Augustin ou le Maître est là/Tome I/III

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III
L’ARBRE DE SCIENCE
I
PHILOSOPHIE


Les deux grandes choses vinrent ensemble ou peu s’en fallut.


Augustin traversa le bourdonnement du baccalauréat et la grosse mention sensationnelle, comme un prolongement des distributions de prix, pour lesquelles il imitait docilement l’horreur paternelle. Mais il apprécia le petit voyage. La ville de Faculté était territoire vinicole. Ils mangèrent des ragoûts noirs dans un restaurant de marchand de vins, plein de la forte odeur des gros crus du pays. Les amphithéâtres d’examens donnaient sur les jardins publics. Ce fut un voyage heureux.


Les deux prix au Concours général eurent plus de prestige. Augustin connut ce bonheur tout spécial, de l’espèce scolaire, fait entièrement avec de l’avenir, à la fois vide et débordant. M. Méridier, rajeuni, rafraîchi, ayant reconquis une partie de sa gaieté d’autrefois, se soumettait cet avenir.


Ses projets étaient d’envoyer Augustin faire sa philosophie dans un lycée de Paris. Ils furent déjoués. Le vieil éclectique prit sa retraite, décidément. Le Proviseur écrivit sur le professeur nouveau des éloges d’une modération capiteuse : « Nous avons le premier à l’agrégation. Grand hasard. Il nous restera juste un an. Augustin n’aurait pas mieux à Paris. La classe sera de sept élèves. Laissez-le-nous. » Tout fut nouveau. Pour la première fois, dans l’octobre grave et chargé de fruits, les avenues illimitées de l’adolescence eurent une longueur de dix mois juste. Augustin quittait son père pour des terres inconnues qu’il labourerait seul. Il retrouva les pupitres portant, gravés, des noms d’élèves ; il dédaigna de s’en moquer.


Les sept jeunes gens qui entrèrent, ce matin d’octobre, virent errer dans la classe un monsieur de petite taille, mince et vaguement voûté, au visage rasé et sans ride, mais d’où disparaissait tout autre signe de jeunesse.


Il se montra d’une bienveillance presque cérémonieuse. Ils s’étonnèrent de cette distance, de ces manières, de certains gestes des osseuses mains fines, non pas maladroites mais désoccupées, ainsi que de certains mots inusités pour eux et du timbre même de sa voix.


Toutes ces choses qui vivaient en lui sans qu’il y pensât, façonnées une fois pour toutes par des influences dont ils n’avaient pas la clef, leur semblaient, plus encore que ses habits, quoique à peu près aussi involontairement, ne pas s’apparenter à leur classe sociale, à la grosse culture classique versée à même leurs habitudes de rudesse et de pauvreté. Elles venaient de plus loin que leur ville, de plus loin peut-être que la France : vaste distance, qui refoulait en une catégorie unifiée leurs professeurs précédents, les autorités du lycée et eux-mêmes. Tout cela pesait d’un côté, le nouveau venu de l’autre. Il circulait à petits pas rêveurs, parmi eux, leurs tables, leurs blouses et leurs galoches, un peu comme un visiteur dans un musée d’ethnographie. Le silence était total.


Marguillier osa le rompre pour demander :


– Comment dis-tu qu’il s’appelle ?


Augustin écrivit le nom de Rubensohn.


Marguillier commenta : « Ce doit être un Juif. »


Assis à une table où ne figurait aucun papier, aucune note, le nouveau venu commençait de parler. Sa tête, méditativement baissée, lui donnait l’air de regarder à l’intérieur de son front. Émergeant du creux des manchettes pures, ses mains s’unissaient en ogives, par l’extrémité des doigts.


– « Il ne servirait à rien de commencer la philosophie par les définitions qu’en donnent les philosophes de métier. vous n’en saisiriez pas le sens. Il faut vous mettre en face de ce que vous ont appris les sciences positives, et tâcher de vous rendre compte, même vaguement (vous ne le pouvez encore que de cette manière), de ce qu’elles laissent au-delà de leurs acquisitions et probablement de leur portée. Et, par exemple, pourquoi y a-t-il plusieurs sciences, et non, comme le voulait Descartes, une seule, explicatrice de l’univers ? »


On entendit sur l’un des bancs arrière : « Ah ! ça, je sais pas ! » prononcé à voix basse, nullement irrespectueuse, moins une gaminerie qu’une défense contre l’intimidation qu’ils subissaient. Ils étaient trois philosophes sur le premier banc. Augustin ne savait comment ils se répartissaient sur les bancs arrière. Personne ne sourit.


« … Ainsi, continuait M. Rubensohn, la notion d’un domaine spécial de la philosophie viendrait à vous toute seule, faite de leurs lacunes à elles, sciences positives, confrontées avec les légitimes désirs de votre esprit. »


Il avait cessé d’explorer l’intérieur de sa tête, devant l’arche quintuple et blanche de ses mains. Mais les yeux dans leurs yeux, il continuait avec la même absence de hâte et la même maîtrise, ayant, sans doute, besoin pour se lancer, tel un train pour grand voyage, d’une sorte de lenteur préalable et de lourd envol.


Au bout de quelques minutes, il quitta sa chaise et se mit à discourir en marchant.


« … À propos des sciences dont il expliquerait l’ordre, l’épistémologie (ou étude de la manière dont la science est faite, annotait-il, en dégonflant doucement ce grand mot), l’épistémologie montrait que chacune d’elles avait dû, pour se constituer, abandonner l’étude de réalités fondamentales, sur lesquelles l’expérience n’apprenait rien, à savoir : qu’est-ce que la matière, qu’est-ce que l’esprit ? et, si vous le voulez, qu’est-ce que Dieu ? »


Juste à ce moment, le professeur de mathématiques, dans la salle voisine, hurla quelque indication pédagogique, suivie d’un juron de sous-officier. Il était célèbre pour son débraillé, son sans-façons, ses coups de gueuloir, qu’aucune cloison n’arrêtait ni aucune circonstance.


Comme Augustin se demandait pourquoi la restriction du « si vous le voulez », le juron entra en lui presque en même temps que la question de M. Rubensohn. Le nom de Dieu figurait dans les deux. Un petit repère grotesque en fut associé à ces premiers jours. L’exposé continua, du même cours large et plein. Les sept ignorèrent la coïncidence autant que M. Rubensohn.


Il est bien connu, et d’ailleurs fort naturel, que le premier contact avec les abstractions philosophiques suscite chez les mieux doués des adolescents une manière d’ivresse divine. L’éloignement de tout repère touchable, une absence de limitation et de lisière, un ascétisme éblouissant, donnent une sensation d’alpinisme. Même volupté de l’altitude, même enivrement des cimes, et cette défaillance de joie devant les horizons accablants.


M. Rubensohn s’était mouché sans bruit, d’un mouchoir dont Marguillier remarqua aussitôt la finesse, l’absence de volume et l’enfouissement discret au creux de la manchette.


Marguillier rattacha ce détail à une série d’autres qui lui parurent de même ordre : le complet d’étoffe sombre et neuve, le pantalon coupé avec une précise justesse, les chaussures exactes, tout cet ensemble soigné, sobre et froid.


Incapable de retenir ses conclusions, il les confia tout bas à son poing arrondi en microphone, à portée de l’oreille d’Augustin.


— Doit avoir de la galette, ce type-là. Me demande ce qu’il fout ici.


Augustin rejeta cette intrusion comme un contact de mouche. Il était en pleine ferveur. Il avait reconnu, dès l’abord, dans cette exposition traditionnelle d’un programme de philosophie, l’équilibre et la solidité des beaux plans classiques. Mais la richesse de ce qui s’y insérait dépassait naturellement toutes ses expériences, le jetait en un émerveillement sacré.

Il ne fit à la philosophie nulle déclaration de fidélité, aucune offrande, rien de ce qui eût signifié dualité entre apport et apporteur. Il fut l’offrande et l’offrant. Il se jeta en elle d’une seule masse et tout entier.


Il l’aimait parce qu’elle serait le ciment de sa pensée religieuse. Il l’aimait aussi pour elle-même et par surcroît. Il aspirait, comme d’un baiser, chacune des idées qui venaient à lui, et ne songeait pas plus à se dire que, hors de cet air-là, il ne pourrait vivre que ne le pensent ceux qui respirent naturellement un air pur. Ce fut l’évanouissement de tout ce qui n’était pas elle, le coup de foudre, la certitude d’un bonheur noble, total, mystique et rationnel.


L’entourage coutumier des classes se prêtait curieusement à cette adoration. L’odeur d’encre et d’arrosage, la vaste muraille gris de fer qui barrait la cour, le long rayon solaire de dix heures du matin, frôlant la pente des toits, tombant droit du ciel, sans intermédiaire, comme une révélation, tout revêtait cette salle d’une sorte de gueuserie hautaine et de crasse noblesse, ignorante de toute tentation et de toute vie. Ces lieux n’étaient pas indignes qu’on y expliquât Platon. L’allégorie de la caverne au septième livre de la République entretient une sorte de parenté avec la lumière qui filtre aux carreaux verdis des collèges. Augustin resta à jamais reconnaissant pour ce matin d’octobre. Toutes choses n’existèrent plus que par les cadres nouveaux qu’elles apportaient à cet amour.


Les différentes parties du cours s’associèrent chacune à un aspect du temps et du ciel. Elles durent beaucoup à la météorologie. La notion d’une psychologie sans âme se précisa vers une mi-octobre pluvieuse à nuages bas. La passion prit place au milieu de novembre, sous le ciel lourd d’après Toussaint. Augustin se demanda si elle était émotion, comme le voulait Ribot, ou inclination, comme le pensait Kant, dans un air de velours gris mat, contre lequel les descriptions des maladies mentales se découpaient, pareilles à des préparations sous un microscope. Il pensa même assez vite que la théorie de la perception et toute recherche psychologique en général s’accommodaient mal d’une table placée en travers du bureau paternel. Il eût souhaité, au moins pendant les heures du jour, quand ne se posait aucun problème de feu ni de chandelle, la solitude de sa petite chambre pour que son ivresse philosophique pût s’exalter en un lieu qu’aucune tradition n’eût habité, un paysage inéprouvé, neuf et nu.


Les principes de la connaissance, dont l’étude prit une partie de janvier, se disposèrent dans la sécheresse qu’il souhaitait, la plus voisine possible d’un phénomène d’intelligence pure. Par les rudes matins des premières semaines, aux petites heures des aubes gelées, bien avant le moment où l’on pouvait, en pantalon, prendre de l’eau chaude à la cuisine, Augustin s’enveloppait d’un tricot de laine montagnarde, puis de sa veste, puis de son pardessus, puis de l’édredon, et buvait une longue et subtile joie dans cet air impersonnellement glacial, sec et coupant comme une analyse.


D’habitude, aucun prestige ne marquait le premier contact de la Déesse. Parfois, pendant l’heure des cours, au moment où M. Rubensohn laissait sans insister tomber un mot évocateur, elle apparaissait, incomplète et marmoréenne, fragment de statue dont tout le reste est sous les eaux. Mais Augustin savait la mauvaise qualité de ces joies prématurées. Mainte idée, qu’il avait crue fixée, lui abandonnait son enveloppe, cape écarlate d’où le toréador est parti. Il devait recommencer, le soir, à la lampe ; explorer tenacement, phrase par phrase, à partir du lieu de rencontre entre le connu et le monde nouveau, jusqu’au point où il cessait de voir. Et là, suivant le précepte Rubensohnien, comme ils disaient tous, il fallait n’en pas rester au sentiment passif d’obscurité, mais autant que possible formuler en termes précis le refus de comprendre, allumer, comme à l’Abbatiale, les petits feux rouges qui jalonnent la nuit. Deux heures de suite, douces deux heures, d’une ténacité fervente, au bout desquelles, respectueusement contrainte, la Déesse se rendait enfin et ne fuirait plus.


Alors les termes obscurs, éliminés provisoirement pour d’autres plus simples, rentraient au contexte, réhabilités, denses, durs et pleins de lumière. Et les extensions jamais vues encore, vues pour la première foie, au lieu de venir de leur lointain toutes seules, toutes nues, sans attrait supplémentaire, s’accompagnaient de frémissements de joie sur tout le corps, jusque dans le détail cellulaire.


Au lycée, le lendemain, dans la cour des grands, où circulaient, isolés et prestigieux, les philosophes, il lui fallait écouter chez les autres, un degré plus bas, des controverses parodiques. Vaton ne supportait qu’au prix d’un émerveillement intarissable l’interprétation berkleyenne du monde extérieur. Montrant à son camarade Appiat, élève de mathématiques élémentaires et par conséquent transfuge, le banc de pierre que sautait à pieds joints Ta-Douleur-Duperrier, il le sommait et le défiait de lui prouver son existence ainsi que celle de Duperrier lui-même. Sur quoi, Appiat lui arrachait, d’un geste illogiquement sûr pour des muscles inexistants, l’orange que Vaton projetait de sucer et tous deux se pourchassaient en rond autour de cette cour indémontrable, tandis que l’orange passait dans un gosier à la fois altéré et immatériel.


Cependant autour d’Augustin continuaient de couler les jours. Il avait vite compris la cruauté de son plan de solitude et l’impossibilité de le réaliser totalement : loin de leur vie commune, M. Méridier dépérissait.


Pendant les semaines de vacances le succès du Concours général avait allumé en lui un feu de paille d’optimisme. Il s’était de nouveau jeté sur ses thèses, avait une fois de plus entrevu le doctorat et la libération. La thèse latine « Quo tempore, qua mente… » s’était grossie de sept feuillets. La thèse française sur saint François de Sales faisait mine de démarrer elle aussi. Certains morceaux délicats, écrits d’avance et trop longtemps cachés dans les chemises bleues, étalés maintenant sur la table, prenaient des airs de convalescents. Mais ils gardaient, de leur vie recluse, un certain manque de sang rouge, un charme grêle et de la faiblesse : « j’aurais besoin de ressaisir le fil », disait leur auteur, ou encore : « Retrouverai-je le sentiment dans lequel j’ai écrit cela ? » Il ressentait douloureusement les intervalles de temps. Certaines pages lui semblaient rédigées par un autre. Là-dessus tomba la « rentrée » et ses détresses. Les insomnies recommencèrent. La lassitude, une instabilité énervée, revinrent. Elles aussi étaient parties en villégiature et rentraient pour octobre.


Augustin voyait son père pénétrer, à pas peu sûrs de leur droit, dans ce qu’il appelait la cellule du philosophe, puis suggérer entre deux toux, avec un degré de timidité pas encore atteint : « Tu ne crois pas que tu pourrais faire quelque exercice de lettres pures ? Oh ! de temps en temps, bien entendu, pour l’École normale ? » Et comme le regard d’Augustin s’indignait : « Oui, oui, disait-il, c’est la loi des nouvelles amours ! » Et il s’en retournait, de ce même pas d’humiliation et d’incertitude.


Il s’efforçait de légitimer l’incurable abandon de sa thèse. « Pour les mathématiciens, les juristes, l’effort est d’intelligence pure. Ils ne dépendent point (du moins, je le suppose) d’une sensibilité sur laquelle la fatigue a trop de prise. Mais moi, cette faculté susceptible est la matière même que modèle mon travail. »


Il supportait plus difficilement les ennuis de la maison. Les cris de la dernière petite fille, qui n’allait décidément pas bien, le jetaient dans une exaspération dont l’injustice lui faisait honte. Tous les lundis, depuis un temps immémorial, une odeur de lessive phénix et le chuintement des bouillons tombant sur le fourneau emplissaient l’appartement. Ces détails domestiques contre lesquels son ironie amusée protestait jadis en mots savoureux, d’une distinction un peu littéraire, le chassaient maintenant dans son cabinet. Il y restait sans réapparaître jusqu’au dîner, où il ne mangeait pas.


Mme Méridier, alors, changea d’attitude. Désormais, autour elle, tout alla tellement bien, s’arrangea si heureusement, que sa voix n’eut jamais besoin d’être élevée d’un ton. Le char du temps glissa sur des surfaces lisses. La chambre où elle couchait avec la petite Jacqueline, dangereusement près de la chambre paternelle, joua à changer de place avec le salon, d’où aucun bruit ne pouvait s’entendre. C’était même plus commode, en réalité, si vous vouliez bien faire attention à tel point de détail inaperçu jusque-là, comme le sens d’ouverture de la porte, l’orientation de la cheminée et le danger des courants d’air. La nouvelle disposition l’obligeait sans doute à circuler un peu plus dans la maison, mais elle n’en surveillerait que mieux. Les menus servis le soir et à midi comportèrent régulièrement des plats sucrés, des primeurs, que le professeur aimait. Régulièrement aussi, ils étaient censés faire mal à son estomac à elle, ou à ses dents, le siège de la douleur variant, mais la réduction du coût qu’elle entraînait restant constante. Également lui firent mal, mais dans une autre partie de sa sensibilité, les corsages nouveaux, les chaussures neuves et les chapeaux frais. Pierre et Suzanne apprirent à jouer à voix presque basse et elle surveillait elle-même leurs devoirs et leurs leçons, dans une salle à manger où se passaient aussi les raccommodages.


Christine lui aida beaucoup à maintenir ces nouvelles conventions de sérénité et de silence.


Personne n’expliquait comme elle à la souffrante petite Jacqueline – trois ans – qu’il ne fallait pas pleurer parce que cela faisait du mal au pauvre Papa. Elle connaissait l’art de faire en un tournemain, d’une manière suffisamment soignée pour mériter un « 7 pointé », les devoirs que donnait, aux Ursulines, Mère Marie des Cinq-Plaies. Avec la même vitesse, elle apprenait aussi les leçons, de la manière exacte dont l’exigeait cette Mère. Et, ces tâches remplies, elle réservait la meilleure partie de son temps pour la véritable Maman à la maison.


Cette petite de douze ans comprenait sa mère sans besoin d’aucun signe. Elle n’était, quand il le fallait, qu’immobilité attention, gravité. Ses larges yeux recevaient tout, conservaient tout. Admirables pupilles, qui pouvaient, à leur gré, étinceler de joie, briller comme des micas noirs, ou se faire impassibles, purement réceptives, n’être qu’une tache mate, et privée de reflets, dans une petite figure sans confidence.


Comme l’esprit d’une fillette de cet âge ne mûrit pas d’un seul coup mais que certains cantons particulièrement frais et réservés restent longtemps baignés d’enfance, il existait des sujets de conversation qu’on n’agitait qu’entre deux ou trois amies intimes, soit chez l’une d’elles, soit même chez Christine, certains après-midi où elle savait que « ça ne dérangeait pas ». On parlait de M. l’Aumônier, ou de nouvelles pensionnaires venues de la campagne, ou des manières de telle ou telle « grande », ou de l’Enfant de Marie qui serait cette année choisie pour réciter le compliment à Monseigneur.


– Si c’est Lucile des Aubliaux (on ne pouvait guère hésiter qu’entre les quatre ou cinq noms à particule et saveur locale dont s’honorait chaque année le pensionnat), oh ! écoutez !… oh ! comme ce serait bien !…


Christine pinçait sa robe, plaçait le talon droit dans la concavité du pied gauche – une, deux, trois. Puis, demi-courbée, et ensuite redressée en un long glissement de danse, elle se retrouvait le talon gauche dans la concavité du pied droit, – quatre, cinq, six. Après quoi, respectueuse, mutine, rieuse et toute rouge, elle détaillait : « Mon-sei-gneur », battait des mains et tournoyait de joie.


Une petite compagne rectifiait :


– Quand on regarde Monseigneur dans les yeux, c’est effronté. Mais quand on regarde Monseigneur au menton, c’est très bien. C’est Mère Marie des Cinq-Plaies qui l’a dit.


Soudain Christine eut l’air de se rappeler un important détail oublié :


– Non, ce ne sera pas Lucile des Aubliaux. Parce qu’elle a dit : « Je l’aime beaucoup, Monseigneur. Il est gentil, Monseigneur. » Mère Marie des Cinq-Plaies l’a regardée, vous savez comme elle regarde… « Oh ! mon enfant !… On dit « gentil » d’une petite amie, d’une compagne, mais de Monseigneur !… Oh !… mon enfant !… » Et pendant ce temps, Mère Marie des Cinq-Plaies la regardait toujours…


Au temps des pâquerettes, on détachait chaque pétale en prononçant successivement : « Fille, femme, veuve, religieuse. » Toutes les chances de la vie se distribuaient entre quatre corbeilles exactement égales, et l’élection était réservée à un pétale de pâquerette. Mais à l’hypothèse « femme », ces petites filles sautaient de joie, comme à une malice qu’elles auraient faite à la Destinée, une évasion railleuse vers le Prince Charmant.


Une de ces enfants, externe appartenant à ce qu’on appelait « la société », venue un jeudi demander le texte d’un devoir, changea le ton des confidences. « Il y avait, laissa-t-elle tomber d’un air détaché, candide et supérieur, un élève du Petit Séminaire qui l’aimait extrêmement et n’était pas son frère. » La conversation baissa de timbre, atteignit l’indistinct, ne fut plus qu’un murmure de stupeur, de crainte et de pressentiment. Ainsi dans ce petit monde, prenait-on contact avec les énigmes du cœur.


Ces secrets s’échangeaient en un langage très singulier composé pour moitié de mots sourds et chuchotés, l’autre moitié faite avec des rires d’une candeur ardente. Ces rires jouissaient d’une propriété qui les apparentait au phénix. Ils pouvaient mourir subitement, bâillonnés, étouffés net. Mais la seconde d’après, ils renaissaient d’eux-mêmes, éclatants, verticaux comme un feu d’artifice. Ils constituaient, dans ces entretiens, les parties destinées à la publicité, les seules qui s’échangeassent tout haut. Les grandes personnes, exclues de la conversation de ces petites filles, étaient ironiquement conviées par ces rires à écouter de loin une joie dont on les condamnait à ignorer les causes. Cruellement abandonnées à leur sérieux d’adultes, elles restaient en détresse sur le bord du bonheur.


Ainsi tout à côté de la vie d’Augustin, sans qu’il les aperçût beaucoup, sans qu’il leur accordât autre chose qu’une bienveillance condescendante, d’autres vies se déroulaient plus près du sol, moins empesées de supériorité et d’idéologie.


