Autour de la maison/Chapitre II

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Édition du Devoir (p. 8-12).

II

De grandes jeunes filles nous amenaient, Toto et moi, prendre le dîner au petit bois, à une demi-heure du village. On y arrivait en suivant la voie ferrée, où passait deux fois par jour une antiquité de petite locomotive traînant un seul char à passagers. Comme nous commencions à marcher dans les hautes herbes et dans les marguerites du talus qui bordait la voie, Zoulou nous rejoignit, la langue sortie, l’air joyeux d’avoir déserté pour nous suivre. Toto voulut retourner pour le ramener à la maison, mais les grandes jeunes filles dirent : « Ce n’est pas nécessaire, Toto, c’est amusant, un chien ! »

En cueillant des fleurs, nous fîmes gaiement la route, sous le grand soleil, à l’air pur que nous aspirions avec volupté. Nous étions heureux. La lumière était partout. Dans les champs, des vaches paissaient. Parfois, c’était un poulain qui galopait de la clôture au fond du pâturage, puis se roulait dans l’herbe. Il y avait aussi, sur les fleurs ou dans l’azur, des papillons, des papillons blancs ou bruns dont la beauté nous émerveillait et que nous suivions des yeux avec envie : « Si nous avions de grandes ailes… » comme dit en vers, monsieur Lozeau…

Au bois, on laissa la voie ferrée et l’on prit un petit sentier, où les feuilles mortes de l’automne étaient restées et crissaient sous nos pas. On atteignit une grande étendue de gazon frais et vert. On s’installa ; on dîna.

Tout à coup, le cri de l’antique petite locomotive retentit et nous partîmes en courant, Toto et moi, pour voir passer le char. Il passa. Zoulou bondit en jappant, essayant de le rattraper. Toto cria : « Il va se faire écraser. Zoulou ! Zoulou ! » Mais Zoulou n’entendait rien. Pour franchir un petit pont avant le train, il sauta sur les rails. Et quand le train fut à son tour passé, nous vîmes une forme jaune étendue sur la voie…

Ce fut un cri de terreur. Les jeunes filles accoururent et bientôt nous étions près de la pauvre chère bête qui respirait encore, la tête sanglante, les yeux fermés… Des sanglots nous étouffaient. Nous étions désespérés devant cette mort inattendue. Les jeunes filles essayaient de nous consoler. Nous formions cercle autour de la bête. Une « grande » alla chercher de l’eau et mouilla la tête du chien ; peu après il ne respira plus.

Il fallut partir, le laisser là, sans vie ! Mon cœur de petite fille se révoltait. Quoi, il ne marcherait plus, il ne reviendrait plus, on ne l’aurait plus, notre cher Zoulou ! Il était mort, mort ! Mais pourquoi ? Nous étions venus là pour nous amuser, rire, chanter ; le soleil était encore si beau, et les marguerites fleurissaient avec les boutons d’or ! Mais Zoulou, c’était notre ami ! Il nous laissait dormir des heures la tête sur son corps, il ne nous faisait jamais mal, nous défendait contre tous, et puis, l’hiver, attelé, chaque jour il nous attendait à la porte de l’école ! Quand nous allions nous promener, à notre retour, il ne finissait plus de nous témoigner sa joie, en nous léchant les mains, en gambadant, en s’étendant à nos pieds, ses grands yeux fidèles fixés sur nous avec une vraie tendresse humaine ! Il nous aimait, Zoulou ! Il était de la famille ! Il avait l’air de comprendre nos chagrins d’enfant, comme il comprenait nos joies… en nous sautant sur les épaules ! On le sentait si dévoué, si fier, quand nos petits bras entouraient son gros cou et que sa bonne tête s’appuyait sur la nôtre ! Il jouait à nos jeux, faisait tout ce qu’on lui demandait, il était à nous, il avait toujours été notre compagnon, toujours ! et maintenant il était mort, mort à jamais !

Le soir, ce fut une veillée funèbre. On se balançait dans le hamac, mais on ne chantait pas, on ne riait pas. On ne pleurait pas non plus. Le cœur serré, étreint par la peine de cette première mort qui nous touchait, nous étions muets, Toto et moi. Nous regardions sans voir le paysage et le soir qui tombait. Dans nos regards restait l’image d’un soleil lumineux qui éclairait la chère fourrure jaune de Zoulou, taché de sang, les yeux clos.

Au lit, quand maman m’eût embrassée et laissée seule, je me souviens que je pleurai jusqu’à ce que mes tempes me fissent mal à crier. Enfin, j’enfouis mon visage dans mon oreiller et je m’endormis.

Le lendemain, par habitude, nous cherchions Zoulou, nous l’attendions pour jouer, il nous semblait qu’il allait revenir…

Puis, ce fut le temps des pommes et du foin que l’on foule, et nous n’y pensâmes plus !