Autour de la maison/Chapitre XV

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Édition du Devoir (p. 57-61).

XV


Sur l’étroit trottoir de bois, nous nous promenions devant la maison, d’un pas égal, le pied droit de Marie avançant en même temps que mon pied droit et sur la même planche. Quand on ne s’accordait pas, on faisait un petit saut pour retomber en mesure, et l’on continuait longtemps cette marche militaire, à l’air frais du jour d’automne…

Toto et Pierre sortaient de la maison en criant : « On rentre les quatre-saisons, maman dit qu’il va geler ! » Dans le parterre, contre la galerie, à distances déterminées, il y avait six quatre-saisons dans des pots de bois peints en rouge, haussés sur des bûches. Les fleurs étaient roses ou mauves. Pour qu’elles fussent mauves, si je me souviens bien, il fallait mettre du fer dans la terre…

Je ne peux pas me rappeler où on les plaçait dans la maison. Il me semble que c’était à la fenêtre de la salle à manger. Je sais qu’il y avait des bouquets, là !

Ce qui nous ravissait, quand on rentrait les quatre-saisons, c’était de contempler, sur les bûches fendillées, les fourmis qui avaient établi leurs demeures sous les pots et qui se trouvaient soudainement sans toit. Elles se mettaient à courir comme des folles vers de gros œufs, ressemblant à du riz soufflé, qu’elles poussaient ensuite avec leurs pattes de devant. Elles étaient extrêmement excitées, affolées par la catastrophe ! Elles se hâtaient de précipiter les œufs dans les trous de la bûche. On prenait de la terre et on bouchait les portes de leurs caves. Elles se mettaient à pelleter rapidement avec leurs pattes et les trous reparaissaient. Il y avait des centaines de fourmis sur chaque bûche, des petites et des grosses. Quelques-unes essayaient vainement de traîner les œufs ; alors, elles s’appelaient entre elles d’une voix qu’on n’entendait, hélas, pas ! et à deux, trois, elles transportaient les fardeaux, en se faisant des gestes ; elles avaient l’air de se donner des tapes, parfois.

On s’amusait beaucoup du spectacle. On restait devant les bûches, tant qu’il y avait des œufs à déménager. Et on se demandait comment les fourmis feraient pour vivre quand il y aurait de la neige.

Car il y aurait de la neige bientôt, dans un mois peut-être ! Cette perspective nous rendait aussi agités que l’étaient les laborieuses fourmis, et l’on sautait de joie en regardant tomber les feuilles, qui étaient jaunes et rouges dans les arbres.

Il faisait noir très tôt, maintenant. Tante Estelle ne s’asseyait plus sur la galerie. Elle sortait un moment, les quatre-saisons rentrées, et nous disait : « Regardez là-bas, mes petits enfants, comme le ciel est clair. C’est du froid, il gèlera. » À cinq heures, le soleil était couché. Tout l’horizon était jaune, d’un jaune net et brillant, et, au-dessus de nous, la nuit s’en venait, en bleu qui se fonçait par degré. Je vois encore une grange seule dans les vastes champs, sur l’autre rive. À qui appartenait-elle ? Elle se détachait sur le jaune du ciel, d’un gris couleur du bois vieilli, quand il n’a jamais été peinturé. Elle était isolée par la rivière, comme dans un désert. Je m’imaginais être transportée dans cette grange ! Je frissonnais !…

Mais, pourtant, de là, j’aurais vu la maison toute blanche sous le ciel noir, comme la grange était noire sur le ciel jaune. J’aurais vu les grands arbres, la lumière aux fenêtres, et la fumée blanche qui montait des cheminées. J’aurais vu la maison qui abritait, dans ces jours, mon enfance, la maison où je riais, où je chantais, où je pleurais, où j’aimais ! La maison où mon intelligence s’ouvrait, où mon âme se formait sous la main pieuse de maman, sous la surveillance tendre et indulgente de tante Estelle. La maison où j’ai tant aimé la vie heureuse, la vie active, où mon enthousiasme s’est éveillé, où ma sensibilité est née !

La maison était vieille, en mortier gris-blanc, avec un long toit bas et des lucarnes. Les arbres qui l’entouraient étaient vieux ; la clôture brunie de la cour penchait un peu, mais les têtes des cerisiers et des lilas regardaient par-dessus, et la rajeunissait de leur verdure. Tout ce chez-nous avait une figure d’expérience qui parlait. En face, la rivière était la paix qui disait : « Soyez sages, ne pleurez pas inutilement, soyez calmes en vous-mêmes, et vous marcherez comme moi, doucement, vers des pays d’or. » Et la maison, elle, disait : « J’ai souffert, j’ai vieilli, j’ai des années et des années sur mon pauvre mortier. Mais je me tiens droite, pourtant, je me tiens vaillamment pour vous conserver intact l’aspect du passé, pour que vous vous souveniez que le bonheur et l’abri que vous avez aujourd’hui, vous le devez à vos aïeux, à ceux qui furent bons et chrétiens. Je vous manquerai un jour, peut-être, mais gardez en vous les souvenirs, pour que l’héritage d’honneur et de foi vous reste. Ne méprisez pas les vieilles choses ! »

La maison est morte pour nous, maintenant. Mais comme les parents qui meurent, dont les cœurs veillent sur nous des pays éternels, l’âme de la maison vit encore. Elle est en nous. Elle est en moi, qui m’attendris à la faire revivre.