Comme il revenait d’étudier les facteurs de l’évolution et toute la leçon de M. Rubensohn sur les hypothèses biologiques, Augustin trouva sa sœur dans la cuisine, debout contre le fourneau, surveillant du lait tout en lisant ses leçons. Christine, le livre en main, récitait d’une voix appliquée et rapide, coupée d’aspirations d’air brusques comme des sanglots, destinées à fournir sa matière première à l’émission de voix suivante. Mais en même temps, elle surveillait la casserole, en petite fille renseignée, que les ébullitions de lait ne surprennent pas. Augustin s’empara du livre avec cette taquinerie dominatrice qu’il affectait parfois pour sa sœur.


C’était un de ces manuels de maisons religieuses, cartonnés de jaune, signés en simples initiales de Frères Quatre-Bras. La page ouverte donnait la liste des grands hommes du siècle de Louis XIV, leurs dates et le nom de leurs œuvres. Augustin lut tout haut : « Parmi les grands philosophes, il faut citer Bossuet (1629-1704) et Fénelon (1651-1715). » Il éclata de rire.


– Laisse mon livre, toi, cria Christine outrée. C’est Mère Marie des Cinq-Plaies qui a dit de l’apprendre. Elle le sait aussi bien que toi, peut-être.


– Des Cinq-Plaies ! fit Augustin, plein d’une déférence affectée. Oh ! alors ! ! !…


Les yeux noirs de la petite prirent leur teinte dure et fermée. Elle le fixa une seconde, glacée, sans parole et lui tourna le dos.


Que sanctionnait-elle par ce dédain et ce silence ? Vraisemblablement plus qu’une raillerie personnelle à l’égard de ses Mères, plus même qu’une tentative de critique contre un entourage cher. Elle éprouvait pour le petit monde des Ursulines une tendresse à peu près aussi forte que l’horreur d’Augustin pour ses cours de récréation à lui. Par une combinaison miraculeuse d’anciennes autorisations, d’oubli et de facteurs inconnus, ces Religieuses avaient été jusqu’alors épargnées par la grande chasse à courre aux joyeuses curées, dont la République pourchassait leurs compagnes. Elles attendaient Dieu sait quoi et pourquoi, précaires, tranquilles, tremblantes, fleurs tenaces d’un jardin ravagé. L’amour de Christine pour elles avait quelque chose d’une compensation exaltée. Elles gardaient sous la tempête une enfantine paix évangélique, un peu moutonnière et innocente.


Leur sombre porche solennel restait doux comme un chien de garde pour les enfants de la maison. Dès qu’il était franchi s’ouvrait un univers enchanté. La pénombre vert-bleu des jardins intérieurs au rare soleil, le contraste avec l’admirable jardin des charmilles, qui servait pour les jours de parloir, les distributions de prix et les processions ; les deux chapelles, la grande et la petite, pleines en hiver de rameaux dorés et de fleurs artificielles, mais lors des fêtes d’été, au temps après la Pentecôte, bondées de fleurs comme au Cantique des Cantiques, étouffées, suffocantes sous la terrible odeur des lis ; les classes voûtées aux impostes rondes, ouvrant sur des cloîtres à statues, tableaux pieux, devises et petits autels ; les parloirs à plantes vertes, cirés à glace, où malgré les réprimandes et l’invitation des patins en étoffe, on pénétrait en glissant ; les processions des Enfants de Marie et des Enfants des Anges, rubans bleus et rubans feu, beaux yeux luisant d’envie de rire, de secrets et de ferveur ; la cérémonie des notes de semaine devant Mère Assistante ; les gammes de piano et les exercices jaillissant de tous les corridors, sautant hors des fenêtres dans les jardins intérieurs, criblés et transpercés par les pépiements des oiseaux ; la gaieté de cette énorme maison pleine d’enfants ; les religieuses de tout âge, de tout air, de toute corpulence, les Mères et les novices, les converses et les dames de chœur, les paysannes et les nobles, les massives et les fines, les ridées et les jeunes, les revêches et les tendres, les unes souffrantes et pâles de la pâleur de leurs lis, d’autres fortes comme des hommes, toutes gardant ce même air de restriction, de surveillance de soi et d’autrui contre l’infinie variété des périls ; lorsque tous les matins, les deux petites sœurs, Christine et Suzanne, même robe blanche et bleue, même ruban de natte, même petit pas posé, l’une ingénue et docile, l’autre importante et ingénue, se donnaient la main pour passer le vieux porche, la grave maison, comme elle avait fait auparavant pour leurs grand-mères et leurs mères, semblait fermer, sur ces enfants, des bras.


Des regards de douze ans sont profonds. Outre une intention possible de sarcasme, peut-être discernaient-ils dans les paroles d’Augustin et d’autres semblables que de temps en temps il ne retenait pas, le péril souvent dénoncé de « soumission aux jugements du monde », de « flottement à tout vent de doctrine », presque de péché contre la vertu théologale de Foi, certainement de « rationalisme », danger dont les quatre causes énumérées au catéchisme expliqué à l’usage des maisons d’éducation chrétienne, sont, comme chacun sait, la vaine curiosité, l’ignorance, les passions et l’orgueil.


Il était très vrai qu’Augustin, imitant Vaton, éberluait trop souvent Christine de raisonnements extraordinaires. Il ne détestait pas d’essayer sur elle un petit effet de scandale. À table, déjà, l’année précédente, il avait parlé de saint François de Sales, de Pascal, de Port-Royal et du gallicanisme, en termes libres et prétentieux à la fois, dont s’amusait son père. Il fallait bien accepter certains moments rieurs en cette raide jeunesse.


Mais ce n’était là que la surface des choses. Augustin ne raillait ainsi que parce qu’existaient en profondeur d’autres préoccupations dont il se taisait. Ces moqueries sur des sujets inoffensifs exprimaient en une autre langue ce que recouvrait précisément son silence sur de lourds sujets voisins. Peut-être était-ce cela que devinait obscurément Christine.


Dès la fin du premier trimestre, Augustin sentit naître une situation qui ne fit que se confirmer par la suite.




Contrairement à ce qu’il avait espéré, de décisifs moyens de conviction et d’apologétique, une vérité totale où s’engloberaient à la fois ses dogmes et l’Univers, il vit que la philosophie développait ses surfaces en une complète indifférence aux directions proprement chrétiennes sur l’âme et Dieu. Une indifférence bien plus radicale que celle des classes antérieures, laquelle, par comparaison, semblait feinte et convenue. Elle prétendait n’être gênée par rien, fouler des voies souverainement autonomes et libres de péage, où ne circulait aucune suggestion, aucun conseil, rien que son char aux chevaux blancs.


Elle semblait, d’aventure et sans les chercher, rencontrer les solutions chrétiennes en de vastes convergences et le cœur d’Augustin se gonflait d’une haute et austère joie, d’un sentiment de présence de Dieu qui eût choisi pour se révéler le mode intellectuel ; avec cette restriction, que la plénitude de la joie n’apparaissait jamais que comme une espérance, se reculait vers quelque moment futur, quand les convergences seraient totales.


Mais d’autres fois, c’était l’inverse. Le donné tentait d’échapper aux modèlements venus d’en haut. L’inférieur prétendait engendrer le supérieur, sans direction ni finalité, par une complexité croissante de choses sans âme. Le sentiment et la notion même de Dieu n’étaient que matière pour des synthèses finalement athées. M. Rubensohn faisait, il est vrai, remarquer qu’il n’y avait là, pour le moment, que tendance intellectuelle, espoir ambitieux avançant à peine au-delà de sa méthodologie, et cette critique faite par un esprit d’une exactitude fine et robuste rassurait Augustin. Ce lui était une revanche que de voir le bistouri aigu de son maître ramener ces solutions mécanistes à leurs dimensions positives (qui étaient petites) et couper tout le dépassant.


Il espérait pouvoir formuler un jour avec précision le point de vue supérieur d’où elles s’apercevraient partielles, utiles et dominées. Il enchaînait provisoirement le monstre. Plus tard, il l’asservirait.

En somme, dans aucune de ces deux offres, la spéculation philosophique contemporaine ne pouvait proférer comme le grand féodal : « Qui je défends est maître. » Elle aidait singulièrement ceux qui possédaient déjà le sentiment de Dieu, leur fournissait le moyen d’unifier autour de ce concept-roi la totalité de leur pensée. À condition de le capter au préalable, et de le nourrir dans leur cœur.

Mais elle l’imposait difficilement à qui ne l’avait pas. Même, il n’était pas sûr qu’une sorte de pesanteur ne régît pas, comme les masses physiques, les fluidités dorées de l’intelligence, que sa tendance spontanée ne fût pas du côté mécaniste et irréligieux, comme s’il y avait là l’exercice d’une plus grande aisance et d’un moindre effort, peut-être une paresse, une belle descente vers des demeures ouvertes et de faciles séjours, tandis qu’il fallait, de l’autre côté, monter, suer et souffrir.

Or, pour le dur coup d’aile, M. Rubensohn, en définitive, aidait peu. De cet esprit riche, omniabsorbant, lucidement critique dans tous les cantons où sa sympathie le portait, on ne pouvait certainement pas dire que fussent absentes les métaphysiques de l’ascension. Mais ce n’était pas de leur côté que poussait sa pensée personnelle. Il les expliquait avec un pénétrant et défiant respect, comme si elles étaient surtout susceptibles d’attrait pieux et d’explorations poétiques. Il soulevait tout juste un coin du voile qui recouvrait le Saint des Saints.

Plus tard, tout à la fin de l’année, après les deux secousses morales qui agitèrent sa classe de philosophie, l’idée vint à Augustin que la pensée de son maître était encore sur ces points infixée, qu’il n’avait qu’un très faible désir et aucune hâte de la fixer, que les leçons de recherche lui semblaient, comme il le disait lui-même, plus précieuses que les leçons de dogme. Peut-être parce que ce sentiment de Dieu, très intime et préalable, qui doit orienter le labeur philosophique comme une cause à la fois finale et préexistante, précisément il ne le possédait pas.

— Qu’est-il au vrai fond de son âme ? vers quoi va-t-il ? se demandait Augustin, quand M. Rubensohn conduisait devant leurs bancs son long pas perpétuel qui ne menait nulle part, simple pendule auxiliaire, battant le rythme de son esprit.


– En est-il ainsi pour chacun des pas de sa pensée ? Ne sont-ils qu’une gymnastique pour la maintenir alerte, dans une limpide critique éternelle, désengluée des certitudes ?


Mais parfois aussi, lorsque, installé de nouveau dans sa chaire, M. Rubensohn penchait son front osseux sur les longs doigts rejoints de ses deux mains pâles, en une attitude de prière rationnelle et de méditation purement humaine, Augustin se surprenait avec stupeur à en sentir par éclairs et même à en envier la hauteur désolée et la redoutable poésie.



Cet enfant vivait à cette date du plus dédaigneux idéalisme, et le plus éloigné des hommes. Au cours de leurs longues promenades dominicales dans l’aigre temps de mars, entre les averses et les soleils, M. Méridier faisait remarquer l’air de passion candide, la beauté violente et virginale que donnaient aux vergers les pétales d’un rose presque humain précédant les feuilles, sur les rameaux nus de l’avant-printemps.


– Nous commentons, disait-il, le paysage et nous ignorons le nom des arbres fruitiers. Pêchers ? pommiers ? je ne sais pas.


– Nous avons, dit Augustin, choisi la meilleure part.


– Je crains fort qu’elle ne nous soit pas enlevée, fit son père, avec l’ironique aménité qu’il exerçait sur lui-même et sur toute chose, quand il se sentait bien.


Ils lisaient peu les journaux. Ils vivaient assez à part de la petite ville. Augustin revint, un jour, du lycée avec Appiat, externe maintenant, son père ayant transporté au chef-lieu son portefeuille d’assurances et agence d’affaires. Des affiches ocre ou écarlate couvraient l’Hôtel de Ville, le Tribunal, tous les lieux d’affichage et jusqu’aux troncs d’arbres du boulevard de la Gare. Augustin s’étonnait.


– Tu ne sais donc rien ? s’indigna Appiat. Ce sont les élections municipales, voyons ! Les modérés essayent de déboulonner la mairie radicale de Marguillier, le papa Marguillier, Marguillier-sans-curé.


Tandis que la pensée d’Augustin se reportait aux cours de morale civique bardés de sociologie, que professait M. Rubensohn, Appiat supputait le nombre des employés du chemin de fer venus depuis l’agrandissement de la gare, les ouvriers du nouveau tissage, succursale d’une maison de Saint-Étienne, ceux de l’usine hydro-électrique en construction. Plus essentielles que toute vue philosophique, des précisions chiffrées le tenaient aux entrailles.


– Une sacrée veste pour ce dimanche-là, pronostiqua-t-il.


Mais de ce dimanche, Augustin ne vit rien. Il était couché, souffrant. Il se désespérait des cours manqués, du déshonneur apporté à ses notes par de grands trous, à raccommoder au fil des notes prises par les autres. Il comptait que cette maladie ne dépasserait pas les vacances de Pâques. Elle atteignit cette limite de temps, la franchit, continua, on ne savait où.


Une chaleur agacée baignait ses articulations, sa nuque, ses mâchoires. Ses jambes cherchaient les bords du lit pour s’étendre dans leur repos froid. Une toux râpeuse le meurtrissait. La chambre sentait l’iode et l’eucalyptus. On mit sur la table de nuit une sorte de sirop qui se prenait dans du lait. À plusieurs reprises se posa sur sa poitrine, assez près des yeux pour qu’il pût contempler l’extraordinaire spectacle de ses petites bosses et de ses roses détails, la tête du médecin, où se dessinait à jour frisant le buissonnement des favoris. Ces poils s’enfonçaient sous la perspective, comme les bateaux au-dessous de la terre dans les géographies d’enfant.


Parfois, il s’assoupissait en plein jour. Quand il rouvrait les yeux, sa mère, entrée sans bruit, le regardait, debout contre son lit. Il avait le temps de surprendre la transformation du visage, l’effacement de cette tension qui n’avait pas su fuir assez vite pour faire croire que, comme d’habitude, tout était pour le mieux et s’arrangeait fort bien. De son père, il voyait l’hésitation inquiète, humiliée, les mains qui, ne sachant porter tasses ni remèdes, s’embarrassaient néanmoins dans l’air comme si elles les portaient, tandis qu’en leur repos, celles de sa mère restaient actives, subtiles, douces et pleines de force.


Aux bords bruns de la nuit, venaient le visiter d’autres rêves, mais d’une espèce particulière, faite exprès pour les malades. Du fond de leur impossibilité, des extrêmes espaces où s’enfonçait leur vie de rêves, à quoi ils auraient dû rester collés par leur nature, voici qu’ils avancent à mi-chemin des choses véritables, dans la pièce même, tout près du lit.


Ils tendent vers son front une main de terreur, d’affreux doigts sans matière ; ils le touchent presque : Augustin s’éveille en sursaut. Sa chambre n’est remplie que par la nuit, par la fauve et rousse veilleuse, par les couleurs imaginaires, les acajous factices qui peuplent les creux du demi-sommeil. Dans la chambre à côté, sa maman dort sur un lit provisoire, à portée d’appel.


Un jour, tout alla réellement mieux. Il dormit dix heures magnifiques, d’un noir absolu, sans grisé, sans ces clairs d’étoffe usée que traverse la lampe des insomnies. « Laissez-le manger », dit le docteur. Le café au lait se garda de descendre sottement, sans rien dire ni se faire remarquer, imitant l’eau tiède. Son arôme familier et renouvelé à la fois, décapé, rafraîchi, présenta le relief grattant des choses neuves. Il prit le temps de faire valoir au passage sa douceur écumeuse, cette saveur fringante, et si gaie, ce goût de café qui n’est qu’à lui.


L’air entrait par la fenêtre grande ouverte. Bientôt Augustin fut capable de se reposer dans un nid d’oreillers qui garnissait le fauteuil, près de cette fenêtre heureuse. Alors et non avant, il connut la douceur de respirer. Un air tout frais fourni, jamais utilisé, tombé du ciel le matin même, coulait intarissablement par l’ouverture des lèvres, y maintenait comme un bain intérieur froid et azuré, faisant penser à des torrents de montagne, à ces glaciers qu’il n’avait jamais vus. Tout était gai, plein d’odeurs de jardins. L’année lui présentait ce morceau de printemps supplémentaire, réservé aux malades : les premiers rires d’avril dont ils n’ont pu jouir, y persistent, gardés pour eux. Christine marchait encore sur la pointe des pieds, mais c’était légèreté, envol, bonheur.


Une certaine mollesse lui restait, qui rendait le lit savoureux. Les draps entretenaient avec les courbes de son corps un contact amical, minutieux et discret, semblable à un repos entre ciel et terre, dans des nuées mythologiques, sur de l’air épaissi et portant.


Le goût des livres lui revint, mais peu à la fois. Un certain détachement s’y joignait comme une lassitude de choses trop aimées, un désir de promenades sur d’autres terres, où tout serait nouveau, langues, géographie, détail des cités et des hommes. De la fenêtre, face aux jardins, que dominait son fauteuil de malade, on voyait maintenant déferler la pleine boule des feuillages. La convalescence, traînante visiteuse, s’éternisait entre les portes. Et la tête, encore lourde dès qu’elle prétendait, à la manière normale, se tenir toute droite sur les épaules, se faisait, sur un oreiller, aérienne et sans poids, toute prête aux ravissements et aux langueurs.


L’édition Brunschvicg de Pascal se trouvait entre ses mains. C’est ce livre qu’il revoit encore, lorsque, après bien des changements et des années, il se rappelle ce temps de sa vie, et l’émotion particulière qu’il allait y rencontrer.


Il était plongé dans la « Prière pour le bon usage des maladies ». Ces phrases unies, d’une densité de liquide lourd, coulaient jusqu’à son cœur, dont la malléabilité sentimentale l’étonnait, presque du même mouvement dont il absorbait l’air pur. Elles frappaient sur lui des chocs légers, de petits sursauts de contrition douce, des demi-regrets de se sentir peu conforme au détachement qu’exprimait Pascal, et surtout sans désir de le devenir.


« … Je ne vous demande ni santé, ni maladie, ni vie, ni mort ; mais que vous disposiez de ma santé et de ma maladie, de ma vie et de ma mort… Je ne sais lequel m’est profitable… » Ces paroles mal ajustées à sa carrière, à sa position, à ses besoins, réservées aux âmes plus rapprochées des saints, peut-être ne définissaient-elles, pour les cœurs ordinaires, qu’un devoir d’admiration, de nostalgie et d’humilité ? Peut-être exigeaient-elles plus ? Il semblait à Augustin qu’il devait ne discuter rien, ne discriminer rien ; se contenter de subir cette force et cette amertume à travers une inondation de douceur et de repentir. La maladie rassemblait en un courant unique l’épars ruissellement de sa vie, prohibait les déversoirs secondaires, le rejetait aux pentes essentielles.


C’était, il ne se rappelait plus quel dimanche, la maison silencieuse, son père sorti il ne savait où, sa mère et ses sœurs parties pour quelque tâche dominicale. L’on semblait s’être entendu pour lui réserver une heure de solitude et de sommeil. Des airs de clairon sonnaient aigrement, très loin, pour quelque grosse fête populaire.


La « Prière pour les maladies » offrant parmi ses notes des références au mystère de Jésus, il s’y reporta. L’édition Brunschvicg présentait à cette page un fac-similé du manuscrit de Pascal, avec son papier sali, les traits entre les paragraphes, les grands S rigides, et tous les détails de l’écriture ardente. On croyait voir dans la demi-obscurité d’une chambre carrelée de rouge, chauffée aux bûches, meublée d’un lit à courtines, sa pâle main écrire près d’un rayonnage d’in-folios, puis s’interrompre pour soutenir son front.


Augustin entre dans le mystère de Jésus. Tout est ténèbres. Les mots si doux, si lourds, composent de graves phrases noir mat, à l’unique début : Jésus. Tout s’y dit à voix basse : chuchotement distinct et persistant d’un grand malade lucide qui règle tout avant sa mort.



Comme il vient, pour la première fois depuis qu’il lit le texte célèbre, d’apercevoir, malgré un recul de plus de deux siècles, Pascal lisant et écrivant devant lui, Augustin contemple maintenant un autre personnage à travers une distance bien plus grande encore, une individualité douce, simple et très mystérieuse, parlant, souffrant comme l’un de nous et toutefois suspecte de quelque effrayante identité avec le Très-Haut. Sans doute, il y a les précisions dogmatiques. Mais ce que Pascal montre à travers les pénombres, c’est moins le Verbe du dogme trinitaire que Jésus dans son humanité, dont il va verser tout le sang. Ainsi dut le voir, il y a deux mille ans, quelque disciple galiléen, pas très informé encore, mais docile et soupçonneux de quelque grand secret.


Ce corps humain blanchâtre, étendu sous les Oliviers, ce gisant semblable à tous les autres, écrasé, pitoyable, suant le sang devant la mort, cet homme des basses classes, timide, débile, d’épaules étroites, assez peureux, petit diseux de bonne aventure, mystique et magicien, en dégoût aux grands juifs, totalement ignoré des proconsuls rasés, maîtres de la terre, il est tout cela, et autre chose. Une Présence formidable, une Puissance de Cause Première, joue autour de cette plate douleur de pauvre homme. Elle pénètre ce chétif, elle le traverse, sans l’arracher à son incognito terrifiant. Cette extrémité de bassesse humaine est accolée à cette cime.


Non qu’on distingue rien encore des Pâques prodigieuses, dans ces ténèbres du Jeudi Saint. C’est une puissance masquée qui baigne ce moribond, sans qu’on sache si elle descend sur lui ou s’en exhale, ni pourquoi elle laisse dédaigneusement la Mort et la Douleur frapper, se jouer, faire saigner et souffrir, comme si elles se trompaient d’homme. Ce jardin plein de nuit, rouge de torches, est inintelligiblement lugubre. Il faut parler bas, s’agenouiller, ne pas dormir, pendant qu’agonise Jésus.


Est-ce le tutoiement ? ou le mot d’agonie ? ou cette vision de bras cloués, raidis à angle droit, en un supplice de brute ? Augustin ne peut dire pour quelle raison précise et spécifiable, mais son cœur n’est que cire, où pénètrent, tournent, fondent, et coupent les mots de ce gisant. Des frémissements parcourent son corps, des pieds à la nuque. La pendule-réveil, posée sur la cheminée, bat dans sa boîte ouverte, d’un petit son méticuleux. C’est le seul bruit de la maison.


