Autour de la maison/Chapitre III

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Édition du Devoir (p. 12-16).

III

Il pleut. Dehors, c’est le bruit monotone de l’eau qui rigole, et le ciel sombre. Dans la maison, c’est la tempête, le tourbillon affolant des jeux baroques et tapageurs. La bonne Julie répète à maman, en haussant ses fortes épaules : « Çà ne sera pas drôle, les enfants sentent le mauvais temps. » Pourtant, nous ne nous querellons pas. Nous jouons aux chars. Pas une chaise n’est debout dans la grande salle. En tête, Toto est assis sur une petite table, un sifflet à la bouche, une cloche à la main. Petit Pierre, en arrière, crie les stations. Marie et moi, et nos poupées, nous sommes les passagers, à cheval sur les chaises renversées. Quand il ne siffle pas, Toto fait : pouf, pouf, — pouf, pouf, pouf, pouf, — pouf ! — Pierre crie à tue-tête : « All aboard ! All aboard ! » — comme il l’a entendu dire quand il est allé à la ville ! On ébranle les chaises et nous sommes à : « S.-Martin Jonction », nasille petit Pierre. Successivement, il annonce, en traînant sur les finales : « S.-Vincent de Paul, Terrebonne… la “Cabane ronde”, l’Épiphanie, changez de char pour l’Assomption ! » Alors, Toto siffle à toute force, sonne sa cloche comme pour une alarme, et — bing, bang ! avec une suite de mouvements brusques, nous fait dégringoler, assommant à demi nos poupées.

Des pleurs suivent immédiatement la catastrophe. Maman arrive. Toto s’excuse : c’est un accident. Il n’y a pas moyen de jouer aux chars sans cela. Tant pis pour les filles qui pleurent toujours.

Alors, monsieur est en pénitence pendant que Marie et moi séchons nos larmes et rajustons les têtes de nos poupées…

Puis, on se colle le nez sur les vitres. Toujours la pluie qui tombe. C’est triste ! On s’ennuie. Maman, obligée de sortir, nous fait des recommandations. Il est défendu de mettre les chaises par terre. Désolés, on se regarde. Toto va chercher des cordes à danser et revient triomphant : « On va jouer aux chars sans les chaises, et sans casser les poupées. Moi, je serai l’engin, Marie, le tender, Michelle, le char à passagers, Pierre, le char à bagages. Ça va y aller sur un temps ! »

Nous nous attachons les uns aux autres. Toto s’élance en criant : pouf, pouf ! sonnant sa clochette, Pierre siffle, Marie et moi, nous suivons en riant. Le train traverse la salle à manger, l’office, la cuisine, fait claquer les portes, prend la galerie à toute vapeur, revient par l’entrée principale, passe le salon, le boudoir, la chambre de maman, retombe dans la salle, puis encore dans l’office, la cuisine, monte l’escalier de service, passe le grenier, la chambre de Julie, la chambre de débarras, la chambre « des étrangers », le passage, dégringole, en hurlant, le grand escalier et… pouf, pouf, pouf ! on recommence le trajet ! À la cuisine, Julie essaye d’arrêter le train, mais vainement. La machine tambourine sur ses plats de vaisselles, frappe sur les chaudrons, lance des acclamations étourdissantes et remonte au grenier pour redégringoler ensuite l’escalier d’en avant. Toto donne l’ordre des accidents. À un cri de terreur, il faut heurter les murs de la tête, s’accrocher aux chaises, tomber à terre sur la galerie ! C’est une ivresse incroyable de fou rire et d’exaltation. Tout notre amour de la vie qui s’exprime dans un délire de tapage, d’excitation, parce qu’il pleut et qu’il y a de l’électricité dans l’air…

Le train fait quatre ou cinq fois le tour de la maison, se hasarde dans le jardin, l’engin se met sous la gouttière pour prendre de l’eau, comme à la gare pour vrai. Nous rentrons, les cheveux et le cou trempés, mais extrêmement fiers ! Julie se fâche tout rouge, nous fuyons et le train s’abat sur le grand sofa de la salle : « Déraillés ! » crie Toto, et l’on s’étend pour rire, rire, rire encore !

Puis, l’on essaye de se détacher, mais les nœuds sont solides. On travaille, en reprenant haleine. À la fin, Marie fatiguée dit à Pierre : « Va chercher les ciseaux ». Pierre dit à Toto : « Vas-y donc, toi. » Toto lève la tête, nous regarde ironiquement, dit oui, et part comme le vent, nous traînant à sa remorque ! Nous avions oublié nos liens, et que la route de l’un devait être celle de l’autre !

* * *

Ah ! la belle insouciance des enfants qui jouent aux chars ! Pouf, pouf, pouf ! et tout est dit. Qu’on était loin de penser, alors, qu’un train est une chose qui s’en va, qui passe, emportant des heures qu’on ne reverra plus jamais !

Pourtant, non. On les reverra, dans le grand livre d’or, tu sais bien, Toto, où maman nous a dit que notre ange gardien inscrit nos… obéissances !