Au vent crispé du matin/Texte entier

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Nouvelle Édition nouvelle, JA Coulange et cie (p. -93).
FRANCIS CARCO


AU VENT CRISPÉ
DU MATIN…


Poêmes et Proses


" Un soir, j’ai assis la Beauté sur mes

genoux, — Et je l’ai trouvée amère, — Et
je l’ai injuriée. "

Jean-Arthur RIMBAUD.



COLLECTION DES CINQ


NOUVELLE ÉDITION NOUVELLE

J.-A. COULANGES & Cie
PARIS

MXMXIII





AU VENT CRISPÉ DU MATIN







DU MÊME :

INSTINCTS

LA BOHÊME ET MON CŒUR

CHANSONS AIGRES-DOUCES

À PARAITRE :

JÉSUS-LA-CAILLE, roman

AU COIN DES RUES, nouvelles

LE DERNIER ÉTAT DE LA POÉSIE, critique




Il a été tiré de cet ouvrage deux cent soixante cinq
exemplaires dont quinze sur papier de Hollande
vieux, numérotés de 1 à 15 et deux cent cinquante
sur vélin bouffant de luxe numérotés de 16 à 265.
Exemplaires hors commerce.




LES ÉDITEURS :
FRANCIS CARCO


AU VENT CRISPÉ
DU MATIN…


Poêmes et Proses


Un soir, j’ai assis la Beauté sur mes genoux. — Et je l’ai trouvée amère. — Et je l’ai injuriée.
Jean-Arthur RIMBAUD.




COLLECTION DES CINQ



NOUVELLE EDITION NOUVELLE

J.-A. COULANGES & Cie
PARIS

1913



Ce livre est dédié

à

HENRY BATAILLE

en témoignage

de profonde admiration

pour le Poète qui écrivit

LE BEAU VOYAGE

DÉTOURS

Vénus des carrefours, efflanquée, mauvaise et maquillée, aux cheveux en casque, aux yeux vides qui ne regardent pas, mais aux lèvres plus rouges que le sang et que la langue mince caresse, tu m’as connu flairant l’ombre que tu laissais derrière toi. Me voici — comme autrefois — dévoré du tourment cruel de te rencontrer au coin de basses ruelles où la lumière fardée des persiennes coule le long des murs… J’ai longtemps tourné dans ce quartier désert. Je connais pourtant des bars aux glaces réfléchissant de blancs visages ; je connais des promenoirs brûlants, où le désir des hommes s’exalte dans l’arrogance, des maisons pleines de femmes, des salons étouffés dans les velours chauds, les odeurs et les satins miroitants. Je connais des comptoirs aux murs de lèpre grise. Je connais d’étranges boutiques où les vendeuses se donnent habillées, des chambres que la rumeur de la rue assiège pendant qu’un corps à moitié nu tremble et gémit sous le baiser, des terrains vagues peuplés de souffles, des caves humides et des greniers d’où l’on entend chanter la pluie. Tu n’aurais qu’à me citer les voies de la Ville et je te dirais qu’à tel étage de vieilles prostituées attendent l’homme qu’elles fouetteront et dont elles creuseront la chair avec des pinces, des limes, de longs et froids outils vivants et des lames agiles.

Donnant sur des cours noires dont les dalles toujours mouillées blanchissent à de lointains reflets du jour, des loges étroites reçoivent des couples qui, jusqu’à la nuit, s’acharnent à souffrir…

Vénus, ta nudité d’ivoire, vénéneuse et fleurie d’images symboliques, hante mes longs après-midi d’hiver. Que d’instants j’ai passés, devant le feu qui rougeoyait, à me rappeler ton visage et le grand rire silencieux qui te tordait la bouche. Le jour brumeux restait suspendu dans l’air et, quelquefois, le cri des remorqueurs montant du fleuve arrêtait ma vie….

Vénus, n’étais-tu pas cette poupée, sans cheveu ni dents, peinte et sans voix ?… D’horribles et lentes voluptés m’ont attachées sur toi. Masque effrayant : tes yeux de plâtre avaient vieilli !

L’Inconnue

En contrebas des loges et des promenoirs, un immense parquet luisant et glissant attendait les danseuses qu’on pouvait choisir ensuite pour la nuit. C’était des femmes mal habillées, fardées et point trop jeunes. Mais elles portaient dans tous leurs mouvements une liberté si grande et si ferme qu’un désir étrange vous faisait éclater le cœur.

Je m’arrêtai pour mieux les voir. Elles encombraient le bar : une vingtaine au plus. Quelques unes, fluettes, dévisageaient avec ennui des femmes inconnues, d’autres regardaient les hommes sans distinction d’âge ni de costume. Elles absorbaient des cocktails à l’éther et d’inqualifiables boissons glacées et parfumées à la rose, au musc, au benjoin, à la verveine.

Une seule, assise à l’écart, vidait mélancolique un litre de vin. Elle était coiffée bizarrement d’un petit chapeau de voyage. Ses mains, couvertes de bagues fausses, n’étaient ni belles, ni bien entretenues, mais son regard, posé distraitement sur moi, m’emplit d’une maladive angoisse.

Je dus m’asseoir à côté d’elle. Silencieusement, tandis qu’éclataient les cuivres proches de l’orchestre, je saisis le bras qu’elle sut offrir. La chair tendait l’étoffe, une chair que je devinais blanche et froide comme la neige et qui me chauffa jusqu’aux moelles.

Elle n’était pas danseuse. Pourtant à un geste qu’elle fit, je vis qu’elle portait un maillot sur le corps.

Alors je la suppliai de vouloir bien enlever sa robe qui la gênait. Elle obéit, puis s’en alla, toujours très indifférente, dans sa nudité de cirque et de music-hall, à travers le promenoir encombré, sans que personne s’en étonnât.

L’Œil du Diable

À Roland Dorgelès

Parfois — dépassant un mur — c’était, sur le ciel blanc de cette matinée d’automne, une branche lourde de pluie que le vent balançait. Des cours immenses, vides et sonores émerveillaient le promeneur. Il s’arrêtait. Il repartait du même pas régulier qui sonnait sur les pierres. Les ruelles descendaient, montaient, s’enchevêtraient, aboutissaient à une petite place et, dans un cabaret mystérieux, l’homme se faisait servir une bouteille de vin…

… On entendait le doux crépitement d’une averse sur les vitres vertes de la salle…

— Ô cher abri ! comme tu étais profond et fourré de langueur ; comme tu endormais mon cœur ! Mais mon cœur se réveilla lentement et je commençai de souffrir. Mille souvenirs me harcelaient. Je la voyais mélancolique et malheureuse, cherchant à m’attirer. Sa beauté me faisait mal. Elle m’appelait et j’étais à la fois méprisant et séduit, sévère et tourmenté. Ah ! que ton amour me fut alors difficile à combattre ! Tu pleurais, tu n’exagérais pas tes larmes. Comme toujours tu étais affectueuse, apitoyée, jeune, accueillante et belle. Et moi qui t’aimais, dès le premier jour, je n’avais pu m’attacher à toi… parce que je t’aimais.

(Ne comprends pas… Comprendrais-tu ?… Je ne veux pas que tu me méprises).

Donc j’étais parti : j’avais, dans des villes inconnues recherché les filles qui te ressemblaient. Plusieurs m’attirèrent mais ce n’était que poupées stupides et, depuis, l’univers devenait pour moi comme un bazar aux pantins actifs ou désordonnés dont je connaissais tout le mécanisme. — Ici le promeneur reprit à travers les ruelles tortueuses son chemin de hasard. Il admira leurs noms : rue d’Aigrefeuille, rue de Saint-Pierre le Vif.

… Les cours immenses et sonores s’ouvraient, toujours vides. Le vent balançait toujours les feuillages alourdis de pluie….