D’un geste amolli de malade, Augustin repose le livre des « Pensées » sur la table ronde auprès de lui, tout ouvert, les feuilles contre le bois. Cette marée de misère et de Toute-Puissance qui déferle des Oliviers a fini par l’envelopper, lui, Augustin, après Pascal (après bien d’autres), dans ces mêmes flots où baigne le Christ.


Jésus lui parle comme à Pascal : « Je pensais à toi dans mon agonie. » Aucune distinction entre les deux âmes ; celle qui écoute en ce moment même, et celle qui, voici deux cent cinquante ans, entendit ces paroles, dans les effusions et les larmes d’une méditation de saint.


Augustin ne peut se méprendre : c’est bien lui qui se sent aimé, choisi, sollicité. Une sorte d’appel pressant et murmuré effleure son cœur comme un petit souffle.


Le silence où se propage cet appel est différent des autres silences : milieux inertes, simples absences de bruit. C’est le mutisme des attentes, encore vibrant du message qu’il vient de transmettre, attentif et chargé, tout pénétré d’une terrible douceur. Augustin se sent, d’être distingué par Dieu, une confusion à s’évanouir.


Plus tard, bien plus tard, lorsque, ayant eu le temps d’interpréter et de comparer, il revoit ces moments tels qu’en réalité ils furent, un des points suprêmes de sa vie, il réfléchit qu’à d’autres dates, l’appel se fût composé avec des préoccupations sans nombre pour lui et pour les siens, des questions d’argent, de santé, de carrière, des circonstances extérieures encombrées, toutes les lettres de change tirées sur le destin.


Et qu’au contraire, à cette date-là, et dans la jeunesse de sa pensée, tout était déblayé, net, expectant, réduit à l’essentiel l’essentiel autour de lui et en lui, simplifié comme une chambre de moine : rien qu’un plancher lavé, une paillasse de maïs, un prie-Dieu sous un Crucifix. Un paysage moral d’une sévérité solitaire, où la vue n’accroche rien.


Une énergique reprise rend à Augustin la possession de ses remparts intérieurs que l’émotion commençait de forcer. Il est, lui, Augustin, surpris en pleine maladie, aux prises avec un appel d’une douceur tragique. Des lassitudes de sa convalescence, il faut qu’il fasse soudain sortir les forces nécessaires à mesurer cet appel et l’ampleur possible de ses exigences.


Des saints, au début de leur vie de saints, ont du premier coup tendu en offrande, comme une corbeille au bout des bras, le détail futur de leur vie. Mais Augustin n’est qu’épouvante.


Qu’est-ce qui s’agite dans cette épouvante ? De bien petites choses en vérité, sans proportion avec l’immense : toute sa carrière terrestre, les grands concours, les réalisations déjà commencées… Elles jouent l’adresse et la prudence, et même le dévouement religieux : « Quand tu auras conquis ces titres, et puis ces autres, et puis encore ceux-là, avec quelle autorité ne parleras-tu pas au nom du Christ ? Comme on t’écoutera ! » Levée en masse des arguments et des défenses pour le bonheur en danger. D’autres motifs aussi, d’une sorte plus chaude : les chastes tendresses, les fiançailles inépuisables, toutes les symphonies de la joie. Aucun nom sur ces préfigurations passionnées, rien qu’une direction obscure où tendent d’essentiels désirs.


Oh ! les terrifiants moments, où Dieu confie véritablement aux hommes, avec la tâche de créer leur vie, une délégation de la Causalité ! Perdue dans son oreiller, la pauvre tête malade souffre, s’angoisse. Augustin reprend le petit volume en incertitude et désespoir. Il tombe sur la ligne : « Seigneur, je vous donne tout. »


C’est un coup de poing en pleine poitrine.


Ainsi, comme dans les consultations par le livre, où les anxieux tirent une solution fortuite de la page qui tombe sous leur main, Dieu a daigné penser à lui de la manière la plus individuelle, au moment précis de son besoin. Comme Pascal, il a subi cet ajustement personnel des grâces dont sont pleines et comblées toutes les vies des saints, et celle même de l’auteur du Mystère.


« J’ai versé telle goutte de sang pour toi. »


Augustin est emporté sur les hautes mers. Ballotté, inerte, entre l’acceptation et la résistance, également loin des deux, fétu sur de grands flots, il se murmure à lui-même, tandis qu’il maintient sa tête hors de l’eau :


– Seigneur, mon Dieu, je ne pourrai pas !


Il pleure à sanglots bas, de regrets, de détresse et de la terreur de Dieu. Cœur que disputent deux combattants, il mesure en tremblant les forces respectives. Une sorte de sécurité abjecte grandit dans son désespoir.


En vain, la même voix sourde et impérieuse, qui a jeté dans l’existence le Temps et l’Univers, descend-elle à cet inconcevable aveu :


– Je t’aime… plus ardemment que tu n’as aimé tes souillures…


Entre elle et celui qu’elle poursuit, s’interpose un bouclier mou, fait de plat sens commun et de prudence humaine, qu’elle ne traversera pas.


Peut-être a-t-il pris, pour immédiat appel, une poussée d’exaltation née de la maladie… « Tes souillures »… sans doute, mais tes réalisations permises ? ton terrestre bonheur béni ?… « Je prendrai le temps de voir clair, le temps et l’aide… Il est des moyens légitimes, voulus de Dieu, mes propres réflexions, mes lectures, des conseils ; autant de critères de toute vocation possible. » Le mot de vocation l’épouvante encore. Il ne se rassure que parce qu’elle est loin. Ces phrases de défense et d’autres semblables sortent d’inépuisables réserves de sens pratique, de froideur et de raison.


L’attente ardente s’attiédit. L’appel relâche ses insistances. Il s’affaiblit moins qu’il ne se tourne vers ailleurs, comme s’il s’était trompé, qu’il cherchât quelque autre, à tâtons, dans la même pièce, d’un doigt que tentent d’autres cœurs. Un sentiment précis du positif prononce des mots qu’Augustin ne veut pas entendre, quelque chose comme : « Tu t’es bien défendu. »

Mais la tristesse et l’incertitude, nées de l’appel méprisé, portent avec elles comme une clarté rétrospective. L’appel n’a été ni subit ni isolé. Maints moments antérieurs de la treizième à la seizième année, s’éclairent à cette nouvelle lumière, obscurs lorsqu’ils se produisirent. Des plénitudes mêlées d’espérance, sans rapport à rien de terrestre, vaguement connexes à du sacré. De rares moments lumineux, pas toujours liés à des cérémonies ou à des communions, allant, venant, sans grande raison, dans son âme, brises douces, sortes de poussées vers des lieux d’où l’on voit de plus près l’autel. Le tintamarre de fête populaire se détourne vers des rues extérieures, et l’on sent plus lointaine la ville qui mange, boit, s’amuse et fait du bruit.

C’est le lendemain matin que M. Méridier, pénétrant dans la chambre d’Augustin, un journal à la main, lui dit :

— T’apprendrai-je que le succès de la liste Marguillier a été écrasant et, qu’une fois de plus, la République est sauvée ?

Sa mère venait d’ouvrir la fenêtre et de lui porter son déjeuner. Une odeur d’imprimerie et de café au lait se répandait dans l’air du matin.

Dix jours de perdus. Tel est le bilan de la maladie.

Plus de l’infixé, parmi les perspectives d’Augustin et ses certitudes pratiques, un compte à débattre sur les registres de son âme, une nouvelle attitude de défense et de semi-détresse prise malgré lui par tous les sentiments qui le composent, jusqu’à la joie de respirer et la douceur de vivre.

À la rentrée de Pâques, M. Rubensohn a été parfait.

— Envoyez-le-moi donc, a-t-il dit à M. Méridier.

Augustin va chez son professeur deux ou trois foie par semaine, selon les semaines, pour réparer le désastre. L’histoire, les langues, provisoirement refoulées, ont cédé à la philosophie tout le temps sur lequel elles débordaient.

Dans le vieillot appartement dont la mort eut l’idée, au mois d’octobre, d’enlever M. l’Archiprêtre, exprès pour y loger en meublé M. Rubensohn, une seule chambre avait échappé aux fauteuils acajou, au doré des pendules sous globe, aux rideaux lie de vin, aux photographies agrandies du Saint-Père avec leurs dédicaces au pied. Les volumes bleu-vert de la collection Alcan, et une foule d’autres, allemands ou anglais, tapissaient sur trois côtés cette chambre laissée vide. Le quatrième s’éclairait sur la place Saint-Cyrille, que les abbés prenaient de biais, avant d’ouvrir une barrière à hauteur de main, dans la porte cochère d’en face. Quand on avait de la chance, on discernait, par rares entrebâillements, un jardinet où l’hiver et l’été maintenaient la même froideur tombale. Avec plus de chance encore, il vous était donné d’apercevoir, caché sous des lierres et sommé d’une croix en simili-bronze, l’accès aux bureaux de Monseigneur.

Outre ses livres, le cabinet de M. Rubensohn s’ornait d’une table fort vaste, de trois fauteuils confortables, et, singularité qui avait beaucoup frappé Augustin, d’un très beau vase à fleurs, toujours garni.

Les absences forcées enfin compensées, lorsque Augustin remercia, plein de gratitude et de regret, pour celle des leçons privées qu’il crut la dernière, il entendit :

— Mais revenez donc ! Vous ne savez pas toute la philosophie !

On était en mai déjà. M. Rubensohn refusa tous honoraires. Son élève et lui travaillaient tous les deux pour un but identique : le Concours général.

Augustin reçut là le dernier développement que pouvait lui offrir cette incomparable année.

Déjà, bien des semaines auparavant, lorsqu’il se battait avec les gaucheries et les inadaptations des débutants, son père était allé prendre, sur un rayon de sa bibliothèque, un livre de Caro. Augustin souriait, pensant au mépris dont M. Rubensohn avait enveloppé les bons vieux Cousiniens. « Oui, je sais, dit M. Méridier. Mais ils avaient un art. Leur abstraction connaissait des images sobres et vastes. » Et il comparait quelques phrases de Caro, aux plus pénibles d’entre celles d’Augustin.

Cette leçon le frappa beaucoup. Une sorte de beauté encore inexplorée sortit des abstractions et l’enchanta. Elle allait jusqu’à varier ses aspects et ses catégories. Elle n’était pas la même dans la conclusion de Boutroux à la « Contingence », au chapitre premier des « Données immédiates » et au quatrième livre de Malebranche. Et aucune des trois ne rappelait Caro.

— Je ne blâme pas cela, dit M. Rubensohn des essais d’Augustin. Soyez-en sobre. Pas plus de deux par devoir. Et chacun très sobre.

Au goût des compositions extrêmement ordonnées, qu’il portait des classes antérieures, s’allia ainsi un don d’images et de formules, conquête sur l’abstraction pure. Quelquefois, lors des grands bonheurs, comme une récompense de l’invisible, une sourde vibration entre des mots calmes. À l’extrême bout des avenues, dans la forêt des théories, on sentait en jeu les destins humains.

Parfois, la leçon terminée, ils s’accoudaient à la fenêtre, avant qu’Augustin partît.

— C’est un coin de province exquis, disait M. Rubensohn, chez qui cette vieille rue française suscitait paradoxalement un vif sentiment d’exotisme.

Les chanoines à cheveux gris, les jeunes abbés secrétaires, cheminaient sous leurs yeux.

Devant la barrière à hauteur de main, sous le dépassement des feuillages, les vieux s’immobilisaient brusquement, le temps d’enfanter une idée avant d’entrer. Les jeunes, alors, s’arrêtaient comme eux, et pleins de déférence, les regardaient faire beaucoup de gestes avec la main et quelques branlements de menton, comme si l’idée qui barrait leur marche devait au préalable se diffuser à travers toutes sortes de petits muscles et que la voie libre ne fût obtenue qu’après plusieurs minutes de cette télégraphie de vieillards. Allégés enfin de tout ce poids mental, dispos et désormais au point, ils pénétraient chez Sa Grandeur.

— Le pittoresque de la rue s’étend jusqu’aux âmes, continuait M. Rubensohn. Je me sens pour elles, en tout respect, bien entendu, un intérêt très vif.

Augustin s’étonnait de ce mot « pittoresque » appliqué aux âmes. N’étaient-elles donc qu’un pays nouveau offert à cette universelle exploration psychologique, et que M. Rubensohn traversait comme il traversait les appartements de l’archiprêtre ? L’acceptait-il parmi les détails de son installation : le vieux chat de l’ecclésiastique, le tremblement provincial des pendules, la même odeur de côtelette vers midi, et de poisson le vendredi, véhiculées toutes les deux par la même vieille bonne dont il avait doublé les gages pour la faire consentir à servir un Juif ?

Augustin prêtait sur ces sujets, aux réflexions de son maître qu’il pouvait mieux qu’en classe solliciter, cette attention spéciale, intense et fraternelle ressentie par toute âme religieuse pour les incrédules de bonne volonté. (Et ceux-ci la lui rendent bien.) Il les écoutait d’autant plus passionnément qu’ils réveillaient un souvenir dramatique parfois en train de s’assoupir. Il n’avait rien dit à l’abbé Amplepuis de ce qu’il commençait de nommer : « l’appel ». Il lui semblait que sa foi n’avait jamais été plus vive ni plus sensible. Jamais plus grands, non plus, le trouble et l’inquiétude de son âme en face de ce que la pensée chrétienne nomme « la volonté de Dieu ».

— Le catholicisme, disait M. Rubensohn, reste d’un vif attrait. Vous êtes mieux placé que moi pour le savoir. Métaphysiquement, sa puissance demeure extrême. Psychologiquement, aucune réduction des spécialistes du type Janet ou Delacroix, ne me persuade. Je ne suis pas même sûr qu’il ne s’évade pas des lacets de l’histoire. Évidemment, il reste l’imprévisible élasticité des recherches positives, soit historiques, soit expérimentales, le recul de l’ontologique devant les nouvelles déesses…

— Oui, continuait-il sur une insistance d’Augustin (et son doigt annulaire polissait à petits coups caressants sa lèvre rasée), les problèmes de la conscience ne peuvent rester couchés dans leurs vieilles formules après toutes les analyses biologiques et sociologiques qui sont en train. Ceux de temps et d’espace, celui de la nature ultime de la matière, la nouvelle physique de l’énergie les bouleverse. Elle bâtit entre elle et la conscience des ponts insoupçonnés. Des instruments et des méthodes incroyablement mordants rongent les vieilles métaphysiques-coussins sur lesquelles tant d’âmes se sont appuyées. Tout ce qui leur échappera définitivement, si ce mot a un sens, sera d’une inaccessibilité telle qu’elle ne nous intéressera plus.

— Dieu n’en sera qu’agrandi.

— Oh ! sans doute ! fit M. Rubensohn, conjuguant les deux allusions célèbres : moins que jamais, il sera la Vénus des carrefours. Et c’est tant mieux pour les cœurs à qui il se rendra sensible.



Un maître d’étude, M. Moreau, qui préparait sa licence de philosophie, avait obtenu de suivre les cours de M. Rubensohn. Installé seul au troisième banc, petit, bilieux, rageur, mordant son pinceau de moustache, toujours en train de gratter quelque chose, son jarret, son avant-bras, ou même son aisselle à travers le gilet ouvert, on l’appelait Mort-aux-Puces, dans la section qu’il surveillait. Lorsque les philosophes admiraient devant lui la leçon qu’ils venaient d’entendre, il avait la spécialité de répondre, à quelque date qu’on fût, en les renvoyant à une partie du cours encore à intervenir, mais que lui, M. Moreau, connaissait déjà : « Oui, mais ça, c’est encore rien, disait son air gourmand, vous verrez bientôt ! » Et dans ses clins d’œil précipités, ses deux paupières avaient l’air de se gratter l’une l’autre.

Il apporta l’ « Avenir de la Science », sollicitant respectueusement l’avis de M. Rubensohn, sur l’opportunité de sa lecture. M. Rubensohn expliqua que ce Renan première manière datait, moins peut-être par ses espérances que par la hâte simplificatrice qu’il mettait à les formuler. Vexé, le maître d’étude introduisit, quelques jours après, la « Vie de Jésus », in-douze populaire, broché de jaune, corné, malpropre, lu à quelque table de pension de famille, sur une toile cirée imitant la nappe, entre le fromage et le café tiède, servi en retard.

— Emportez-la, dit-il à Augustin. Prenez-la donc. Vous me la rendrez quand vous voudrez.

C’était à la fin de l’année, dans les premiers jours de juillet, à la récréation qui précédait une classe facultative de langues vivantes, la dernière. Les philosophes se promenaient seuls sur la cour.

Augustin sentit dans la poitrine ce heurt mou après lequel le cœur se met à battre pour rattraper le temps perdu. Des défaillances parcouraient à la fois sa volonté et ses muscles. Toute opposition fondait devant un désir de feu. Le sentiment du défendu, de l’index, l’écrasait. La brochure jaune, brûlante d’attraits, de périls et de prestiges s’ouvrait seule dans ses mains aux points dociles des coutures. Il s’indignait qu’elle fût éditée à prix infime de propagande, pour cerveaux désarmés. Des phrases déjà le mordaient. « Parcourir un livre, le temps d’éprouver la qualité de sa prose, est-ce lire ? » L’excuse naissait à la manière humaine, de l’acte qu’elle eût dû précéder. Il s’enfonça dans les paysages de Palestine.

«… Son père Joseph et sa mère Marie étaient des gens de médiocre condition, dans cet état si commun en Orient, qui n’est ni l’aisance ni la misère… Les rues où il joua enfant, nous les voyons dans ces sentiers pierreux ou ces petits carrefours qui séparent les cases. La famille était assez obscure… Jésus avait des frères et des sœurs dont il semble avoir été l’aîné… »

Les grandes musiques de Chateaubriand, jouées sur des flûtes plus fines, s’accordaient à des noms bibliques pleins de volupté, de langueur et de parfums. C’était le « double sommet qui est au-dessus de Mageddo, les montagnes du pays de Sichem, avec leurs « lieux saints » de l’âge patriarcal, les monts Gelboé, les souvenirs gracieux ou terribles de Sulem ou d’Endor, le Tabor avec sa forme arrondie, que l’antiquité comparait à un sein »… Cette tristesse raffinée que le temps dépose en s’écoulant sur toutes les plages de l’histoire, montait d’accablants paysages, moitié évoqués pour eux-mêmes, moitié engagés dans les légendes, séchés, immuables, depuis longtemps morts et fixés en leur ensoleillement éternel.

On ne sait quoi d’indolent et de détaché pénétrait tous les types de l’explication renanienne, depuis les froides certitudes discursives jusqu’aux communions et aux demi-amours. La dédaigneuse délicatesse avec laquelle il voyait en Jésus plus clair que Jésus, l’odeur de momie d’un Orient millénaire, une surabondance de mots de douceur : « délices, sentiments exquis, charme infini, ravissante figure », ce goût continu de dessert et de miel et cette interminable enfance, voisinaient sans s’y confondre avec une certaine façon bonasse et narquoise de décrire en termes d’économie moderne et d’analyse contemporaine des états sociaux très anciens.

Augustin lut longtemps.

Il fut réveillé par un silence subit. Il avait, en lisant, parcouru la cour d’un bout à l’autre et se retrouvait l’épaule contre un arbre, sur des emplacements maintenant déserts. Toute chose prenait cette apparence qui suit les grands renouvellements : un mélange de bouleversé et d’identique, de banal et d’inconnu.

Valait-il mieux rejoindre, en s’excusant, la classe de langues, ou s’en aller ? Augustin ne décidait pas. Il brossait sur sa manche gauche, avec tristesse et détachement, la traînée de poussière verte qu’avait laissée l’arbre contre lequel il s’était appuyé. Il commençait de sentir comme une indigestion paisible, pas douloureuse, irréductiblement lourde et qui ne passerait pas.

La classe de langues respirait la fatigue des fins d’année, la familiarité des réunions à faibles effectifs, l’impatience des prochaines vacances. On expliquait quelques pages de Christmas Carol, qu’il suivait péniblement.

La légende de Bethléem et de la filiation virginale, les généalogies discordantes, les élaborations populaires de l’idée de Messie, traversaient l’air devant lui, parmi les Scrooges et les Crachitts, dans les rues brunes de la cité de Londres. Il les chassait : elles revenaient. Elles jouaient avec lui comme à la balle. Il les repoussait en serrant les poings et les mâchoires ainsi que des bêtes physiquement existantes, qu’il lui fallait étrangler.

Des images palestiniennes, musquées et idylliques, les puits près des bourgades, les bucoliques de Galilée, le doux ébionisme du Christ, le perçaient de l’envie passionnée d’ouvrir le livre en pleine classe et de savourer une fois de plus l’odeur de nard et de jardin clos.

Ainsi, pendant qu’il disputait avec lui-même des voies et moyens métaphysiques aboutissant à Dieu, la question centrale, cœur de sa vie, s’était jetée sur lui à l’improviste par d’autres trajectoires : la méthode historique, une science partielle mais positive du divin. Les chemins de la critique biblique se tracèrent dans ce paysage fantastique où le bon Dickens traîne ses fantômes prédicants et la chaîne faite de leurs actes.

Ce qu’avait voulu dire M. Rubensohn devenait fort clair : l’ontologique chassé par l’expérimental, les méthodes positives transformant l’énoncé des vieux problèmes métaphysiques et le théologique ligoté aux lacets de l’histoire : les deux dépossessions. Il avait eu tort de ne remarquer que la première, dans le salon de la place Saint-Cyrille, tapissé de livres et fleuri. Il comprenait maintenant. Intellectuellement, c’était une acquisition ; et une fameuse. Dommage d’avoir à la payer par l’effondrement de ses cathédrales intérieures. Cette intuition le traversa, que si leur vérité était arrachée aux synthèses catholiques, le problème de Dieu en général ne l’intéressait plus.

