Au temps de l’innocence/11

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Revue des Deux Mondes6e période, tome 60 (p. 514-520).


XI


Environ quinze jours plus tard, Archer, assis, inoccupé et distrait, devant son bureau du cabinet « Letterblair, Lamson et Low, » avocats à la cour, fut demandé par Mr Letterblair.

Le vieux Mr Letterblair, le conseil accrédité de la haute société de New-York depuis trois générations, trônait derrière son bureau d’acajou en proie à une évidente perplexité. Le voyant caresser ses favoris blancs, passer ses doigts dans ses cheveux en broussaille au-dessus de ses gros sourcils froncés, son jeune associé le comparait, peu respectueusement, au médecin de famille auprès d’un malade dont les symptômes se refusent à tout diagnostic.

— Cher monsieur, — Mr Letterblair, très cérémonieux, disait toujours « monsieur » à son jeune associé, — je vous ai fait demander à propos d’une petite affaire, une affaire dont, pour le moment, je préfère ne pas parler à Mr Lamson ni à Mr Low. Il se renversa sur sa chaise, le front ridé. — Pour des raisons de famille, continua-t-il. Archer leva la tête. — La famille Mingott, dit Mr Letterblair, avec un sourire significatif et en s’inclinant. Mrs Manson Mingott m’a fait demander hier. Sa petite-fille, la comtesse Olenska, désire plaider en divorce contre son mari. Certains documents m’ont été remis. — Il s’arrêta et tapota sur son bureau. — En raison de vos projets d’alliance avec la famille, je voudrais vous consulter, étudier le cas avec vous, avant d’aller plus loin.

Archer sentit le sang lui monter au visage. Depuis sa visite à la comtesse Olenska, il ne l’avait vue qu’une fois, à l’Opéra, dans la loge des Mingott. Et, dans cet intervalle, l’image de la jeune femme s’était atténuée dans son esprit, tandis que May Welland y reprenait légitimement le premier plan. Il n’avait pas entendu parler du divorce de Mme Olenska depuis l’allusion faite en passant par Janey, et dont il n’avait tenu aucun compte. Théoriquement, il était presque aussi hostile que sa mère à l’idée du divorce et il en voulait à Mr Letterblair (sans doute poussé par la vieille Catherine Mingott) de se montrer ainsi disposé à le mêler à l’affaire. Les hommes de la famille étaient assez nombreux, et lui-même n’était pas encore un Mingott.

Il attendit que son chef continuât. Mr Letterblair ouvrit un tiroir et en tira une liasse de papiers.

— Si vous voulez parcourir ces documents ?…

Archer s’en défendit :

— Excusez-moi, monsieur, mais précisément à cause de mes projets d’alliance, je préfère que vous consultiez Mr Low ou Mr Lamson.

Mr Letterblair parut surpris et légèrement froissé. Généralement un jeune associé ne rejetait par de telles ouvertures. Il s’inclina.

— Je respecte votre scrupule, monsieur ; mais, dans le cas présent, je crois que la vraie délicatesse vous oblige à faire ce que je vous demande. La proposition, du reste, ne vient pas de moi, mais de Mrs Manson Mingott et de son fils. J’ai vu Lovell Mingott, et aussi Mr Welland ; ils vous ont tous désigné.

Archer eut un mouvement d’irritation. Depuis quinze jours il s’était laissé porter par les événements. La beauté, le charme de May lui avaient fait oublier la pression des chaînes Mingott. Le commandement de la vieille Mrs Mingott lui rappela tout ce que le clan se croyait en droit d’exiger d’un futur gendre : il se rebiffa.

— C’est l’affaire de ses oncles.

— Ses oncles s’en sont occupés : la question a été examinée par la famille. Tous sont opposés au désir de la comtesse, mais elle tient ferme, et insiste pour avoir un avis juridique.

Le jeune homme gardait le silence. Il n’avait pas ouvert le paquet qu’il tenait toujours à la main.

— Est-ce qu’elle veut se remarier ?

— On le suppose ; mais elle le nie.

— Alors ?

— Vous m’obligerez, Mr Archer, en parcourant d’abord ces papiers. Ensuite, quand nous aurons examiné la question ensemble, je vous dirai mon opinion.

Archer sortit, emportant à contre-cœur les documents. Depuis leur dernière rencontre, les circonstances l’avaient aidé à se libérer de la pensée de Mme Olenska. Les instants passés au coin de la cheminée les avaient amenés à une intimité momentanée, que l’arrivée du duc de Saint-Austrey, pilotant Mrs Lemuel Struthers, et si bien accueilli par la comtesse, avait interrompue assez à propos. Deux jours plus tard, Archer avait assisté à la comédie de la rentrée en grâce de la jeune femme auprès des van der Luyden. Il s’était dit, avec une pointe d’aigreur, qu’une femme, qui, par ses remerciements à propos d’un bouquet de fleurs, avait su toucher le vieux et important personnage qu’était Mr van der Luyden, n’avait nul besoin, ni des consolations, ni de l’appui moral d’un jeune homme d’aussi petite envergure que lui, Newland Archer.