Il entra dans un musée et, quand il en sortit, sa mémoire était pleine de visions amères. Il se rappelait surtout les paysages de Salvator Rosa, cette nature sauvage et convulsée et les brigands qui la peuplent. Au bord d’un gouffre, trois hommes attendent. Deux sont assis. Le troisième, appuyé sur sa pique, est habillé de rouge.. Les rochers arrachés à la terre, les arbres fauchés par l’ouragan et la profondeur de l’ombre l’arrêtèrent longtemps.

C’est à cette toile, maintenant qu’il rêve en grimpant la rue étroite sous le ciel blanc. Les portes géantes des hôtels d’autrefois sont à lui et les corridors largement dallés l’invitent à entrer… — Comme ces brigands — (il rêve, laissez-le) — comme ces brigands, j’aurais joué ma vie à toute heure. Sur le chemin de la forêt, à l’auberge et dans la campagne, mon nom seul fait trembler le voyageur que j’arrête et dépouille.

— Est-il mort, compagnon ? — Voici ta part. — Dieu lui pardonne ! — Et toi, viens-tu ?…

Mais il pleuvait. Le promeneur reprit ses sens. Dans la clarté du jour indécis, les cloches battaient à la volée, se répondaient, et le rêveur, traversant la place qu’il avait découverte le matin même, rencontra — tirée par deux haridelles prétentieuses — une berline dans laquelle Madame la Préfète se rendait à l’Office. Et la berline tourna très vite. Et Madame la Préfète se signa car ce grand diable déguenillé qu’elle dévisageait par ennui, la toisait d’un regard cruel.

Le Concert Imprévu

à Pierre Mac Orlan.

La rue, déserte, ouvrait sur un grand ciel brillant et pur : et, pas un bruit, pas un souffle de vent, pas même, dans les plus hautes branches d’un platane, cet imperceptible frémissement des feuilles à l’air calme. On voyait des loques pendre aux fenêtres. Deux charrettes dételées élevaient vers les étages leurs brancards. Quelques pigeons, à ras de sol, décrivaient des cercles et de larges détours… Ils se posaient enfin.

C’est alors qu’une chanson s’éleva dans une des rues voisines. Une guitare accompagnait la voix perçante et la soutenait, la prolongeait, lui donnait une envolée qu’elle n’avait pas naturellement.

Joueur et chanteur débouchèrent à l’angle le plus proche. Les pigeons ne s’envolèrent point : ils sautillaient ou, s’arrêtant, regardaient venir vers eux ces inconnus. Le premier, bas sur des jambes tordues, le buste épais, la tête énorme, tenait en se cambrant, une guitare appuyée sur le ventre, une guitare rouge et retentissante dont il tirait des effets pittoresques pour ce jaune et long escogriffe à la voix pointue comme son chapeau tyrolien… Un moment, il s’égosilla. Un moment, l’instrument, sous les doigts habiles du musicien, répandit une infinité de sons et termina sur un accord plaqué net avec un grand cri du chanteur.

Il ne tomba pas un sou dans la rue. Aucun visage n’apparut aux fenêtres. C’était à croire que, dans les maisons, nul ne se souciait de ces artistes que j’observais sans dire mot. Ils me virent : ils me saluèrent discrètement de loin, et la chanson reprit sur une gamme étrangement colorée, à l’italienne, que le chanteur attaqua vite avant de donner à sa voix cette note suraiguë par quoi je la trouvais surprenante.

Mais, du coup, les pigeons s’envolèrent et le chat maigre qui les guettait, de derrière une borne, resta court, cependant que je me régalais du concert imprévu que me donnaient ces bizarres personnages, midi sonné partout depuis longtemps.

L’Amant surpris

à P. P. Girieud

Lestement, l’amant de Madame grimpa jusqu’au grenier car les chiens aboyants et fumants précédaient leur maître dans la cour. Il arriva, botté, le fusil en bandoulière, la gibecière plate, et sa femme l’accueillit avec un sourire ambigu, son beau regard et ses mains blanches tandis qu’il s’excusait du désir amoureux qui, l’ayant pris dehors, ne le quittait point. Elle se dérobait. Ses lèvres gardaient encore la saveur d’une caresse aimable et son être entier frissonnait dans l’attente d’un plaisir dont elle était friande.

Dans le grenier, le pauvre amant se morfondait. Il ouvrait une lucarne par désœuvrement et la pluie se mettait à tomber sur les champs. L’horizon fléchissait. Les tilleuls de la cour frémissaient. Un souffle frais faisait crépiter sur les tuiles tièdes l’ondée légère et tout s’assombrissait hormis ce bruit chanteur d’eau vive qu’en haut l’amant surpris se désolait d’entendre, qu’en bas le maître du logis appréciait fort justement.

Par la fenêtre ouverte du salon jaune sa voix montait. Elle était chaude et pénétrante. Elle vantait des plaisirs délicats et le soir descendait et le prisonnier du haut étage finissait par découvrir, dans une corbeille poudreuse de vieux bouquins, le tome premier d’une édition princeps de La Fontaine. Sa mélancolie se dissipait alors. Il poursuivait ses recherches, mais la fraîcheur le surprenant avec la nuit, il se félicitait et se gourmandait à la fois de sa trouvaille et de sa fâcheuse aventure.

Ami Bernard, appela-t-on… — Amie Lucie… répondit-il. — Silence… fit-on du bout des lèvres… On ne voyait plus clair. Il reçut dans ses bras une svelte et jeune amoureuse et ne la reconnut qu’après un long baiser qu’il appuya bien sur sa bouche… — Hé quoi ! c’est vous Mathilde ? s’étonna-t-il ensuite… — C’est moi, dit-elle un peu confuse… Madame m’envoie… — Restez… Il la retint et tandis que l’ombre se faisait plus épaisse, il ravit la jolie servante dans une extase que la sonnette du corridor dissipa seule après un long moment.

— Cette fille n’est jamais là… Mathilde ! Mathilde ! criait Madame… — Laissez Mathilde… — Descendez-vous ?… Elle descendit. Monsieur qui ne comprenait rien à l’humeur de sa femme, dit à la fille pour plaisanter : — Votre amoureux était-il avec vous que vous voilà si promptement défaite ? — Ah ! laissez donc ! lui fut-il répliqué. C’est une coureuse, c’est une évaporée. Je la mettrai demain dehors.

Mathilde pleurait. Monsieur que tout portait au bonheur souriait. Madame grondait et l’amant surpris, bénissant le hasard, s’installait au rebord de la lucarne. Il ne pleuvait plus. Pourtant, avant que de descendre, il alluma sa pipe et il se promettait de revenir bientôt chercher dans la corbeille les tomes suivants du bon Jean de La Fontaine, son auteur favori, dont il ne possédait hélas ! les œuvres complètes que dans une fort mauvaise édition abîmée par les vers.

Le Souvenir

à André Warnod

Si Pellerin m’appelle Jean-Jacques Rousseau-Moulin Rouge, on m’a donné d’autres surnoms et je réponds à tous. Ils forment mes souvenirs. Ils marquent non seulement ma jeunesse, mais celle de toute une poignée d’amis. C’est au Quartier, dans les bars des Halles, à Montmartre, sur le Boulevard, la façon qu’a l’un de boire et de rire, l’humeur d’un second, ses gestes, les emballements d’un troisième et la fumée des pipes. Je les retrouve avec leurs manies. Je n’ai pas envie d’être rosse avec eux. Pourtant, comme je déteste aujourd’hui ce passé de tourment et d’amour. Sous la pluie glacée du petit jour, un Paris de brume, timide et frileux, me poursuit. Ah ! que cette brume est charmante, qu’elle me pénètre, qu’elle me touche et m’afflige ! Je voudrais en respirer encore l’humidité malsaine… Rendez-moi, dans la buée trop froide du matin, le Montmartre du Lapin agile, d’Adèle et des petits comptoirs. J’ai tant de moi-même là-bas… Je ne puis plus m’en séparer.