Débarrassé du livre, qu’il rendit à Mort-aux-Puces, dans l’étude de cinquième où il trônait, Augustin se retrouva sous le soleil banal, parmi des rues trop souvent vues, en une inertie où il ne se reconnaissait pas. Sa serviette passant d’un bras à l’autre, il traînait, d’un air détaché, sa paresse aux étalages. Après tout, était-ce aussi grave ? Toutes ces « manières » qu’il avait faites pour lire, toutes les cérémonies de l’hésitation, un peu exagérées, peut-être ? un peu ridicules ?… Le sérieux de l’index ?… Il avait devancé la permission, voilà tout. Devant la librairie Modern’, il sentit comme une envie de rire : « Renan ? Eh bien ! cette fois, j’ai lu Renan ; je sais comment c’est fait »… Il lui semblait faire sauter en l’air une fiole à étiquette rouge et jongler avec.

Au carrefour de l’avenue Gambetta et de la place de l’Hôtel-de-Ville, des passants s’étaient groupés autour d’un accident. Les légumes d’une petite voiture renversée avaient roulé jusqu’aux délivres d’une maison en reconstruction. La tour nord de l’Abbatiale dominait ces natures mortes. Augustin entendit, au fond de sa cervelle, un sarcasme s’essayer contre la cathédrale et sa solennité de grosse chose infaillible : « Attrape ça !… Et tire-toi de là, si tu peux »… Tout à fait comme au Calvaire : « Sauve-toi, voyons ! » Était-ce un blasphème ?… bien involontaire, et comme disait Amplepuis, « pas consenti ». Alors ce n’était pas un blasphème…

La multiplicité de la vie quotidienne pullula ainsi, autour du drame. La grande détresse acceptait d’attendre, cachée, pesante et sans douleur. Elle attendit toute la nuit, palpable à travers le sommeil.

Ce fut au matin qu’elle l’écrasa.

Augustin devait se rappeler longtemps la crise de ses seize ans, première des grandes secousses de sa vie. S’il en vint à bout, ce fut par l’énorme puissance d’habitudes morales qui ne voulurent pas mourir.

Il était là, à l’aube, contre son lit, à l’heure où les genoux connaissent d’eux-mêmes que l’heure est venue de prier Dieu. Incapable de prononcer l’article du Symbole des Apôtres : « Et en Jésus-Christ, son Fils Unique, Notre-Seigneur, né du Saint-Esprit et de la Vierge-Marie », il hurlait d’un curieux hurlement à voix basse : « C’est tombé, c’est par terre, c’est en miettes, comme pour la marchande de légumes… Je pourrais aussi bien dire : Notre-Seigneur qui descendez tous les ans, par la cheminée, la nuit de Noël ! »

Agenouillé, debout, misérable, dans les tapages crus du matin, les discussions de journaliers montant de la courette, le raclement des brocs d’eau sur des barres de fontaines, les bruits quotidiens de tous les pauvres jours, il pleurait sur lui-même à petits pleurs haletants, mêlés de toux et de bouts de prières, d’absurdes prières (à qui ? à quoi ? ) perdues, battant de l’aile dans le vaste ciel, mêlées d’un geignard et machinal : « mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu ! » Toute sa chère vie familiale, toute sa vie religieuse, son austérité raide, bien élevée, orgueilleuse, les gants sur les mains, le chaud blottissement à plusieurs et le ton de voix de ses parents, qu’il a dans l’oreille en ce moment même, tout est désert, ravages, décombres…

D’autres ont passé par là, sans tant de tragique… Pas lui. Il est comme cela. Il le sait. Il ne sut que plus tard qu’il était bien jeune.

Il dut reprendre pied tout seul, sans aide. Tout seul, il lui fallut – dans les intervalles de contention extrême qui coupaient ses lamentations sur tout ce qui était fini – retrouver contre Renan les gros griefs classiques. Ceux des exégètes catholiques : l’a priori rationaliste, critérium essentiel des négations ; ceux des autres exégètes : le reflet sur son Jésus, de son âme à lui, Renan, et cette laideur de vernis d’art sur l’argile nue de l’histoire. Tout seul, il dut annuler l’immense érudition dont le vieux Renan l’accablait, par l’évocation d’éruditions égales, postérieures et inverses. Comment donc ne l’avait-il pas vu dès hier, cet a priori, dans le glissement facile et la suspecte aisance avec laquelle il précédait les conclusions de Renan sur leurs propres trajectoires, leur montrait le chemin et arrivait premier ?


La glace de cheminée lui renvoyait son reflet : habillé, concentré, les bras croisée, un poing dressé jusqu’à sa bouche, et qu’il mordait.


Il sortait de là brisé, suant d’angoisse, vaguement vaincu dans sa victoire, des douleurs sur les bras comme s’il s’était battu, inquiet pour l’avenir et sentant l’attaque grosse de recommencements infinis. . . . . . . . . . .


– Mais que fais-tu donc, Augustin, tu déclames ?


Christine était devant lui, sans qu’il l’eût entendue. Il venait de parler tout haut : « avoir peur… yeux fermés par l’épouvante… violateur de bois sacré »… Peut-être sa sœur avait-elle surpris ces mots-là.


Il demanda l’heure.


– Huit heures moins le quart. Tu n’auras pas le temps de déjeuner.


Il se rappela avoir regardé sa montre au moment du premier agenouillement contre le bord du lit : il y avait deux heures qu’il souffrait.


– Mais qu’est-ce que tu as, Augustin ? Mais comme tu es drôle !


Christine le regardait bourrer sa serviette, déplacer deux ou trois fois les mêmes livres, chercher ce qui se trouvait sous sa main.


– Je n’ai rien, finit-il par dire d’un ton de triomphe froid.


Dans ses yeux luisait cet éclat d’impassible joie par lequel débutaient régulièrement ses gamineries.


– Je n’ai rien. Je vais bien. Il fait beau. Je dégonfle un monsieur obèse.


Il leva l’index comme un mage et visa le nez de Christine.



– Je dis plus. Si Dieu s’est accommodé des conditions anatomiques anatomiques et physiologiques humaines, il a dû accepter à plus forte raison les conditions sociales, et parmi elles les méthodes historiques d’un pêcheur de Tibériade. Ô fille des Cinq-Plaies, ô disciple fidèle ! comprends-tu, dis-moi, comprends-tu ?


– Mais dépêche-toi donc, Augustin, criait Christine trépidante.


Il engouffra un déjeuner sans pain ; il descendit les escaliers trois à trois ; il courut dans la rue. Le portier, qui le vit courir, maintint la porte ouverte. Tout ce mouvement remit dans ses pensées une grande gaieté active, l’odeur salubre des jours ordinaires, où rien n’arrive.



C’était le second jeudi de juillet, à la fin du déjeuner, quelques jours après Renan. Dès que fut pris le faible café qui suffisait à ses nerfs, M. Méridier interpella Augustin, parmi les pelures de gruyère, les noyaux des dernières cerises et les turbulences d’enfants :


– Veux-tu venir te promener ? Laisse tes livres pour ce soir. Nous irons assez loin.


Augustin sentit s’éclipser les Méditations de Descartes et s’allonger jusqu’à sa rencontre l’image de petits chemins creux plongeant vers les moulins.


Mais les petits chemins creux ne vinrent pas. À leur place, la route nationale se mit à fuir, large, plate, d’une correction administrative et sans visage. M. Méridier s’y engageait quelquefois, jamais aussi loin. Après une heure de marche, les futaies des Sablons finirent par préciser leur confusion lointaine, modeler des renflements, creuser des grottes dans leurs ouates vertes et dures. M. Méridier prit le chemin qui les desservait.


– Mais, papa, c’est aux Sablons que tu vas ?


– C’est aux Sablons.


– Mais il y a quelqu’un aux Sablons ! Il y a Mme Desgrès des Sablons, puisqu’elle m’a écrit.


Augustin connaissait l’habitude qu’avait son père de faire mystère des nouvelles, pour peu qu’elles fussent heureuses et surprenantes à la fois. Il aimait les présenter en pleine réalisation, dans tout l’éclat d’une jeunesse dont on n’avait pas vu l’enfance. Ceci fait, il les dédorait, les ramenait aux couleurs communes.


– J’y commence, fit-il, une série de leçons en vue du baccalauréat de novembre, pour un candidat qui s’est déjà fait refuser l’année dernière. C’est le neveu de M. Desgrès des Sablons, le fils de sa sœur, un jeune M. de Louviers-Baulny, si j’ai bien lu. Tu te rappelles sans doute Mme de Préfailles ? Elle me rend le service de se souvenir de moi.


Augustin commença de marcher avec un peu plus de raideur et de silence. La crainte que « cela se vît » le glaçait. Peut-être, déjà, lors de Musset, « cela » s’était-il vu…


Si peu qu’elle existât, rudoyée, bafouée, chérie, cette chimère voletait depuis deux ans à travers sa vie et il refusait de croire que c’était depuis bien plus longtemps encore. Malléable et sans squelette, sans anecdote en son histoire, sans événement pour lui constituer une rigide et inchangeable nature, elle se glissait avec souplesse dans ses brefs songes. Elle se promenait parfois parmi ses paysages familiers. Plus heureuse que lui, elle partait pour des voyages qu’il ne ferait jamais, et rentrait le soir. Invitée charmante et qui s’accommode, elle se trouvait à l’aise dans ses habitudes familiales. Aussi dépouillée qu’elles de toute aventure, elle existait sans bruit, ni vie extérieure, en un grand secret. Elle y joignait une saveur de conte de fées, une certaine familiarité avec l’impossible. Un seul côté du monde elle tremblait d’aborder : celui même où on l’eût cru chez elle. Le paysage des Sablons lui faisait peur et le grand vieux château mélancolique. Augustin ne l’y menait jamais. D’ailleurs, s’il voyait bien que ses émotions le poussaient sur ces chemins-là, il ne savait pas vers quelle personne, et n’était même pas sûr qu’il y eût quelqu’un pour les recevoir. Une forte et subite intrusion du réel bouscula ces fantômes.


M. Méridier franchit avec Augustin les passages latéraux d’une barrière blanche autour de laquelle s’équilibrait l’extrême avancée des futaies. Ils entamèrent les premières courbes d’une avenue soignée, déserte et neuve.


– Tout cela est changé, disait le professeur à mi-voix, comme si on pouvait l’entendre de trois kilomètres. Ce coin de futaie, jadis assez sauvage, s’est discipliné, n’est plus qu’un parc.


L’ondulation vague de sa main anéantissait la barrière blanche, défaisait l’œuvre de l’architecte paysagiste, évoquait le temps d’avant le grand mariage et même des jours bien plus anciens. Il faisait revivre la vétusté paysanne qui avait autrefois régné là, pleine de bonhomie et d’abandon. Il ressuscitait les landes et les jachères, les ornières de ferme et les charrois forestiers, toute la négligence d’un domaine rural jadis imposant, mordu par les dilapidations diverses d’une ancienne fortune.


Ils traversèrent le grand silence de futaies de luxe. Un chant d’oiseau unique, vrillant un zénith de feuillage et de ciel pâle, accompagnait leur marche, puis passait le mot d’ordre à un autre chant d’oiseau. De chaque côté dormaient de vastes espaces inhabités, pleins d’une substance fraîche et hautaine, sécrétée par de solennels bois, étroitement appropriés mais déserts.


À mesure qu’on approchait, les lieux changeaient de nature. Les volumes d’air vierge, inépuisablement fournis par le profond moutonnement des arbres, développaient une certaine senteur presque sociale qui les distinguait de l’air pur et simple des champs. On pressentait, au bout des avenues, des présences de haute vie. De plates surfaces vertes naquirent du refoulement des futaies. Des massifs d’arbustes ballonnés, docilement ronds, admis parmi les entourages proches, portaient la marque d’une familiarité plus grande et d’une emprise directe. Entre eux, des fleurs rouge écarlate, disposées avec mesure et calcul, éclataient comme de petites joies vives. Tout devenait humain. Le dernier rideau d’arbres ne laissait apercevoir encore que la couleur ardoise de vastes toits compliqués.


Composite et gardant des parties très anciennes, le château paraissait écrasé, vu par cette arrivée latérale. Une avancée de constructions raides conduisait jusqu’au sol ses plans inclinés comme pour en remonter les hommes. Pareille à un texte d’invitation formaliste et précis où tout contresens est impossible, elle exprimait rigidement ce qu’avec bien d’autres nuances avait murmuré la longue traversée des verdures : quelques gorgées bues à de nobles coupes, la défense d’être dupe, la musique flexible de l’accueil, et la prière, à qui écoute, de poser son doigt sur les touches et de collaborer.


Deux dames et une petite fille se montrèrent entre ces massifs. Le professeur, découvert, avançait sous le grand soleil. Augustin le suivit, résorbé. Toutes ces choses faites pour elles, ces avenues, ces dispositions du paysage, cette heure de préparation silencieuse s’effaçaient désormais, expiraient à leurs pieds, inutiles : celles qu’elles annonçaient étaient là. Légères, posées sur leurs prairies, elles respiraient, avec un bonheur qui ne se donnait pas la peine d’être conscient, les parfums d’air dont se nourrissaient sans doute exclusivement leurs vies.


Augustin se sentit pesé, laissé, repris, jugé par des critériums et des repères dont il n’avait pas l’usage, d’une nonchalante finesse infaillible. En même temps, il entendait une voix de gorge délicate et prenante, ralentie d’hésitations et, par endroits, d’une rugueuse grâce, lorsque des incertitudes factices semblaient peser matériellement et racler çà et là, sur le poli de son cristal. Extrêmement pure ailleurs, caressante et pralinée, et d’un tel détachement, en hauteur !


Mais lui savourait, avec une hostile ardeur glacée, cette substance vocale railleuse et cristalline, cette manière de musique sans note ni chant. Elle offrait aux visiteurs des nuances ravissantes, assez impérieuses : une amabilité presque gaie, penchée, sans y descendre jamais, jusqu’au niveau où elle risquait de devenir intérêt, bienveillance ou peut-être amitié ; certaines poussées d’ironie, maintenue elle aussi a l’état naissant ; un désir général de familiarité et d’abandon, qui se laissait, d’une obéissance riante, barrer la route par de strictes forces mondaines. De la tête, portée en léger retrait, descendait d’assez haut la lumière d’un regard qu’Augustin prit la hardiesse de rencontrer une seconde, pour en oublier aussitôt la couleur. Il eut le temps de voir que la jeune femme était belle, longue, d’un pâle rose mat moiré d’oranger, venu sans doute du soleil qui traversait son chapeau d’été. De toutes les anciennes images qu’il eût pu conserver d’elle ou reconstituer, aucune ne s’appliquait, aucune ne ramenait du passé la moindre similitude.


Ses traits gardaient un sourire permanent, plus formaliste et décidé que la voix. Peut-être celle-ci traduisait-elle à son insu la réalité variable de son âme, tandis que le brillant visage n’exprimait que ce qu’elle avait choisi d’être au premier contact.


Elle était vêtue de délicates étoffes d’été, à la fois floues et appliquées, dont, bien entendu, il ne savait pas le nom. Ses yeux, n’osant se lever au-dessus des gants gris de jardin, eurent le loisir d’y voir un peu de la paume de sa main gauche.


Son père lui offrait des compliments soignés, d’allure étudiée, plaisants et bien écrits, respirant une gaieté légèrement cérémonieuse. Il lui parlait comme à une grande dame des textes classiques. Il paraissait heureux. Il présenta ce mince garçon de seize ans.


– Et qu’allez-vous en faire ?


(De grâce, que son père ne dispose donc pas les projets d’Augustin en éventaire devant ce sourire !)


– Ce qu’il voudra, madame.


– Ce qu’il voudra ? Mais comme il a de la chance !


Ce dernier mot « chance », prolongé et comme étiré par la voix merveilleuse, parut à Augustin, ce que sans doute il était, plein d’amusement, de moquerie légère, ou même aussi d’intérêt et de familiarité naissante, et peut-être encore de vagues choses ressemblant à des regrets sur elle-même. Ainsi, du moins, Augustin crut-il le soupçonner… Il se sentit, à sa stupeur, déborder d’une subite inondation de gratitude, d’asservissement, de ferveur et de joie, avec d’autres émotions inconnues. Il leur barra la route d’un rude, coup de frein, se criant à lui-même : « Assez ! » et qu’« il n’était pas fou ».


L’autre jeune femme resta en retrait, ne dit mot, sembla secondaire. Mme Desgrès des Sablons ne lui présenta pas les visiteurs.


M. Méridier demanda comment allait M. de Préfailles.


– Mais fort bien, je suppose. Mon frère commande son aviso dans quelque mer chinoise, ou cochinchinoise, ou japonaise, je ne sais. Nous ne savons. Voici sa fille. Petite Anne, voulez-vous donner la main à ces deux messieurs ?


Une délicate petite fille de huit à neuf ans, dont les beaux cheveux châtain blond descendaient en spirales, la seule qui fût restée grave parmi tous ces sourires, n’avait cessé de regarder les deux nouveaux venus de toute la profondeur de ses yeux purs. Elle leur offrit sa menotte d’enfant sans la moindre timidité.


Un jeune homme s’approcha, se tint debout près d’elles. Un peu plus âgé qu’Augustin, gras, immobile, maître de lui, il attendait qu’on le présentât, avec un sérieux froid qui simulait l’homme mûr. La belle main gantée se tendit vers eux.


– Au revoir, cher monsieur. Je vous abandonne à votre leçon. Mais comme vous seriez aimables tous les deux, de ne pas nous quitter avant le thé !…


Augustin reprit contact avec le réel bien avant la fin de la leçon, dans l’unique fauteuil de la chambre où l’élève de son père les avait conduits. Pendant que s’ânonnait un mot à mot de Tite-Live, lui, oublié, lisait La Bruyère dans une édition classique. Avec des manières très différentes de celles qui prévalaient sur le préau des « grands », le jeune Louviers-Baulny s’était excusé de lui donner « cet auteur » à lire, faute, disait-il, d’autre roman. Le bourdonnement de la leçon continuait. Le jeune homme parlait en redressant une tête parfumée, rousse, grasse, charnue à la nuque. Des « heu ! heu ! » traînés et autoritaires coupaient son débit, mais chaque fragment restait extraordinairement assuré et calme, au milieu des pires sottises latines. Dès qu’un début de rectification partait du professeur, un nouvel essai de traduction refoulait l’erreur et la vérité du même ton massif et maître de soi, fragmenté des mêmes « heu ! heu ! » impérieux, destinés à arracher au texte latin un sens acceptable, à force de décision dans le commandement.


C’était une de ces chambres mansardées, refuge traditionnel des salles de jeux et des salles d’études, aux étages supérieurs des châteaux. Augustin quitta son fauteuil pour s’accouder à la fenêtre, devant un paysage immense. Les hautes futaies dominatrices s’aplatissaient sur le sol. La distance leur faisait livrer les dispositions et les plans qui les régissaient. Le tapis-brosse des forêts couvrait la terre, en des endroits sans doute choisis d’avance, entre les intervalles bariolés des champs et des routes… Mais non, voyons ! C’était l’inverse. Les forêts avaient poussé les premières, bien avant les champs et les routes, et d’ailleurs, qu’importait !…


Très au-delà, en plein horizon, dans les marges bleues, d’inidentifiables clochers pointaient à l’extrême lointain d’un amorphe et indolent espace, alourdi de soleil. Augustin sentait une douce détresse désespérée, parente de ce repos. Ainsi simplifiés, désintéressés des hommes, ces paysages magnifiques et complices extrayaient de son cœur des désirs de solitude et de sérénité. Ah ! qu’importait que celui-ci déshonorât Tite-Live autant que les âpres élèves de classes sociales plus rudes, et qu’importait encore, tout près d’ici, la respiration de belles vies heureuses ?…


Quelque chose, dans son cœur, sans qu’il y fût pour rien, parla tout seul, murmura tout seul. Quatre mots seulement : « Dix-sept ans ; vingt-neuf ans. » Ce fut contre cela qu’il s’exaspéra. « Assez de sottises, de bêlements et d’invraisemblances ! Qu’est-ce que cela signifiait ? Est-ce qu’il pouvait dire ce que cela signifiait ?… Il balaierait cette langueur ridicule, ce sentiment aux yeux pâmés… » Ainsi luttait le verbalisme violent de son monologue moral. Ainsi se faisait-il, captif indocile, traîner sur le sol dur… Il revint s’asseoir avec une froideur raide, insoucieux du bruit de ses pas.


Le livre de La Bruyère l’attendait, ouvert sur le fauteuil et le dos retourné. Augustin y lut au hasard :


« Quelques-uns achèvent de se corrompre par de longs voyages et perdent le peu de religion qui leur restait. » De longs voyages… « Un aviso dans quelque mer chinoise ou cochinchinoise ; je ne sais. Nous ne savons… Voici sa fille… » Augustin reprit sa lecture : « : Quelques-uns achèvent de se corrompre… »


Le jeune Louviers-Baulny parlait examen. Il annonçait des espoirs et même des sécurités en termes qui rendaient pour Augustin un son prodigieusement étranger.


– Pour moi, M. l’abbé m’a toujours dit que je pouvais passer en français, si seulement je me souvenais des plans. J’avais choisi : « Peut-on attribuer à Corneille… Attendez, monsieur !… les qualités de psychologue et de moraliste qu’on reconnaît d’habitude à Racine ? » Vous connaissez sans doute ce sujet ? Il n’est pas difficile, n’est-ce pas, monsieur ? M. l’abbé m’a très bien expliqué. Il suffisait de se souvenir d’un plan sur Corneille et d’un autre sur Racine et de les ajouter. Ils ont bien au moins cinq ou six idées chacun. Je dois dire que j’ai une mémoire détestable. J’avais complètement oublié ces plans. Eh bien ! je vous dirai que je me suis présenté avec un de mes amis qui avait treize idées, dont il se souvenait parfaitement bien. Il a trouvé le moyen de se faire refuser avec treize idées ! C’est formidable, n’est-ce pas, monsieur ?


Ses « heu ! heu ! » avaient disparu, les circonstances étant autres. Des procédés différents assuraient les nécessaires paliers des phrases. Il utilisait à cet effet des aspirations salivantes entrant par la fente des deux lèvres rapprochées ; elles exprimaient une détente satisfaite, une sécurité, une sympathie qu’on convie l’interlocuteur à partager, puisqu’on le connaît désormais et qu’il a pris place dans l’ensemble social destiné à notre bonheur. La réserve de graisse inexploitée que contenait son cou s’arrondissait en cylindres superposés.


