Au temps de l’innocence/03

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Revue des Deux Mondes6e période, tome 60 (pp. 236-242).


III


Cela se passait invariablement de la même manière : jamais Mrs Julius Beaufort ne manquait de se montrer à l’Opéra le soir de son bal annuel. Pour donner ce bal, elle choisissait avec intention un jour de représentation, marquant ainsi qu’elle dominait de haut les soucis d’une maîtresse de maison, et se reposait sur un état-major de serviteurs stylés pour l’organisation de chaque détail de la réception.

La maison des Beaufort était une des rares habitations de New-York qui possédassent une salle de bal. À une époque où il devenait « province » d’étendre une toile à danser sur le tapis du salon, et de transporter le mobilier à l’étage supérieur, une salle de bal, réservée à ce seul usage, fermée pendant trois cent soixante-quatre jours de l’année, avec ses chaises dorées rangées contre les murs et son lustre emprisonné dans une housse de tarlatane, constituait une incontestable supériorité et rachetait ce que le passé des Beaufort pouvait avoir eu de regrettable.

Mrs Archer, qui aimait à mettre en axiomes sa philosophie sociale, disait : « Nous avons tous quelques chéris dans la racaille. » Encore qu’elle fût osée, la phrase était juste, et plus d’un membre de cette société exclusive en avouait secrètement la vérité. Mrs Beaufort appartenait, il est vrai, à une des plus honorables familles américaines : elle avait été la ravissante Régina Dallas, de la branche de la Caroline du Sud, une beauté sans fortune, lancée dans la société de New-York par sa cousine la folle Medora Manson, qui faisait toujours par bonne intention ce qui n’était pas à faire. Être apparenté aux Manson ou aux Rushworth, c’était avoir « droit de cité » (comme disait Mr Sillerton Jackson) dans la société de New-York ; mais ne le perdait-on pas en épousant un Julius Beaufort ? En effet, qui était Beaufort ? Il passait pour Anglais, il était agréable, bel homme, colère, hospitalier et spirituel. Arrivé en Amérique muni de lettres de recommandation du gendre de Mrs Manson Mingott, le banquier anglais, il s’était créé rapidement une importante situation dans le monde des affaires. Il avait des habitudes de dissipation, une langue mordante, des ascendants inconnus, et lorsque Medora Manson annonça que sa jeune cousine lui était fiancée, on estima que la pauvre Medora ne faisait qu’ajouter une nouvelle folie à la longue liste de ses imprudences.

Néanmoins, deux ans après le mariage de la jeune Mrs Beaufort, sa maison était devenue la plus recherchée de New-York. Personne ne savait exactement comment le miracle s’était accompli. Mrs Beaufort était indolente, passive, les malveillants la disaient même ennuyeuse ; mais, parée comme une châsse, couverte de perles, devenant plus jeune, plus blonde, et plus belle d’année en année, elle vivait en souveraine dans son opulent palais et y attirait la société entière, sans même lever son petit doigt chargé de pierreries. Les gens bien informés prétendaient que c’était Beaufort lui-même qui dressait les domestiques, apprenait au chef de nouveaux plats, indiquait aux jardiniers les plantes de serre à cultiver pour les salons, et pour la table, faisait les listes d’invités, préparait le punch de l’après-dîner. En tout cas, son activité domestique s’exerçait dans l’ombre, et on ne le connaissait que sous l’aspect d’un maître de maison hospitalier et nonchalant, qui errait dans ses salons avec le détachement d’un invité, en disant : « N’est-ce pas que les gloxinias de ma femme sont des merveilles ? Je crois qu’elle les fait venir de Kew. »

Le succès de Beaufort (tout le monde en convenait) tenait à une certaine manière de s’imposer. Le bruit courait bien qu’il avait dû quitter l’Angleterre, avec la connivence secrète de la banque dont il faisait partie ; mais cette rumeur passait avec le reste, quoique l’honneur de New-York fût aussi chatouilleux sur les affaires d’argent que sur les questions de mœurs. Tout pliait devant Beaufort : tout New-York délitait dans ses salons. Il y avait vingt ans qu’on disait : « Je vais chez les Beaufort, » sur le même ton de sécurité qu’on aurait eu pour dire : « Je vais chez Mrs Manson Mingott ; » et on avait de plus l’agréable perspective d’y être traité avec des plats et des vins de choix au lieu d’un insipide champagne de l’année, et de croquettes réchauffées.

Mrs Beaufort avait donc, selon l’usage, fait son apparition dans sa loge juste avant « l’Air des Bijoux ; » selon l’usage, elle s’était levée à la fin du troisième acte ; et, ramenant sa sortie de bal sur ses nonchalantes épaules, elle avait disparu. Ceci voulait dire qu’une demi-heure plus tard le bal commencerait.

