations se succèdent, et Darwin, alléguant ses « insuffisances », sollicite toutes contradictions. Cependant, les déterminations de phénomènes se multiplient, s’accumulent, ouvrant l’accès à des généralisations dont le prodigieux cortège ne s’arrêtera qu’avec l’humanité.

L’ancien monde a vécu, avec ses inexplicables séries d’espèces déterminées uniquement par des différences, puisqu’on ne permettait pas que les similitudes, d’abord, eussent une signification. Oui, c’est bien un univers nouveau qui se découvre, un pullulement de vies associées en des distributions de familles amies ou ennemies, d’une même origine. Comment ne l’avons-nous pas senti, pas reconnu plus tôt ? Darwin, qu’on aurait pu excuser de n’être pas très pressé de conclure, n’hésita pas à prendre ouvertement parti, quand, par une incalculable accumulation de preuves, sa démonstration lui parut achevée. Et, tandis que nous nous interrogeons sur la somme des privilèges de naissance qui nous caractérisent sous le sceptre, si lourd, de la Divinité, tandis qu’une mauvaise honte de parvenus nous tient encore dans les bassesses du « vilain » faussement anobli, les parchemins de Lamarck nous apportent des certificats d’universelle roture qui réunissent toutes les créatures de la terre dans les liens infrangibles d’une désolante fraternité.

Ne disais-je pas que l’aspect de la terre vivante avait ainsi changé ? C’est un nouvel état moral d’humanité qui fait son apparition dans le monde. Une révolution, telle que nos révolutionnaires eux-mêmes n’auraient pu la rêver plus profonde. Il s’agissait jadis des fameux « Droits de l’homme », qu’on jugeait insuffisamment garantis par l’autorité des Écritures. Aujourd’hui, un terrible bouillonnement de mots, d’où sortiront surtout, après le sang versé, des dénominations nouvelles. Nous venions de nous découvrir, dans toutes catégories d’existence, mêmes ancêtres inglorieux, et nous fîmes bien voir que la superbe de nos grandeurs avait, en effet, des racines cosmiques telles que semblait nous les promettre l’homme à quatre pattes de La Bruyère.

Cependant, en sa bonne paix fossilifère, l’homme de la Chapelle-aux-Saints, indifférent à tout ce bruit, attendait son heure, trop proche des pithécanthropiques souvenirs pour aberrer jusqu’à l’humain mépris des plus humbles aïeux. Voici donc que désormais, suivant un mot célèbre, « les qualités sont connues ». C’est le jour décisif de l’humanité qui se lève. Le duc de Saint-Simon et le vilain mal savonné, avec leur évangile social d’inégalité terrestre, sont renvoyés dos à dos. Et tandis qu’ils retourneront l’un contre l’autre leurs fureurs, la postérité des savants, des philosophes, échappés aux étreintes de la sanglante machine, se prépare à les mettre d’accord d’un seul mot : Frères, connaissez-vous, si vous pouvez, avant de vous haïr. Peut-être vous aimerez-vous plus tard, si vous en trouvez le temps et les moyens. Jusque-là, rendez d’abord hommage à vos communs parents dont les communes épreuves vous firent de communes misères et de communes aspirations à de timides grandeurs. Jugez-vous au mètre des choses pour vous installer dans vos réactions de sensibilité, qui sont d’équivalence profonde avec les activités connues et inconnues de l’univers sans fin.

La question n’est plus, à cette heure, que de savoir en quelles formes triomphera, quelque jour, l’évidence du fait acquis. Lamarck aura été le Montesquieu de cette révolution, comme Darwin l’ouvrier révolutionnaire dont les mains ne sont pas tachées de sang humain. Hélas ! les conquêtes de la connaissance qui devraient être simplement de compréhension élargie, et, par là, d’une tolérance accrue, se payent encore et se payeront longtemps de cruelles violences nées de l’incompréhension. Déjà la véritable révolution est accomplie dans les hautes intelligences, avant d’avoir gagné les cœurs. L’émotion n’en est pas moins grandiose de ces moments où l’homme, issu d’un atavisme de subconscience, dont la chrysalide est la fidèle image, sent tressaillir en lui les premières ferveurs des jeunes ailes, dussent ses originelles velléités d’imagination s’en trouver déçues.

Osera-t-on prétendre que surgir de la planète en ses enchaînements d’animations universelles soit une déchéance ? Déchéance de quoi ? De quelles hauteurs tomber quand on ne trouve en soi que tourments d’ascensions sans fin ? Parce qu’ils sont d’humanité, nos élans de grandeurs ne sauraient déborder le cadre de l’univers ? D’où serions-nous venus ? Du ciel ? On l’installait, jadis, commodément au delà des nuages. Mais la géographie de notre voûte bleue a bien changé depuis ces jours. Dans quelle nébuleuse, dans quelle voie lactée, loger le Paradis lointain ? J’ai bien peur que tous les départements de l’espace ne soient désormais occupés. En revanche, les évolutions de la vie nous ouvrent des portiques d’universels devenirs, avec des perspectives d’infini. Acceptons nos tristesses pour mériter nos joies, et que le chœur immense des enthousiasmes de sentir, de connaître et de vivre des instants au-dessus de nous-mêmes annonce les émotivités du comprendre à l’antre obscur des consciences insuffisamment éveillées.

Il est vrai, la vie est un champ de bataille où d’effroyables coups se portent dans la nuit. Quel droit d’en gémir, quand, depuis son apparition sur la terre, l’homme a mis sa fierté dans tous les développements, dans toutes les aggravations de ses combats ! Il clame la paix, et se persuade même de la vouloir vivre, mais ne la veut jamais assez fortement pour la maintenir. À quoi bon se plaindre que l’universelle compétition des existences lui impose, même s’il en adoucit quelques formes, l’opposition sans frein des énergies ? Les trop faciles rêves d’idéalisme parlé s’inscrivent aux murailles, où l’indifférence publique n’en a cure. Et pourtant, dans la vanité des puissances, dans la stérilité des regrets, la vie pensante triomphe encore, en ses évolutions supérieures, de toutes les défaillances des caractères.

D’une placidité de regardant, Darwin contemple l’étendue sans limites de l’universel abattoir. Loin d’admettre que la loi fatale de la concurrence vitale puisse être changée, il cherche, comme beaucoup, à contenir sa plainte par l’espérance de vagues atténuations. Au savant de préparer l’état d’âme, résultant de la connaissance positive, qui nous permettra peut-être de nous mesurer de plus près, quelque jour avec l’objectivité cosmique des phénomènes.

Par l’observation contrôlée, Darwin, nous remettant à notre place naturelle dans la modeste lignée de nos humbles ancêtres, affermit les états de sentimentalité où se révèle la douceur d’une charité d’entr’aide dont nous faisons plus de rumeur du haut de la chaire que dans les hypocrisies de la vie privée. Assurément, nous pouvons arguer d’une légitimité d’être. Celle du mollusque n’est point inférieure à la nôtre. Cependant, ce n’est pas comme compagnon de festivité qu’il se présente à nos repas. Nous n’éprouvons point de souffrance a faire de lui notre victime. Tout au contraire, une subversion d’émotivités. De l’huître que nous ingérons vivante, et même convulsée d’une épice, au mouton bêlant que nous préférons cuit, il n’y a que des différences d’échelons dans les profondeurs de l’insensibilité. Présentement encore nos frères Fuégiens, Polynésiens (dont « l’âme » est d’essence divine comme la nôtre) sacrifient les vieilles femmes, quand ils ont appétit. En nous relevant de la déchéance biblique pour nous mettre à la tête de la hiérarchie vivante, non seulement Darwin nous fait réparation, mais encore il nous offre la chance d’une quasi légitimation par les vagues ébauches d’une charité relative à travers les tortures voulues de l’implacable Divinité.

L’Inde, qui reçut le privilège de pousser de primitives avenues de lumière fort au delà de ce qui attendait ses camarades d’émigrations, en d’autres climats, eut l’insigne mérite de concevoir l’universelle société des êtres, et même, par une étonnante hardiesse du rêve, d’en oser fixer une organisation. C’est la fameuse métempsychose, dont le védisme, et plus tard le bouddhisme, firent magnifiquement usage. Le fondement en est, comme on sait, dans une succession (une évolution) d’existences où l’homme — nécessairement inclus — s’élève ou s’abaisse dans l’échelle des êtres, selon ses « mérites », par un transformisme d’ascension ou de régression. Conséquence : « Il ne faut pas tuer », car c’est porter éventuellement la main sur un ancêtre, ou aggraver, tout au moins, les misères d’un même sang. J’ai dit les atténuations empiriques de cette extrême rigueur. Il demeure au fond des cœurs une émotivité de communion générale des créatures qui domine les aspects de la vie, en féconde les mouvements de charité, ennoblit l’homme à ses propres yeux. En revanche, l’idée de châtiment et de récompense, que nos lointains aïeux y devaient fatalement rattacher, ne pouvait que rabaisser à des finalités d’égoïsme la prescience admirable d’une interdépendance naturelle de toutes les vies enchaînées. Le sentiment devra survivre pour s’épurer plus tard. Un homme qui prend garde de ne pas écraser un insecte sur le chemin ne sera pas communément cruel envers son compagnon de route, animal ou humain.

Hélas ! nous ne pouvons vivre sans détruire d’innombrables vies à tout moment. Aucune religion, aucune doctrine, n’a rien pu changer d’effets inévitables. La permanente prédication de charité divine n’a donné que des résultats de tapageuse insuffisance. Cependant, la grande pitié universelle des êtres nous prend aux fibres les plus profondes de sensations contradictoires qui se peuvent fondre en des sursauts incohérents de confraternité. Une des légendes du Bouddha nous le montre offrant son corps à la tigresse dont les petits ont faim. Il n’y a point à craindre que les rigueurs de la doctrine nous emportent jusque-là.

Est-ce donc une raison pour répudier misérablement des parents pauvres dont notre loi, hélas ! est d’abuser ? Est-ce surtout une raison pour nous mentir à nous-mêmes, quand nous avons en mains tous les outils de vérité, parce que nous nous sentons assez forts pour être ingrats, ainsi qu’il arrive aux mauvais enfants ? Rappelez-vous le Dieu lui-même, disant à sa mère : « Femme, qu’y a-t-il de commun entre toi et moi ? » Des temps sont venus où s’annoncent des états nouveaux de mentalité. La sensation de fraternité, dont un snobisme de précieuses nous a trop aisément détournés, voici que la connaissance positive nous y ramène en dessillant nos yeux à l’évidence des chaînes de parenté. Après des tumultes de tourments séculaires, l’enfant prodigue, ballotté, amendé par les épreuves de la méconnaissance, surgit au seuil de l’antique bercail :

— Frères, que j’épouvante, me voici devant vous. Depuis que j’entrepris de vous devancer sur les chemins d’une fortune nouvelle, j’ai vécu de bien et de mal diversement composés. Bénéficiaire ou victime des ambitieuses poussées, j’ai quitté les traces des communs ancêtres parmi lesquels votre sort fut de vous fixer. La même loi, qui nous fit des déterminations différentes, ne nous a pas permis d’y échapper. Nous avons suivi, les uns et les autres, la voie inévitable : vous, confirmés dans des gestes d’atavisme dont vous ne pouvez vous départir ; moi, cherchant, à grand bruit, des formations meilleures d’un empirisme aussi présomptueux qu’impuissant à réparer le mal de nos « dons natulels ». Attenter à la vie d’une créature pour en prolonger celle d’une autre, est-ce donc le bien ou le mal — ou, simplement l’inévitable ? je n’ose pas vous le demander. Jusqu’ici, le plus faible en est quitte pour subir la violence, tandis que le plus fort serait plutôt enclin à célébrer sa propre magnanimité.

