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Autour d’un Candidat/01

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Autour d’un Candidat



CHAPITRE PREMIER


Mme de Fèvres aimait s’occuper de politique. Son mari ne partageait nullement cette tendance. Il n’aimait que le calme et se plaisait sur sa terre, sans se mêler aux luttes.

En vain sa femme lui représentait-elle que la France allait périr s’il ne s’essayait à la régénérer, en vain agitait-elle devant lui cent choses en « isme » pour le stimuler, le bon M. de Fèvres, qui avait soixante-cinq ans, répondait :

— Que les autres se débrouillent. Je suis vieux ou je me sens tel. Je me suis dévoué en tant qu’archiviste à la Bibliothèque nationale, et maintenant je ne désire plus que la belle paix au milieu des villageois qui entourent mon château.

— Vous n’êtes qu’un égoïste, Monsieur ! répliquait Mme de Fèvres avec un dédain plein d’impétuosité.

— Mais non, je veux me reposer, ma chère amie ; on voit bien que vous n’avez pas passé votre vie sur les degrés d’une échelle. J’ai assez atteint de sommets de rayons, sans être tenté par les échelons de la politique.

— Trêve d’esprit, Monsieur. On ne se repose pas quand on sait que la patrie a besoin de vous !

Ces conversations se renouvelaient une ou deux fois par jour depuis que la châtelaine savait quels candidats se présentaient dans la circonscription. Elle ne pouvait pas supporter l’idée d’un tel abandon.

Mais elle ne pouvait rien contre l’apathie de son mari. Cependant, le châtelain était populaire. On l’aimait pour sa bonté, son laisser-aller démocratique, ses conseils, sa générosité et cette politesse qu’il conservait jusque dans la familiarité.

Mme de Fèvres enrageait que cette popularité ne servît pas. Il eût passé comme une muscade, et sa femme aurait pu régenter le pays à son aise.

Elle brûlait d’organiser, de dominer, et se désolait encore à soixante ans de ne pas être née homme. Elle se sentait l’âme d’un brasseur d’affaires, les pensées d’un ministre et l’assurance d’un empereur.

Pour le moment, il ne s’agissait que d’un député et elle en voulait au gouvernement de ne pas laisser élire les femmes.

Quand elle avait ainsi exhorté au courage son époux invincible, elle allait trouver sa fille Jeanne et se lamentait :

— Ton père est insensé ! Il a tous les atouts dans la main et il va laisser cette merveilleuse chance à un concurrent sans scrupules. C’est criminel.

Sa fille essayait de la calmer. Elle approchait de la trentaine et ne voulait pas se marier. Elle avait une piété profonde et un dévouement jamais en défaut.

À Paris, elle menait des œuvres et son temps était toujours trop court.

Dans cette propriété placée à cinquante kilomètres de la capitale, ses journées lui paraissaient un peu longues. Cependant, elle passait des heures à enseigner le catéchisme aux enfants, à visiter les malades, à les soigner, à orner l’église. Mais le village était petit et les pauvres peu nombreux.

Elle eût désiré, elle aussi, que son père se mêlât des destinées du pays. Mais elle le savait irréductible, n’aimant pas les responsabilités.

Le député actuel, très aimé, était malade et on craignait qu’il ne voulût plus conserver sa place. Le suppléer pour le remplacer au besoin eût été utile. Mais Jeanne savait que son père aspirait à vivre paisiblement et le comprenait dans ce désir de tranquillité.

Elle cherchait un biais pour satisfaire sa mère et sauver son père des récriminations.

Elle exposa son idée :

— Maman, nous n’avons qu’une chose à faire… Puisque papa est si rétif… cherchons un candidat…

Mme de Fèvres se saisit de l’idée :

— C’est une trouvaille d’or ! Dire que je n’y avais pas songé… Mais qui allons-nous dénicher ?

Ces dames passèrent au crible toutes leurs relations. Elles le firent avec prudence et réflexion. Il ne s’agissait pas de s’abuser et de se repentir, après coup, d’un choix fâcheux.