Nous vieillirons. On détruira ces jardins étagés sur la butte, les coins aimables, les bistros et la tonnelle où j’ai, tant de nuits de printemps, méprisé de boire pour caresser une enfant amoureuse. On bâtira. L’énorme construction du Sacré-Cœur écrasera la petite église bourguignonne pourrie de vieillesse. Je connais des bars si retirés qu’on oublie Paris en s’y arrêtant, des salles basses de plafond, accueillantes et fraîches, des cabarets, des ateliers et de pauvres chambres de camarades où l’on pouvait discuter sans s’occuper des femmes. N’est-il pas autre chose ? Cet air de liberté méchante et querelleuse ne m’a-t-il pas toujours énivré ? On s’asseyait à une table, on écoutait ceux qui parlaient : on n’admettait jamais une idée sans l’attaquer un peu. Il y avait de bonnes natures qui cherchaient à ne froisser personne. Quel mépris nous avions alors ! On a toujours raison d’assassiner les faibles. Mais ceux qui, durement, voulaient nous blesser par un mot ou par une attitude, comme on les regardait en face. L’alcool nous excitait. Dehors, dans la nuit heureuse, nous ne désarmions pas et c’était au plus fort.

Chers ennemis d’une heure ou de toujours ! Nous regretterons plus tard les mêmes émotions. Le parc de la Belle Gabrielle élève sur un ciel ouaté de brouillards les hautes cimes dépouillées de ses arbres. Retrouverons-nous jamais, après la terrasse, l’herbe folle du jardin, les espaliers, le lierre et les murs éventrés ? Goûterons-nous encore, par les après-midi pluvieuses de mars, les baisers d’une amie inconstante, ses rires et l’insouciance de notre cœur ? Ah ! je voudrais effacer de ma vie cette jeunesse aventureuse qui me tente encore. Je voudrais ne me rappeler rien. Ma vie serait monotone : une pauvre vie de chaque jour avec le courage, la foi, la bonté comme des fleurs malades à moitié

fripées dans ma main… tandis qu’un de ces soirs, je partirai à travers des villes furieuses d’épuiser le plaisir qui les obsède ; j’entrerai dans les bars éclatants, dans des tripots et dans des bouges. On n’aura pour moi ni douceur ni colère. Je boirai comme autrefois et peut-être, l’auberge où j’aurai fréquenté sera-t-elle marquée par un meurtre abominable une nuit que j’aurai perdu tout espoir.

Détour

à Claudien

À quatre heures, le jour sombre que reflétaient les glaces s’éteignait. On allumait le gaz et les filles coiffées et maquillées attendaient l’homme aux verres.

Il arrivait toujours sur la tombée de la nuit, dans sa houppelande et chaussé de feutre. Il s’asseyait. On ne le servait pas. Les filles le regardaient avec une extrême répulsion. Il fallait les forcer à s’offrir. Alors elles se mettaient en cercle autour de lui ; lentement, elles ouvraient leurs peignoirs. Il choisissait. Ensuite chacune se retirait et le silence de la rue déserte envahissait le bar.

Ce bar m’attira. J’en aimais la façade ravagée, l’oblong vitrage dépoli, la lanterne bleue et, dominant, les hautes persiennes éternellement closes, les persiennes vertes et mortes…

Dans ce quartier, proche de la Seine, les sirènes sifflaient et criaient sous un ciel de brumes pluvieuses et c’était, le soir venu, par un dédale de ruelles étranglées, des lumières basses éclairant de sordides intérieurs. Quelques passants hâtaient le pas. De très vieilles femmes vous attiraient vers des impasses et quand, à la lueur d’un réverbère, un visage sortait de l’ombre, on en éprouvait un malaise indéfinissable où l’horreur et le plaisir se partageaient.

J’éprouvai cette angoisse cruelle, ce plaisir. J’allai, frôlant les devantures fermées, de grands porches obscurs et béants, de crapuleux débits. Mais on ne m’arrêtait pas. J’aurais voulu… Mais aurais-je résisté ?… Pour moi, les façades brouillées s’effondraient. J’allais, faisant le va et vient devant des hôtels vagues, et j’espérais du Hasard qu’il m’aurait en pitié.

C’est alors que les déconcertantes persiennes m’accrochèrent au passage et que la lanterne bleue, l’oblong vitrage dépoli, la façade ravagée me décidèrent à pousser l’étroite porte du bar et à pénétrer…

Au Vent Crispé du Matin

L’homme et la femme me suivaient. J’aurais pu — tant ils titubaient dans mon ombre — me soustraire à leur curiosité, mais un désir étrange ralentissait ma marche. Je me retournai

— Vous êtes chanteur, n’est-ce pas ? me dit l’homme.

— Evidemment.

La femme exultait : « Oh ! Vous en avez l’air. Quand je vous ai vu, j’ai tout de suite pensé : voilà, Monsieur est artiste de café-concert ! ».

Tant de bonhomie me mettait à l’aise. D’ailleurs il est bien rare de ne pas rencontrer, vers trois heures du matin, aux environs des halles, des gens fort accommodants. Sans rechercher leur compagnie, je ne crains pas de me mêler à eux ni de traîner, en accumulant cafés, marcs, calvados et vieux rhums, dans les nombreux petits débits qui avoisinaient l’église Saint Eustache et les Innocents. La fréquentation n’est jamais banale.

L’homme était ivre. Il tenait à la main son chapeau et se moquait des convenances. À ses côtés, la femme prenait de petits airs falots et balbutiants qui m’intriguaient.

Enfin, la conversation s’établit. Dans la lumière intense et sans cesse agitée des globes électriques, les lourdes voitures arrivaient qu’on déchargeait à même la chaussée. Des blouses et des casquettes rôdaient autour. D’autres, mélancoliquement, encombraient les comptoirs.

Nous prîmes à droite et, comme nous arrivions au boulevard de Sébastopol, l’homme brusquement me proposa de l’accompagner dans une guinguette où, disait-il, « un chanteur fait toujours de l’argent. » Je déclinai poliment l’offre. Il insista :

— Voyons… tant pis si je suis un crétin… mais je paie la voiture.

Et, de la voix, il arrêtait un fiacre endormi.

— Madame, ajoutait-il, nous accompagne…

Or, pas plus que moi, « Madame » ne se souciait de suivre l’ivrogne dans l’état où il se trouvait.

Ce double refus parut le contrarier.

— Mais, enfin, si je paie la voiture, répétait-il.

Il grogna, jura, s’emporta… Rien n’y fit. J’étais fatigué… Madame, « fallait qu’elle travaille… »

L’ivrogne alors nous écrasa de son mépris et, très cérémonieux :

— Par conséquent, mes enfants, je vous plaque. Mais, avant — on sait ce qu’on sait — que je vous présente : Monsieur, artiss’… Madame !…Cocher, place d’Italie ! »

Et, mollement, le fiacre détala.

Sur le boulevard, des ombres traînaient. Deux agents, à l’angle de Pygmalion, attendaient patiemment le jour qui déjà, faiblement, pointait au rebord aigu des toitures.

Heure charmante, où les viveurs, blêmis de fatigue, hument la brise, où des chiens maigres flairent, en portant la queue basse, les hautes poubelles et où les derniers chiffonniers que le jour chassera, causent entre eux d’une voix rauque devant les marchands de vin !

Je me perdais dans une rêverie légère et chaque bruit m’engourdissait. Ma compagne était moins distraite. Elle arrêtait les hommes et engageait avec eux de brefs conciliabules. Ce petit manège me surprit. Enfin la dame sut séduire un vieillard qui l’entraîna vers un banc… Elle revint au bout d’un moment, et me montra vingt sous.

Il faisait jour.

— Je vais boire, dit la femme.

Elle tirait un peu la jambe et son jupon dépassait la robe. Le petit collet noir et ridicule qu’elle portait sur les épaules, son vieux chapeau de paille grise, les espadrilles dont elle était chaussée, me faisaient l’effet d’un déguisement singulier et, très naturellement, j’imaginais une légende dont cette femme devait être la touchante héroïne. Pour une fois, mon rêve ne m’avait pas tout à fait trompé.