Je ne viens pas vous proposer d’établir avec vous, dans ces redoutables détours, la juste mesure des choses. Je n’oserais pas affronter l’épreuve. Il me semble seulement que, selon la coutume antique, nous pourrions nous envoyer, de l’un à l’autre camp, le salut de ceux qui, de toutes façons, vont mourir. Si fière d’elle-même, notre humanité, d’anthropophagie patente ou déguisée, a déchaîné sur la terre beaucoup plus de maux qu’aucune de vos tribus, et, cependant, elle aspire à la réalisation de la plus grande somme de bien. Il ne nous appartient pas de concilier les termes d’une antinomie qui n’est point de notre fait. Aussi bien, nous répandons-nous, chaque jour, en louanges hyperboliques sur l’instigateur supposé du massacre universel.

Je voudrais simplement que le mal venu de nous fût d’une impuissance à mieux faire. Ne reste-t-il pas, de vous à nous, assez d’un commun héritage de sensibilités utilisées ou perdues, pour qu’un retentissement nous en demeure, et puisse s’ennoblir d’émotions désintéressées ? Nous osons croire qu’un avenir, meilleur peut-être, nous appelle ici-bas. Soyez indulgents pour les hommes, et nous, si ce n’est trop failler, nous prêcherons, de rencontre, la « bonté » pour les animaux.

Des fusées d’évolution, que je ne puis maudire, m’ont jeté loin de vous. Une consciencieuse observation du monde et de moi-même me ramène à vous moins superbe de mes fautes, plus prêt aux émotions de sympathie, meilleur peut-être, si j’ose présumer. De la puissance que j’ai conquise sur les choses, sur les êtres, et pour laquelle j’ai payé mon dû, je voudrais faire l’usage le moins malfaisant — imputation laissée du reste à l’irresponsabilité de l’univers. Depuis longtemps, la familiarité de la vie domestique nous avait rapprochés parmi des à-coups de violences, des déchirements de cruauté, avec des heures « d’apprivoisement » réciproque qui, parfois, nous ont faits compagnons et même amis, si vous me permettez ce mot ambitieux. Au contact des fragiles sensibilités où s’atteste le lien fraternel, j’ai ressenti le choc des communes épreuves, rehaussé, d’idéal par l’effet d’une communion supérieure avec toutes les vies dont je suis un passage. Des hommes se sont trahis les uns les autres. Des chiens me sont restés fidèles. Parfois je me demande si je l’avais mérité !

Pour le bien, pour le mal, nous sommes dominés des mêmes lois inexorables. Des uns aux autres, est-il bien sûr que nous ayons vraiment des reproches à nous adresser ? Notre suprême destinée ne serait-elle pas de nous combattre et de nous aimer tout ensemble ? Adoucir l’âpreté de la lutte par des relâches de respect, et même d’affection entre les familles vivantes, cela ne serait-il pas sans une cruelle ressemblance avec ce que nous appelons bravement, au regard de nos congénères, la « paix » de l’humanité ? Oui, cette « paix » que nous ne pouvons vous offrir, nous la voudrions, nous la prêchons entre les hommes. Nos temples en retentissent. Voyez ce que nous en avons fait. La guerre est encore bien près de notre état naturel, et la paix, trop souvent une organisation de cruautés. Au moins, n’est-ce plus l’ancien exécuteur des hautes œuvres de la Divinité qui vous parle, puisque je cherche, pour si peu que ce soit, à remonter le cours de la fatalité.

Une fatalité de joies cruelles aux dépens l’un de l’autre, avec des retours d’inutile pitié au compte des meilleurs de ceux qui ne peuvent défendre leur vie qu’aux dépens de celle du prochain. Vous-mêmes qui vous plaignez à juste titre, vous ne vous épargnez pas entre vous, et nos supériorités d’énergies nous mettent tous ensemble dans le cas d’anéantir — plaisir ou peiné — tout ce qui tombe sous notre loi. Voila le drame sanglant qu’on nous propose de mettre au compte d’une juste Providence qui suscite simplement en nous l’idée d’inscrire des recommandations de procédure à la porte des abattoirs. Et nous, cependant, de férocité pitoyable, hommes fiers de ce titre, ne voilà-t-il pas que notre éminente qualité de comprendre nous ouvre l’occasion d’un tourment incurable, parce que, faisant le mal, nous avons le malheur de le savoir, sans y pouvoir apporter mieux qu’un vain soulagement de paroles, qui n’émousse pas même la pointe des fatalités meurtrières. Plaignez-moi donc, frères, d’être plus savamment méchant qu’il ne vous arrive, et enviez-moi, si vous en avez le courage, d’aspirer à un état meilleur. Victimes et bourreaux, c’est le sort qui nous échut. Notre malheur est d’une insuffisante puissance de charité, ou se mêle un apitoiement trop facile de nos victimes. Je voudrais trouver en vous quelque chose de ma pitié de moi-même et d’autrui, comme vous trouvez en moi et en vous-mêmes d’irrépressibles réflexes de férocité. Une seule éclaircie de conscience : nous ne sommes pas responsables de notre destinée.

Lamarck, Darwin, avaient d’autres affaires, pressés de vaincre les résistances de l’abstraction divinisée qui ne peut s’inscrire d’expérience dans les coordinations des lois de l’univers. Tout en faisant usage d’une phraséologie de concessions, Darwin, conscient d’avoir établi sa démonstration positive sur des observations qu’on ne peut plus scientifiquement contester, s’aventure, à risquer une vue générale d’où nul ne pourra le déloger. « Quand je regarde tous les êtres, non plus comme des créations spéciales, mais comme la descendance, en ligne directe, d’êtres qui vécurent longtemps avant que les premières couches du système silurien fussent déposées, ils me semblent tout à coup anoblis [123]. » C’est au moment d’achever son œuvre que lui vient la fierté de cette leçon par la synthèse idéaliste d’une réconciliation subjective des existences, pour conclure par ce mot : « Il y a de la grandeur dans cette manière d’envisager la vie ».

Ici, en effet, s’imposent les lignes maîtresses d’un drame comme il ne s’en peut rêver de plus grandiose, de plus émouvant. L’infinité pour théâtre. Pour protagonistes les astres, de monstrueux incendies, avec leurs cycles sans mesure, achevés d’une conscience émotive qui couronne le spectacle d’un spectateur apportant à la scène l’incomparable fortune de sentir et de penser. Ce spectateur intéressé, l’homme, pour l’appeler par son nom, n’est pas arrivé là de sa volonté, comme on entre au parterre. Il ne s’est fait, il ne s’est révélé à lui-même, que par les longues progressions évolutives d’un état de sensibilité organique, emportant les réactions d’associations mentales dont les enchaînements feront l’humanité émue, pensante et jugeante de nos jours. En incessante évolution de sensibilités successives, ses points de vues, ses interprétations, ses inférences ne peuvent que s’affirmer en des formes de relations qui lui permettent de distinguer ce qu’il sent, ce qu’il essaye de pressentir par hypothèse, ce qui lui échappe des objectivités de passage.

Les Divinités évanouies, il faut que l’homme trouve en lui le courage de rester seul avec lui-même pour affronter les énergies de l’univers. Loin d’en être amoindri, le drame ne s’en trouvera que plus grand. Si vaste même et si éblouissant, par le contraste de l’élémentaire organisme et de l’infini qui s’opposent, que nous serons ravis au delà de nous-mêmes dans les trépidations d’un spasme d’émerveillement.

Désormais, l’homme ne devra de comptes qu’à l’homme, et c’est plus que les Dieux ne nous avaient annoncé. Le drame aura passé de la féerie divine au roman de l’activité purement humaine ; essayant ses forces sur elle-même dans les données où l’encadrent les tumultes du Cosmos indifférent. Point d’autre spectateur, point d’autre critique, point d’autre juge, pour l’homme, que l’homme lui-même, déterminant de l’univers tout ce qu’il en peut saisir pour jalonner les grandes avenues de la connaissance, en vue de situer, decomposer les développements de sa vie.

Oui ! L’homme aux prises avec l’univers ! Combien l’intérêt de la scène en est-il rehaussé par la disparition de l’autocrate divin qui laisse l’ancien second rôle dans l’obligation redoutable de s’élever au premier. Le maître autoritaire des tréteaux, avec ses dénouements machinés, rentre dans le néant. C’est enfin l’heure de la faiblesse humaine encore toute roidie de ses chaînes, mais libérée par son propre effort dans les agitations duquel l’avenir jaloux lui garde encore des trésors d’inconnu. Place à toutes les chances de la tragédie.

De tout cela, le Cosmos ne s’embarrasse guère. Cependant, de notre point de vue, le prodigieux événement sollicite et résume les plus vifs élans de notre émotivité. C’est la question du devenir au plus tragique de son évocation. Les satisfactions de mots, si trompeuses, faisaient, hier encore, office de satisfactions. Qu’est-ce donc que nous avait offert le monde des premiers âges ? Le tableau des présomptions imaginaires dont le capital attrait fut de s’adapter merveilleusement aux aspirations, aux espoirs, aux satisfactions d’ignorances qui nous mettaient à l’œuvre.

De démêler l’observation, plus ou moins bien vérifiée, d’avec l’émotion qui, trop souvent, la défigure pour en faire jaillir crainte ou contentement, c’est de quoi, dans un âge où la parole et l’écriture envahissent l’existence, peu de gens se sont occupés. C’est pourtant toute l’orientation de notre vie qui en décide, puisque le phénomène, dans son ensemble, implique l’ajustement de la compréhension et de la sentimentalité.

Si loin que nous puissions faire remonter nos mouvements de sensibilité, nous nous voyons moins déterminés par les raisonnements hasardeux, dont notre histoire fait parade, que par des impulsions émotives promptes à se parer d’un théorique accommodement de conclusions anticipées. De ce point de vue, c’est l’émotion du monde, bien plus qu’une froide liaison d’expériences, avec leurs prolongements d’hypothèses vérifiables ou non, qui fera l’explosion de nos sensibilités déterminantes. De l’homme de la Chapelle-aux-Saints (pour ne pas remonter plus haut) jusqu’à Galilée ou à Newton, des échelons de connaissances mis en œuvre par des élans d’émotivités !