Enfin, au bout de quelques jours de méditation, Mme de Fèvres jeta son dévolu sur un jeune avocat parisien de leurs amis.

Il savait parler, ne manquait pas d’éloquence, et semblait persuasif. Son physique était agréable et ses principes n’étaient pas sujets à fluctuation. Il saurait donner un exemple communicatif à ses électeurs.

Il s’appelait Marcel Gémy, comptait trente-deux printemps, possédait une fortune honorable et vivait avec sa mère qui était veuve d’officier.

Mme de Fèvres ne cachait pas sa joie et laissait son mari en repos.

— Plus je creuse cette idée, disait-elle, plus je crois que Marcel doit être notre candidat. C’est l’homme qu’il faut. Grâce à nous, son avenir est clair, il deviendra ministre.

— Attendons qu’il soit député !

— Tu as raison… Pourvu que ton père ne découvre aucun inconvénient à notre décision !

Mme de Fèvres alla trouver son mari qui arpentait la terrasse de son domaine, les mains dans les poches et la pipe aux lèvres.

— Amédée, j’ai à vous parler.

— L’audience est ouverte… Parlez, ma chère amie…

— Puisque vous ne voulez rien tenter pour les destinées de votre pays, je vous ai choisi un remplaçant.

— Quoi ! vous voulez divorcer ?

— Ne dites pas de gros mots, Monsieur ! Vous savez, comme moi, que nos principes nous interdisent les termes actuels. Nous sommes mariés depuis trente-cinq ans et nous y resterons aussi longtemps que Dieu voudra bien nous laisser sur terre.

— Je respire, mais votre exorde étant plein de menace, j’ai cru…

— Le moment est sérieux, interrompit Mme de Fèvres avec dignité, je vais vous parler politique.

— Seigneur, ayez pitié de moi !

— Il y aura ici, annonça la châtelaine sans daigner s’apercevoir de cette exclamation peu charitable, un candidat qui sera le mien, le nôtre par conséquent. Je vous serais obligée de ne pas contrecarrer nos intentions qui sont en vue du salut de tous.

M. de Fèvres savait qu’on ne pouvait déraciner une idée du cerveau de sa femme, surtout quand elle l’estimait juste.

Il répliqua donc d’une voix sage :

— Je resterai neutre… et puis-je savoir quel est le malheureux qui…

— Ce sera Marcel Gémy.

— Quoi, ce cher bon garçon ?… Je ne le savais pas aussi militant. Je me figurais qu’il me ressemblait. À qui se fier ! Lui qui me racontait que de lutter même contre un réquisitoire le plongeait dans le marasme. Ah bien, c’est une surprise. Quand on a du mal pour défendre un individu, comment vouloir prendre la défense d’un pays ! Eh ! ce petit Marcel ! Il vous a écrit ?

— Non… C’est Jeanne et moi qui l’avons choisi… c’est notre candidat.

— Cela change ! Il ne sait pas ce que l’on projette contre lui. Et vous venez me demander mon avis ? vous êtes bien aimable, ma chère. Faites donc comme vous l’entendrez. Je vous préviens seulement que je ne veux être pour rien dans vos intrigues. Je me réserve seulement de dire mon opinion à Marcel s’il accepte.

— Vous n’allez pas commettre la mauvaise action d’empêcher ce jeune homme de faire son devoir ?

— Je ne lui dirai rien au préalable, ce ne sera que s’il accepte, vous répété-je.

— Ah ! je vous reconnais là, Monsieur… Quand Marcel sera élu, vous changerez de ton en proclamant partout que vous êtes l’instigateur de cette bonne idée.

— Faites-le toujours élire, ma chère amie, et il sera temps ensuite d’entendre ce que je proclamerai…

Le bon M. de Fèvres rompit là l’entretien en disant :

— Je vais chez mon garde… j’ai même envie de lui porter une bouteille de vieux vin…

— Si encore votre popularité servait à quelque chose !

— Eh ! ne vous servira-t-elle pas ? Vous allez poser dessus un candidat… Pourvu qu’il ne soit pas trop lourd, car le socle me semble fragile…

— Vous êtes trop pusillanime… Ayez donc un peu d’énergie… soyez quelqu’un !