Ces considérations ironiques rendaient quelque lustre aux ternes vertus domestiques. Impossible d’imaginer May Welland étalant ses affaires privées et répandant ses confidences parmi des étrangers ! Jamais elle ne lui sembla plus fine et plus charmante que dans la semaine qui suivit. Il s’était même résigné aux longues fiançailles, depuis qu’elle avait trouvé à lui opposer un argument qui l’avait désarmé. « Vous savez que vos parents vous ont toujours cédé depuis votre enfance, » avait-il dit. Elle, avec son clair regard, lui avait répondu : « C’est bien pour cela qu’il me serait dur de leur refuser la dernière chose qu’ils aient à me demander, avant que je ne les quitte. » C’était la note du vieux New-York : c’était celle qu’il aimerait toujours à retrouver chez sa femme.

Les documents dont il prit connaissance ne lui apprirent pas grand’chose, mais le plongèrent dans un courant d’idées pénibles. C’était un échange de lettres entre l’avocat du comte Olenski et l’étude parisienne à laquelle la comtesse avait confié la défense de ses intérêts financiers. Il y avait aussi une courte lettre du comte à sa femme. Après l’avoir lue, Archer se leva, serra les papiers dans leur enveloppe et rentra dans le bureau de Mr Letterblair.

— Voici les lettres, monsieur. C’est entendu, je verrai la comtesse Olenska, dit-il, d’une voix nerveuse.

— Je vous remercie, Mr Archer. Êtes-vous libre ce soir ? Venez dîner ; nous causerons ensuite, pour le cas où vous voudriez voir notre cliente dès demain.

Newland Archer rentra directement chez lui. C’était une soirée d’une lumineuse transparence : une lune jeune et candide montait au-dessus des toits. Archer voulait imprégner son âme de cette pure splendeur, et ne parler à personne jusqu’au moment de son rendez-vous avec Mr Letterblair. Depuis la lecture des lettres, il avait compris qu’il fallait qu’il vît lui-même Mme Olenska, afin d’éviter que les secrets de la jeune femme ne fussent exposés devant d’autres. Une grande vague de compassion avait eu raison de son indifférence. Ellen Olenska se présentait à lui comme une créature malheureuse et sans défense, qu’il fallait, à tout prix, empêcher d’entreprendre une lutte dont elle ne sortirait que plus meurtrie.

Elle avait dit que Mrs Welland désirait qu’elle passât sous silence tout ce qu’il pouvait y avoir de « pénible » dans son passé.

L’innocence de New-York n’était-elle donc qu’une simple attitude ? Sommes-nous des pharisiens ? se demanda Archer. Pour la première fois, il fut amené à réfléchir sur les principes qui l’avaient jusque-là dirigé. Il passait pour un jeune homme qui ne craignait pas de se compromettre : son flirt avec cette pauvre petite Mrs Thorley Rushworth lui avait donné quelque prestige romanesque. Mais Mrs Rushworth était de la catégorie des femmes un peu sottes, frivoles, éprises de mystère : le secret et le danger d’une intrigue l’avaient plus intéressée que les mérites de celui qui avait été son amant. Newland avait beaucoup souffert de cette constatation : il y trouvait, maintenant, presque un soulagement. L’aventure, en somme, ressemblait à celles que les jeunes gens de son âge avaient tous traversées, et dont ils étaient sortis la conscience calme, convaincus qu’il y a un abîme entre les femmes qu’on aime d’un amour respectueux et les autres. Ils étaient encouragés dans cette manière de voir par leurs mères, leurs tantes et autres parentes : toutes pensaient comme Mrs Archer que, dans ces affaires-là, les hommes apportent sans doute de la légèreté, mais qu’en somme la vraie faute vient toujours de la femme.

Archer commença à soupçonner que, dans la vie compliquée des vieilles sociétés européennes, riches, oisives, faciles, les problèmes d’amour étaient moins simples, moins nettement catalogués. Il n’était sans doute pas impossible d’imaginer, dans ces milieux indulgents, des cas où une femme, sensible et délaissée se laisserait entraîner par la force des circonstances à nouer un de ces liens que la morale réprouve.