La maison des Beaufort était de celles que les New-Yorkais montraient avec fierté aux étrangers, surtout, un soir de bal. Les Beaufort avaient été des premiers qui, au lieu de louer le matériel du bal, avaient à eux un tapis rouge dont leurs domestiques couvraient les marches du perron les jours de réception, et une tente pour abriter les invités à leur descente de voiture. C’étaient eux aussi qui avaient inauguré la coutume d’installer le vestiaire des dames dans le hall au lieu de les faire monter dans la chambre à coucher de la maîtresse de la maison, où elles refrisaient leurs cheveux à l’aide d’un bec de gaz. Beaufort passait pour avoir dit, de son air méprisant, que toutes les amies de sa femme avaient certainement des caméristes capables de veiller à ce qu’elles fussent correctement coiffées avant de sortir.

De plus, la salle de bal formait partie de la maison. Au lieu d’y accéder en s’écrasant dans un étroit couloir, — comme chez les Chivers, — on y arrivait par une pompeuse enfilade de salons, le « vert d’eau, » le « cramoisi » et le « bouton d’or, » d’où l’on voyait déjà scintiller sur le parquet les nombreuses bougies de la salle de bal, et tout au fond, dans les profondeurs verdoyantes d’un jardin d’hiver, des camélias et des fougères arborescentes entremêlant leur feuillage au-dessus des sièges de bambou doré.

Newland Archer, comme il convenait à un jeune homme de son monde, arriva assez tard. Après avoir laissé sa pelisse entre les mains des valets de pied en bas de soie, — les bas de soie étaient une des rares fatuités de Beaufort, — il avait flâné quelques instants dans la bibliothèque tendue de cuir de Cordoue, meublée de Boule et ornée de bibelots en malachite, où quelques messieurs causaient en se gantant : puis il avait rejoint la file des invités que Mrs Beaufort recevait à la porte du salon « cramoisi. »

Archer était décidément nerveux. Il n’était pas allé à son cercle après l’Opéra, — selon la coutume des jeunes élégants, — mais, la nuit étant belle, il avait remonté une partie de la Cinquième avenue avant de prendre la direction de la maison des Beaufort. Il appréhendait nettement que les Mingott n’allassent trop loin, et que, par ordre de la grand’mère, ils n’amenassent au bal la comtesse Olenska.

Le ton des propos échangés dans la loge du cercle lui avait fait comprendre qu’une telle erreur serait grave. Bien qu’il fût plus que jamais décidé à ne pas abandonner la position, son ardeur chevaleresque s’était légèrement refroidie depuis le bref entretien qu’il avait eu avec la comtesse Olenska.

Se dirigeant vers le salon « bouton d’or, » où Beaufort avait eu l’audace d’accrocher l’Amour victorieux (le nu si discuté de Bouguereau), Archer trouva Mrs Welland et sa fille près de la porte de la salle de bal. Quelques couples glissaient déjà sur le parquet luisant, et la lumière des bougies éclairait de tournoyantes jupes de tulle, des têtes virginales enguirlandées de modestes fleurs, les aigrettes audacieuses, les ornements étincelants des jeunes femmes, les plastrons raides et les gants glacés des danseurs.

Prête à se joindre à eux, Miss Welland, ses muguets à la main (elle ne portait pas d’autre bouquet), se tenait à l’entrée de la salle de bal, le visage un peu pâle, les yeux brûlant d’une profonde animation. Un groupe de jeunes gens et de jeunes filles l’entourait. Ils échangeaient, avec force poignées de mains, des rires et des plaisanteries, auxquels Mrs Welland, qui se tenait d’un pas en arrière, accordait un regard d’approbation tempérée. Il était clair que Miss Welland annonçait ses fiançailles, tandis que sa mère adoptait l’air de condescendance et de regret qui convenait en la circonstance.

Archer s’arrêta un moment. C’était sur son désir formel que la nouvelle était annoncée, et cependant ce n’était pas ainsi qu’il eût voulu faire connaître son bonheur. Le proclamer dans la cohue d’une salle de bal, c’était lui ravir le charme de l’intimité qui convient aux sentiments profonds. La joie du jeune homme était si sincère que cette superficielle profanation en laissait l’essence intacte, mais il aurait voulu que la surface même demeurât sans ombre. Ce lui fut une satisfaction de s’apercevoir que sa fiancée sentait comme lui. Elle lui jeta un regard suppliant qui disait : « Souvenez-vous que nous faisons cela parce que c’est bien. » Aucun appel n’aurait pu trouver dans son cœur un écho plus immédiat, mais il eût désiré que la nécessité d’annoncer si vite leurs fiançailles fût venue d’un motif autre que la défense de la pauvre Ellen Olenska.