— Eh ! je suis un brave homme qui entretient ses concitoyens dans l’horreur de la boisson et qui essaye de les diriger vers le chemin de l’église au lieu de celui du cabaret…

— Je sais, et M. le curé vous en sait gré !…

— Ça, c’est gentil de me lancer cette petite douceur… Je vais en profiter pour vous donner un conseil, si vous me le permettez… Invitez donc d’autres personnes en même temps que Gémy et sa mère… Une famille ou deux avec leurs filles, ce sera fort bien…

— Pourquoi cela ?

— Cela vous aidera dans votre dessein et ce sera mieux pour le public… Il ne faut pas que l’on croie que Jeanne est fiancée avec Marcel :

— Quelle idée ! Tout le monde sait que Jeanne ne veut pas se marier…

— Très bien… agissez comme bon vous semblera…

M. de Fèvres abandonna la place tandis que sa femme réfléchissait.

L’utilité d’inviter d’autres personnes en même temps que les Gémy ne lui semblait pas absolue, mais elle pensa que ce serait plus gai. Le candidat y gagnerait en amabilité, en entrain.

Puis, les invités pourraient faire une propagande qui ne serait pas à dédaigner. Plus on possède d’éléments pour gagner une cause, plus on accroît ses chances.

Après en avoir discuté avec Jeanne qui trouva que ce serait parfait, l’on chercha de nouveau quels seraient les amis susceptibles de venir faire un séjour au château.

Mme de Fèvres pensa à une compagne de couvent, Mme Lydin, veuve qui vivait petitement avec sa fille. Elles seraient enchantées toutes les deux de cette heureuse aubaine qui leur donnerait la facilité de réaliser quelques économies.

Mme Lydin était intelligente avec un soupçon d’utilitarisme et elle saurait entrer dans les vues de l’élection à préparer.

Sa fille était insouciante et ne voyait que la minute présente. Elle riait et chantait, bonne, aimable, sans complications.

Puis, il y avait la famille Lavaut. Lui, était un officier en retraite, nanti d’un fils qui s’occupait de recherches sur les coléoptères ; d’une fille, douée d’une timidité extrême. Quant à Mme Lavaut, c’était une femme qui affichait des airs de lassitude, mais qui cachait une volonté trépidante que peu de personnes soupçonnaient, à part sa famille.

Il fut donc décidé que ces invités seraient avisés au plus tôt de l’hospitalité qui les attendait.

Mme de Fèvres était dans son élément. Elle avait des lettres à écrire, des ordres à donner, un labeur intéressant à envisager.

Jeanne était ravie d’avoir ses amies près d’elle. Marcel Gémy fut sollicité le premier naturellement.

Sa réponse témoigna de quelque étonnement que l’on eût pensé à lui pour une affaire aussi grave. Il aurait peut-être décliné cette offre, mais il avait une mère qui nourrissait une ambition sans bornes pour son fils.

Quand il dévoila le dessein de Mme de Fèvres, le premier mot de Mme Gémy fut :

— Accepte…

— Ai-je les capacités voulues ?

— Qui les aurait, mon enfant ?

Obéissant à cette suggestion adornée de mots convaincants comme ceux de « devoir à remplir », « bonne cause à enlever », « mission sacrée », Marcel envoya son adhésion et annonça son arrivée en compagnie de sa mère.

Ce fut du délire dans l’âme de Mme de Fèvres. Jusque-là, elle craignait un refus, mais cette acceptation lui parut d’un excellent augure, et elle ne rêva plus que triomphes.

On ferait une publicité digne de la cause, du pays et du héros.

Les autres invités furent pressentis et leurs réponses furent enthousiastes.

Ils ne s’attendaient pas à une semblable fête. Les de Fèvres n’habitaient ce château que depuis deux ans car il appartenait auparavant à un vieil oncle décédé depuis ce moment.

M. et Mme Lavaut eurent un élan vers le ciel qui leur envoyait des mois inattendus de villégiature, sans bourse délier.

Leur fils Alfred se réjouit d’aller à la chasse aux papillons et aux insectes.