Tant d’assurance, tant d’argent et treize idées… En face de cette jeune maîtrise, Augustin voyait son père en profil perdu. Tandis qu’il dictait, d’une voix professionnellement nette, un sujet sur Alceste et Philinthe, sa barbe rousse et blanche remuait sur ses joues et la courbe de ses épaules fléchissait de faiblesse. Les irisations de ses rêves parurent à Augustin égoïsme et chimère.


La leçon terminée, le jeune homme se précipita sur la porte avec une serviabilité formaliste et froide qui était dans sa manière. Augustin vit passer des tapis d’escaliers bleus, un mélange de pierres de taille et de fer forgé, des embrasures de fenêtres profondes, par lesquelles entrait un frais été.


Comme ils débouchaient au rez-de-chaussée sur un vestibule de granit et de tapisseries, une automobile déversa son contenu mondain sous la forme de deux dames et d’un monsieur vêtu de gris. Près d’eux, en retrait, un domestique était posé, pareil à un accessoire. Les visiteurs avançaient lentement. Leurs trois regards traversèrent sans s’arrêter Augustin et son père, les prenant pour quelque partie incommodément épaissie et colorée de l’espace, à travers laquelle ils eussent à observer par transparence, et que les règles d’une bonne observation fussent de fixer sans voir, d’un air glacial.


Contre le perron, une deuxième automobile se rangeait déjà. À angle droit avec la direction générale du grand vestibule, au bout d’un corridor en bois et pierre, à travers les glaces d’une porte latérale, pendait, verticale et limpide, équilibrée comme un tableau, une autre partie de l’indifférent été.


– Voulez-vous m’excuser auprès de Mme Desgrès qui doit avoir beaucoup de monde ? dit au jeune homme gras M. Méridier, dont la brusque décision de timide imitait l’audace.


– Non ! non ! confirma-t-il de ce ton presque fébrile qu’Augustin connaissait bien. Restez ! je vous en prie ! je vous en prie !


Et ils s’enfuirent tous les deux par le sonore corridor qui sentait l’encaustique et la boiserie de chêne.


Pendant que ce mécanisme mondain repoussait M. Méridier avec une force inconsciente de son propre exercice, Augustin réentendait la voix lente, ironique et dorée : « Comme vous seriez aimable de ne pas nous quitter avant le thé ! » L’idée qu’il eût pu la revoir autour d’une table à thé lui étreignit le cœur d’un brusque regret déchirant, mais qui fut court. La caresse du fantôme se dissipa dans le grand air.


Ainsi il logeait dans son cœur toutes les contradictoires : l’attrait du renoncement total, du « donne-moi tout », et aussi l’amour des siens, le désir de ne pas les quitter, de les aider tendrement, et les plus beaux appels de la passion et de la chimère, un goût double, de vie terne et d’éclat… Le débouché sur le parc le surprit en pleine fureur contre lui-même.


C’était une avenue plus courte et plus parée, aux grâces florales admirables. Elle fut, pour Augustin, privée de sens, aussi inertement vide que dans l’étonnement d’un grand deuil. Il n’y verrait plus, de fort longtemps sans doute, celle qui en fut pendant cinq minutes le centre et l’apothéose. Puis il se dit que toutes ces choses étaient le type même des idées obsédantes, qu’elles passeraient, qu’elles mettraient un certain temps à passer.


– Elle est aussi charmante qu’autrefois, monologuait M. Méridier, quand elle accompagnait de ses taquineries les leçons de français que je donnais à son frère. C’était il y a bien longtemps. Je ne sais pourquoi, j’ai l’impression qu’elle reste un peu triste.


Ses phrases se coupaient d’hésitations et d’arrêts, comme s’il conviait Augustin à en remplir les intervalles.


– Je crois que nous avons bien fait de partir, finit-il par dire.


– Je le crois aussi, papa, répondit Augustin, d’une voix tranquille.


On atteignit la fin de l’avenue. Les derniers reflets des pelouses, une corbeille de fleurs, des arbustes taillés précédaient une conciergerie. Ils la franchirent et reprirent en sens inverse la grise prose de la route.





Une très grande nouvelle vint aider l’obsession à passer.


C’était la semaine d’avant les prix, dans les jours qui suivirent le baccalauréat et la grosse et voyante mention, semblable à celle de l’année précédente. À ce moment juste, éclata le coup de tonnerre. Par-dessus tous les lycées de Paris, Augustin obtenait le premier prix de philosophie des « nouveaux » au Concours général. Il se classait le troisième de France, après deux vétérans des lycées parisiens, dont l’un remportait le prix d’honneur.


On parlait de cet événement d’un ton posé et calme, comme si on renonçait à égaler les mots à son importance. Quand il apprit la nouvelle, Augustin se sentit la tête tournante, le souffle coupé et, dans son bonheur, un curieux mélange de chaleur et de vide. Il se reprit en main avec ses habituelles secousses volontaires, renforcées de railleries contre lui-même. Il trouva pour le cas actuel : « Pensif et pâlissant, comme dans Vigny ». – Mais il n’osa pas ajouter l’autre vers : « Car il était déjà l’élu du Tout-Puissant », dangereusement proche de l’« appel ».


Le Proviseur attendait, d’un collègue de Paris, l’offre de son lycée, pour la préparation à l’École normale. Il en vint trois. En hâte, M. Méridier demanda conseil à M. bensohn, parti en vacances dès le baccalauréat et que la petite préfecture ne devait plus revoir. Augustin lui écrivit en même temps ses effusions, sa gratitude. La réponse parvint d’une ville d’Allemagne, universitaire et médiévale, ce qui fit luire sur ce bonheur un peu d’exotisme, un petit reflet du vaste monde.


C’était la vraie fin de l’adolescence. Quelque chose de fléchissant et de terminal, malgré l’assertion inverse du calendrier, figurait aussi dans la substance de l’été. Tout le monde était fatigué de ces dix mois de tension mentale et morale, mais cela ne rendait pas compte de cette inattendue mélancolie, mêlée à l’élation qui gonflait Augustin. Son père, gardé à l’attache jusqu’aux prix, écrasé par quarante semaines de servage, connut une dernière classe respectueuse et presque intimidée, qu’il dépeignit à mots plaisants.


Ils se trouvaient tous les deux dans la chambre-bureau, où tant de choses se tenaient avec eux. Le rayonnage de bois blanc, chargé de livres brochés et de cartonnages scolaires, les statues grecques, le paquet de notes sur saint François de Sales, la thèse latine, tout avait pris la même teinte de finalité et d’adieu. Encore Augustin ne devinait-il pas toute la largeur de la fissure : le prochain départ de son fils et la solitude du pauvre homme avaient frappé la thèse à mort.


Mme Méridier fut longue à embrasser l’ampleur des nouveaux destins. Le prix lui sembla un livre un peu plus volumineux et doré, tenant plus de place dans les placards. Semblable à ces âmes simples qu’une perte de trente mille francs laisse calmes, mais qu’un billet de cent francs égaré désespère, elle dit, quand on eut desservi la table du soir :


– Mais j’aurai à peine le temps de m’occuper des chemises d’Augustin et de ses flanelles !


– Oh ! fit le père, une bonne partie du trousseau est sans doute comprise dans la bourse. D’ailleurs, je vais écrire.


Et la nuance de protection qui imprégnait son sourire, indiquait des emplacements sociaux tellement hauts désormais…


– Tu vas être interne pour la première fois, mon Tintin, continuait sa mère.


Augustin fit un geste pour rejeter cette considération parmi celles qui ne comptaient pas, qui n’influaient pas sur la manière dont on devait utiliser Kant pour l’apologétique.


Mais Mme Méridier nourrissait des arrière-pensées :


– Je voudrais tant, fit-elle, connaître l’aumônier !


– Il sera certainement très distingué. On réserve ces postes aux prêtres les plus… intellectuels (M. Méridier détacha le mot) du clergé de Paris.


Cependant, si la « distinction » d’un prêtre allait de soi pour Mme Méridier, si elle n’en doutait pas plus que de son « intellectualité », ces qualités n’offraient qu’utilisations secondaires, comme des vins fins qu’on ne boit jamais. Dévoué, humble, pieux, zélé, mortifié, de bon conseil, voilà ce qu’elle attendait d’un prêtre, ce qui lui allait comme les étoiles à la nuit, et le soleil au jour.


Elle regarda son fils avec une candeur anxieuse, complexe et tendre. Augustin se mit à rire.


– Mais oui, maman, fit-il sans qu’elle lui demandât rien. J’irai le voir dès la première semaine.


– C’est singulier. Je n’ai pas l’impression que tu nous quittes, tant je cesserai peu d’être avec toi. Deux heures après, Augustin se retournait encore dans son lit, sans pouvoir dormir. « Je devrais sentir un bonheur immense, et je n’éprouve rien, qu’un sentiment presque déchirant de ce qui va finir… »


Sa fenêtre était ouverte toute grande sur l’impassible nuit d’été.


II



LES PLUS HEUREUX JOURS



Augustin ignorait ce pays nouveau, n’ayant jamais voyagé qu’entre sa ville d’université et le Cantal. On traversait des gares de triage ; des deux côtés de la quadruple voie, des paysages au type inconnu glissaient sur les plans de l’air. Projections avancées de très grandes villes, usines, maisons ouvrières, noirs envers de demeures, courettes hideuses où séchaient des linges, carrefours au vif éclairage, cantonnés de cafés, telles étaient ces formes de géographie humaine, très différentes des formes familières. La vie y apparaissait, au premier regard, brutale, morne et gaie, autant qu’on pouvait l’explorer au galop d’un rapide.


Plein de la saleté des fins de voyage, le compartiment de troisième classe bruissait d’excitation lassée. Un terne reste de jour, de sombres volumes de brume et la fixité filante des lampes à arc peuplaient ce crépuscule d’extrême septembre. Parfois l’express sifflait longuement.


Le bruit de la course changeait de timbre. Une vitesse frénétique perçait les gares ; des immobilités d’hommes et de malles volaient en sens inverse, avec des lettres en bleu qu’on n’avait pas le temps de changer en noms de villes, aussitôt rejetées derrière l’épaule, comme des noyaux de fruits mangés.


En face d’Augustin, son père, ayant fumé la dernière cigarette et jeté le papier jaune du scaferlati, étendait sous la banquette ses longues jambes, tandis que ses regards, traversant le plafond du wagon, fuyaient entre deux valises, vers le ciel crépusculaire, Dieu savait où. Ils se taisaient tous deux, s’étant dit tout ce qu’ils pouvaient se dire, et l'habitude qu’ils avaient d’être ensemble nourrissait sans paroles leur communauté d’âme.


Toutes les variétés de l’espérance, de l’élation et du bonheur avaient peu à peu succombé aux coups multipliés des sensations nouvelles, et même il ne restait de celles-ci que leur partie commune : l’élargissement et l’étrangeté.


Paris fut là. Augustin, son père et leur valise s’écoulèrent dans un fleuve humain, composé du ruissellement de tous ces hommes et de bien d’autres, sous les grands édifices de verre, de fonte et de nuit. Des gens savaient leur chemin dans ces remous, presque tous. Quelques-uns d’une sécurité inerte : des porteurs chargés de très belles valises, aux noms d’hôtels d’Italie ou d’Égypte. Les messieurs propriétaires des valises, le savaient aussi, d’une indolente science, partie infime de la notion beaucoup plus vaste des grands parcours internationaux.


Des messieurs en pardessus de voyage et une jeune fille de type anglo-saxon, blonde, de très grande taille, regardaient une locomotive immense, qui poussait de grands sanglots métalliques à des intervalles mathématiquement égaux. Augustin s’aperçut qu’il remorquait, sans qu’il sût pourquoi, ce petit incident perdu.


Les conversations paternelles de la dernière demi-heure lui revinrent : « Si nous prenons la malle avec nous dans la voiture, c’est quarante sous et cinq de pourboire, et une demi-heure d’attente, probablement. Si nous la donnons à Duchemin, c’est cinquante sous et six de tramway. Nous prendrons la voiture. »


Le fiacre les mena au petit trot, sous une traditionnelle bruine, le long de boulevards sans nom qu’on quitta pour des rues sombres et populaires. Aux maisons d’angles, des plaques bleues peu lisibles épaississaient l’étrangeté des sites par les éclaircissements eux-mêmes obscurs. M. Méridier ne manquait pas d’offrir quelques identifications ténébreuses qui, la minute d’après, renforçaient l’anonymat de Paris.


Le fiacre longeait des maisons jaune brun, d’une odeur de misère, des marchands de vin, des boutiques de légumes et des boucheries fermées. Ils furent arrêtés par un embarras de camions et de baladeuses. De tristes passants rapides les frôlaient. Un vieil homme pris de vin, en blouse blanchâtre, eut le temps de développer, juste contre leurs roues, des réflexions pâteuses. Augustin entendit : « Tout ça, c’est des prrr… oblèmes ! Ceusses qu’ont étudié, y savent. Moi, je sais pas. » Ce détail, perdu dans la pauvreté des très grandes villes, resta longtemps épinglé à ses premiers souvenirs de Paris. Ils s’évadèrent par des rues fort désertes, coupées d’embranchements moins peuplés encore, creusés à travers de véritables solitudes monastiques. Une vie multiple et ancienne leur soufflait des possibilités innombrables, austères et sans bonheur.


– Ah ! dit le père, voici le Panthéon.


Il formait dans le ciel une tache mate, haute et ronde, qui semblait une variété de la nuit. On entrevoyait des édifices d’un curieux moyen âge, derrière des murailles aveugles.


Le fiacre s’arrêta. Ouverte, la porte cochère montra un jardin à perspective courte, avec des colonnes en fonte et un jet d’eau sur la pelouse de droite. Un bec de gaz d’avant Auer sifflait dans une lanterne, au centre d’ondes successives de jaune et de nuit.


Un homme en bourgeron bleu traîna la malle et dit : « Pour quelle classe ? Première supérieure préparatoire ? M. le Proviseur reçoit demain toute la journée. Venez plutôt le matin. Venez plutôt vers huit heures. » Après ces précisions concentriques, il cracha, reçut vingt sous et ferma la porte.


Augustin et son père reprirent la valise et la portèrent à un petit hôtel sordide que le professeur avait occupé pendant son année de bourse d’agrégation.


– Elle n’est pas trop lourde, papa ?


- Nous l’avons allégée de nos repas, comme dans la vie d’Ésope.


Toutes les traîtrises que recèlent les actes de débarquer, de prendre une voiture, de calculer les pourboires, de décharger malles et valises s’étant laissé désarmer, et toutes angoisses apaisées, Augustin eut conscience d’une légèreté heureuse dans la démarche de son père. Paris lui offrait une acceptation de sa personne, qui allait presque jusqu’à l’accueil. Et il se laissait glisser de nouveau sur les pentes de l’avenir.


La rue, droite et large, ruisselait de lumière.


L’enfant reprenait le sentiment de ses puissances et de quelque chose comme une solitude, dans le chaos bariolé des premières foules. Il pleuvait tout à fait, de cette sorte de pluie qui glisse sur le vernis et la soie du bonheur, sans parvenir à les mouiller. Des phrases cent fois dites réapparaissaient, par pure monotonie de joie : « En latin et grec, tu es très au point ; les raffinements viendront tout seuls. En français et philosophie, la maturité est question de temps, que les efforts hâtent peu, pourvu, bien entendu, qu’on ait le don, qui ne t’a pas été refusé… Et l’on verra ce que l’on verra. » Ainsi ils s’en allaient sous l’averse douce et dorée.


Ils dînèrent dans un petit restaurant du boulevard Saint-Michel, d’éclairage étincelant et de prix minime, confondant confort et clinquant par désarmement devant la vie. Désarmement inégal ; radical et de naissance chez le professeur, dont le métier ne faisait qu’imiter l’âme, provisoire chez Augustin, et qui céderait sous des poussées venues de plus loin, d’un autre canton de sa race.


Le garçon enroué, cordial et boutonneux, portait des plaques de pelade dans ses moustaches. « Voilà, dit-il, en les plaçant contre le vitrage. C’est le meilleur endroit pour voir les dames. » Ils choisirent un potage vermicelle, un merlan frit, hésitèrent entre une longe de veau marengo aux cèpes et du poulet cresson. D’autres noms de mets magnifiques, sur la carte violette, tirée à la gélatine, imitaient l la poésie des inscriptions illisibles. À mesure qu’avançait le dîner, une déception tentait, sans grand succès, de mordre sur leur idéalisme. Les noms étaient peut-être les mêmes que pour la cuisine maternelle : plus prétentieux seulement. Mais la substance de ce que l’on mangeait, l’honnête, succulente et généreuse substance de mouton gras et de feu de bois, un simple reflet d’elle-même la remplaçait, un pur rien, une saveur négative, un goût de carton-pâte, qu’une, traîtresse tranche mince leur abandonnait sur la langue en mourant. Ils s’accordèrent, en fin de repas, une glace vanille qui sentait l’eau.


Paris roulait au verso des vitrages, derrière l’écran des rideaux au crochet et des plantes vertes. Traversant un grondement continu, certains sons brutaux à cassure nette, timbres de tramways ou cornes de véhicules mécaniques, transportaient vers des régions inconnues quelques parties infinitésimales de la formidable vie. Ils refusèrent le café, versèrent six francs trente dans les mains du garçon aux moustaches lacunaires et retrouvèrent dehors une pluie plus légère, sous laquelle ils s’en furent jusqu’à leur hôtel. Le père manipulait un exemplaire nouveau de l’éternelle cigarette.


Les souvenirs remontaient en foule du fond de son immatérielle jeunesse. Il en reconnut quelques-uns au coin même de ce kiosque à journaux qui leur faisait face, non loin d’un café célèbre. D’autres n’avaient pas assez de force pour dépasser les limbes intérieurs. Ils restaient d’étranges petites choses molles, faites de résurgences et d’oubli, d’actuel et de passé.


Le professeur rappelait sa bourse d’agrégation :


– Tu n’en auras pas besoin. Tu auras mieux.


– Tu recevais combien, papa ?


– Cent vingt francs par mois. J’en envoyais une trentaine à ta grand-mère que tu n’as pas connue.


C’était certainement la pauvreté (ici, ce geste de distinction et de renoncement mêlés, qu’Augustin connaissait trop…). La grande pauvreté. Gêné par rien, ni argent, ni événement. Il ne se passait rien dans ma vie. Ailleurs peut-être, oui. Mais dans ma vie, non. Une fois par semaine, le samedi ou le lundi (je ne me rappelle plus), à cause du feuilleton dramatique, j’achetais le Journal des Débats, un numéro de couleur rose. Je n’allais pas au théâtre autrement. Aussi la vie parisienne m’a-t-elle toujours semblé de consistance théâtrale et de teinte rose. C’est tout ce que j’ai su d’elle. Mais l’antiquité me donnait mes revanches. Le renouvellement des études historiques ne datait pas de si loin que nous n’en goûtions encore la fraîcheur. C’était la fin du temps de Fustel, celui de Gaston Paris, celui de Boissier.


– J’ai regretté, continuait-il, d’avoir été reçu dès ma seconde année, trop tôt… À cinquante mètres d’ici, pourrissaient les baraquements Gerson, véritable « zone de fortifs » dans les restes de l’ancienne Sorbonne. Le latiniste Riemann y professait. Il est mort en Suisse, d’un accident de montagne. Ce n’est pas une mort de latiniste. Je lui dois infiniment. J’aimerais revoir avec toi ces baraquements, mais eux aussi ne sont plus.


Ils durent emprunter un instant, à cause de la pluie, l’abri d’une tente de café.


Augustin pénétrait ainsi l’âme de son père, y retrouvant, sous toute la culture ultérieure, le fond triste et délicat.


– Je suis injuste, continuait M. Méridier. Je garde aussi, envers Paul Desjardins, une grande dette profonde. Mais je ne sais pourquoi, ce soir, je préfère mon passé classique.


La même intuition leur vint à tous deux. Le père l’exprima :


– Parce qu’il est le seul que nous ayons partagé.


Mais il mêla les matières où se jouaient ses souvenirs et sa rêverie.


– J’aimerais savoir ce que fait ta mère en ce moment ; au milieu de quelles besognes elle se débat en pensant à nous…


Puis une émotion tout à fait imprévue :


- Quel que soit le temps qui me reste, tu seras là pour les petits…


Et comme il voyait Augustin tout raidi de douleur subite, il ajouta d’un demi-sourire :


J’espère que tu n’auras pas à le faire trop tôt.


. . . . . . . . . .


Quand ils se réveillèrent le lendemain, dans la franche pluie des rentrées, le jour gris jaune leur montra deux lits d’un affreux acajou, des dessus de lit en dentelle pourrissante, et un baldaquin du temps de Balzac.


La chambre sentait une mince odeur bizarre et inexplicablement fade. Ils ouvrirent la fenêtre pour la chasser.


Le spectacle, bien qu’Augustin le devinât banal et semblable à celui de tous les autres matins, leur parut triste – ce qu’il était – et de plus tout à fait particulier et spécial à ce jour, et tel qu’on ne pouvait vraiment le voir qu’une fois. Il faisait corps avec des impressions de rentrée, de séparation, de partie de vie révolue, à quoi se mêlait la souffrance causée la veille au soir par les paroles de son père. Tout cela n’était ni plaisant, ni douloureux, grave seulement, au-dessus du plaisir et de la douleur.


Longtemps après, quand Augustin voulut retrouver cette maison, rien n’en restait : disparu, l’hôtel borgne ; charrié en de lointains et poussiéreux décombres, eux-mêmes dissipés dans les terrains des diverses banlieues. Huit étages de meulière, de calcaire de Beauce et de ciment armé le remplaçaient.


– Ce côté est la partie noble de l’édifice. J’habitais par derrière. Je te montrerai.


Ils décidèrent d’explorer le revers. Ils s’y rendirent par des couloirs à carreaux rouges, sur lesquels respiraient des cabinets infermables. L’odeur ne venait pas de là, bien qu’elle crût à chaque pas.


– La chambre où nous avons couché coûtait quarante francs par mois. Celle que nous allons voir, vingt francs.


Un garçon frisé, au cou gras et trop blanc, granulé de petite vérole, caressait le carreau rouge avec un manche à balai habillé de chiffons. Ils glissèrent la tête par l’ouverture des portes.


– Voue pouvez entrer, fit le garçon frisé.