Ainsi la conception même du drame, avec les valeurs scéniques des antagonismes inévitables, se trouvera désormais transformée. L’omnipotence personnifiée n’est désormais plus de compte, en ses à-coups d’autorité. Elle se voit reléguer au rang d’une activité infinie d’inconscience ordonnée, arrivant par le réflecteur organique à la représentation consciente d’aspects passagers du Cosmos. Hier débiles sujets d’une autocratie absolue, nous nous voyons aujourd’hui temporairement promus aux figurations d’une flamme de personnalité dont la puissance ne cesse de s’accroître à des fins où le rêve aime à s’incorporer.

Que l’émotion de notre dénouement s’en trouve singulièrement élargie il n’est pas besoin de le dire. Au théâtre, selon que le drame finit bien ou mal, les mouvements de la foule seront diversement manifestés. Quel crédit eût trouvé le sacerdoce si sa pièce n’eût ouvert de larges avenues aux candeurs faciles à contenter ? Si la fiction littéraire du drame cosmique permet que nous nous trouvions satisfaits d’un altruisme divin qui aboutit à des tortures, quelles réfections, quelles explosions d’émotivités aux achèvements d’une tragédie d’un jour dans les révolutions de l’éternité ! S’être proclamé le reflet du Dieu suprême, et se résoudre à n’être rien qu’une étincelle d’incendie, n’est-ce pas déchéance après l’ivresse d’une apothéose d’imagerie ! Mais quels retours d’enivrements dans un corps à corps avec le Cosmos où notre conscience, fût-elle d’un jour, formule des lois de l’infinité.

Qu’il lui plaise ou non, l’homme, en lutte avec l’homme, aussi bien qu’avec le monde, doit poursuivre sa voie à travers les péripéties qui lui assignent des déterminations organiques dont il ne peut se dégager. Vouloir dicter des dénouements humains à l’univers, qui met au même rang les rencontres des atomes et des voies lactées, n’est qu’enfantillage. La première détermination cosmique est qu’il n’y a pas de dénouement dans le monde, puisque rien ne demeure et que tout continue.

L’humain, dont la joie suprême fut de se laisser bercer aux mythes des théologies, sera-t-il de taille, sa révolution mentale accomplie, à oser entreprendre, par ses propres moyens, la conduite rationnelle d’une vie réalisée à l’inverse des anticipations surannées ? Le problème est posé plutôt que résolu. Les Providences officielles de tous les cultes ont clairement failli à la mission qu’elles s’étaient arrogée. Fortes encore de l’autorité verbale des sacerdoces, elles ne répondent plus aux besoins profonds des intelligences éclairées. Bientôt, nous n’aurons plus de recours que dans l’expérience positive, et cette expérience, maîtresse de la pensée, il n’est point de rêve pour la dominer.

En fait, c’est une succession de mouvements émotifs, bien ou mal fondés, qui mène l’homme aux décisions, aux entreprises de la vie. De ces entreprises, la plus haute, la plus urgente, et la plus chanceuse en même temps, n’est-elle pas, pour chacun, de se connaître lui-même en vue d’une direction de ses propres activités ? Le propos est ancien. Le Dieu solaire de Delphes lui avait, depuis longtemps, donné ce conseil, mais en négligeant de lui dire qu’il ne pouvait se connaître qu’à la condition de connaître l’univers d’abord.

C’est ici que la question préalable se présente de savoir si l’univers est aux fins de l’homme, contrairement aux observations de positivité, ou si l’homme n’est qu’un moment passager du Cosmos infini. La solution n’en peut être remise aux décisions de nos émotivités. Il faut donc que l’expérience vérifiée prononce — plaisante ou déplaisante pour l’esthétique de nos conceptions primitives et des conséquences qui y sont attachées.

Irrésistiblement, l’homme tend à connaître. À ses connaissances, telles quelles, il doit s’accommoder. Ses sensations de primitivité ne sauraient s’imposer à la connaissance positive qui le met à son rang. La prophétie d’un dénouement n’en crée pas la réalité. L’heure est donc inévitable où, dans l’enchaînement des successions d’énergie, l’homme, phénomène de l’espace et du temps, doit rapporter ses stages d’évolution à l’océan d’infini dans les remous desquels il n’est apparu que pour être aussitôt submergé.

Un éclair de sensibilité idéalisée, cela paraît de peu de compte au regard de l’univers. Il n’en est pas moins vrai, selon le mot classique, que je suis subjectivement supérieur à l’univers qui m’écrase si je sais, quand il l’ignore, qu’il va m’écraser. Je reconnais, qu’il n’y a point de supériorité objective, puisque, dans l’enchaînement universel, tous les phénomènes sont d’une même valeur de chaînons. Pourtant, le fait que le monde se réfléchit en ma conscience, et que je réagis en sensations et en jugements demeure le phénomène capital de mon existence. Ce qui est en jeu, dans cette affaire, ce sont les rapports du Cosmos, c’est-à-dire de l’Infini, avec les relativités du complexe élémentaire qui fait l’individu.

L’idée seule d’un dénouement par lequel nos aïeux inaugurèrent leur construction des choses est contradictoire à l’éternelle autonomie des éléments. La suprématie de l’infini s’impose à toutes les formes d’existences passagèrement disséminées dans l’espace et le temps. La permanence des formes changeantes, tel est encore l’objet de nos vœux ingénus. S’opposer en cette forme, au monde, c’est proprement s’y substituer. Entre le monde et nous, il ne peut y avoir — et c’est déjà merveille — que des rencontres d’oppositions et d’accommodations ou le dernier mot reste, sans fléchissement possible, au potentiel de l’infini.

Et c’est tout ? Au moins, est-ce l’événement cosmique auquel rien ne peut résister, la loi de toutes les existences à laquelle, geignants ou glorieux, il faut nous adapter. Ni geindre, ni exulter. Comprendre, et, pour s’achever au plus haut de soi-même, se rendre digne de son sort en s’efforçant jusqu’au bout dans la voie des déterminations d’entr’aide et de solidarité ! Je ne dirai pas qu’il en résultera un satisfecit de l’homme à l’univers, car il faudrait accommoder les choses aux fantaisies changeantes de tout individu. Mais qu’en serait-il de la gratitude ou des reproches de l’individuation de sensibilité humaine envers l’inconsciente infinité à qui l’absence de limites ne permet pas une synthèse d’individualité ? Notre tour de naissance nous a projetés dans la vie. Quelle autre ressource que de nous y accommoder ?

Être entré dans la conscience des choses pour des sensations de souffrances et de félicités dont la juste compensation ne peut être établie, mais qui, apparemment, laissent une conclusion favorable, puisque vivre et vivre encore est le vœu de chacun ! voilà notre sort. N’est-ce pas folie que nous débattions pour savoir si nous ferons l’honneur au destin de nous en contenter ?

La réalité est qu’avec ses effets de plaisir ou de peine, la sensibilité, maîtresse des mouvements de notre vie, nous retient organiquement d’une attache si forte que nous ne pouvons nous faire à l’idée de nous en départir. Le repos, parfois vainement appelé de nos nuits, n’inspire qu’épouvante aux esprits faibles hors des promesses d’un réveil. Pour l’acceptation des incertitudes primitives de la mort qui nous sépare de tout ce que nous aimons, l’anticipation même d’un souverain relâche ne nous préserve pas d’une douleur d’en finir avec les ressacs de la vie. Issus de l’inconscience des choses, nous ne nous accommodons pas d’y rentrer. Et cependant l’homme, délivré des chaînes de ses Dieux, ne peut compter que sur lui-même pour l’accomplissement de sa destinée. C’est la virilité de l’effort qui fera le plus vif de nous-mêmes, avec le secours de l’« illusion féconde », comme disait Kant, trop souvent nécessaire aux nobles aventuriers de la pensée.

Le monde est une épreuve de forces. Pour vaincre, tout un jour, il faut biaiser. Lutte à mort, ou soumission à merci. Tel est le cadre où se développera l’homme, avec l’aide des accoutumances qui lui permettront de supporter l’épreuve. De révoltes ou d’asservissements, sous l’obsession du mal ou du bien de nos sensations, nous est donnée la vie. Jouet de tous les conflits de puissances, sous le déguisement des mythes grossiers ou subtils, et implacable destructeur des animations apparentées, l’homme, à mi-chemin de ses Dieux et de la bête, sera de double aspect : victime et bourreau, ai-je dit. Personnage à deux faces, en guerre, malgré ses palabres d’amour fraternel, avec la multitude des existences aux dépens desquelles il doit vivre, sans en excepter ses semblables [124], en attendant les « atténuations » humanitaires de l’anthropophagie à l’esclavage.

Les émotions qui nous emportent, sous l’empire de sensations plus ou moins heureusement liées, nous sont communes, à des degrés divers, avec toutes les séries de la vie animale, dominées de ce qui les dépasse, dominatrices de ce qui ne peut résister. De cela, il ne nous soucie guère, puisque nous sommes, pour un jour, les plus forts. D’ailleurs, si nous sommes des puissances divines (c’est-à-dire inexpugnables) pour la faiblesse de nos frères animaux, ceux-ci s’opposent, s’entre-tuent, non moins fatalement entre eux, selon les gradations de leurs moyens. La capitale différence est que les communes émotions de la série vivante ne s’élèvent que chez l’homme à une puissance d’interprétations qui lui permette, ayant regardé le monde, de se vouloir mettre au-dessus de son rang dans l’enchaînement universel.

Ainsi le drame se noue par les réactions, plus ou moins justement ordonnées, d’une sensibilité humaine poussée jusqu’aux résonances émotives — dissonances ou unisson. Les conflits d’émotions au choc des interprétations diverses ou même contraires, voilà où éclate la cruelle et noble magnificence de notre humanité, en proie aux mouvements du connaître et du méconnaître, pour des adaptations d’émotivités en vue d’adoucissements à trouver. Combien plus haut pourrions-nous nous réaliser nous-mêmes, si le dire et le faire n’étaient redoutablement séparés ! La délectation du vocable est si grande que le geste des profondeurs en est oublié, sinon même anéanti. Quels rapports des paroles d’amour du Galiléen avec les supplices et les tueries qui en parurent la traduction naturelle à ses « chrétiens » ? Quels enchaînements de Voltaire, de Rousseau, de Montesquieu, de Condorcet au tribunal révolutionnaire, à la loi de Prairial ? Que de beaux livres de charité humaine ! Que d’empiriques commentaires d’animalité !

C’est l’homme divers, en ses oscillations de douceur et de férocité, pour lesquelles l’égoïsme lui-même a besoin d’une musique d’idéal chanté. L’implacable renouvellement organique que lui veut l’évolution de sa vie ne peut que l’entretenir dans des sentiments d’indifférence envers les organismes que leur faiblesse lui livre comme une proie. L’univers est ce qu’il est. Nous ne pouvons que nous y conformer. Au contraire de l’hypothèse divine qui serait impardonnable, l’excuse du mal cosmique, c’est de n’avoir pas été prémédité.

Douleurs et plaisirs, sensations de résonnances ou de dissonances cosmiques, s’impliquent et se conditionnent réciproquement. Nos réactions de sensibilité, nous les pouvons bénir ou maudire, selon l’occasion, mais sans elles la vie ne serait qu’une composition de mécanique cartésienne sans utilisation d’effets. Que pouvons-nous faire de nos sensations associées, sinon de les disposer, de les coordonner en des classements de rapports constitutifs de la connaissance et, par là, conducteurs de nos activités ?