Son père lui dit :

— Je pense qu’après ce séjour, tu auras le courage d’entrer dans un bureau… La vie devient de plus en plus chère…

— Mais je travaille, papa !

— Oui, sans rien gagner…

— Je ne suis pas ambitieux… mes coléoptères, mes papillons, mes…

— Tais-toi, tu me rends malade…

Leur fille Louise fut enchantée autant que sa bonne petite nature put le témoigner. Vivre parmi les fleurs et les oiseaux, sous l’égide de Jeanne si dévouée, la comblait d’aise. Elle n’aimait pas l’agitation de Paris et songeait que le séjour de vacances serait écourté à cause de la cherté ! Donc, se trouver à la campagne dans de telles conditions la rendait presque exubérante.

Mme Lavaut en oubliait ses façons de femme toujours lasse. Elle supputait l’économie appréciable qu’allait lui rapporter cette invitation et elle montrait une ardeur nouvelle à commander son mari et ses enfants.

Elle se hâta de faire des emplettes de vêtements de campagne, traînant à sa suite la pauvre Louise qui s’effarait devant les jolies robes que sa mère lui achetait :

— Tu comprends, nous allons dans un château, chez les de Fèvres qui sont très riches… Tu pourras peut-être trouver à te marier… Je ne veux rien négliger pour ton avenir…

— Mais ces robes sont trop belles… Jeanne est mise si simplement…

— Jeanne est une religieuse parmi le monde… Toi, c’est autre chose…

Louise ne répliqua plus. Elle savait que sa mère avait toujours raison. Si Mme Lavaut se reconnaissait des torts, elle ne les avouait jamais, et elle feignait un évanouissement afin qu’on ne lui en parlât pas.

Louise ne voulut pas, dans le magasin, tenter cette épreuve.

Chez Mme Lydin, le bonheur fut identique. La veuve se débattait dans les affres d’une décision à prendre en vue des vacances, et cette invitation inespérée la transporta dans une joie rarement ressentie. Elle appela sa fille Isabelle et lui lut cette bienheureuse lettre avec volubilité.

Isabelle, qui était une jolie jeune fille, rit gaiement à cette nouvelle et félicita sa maman.

— Je suis sûre que c’est Jeanne qui a pensé à nous… Je la trouve si bonne, si zélée pour faire plaisir…

— N’exagère pas… Je n’aime pas cette tendance… Jeanne est bonne, c’est certain, mais il se peut aussi qu’elle s’ennuie et elle remplit le vide de son château…

Mme Lydin eut un ton amer pour prononcer ces paroles. Elle avait une propension à trouver que la vie lui était cruelle. Le vilain péché d’envie la visitait de temps en temps, bien qu’elle s’en repentît ; elle se croyait propre à devenir la plus impeccable châtelaine du monde si elle avait seulement eu quelque château à sa disposition.

Elle trouvait que les de Fèvres étaient trop riches et qu’elle ne l’était pas assez.

Elle poussa un soupir devant ces destins irrémédiables et se dit qu’il fallait accepter sans trop de retours sur soi les choses agréables qui survenaient. Elle essayerait de profiter de son mieux de cette hospitalité. Jeanne, si désintéressée, comprendrait peut-être son cœur de mère et compléterait-elle, dans un élan, la dot d’Isabelle.

Le mariage de sa fille était son angoisse secrète. Sa nature, légèrement orgueilleuse, souffrait de cette malchance qui s’acharnait. Après avoir fait d’elle une veuve prématurée, elle la poursuivait dans sa fille qui manquait avec une insouciance impardonnable des partis avantageux.

Isabelle riait. Avec une insouciance et une philosophie qui paraissaient déconcertantes à sa mère, elle ne songeait pas à son avenir.

Prenant le jour comme il venait, elle ne comprenait pas le besoin d’intriguer. Elle voulait bien se marier, mais si cela ne présentait aucun effort. Qu’un bon garçon se présentât, elle était prête à l’accepter, mais elle ne consentait à aucun travail d’approche.