— Je ne cherche pas à plaire, voyez-vous… commença la buveuse un peu lasse ; mais dix sous d’un côté et dix sous de l’autre font une jolie pièce, et cette pièce, je la casse avec vous. Prenez un verre. Je n’ai jamais été jolie. Mais j’ai du cœur. Et si l’homme que vous avez vu tout à l’heure avec moi devenait moins exigeant, ma vie serait heureuse. Ce bougre là m’exploite… C’est son Destin… Silence !

Il me défend, car si je n’avais qu’Albert pour me défendre vous pensez bien !… Albert, c’est mon second… Autant dire un enfant. Tout jeune et déjà gâché… Quelle pitié ! malheureusement j’aimais Albert et il m’a eue. Depuis, nous avons pris l’habitude de nous voir. Je le console. Albert n’est pas heureux. Il va dans les cafés et chante des complaintes qu’il fabrique lui-même. Vous ne diriez pas qu’il est triste, mais dans la chambre il s’assied par terre et s’écrie : « je suis le rebut de la société ; elle me repousse. Je dégoûte même les agents ! » Entre nous, je crois qu’il n’a pas sa raison tout entière. Albert s’est trop fatigué autrefois. Sa jambe gauche maigrit. Albert est coxalgique.

Elle avala son petit verre d’alcool.

— Mais toutes ces misères ne me rebutent pas. Je reprendrai plus tard mon existence passée.

Nous nous levâmes. Elle me souriait. Le matin jaune et brumeux nous grisait d’espérances confuses. Je glanai quelques feuilles de navet, une carotte et deux poiraux dont mon amie fit un bouquet charmant. Puis je la quittai pour

regagner Montmartre. Alors elle releva très haut son vieux jupon et me montra qu’elle avait encore de jolies jambes.

INSTINCTS

à Roger Frêne

Le Boulevard

La fraîcheur vive du boulevard pourri d’automne. Les larges feuilles des platanes dégringolent. C’est un écroulement imprévu et bizarre dans la lumière croisée des lampes à arc. Il tombe une petite pluie menue, serrée, que le vent incline parfois sur les visages. La nuit est parfumée de l’odeur des feuillages gâtés : elle sent encore l’ambre et l’œillet, la poudre, le fard et le caoutchouc des imperméables.

Promenoir

Le promenoir est une avenue : on y foule du pied le tapis vaste, épais, sableux, le beau tapis rouge. On y rencontre des gens qui errent comme vous, qui regardent, qui causent, qui fument ou qui cherchent. Si l’on s’arrête, une femme vous enveloppe. C’est tout un manège, les débutantes sont exclues. Il y a la science du promenoir.

Elle demande un long entraînement. Il faut savoir marcher à petits pas, se cambrer juste et faire valoir. Les femmes évitent de stationner sous la lumière trop dure : elles la traversent. Le coin est là sur un fond chaud de palmes vernies et de velours. Alors, le visage émerge de tout un fouillis, la silhouette est bien posée.

L’homme s’approche. Ils sont nombreux avec le même désir. Ceux qui ont bu, ceux qui n’ont pas bu… Les autres, peu sûrs d’eux mêmes, conduisent une fille dans une loge. Ils envahissent les bars à l’entr’acte et, de leurs hauts tabourets, regardent la foule. La foule ne les regarde pas. La foule s’absorbe dans un intense frémissement.

Le Bar

De grosses tulipes de lumière jaune ruissellent, écrasées dans les glaces. J’aime ce bar de métal clair, d’une ligne sobre et colorée. Des citrons, qu’on épluche, répandent une attirante odeur d’éther. D’autres aromes plus lourds ajoutent à cette odeur et la composent davantage.

Mais, au-dessus du bar, dans une galerie, deux femmes en peignoir annoncent un spectacle :

« Venez voir le nu esthétique, le joli nu, le nu d’la dame, venez voir… un franc, Messieurs ! »

Vraiment cela n’accroche personne. Et les deux femmes allant et venant dans la galerie font un tapage d’oiseaux prisonniers. Elles ont beau laisser tomber assez bas leur peignoir et montrer de grasses et blanches épaules, elles peuvent, acharnées au gain, draper un aspect vivant d’elles-mêmes, et l’offrir pour vingt sous, on ne marche pas…

On ne marche plus, c’est fini, c’est claqué… cette histoire.

…Elles appellent toujours et j’éprouve une joie silencieuse à les entendre se démener en vain… femmes, ô beaux oiseaux fardés et querelleurs enfermés dans une volière charmante.

Quadrilles

Au Moulin Rouge, les huit danseuses du quadrille relèvent la jupe de drap qu’elles tendent sur les hanches. Puis elles repoussent leurs dessous d’un geste professionnel et partent ensemble du même pied.

Je regarde flotter, dans une atmosphère alourdie de vapeurs, de larges et vives retombées de guirlandes, de fleurs et de drapeaux. Un mouvement très lent fait osciller de telles richesses. Les lampes électriques ont des feux diversement colorés : bleu, rouge, orange, émeraude et safran. Mais cela ne donne qu’une intense clarté de saphir, chaude et brillante ou de minces fumées de cigarettes s’embrouillent.

Les danseuses arrivent de front sur le rythme d’instruments aigus. C’est une vague dont l’écume tourbillonne, c’est une vague qui s’épanouit en huit roses blanches aux longs pistils agiles et noirs. La vague retombe sur ses pieds. La silhouette des femmes se détache un moment — nette et cambrée — sur le fond flou.

La Danseuse Nue

Elle est absolument nue dans la lumière… Orchestre. La danseuse lève les bras. C’est une grande femme indifférente qui pose. Ses bras, son ventre, ses cuisses : voilà tout. On constate qu’elle est nue, qu’elle n’a ni bagues, ni sautoir pour son petit chiqué. Les attitudes qu’elle offre au public me sauvent d’un ridicule amer, puisque chacun s’éprend de l’art plastique devant cette femme dévêtue pour son rôle.

Des gens s’ennuient correctement.

…Elle avance d’un pas, se cambre pour enfler sa poitrine régulière. On la voit mieux. C’est énervant ! Des jets de lumière tiède s’écrasent sur les épaules de cette femme. Elle joint les mains derrière la tête : le ventre monte, genoux collés. Les seins tendus s’épanouissent.

Gommeuses

Il n’y a pas de promenoir. Les loges sont rudimentaires. Voilà : on s’installe comme au café.

— Garçon !

— Monsieur, nous avons plusieurs débuts : Collette, Paulette Violette…

Dans la lumière stridente et les vives ritournelles des violons, celle-ci — gommeuse — va, vient et brûle les planches. L’écume vivante, l’écume folle des dentelles où les cuisses minces donnent leur effet !

Tu peux l’avoir si tu la veux, car elle cherche son prix.

… Une autre est mal fardée. La troisième est par trop maigre.

La toile tombe :

On est prié de renouveler les consommations.

Madame Carmen

« Même lorsqu’elle danse, on dirait qu’elle marche. »

Car, par dessus la rampe allumée, cette femme, qu’un grand élan surexcite, cambre et détend les reins et vous jette un si violent appel en ouvrant les jambes que chaque homme en devient sérieux.

Mais elle est affreusement parée de maquillage noir et blême, sans rouge, les cheveux nattés sur les tempes. Les muscles font des nœuds sous sa peau. Elle les disjoint comme on écarte un poids et se renverse en vraie putain.

Ody Drassati

Voici la plus angoissante des poupées. L’artifice qu’elle déploie me tourmente, mais ma chair vit à l’aise. Ody Drassati ! Je pense que son sourire s’écaillera. Mais non. Posé sur nous (il semble qu’un pur prodige va s’accomplir), ce sourire devient impérieux. Il est un masque étrangement fixe.

La poupée danse toute raide, cassée en deux par les saluts. Elle sautille sur deux pointes qui cognent le bois. Les bras marchent aussi comme animés par des ficelles.