Aux premiers échelons, l’initial frémissement des obscures sensations de l’organisme monocellulaire. À l’autre extrémité, les développements de l’investigation humaine toujours en acte d’interroger. Théâtral colloque de l’homme et de l’univers pour des compositions d’énergies, ou apparaîtront simultanément la tradition d’ancestrales méconnaissances et la nouveauté des rectifications d’expérience. Pour quels résultats ? Nous voulons sentir, nous voulons connaître, nous voulons inscrire notre émotivité dans les choses, nous émouvoir des beautés du monde et de nous-mêmes, au cours d’une vie précipitée. Mais que de résistances, que de combats pour franchir les barrages des hérédités successives, et se confier à l’élan organique de notre être dans les agitations du milieu social où s’engouffre la confusion de nos énergies.

Tumultueux développements du drame de l’homme qui se veut indépendant de l’univers dont il est un moment, tandis qu’il se rue sous le joug des incompréhensions primitives dont la délivrance lui fait peur. C’est le combat profond de toute vie humaine, dont chacun parle le moins possible peut-être parce qu’il en sent trop vivement les effets. Jusqu’à ce que nous soyons en état de maîtriser le jeu des résistances héréditaires, ne devrons-nous pas nous résigner à ce qu’une élite intellectuelle demeure aux prises avec des majorités d’insuffisances d’autant plus impérieuses qu’elles seront bloquées ? Et, cependant, le jour viendra où l’habitude lamarckienne, c’est-à-dire une gymnastique mentale appropriée, nous permettra, par un juste retour, de léguer enfin à notre postérité un potentiel d’accroissement libéré.

Entretenu dans l’obnubilation des hérédités primitives, comment ne pas révolter l’homme d’atavisme au plus vif de lui-même, lorsqu’au lieu de lui révéler que le monde animal lui a été donné, au même titre que la pierre ou l’arbre, pour l’usage et l’abus à merci, on se risque à lui annoncer que sa propre vie n’est que d’enchaînements organiques rejoignant, par l’hérédité, ces mêmes successions d’organismes inférieurs qu’il fait profession de mépriser ? Quelle complète subversion d’entendement lui est ainsi proposée ! Il était « le roi de la création », sous une autocratie divine à concilier par des prières, et voilà qu’on prétend lui découvrir des origines authentiques dans les grouillements inférieurs d’esclaves par destination. Résistance de l’esprit. Répugnance des sentiments. Cependant, l’esclavage de nos frères humains, par lequel nous avons débuté dans la « civilisation », a montré que la question d’origine ne nous embarrassait guère, puisque nous avons asservi, c’est-à-dire animalisé ceux de notre propre race blanche aussi bien que tous captifs d’une autre ethnicité.

Les aspects du drame se succèdent. « Adam dégénéré, ou singe perfectionné » ? a-t-on dit. Qui remonte trop loin dans sa propre lignée s’expose à des surprises. Périclès est d’hier. Montrez-moi, en ce temps, les ancêtres de Louis XIV, divinisé. Mis en présence de ses aïeux péricléens, « le grand roi » emperruqué, empanaché, ne se fût peut-être pas montré très fier d’une souche à laquelle il attachait pourtant, à plus proche distance, un si grand prix. Le grossier Gaulois, compagnon des aurochs, des ours, des sangliers, avait lui-même des ancêtres lointains qui n’absorbaient point ses pensées et ne lui eussent point inspiré d’orgueil s’il avait rencontré l’homme de la Chapelle-aux-Saints, aujourd’hui reconnu pour un authentique spécimen de primitive humanité.

Remonterons-nous le cours de l’histoire jusqu’aux premières couches du quaternaire, franchissant, d’âge en âge, des échelons de formes originelles ? Nous ne rencontrerons jamais, au lieu de l’ancêtre biblique créé d’un coup de baguette, que des étages d’humanité commençante parmi lesquels l’homme de la pierre taillée fera figure d’Apollon. Bientôt même, nous heurterons-nous au pithécanthrope de Java, ancêtre reculé, à l’apogée d’une série zoologique antérieure dont les archives le font remonter jusqu’à la plus que modeste ascidie. Seigneurs de la métaphysique, où commence, où finit le phénomène humain dans tout cela ? Quel état de pensées et de langage aux crânes de Néanderthal ou de la Chapelle-aux-Saints ? Êtes-vous bien certains d’y pouvoir loger une âme immortelle ? De quelle sorte, et pour quels résultats ? Le miracle psychique est-il d’avant le pithécanthrope et sa lignée, ou d’après ? À quel signe le reconnaissez-vous ?

Nos affirmations d’expérience, ai-je dit, sont souvent des rectifications de vues imaginaires préalablement instituées, ainsi que le découvre le rôle de l’hypothèse dont les conjectures nous guident en s’offrant aux vérifications. L’idéal sans lequel la vie cruelle ne serait que de positivités, se compose d’anticipations subjectives en efforts de coordinations vers d’invérifiables devenirs. Nous avons nécessairement débuté par un idéal à notre portée, pour nous essayer, par des développements d’imagination, à devancer la marche lente de l’expérience vérifiée. L’enchaînement des évolutions subjectives d’un idéal fragmenté, au-delà des évolutions d’expérience, est ce qui met la vie humaine au-dessus de toute comparaison. L’aspiration d’idéal qui ne cesse de se transformer, de s’élever en nous par les progrès de la connaissance et la généralisation des hautes sentimentalités, représente le plus remarquable effort de notre vie — si haute, si détachée de l’univers lui-même que la plupart des hommes en ajournent volontiers le contrôle éventuel indéfiniment.

Quoi donc ! s’écriera-t-on, nos aïeux, qui ont accompli tant de grandes choses, auraient vécu et seraient morts en état d’hallucination. Les gestes des Divinités de nos ancêtres ne sont plus les nôtres. Oserions-nous nous faire gloire de les avoir dépassées ? Les figurations d’idéal se sont succédé, nous invitant tour à tour à des activités de noblesse supérieure Il est vrai que nos pères avaient proclamé la permanence de leur idéal, comme nous faisons nous-mêmes du nôtre, au jour le jour. Que peuvent des affirmations contre les mouvements du monde, interprétés plus ou moins fidèlement, qui nous emportent à toutes déterminations d’avenir ?

Quand les plus beaux actes d’héroïsme furent accomplis au nom d’un idéal que l’épreuve du temps n’a pas toujours confirmé, de quelle importance peut-il être, dans la continuité cosmique, que des vues humaines, purement subjectives, se soient modifiées au cours des âges ? Sous quelque Dieu que ce puisse être, vivre droitement selon nos facultés est le programme naturel de toute existence. Grandeur de vouloir connaître toujours davantage, pour vivre toujours mieux. Grandeur même d’errer dans l’ardente recherche, quand nous n’avons d’autres pierres d’épreuve que des déterminations de relativités. Hors du discernement absolu de l’erreur et du vrai, pour lequel il n’est pas d’expérience, quel champ s’ouvre encore à notre activité, quand, livrés à nos seules forces, nous osons demander des comptes à l’univers, et réussissons même à lui en arracher pour de réciproques accommentations ?

Si l’homme moyen peut jamais s’élever — et ce ne sera pas sans peine — au-dessus de l’enfantine amorce de la récompense et du châtiment, ses émotions supérieures pourront, comme il est arrivé pour des héros de l’histoire, le porter à l’acceptation sereine, sinon même empressée, des souffrances que déchaîne le fanatisme des incompréhensions dogmatisées. Les chrétiens dans le cirque, les hérésiarques massacrés par l’orthodoxie chrétienne en seront-ils de moins beaux exemplaires de noblesse humaine, selon les défaillances d’empirisme qui se rencontreront en leurs causes contradictoires ? C’est moins la précision de ses connaissances relatives qui caractérisera l’homme achevé que l’épanouissement de sensibilité désintéressée qui l’élève démesurément au-dessus du commun troupeau. L’idée très simple de la défense du foyer suffit à Jeanne d’Arc pour s’immortaliser.

D’ailleurs, le choc des armes n’apporte plus uniquement les décisions suprêmes. L’élite de la connaissance va s’accroissant en des proportions qui affermissent, chaque jour, nos espoirs trop souvent déçus, d’un idéal d’évolution pacifique obscurément en voie de se réaliser. Les foules s’éclairent lentement pour entrer dans l’action chargée d’incohérences. En face du redoutable univers et de la tyrannie des mésinterprétations, l’homme, sollicité de connaître, ne se sent plus en butte à l’animadversion publique. Il a des compagnons. Il compte des victoires dont le champ s’étend chaque jour. Il marche à la prise de possession de lui-même. La résistance des dogmatiques, étayée des instincts héréditaires, le gardera dans l’obligation de donner le plus possible de lui-même en vue du plus noble accomplissement de libération. La victoire dépendra de la haute obstination que chacun se trouvera capable d’y apporter.

Pour le savant d’observation, confiné dans l’étude expérimentale qui le met aux prises avec le Cosmos indifférent ou rebelle, il ne peut s’attendre qu’à lui-même — grand par l’orgueil d’un courage au-dessus de toutes défaillances, ouvertes ou masquées. Ce rôle ne peut être le lot de la foule chez qui le courage et même l’héroïsme se rencontrent plus aisément que la méditation. La montagne commande la vallée. Pour gravir la haute cime, il faut se trouver muni de leviers disposés à cet effet. Est-ce à dire que l’exemple magnifiquement donné ne puisse susciter l’enthousiasme des masses populaires trop justement en quête de clartés ? Au contraire. Seulement l’immense majorité ne se décidera qu’après victoire gagnée, et pour être vraiment vainqueur, c’est-à-dire pour se trouver en état de tirer avantage du succès, il faut avoir combattu. L’évolution d’humanité n’accomplira son cours que par des transformations de méconnaissances en connaissances et d’incohérences sentimentales en justesses d’émotivités. Un âpre labeur !

Ce qui fait l’homme, vraiment, ce n’est pas le « succès » des faiblesses où se rue la tourbe des moindres. Pas davantage les puériles « fiertés » d’une domination sociale enrubannée d’honneurs. C’est une construction d’équilibre mental hardiment poussée jusqu’aux parties dont la composante déclenchera l’effort en vue d’un état supérieur de subjectivité. Cependant, le savant le plus savant n’obtiendra que l’admiration, tandis que la haute émotion (sans fondement de positivité) du Bouddha, de Jésus, aura précipité des foules, pour un jour, aux torrents de l’action désintéressée.

Je montre la vie émotive poussée au maximum de ses effets, afin d’inscrire en son domaine la haute, mais fragile, puissance de l’émotion communiquée, suprême achèvement de l’homme tourmenté du besoin de connaître et de se répandre pour des valeurs d’idéalisme à réaliser. Des valeurs d’idéalisme, voilà ce qui nous prend, ce qui nous tient, ce qui nous garde, sous la diversité des noms, parmi lesquels le plus grand nombre choisit, à la fortune des temps, les yeux fermés. Évoluant en nous, le dynamisme organique d’un idéal de beauté entre dans nos faiblesses comme dans nos puissances, et s’y adapte pour nous charmer de grands mots qui ne sont, au mieux, que des asymptotes de réalités.