Dans le groupe qui entourait Miss Welland, on accueillit le jeune homme avec des sourires bienveillants, puis, ayant pris sa part des félicitations, il entraîna sa fiancée au milieu de la salle.

— Maintenant, nous n’avons plus besoin de parler, dit-il en souriant de tout près aux yeux candides de la jeune fille, tandis qu’il s’élançait avec elle sur les flots rythmiques du Danube bleu.

Elle ne répondit pas : un sourire tremblait sur ses lèvres, mais ses yeux restèrent lointains et sérieux, comme fixés sur quelque douce vision.

— Ma chérie, murmura Archer en la pressant dans ses bras.

Pour lui, les premières heures des fiançailles, même passées dans une salle de bal, avaient quelque chose de grave et de sacramentel. Quelle vie nouvelle il envisageait, avec cette blancheur, ce rayonnement, cette bonté, à ses côtés !

La danse terminée, tous deux ils se dirigèrent, comme il convenait à des fiancés, vers le jardin d’hiver, et s’assirent derrière un grand écran d’arbustes exotiques. Newland porta à ses lèvres la main gantée de la jeune fille.

— Vous voyez, j’ai fait ce que vous m’avez demandé, dit-elle.

— Oui, je ne pouvais pas attendre, répondit-il en souriant. Puis, après un moment, il ajouta :

— Seulement, j’aurais désiré que ce ne fût pas dans tout ce bruit.

— Oui, je sais. — Ils échangèrent un regard de compréhension mutuelle. — Mais, après tout, même ici, nous sommes seuls ensemble, n’est-ce pas ? continua-t-elle.

— Oh ! bien-aimée, oui, toujours ! s’écria Archer.

Évidemment, elle comprendrait toujours : elle dirait toujours ce qu’il faudrait. Cette découverte fit déborder la coupe de sa félicité, et le jeune homme continua gaiement :

— Mais je voudrais vous embrasser et je n’ose pas !

Tout en parlant, il jeta un regard rapide autour de la serre, s’assura d’une solitude momentanée, et, attirant la jeune fille, il posa un léger baiser sur ses lèvres. Pour atténuer l’effet de cette audace, il la mena vers un endroit moins retiré du jardin d’hiver et, s’asseyant auprès d’elle, il prit une fleur de son bouquet. Ils restèrent silencieux, et l’avenir s’étendit à leurs pieds comme une vallée ensoleillée.

— Avez-vous annoncé nos fiançailles à Ellen ? demanda-t-elle un moment après, parlant d’une voix de rêve.

Se ressaisissant, Archer se rappela qu’il ne l’avait pas fait. Une invincible répugnance à parler d’un tel sujet avec l’étrangère avait arrêté les mots sur ses lèvres.

— Non, après tout, je n’en ai pas eu l’occasion, dit-il, improvisant une excuse.

May parut déçue, mais doucement résolue à obtenir gain de cause.

— Hâtez-vous, alors, dit-elle, car je ne l’ai pas avertie.

— Bien sûr. Mais n’est-ce pas plutôt à vous de lui parler ?

Elle réfléchit :

— Oui, si je l’avais fait au bon moment. Mais maintenant, je crois que vous devriez lui expliquer que je vous avais prié de lui annoncer la nouvelle avant que nous ne la disions à tout le monde. Elle pourrait croire que je l’ai oubliée. Vous comprenez, elle est de la famille, et comme elle a été si longtemps absente, il est naturel qu’elle soit un peu susceptible.

Archer regarda la jeune fille avec enthousiasme.

— Oui, cher ange, je le lui dirai sûrement. — Il jeta un regard du côté de la salle de bal. — Mais je ne l’ai pas encore vue ; est-ce qu’elle est là ?

Miss Welland secoua la tête.

— Non. Au dernier moment elle a renoncé à venir.

— Au dernier moment ? releva-t-il, trahissant sa surprise que la comtesse Olenska eût envisagé un instant de paraître au bal.

— Oui, elle adore danser, dit simplement la jeune fille, mais tout à coup, elle s’est avisée que sa robe n’était pas assez habillée, bien que nous la trouvions ravissante, — et ma tante a dû la remmener.

— Tant pis ! dit Archer, avec une insouciance joyeuse.

Rien ne lui était plus agréable chez sa fiancée que la volonté de porter à la dernière limite ce principe fondamental de leur éducation à tous deux : l’obligation rituelle d’ignorer ce qui est déplaisant. « Elle sait aussi bien que moi, pensa-t-il, la vraie raison de l’absence de sa cousine ; mais je ne lui laisserai jamais deviner que je sache qu’il y ait l’ombre d’une ombre sur la réputation de la pauvre Ellen. »