Un lent vertige… Dans le silence colossal, le temps s’arrête, un bec acétylène claque.

…Ody ! Ody !

La poupée envoie des baisers.

Nous nous rassemblons alors dans une affreuse et consciente minute, comme si nous allions nous lever tous ensemble, comme si nous allions, tous ensemble, briser ce joujou poignant et cruel, ce joujou-supplice auquel nos nerfs ne sont pas faits.

Mais, dans la salle, une petite fille éclate de rire.

Le Beau Couple

Le beau couple tourne, il tourne lentement, selon la cadence, ou bien file tout droit — l’homme à reculons — d’un angle à l’autre de la salle. Là, il vire sur lui-même et reprend sa marche souple jusqu’à l’angle prochain qu’il évite par une volte-face savante. Au milieu des danseurs, il garde un souci de la mesure vraiment admirable. Quel mépris pour le trottin écervelé qui tourbillonne et gâche tout, pour le calicot valseur.

L’homme, un couvreur aux pantalons à la hussarde, au chapeau morès des nervis, tire à lui la fille : il l’étend en travers, sur sa poitrine : étreinte amoureuse et plastique. Emmanchés de la sorte les deux amants accompliront leur joie rythmée par l’orchestre. Et, tout autour, dans ce bal des Folies-Gauloises, les couples s’entrechoquent : ils s’enfoncent et se désunissent.

Bob et Marie-la-thune, très beaux, très sveltes et sobres, dansent sous la lumière électrique de la salle irrégulière.

Intérieur

Des voyous éteints par la noce, des filles plâtrées s’accoudent au zinc. Ah ! vieux métier qui les dégoûte ! On trouve dans ces visages une telle détresse, des yeux si pauvres !

Dehors, c’est la pluie. C’est la pluie lâche, malsaine, intarissable. Elle glisse confusément. Parfois, le vent la secoue contre les boutiques luisantes ou bien l’épanouit dans les vitrages brumeux du bar.

Nous écoutons le monotone frémissement d’averse. Il ne fait plus très clair. L’alcool augmente le spleen. Une fille s’en va, paisible, et laisse traîner, derrière elle, un amer parfum d’ambre.

Aix-en-Provence

Aix musicale et belle avec la fièvre aux joues…
E. SICARD

Les platanes, troués de soleil, s’immobilisent dans le soir. Rien ne bouge. La ville se recueille et s’il est ailleurs des boulevards et des faubourgs encombrés, ici on peut se retrouver dans le silence. Le café lui-même dispose à ces méditations : il offre ses longs fauteuils de rotin clair et ses absinthes qui, dans des gobelets de cristal, semblent condenser tout un ciel de rêveries précieuses. Mais quelle langueur vous pénètre, quel chaud à l’âme vous engourdit et vous accoude au bras bienveillant des chaises longues ! Il ne faut plus bouger : il ne faut plus remuer seulement la main. Il ne faut même pas abaisser une paupière.

Ma pipe couve.

Et toujours sous le dôme — or et vert amortis — des platanes, la statue du bon roi René. On entend aussi les fontaines harmonieuses dans le soir. Une buée les enveloppe. Ce sont des fontaines d’eau chaude et d’eau froide. Le crépuscule accuse maintenant la musicalité compliquée des lignes, des formes, des attitudes : car tous les gestes sont influencés par l’heure. Des chevelures tordues vont se détendre, s’écrouler fabuleusement dans un éclat brusque de lumière sur des épaules de femmes attentives. Et quel frisson les secouera ? Elles se blottiront alors davantage au creux des fauteuils, souples, très pâles, très lentes, un peu crispées, elles qui, comme moi, devant des gobelets de rêve échafaudèrent de dédaigneuses imaginations.

Des roses de septembre s’effeuillent au corsage des femmes et les arbres atteints, eux aussi, par la rêverie du soir et de l’automne, laissent par intervalles s’éparpiller des traînes de feuilles…

Voici que tout s’efface dans les fumées : on a l’impression d’être noyé de songe. Et c’est une paresse triste. Nous sommes le soir et c’est nous qui nous dispersons avec chaque feuille, lorsque dans le chavirement dernier de la lumière à l’horizon, des cloches sur la ville sonnent l’Angelus.

Le Cabaret

Les tables de bois noirci luisent avec les gobelets de cristal teinté, avec l’eau des carafes et le liquide obscur des bouteilles. Les cuillers donnent un éclat blanc et les glaces épaissies de cendre ont des clartés droites et nues qui s’enfoncent. Le cabaret s’endort. On entend le faubourg qui meurt difficilement : chaque rumeur, comme une belle Inconnue — pourtant familière — avance dans sa robe silencieuse de nuées. Magicienne experte à prolonger en nous l’impérieux malaise de sa beauté, nous la voyons qui abaisse vers nos fronts un sourire immobile. Elle disparaît dans les lignes de ce sourire. Ainsi la pierre, jetée dans un bassin profond, glisse entre les rides circulaires qu’elle provoque. C’est que l’ombre a gagné l’humble salle aux miroirs troubles : elle s’y déploie avec lenteur. Sa fantaisie décore la vitre à peine claire. Je saisis des spirales, des volutes, de longues chevelures qui s’ouvrent et se partagent. Cela se déchire sans heurt et l’on a cependant les nerfs brisés de sentir le bruit de soie qui jaillirait soudain. Le plafond descend peu à peu : il est mouvant et fabuleux. Sa lourde masse oscille, et, avec elle toute la maison feutrée de mystère, la maison aux étages ramassés et serrés où sont les chambres gorgées de nuit, bourrées d’une odeur d’amour et de parfums, car dans toutes je t’ai conduite n’est-ce pas ? et dans toutes je t’ai renversée voluptueusement pour t’adorer, comme tu l’exiges, avec ma bouche passionnée.

La Goule

Cheveux chargés d’une dorure brutale, j’ai vu les goules attendre dans la nuit. Le vent secouait leurs jupes. Il inclinait parfois la flamme rouge des becs de gaz sur leurs visages de craie. Cela descendait comme une ombre, une ombre brusque, une ombre de sang et, derrière les silhouettes, d’étranges formes sautaient sur le mur. Puis les ténèbres devenaient compactes.

Dernières banlieues, abattoirs, usines, casernes ! Les quais sont morts. Les grands peupliers sinistres craquent de toutes leurs vertèbres tourmentées. C’est une bien frissonnante musique dans ce décor. On croirait à de grinçantes apparitions, à de mauvais fantômes, à des squelettes qui claquent.

Le vent durcit la neige boueuse.

À nouveau les petites flammes du gaz se convulsent dans leurs cages de verre.

Mais les ombres sont lasses de s’étirer en élastiques rapides : elles voudraient dormir au pied des arbres et des poteaux, se recroqueviller menu par ce grand vent d’hiver qui les cogne entre elles et les fait tourbillonner en hâte sur les talons des goules éreintées.

Printemps

à Mario Meunier

Sur l’herbe mince du talus déjà vert elle s’étend. Son corsage de soie rouge, loque haillonneuse et splendide, est gonflé par la poitrine abondante, déjetée vers les aisselles. L’étoffe colle aux seins démolis et forts, à l’épaule puissante, aux reins superbes qui s’étirent. Car il fait bon s’étendre à plat ventre, les coudes crevant les touffes de gazon maigre.

La fille est tombée à genoux, puis longuement elle se couche, les mains en avant pour adoucir la chute. Un moment la croupe eut des remous de chair profonde. Maintenant les reins arqués pressent le sol.

Jouisseuse épaisse, rougeaude d’auberge à plaisir, elle est plus une bête qu’une fille, même vulgaire. Les maxillaires durs en font une brute. La lourde tignasse brune pend sur l’oreille et les ongles noirs fouillent la broussaille chevelue : ils y grattent avec délices, irritant d’un insaisissable chatouillis le derme gras.