Concréter l’idéal sous un nom de Divinité fut d’un premier effort à la portée de toutes les « intelligences », jusqu’aux contrôles de l’observation vérifiée. Aujourd’hui, le Dieu dominateur, sous les assauts répétés de l’expérience, s’effrite de toutes parts en d’informes vestiges d’un idéalisme périmé. Dépersonnalisé, l’idéal pourra d’abord paraître d’une moindre puissance effective, et le sera peut-être passagèrement pour des simplicités de conscience demeurées trop proches des origines lointaines. Cela importe moins qu’il ne semble, car l’idéalisme verbal dispensé par le caprice d’une Providence inconnue, ne fut jamais qu’un manteau de sauvage magnificence pour des pauvretés d’imagination. Ni l’enfer, ni le paradis n’ont réussi à instituer le règne de la vertu parmi nous, sous des formes supérieures à celles des peuples qui, comme les juifs eux-mêmes, n’attendaient rien d’une autre vie. Avec les exigences des préceptes, tout le monde peut se mettre verbalement en règle par des ressources d’interprétation qui sont infinies. Voyez les Provinciales.

Au contraire de ce qu’on aurait pu prévoir, arrive-t-il même, en fin de compte, que l’idéal dépersonnalisé garde plus de prise que tous les mythes sur les réactions d’une culture qualifiée. Il y a dans la moyenne émotive de notre lot commun plus de chances qu’on n’a voulu croire pour des hauteurs de désintéressement. L’homme qui se rend, dans la sérénité de son cœur, aux fatalités de la condition humaine, n’aura pas besoin d’artifices de langage pour le plus noble emploi de sa vie. Le Sphinx ne lui fait pas peur. Il l’abordera face à face, lui posant des questions avant d’en recevoir. Il se voit noyé dans l’univers, mais quand il rapporte ses réactions de sensibilité à l’inconscience des choses, il découvre en lui-même, pour un éclair de temps, une autorité de jugement qui meut, au plus profond de son être, des parties du Dieu qu’il avait cru voir au dehors et qu’il tente de réaliser au dedans par la virtuosité d’une réflexion de réflexion. Il prononce. Il dit le Cosmos, il se dit lui-même, et opposant l’un à l’autre, il formule ce fameux « jugement dernier » que sa Divinité subit, au lieu de le dire, pour cause d’insuffisance séculairement démontrée. Il dit pour lui-même, il fait. Transposition d’apothéose, à l’usage même des simples, quand la Révélation s’évanouit.

On alléguera que ce triomphe éphémère est d’imagination, de subjectivité. Qu’est-ce donc qui a fait la force passagère des théologies, sinon des satisfactions, uniformément subjectives, au profit de qui peut prendre d’incohérentes chimères pour des formes d’objectivité ? Qu’est-ce que cette subjectivité même, sinon une forme de l’objectivité générale du Cosmos ? Distinguons pour mieux connaître, mais rejoignons pour synthétiser. Au fond, il n’y a dans le monde qu’un phénomène d’infini dont l’homme représente l’aspect d’un moment. Qu’en un battement d’horloge, il paraisse dominateur ou dominé, qu’est-ce que cela peut changer de la double fortune de naître et de mourir ? Et comment s’en plaindre, si des compositions inexprimables nous ont assigné, dans une tourmente de connaissances et de rêves, un éblouissement de surhumanité ?

J’ai essayé de montrer quelques-uns des dessous, des dedans, des dehors du drame immense où nous faisons tout à la fois figures de protagonistes et de spectateurs. J’aurais perdu mon temps à en vouloir embrasser l’action dans son ensemble qui est d’éternelle infinité. J’ai tenté d’éclairer des aspects en projetant, sur quelques scènes, la lumière, telle quelle, de mon modeste réflecteur. Ainsi ont fait superbement des maîtres des temps passés, ainsi feront, mieux encore, les maîtres des temps à venir. Mon propos est de noter des passages, ce qui ne m’interdit pas la hardiesse de l’essai d’une vue coordonnée. Le protagoniste et le spectateur, qui sont en moi confondus, ont droit aux mêmes satisfactions d’esthétique et de connaissance positive avec le recours nécessaire de l’imagination. En qualité de spectateur, chacun de nous sera fort exigeant. Tout occupé de son jeu, l’acteur se montrera plus accommodant. La confrontation des deux masques est la matière subtile d’un dénouement qui n’est pas une fin. Sommes-nous bien sûrs, d’ailleurs, que le meilleur critique se trouve en même temps, le moraliste le plus propre à entrer, comme on dit « dans la peau » de son personnage. Il est d’un bel effort d’analyser sa vie. Plus beau sera-t-il encore de la composer droitement. Rien de tel, pour nous mettre en route, qu’une probité de vouloir.

Dans l’ouragan des énergies, le drame évolue. Avec leur cortège d’émotivités répandues, les scènes de tout instant se renouvellent sans fin dans l’unité du personnage tragique que la vie et ses réactions ont diversement composé. Sur le même fond d’activité scénique le « héros », modeste ou grandiloquent, sous son masque de théâtre, poursuit les chances de l’action — plus souvent préoccupé des manifestations de la galerie que de son suffrage intime, qui, seul, à ses yeux, devrait compter. Le dénouement, pour tous, étant de la vie humaine, le nœud gordien de notre existence, quoi que nous décidions de nous-mêmes, n’en sera pas changé. Pour l’homme issu des élaborations de connaissances, il s’agit de soutenir les émotivités qui s’ensuivent : l’intérêt n’en sera même que plus vif du mouvement dramatique, en des splendeurs aussitôt évanouies qu’apparues, comme d’épars dans l’horizon d’obscurité.

C’est à cet instantané d’existences, si nous comprenons notre rôle, qu’il nous incombe de nous attacher. Ce que peut faire, pour les désordres de l’humanité, la tentative de nous encadrer dans l’infini qui ne comporte point de cadres, nos annales l’ont assez clairement montré. Les plus beaux développements d’altruisme verbal transposés en de sanglantes dominations ; Bossuet célébrant la Révocation de l’édit de Nantes, le sacerdoce de nos jours oubliant ses bûchers d’hier pour se faire gravement le champion intransigeant de la « liberté », tout cela n’est-il pas assez clair ?

Selon les formules positives du monde et de l’homme telles que nous commençons de les pouvoir préciser, la vie de l’individu trouve son plus haut accomplissement dans l’entr’aide qui portera le puissant au secours du faible, l’esprit éclairé au secours de l’intelligence embrumée. À chacun son devoir, sous le choc, hélas ! d’un faste de mots jetés au vent. Quiconque se trouvera capable de se redresser lui-même peut et doit concourir, par l’autorité de son abnégation, à redresser autrui. L’individuel effort de droite volonté aux fins de l’ascension de tous ne sera jamais perdu.

Comment, alors, interpréter à déchéance une humilité d’origine qui devrait, au contraire, nous rehausser, à nos propres yeux, par un orgueil de développement supérieur ? Est-ce donc nous rabaisser que de nous refuser au faux apparat d’un clinquant de demi-Divinité, pour prendre fièrement notre place en tête d’une hiérarchie cosmique de consciences toujours plus éclairées ? Un grand cultivateur de mes amis s’entendit un jour demander, à sa table, quelle était la profession de son père :

— Mon père, répondit-il placidement, était ramoneur.

Ce fut un cri d’admiration. N’y aurait-il pas là une assez belle leçon à l’adresse des « Monsieur Jourdain » de la métaphysique qui détournent la tête aux appels de l’ancêtre de Java.

Pour tout homme capable d’essayer loyalement de comprendre et d’agir sa propre vie, il n’est, il ne peut être que de fermer l’oreille aux légendes puériles d’un passé d’imaginations dévoyées, pour reconnaître notre juste place dans l’action positive des mouvements de l’univers. Il y a des qualités d’idéalisme — étapes d’évolutions passées et à venir. Qu’on ne s’étonne donc pas si « l’idéal » d’un pâle courtisan de la Divinité ne s’accommode point des sensations de suprême fierté qui sont la haute récompense de l’homme capable d’affronter le monde tel qu’il est, et de s’élever au-dessus des contingences par la force de sa volonté. Nous voilà loin de la déchéance annoncée. La valeur d’action d’un « idéal » se détermine, non par le bruit des paroles qu’il inspire, mais par sa puissance d’efficacité. Les légendes, les mythes nous ont à profusion fourni des tapages d’altruisme dans le plein des méfaits d’égoïsme instinctif qu’on essaye vainement de dissimuler.

Projeté plus loin, toujours plus loin au delà de nous-mêmes, l’idéal humain, affranchi de toutes basses contingences de rémunérations et de peines, veut la plate-forme de positivité cosmique pour ferme point d’appui de ses envolées. Les développements d’idéalisme vécu sont le plus brillant ressort de notre existence contradictoire. Pour la plénitude d’une activité ordonnée, ce n’est pas trop du meilleur de nous-mêmes, sous les auspices d’un « idéal », animé, comme le disait un sage, de je ne sais quel petit grain de folie.

  1. « Entre un corps mû et un autre corps mû, c’est suivant les rapports de la masse et de la vitesse que tous ces mouvements sont reçus, augmentés, diminués, perdus : chaque diversité est uniformité, chaque changement est constance. » Montesquieu, L’Esprit des lois.
  2. C’est ce qui a fait dire que l’évolution n’était que la formule du principe de causalité.
  3. Pour un exposé didactique de l’évolution, du transformisme et pour les études d’histoire naturelle qui s’y trouvent rattachées, il faudrait des encyclopédies, car notre jeune génération des laboratoires n’a pas craint d’aborder expérimentalement les plus ardus problèmes. Je ne puis qu’inviter le lecteur à consulter les abondantes publications de jacques Loeb, d’Yves Delage, de Le Dantec, et de tant d’autres.
  4. Berget, La Vie et la mort du globe.
  5. Vingt mille tonnes de météores, ou d’étoiles filantes, tombent annuellement sur la terre.
  6. L’Évolution des mondes.
  7. De 500 000 à 850 000 kilomètres d’étendue.
  8. Les Novœ sont ces étoiles nouvelles nées des rencontres d’astres.
  9. J’ai dit que l’année-lumière est le chemin parcouru par la lumière dans l’espace d’un an, environ 10 millions de millions de kilomètres.
  10. Les deux principes de la thermodynamique portent : l’un, que la matière et l’énergie sont indestructibles ; l’autre, qu’elles se dégradent ou se dissipent par l’activité. Beaucoup ont préféré le mot de dégradation de l’énergie (M. Brunhes l’avoue), dans l’espoir de rendre la contradiction moins criante. Le mot de dégradation porte, en effet, sa marque de subjectivité, car l’idée d’une hiérarchie de grades entre les phénomènes est de subjectivité humaine.