Arrivé chez lui, il écrivit un mot à la comtesse Olenska pour lui demander à quelle heure elle pourrait le recevoir le lendemain. Elle répondit que, partant le lendemain matin pour Skuytercliff, jusqu’au dimanche soir, elle ne pourrait l’attendre que le jour même ; il la trouverait seule après-dîner. Archer sourit en pensant qu’elle finirait la semaine dans la majestueuse solitude de Skuytercliff, mais aussitôt après, il se dit que, là plus qu’ailleurs, elle souffrirait de se trouver parmi des gens résolument fermés à tout ce qui est « pénible. »

Il arriva à sept heures chez Mr Letterblair, heureux d’avoir un prétexte pour se rendre libre aussitôt après le dîner. Il s’était fait une opinion personnelle d’après les documents qui lui avaient été confiés, et il ne tenait pas spécialement à la communiquer à son chef. Mr Letterblair était veuf : ils dînèrent seuls dans une pièce sombre, sur les murs de laquelle on voyait des gravures jaunies représentant « La mort de Chatham » et « Le Couronnement de Napoléon. » Sur le buffet, entre de beaux coffrets cannelés du XVIIIe siècle, se trouvait une carafe de Haut-Brion et une autre du vieux porto des Lanning (don d’un client). Le prodigue Tom Lanning avait déconsidéré sa famille en vendant sa cave un an ou deux avant sa mort mystérieuse et suspecte à San Francisco. Ce dernier incident avait été moins humiliant pour les siens que la vente de sa cave.

Après un potage velouté aux huîtres, on servit une alose aux concombres, suivie d’un dindonneau entouré de beignets de maïs, auquel succéda un canard sauvage avec une mayonnaise de céleris et de la gelée de groseille. Mr Letterblair, qui déjeunait de thé et d’une sandwich, dînait copieusement et sans hâte ; il insista pour que son hôte fît de même. La nappe enlevée, les cigares s’allumèrent, et Mr Letterblair, se renversant sur sa chaise, poussa le porto vers Archer. Chauffant son dos au feu, il dit :

— Toute la famille est contre le divorce, et je crois qu’elle a raison.

Archer se sentit immédiatement d’un avis opposé.

— Pourtant, si jamais un cas s’est présenté…

— Qu’y gagnerait-elle ?… Elle est ici, il est là ; l’Atlantique est entre eux. Elle ne retrouvera pas un dollar de plus que ce qu’il lui a rendu volontairement. Les clauses de cet abominable contrat français y ont mis bon ordre. À tout prendre, Olenski a agi généreusement. Il pouvait la renvoyer sans un sou.

Le jeune homme le savait : il resta silencieux.

— Il paraît, cependant, continua Mr Letterblair qu’elle n’attache pas d’importance à l’argent ; alors, comme le dit la famille, pourquoi ne pas laisser les choses comme elles sont ?

Quand Archer était arrivé chez Mr Letterblair il était en parfait accord de vues avec lui ; mais, dans la manière dont ce vieillard égoïste, bien nourri, suprêmement indifférent, exposait la question, il croyait entendre la voix pharisaïque de la société, ne songeant qu’à se barricader contre tout ce qui pouvait être « pénible. »

— Il me semble que c’est à la comtesse Olenska de décider, dit-il sèchement.

— Hum !… Avez-vous pensé aux conséquences, si elle se décidait pour le divorce ?

— Vous voulez dire la menace de son mari ?… De quel poids peut-elle être ?… Simple vengeance d’un mauvais drôle.

— S’il se défendait sérieusement, il pourrait sortir des choses pénibles.

Pénibles ! … dit Archer avec ironie.

Mr Letterblair le regarda d’un air étonné et le jeune homme, renonçant à faire comprendre sa pensée, acquiesça par un signe de tête, pendant que son chef continuait :

— Un divorce est toujours une chose pénible. Vous en convenez ?

— En effet… dit Archer.

— Alors, je compte sur vous, les Mingott comptent sur vous, pour user de votre influence sur Mme Olenska et la détourner de ce projet.

Archer hésita.

— Je ne puis m’engager avant d’avoir vu la comtesse Olenska.

— Mr Archer, je ne vous comprends pas. Voulez-vous vous marier dans une famille qui est sous le coup d’un scandale ?

— Je ne vois pas que mon mariage ait rien à faire là-dedans.

Mr Letterblair déposa son verre de porto et regarda son jeune associé d’un air inquiet. Archer comprit que Mr Letterblair allait peut-être lui retirer l’affaire. Mais maintenant que la cause lui avait été confiée, il prétendait la garder ; et il s’appliqua à rassurer le méthodique vieillard qui représentait la conscience légale des Mingott.

— Vous pouvez être sûr, monsieur, que je ne m’avancerai pas avant de vous en avoir référé. Je voulais seulement dire que je préférerais réserver mon jugement jusqu’à ce que j’aie entendue Mme Olenska.

Mr Letterblair approuva de la tête une discrétion digne de la meilleure tradition de New-York, et le jeune homme, prétextant un engagement, prit congé.