Aux pentes des collines infléchies la lumière ondoie. Braise verte, bistre, rouge, elle se tord et ruisselle sur les pâtures vivaces, les terreaux féconds ou les basses tuilées des fermes. Le bourg envahit la combe de sa lèpre multicolore et mouvementée : maisons dorées, éboulis de toitures capricieuses, éclats d’azur aux vitres miroitantes, humble et grouillant effort des choses quotidiennes que ce printemps tourmente, tout cela comble la profondeur des inclinaisons souples où sinue le fleuve, tout cela s’éparpille et grimpe à l’assaut des collines luisantes comme des croupes animales.

Des brises passent. À fortes humées la fille agrée l’offrande. Ne lui doit-on pas l’odeur fière de cette matinée ? Les narines plissées, elle quête la fraîcheur des berges fleuries de jonquilles et de lys d’eau : elle rumine la vireuse douceur des plates-bandes retournées à la bêche ou des guérets entamés jusqu’au tuf. La haie d’un enclos voisin est assaillie par un flot vif de roses. Le vent secoue cette orgueilleuse draperie.

Lilas sensuels sous la vague qui les courbe, sureaux amers crépitant du vol des cétoines, feuillées ivres d’une ardeur de sève, les odeurs mélées arrivent. Des souffles inclinent les orties gracieuses et les dernières tiges des lianes.

Oh ! ne sera-t-elle pas conquise jusqu’au plus intime de sa chair ! n’aura-t-elle pas ce cri definitif d’amoureuse ! Faunesse aux senteurs fortes, ne bondira-t-elle pas, crevant soudain la jupe dérisoire, nue comme les premières et chaudes compagnes du bouc ?

… Devant le paysage frémissant, la fille fixe l’azur altier et se fait saigner les gencives avec une paille.

Sérénité du Soir

J’aime les siestes au bord du fleuve. Mon passé connut la jouissance d’un somme ivre de paresse et de grave orgueuil poétique. L’ombre des saules, fouillis menu défend mal du soleil. Sur le dos, je mesure le ciel creux sans un nuage. L’eau n’est qu’une croûte d’azur : elle luit, elle est dure, elle est épaisse et difficile. Je me couche sur le ventre et je mâche une queue sucrée d’herbe sauvage. Je pense à un poème que j’écrirai sur la Garonne avec ma volupté sage de dormeur. Puis je me reprends. Tout à l’heure je vais m’éloigner. Je me vois, debout, regardant le paysage qui s’est levé avec mes yeux.

La ville est à gauche : elle dresse vingt clochers tièdes et des cheminées vers le soleil qui tombe. Une poussière d’or jaillira du fleuve aux rives déchaussées. Les racines sèches ont soif : l’eau se rétrécit contre les pierres découvertes car le moulin d’en haut a baissé les vannes pour faire son plein.

Mon ventre chaud contre la terre absorbe la vie. Je me roule et je tombe la face dans l’herbe fraîche. Une pointe chatouille mes narines heureuses. J’ai les mains blanches, grasses, je me sens libre comme une femme sans corset et je touche mes seins fermes et doux, mes joues bonnes, mes cheveux lourds…

Mais je rentre vers la table du poète qui m’héberge depuis trois jours. Il ne saura rien car ma pâleur et mes yeux troubles seront dans un visage calme et aussi parce que je lui réciterai cet élégie que j’ai commencée pour lui :

« O Virgile, ce son d’eglogue t’appartient. »

La nuit sent l’herbe que j’ai quittée…

Paresse

L’humble décor de pommiers fleuris et d’aubépines, s’émeut d’une si légère matinée de printemps. Le soleil glisse entre les branches gonflées : il tombe dans les orties les ronces et les viornes extravagantes. L’auberge est vide. Sa blanche façade aux volets verts égayés de lumière m’invite. J’entre et je trouve une salle aux tables qui luisent. Les murs crépis à la chaux ne s’ornent que d’une haute horloge de campagne dont le balancier retentit. Sur la cheminée il y a une glace carrée dans un cadre de bois rouge et deux de ces statuettes en plâtre doré que vendent les Italiens.

La servante arrive, déhanchée, chaussée de savates crevées et me sert. J’apprécie, sans élan, la gorge flasque, le chignon gras qui dégringole et la vigueur des reins qu’elle fait rouler pour me séduire. Mais je mange et je bois sans m’occuper d’elle. Quand j’ai fini, je bourre de gros tabac ma pipe douce et je reste une heure entière allongé sur un banc, heureux du balancier qui bouge et du soleil qui, par la croisée, me chauffe le ventre.

Hymne

Le paysage étend ses lignes sensibles au large azur qui choit des cieux. Quel beau soleil baise les versants ! Les courbes évoluent sous la lumière qui les contient pour ne pas troubler un ordre aussi pur. Mais le flot arrondi des luzernes arrive jusqu’à la plaine féconde et grasse. Il sourd, frange d’une mince écume de haies en fleurs, et fermente, adoré par les brises. La rivière s’arrête sous les hauts peupliers des bords. Son eau pénètre la terre immobile et sacrée.

— Je porte en moi des destinées éternelles comme cette terre magnifique. Rivages battus par l’océan débonnaire, prairies calmes, montagnes et fleuves, j’ai votre simplicité. Vos attitudes — orgueuil serein — sont les bornes de mon instinct. Ah ! n’est-ce pas assez de vous avoir drapés comme une flamme sur mes reins, et que mon visage vous traduise avec ses yeux gavés d’azur, ma bouche qui respire et mes joues qui sont mon être vivant et charnel ? La sève est forte comme l’alcool, je sais ! L’amour tourmente mes flancs et me laboure d’élancements obscurs, c’est bien. Mais je vous tiens dans mon regard et si je veux arrêter mon souffle, court, sur mes dents, vous criez et vous êtes affolés d’une épouvante mortelle.

La voilà donc l’horreur qui vous commande d’être à genoux devant moi. Je ne vous accorde que les libertés d’esclave. Et si, sur la paille éblouie d’une meule, je trousse une fille, ce sera mon suprême triomphe. Vous êtes cette

fille qu’on viole, et je vous vois tourner dans mes prunelles brouillées, — car vous jouissez où je me vautre.

LA BOHÊME ET MON CŒUR

à Jean Pellerin

Ah ! je t’aime ! Où donc es-tu
Ailleurs que dans mes poèmes ?
Voici l’hiver qui ramène
Mes chagrins noirs et têtus.


Les acacias frémissent
Quand le vent descend sur eux.
Tu te chauffais, sans chemise,
Toute nue au coin du feu.


La pluie battait la fenêtre ;
Le bois sifflait en brûlant…
… J’attends que le matin blanc
Se lève encor dans les vitres !

Amour

Tu riais, tu te renversais
Dans mes bras et l’aube amoureuse
Illuminait ma tête creuse
Et lourde, mais je te berçais

En chantant. Le jour dans la pluie
Se levait et n’en pouvait plus.
Contre ta hanche étroite et nue,
Je tombais enfin d’insomnie.

Matins amers, amour charmant,
Épuisante et trouble folie…
Au réveil, la mélancolie
Sépara plus tard ces amants…

Pourquoi ? Nul ne le sut… Lui-même
Pleurait en s’éloignant de toi.
… Et, depuis ce temps, que de fois
L’aube a fripé ses roses blêmes !…

Les Tilleuls, les Lilas d’Espagne…

à Michel Puy

Les tilleuls, les lilas d’Espagne et les sureaux
Sous l’averse chaude d’avril
S’épanouissent… Quand le soleil brillera-t-il ?
Ah ! quand chanteront les oiseaux ?…


L’herbe envahit le jardin tout entier…
Le chat s’endort dans le grenier
J’entens grincer la pluie en haut du toit
La girouette
Tourne sur elle trente six fois
Et puis s’arrête…


Qui marche dans l’herbe mouillée,
Qui secoue l’arbre chargé d’eau,
Qui fait, sur ses vieux gonds rouillés,
Rouler la porte et qui touche au marteau ?..