    Il paraîtrait beaucoup plus simple de reconnaître que l’état actuel de nos observations ne nous permet pas encore de suivre, dans tous ses passages, le dynamisme, dont le principe de Carnot constate, non la dégradation, mais la disparition. La difficulté est que ce dernier mot accusant la contradiction entre les deux principes énoncés, nos savants (qui ne sont que des hommes), ont trouvé plus aisé de faire une théorie que d’attendre la suite des recherches en cours. M. Brunhes lui-même, qui veut que le monde matériel s’use et que les phénomènes y deviennent de plus en plus ternes ( ?) demande qu’ « on évite soigneusement de parler de l’entropie de l’univers ». Il n’en traite pas moins de « mensonge » la fameuse formule : « Rien ne se crée, rien ne se perd,  » et quand les deux grands principes de la thermodynamique ont été mis en cet état, je cherche vainement ce qui nous reste entre les mains. On s’avisera, quelque jour, que « l’entropie » (j’entends l’entropie du monde) fut enfantée dans un délire d’interprétation métaphysique, et déjà tout annonce qu’il ne manquera pas de théories pour la remplacer.

  11. Il suffit de renvoyer le lecteur à l’ouvrage passionnant de M. Yves Delage sur l’Hérédité et les grands problèmes de la biologie générale. On y trouvera posés, subséquentes et parfois résolus des problèmes en nombre incommensurable qui vous feront comprendre pourquoi la métaphysique trouve plus simple d’aborder l’étude de la vie par un bon « principe vital » à tout faire que par de laborieuses recherches expérimentales de positivité.
  12. Installés dans la création biblique, les adversaires de l’évolution n’en acceptent pas moins la légende sacrée qui inaugure la vie humaine par une déchéance, c’est-à-dire par la régression d’une évolution à rebours, tandis que l’observation, au contraire, nous conduit de l’anthropophage à saint François d’Assise.
  13. On dit àujourd’hui plus justement la moindre action. Moins philosophique, mais plus évocateur, je me permets de conserver ici le mot de résistance, qui fait image, sans présenter aucun inconvénient.
  14. Herbert spencer, Social Statics.
  15. Il faut qu’il y ait autant de Moi que de degrés d’individuation, selon le jeu des composantes.
  16. Herbert Spencer, Philosophie du style.
  17. Les premiers principes. Évolution, dissolution.
  18. C’est Herbert Spencer lui-même qui a cru devoir prendre la peine de souligner.
  19. Ce qui n’a d’ailleurs pas de sens, puisque nous sommes incapables de concevoir les limites de l’univers.
  20. À quel moment l’âme s’introduit-elle dans l’organisme destiné à devenir son réceptacle par un processus ignoré ? L’Église admet le baptême intra-utérin sans pouvoir préciser le moment où l’âme serait apparue. Quand les circonstances mettent le chirurgien dans le cas de sacrifier la mère ou l’enfant, des docteurs, logiciens, ont recommandé le sacrifice de la mère pour la chance d’accroître d’une unité le nombre des bons chrétiens. Il y a eu d’innombrables exemples d’une telle aventure…
  21. Poussée jusqu’au suicide (privilège de l’homme conscient d’un épuisement de son dynamisme nerveux), l’évolution individuelle s’achèvera en une discordance de rapports amenant la dissociation consentie des complexités de l’individu. Il serait curieux de savoir à quel moment de son évolution l’homme s’est senti maître de sa destinée. Ce fut probablement la guerre qui amena le vaincu à tourner ses armes contre lui-même. Là, comme en tout dynamisme, le dernier mot est à la loi de la moindre action de Fermat, scientifique formule de la loi du plus fort, identique, mais inversement exprimée.
  22. On a pu remarquer que toute métaphysique d’une détermination de « logique » est, par moi, systématiquement écartée. Ce n’est pas qu’il n’y ait des lois du raisonnement. Mais le danger est beaucoup moins d’un syllogisme mal construit que d’un phénomène mal observé.
  23. Je ne fais que transcrire la formule de l’auteur. On ne saurait manifestement éliminer température ni durée de la phénoménologie des évolutions.
  24. Il faudrait dire antérieure au lieu de primitive, puisque le monde n’est que de successions.
  25. Sir Norman Lockyer a, en effet, distingué, classé, dénommé dix de ces groupes.
  26. « Il y a, dit Linné, autant d’espèces diverses qu’il y eut de formes distinctes créées dès le début par l’Être infini. » C’est la doctrine qui fut reprise par Cuvier, pour succomber entre ses mains.
  27. L’Évolution inorganique.
  28. À vrai dire, cette vue est purement subjective, puisqu’on ne peut pas dire lequel du chaud ou du froid ont « commencé » — ce mot n’ayant cosmiquement pas de sens.
  29. Selon sir Norman Lockyer, la vie a commencé à une température de 40 à 50 degrés centigrades.
  30. Encore, ce mot n’indique-t-il que notre ignorance actuelle des conditions dans lesquelles les évolutions inorganiques et organiques se composent.
  31. Comment la relation de l’antécédence à la conséquence pourrait-elle être l’effet de la sensibilité qui se borne à la réfléchir ?
  32. Se créer, par évolution, c’est se continuer, mais on ne sait comment, puisque l’idée de création supprime toute relation de nécessité entre les phénomènes.
  33. « Tout parait merveilleux si l’on considère un œil tel que le nôtre, où des milliers d’éléments sont coordonnés à l’unité de la fonction. Mais il faudrait prendre la fonction à son origine, chez l’infusoire, alors qu’elle se réduit à la simple impressionnabilité (presque purement chimique) d’une tache de pigment, à la lumière. Cette fonction qui n’était qu’un fait accidentel au début, a pu, soit directement par un mécanisme inconnu, soit indirectement, par le seul fait des avantages qu’elle procurait à l’être vivant, et de la prise qu’elle assurait ainsi à la sélection naturelle, amener une complication légère de l’organe, laquelle aura entraîné avec elle un perfectionnement de la fonction. » L’Évolution créatrice, Bergson. je cite ces lignes pour indiquer les concessions de l’auteur au transformisme. Du point de vue actuel, il suffirait d’en éliminer « l’accident ».
  34. Ce n’est là qu’une simple induction des intelligences métaphysiquées, avant le recours aux lumières de l’observation. On pourrait dire que l’univers a des « besoins », comme nous-mêmes, puisqu’il est tout mouvement vers des équilibres changeants qui demandent satisfaction.
  35. Il reste, cependant, la joyeuse aventure de Dayton (Tennessee), où sans oser condamner dogmatiquement la doctrine de l’évolution, des juges obligés de proclamer leur ignorance, ont interdit l’enseignement public de l’évolution par raison d’État. Comme quoi, depuis l’Inquisition, l’homme a moins changé qu’il ne semble. Par chance, l’enseignement privé sauve la liberté de la connaissance. La Californie offre une chaire au condamné.
  36. Le dernier effort de la métaphysique nouvelle est d’accepter l’évolution pour la défigurer. Amusements de la chaire, escrime d’académie.
  37. Lamarck fut le fondateur de la paléontologie des invertébrés, comme Cuvier des vertébrés.
  38. Études sur Buffon, Geoffroy Saint-Hilaire, 1838.
  39. Le mot devait plus tard être relevé par Newton, considérant toute quantité finie comme engendrée par un flux d’infini. Du point à la ligne, de la ligne à la surface et de la surface au solide, notre subjectivité remonte aux sources des formations de l’individu.
  40. C’est une singulière fortune de rencontrer Pascal, précurseur de Lamarck. On sait que l’unité, l’identité du Moi, toujours changeant, a profondément troublé la philosophie jusqu’à la découverte de l’évolution. « Quelle est donc cette nature sujette à être effacée ? » Et, la questîon posée, le douloureux penseur fait cette réponse : « La coutume est une seconde nature qui détruit la première ». Vous avez reconnu « l’habitude » de Lamarck. C’est, en effet, l’exercice, l’usage, la gymnastique de la fonction, développant l’activité organique en des activités successives, qui impliquent la forme du devenir, issue de la forme périmée. Dès que le mouvement est reconnu, l’évolution ne peut plus être évitée.
  41. On pourra également consulter avec profit l’excellente étude de M. Edmond Perrier sur l’œuvre de Lamarck.
  42. Si l’on doit regarder Buffon comme un grand précurseur, il n’est que juste d’associer à son nom ceux de Maupertuis, de Diderot, surtout, qui, dans une page d’une étonnante pré-science, n’a pas craint de soulever les voiles du mystère, pour découvrir, comme dans une vision prophétique, les enchaînements de l’évolution : « Qu’il y a eu succession du mouvement, de la sensation, des idées, de la pensée, de la réflexion, de la conscience, des sentiments, des passions, des signes, des gestes, des sons, des sons articulés, une langue, des lois, des sciences, des arts ; qu’il s’est écoulé des millions d’années entre chacun de ces développements ; qu’il y a peut-être encore d’autres développements à subir, et d’autres accroissements à prendre qui nous sont inconnus… »
  43. Qu’on n’oublie pas les atroces violences dont l’Inquisition traversa les travaux du malheureux Palissy, qui pressé de se convertir, dans son cachot de la Bastille, répondit simplement au Roi lui-même : « je sais mourir. »
  44. À ceux qui lui reprochaient de soutenir des doctrines subversives de la religion, Darwin répondait, en souriant, que Leibnitz s’en était pris également à la loi de l’attraction universelle de Newton comme « subversive de la religion naturelle, et, dans ses conséquences, de la religion révélée ».
  45. J’ai dit la suggestive leçon de voir le même savant s’attacher à mettre en lumière, par la corrélation des organes, les témoignages de la parenté animale, et s’obstiner, en même temps, à vouloir rompre ces mêmes liens dont son propre enseignement avait fourni la preuve. Comment la même voix, qui ouvrit de tels champs à l’accès de la connaissance humaine, put-elle s’employer à en interdire l’entrée ?
  46. « Autre chose est d’admettre au hasard des allusions plus on moins isolées, des principes philosophiques plus ou moins vagues, autre chose est de grouper ces faits en un système, même imparfait, d’en tirer une hypothèse propre à la formation des corps organisés, et s’efforcer ainsi d’atteindre aux lois de l’origine des êtres ». (Lamarck)
  47. Ce n’est, au fond, qu’un aspect de la formule d’identification matière-énergie. J’ai dit que la formule primitive fut : la fonction fait l’organe. La fonction résulte de l’activité de l’organe : elle ne peut, par conséquent, le précéder. « Le besoin » est comme l’attraction, le témoignage subjectivement initial, d’une forme saisissable d’activité.
  48. Linné lui-même n’est pas sans avoir eu des conceptions transformistes. Pour Cuvier, les espèces sont des formes qui se sont « perpétuées depuis l’origine des choses ». Quelle durée cela peut-il enclore ? L’école de Cuvier admettait volontiers que la terre était vieille d’environ 6 000 ans. Avec ses quelques dizaines de milliers d’années, l’homme de la Chapelle-aux-Saints a dû sourire dans la fossilisation de son quaternaire. La nécessité des temps indéfinis fut un des principes fondamentaux des interprétations de Lamarck.
  49. Voyez, par exemple, l’enchaînement des réactions réciproques des fleurs et des insectes, les uns sur les autres. Darwin abonde en exemples de cette catégorie.
  50. Les Indiens ont eu le sentiment de l’insuffisance de nos mesures. Ils y ont tout aussitôt remédié par des prodigalités d’extravagances numériques. Un koti vaut 10 millions. Le kalpa (ou âge du monde entre deux destructions) en comprend 4 billions, 238 millions d’années. Chaque kalpa est un seul des 365 jours de la vie divine. Le Bouddha, nous dit-on, avait éprouvé bien des vicissitudes pendant 10 milliards 100 millions de kalpa, etc., etc… Les Djaïnas divisent le temps en deux périodes, l’une ascendante et l’autre descendante, chacune étant d’une durée de 2 000 000 000 000 000 océans d’années, chaque océan d’années valant lui-même 1 000 000 000 000 000 ans. Rapprochez ces chiffres de ceux des mesures cosmiques, ils ne sont plus si fous. Les physiciens ont déterminé le volume de la molécule, et si l’on s’en rapporte aux nombres qu’ils donnent, on trouve qu’un cube d’un millimètre de côté (à peu près le volume d’un œuf de ver à soie) contiendrait un nombre de molécules au moins égal au cube de 10 millions, c’est-à-dire de l’unité suivie de 21 zéros. L’un d’eux a calculé que si l’on devait les compter, et qu’on en détachât par la pensée un million à chaque seconde, on aurait du travail pour plus de 250 millions d’années. L’être qui aurait commencé cette tâche à l’époque où notre système solaire ne devait être qu’une informe nébuleuse, ne serait pas encore au bout. (R. Dubois, Leçons de physiologie générale et comparée, cité par Th. Ribot.) Que deviendraient de telles mesures prolongées dans l’infinité de l’espace et du temps ?
  51. Rien de plus propre à illustrer les rapports des deux hommes que l’algarade, bien connue, qui fait si peu d’honneur à l’autocrate effréné. Napoléon, recevant l’institut aux Tuileries, en 1809, Lamarck crut devoir lui présenter sa dernière production d’histoire naturelle. Le maître avait entendu dire que Lamarck s’occupait de météorologie. Il lui reprocha donc violemment de déshonorer ses vieux jours en faisant des almanachs. Anéanti, le malheureux savant ne put que fondre en larmes.