Un haut mur strict barrait une courette à si courte distance que le garçon l’eût touché par la fenêtre, avec le manche de son balai. Par-dessus le mur, des cimes d’arbres oscillaient dans un ciel jaune où couraient des vapeurs.


– Le jardin des Feuillantines, dit le père, celui d’Hugo.


Mais Augustin ne pensait qu’à l’odeur. On la percevait là, dans la pureté de l’état naissant, mêlée à rien d’autre. La poussière l’atténuait sans en changer l’essence, comme l’eau tempère le goût du vin.


Doucereuse, repoussante, indescriptiblement sournoise et évoquant le bouge, elle s’atténuait pour reparaître, si Augustin changeait de place, faisait un pas ou un geste, ou simplement y repensait. De consistance variable, tantôt mince et diluée, tantôt concentrée en empâtements d’épaisseur presque touchable, elle étalait dans l’arrière-gorge, au centre des nausées, une onctuosité narquoise, une sorte de crème infâme et permanente, de substance inconnue, d’une fadeur à s’évanouir.


– Mais enfin, qu’est-ce que ça sent ici ?


Soit qu’il devinât des voyageurs de passage dont le séjour ne pouvait être abrégé par ce renseignement, ou qu’il y vît le moyen d’exprimer son mépris pour tous ceux qui, juchant à son propre échelon social, se faisaient néanmoins servir par lui, le garçon frisé émit sans hésitation un diagnostic compétent et froid.


– Ça sent la punaise.


– Cela ne sentait pas ainsi autrefois, dit le père, pour autant qu’il me souvienne.


– Ça sentait un peu, dit le garçon frisé. Ça sent davantage depuis qu’il vient des Russes.


– C’était rudimentaire sans doute, continuait M. Méridier sans répondre, comme toute chambre à vingt francs.


– Trente-cinq, rectifia le garçon.


Augustin n’aurait jamais cru que son père pût descendre à cette bassesse sociale, où l’Université laisse se dégrader les intellectuels pauvres. Perdu dans ses évocations gréco-latines, son père n’avait pas dû s’affecter beaucoup de cette horreur, ni peut-être même la sentir.


. . . . . . . . . .


Il fut entendu avec le Proviseur qu’il entrerait en « première supérieure préparatoire ». Pourquoi se hâter ? « La préparation avait aussi son rythme. » Suivaient des conseils de simple bon sens, pour lesquels le Proviseur semblait quêter l’approbation de son père. Ils avaient l’air de deux médecins consultants.


Le vieux monsieur décoré, qui parlait à Augustin, regardait avec intérêt son maigre et sérieux visage.


– Et puis, dit-il, changeant brusquement la conversation, pas d’excès de travail, n’est-ce pas ? Du sommeil, beaucoup de sommeil. Une veillée facultative existe. Je soulèverais mes internes, si je la supprimais. Je n’ai jamais vu les très bons élèves en avoir besoin.



Le premier feu de bois de l’année sifflait derrière leur dos. Un luxe administratif rouge sombre et grenat régnait dans la belle pièce grave. L’Université imitait, quand il le fallait, la grande bourgeoisie.


Ils s’en furent au Louvre, à Notre-Dame, et aussi, comme le père continuait à rechercher ardemment sa jeunesse, tournèrent autour de la bibliothèque Sainte-Geneviève. M. Méridier ne s’y retrouvait plus. Augustin commençait de sentir autour de lui une force d’une complexité extrême : intellectuelle, économique, morale, pompant les sucs d’une immense histoire, escomptant d’infinis futurs. Quelque chose de sa vie intérieure grossissait, au fond de lui, à cette étonnante mesure. Parce qu’il sentait le désir d’absorber le plus possible du contenu de cette force, – tout l’art, et toute la philosophie, et toute l’histoire, – il avait besoin d’un précis rappel du bon sens calculateur qui fournissait les seconds moments de sa nature.


À la messe de Saint-Étienne-du-Mont, ils se tinrent debout près de la balustrade du fond. Peut-être le père désirait-il éviter les quatre sous de chaise. Loin du chœur, tenu au bout d’une longue laisse, l’esprit d’Augustin vagabondait. Un ouragan de distractions soufflait dans sa pensée. Jamais la clochette n’avait paru plus froide et plus lointaine, ni plus comble et plus confuse l’immensité de ses futurs. Un huissier à chaîne, vieillot, décoré d’une médaille inconnue, annonçait un prêtre quêteur, à coups de canne sourds. Entre deux rêveries, Augustin pensa à Renan, le méprisa, fut hautain avec lui, décida que lorsque ses besognes scolaires seraient finies, eh bien ! on verrait !


Il subodora le retour de la fameuse question obsédante : celle de la vocation, celle de l’appel. Il remarqua la diction du vieux prêtre qui venait de prononcer en chaire de très courtes paroles, avec une articulation d’acteur. De cette froideur formaliste qui l’avait frappé dès le début de la messe, la cause était obvie : un très subtil parfum janséniste fumait sous ces voûtes depuis trois cents ans. À l’élévation, il se mit à genoux à même les dalles. Quelque remords, un recueillement tardif, l’idée d’un temps perdu à rattraper, le saisirent, et, encore une fois, l’inquiétude de l’appel. Il lui sembla impossible que Dieu voulût l’arracher au légitime attrait de cette force infinie qui le sollicitait. Le devoir était de vivre dans le présent jusqu’à ce que tout fût clair. Dieu ne se réfractait-il point dans l’œuvre de Dieu ?


Son père rêvait, debout, un petit sourire sur sa figure fine, son âme revenue peut-être aux temps de l’Action morale et de Paul Desjardins.


À mesure que s’avançaient les heures, leur sensibilité à l’un et à l’autre baissait d’éclat et de flamme, exactement comme le jour. Augustin devait dîner le soir au Lycée pour épargner le prix du repas. Ils allèrent, avant cette rentrée, payer l’hôtel. Le père trouvant intolérable le retour à une chambre d’où son fils serait parti, préféra prendre en main la petite valise provinciale en toile grise et ils la véhiculèrent ensemble autour de l’énorme Panthéon. Ils ne se parlaient guère plus. Aucun mot n’aurait pu décharger la millième partie de ces minutes gonflées.


Parfois se faisait jour, non pas un soupir, mais une respiration audible, coupée d’étranglements et de ressauts, comme une petite cataracte. Une seule espèce d’entretiens : les détails matériels.


– Et toi, papa, où dîneras-tu ?


Il trouverait, près de la gare, du pain et du jambon à acheter…


– Et cette valise, comment la porteras-tu jusqu’au tramway ?


Il prendrait son temps…


Augustin, raidi, tendu, se sentait pris dans un corset étroit. Il y avait bien un moyen qu’on pouvait essayer : le jeu des récitations factices, des mots qui parlent d’autre chose. « Ille etiam caecos instare tumultus Saepe monet… » Pensé intensément, cela pouvait provisoirement réussir. D’autres détails aussi, servaient, le fiacre, l’odeur de punaise, et même : « tout ça, c’est des prrr… oblèmes ».


À côté de lui, proie d’une bien autre détresse, M. Méridier marchait, soumis mais chaviré, toute son âme en débâcle, ses habitudes bien-aimées cassées et mortes. L’enfant qui sentait cela ne sentait pas tout. Il faussait l’âme de son père. Il la faisait étroite. On parle de l’amour paternel ou maternel. Peuh ! qu’est-ce que ce mot « amour » ? Bien trop ampoulé et étriqué à la fois pour dire le don total, détaillé, raffiné, dans chaque fibre et dans la masse, du cœur qu’un homme a fait mol et large, exprès pour que puissent s’y étirer à l’aise tous les mouvements de son enfant.


À peu près tout ce qui restait valide de sa vie, le père le laisserait là, derrière la porte cochère de ce vieux lycée célèbre. Refoulé sur le trottoir, lui et la petite valise grise qu’il allait maintenant porter seul, son abandon matériel et moral serait palpable comme un corps. Bien sûr, il y avait, consolatrice, l’assurance que le petit ferait ce qu’il n’avait su faire, lui, le pauvre homme. Bien sûr aussi, il restait ses autres enfants. Mais que voulez-vous ? cet amour a ceci de particulier qu’il foisonne autour d’un fils comme s’il existait seul. Et celui-là était le confident, l’intellectuellement, l’intimement préféré. C’est plus tard qu’Augustin comprit ces choses, dans le détail des reconstitutions posthumes. Sur le moment, il ne sentit rien que le tendre et sauvage baiser d’une moustache mouillée.





Le camarade en uniforme qui le guidait coupa court à toute explication d’état civil scolaire.


– T’es en Cagne ? Moi aussi.


Il lui précisait la topographie nocturne :


– Ça, c’est la cour grand A… C’est notre cour.


Il dardait sur lui les charbons luisants cachés dans ses yeux, à chaque bec de gaz rencontré.


– Comment t’appelles-tu ? finit-il par demander.


Puis sur sa réponse et l’indication de son ancien lycée :


– Ah ! c’est toi, le prix de philo ? Ainsi la vie de camaraderie, rude et insentimentale, dévora les restes de l’adieu.


L’étude lâchait des hurlements par toutes ses fissures. Le nouveau venu y plongea en nageur.


Augustin ne fit qu’ajouter un garçon long et maigre à la série des isolés sur la frange de cette houle. Le chemin du dortoir lui montra une heure plus tard d’autres corridors en pierre de taille, une autre cour dont il ne sut si elle était aussi dédiée à quelque majuscule, et ce même papillotement de gaz jaune, que chaque tournant d’escalier passait au suivant comme pour un jeu.


Dès qu’il connut l’horaire des classes, Augustin répartit son temps avec la joie de nouveaux mariés plaçant leurs meubles. L’immense travail ne lui avait jamais paru plus fraternel. Chez son père, il n’était que la meilleure partie de lui-même. Ici, il absorbait sa vie tout entière ; il était sa respiration, sa nourriture, ses amours. Augustin se languissait loin de lui. L’acquis grandissait automatiquement, tout seul, comme une fortune de millionnaire, et les professeurs étaient les comptables. La grammaire grecque de Koch, elle-même, engendrait de la joie. Augustin eut la chance d’en trouver une, d’occasion, pour trois francs soixante-quinze à un étalage de la rue Cujas. L’exemplaire sentait la poussière et l’anisette. Mais rien n’en marquait sur les beaux mots grecs en marbre jauni. Dans la prose, dans les vers où ils se trouvaient enchâssés, ils respiraient comme des statues sacrées auxquelles ils eussent appartenu.

Les après-midi du jeudi, grands emplacements vides d’un seul tenant, offrirent leurs terrains à bâtir aux quatre dissertations mensuelles. Quant au samedi soir où, selon sa coutume, bourgeonnait le dimanche, Augustin le réservait pour l’histoire de l’art. Les salles du Louvre se prêteraient le lendemain aux explorations. En un an, il « dépouillerait » tout le musée. L’avenir, n’est-ce pas ? était à lui.

Mais la philosophie, eut la place privilégiée. Dans l’étude du matin, dorée en hiver, azurée dès mars, glaciale et désencombrée comme un prolongement de la nuit, se constitua toute seule une haute cellule monacale, aux cloisons invisibles sans doute, mais d’une admirable puissance de clôture. Le bruissement continu de ses camarades faisait partie de son bonheur, comme les moucherons de l’été : ils se trompaient simplement d’heure et de saison et bruissaient trop tôt.

M. D…, petit, ventru, poings velus et sourcils froncés, donnait cette année-là les leçons sur la philosophie française de Descartes à Biran, qu’il reprit plus tard dans ses cours en Sorbonne. Beaucoup moins élégant que M. Rubensohn, il lisait ses notes sans coquetterie, de toute sa conscience tendue de brave homme. Mais le cours était de substance riche et nourrissante, sans atteindre encore la maîtrise intellectuelle qu’il devait montrer dans la suite. Plein de comparaisons fouillées avec les autres époques philosophiques, il débordait ses monographies. Et Augustin obtenait de M. D… des précisions que la première rédaction du cours ne comportait pas toujours.

Toutes ces formes du réalisme spiritualiste entre lesquelles son maître marquait clairement le progrès, eussent paru de plus en plus, au jeune philosophe, l’unique métaphysique possible, s’il ne se fût aussi laissé attirer par l’idée de M. Rubensohn : les empiètements positifs sur les territoires mêmes de la métaphysique, une réduction du supérieur à l’inférieur non pas dans l’Être, mais dans la connaissance. Le nécessaire accord devrait ne rien perdre des deux sortes d’explications… (L’étude était très calme. Quelques élèves, terminant leur nuit, dormaient franchement, le front sur l’avant-bras. Les becs de gaz chantaient comme des crapauds d’une variété spéciale, au long chant continu et ne brisant pas.) Il faudrait étendre les conciliations leibniziennes à un entrelacs de causes secondes autrement complexes qu’au XVIIe siècle. Grande œuvre. Augustin ne doutait pas qu’un jour ou l’autre… Là aussi, n’est-ce pas ? l’avenir était à lui.

C’était encore l’hiver : il y avait conflit entre le gaz et le premier bleu de l’aube. Cette paradoxale et froide joie, dépouillée de gaieté, ressemblait à celle qu’il avait tant aimée, le précédent hiver, lorsqu’il gelait sous trois couvertures, devant les sphinx de M. Rubensohn. Une grosse odeur de chicorée, montant des cuisines, commençait de sourdre sous les portes et de pénétrer la pensée pure.

Ces petits châteaux intérieurs, splendides et solitaires, cédèrent bientôt sous la pression des barbares.

Grossièrement classés, ils constituaient trois sortes, mais les variétés et sous-variétés créèrent presque autant de catégories que d’individus et tout classement devint impossible.

Les premiers, barbares de luxe, étaient des externes porteurs de vêtements élégants et de noms juifs. Une sous-branche se composait de ceux qui les imitaient. Venaient ensuite les paysans du Danube, fleuve dont un affluent coule en chacune des provinces françaises. Bruyants et hirsutes, ils usaient d’une onomastique toute semblable à celle que quittait Augustin. Mais tandis que chez ses anciens camarades du Plateau central, ce mode d’expression participait de la sereine simplicité des réflexes, il s’accompagnait ici d’une affectée et rabelaisienne joie, soit qu’ils prétendissent à un contraste de vocabulaire et de culture, soit que leur surabondance de vie s’exprimât comme elle pouvait. Une dernière série comprenait les silencieux, les réservés, ceux qui fuyaient les frottements. Augustin s’y classait volontiers.


Mais des catégories différentes s’affirmèrent en composition française. Non les six pages officielles, mais les autres, occultes : vers, proses, toutes les rêveries, tous les naturalismes. Mainte imitation caudataire polycopiait les maîtres. Christiani, le camarade de la première soirée, qu’on appelait « l’ardente aux yeux noirs », faisait du Baudelaire très frénétique. Flaubert n’avait pas épuisé les belles couleurs dures qu’il posait à plat sur ses proses. Une part, non minime, en restait pour Traverse. Quant à Levy-Weil, sa manière consistait en petites phrases courtes, parsemées de mots surannés. Chaque phrase se devait d’être une pirouette, ou une formule, ou une impertinence, ou une sécheresse. Il fallait qu’on y sente, disait-il, la présence d’une absence d’images. C’est ainsi qu’écrivait Voltaire, et aussi Beaumarchais et aussi Anatole France, mais Renan l’avait gâté.


Ceux-là livraient du premier coup tout ce qu’ils avaient à donner. Mais ce n’était pas dans leur groupe qu’il fallait chercher les âmes profondes. Ni Paulin Zeller n’en faisait partie, ni Bruhl, ni Bernier Félix, ni surtout ce « taupin » qui fréquentait en cagne, Pierre Largilier, dont l’influence devait être si forte sur Augustin, plus tard. Mathématicien de grand ordre et connu pour tel, on le savait capable de ce tour de force : suivre sans notes un Cours de Spéciales, les bras croisés, les paupières clignées sur son visage semé de son. Méditatif et l’air endormi, pas une théorie qui lui demeurât obscure. Il les devançait, comme Augustin avait fait pour Renan. Ses exercices montraient tantôt une généralité magnifique, tantôt une subtilité inattendue ; beaucoup servaient d’exemples. Mais de plus, il était un de ces rares esprits que les limitations scolaires ne limitent pas. Admiré des « cagneux » et même envié, sachant presque autant de philosophie qu’eux, il la « sentait » beaucoup mieux, avec toutes ses correspondances scientifiques. C’était pour leur voisinage qu’il avait voulu rester dans ce lycée littéraire. Son succès fausserait les statistiques, ce qui faisait rire le Proviseur, mais remplissait de joie le jeune professeur de Spéciales. On reprochait à celui-ci de ne pas se mettre à la portée de ses élèves, mais qu’était cela pour Largilier ? Il suivait son maître dans la splendeur des plus abstraites fêtes, sans plus de besoin d’ajustements pédagogiques que l’autre n’avait de souci d’en donner.


Il fallut chercher quelque temps pour découvrir Paulin Zeller, jusqu’au jour où une composition française, distinguée et délicate, malgré lui le révéla. Rien non plus ne faisait remarquer le grand Bruhl, externe d’une lecture déjà considérable, dans des directions qu’ignorait Augustin. Massif comme un Suisse, très simple, il riait d’un bon rire populaire. On l’eût pris pour un modeste boursier, mais un des « barbares de luxe » révéla qu’il était extrêmement riche, fils de la banque hollandaise Bruhl frères et Arfvidson, et qu’il passait tous ses dimanches dans une Université populaire assez moribonde, dont il tâchait de galvaniser les derniers soubresauts. C’est lui qui appelait Bernier Félix, avec une ironie fraternelle : « Variété sans serpent d’Héraklès enfant ».


De très haute taille et plus vieux qu’eux, Bernier Félix logeait en une blouse noire provinciale un rude corps de gâs charpentier. Il restait l’un des rares fidèles à cet accoutrement. Il conservait aussi l’habitude d’écrire son nom avant son prénom au coin de ses longs devoirs calligraphiés. Une propreté rougeaude colorait ses poignets, tel un cultivateur le dimanche matin. Des mains d’une force de tenaille sortaient sans s’attarder à d’inutiles manchettes, directes et simples, comme Dieu les fit.


Aux séances de gymnastique, ce grand corps, un peu gauche au repos, réussissait infatigablement les rétablissements les plus durs, les grandes volées, les croix de fer, les ascensions lentes aux cordes lisses, jambes horizontales, par traction d’un seul bras, avec une lenteur savourante, dans une ivresse de force, une nostalgie de vie rude et rurale qui lui aurait mis les larmes aux yeux si leur production et leur sortie avaient été compatibles avec d’aussi formidables barrières musculaires.


Il était, après Augustin, l’un des rares capables d’écrire sans une faute six pages d’un latin, il est vrai, fort plat. En histoire, toutes ses dates, tous ses faits, chapelets dociles. En philosophie, des plus médiocres. Dès que leur groupe fut constitué, Augustin dut le prendre à part, élémenter les questions à son usage. « Bernier Félix, disait le professeur de lettres anciennes, du bon sens, de l’équilibre. Pas assez de personnalité. Lisez, Bernier, lisez, mon ami. » Le bon Bernier promettait, de tout son honnête visage docile.


Il ne pouvait s’empêcher d’être ridiculement serviable. Dix minutes avant la classe, il donnait un coup de main au garçon balayeur, déplaçait tout seul d’énormes bancs massifs, un peu humilié de sa force. De même, il laissait au réfectoire, avec simplicité, les morceaux les meilleurs, et l’on savait qu’il dévorait le pain, les gras, les têtes et les arêtes de sardines, les pelures de gruyère, tout, d’une faim jeune et magnifique.


Sa personnalité ? Le vieux monsieur décoré, au lorgnon de myope, chargé des langues anciennes, était peut-être mal placé pour la voir.


Il eût fallu pour cela, comme le fit Augustin, pendant la récréation d’un des premiers samedis soirs, monter par le large escalier de bois ciré dont s’honorait le bâtiment en façade sur la rue. Un tapis beige, à deux bandes rouges, expirait de respect au premier étage, à la porte du Proviseur. On s’élevait ensuite au domicile du Censeur sur des marches de bois bruni, dans une ascension sonore et sincère, que l’humilité n’étouffait plus. Encore plus haut, le bois était brut, le carreau, rouge. Aucun revêtement administratif ne déguisait la nature. La familiarité grandissait avec l’altitude. L’aspect des lieux atteignait le pittoresque et même le cocasse. Le couloir bas et sinueux, qui naissait juste à la fin de la rampe, se contournait dans l’ombre, vers une destination inconnue, et le plafond s’en gondolait comme une vague vue à l’envers. Y débouchaient un nombre considérable de portes jaunes. Un relent d’urine traversait l’une d’elles, on ne savait laquelle. Le chercheur hésitait, crainte d’indiscrétion. Une superbe fenêtre mansardée, construite uniquement pour l’aspect extérieur qu’elle donnait aux combles, majestueuse et disproportionnée, offrait son visage à la rue. De guingois par rapport au couloir, elle l’éclairait par force, malgré elle, et lui eût tourné le dos si elle avait pu. Elle refusait de le voir et de le sentir. Elle paraissait s’arranger pour qu’il ne lui fût jamais présenté.


L’une de ces portes jaunes, prise dans un pan coupé du plafond, devait, pour tourner, perdre son angle supérieur, comme une page, de livre trop cornée. Fixée par quatre pointes, une carte de visite, d’un autre jaune qu’elle, portait, en grosse bâtarde bon marché, le nom de l’occupant : l’abbé Hertzog, chanoine honoraire, et au-dessous, écrit à la main : « aumônier ».


C’était un vieil homme doux, ascétique et loin du monde, possédant le minimum de corps qu’il fallait pour être vu, construire son espace, sentir le froid, le sommeil et le besoin de mourir. Sans grand contact avec le vaste lycée, la première fois qu’il vit Augustin, il le fixa de ses yeux fatigués. La grande affection générale et méconnue qu’il portait à tous ses élèves (les très rares qu’il voyait et la masse de ceux qui ne venaient jamais), ne l’avertissait pas très bien des mots à prendre pour s’ajuster à celui-là. Il se tenait devant une table-bureau vide et rase, d’une netteté abstraite, qu’on embrassait aussi bien en fermant les yeux. Mais des livres tapissaient toute la muraille et sans doute aussi toutes les pièces du petit appartement. Encastré les rayonnages, dissimulé dans l’ombre, un Christ brun se cachait, s’effaçant devant toute cette sagesse humaine, comme s’il craignait d’abuser.