Un volet bat. Du plâtre tombe dans les orties.
L’horloge sonne étourdiment,
Et, tout en écoutant le vent,
Je sens, contre les murs et les feuilles, la pluie
Continuer son rauque et doux crépitement…

Province

L’ombre du clocher noir entre dans la boutique
Un lilas, débordant les grilles d’un jardin,
Se balance et je vois luire et trembler soudain
Des fouillis bleus, la route et l’auberge rustique.

Des pigeons, mollement arrivés sur le vent,
Tournent dans l’azur pâle en éployant leurs ailes…
Province ! Ah ! ce bonheur, que j’ai connu loin d’elle,
Comme il pèse en mon cœur scrupuleux et fervent !

Et pourtant, il faut s’habituer à vivre,
Même seul, même triste, indifférent et las,
Car, ô ma Vision troublante, n’es-tu pas
Un mirage incessant trop difficile à suivre ?

Impression

Matin gris, paresse ingénue…
Sur l’horizon,
Les vieux noyers de l’avenue
Et le toit bleu de la maison.

Le vent berce les feuilles rousses
D’un peuplier.
On dirait qu’à brusques secousses
Il pleut soudain dans l’air mouillé…

Et rien n’est si doux, ni si triste
Que de savoir
Le vent d’automne qui persiste
À faire qu’il pourrait pleuvoir.

Adieu

Tu t’en vas et tu me quittes…
Adieu !… Pense à moi quelquefois !
— Je ne t’oublierai pas, petite !
Tu me quittes… tu t’en vas !

On s’écrira trois semaines
(Le cœur y est) bien gentiment,
Et puis tu berceras tes peines
Dans les bras d’un autre amant.

Tu sanglotes… Je suis triste…
Le train siffle… Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !
Je ne veux pas que tu me quittes
Maintenant que c’est sérieux.

Chanson

Si l’humble cabaret noirci
Par la pluie et le vent d’automne
M’accueille, tu n’es plus ici…
Je souffre et l’amour m’abandonne.

Je souffre affreusement. Le jour
Où tu partis j’appris à rire.
J’ai depuis pleuré, sans amour,
Et vécu tristement ma vie…

Au moins, garde le Souvenir,
Garde mon cœur, berce ma peine,
Chéris cette tendresse ancienne
Qui voulut, blessée, en finir…

… Je rirai contre une autre épaule.
D’autres baisers me suffiront,
Je les marquerai de mes dents :
Mais tu resteras la plus belle.

Autre Chanson

Tes yeux cernés, ta bouche avide
De baisers, ton corps svelte et droit
M’enchantent, mais j’ai l’esprit vide
Quand j’ai passé la nuit chez toi.

Aussi je m’en vais dans la rue
Où je traîne, rêvant, forgeant
Des vers, faisant le pied de grue
Devant des cafés, sans argent,

Et, lorsqu’après minuit je rentre
Dans ta chambre, tu sais très bien
Quel infernal et chaud lien
Nous r’accouplera ventre à ventre.

Des Saules et des Peupliers…

Des saules et des peupliers
Bordent la rive.
Entends, contre les vieux piliers
Du pont, l’eau vive !

Elle chante, comme une voix
Jase et s’amuse,
Et puis s’écrase sur le bois
Frais de l’écluse.

Le moulin tourne… Il fait si bon,
Quand tout vous laisse,
S’abandonner, doux vagabond,
Dans l’herbe épaisse !…

Prière

Une pauvre cloche fêlée
Tinte faux dans le matin clair,
Et cette pauvre cloche a l’air
D’être, mon Dieu, si désolée !…

Vous entendez comme elle bat,
Vous comprenez comme elle est triste.
Mais, mon Dieu, vous ne voulez pas
Arrêter l’élan qui persiste !

Longtemps, longtemps !… Le vent têtu
Faisait grincer dans les persiennes
Les lianes molles que retiennent
Des fils de fer noirs et tordus…

Le Vent du Soir

Le vent du soir berce ma peine,
De molles branches, doucement
Balancées, frémissent à peine
Sous un souffle lent et clément.

Le ciel mouvant tourne et s’abaisse,
Et, brusquement, voici la nuit.
J’entends glisser entre les haies
La fraîcheur vive de la pluie.

Et, par dessus le mur, je vois
— Horizon calme — de confuses
Prairies mouillées, mêlées, fondues
Dans les brouillards blêmes et froids.

Compagnons

I

Hélas ! la pluie, hélas ! la brume
Ont abîmé mon vêtement,
Et je contemple obstinément
La lampe claire qu’on allume.

Les fossés luisent chargés d’eau,
Je marche dans l’herbe mouillée ;
Les hautes cîmes dépouillées
Sont croassantes de corbeaux.

Par cette nuit qui me tourmente
Ceux qu’on retient voudraient partir…
Eh ! tavernier, mon repentir
Est sincère, encor que je mente.

II

Qui je suis ?… — Mais toi qui es-tu ?
La lampe fume.
Le vent qui se plaignait s’est tû.
Quelle douceur ! Quelle amertume !

D’où je viens ? — Mais toi d’où viens-tu ?
L’horloge sonne.
Tu regardes, las et têtu,
Mais tu ne reconnais personne…

Où je vais ? — Mais où t’en vas-tu ?
Buttant aux pierres,
Par la nuit sans lune, et vêtu
De tes défroques coutumières ?

III

Tu ne voudrais pas me donner la main…
Je cherche ma route…
J’ai toujours suivi le mauvais chemin…

Tu ne pourrais pas… Tu ne saurais pas…
Je cherche ma route…
Faire que ton pas s’accorde à mon pas.

Berceuse

Ce lent et cher frémissement,
C’est la pluie douce dans les feuilles,
Elle s’afflige et tu l’accueilles
Dans un muet enchantement.

Le vent s’embrouille avec la pluie.
Tu t’exaltes, moi je voudrais
Mourir dans ce murmure frais
D’eau molle que le vent essuie !

C’est la pluie qui sanglote, c’est
Le vent qui pleure, je t’assure.
Je meurs d’une exquise blessure
Et tu ne sais pas ce que c’est…

Le Souvenir

Ni le plus jaune hurluberlu,
Ni la plus absurde duègne
Ne pourront jamais te connaître
Aussi bien que je t’ai connue.

Tu railles. Mans le cœur s’ennuie.
Mets du rouge et ris de toi-même…
Ah ! ris, minaude et sois cruelle,
Puisque le diable te dédaigne.

Et j’emporterai dans mon âme
Le souvenir le plus amer,
Car tu connaissais mon amour
Et tu te mirais dans ta glace.

Complainte

Maigre, boiteux et ridicule,
Il s’assit au fond du café.
Par la vitre, le crépuscule
Maintenant tombait tout à fait.

— Qui es-tu ? — Laissez-moi tranquille.
— Veux-tu boire ? Veux-tu manger ?
Il but, mangea, troussa la fille
Et chanta comme un enragé.

— Adieu ! — Ne t’en va pas ! — Qu’importe !…
À minuit juste il disparut
Et la belle, contre sa porte,
Lendemain le trouva pendu.

Le diable était à la croisée,
Qui riait et tenait sa proie.
Depuis, il tourne sur le toit,
Et pisse par la cheminée.

Sagesse

Mieux qu’un jardin paisible aux arbres vermoulus,
Je fume les ronciers épais de ma tristesse
Avec de bons chagrins amers et, pour le reste,
J’attends que le temps l’use.

Les jours sont comme un vol de mouette à l’horizon,
Le soleil de midi fait tourner les tulipes,
Tout passe : œillets, lilas, roses et clématites,
Les tilleuls et la viorne.

Pourtant, pleureur joyeux, sache te réserver
Pour le jour où mourra, sans clameur et sans geste,
Ingénument, le beau roncier de ta tristesse :
Et ménage le Rêve !