    Encore Lamarck échappa-t-il au traitement indigne que subit Volney, l’auteur des Ruines, dans un cas où, du moins, il n’y eut pas de méprise.

    — La France veut une religion, avait prononcé dogmatiquement l’Empereur.

    — La France veut les Bourbons, répondit tout droit le savant redressé.

    La réplique fut d’un coup de pied dans le ventre qui mit le vieillard au lit (Taine, Origines de la France contemporaine). « Surtout, ne touchez pas à ma Bible » aimait à dire Napoléon (Edmond Perrier). Il faut reconnaître qu’avec ses Ruines, Volney avait touché à la Bible du dictateur.

    Je ne connais de Sainte-Hélène que les Mémoires de Gourgaud, qui m’ont suffi pour voir que Napoléon ne s’était trouvé, à aucun moment, capable de faire un retour de désintéressement sur lui-même. À la fin d’une telle vie, l’idée ne lui vint pas de se juger de plus haut que de la grossière plate-forme de son trône de parvenu. La matière, pourtant, était assez belle à mettre en philosophie. Point. Quand il revivait ses aventures — et ce fut là son seul effort de méditation — il se demandait, non sans simplicité d’âme, quel empire d’Orient lui serait échu s’il ne s’était pas laissé arrêter à Saint-Jean d’Acre. Et puis, c’était des temps de silence. Nul horizon d’au-delà. Des hommes et de leur destinée, du drame de son existence, de la France, autrement que dans ses rapports avec lui-même, rien. Pas un essai de jugement général. Pas un mouvement d’élévation. D’idéalisme, pas un mot.

  52. Darwin ; en tête de l’édition définitive de l’Origine des espèces, on lit :

    « Lamarck est le premier qui éveilla par ses conclusions une attention sérieuse sur le sujet de l’origine des espèces. Ce savant, justement célèbre, soutint dans ses ouvrages la doctrine que toutes les espèces, l’homme compris, descendent d’autres espèces. Le premier, il rendit à la science l’éminent service de déclarer, que tout changement dans le monde organique, comme dans le monde inorganique, est le résultat d’une loi et non d’une intervention miraculeuse. »

    Il n’avait pas fallu moins que toute une vie de labeur pour obtenir de l’éminent naturaliste ce probe jugement de son grand devancier.

  53. Darwin dans une lettre à Moritz Wagner (1876) écrivait : « La plus grande erreur que j’ai commise, c’est de n’avoir pas tenu suffisamment compte de l’action directe du milieu, c’est-à-dire de l’alimentation, du climat, etc., indépendamment de la sélection naturelle… Lorsqu’il y a quelques années, j’ai écrit l’Origine des espèces, je n’avais pu rassembler que très peu de preuves de l’action directe du milieu ; aujourd’hui, il y en a beaucoup. »
  54. Voyez comment la même plante, avec de simples différences de milieu, fut prise, en maintes occasions, pour une plante nouvelle. La domestication abonde en indices de cette sorte. Le froment cultivé n’est plus dans la nature. C’est là pourtant que nous l’avons trouvé. Ainsi du chien, notre compagnon familier.
  55. Dans les battues des chasses parisiennes, il arrive parfois qu’on voit passer, avec la compagnie de perdreaux, la poule éleveuse qui n’a pas quitté sa couvée et affronte avec elle le coup de fusil. Elle est devenue de structure plus rustique et perche certainement dans les arbres, car les pattes sont fortement développées. La puissance du vol est remarquablement accrue.
  56. L’usage, comme je l’ai fait remarquer, c’est le simple fonctionnement de l’organe : ce que Lamarck appelle l’habitude.
  57. La phraséologie du temps. L’idée ne s’en dégage pas moins avec une parfaite netteté.
  58. Lamarck, par exemple, en contradiction de sa propre doctrine, ne reconnaissait la « volonté » que chez les vertébrés supérieurs. Aboulique, comment l’amibe se déformerait-elle pour atteindre sa nourriture ? Il ne s’agit là que d’une question de mots.
  59. On sait que les singes subissent la contagion de la syphilis humaine. Dans la plupart des cas, tous les organismes des vertébrés répondent, par les mêmes effets, à l’action des mêmes médicaments.
  60. Il s’agit de grives et de bruants « si peu sauvages qu’on les peut prendre avec un filet à papillons. »
  61. « Le seul calcul des probabilités nous force presque à attribuer la réapparition d’une déviation à l’hérédité. »
  62. J’appelle de ce nom, tous rangs confondus, l’informe amas social des cultures inférieures peu soucieuses d’être éclairées.
  63. C’est un Américain, M. Packard, qui se donna la tâche de révéler Lamarck aux générations nouvelles et de le reconstituer dans les formes de son génie.
  64. Jacques Lœb. Le Dynamisme des phénomènes de la vie.
  65. « Il suffit qu’un chien et un homme aient quatre membres, une tête et un tronc, des yeux, un cœur, un tube digestif, etc... que les êtres soient bâtis, en somme, au moins par grands groupes, sur le même large plan général, pour que le transformisme soit la seule théorie à laquelle un esprit purement scientifique ait le droit de s’arrêter. » Delage, l’Hérédité et les grands problèmes de la biologie générale.
  66. C’est Buffon qui a noté les premières indications de la variabilité.
  67. Tout le monde connaît l’atrophie de la vision chez les animaux qui vivent dans l’obscurité. À l’autre extrémité du phénomène, n’est-il pas également connu, d’expérience, que les premières réactions cutanées aux radiations de la lumière déterminent de véritables activités de vision, dans l’ordre des protozoaires. Si l’organisation de l’œil nous est donnée pour un miracle de finalité, la merveille de sa formation progressive me paraît, en l’absence d’un dessein préconçu, un miracle de qualité supérieure, puisque nous en pouvons suivre genèse et détermination.
  68. Edmond Perrier.
  69. Étant bien entendu que des évolutions de ganglions nerveux de l’insecte lui permettront de s’acquitter assez remarquablement d’une fonction cogitative (compartimentée) et que des déterminations de volontés plus ou moins conscientes se manifesteront chez tous les êtres vivants. On voit des plantes se mouvoir avec toutes les apparences d’un dessein. L’apparence suffit pour nous conduire aux premiers essais d’une analyse.
  70. Dans l’ancien sanscrit le mot Ma, la pensée (d’où le mot Man, l’homme, le pensant), signifie la mesure, soit la détermination des rapports.
  71. À cet égard, Sainte-Beuve fait très justement remarquer que « le plus grand adversaire de Pascal, au dix-huitième siècle, son plus grand réfutateur, fut Buffon. »
  72. Se reporter à la théorie cinétique des gaz, des liquides, des solides.
  73. Notre inertie de la matière, dont la mathématique ne peut se passer, est nécessairement le résultat d’une composition d’énergies équilibrées.
  74. L’écrivain n’osa pas dire desservie, mais, manifestement, il le pensait.
  75. On peut se demander si la répulsion n’est pas simplement la manifestation d’une attraction supérieure en sens inverse ?
  76. J’ai noté qu’on aurait reconnu dans l’ambiance « minérale » des lignes d’incurvation qui peuvent indiquer les premières tendances à la formation cellulaire. J’ai également montré plus haut comment, dans une simple solution « minérale », on pouvait assister à la formation d’une membrane osmotique.
  77. Le Dantec ne consent pas que l’amibe fasse un choix, au sens où nous entendons ce mot. Il y voit purement l’effet physico-chimique du milieu aquatique sur le colloïde du protoplasma, et cela lui paraît aussi vrai de l’animal monocellulaire que des agrégats d’éléments anatomiques dont tout organisme est composé. La vie étant « un phénomène aquatique », chaque cellule de nos organes se comporte comme l’amibe dans le milieu, à l’état de protoplasma colloïdal, d’où elle tire sa substance ! Ce sont les alternatives de l’assimilation et de la désassimilation qui, en s’opposant, feraient la variation à travers les réactions réciproques de l’organe et du milieu qui constituent la vie. (Éléments de philosophie biologique.)
  78. Citation extraite de l’ouvrage de M. Georges Bohn : La Naissance de l’intelligence.
  79. Entendez surtout des animaux supérieurs, notamment mammifères et oiseaux, auxquels il faut ajouter les insectes à système nerveux ganglionnaire.
  80. Emportant tous moyens de défense contre l’appétit étranger.
  81. Je ne puis m’arrêter aux enchaînements organiques sur lesquels il y a toujours à dire. Il est aujourd’hui reconnu que l’ascidie est apparentée à la souche même des vertébrés dont le représentant le plus ancien paraît être l’amphioxus. Ce poisson, jadis rangé parmi les vers, est remarquable par ses caractères négatifs. « On peut à peine dire, écrit Darwin, qu’il possède un cerveau, une colonne vertébrale, un cœur. » On connaît la série généalogique des chordés dont les représentants les plus nombreux et les plus élevés sont les vertébrés. Le système nerveux central est constitué, chez eux, par un cordon creux dorsal s’étendant longitudinalement d’un bout à l’autre du corps au-dessus du tube digestif. Au-dessus de l’axe nerveux, entre lui et le tube digestif, s’étend un second cordon plein qui est un organe de soutien. On lui donne le nom de corde dorsale. C’est cette corde qui constitue l’axe primordial, et c’est autour d’elle que se formera la colonne vertébrale dans l’évolution prochaine, en attendant la première apparition du rendement qui deviendra le cerveau.
  82. On sait que l’éléphant d’Asie s’apprivoise aisément tandis que l’africain est rebelle à la civilisation, même à la familiarité.
  83. L’éléphant est aussi sujet à des fureurs, à des antipathies inexplicables où la brute primitive reparaît soudainement. On m’a cité un cas où il fallut abattre la bête d’un coup de carabine dans l’oreille parce qu’elle avait soudainement pris en adversion un des voyageurs qui lui étaient confiés.
  84. Cette année Pâques vient assez tard. Malgré le mauvais temps les arbres ont commencé de bourgeonner, et ma voyageuse amie, à qui je n’ai pas confié que la correction des épreuves m’avait mis en retard, vient, chaque jour, me relancer à ma table, avec des émissions de voix.
  85. ll y a même parfois, dans l’oubli, d’inconscients retours du faible au fort, pour revanche de philosophie. L’enseignement m’en vint, un jour, d’Osman Digma qui avait été l’un des grands de la terre, comme lieutenant général du Mahdi. Couvert de tous les crimes, il avait brillamment mené contre les Anglais, au Soudan, des hordes de fanatiques ardents au sang versé. J’allai lui rendre visite à Wadi-Halfa où il est encore retenu prisonnier, contre toutes les lois de la guerre, mais dans son intérêt peut-être, car il a appelé sur lui tant de vengeances qu’il tomberait sous le fer aux premiers pas. Je le trouvai dormant sur une botte de paille, dans une « prison » sans verrous, et comme on le réveilla, il vint à moi, la main tendue, avec des éclats de paroles pour un accueil d’aménité. Un grand vieillard à belle barbe blanche, avec des yeux de feu et un immense sourire d’illuminé. Son temps se passe à dormir, ou, assis immobile au soleil, à réciter des versets du Coran. Un jour, l’homme de guerre à qui il avait donné tant de peine vint lui rendre visite. C’était justement son vainqueur, Kitchener. On se serra la main cordialement, et le Britannique attendit quelque évocation des temps passés. Rien. Le sourire amène était là. Mais de paroles, point.