Ce fut là qu’Augustin vit Bernier Félix.


– Pour les jeunes de maintenant, disait l’abbé, c’est un prêtre de formation sociale, qu’il faudrait.


Un pauvre vieil homme comme lui n’était pas à sa place ici ; qu’on le mette dans quelque bibliothèque de grand Séminaire, dans quelque couvent de Religieuses Adoratrices.


– D’utilité, continuait-il, je n’en ai guère d’autre que l’humiliation de me trouver chaque matin en face de mon inutilité.


Il leur parlait avec une douceur confuse et riante, comme si c’était lui qui cherchait auprès d’eux des encouragements.


Augustin ne se rappela bientôt plus au bout de combien de minutes la conversation dériva sur le sujet capital. À vrai dire, elle y tendait avant même qu’il eût monté les quatre étages, et c’était quand elle n’en parlait pas encore, qu’elle dérivait. « Il doit être renseigné », pensait-il, tandis qu’il s’entendait lui-même protester contre l’idée d’utilité supérieure qu’aurait un aumônier social. Il insistait, au contraire, sur l’urgence essentielle de l’apologétique biblique.


– J’ai, dit l’abbé, quarante ans d’exégèse. Avec ou sans elle, l’essentiel me semble toujours être un acte d’amour de Dieu.


Augustin fut déçu. Ce n’était pas tout à fait cela dont il s’agissait. Le respect qu’il ressentait pour l’aumônier fit qu’il n’osa pas le dire. Bernier Félix avait prêté à la conversation un intérêt docile, ne dépassant point celui qu’il eût montré pour tout sujet scolaire.


Augustin ne se trompait pas en croyant l’abbé « renseigné ». Il l’apprit par des camarades de seconde année. Moins vieux en réalité que ne le faisait croire son extrême maigreur, il n’atteignait pas soixante ans. On le savait fort dans sa partie universitaire : la philosophie de langue allemande, qu’il manipulait avec l’aisance de l’Alsacien bilingue. On le devinait de plus d’une érudition prodigieuse dans le canton de ses recherches personnelles, qui était l’histoire de l’Église aux premiers siècles. Pédagogue singulièrement adroit, il avait confiné ses conférences à la période moderne et contemporaine, la seule qui intéressât ses élèves. Mais il les nourrissait de pénétrations d’histoire générale si substantielles que le souvenir d’une fastueuse note d’oral, sur un sujet incidemment traité par lui, se transmettait d’année en année.


Il ajoutait à la fin de ses trois quarts d’heure officiels, dans le brouhaha des cahiers pliés et des bruits de chaussures : « Toutes ces recherches d’érudition ne nous mettent qu’au vestibule de la vie religieuse, qui est amour de Dieu. Seule nous y ferait pénétrer une étude psychologique des saints. » Mais ces mots apparaissaient comme une clause de style, la nécessaire et formaliste clochette destinée à rappeler que l’auteur était un « Curé ».


Un mois après, environ, Paulin Zeller informa Augustin que, suivant sa suggestion, l’aumônier désirait voir ceux des catholiques qui disposeraient d’une heure par semaine pour les études d’histoire des origines religieuses. Ils y vinrent sept. Seuls, Largilier, Bernier, Zeller et Augustin furent fidèles.


Des conditions matérielles assez difficiles allaient affecter les leçons. Il s’agissait de ne prendre aux disciples aucun autre temps que celui de leur présence, de n’empiéter sur aucune étude, encore moins sur une classe. Le jeudi et le dimanche étant eux-mêmes promis à d’autres tâches, la récréation de midi et demi à une heure et demie fut à peu près la seule partie du jour qui s’offrît.


C’est là qu’Augustin entendit la première mention des manuels d’ancienne littérature chrétienne, et les noms d’Harnack, de Krueger et d’Holtzmann dont il devait plus tard si souvent feuilleter les volumes. Il fit aussi connaissance avec les Français Duchesne, Loisy, Lagrange et Batiffol. Ils n’avaient pas d’autre indication sur la manière dont ces sujets, radicalement nouveaux pour eux, étaient dominés par le vieux savant, que la simplicité extrême d’un « exposé, où ne restait aucune obscurité, aucune allusion inexpliquée.


Dès que la porte jaune s’ouvrait, au coup de sonnette longuement tremblant de petite épicerie rurale, l’air s’emplissait d’une odeur de vaisselle et de chou-fleur, soupçonnée dès le palier. La première partie du parfum attestait les occupations de la bonne et la seconde les goûts culinaires qu’elle imposait à l’aumônier. Ce mélange n’accompagnait pas la leçon d’un bout à l’autre. Il filait, avec tact, à l’anglaise, après le premier quart d’heure de familiarité. En revanche, le tapage des assiettes déplacées et replacées, l’ouverture et la fermeture des meubles, le glissement sifflant du balai persistaient derrière le mince briquetage, traversaient les paroles de l’abbé : haute prière parmi des bruits de frères convers. Bien qu’il s’exagérât la poésie de la femme d’ouvrage, Augustin goûtait cette mystique compartimentée.


La leçon terminée, le vieil homme récitait le Salve Regina, les yeux fermés, ses deux mains jointes réunissant leurs os minimes. Augustin ne se rassasiait pas de cette figure pâle et sereine, que de rares cheveux couvraient d’une sorte de mousse grise, intermédiaire entre la calvitie et la chevelure. En comparaison de cette heure, une bonne part du travail quotidien paraissait d’essence inférieure et de catégorie seconde, zone de vins moins fins autour d’un cru célèbre.


En majorité, les élèves se montraient, au point de vue religieux, assez sobres de renseignements sur eux, à part certains cas extrêmes trahis par des débordements verbaux. Augustin mangeait à la même table que Christiani. On servit un vendredi des haricots et des merlans. Comme Christiani criait : « ce boulot de sale clérical », ou quelque exclamation de la sorte, Augustin, interpellé, dit que c’était une opinion religieuse de type salivaire, et comme telle indiscutable. Des bruits de grosse vaisselle incassable traversaient les mots et les hurlements.


Les initiatives de l’affirmation partaient presque toujours du clan libre penseur, et les voix catholiques ne se faisaient entendre, que pour les répliques.


– Curieux phénomène, remarquait Augustin.


– N’est-ce pas un peu de lâcheté ? demandait Bernier, opinion que Paulin Zeller nuança avec sa délicatesse habituelle !


– Nos certitudes sortent plus que la leur des régions intimes de notre conscience. On aime peu lever le voile sur ces retraites.


Augustin appuyait :


– Leurs opinions à eux (justes ou fausses, ce n’est pas la question) sont produits intellectuels plus qu’œuvres de sensibilité. Comme tels, elles recherchent volontiers précision et contrôle dans l’accord avec autrui. Moins personnelles et plus communes, dans tous les sens du mot, l’exposition en place publique est de leur nature.


– On n’en aurait que plus de mérite, insista Bernier dont la simplicité fit souvenir Augustin de l’abbé Amplepuis.


Il ne dit rien, mais se rappela la conduite de Bernier. Les dimanches des premières semaines, avant qu’il eût obtenu la permission de sortir dès sept heures du matin, il ne déjeunait pas. Il passait des cubes de pain à la presse hydraulique de ses mains, et les empochait. Il méprisait le chocolat dominical. Pis encore : il transmettait stoïquement au voisin le savoureux liquide. La fumée du sacrifice encensait ses narines, Jupiter hiératique, immobile et berné.


Augustin ne comprenait pas, jusqu’à ce qu’il l’eût vu un jour entrer à Saint-Étienne-du-Mont, à la première messe basse qui suivait sa sortie et y communier. Ô Bernier Félix ! naïf, fort et doux, Héraklès enfant ! vous aviez, vous aussi, la pudeur de votre vie intérieure ! De noyau presque aussi stable qu’un corps chimique, le clan des « talas » (comme l’argot de l’École normale appelait les catholiques) finit par se composer essentiellement de Largilier, Paulin Zeller, Bernier et Augustin. Des vétérans de « la grande cagne », composés d’élèves ayant concouru les années précédentes, s’y joignaient. Bruhl y fréquentait volontiers, quoique Juif.


Leur promenade dessinait dans la cour grand A une trajectoire à deux rebroussements. Le premier, au contact des colonnes en fonte supportant le préau côté Panthéon, et le second, à l’autre bout, quand la rangée des cabinets vous insultait de ses souffles.


Bruhl propagandait pour son œuvre. Lui et Augustin étaient les têtes philosophiques de la classe. Inférieur à Augustin dans tout ce qui relevait de la culture classique, et même en philosophie, pour l’acquis et la netteté de pensée, mais bien plus que lui au courant des choses d’art, de musique, de culture étrangère, il avait surtout infiniment plus d’expérience réelle. De la vie parisienne et internationale (dont Augustin ignorait tout), ainsi que des réalités économiques, vues du côté des grandes affaires, il parlait avec une allusionnelle bonhomie, toute sa ferveur étant de l’autre côté. Augustin, en face de lui, se sentait parfois un enfant.


– Je te voudrais avec nous, lui disait-il, au cours de ses plaidoyers socialistes. Si tes croyances catholiques dominent le contingent, il faut aussi qu’elles s’y épanouissent.


– Je n’aime pas beaucoup les actes de Foi hors de leur seule place indispensable.


– Cochons !… cria Bruhl.


Augustin fit un haut-le-corps. Mais l’exclamation où rien n’indiquait le pluriel, s’adressait aux « taupins » dont une équipe, pour flétrir les fréquentations « cagneuses » de Largilier, venait de lancer contre eux un ballon de football qui atteignit Zeller.


– Si j’acceptais… (Voyons ! Je cherche une belle phrase noble, à cause de toi) les offres spirituelles du socialisme, je ne tirerais certainement pas du donné tous ses renseignements techniques ; mon risque serait fou.


Bruhl (une manie qu’il avait) saisit par un bouton le veston d’Augustin et se mit à tirer dessus, comme s’il l’entraînait par le truchement de ce bouton.


– Il y a vingt siècles, le risque que courait Jésus transcendait sagesse et folie !… Ça ne t’ennuie pas que je te parle de Jésus en termes laïques ? demanda-t-il soudain d’un ton de respect profond, incertain des libertés qu’il pouvait prendre, en quoi il rappelait M. Rubensohn.


– Pas du tout. Mais ne confonds pas et laisse mon bouton. Les techniques économiques ne sont pas objets de révélation. Jésus n’y est pas un exemple.


– Signé : Augustin Méridier, membre de l’institut, murmura Zeller du bout des lèvres, tout en frottant son bras contusionné et sali.


On stigmatisait parfois, de cette plaisanterie, le manque de souplesse d’Augustin, sa sécheresse péremptoire et la sûreté de ses succès scolaires.


– C’est curieux, remarquait Bruhl, je vous imaginais plus mystiques que discursifs, plus fins que géomètres, plus perméables aux raisons du cœur… Oh ! qu’ils sont embêtants !


– On vous l’enverra dans l’autre cour, cria Largilier, visé et atteint, cette fois. Convertissez-vous l’un l’autre, chacun conquérant son ami, continua-t-il en ce curieux dialogue pendulaire.


Mais le genre de reproches que lui adressait Bruhl ne pouvait déplaire à Augustin. Il y discernait une garantie d’efficacité pour sa future apologétique. Et aussi un coup de sonde assez profond dans ce qui était sa véritable nature, à lui : un certain goût du positif, une certaine parenté avec les gens des Planèzes. Un intellectuel n’échappe pas plus qu’un autre à sa race, mais il l’explore mieux.


– Sais-tu que tu cites du Leibniz ? fit-il à Largilier.


Comme il donnait la référence, le ballon le heurta en plein dos. - Débarrasse nous-en, Bernier, fit Bruhl en soufflant de mépris.


Lancé dans le ciel d’un coup précis et tout-puissant, le ballon diminua sur les plans inclinés de l’air et commença, juste au-dessus d’un bâtiment à quatre étages, la seconde branche de sa parabole. Bernier s’était comme jeté à sa suite. Une fraction de seconde, le sol brun apparut, sous la ligne brisée de ses deux jambes.


– Ah ! les rosses ! cria un gros taupin en se jetant sur eux.


Mais une musculature d’un autre ordre le heurta comme une muraille. Des prises souveraines domptèrent ses poignets, brisèrent ses soubresauts. Le retournant d’où il venait d’une invitation irrésistible :


« Fous le camp », dit Bernier d’un ton suave.


. . . . . . . . . .


Vers le milieu de l’année, Bruhl parut évoluer.


Il rencontrait Augustin le dimanche dans l’une des salles du Louvre. Ils s’en retournaient ensemble, à l’heure où l’on fermait le musée, un peu avant le soir. Remontant les quais avec son ami, Bruhl admirait Notre-Dame et Saint-Séverin d’une admiration enfantine et ingénue, étonnante chez ce garçon qui connaissait tant d’autres églises et s’était promené à travers l’Europe.


Il interrogeait, plein de bonne volonté, mais, interprétant tout en symboles, avait besoin d’explications précises et de tris rigoureux.


Il entrait avec Augustin, le regardait prendre de l’eau bénite, s’étonnait des lampes du tabernacle, s’arrêtait devant les ex-voto de la Vierge, lisait à voix basse leurs libellés : les innombrables « Santé recouvrée », les « grâces obtenues », les « merci à ma Mère » appuyés d’initiales et de dates, seules identifications de ces gratitudes anonymes.


Pendant qu’Augustin priait devant la chapelle de la Sainte Vierge, il attendait debout parmi les colonnes capricieuses de l’abside. Ce parfum d’encens bon marché, cette fumée de bougies pauvres, cette humble odeur de vieilles gens et de fond de bénitier, qui peuple les églises populaires, remuaient obscurément son cœur. Une certaine émotion gênée sortait de son grand corps et de son manque d’habitude.


– Quelle magnifique poésie ! disait-il. Tous les soucie matériels, la santé, le pain quotidien, et aussi le besoin d’art et de joie, toutes les solides nécessités humaines restent reconnaissables sous cette fleur divine, la font tenir debout, lui donnent consistance et rigidité. Quelle profondeur !


Mais Augustin expliquait que ce n’était pas là le cœur de la vie religieuse. Sa pensée voyait clair et tranchait :


– Si tu veux, deux vers expriment les différences. De ton côté : « J’aime la majesté des souffrances humaines. » Mais de l’autre : « Qu’est-ce que tout cela qui n’est pas éternel ? »


– Peut-être, faisait Bruhl, rêveur.


Ils se disaient adieu sur le boulevard Saint-Michel. À travers une bruine couleur acajou et criblée de lumières, Bruhl sautait dans l’un des tramways qui filent vers le Trocadéro. Augustin voyait s’enfuir sur l’impériale, parmi les occupants des places à trois sous, le col relevé et l’air frileux, le fils de la grande banque hollandaise Bruhl frères et Arfvidson.


Très loin encore du vrai concours, pleins du double et profond charme du travail et de l’amitié, toutes questions politiques et religieuses s’offraient ainsi à leur jeunesse. Le modernisme et les socialistes fabiens, l’évangélisme tolstoïen et la critique de Poincaré, la sociologie de Tarde ou de Sorel et l’individualisation des peines, tout se fondait dans la même carence de données de fait et la même précision abstraite.


Les sujets perdaient en leurs discussions le relief et le poids des choses véritables, autour desquelles se concentrent les faims d’argent et de bien-être et tous les durs intérêts des hommes. Ils s’idéalisaient dans l’air léger de la raison pure, qu’aucune expérience n’épaissit.


Les meilleurs n’ignoraient pas ce paradoxe. Ni Largilier, ni Augustin, ni Bruhl ne s’y méprenaient. Mais précisément cet irréel les enchantait : « Dans notre enfance, disait Largilier, nous jouions à l’explorateur et au soldat. Nous continuons de jouer. »


La cour grand A, la cour aux trois préaux, surpeuplée, salie de boue, flagellée de pluie, où les groupes se gênaient et se bousculaient, leur était symbolique : fermée à la rue, séparée de la vie pratique par de brutales murailles, largement ouverte sur le zénith. Les quatre amis avaient spontanément choisi le préau de l’Est, le seul dont on pût voir le Panthéon et les rondeurs de son dôme. Ils sentaient le vague besoin de quelque palier intermédiaire entre le sol et l’infini.


Très voisin des cuisines, l’odeur des mets y distinguait les jours. Un fumet de ragoût de bœuf aux carottes, spécial aux mercredis, prit place parmi les plus chers souvenirs de leur jeunesse.


Augustin y parlait de l’« extrapolation de la contingence », cédant au curieux plaisir qu’apporte le langage mathématique aux littéraires dont ce n’est pas le métier. Le voisinage de Largilier lui rendit le double service d’être informé et prudent.


– Suivant des idées qui n’ont maintenant rien de bien nouveau, loin que la conscience puisse provenir d’une complication du processus déterministe des choses, c’est elle, disait-il, qui se fraie un chemin à travers leur contingence. Mais pourquoi arrêter à la conscience empirique cette ascension de l’Univers ? Comme une autre bourrade les jetait l’un contre l’autre, ils prenaient finalement le parti d’aller sous la pluie finissante couper d’eau leurs abstractions sèches en choisissant la moins éclaboussante des flaques.


– Quel degré supérieur vois-tu dans les faits ? demandait Bruhl. - Nulle vie de saints qui n’en déborde. On y touche l’absolu dans l’expérimental. Je pense à une hagiologie.


Et il citait la Vie de sainte Thérèse, par les Carmélites du diocèse de Paris, deux volumes, quatre cents pages environ chacun. Épuisée pour le moment.


Sans qu’ils eussent besoin de changer de direction, les gros yeux bleus de Bruhl se déprenaient de tout point immédiat, s’accommodaient pour l’infini. Tous ses traits viraient au rêve. Il partait pour ces longs voyages idéalistes, dont les gens des grandes affaires, à la seconde ou troisième génération, sentent parfois le vague et puissant attrait.


C’étaient de beaux jours ardents, chargés et pesants d’avenir. Augustin commençait des joies profondes et de formation lente qu’il n’avait jamais éprouvées encore. Tout s’y fondait : les discussions entre intelligences de son modèle, la même candeur posée sur diverses doctrines, le même café au lait, amer et lourd de pain ; au dortoir les mêmes lits minces, les étroites cuvettes où basculait parfois le traversin. Ne connaître que des buts généraux et désintéressés, savoir qu’il en existe d’autres, ignorer comment ils sont faits, participer au même travail et à la même jeunesse, sentir pousser chaque jour de quelques nouveaux centimètres les fortes racines de l’amitié… douces choses, qu’on voit mieux plus tard, d’un peu plus avant sur la route, et comme dans les tableaux de Carrière, à travers ces buées qui s’évaporent de la vie.


La leur prenait l’aspect d’un paysage uniforme et sans ombre, enivrant d’immensité, sans autre incident que son infinitude même et la joie des grands galops libres. Augustin ne se sentit jamais plus heureux. Une certaine assurance en ses forces et dans les intentions du Destin, un mélange de foi, de piété, de raison, un bonheur terrestre ennobli de participations éternelles, toutes les incertitudes ayant le visage de l’espérance : c’étaient de beaux jours.


Il n’y manqua même pas cette espèce de fierté que donne la vue d’un grand homme. Il vint dans les dernières semaines de mai, à une classe de grec du bon M. Poiret qu’on appelait le père Poiret. Un domestique entra porteur de deux chaises, suivi d’un vieux monsieur robuste et voûté, encore très vert, au visage vigoureux et bon.


– Ah ! dit M. Poiret en se levant, voici M. Lachelier.


C’était sa dernière année d’inspection générale, qu’il conduisait aussi bien en lettres pures qu’en philosophie. Le vieillard illustre et si simple s’assit sur l’une des chaises dont l’autre resta vide, tout seul, familièrement.


– Ah ! c’est Œdipe-Roi qu’on explique ? Eh bien ! mes enfants, continuez. Je serai content de l’entendre.


Tous les élèves le fixaient d’une curiosité passionnée qui ne se déguisait pas. Lui leur riait, comme un grand-père.


Le père Poiret le désignait des yeux :


– Donnez donc un texte à M. l’inspecteur, voyons !


– Oh ! dit le grand philosophe, avec une bonhomie paternelle, les vieilles gens de mon temps savent ça par cœur.


Comme Augustin, tout près de lui, tendait son livre :


– Vous aussi, lui dit-il, bienveillant et amusé, vous savez peut-être cela par cœur ?


C’était la fameuse strophe chantée par les vieillards thébains, où l’homme ne connaît d’autre bonheur que celui de se croire heureux.


– Au moins ce passage, fit Augustin rougissant.



Bien qu’il n’eût jamais cessé de compter sur une préparation de deux années, Augustin se présenta dès la première, parce que c’était la tradition.


Le concours commençait en juin. On attendait, jusque vers la fin de juillet, le résultat de l’admissibilité dans des conditions inhumaines, parmi d’affreux jours torrides et anxieux. Le ciel se teignait tous les soirs d’un même rose orangé, qu’on levait sans doute comme une nappe pour l'étaler le lendemain, à la même heure sur le même implacable azur.


La cour grand A avait changé d’aspect. Tous les éliminés partis, une vingtaine d’admissibles, sans veston ni gilet, recroquevillés dans ce qu’ils rencontraient d’ombre, se posaient des questions d’oral sur un programme d’histoire insensé, allant de Menès, roi d’Égypte, à la guerre russo-japonaise.


Tous de seconde ou de troisième année, ils montraient une résignation ou une insouciance affectées, brûlées l’une et l’autre dans la même fièvre triste qui était l’âme de ces lieux, et de ces jours. Admissible comme eux, Augustin vit partir avec regret Bernier, Paulin Zeller, Bruhl, qui avaient échoué. Il décida de ne pas se préoccuper d’un succès final prématuré, et continua des études de philosophie et d’histoire, coupées de visites au Louvre.


Il avait entrepris, sur les conseils de M. D…, les ouvrages de Durkheim. « Le suc s’en exprime vite. Une lecture soigneuse suffit, mais il faut la faire. Elle est assez longue. » Elle durait chaque matin de huit heures à midi. Après quoi, il était à l’école flamande, dans la liesse de Rubens. Il savourait un plantureux concert de joie, des détails éclatants de grasse vie perçant les conventions mythologiques, la pesée de lourds pieds roses sur des volutes de nuages.