Sourire

J’écoute un remuement léger de feuilles fraîches,
Couché dans l’herbe, sur le dos ;
Et les rosiers fleuris font un mouvant rideau
Qui flambe et tremble sur la brèche

Vieux murs, jardin désert, c’est près de vous, pourtant,
Que je viens m’endormir à l’aise
Puisqu’au fond la fadeur de vivre est si niaise
Que le rêve en est insultant.

Or, jusqu’à la nuit bleue et pleine de murmures,
Je suis resté, béant au ciel,
Car l’ombre avait un goût de lauriers et de miel,
D’abandon et de pêches mûres…

Mais quand la lune, au front du paisible horizon,
A ruisselé jusqu’à mes lèvres,
Je suis parti, gonflé de rancœurs et de fièvres,
Et j’ai regretté ma prison.

…L’azur était semé d’étoiles merveilleuses…
Hélas ! moi je n’aime l’azur
Qu’emmitouflé de brume et sali par l’obscur
Rayon malade des veilleuses.

Matins fouettés de pluie, glacés et maugréants,
Indéfinissables journées,
Ces tristesses, mon Dieu, que vous m’avez données,
Me feront mourir à trente ans !

L’alcool est un démon fardé par les sauvages,
C’est un terrible et faux ami
Qui vous laisse, abîmé de fatigue et blêmi
Par les plus fous dévergondages

N’importe ! Il faut encor s’empêcher de faiblir,
Et la mort a les dents si blanches
Q’on en ferait un beau collier pour les dimanches
Et qu’on l’aimerait sans pâlir.

Aussi j’ai, dans ma belle pipe empoisonnée,
Fumé mes derniers souvenirs
Et j’ai brûlé d’anciens papiers, sans avenir !
Pour allumer la cheminée.

Plus tard, un vieil ami me sachant enfin mort
Me chassera de sa mémoire :
Mais j’aurai oublié les bourgeois et la gloire,
La monnaie triste et les sous d’or.

Montmartre

Montmartre a connu d’autre jeux,
D’autres voix, d’autres rires jeunes.
Mais cela n’importe : le jaune
Matin brille dans les carreaux.

Hélas ! l’Amour nous trompe et pleure,
Nous l’accueillons et le fêtons.
Le matin bleuit tristement,
L’horloge ne marque pas l’heure.

Ceux qui nous ont quittés sont là :
L’un chante et l’autre est près du feu.
Ils boivent et se rient entre eux
Du jour et de son mauve éclat.

Voici Mimi, Blanche et Germaine ;
La plus sévère a les yeux faits.
Le jour envahit tout à fait
Les carreaux encrassés et blêmes.

Et toi, buttée contre mon cœur,
Pauvre petite abandonnée,
Tu te plains à la dérobée
De quel cruel et doux malheur ?

Tais-toi : mes souvenirs blessés
Dorlotent tes mauvais sourires.
Je t’adorais sans te le dire.
Tu pleuras quand j’en eus assez.

O Moreau, poète ! Hégésippe !
Parle lui, tu sais consoler.
Moi, dans le matin violet,
(Jaune, bleu, mauve, violet)
Je descends en fumant ma pipe…

CHANSONS AIGRES-DOUCES

à Tristan Derème

L’Illusion

I

Si le ramier gonfle une aile
Chatoyante au matin clair,
Le martinet, l’hirondelle —
Flèches folles — fendent l’air.

Il s’ébroue à la lumière
Qui le moire de reflets,
Et sa chanson coutumière
A l’accent que tu voulais.

II

Mais comment t’appellerai-je,
Toi qui, dans mes bras, souris :
Duvet plus frais que la neige,
Ramier tendre ou colibri ?

Tu n’avais pour me séduire,
Que ton beau regard distrait
Et que la fleur du sourire
Qui se dérobe et… s’offrait.

III

Un ciel affaibli d’automne
Se lève, dans tes yeux gris,
Comme un désert monotone
Dont tu ne sais pas le prix.

Le jour luit dans la fenêtre,
Haute et vide, désormais…
Ah ! sauras-tu reconnaître
De quel amour je t’aimais ?

IV

Pars !… Tu n’es jamais venue :
J’entends, contre le volet,
Frémir une aile inconnue.
Il faut déjà t’envoler…

Mais fais que ta plainte — dure
Fausse et rauque — en me quittant,
Au ciel retentisse et dure,
Tout l’hiver, jusqu’au printemps !

C’est ton amoureux

C’est ton amoureux qui passe sous ta fenêtre,
C’est ton amoureux qui cherche à te voir,
C’est ton amoureux qui bat le trottoir
De son talon,
Et qui lorgne si ta fenêtre
Va s’ouvrir ou non.

Il passe, il repasse, il siffle, il s’arrête…
Tu voudrais sourire ;
Mais son pas s’en va, revient et s’arrête,
C’est un jeu cruel où chacun s’entête ;
C’est un jeu cruel qui nous fait souffrir…

Et jusqu’au matin trempé de rosée,
Jusqu’au matin morne et brillant,
Tu n’as pas osé
Pleurer contre moi qui t’eusse apaisée,
Moitié dépité, moitié souriant.

Personnages

Quel butor salue le matin
D’un hoquet dérisoire ;
Quelle insupportable catin
Raconte son histoire ?

La catin se grise d’éther
Pour oublier son âge ;
Le butor récite des vers
Et fait son personnage.

Or, je les écarte et m’en vais,
Admirant la lumière
Jaune, brumeuse et familière
Du ciel sur les pavés.

Complainte exotique

Sur les palmes calmes des bananiers,
L’averse chaude et le vent mou s’abattent…
Est-il, dans un coin trop gai de Montmartre,
Un nègre qui ne soit pas maquillé ?

Nous n’avons ici que de pauvres hères,
Un très vieil amour qui flâne, parmi
Les manguiers fleuris, les hautes fougères,
Et ce bleu décor après l’accalmie,
Loin du ciel neigeux et noir de Paris.

L’alcool nous désabuse…
La négresse
Danse et nous offre ses deux seins flétris,
Son ventre tendu, qui s’enfle et s’abaisse,
Et le mouvement houleux de ses fesses
Que nous avons si volontiers chéries…

Figaro

Figaro joue de la guitare.
Ma bien-aimée, comme il joue faux…
La pluie d’été mouille les coteaux
Gris, verts et bleuissants du soir…
Oh ! la guitare et ce bruit d’eau !

Entends-tu ?… Maintenant qu’il chante,
Comme tu es troublée, tout à coup !
Or, ce Figaro — coiffeur dans un trou
De province déjà pourrissante —
N’est qu’un vieillard à moitié fou…

Mais tu trembles sous ma caresse…
Tu te serres, nue, contre moi,
Nue et frissonnante tandis que ta voix,
Rauque un peu, répond à l’amoureuse averse
Qui s’abat et gémit sur le toit…

Stances


Un grand acacia fleuri, sur la terrasse
Vert et blanc, accueille le soir.
Mais je n’ai pour t’aimer qu’une âme ardente et lasse
Et l’excès de mon désespoir.

L’entendras-tu jamais, ô toi que j’ai perdue,
Reviendras-tu jamais ici
T’asseoir mélancolique, amoureuse et rendue,
Sous le faix du même souci ?

Et, devant cette mer, ce golfe, ce rivage,
Ces palmes que berce le vent,
Sentiras-tu ton cœur plein d’un affreux courage
Se déchirer à tout moment ?

Ou bien — déjà le ciel blanchit, déjà la lune
Se lève et brille sur la mer —
Ne garderas-tu pas devant tant d’infortune
Ton sourire le plus amer ?

… Je ne sais, mais tu resteras inassouvie,
Et je pleurerai, nuit et jour,
Le vide épouvantable et cruel de ma vie,
Et la tristesse de l’amour.





TABLE



 p. 7


 p. 29











Achevé d’Imprimer le 20 Juillet 1913

par LA
NOUVELLE EDITION NOUVELLE
24, Rue de l’Etrieu, 24

MARSEILLE