    — Ne me reconnais-tu pas ? fut la question naturelle.

    — Non.

    — je suis Kitchener.

    — Ah !

    — Tu ne te souviens pas ? Kitchener ?

    — Non.

    Et le triomphateur s’en alla, déconfit de n’avoir pas même laissé le souvenir d’un nom dans la rancune éteinte du vaincu. Ceci, pour mettre à leur rang, dans l’histoire du monde, les brillantes passes d’armes qui, du point de vue cosmique, ne sont pas beaucoup plus que simples jeux de chats et de souris.

  86. Lamarck.
  87. J. Loeb, La Conception mécanique de la via.
  88. J’insiste à nouveau sur le fait que les astres sont sensibles à l’action de leurs congénères. Nous saisissons là, sur le fait, des manifestations caractéristiques de sensibilité dans les masses dites « inorganiques ».
  89. Le renouvellement continu de l’organisme n’est-il pas le plus clair témoignage d’une dépense d’évolution depuis le premier mouvement de la croissance jusqu’au sommet de l’achèvement ? La continuité du renouvellement organique ne peut être d’une équivalence continue puisqu’il n’y a pas de fixité dans le monde. De quoi la conséquence est dans l’évolution.
  90. Lamarck eut le mérite de s’attacher à suivre l’évolution du système nerveux dans la série animale, depuis les ganglions communiquant entre eux par de simples filets qui s’irradient dans les différentes parties du corps, jusqu’au système encéphalo-rachidien des vertébrés qui préside non seulement aux activités dites végétatives et aux mouvements musculaires, mais encore aux déterminations de sensations et d’émotions désignées sous les noms de pensée et de sentiment.

    L’erreur de Lamarck fut de vouloir suivre, selon l’état du développement nerveux, d’hypothétiques distributions de sensations, de sentiments, de pensées, de volontés, aux différentes échelles de l’évolution. Ces mots ont le grand tort de préciser d’une façon trop rigide des étapes progressives de la fonction nerveuse. L’accumulateur encéphalo-rachidien, avec ses plexus, procède par de trop lentes différenciations pour que nous puissions toujours saisir au passage le fil ténu des fonctions évolutives. Du passage du réflexe, de simple irritabilité, aux complexités des déterminations de volontés, l’intérêt est secondaire du point précis où nos classements subjectifs nous conduisent à segmenter de noms divers certaines parties de la continuité des phénomènes. La science est de l’enchaînement cosmique transposé dans l’imparfaite adaptation de nos signes représentatifs.

  91. J. Loeb, La Dynamique des phénomènes de la vie.
  92. Surtout qu’on ne prenne pas entitairement le mot de tropisme (qui se rapporte simplement à l’acte de tourner) pour une explication. Ce n’est rien de moins ni de plus que la dénomination d’un mouvement positivement observé où la « volonté » n’entre pour rien.
  93. Phototropisme positif ou négatif, suivant que l’animal est attiré ou repoussé par la lumière. Dans les plantes, géotropisme positif de la racine, négatif de la tige.
  94. J. Loeb, La Dynamique des phénomènes de la vie.
  95. On peut dire, en effet, que le tropisme est un réflexe d’ordre physico-chimique.
  96. J. Loeb, La Conception mécanique de la vie.
  97. Bouvier, la Vie psychique des insectes.
  98. Ibid.
  99. Voir l’ouvrage de M. Bouvier.
  100. 98 pour 100 chez les animaux transparents qui flottent sur les vagues.
  101. Les danses rythmées de Siva ; aux trois temps du passage quotidien du soleil (temple de Tanjore et musée de Madras), montrent que nos lointains aïeux avaient noté cette détermination des mouvements universels.
  102. Consulter la Parthénogenèse naturelle et expérimentale, Delage et Goldsmith.
  103. Pour Lamarck, le cerveau est un accumulateur des énergies du milieu. Il me semble que cela pourrait se dire de tous les organes. Les concentrations résumatives de l’organisme encéphalo-rachidien lui assurent une puissance de coordination qui détermine la direction des activités.
  104. Du point de vue de l’action du milieu, Lamarck propose la classification suivante :

    1o Animaux n’ayant aucun système nerveux. — Infusoires, par exemple.

    2o Animaux dont le système nerveux, sans ganglions, ne peut déterminer que des contractions musculaires. — Échinodermes.

    3o Animaux auxquels le système nerveux ganglionnaire permet des mouvements et des sentiments. — Articulés, mollusques.

    4o Les vertébrés, qui sont dans les conditions précédentes, possèdent l’intelligence.

  105. Dans la station quadrupède les viscères sont suffisamment protégés. C’est le redressement qui les expose aux chocs du dehors.
  106. J. Loeb, La Conception mécanique de la vie. J. Loeb, La Fécondation chimique.
  107. Sur la vie sociale des insectes et des fourmis, où l’imagination s’est donnée si belle carrière, lisez Bouvier, Bohn et Fabre.
  108. Uexhull : « Pour le biologiste, la psychologie animale ne saurait exister. Bethe accorde certaines aptitudes psychiques aux vertébrés, mais les refuse bizarrement aux animaux sans vertèbres, tandis que Lubbock met les fourmis au même rang que l’homme pour le degré de leur intelligence ». À quoi M. Bouvier réplique « qu’un animal fait preuve d’aptitudes psychiques lorsqu’il est en état d’apprendre et de modifier son comportement,  » ce qui n’empêche pas la mémoire associative de ramener le plus souvent l’insecte à l’automatisme originel.
  109. Il y a près de mille espèces de pompiles. On en a observé une cinquantaine.
  110. M. Jean Perrin, qui se plaît aux énumérations, ne nous offre de sécurité solaire que pour trente-trois milliards d’années. Nos neveux en feront leur affaire. je me demande seulement jusqu’où les portera le cours de leur présente évolution ? L’univers sera différent : eux de même. Supposons-les doués d’un crâne monstrueux, prêt à éclater. Que feront-ils de leur développement de connaissance ? Quel embarras s’ils devenaient trop savants ! Pour rétablir l’équilibre, je ne vois que notre vieille provision de méconnaissances. Ils pourront être en fonds de ce côté jusqu’à ce que le choc de quelque astre égaré règle tous les comptes d’un excès de mentalité.
  111. Roux.
  112. J. Loeb, La Conception mécanique de la vie.
  113. Classique, le dévouement du chien pour son maître.
  114. Hier encore de grands libérateurs, comme Washington et Jefferson, n’avaient-ils pas des esclaves ? La Grèce et Rome, fondatrices des plus hautes civilisations, ne leur avaient-elles pas donné l’exemple, aussi bien que tous les autres peuples de la terre ?
  115. On connaît la parole de saint Paul : — « L’homme fait bien de renoncer au mariage. » Épître aux Corinthiens.
  116. Le véritable Verbe créateur de saint jean, l’Atman et le Brahman de l’Inde, ce fut, c’est et ce sera toujours la suprématie de composition de forces qui se déplacent à tous moments.
  117. Il y a là un concert qui atteste une évolution mentale nettement caractérisée.
  118. Si des étonnantes aptitudes que l’oiseau met en œuvre dans un cas particulier, on s’avisait de conclure à d’autres manifestations générales des mêmes facultés en des occasions nouvelles, comme chez nous, on serait bien vite détrompé.
  119. La loi de l’évolution organique n’exige-t-elle pas l’enchaînement (en direction commune) des fonctions organiques à leurs divers degrés ?
  120. Il me semble que Descartes lui-même, au risque de se dédire, ne se fût pas effarouché d’une recommandation de pitié pour les animaux. Bonté pour les locomotives serait sagesse encore aujourd’hui, puisque de notre propre intérêt. Après sa prédication de pitié à la cour du lion, le renard de Florian, invité à choisir sa récompense, répond innocemment : « Sire, quelques dindons ». C’est un renard, et nous sommes des humains, mais de cousinage.
  121. Le souvenir de l’ancien habitat y était-il pour quelque chose ?
  122. Le Bois, dit de la Folie, à Pouzauges (Vendée).
  123. Dernières pages de l’Origine des espèces.
  124. Je ne suis même pas bien sûr que, du pithécanthrope à l’homme de la Chapelle-aux-Saints, quelques intermédiaires n’aient savouré la jeune chair de leurs petits, comme l’habitude s’en est conservée chez des carnassiers et des rongeurs de nos jours, sans l’excuse de la faim. La fable de Kronos dévorant sa progéniture, jusqu’à susciter la ruse de Héra qui substitua une pierre à Zeus naissant, dénonce, peut-être, la persistance d’anciens souvenirs. Quand Abraham se prépare à immoler son fils sur l’ordre exprès de Jahveh, est-ce une atténuation du meurtre paternel que ce ne soit pas pour le manger ?