À l’oral d’histoire, les souvenirs non rafraîchis de sa quatrième démêlèrent mal les relations d’Othon III et de Cressentius. L’examinateur, un spécialiste du moyen âge, le fixait de ses yeux doux, presque effleurés par les poils extrêmes d’une barbe immense.


– Vous êtes de première année, monsieur Méridier ? Tenez-vous beaucoup à entrer à l’École dès novembre prochain ? Votre composition écrite est juste, précise, nourrie, équilibrée. Ce sont des qualités !… (Il caressait d’une main baguée sa barbe douce et colossale.) Un peu sèche cependant, froide et ascétique. Épanouissez-vous, monsieur Méridier !… Offrez-vous à la vie !… (Des silences séparaient ces conseils.) À votre âge, voyons ! la vie est belle !… Il le fixait de ses yeux d’herbivore sauvage, silencieux amants de la vie, gardant derrière leur douceur maint souvenir secret de sa beauté.


Il cessa de caresser sa barbe et lui sourit. Le candidat comprit qu’il ne passerait pas.



Augustin n’eut pas à regretter ce retard. La classe de seconde année, la « grande cagne », se fit essentiellement pour lui et quelques autres, parmi lesquels des nouveaux venus de lycées concurrents. Christiani, Bruhl, Paulin Zeller réapparurent. Mais on ne revit pas Bernier. Largilier, tête de liste aux deux Écoles à la fois, Normale Sciences et Polytechnique, ne devait revenir que comme visiteur sur la cour grand A, où il avait avec eux tant de fois tourné. Paulin Zeller était externe désormais.


Le groupe des « talas » se reconstitua tardivement et mal. Il recevait un coup rude. L’abbé Hertzog, très malade, avait quitté sa fonction et se soignait on ne savait où. Augustin fut atterré. Il se reprocha de n’avoir pas tiré du vieil aumônier tout ce qu’il aurait pu. Qu’était-ce que onze leçons ? Juste de quoi s’assurer par les certitudes d’un autre. Il revoyait la maigre figure sereine, les yeux bleus pénétrants, calmes et déjà éternels.


– C’est une grande perte, disait-il.


– Très grande pour moi, fit assez énigmatiquement Zeller. J’aurais dû…


Il n’acheva pas ce qu’il aurait dû.


Le souvenir des douces conférences revenait avec leur parfum des premiers temps du Christ. Augustin s’était un jour excusé de ne pouvoir assister à l’une d’elles. Il se rappelait avec amertume que ç’avait été la dernière.


– Iou ! Iou ! ô ! ô ! caca ! hurlait Christiani. Je compatis ! Je mène un thrène. Je condole au deuil tala.


– Qu’est-ce que tu dis ? demanda durement Augustin, ce qui étonna Christiani, habitué à la manière bon enfant dont on prenait d’habitude ses plaisanteries.

Il crut de son honneur de les continuer.

Il regardait Augustin de bas en haut, à cause de sa taille ridiculement petite, supplémentée par de hauts talons.

– La colombe savante est bien mal. Je porterai sur sa tombe une mesure de grains purs, dès que mes vénérables parents m’auront donné trois drachmes.

– Ils le feront certainement, siffla Augustin, quand tu seras plus grand et mieux élevé.

Le nouvel aumônier parut après deux mois. Il commença un cours qui n’intéressa personne sur l’Encyclique de Léon XIII et les solutions économiques chrétiennes. Il était jeune, mal portant ; il avait l’air d’un soldat blond, blessé. L’archevêché lui donnait cette aumônerie pendant sa période de convalescence.

Les études d’ancienne histoire religieuse ne reprirent pas. Elles n’étaient que retardées, pensait Augustin. Il faudrait bien un jour ou l’autre s’y donner à fond, quand les tâches scolaires seraient terminées et en particulier celles du Concours.

Il pointa enfin à l’horizon, après huit nouveaux mois d’un travail régulier. Un second juin naquit à l’encoche voulue sur la roue du temps.

Augustin, souhaitant quelques heures de repos, descendit un jeudi, par la rue Soufflot brunie d’arrosages, odorante de bitume. Tout ce district appartenait aux étudiants en Droit. Cette appropriation se marquait aux étalages. Des cours lithographiés de Pandectes et de Droit administratif reposaient sur de mornes volumes juridiques d’occasion, marqués de diverses macules de pluie et de sénilité. De vieux jeunes gens les feuilletaient en passant.

Augustin traversa comme à gué l’intervalle entre le bassin du Luxembourg et les cafés des deux angles. En proie aux dépavages chroniques et aux déplacements de rails, la rue imposait des sauts d’obstacles aux passants. Le Luxembourg offrait ses plafonnantes verdures. La diversité des parterres, le passage de groupes criards, la gaieté du jardin bondé de jeunes filles et d’étudiants bien mis, tout ce mouvement coloré donnait à Augustin le spectacle d’une vie assez charmantes et d’une jeunesse qu’il ne connaissait pas. Des allusions aux cafés du quartier traversaient l’air. Les courses de Longchamp et d’Auteuil, des préoccupations d’examens, des noms de camarades, remuaient ensemble, mêlés de grands rires, pleins d’insouci et de banalité. Des retours ultérieurs en province se pressentaient : le souvenir de joies crues et fortes s’atténuerait lentement dans des études de notaires ou d’avoués, ou des cabinets de médecins. La vie professionnelle laissait déjà passer, par l’entrebâillement de ses fenêtres, de gros espoirs de politique, de beaux mariages et d’argent.


Des questions s’échangeaient sur des termes techniques : les servitudes réelles – les naturelles, les légales et celles du fait de l’homme. Nul ne doutait qu’elles n’existassent véritablement au sein des choses, comme des espèces chimiques ou des cristaux. Il s’agissait seulement de les décrire, de compter le nombre d’arêtes, dix-huit à vingt sans doute, dont les avait, en les créant, munies la nature.


Augustin saisit également, au vol, des appellations d’un latin technique jamais bien expliqué dans ses dictionnaires, et qui l’inquiétèrent ; on parlait d’actio fiduciae directa et contraria, de condictio certae pecuniae. Comme il jetait un regard oblique sur un petit livre de droit élémentaire pour le reconnaître en remontant la rue Soufflot, son dos fléchit sous un heurt plat. Trois garçons riaient silencieusement.


– Et il a fallu deux ans pour qu’on le retrouve ! cria Marguillier.


Il était élargi d’épaules, vêtu de clair, épanoui, avec d’inattendus détails de toilette, une cravate feuille morte raffinée, un feutre élégant sur ses cheveux hirsutes de jadis. Tous les traits de l’ancien Marguillier se montraient les mêmes et différents, recoupés à d’autres gabarits, bénéficiaires d’une transfiguration discrète et somptueuse, teints d’une sorte de lumière. L’air plus jeune que quand il était jeune, il portait sur son front, ses yeux, ses lèvres, un ensemble de plaisir et de gloire, mêlé d’une troisième substance savoureusement complexe, une sorte d’essence parisienne, qui ayant rencontré sa figure pour s’y poser, y fût restée, s’y trouvant bien. Il éclipsait, bien entendu, Appiat et surtout Vaton, qui le suivaient comme son ombre. Augustin comprit tout, d’une seule bouffée de mémoire : Marguillier, le grand Marguillier, Marguillier le maire et l’ancien avoué, Marguillier-sans-curé était sénateur maintenant.


Devant des bocks, au fameux café d’en face, ils se demandèrent ce qu’ils faisaient, entrechoquant les réponses aux grands rires de leurs jeunesses.


– Marguillier Gustave : deux points, ouvrez les guillemets. Passé ? ne parlons pas des absents. Présent ? le droit ; deuxième année. Options ? ça ne vous regarde pas, vieux copains. Futur ? Ah ! voilà ! Secrétaire de queuque minisse, avant que ça lui arrive à lui-même. Appiat, à ton tour.


– La médecine, mon vieux, première année.


Appiat se tut, ayant l’imagination courte et le culte du fait. Il était le moins changé des trois. Une modestie taciturne et calculatrice habitait ses yeux luisants.


Quant à Vaton, c’était l’étonnement d’Augustin. Une barbe blond fauve, avec des coulées jaune serin renouvelait son visage. Ignorant la direction et la densité dans lesquelles il convenait de croître, elle s’essayait de droite, de gauche, renonçait, revenait sur elle-même et se terminait vaporeusement. Vaton, au premier regard, semblait vieilli, désenchanté, revenu de tout. Et en même temps, d’une jeunesse prodigieusement neuve, étonnée de l’univers, comme s’il eût mis toute son adolescence à s’apercevoir qu’il était splendide et qu’il s’en étonnât d’un seul coup pour tout le temps passé.


– Alors, qu’est-ce qu’il fait, Vaton ?


– Ah ! des choses, dit Marguillier d’une voix céleste et veloutée, ses yeux blancs haussés vers la toile rayée de la marquise qui se comporta en l’occurrence comme un substitut de l’azur. - Non, il ne fait pas « des choses », dit Vaton. Il fait de la littérature.


Il souriait à Augustin de ses yeux câlins et tendres, ravis de retrouver une ancienne amitié. Il souriait avec un grand charme de réserve, de rêverie et d’intelligente impuissance. Augustin comprit que la fraîcheur étonnée de son visage venait tout entière de ce regard.


Cependant les répliques se croisaient.


– Des vers, mon vieux. Il fait des vers. Et il s’est débaptisé. Vaton tout court ? Connais plus.


Connaissons plus. Lui-même connaît plus. Il s’appelle Vévé. C’est deux initiales pour Vaton-Verlaine. Une comédie lyrique. Trois actes.


– Jouée ?


– Méchant !… Plus vingt-trois mille quatre cent vingt-deux autres vers, hors actes et scènes, indépendants, francs-tireurs.


– Publiés ?


– Quarante-cinq d’entre eux l’ont été. Et payés. Non, vingt-huit seulement. Deux sonnets, c’est vingt-huit vers ? Dis, Vévé, combien que t’as touché pour tes deux sonnets ?


Vaton, désespérant d’arrêter ce flux, s’était retourné vers Augustin. Évidemment, il écrivait. Il préparait aussi sa licence ès lettres. Et il était surveillant d’internat dans une école secondaire ecclésiastique.


– En somme trois zones concentriques et de plus en plus intérieures. Pion, étudiant et la troisième n’a pas de nom.


Vaton avait l’air d’émettre des mots trop légers pour se tenir en équilibre dans l’air. Il parlait du bout de lèvres paresseuses, avec insouciance, plaisanterie, fierté, et une sorte de riant désespoir.


– Tu as vraiment publié quelque chose, ou est-ce que Marguillier plaisante ?


– Des petites choses vagues dans des bouts de revues…


Vévé ne semblait pas du tout désireux de préciser. Où donc Augustin avait-il lu quelque chose de semblable ? Dans quel texte classique ? Il remuait des souvenirs incertains.

— Tu te présentes à la licence en juillet prochain ?

— Non, évidemment. La Sorbonne a négligé de consulter les horaires de mon école, de manière à placer l’explication des programmes dans mes temps libres. Simple oubli.

— Tu devrais essayer de passer une bourse de licence.

— Quand se passent-elles ? Et comment se fait-on inscrire ?

— Mon petit, fit Augustin fâché de n’avoir pu arrêter à temps l’appellation pitoyable, cette insouciance te mènera à quoi ?

— Oh ! dit Vévé avec une nuance de susceptibilité qui rappelait l’ancien Vaton, je ne cherche pas à arriver. Marguillier y suffit.

— T’en fais pas, dit Marguillier, j’arriverai pour deux.

— J’ajoute que Vévé n’a pas de maîtresse connue, dit Appiat à voix haute et calme, envoyant l’interruption par-dessus la tête des autres causeurs comme un objet qu’on fait passer.

Augustin retrouva tout à coup le texte classique auquel il pensait en regardant Vévé. C’était du La Bruyère :

« Phédon a les yeux creux… il croit peser à ceux à qui il parle, il est mystérieux sur ses affaires, quelquefois menteur, il parle bas dans la conversation. Il articule mal… Il attend qu’il soit seul pour éternuer… Il n’en coûte à personne, ni salut, ni compliment. Il est pauvre. »

Tous les traits n’y étaient pas. Mais il y en avait quelques-uns.

Ils accompagnèrent Augustin jusqu’à son lycée, bavardant à grands éclats, le plaignant de se coucher si tôt, protestant que si on voulait les obliger, eux !… C’était Marguillier qui criait. Il le faisait pour trois. Augustin ne trouvait pas désagréable, une fois en passant, cette mousse de plaisir légère, coloriée et sans consistance qui flottait pour quelques heures sur sa vie.

Comme l’an dernier, l’écrit se passa pendant huit torrides jours sous les toits de la Sorbonne. Augustin disserta sur une pensée de Pascal, exposa l’histoire des Pays-Bas de 1609 à 1715, confronta les jugements de valeur et les jugements de vérité, traduisit en grec une page de Fénelon et en français un passage du De Officiis, compara en latin Tite-Live, Salluste et Tacite et attendit son destin.

On écrivait sur de grandes feuilles sortant de l’imprimerie Nationale, avec les l barrés au milieu. La future chaleur du jour perçait la fraîcheur du matin. Les fenêtres s’ouvraient sur des toitures aux zincs inquiétants. À midi, on disposait sur le coin de la petite table, de chaque côté d’un chiffre blanc, la demi-bouteille de vin, le café, les sandwichs, réunis par l’Économe ; on déjeunait en se relisant.

Augustin se plut extrêmement à l’histoire, y retrouva Taine, Fromentin, Lefèvre-Pontalis, et s’y « épanouit ». Mais il s’enchanta de la philosophie, montrant la compénétration des deux formes de jugement et les cas où la nature elle-même faisait des jugements de valeur.

En latin et en grec, il glissait, patineur de grand ordre, sur des surfaces lisses, là où d’autres haletaient et tombaient. Derrière lui s’agitaient les inquiétudes et les destinées. La chance jouait pour lui, comme elle fait pour tous les forts et les biens préparés, ce en quoi elle joue dans les règles.

— Ah ! flûte, cria Christiani, lorsqu’ils redescendirent dans la rue, la dernière composition terminée. Allons-y.

— Où ça ?

— Au claque.

Le mot éclata au ras du sol, dans la boue, à d’infinies distances de cette haute joie. Augustin passa l’oral après un mois et demi de terribles attentes, vers le 3 ou 4 août. Sa dernière épreuve fut l’explication grecque. Tous ceux qui avaient déjà passé revinrent là pour l’entendre. Dans les couloirs circulaient quelques professeurs de première supérieure, dont le cher père Poiret qui semblait y retrouver chaque fois ses enfants. Des élèves de troisième année, en pleine agrégation, passaient avec une discrétion distante.

On constatait une fois de plus l’extraordinaire sûreté d’Augustin dans l’explication improvisée. Assez loin des exercices scolaires habituels et rarement proposé, le texte – un chœur d’Eschyle – lui fut présenté dans une édition allemande sans note. Le vieil helléniste maigre, à la pomme d’Adam pleine de poils, avait peut-être fait exprès de la choisir.

À chaque traquenard tranquillement élucidé, on entendait, sobres et presque muettes, des appréciations que le vieux savant énonçait comme pour lui-même : « Fort bien, monsieur. Parfaitement vu. » Déçu, le sphinx s’allait suicider dans les roches.

Quand ce fut fini, sans transition :

— Ferez-vous du grec, monsieur, à l’École ? Je n’ose trop l’espérer, avec des notes de philosophie comme les vôtres… Enfin !… Je vous remercie de cette explication, dit-il d’une courtoisie froide, d’où tout sourire était banni.

Bruhl passait septième ; Paulin Zeller onzième ; Christiani restait sur le pavé, tête de liste des refusés. Augustin entrait premier.

La tension des derniers jours avait été pénible pour tous, même pour lui. « Ne nous la fais pas à l’angoisse, disaient ses camarades, espèce d’infaillible, mécanique sans panne, cacique. » (Terme dont on désigne le premier.) Sous ces gros mots, capitonnés par en dessous et bourrés d’amitié, Augustin fléchissait, ému, bien plus qu’on ne croyait. Quand la grande place arriva, le « caciquat » illustre qu’avaient occupé avant lui des personnages comme Taine, quand le vieil universitaire académicien qui dirigeait l’École eut servi aux admis le discours de haute pédagogie où il se plaisait, que le surveillant général à tête d’artiste triste y eut joint les détails pratiques d’ailleurs répétés dans un imprimé, que tous se furent gavés du bassin intérieur et des quatre corridors autour d’un jardin morne, identiques comme un seul devant quatre miroirs, Augustin se retira doucement, assommé, lourd d’il ne savait quel poids écrasant. Gonflé d’émotions et de souvenirs, comblé d’une gratitude envers les siens déchirante et irrassasiée, en proie à un douloureux, insupportable bonheur, il tremblait de vertige comme s’il sentait sous ses pieds les aiguilles extrêmes d’une immense ascension alpestre. Il avait besoin d’appuyer sa tête et n’en pouvait plus.

Il s’en fut, étouffant ses pas, dans le parloir qu’on trouvait à l’angle gauche du vestibule, entre la porte d’entrée et l’escalier du Directeur. Il enfouit son visage au milieu des grands rideaux administratifs, et sanglota dans leur poussière.

La rue, quand il sortit, restait identiquement provinciale. Les grands événements n’y changeaient rien. Un marchand criait : « Tonneaux, tonneaux. » Trois gros attelages aux queues nouées entraient au trot dans la vieille cour des omnibus. Tout cela demeurait étonnamment tranquille. Ni ce calme, ni sa pauvre joie lourde à porter, ni rien de tous ces événements ne lui semblait frapper la note juste. Rien ne présentait la vraie face des choses, qui était qu’il venait simplement de s’élever de quelques marches pour mieux voir le seul paysage qui comptât : celui des intérêts éternels.

Restaient des dépêches à envoyer, le Proviseur à remercier et les autorités du lycée. Le bureau de poste était tout voisin, au coin des rues d’Ulm et Gay-Lussac. Un vieux dos familier, d’où pendaient les plis d’une jaquette, se hâtait vers leur carrefour. Augustin se jeta vers lui et le bon Poiret, virant au bruit, tourna son regard de père nourricier vers ce galop qui s’approchait pour le remerciement et pour l’adieu.

Sur le pupitre du bureau de poste, il souhaita d’écrire : « Cacique. Gratitude. Immense tendresse. » Puis quelque chose lui dit que ce n’était pas cela que l’employé de la rue Gay-Lussac devait lire, ni celui du Plateau Central. « Immense tendresse ? » Ils n’avaient pas besoin de savoir. Mais parce que ses mains à lui avaient besoin de l’écrire et ses yeux de le lire, il l’écrivit tout de même sur le papier de la poste, puis le déchira en petits morceaux. Il prit une autre feuille et mit simplement « tendresses ». Puis il sortit. L’après-midi finissait déjà. Juste une petite nuance de soir dans le grand ciel d’or blanc. Un quart d’heure de prière aux Religieuses Réparatrices, à cinq minutes de l’École, coupa son chemin.

· · · · · · · · · · · · ·

La cordialité du jeune aumônier s’épanouit sur sa figure maladive. En entrant chez lui, Augustin venait d’y rencontrer Zeller.

— Ah ! je suis content de vous voir, dit-il. Vous tombez bien…

Laissant échapper des confidences qui vraisemblablement n’étaient destinées qu’à lui-même :

— Persuadez-le, fit-il en montrant Zeller.

Celui-ci se taisait, gêné, sans que l’aumônier vît cette gêne. Puis le pli de sa lèvre se détendit et il accepta en souriant l’intrusion.

— Voyez-vous ça, disait l’abbé. Il ne veut pas entrer à l’École Normale l’an prochain.

Augustin était muet de stupeur, et Paulin Zeller de résignation.

L’aumônier, grand enfant, continuait, entendant un peu tard ce double silence :

— Je puis le dire, n’est-ce pas ?

— Reste, Méridier, je te prie, fit Zeller, comme Augustin s’excusait et faisait mine de s’en aller. Je te demanderai seulement de t’en taire.

— Oui, fit l’abbé, votre ami veut entrer au grand Séminaire tout de suite !… enfin, à la rentrée d’octobre ! Je l’en dissuade. Dieu a besoin d’agrégés. Dieu a besoin de haute culture. Je lui demande en grâce d’attendre trois ans. Ne m’en croyez pas si vous voulez, mon enfant. Allez à Saint Sulpice pour y consulter des prêtres plus savants que moi, et beaucoup plus sages… Je vous affirme que j’y connais des saints. De grâce, mon cher, mon bien cher enfant…

Augustin restait écrasé, immobile. Une lente lumière montait et éclairait en lui tout ce qui de Zeller était méconnu. Elle illuminait par le dedans le sens de cette absence d’acharnement dans l’effort et de cette indifférence apparente au succès final, dont parfois l’on s’étonnait.

Dans l’âme délicate et vite fermée de Paulin Zeller, les confidences s’étaient taries. Augustin eût aimé passionnément pénétrer plus avant, chercher où, quand et comment ces désirs-là lui étaient venus. Plus tard, beaucoup plus tard, quand il eut en main les notes intimes de son ami, il y lut : « Je m’accuse d’une réserve bien trop grande, à l’égard de ceux que Dieu a mis sur mon chemin, d’une réserve à fond d’orgueil ! »

— Le grand Séminaire, je vous assure, monsieur l’abbé, est déjà pour moi un effort. Bénédictin, Oratorien, Trappiste même, tel est mon attrait. J’y ai vu jusqu’à présent, assez naïvement, la volonté de Dieu. Je consulterai Saint-Sulpice, suivant vos conseils.

Et, comme l’aumônier fermait les yeux :

— La haute culture ? Je n’ai jamais senti avec une plus claire violence le dégoût de l’idole…

Tel fut le commencement de la nouvelle vie. Dès les premiers moments, non de son fait, mais des circonstances, elle se compara pour Augustin à quelque chose d’autre et plus noble, hors de ses prises et de ses désirs, mais non pas de ses nostalgies.

L’express de nuit l’emmena dans ses fraîches troisièmes. Dès que fut terminé le tassement des voyageurs, le choix des coins et le dépouillement des faux-cols, le sens intérieur des martellements rythmiques commença de s’offrir à ses rêves.