Autour de la maison/Chapitre XVII

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Édition du Devoir (p. 64-67).

XVII


Le temps était cru, le ciel gris comme de la suie, les arbres dépouillés et tristes. La rivière avait pris une couleur de plomb, l’air nous faisait frissonner. On ne savait pas au juste comment tuer les heures de ce jour de congé.

Le matin, un homme était venu fendre du bois ; il en avait cordé beaucoup dans le hangar et il y en avait encore toute une butte à rentrer dans la maison. On prenait la petite charrette, l’inévitable « charrette à poches » de Zoulou, qu’on remplissait excessivement, et Toto et Pierre la traînaient à travers la cour jusqu’à l’entrée de la cuisine ; Marie et moi nous surveillions l’arrière et tenions le voyage de bois pour qu’il ne s’éparpille pas.

Par brassées, on rentrait les « quartiers » de bois jusqu’à la salle à manger. Là, dans un coin, à côté d’une fenêtre, il y avait une vaste cheminée que l’on fermait avec un panneau, parce qu’elle ne servait plus et qu’il passait de l’air par sa grande ouverture. Le panneau enlevé, on cordait nos brassées de bois dans la vieille cheminée, que ces bûches ne réchauffaient pas, et qui restait là, comme armoire après avoir été le « foyer » !

Pauvre cheminée ! Autrefois, elle avait dû tant aimer le feu que le vent tire avec un ou-ou joyeux, pendant que le bois crépite, pétille, que des brindilles dessinent des arabesques roses et que la flamme monte toute droite, ou zigzague et s’incline. Elle avait dû tant aimer à réchauffer la grande pièce, à l’éclairer de rayons rouges, à colorer les visages des petits enfants qui se faisaient bercer près du feu qu’ils aimaient. Elle avait dû voir des vieillards jongler devant les reflets du bois qui se consume, les étincelles qui montent sur le fond noir du foyer, qui filent comme des étoiles… Autrefois, elle était la vie et la joie de la maison. Elle était le coin préféré des mamans, des papas, des enfants, du chat et du chien. Elle s’intéressait à tous ; elle savait leur histoire, leurs préoccupations, leurs joies. On racontait tout devant elle, la cheminée discrète et sympathique. Le soir, après le souper, elle écoutait la prière en famille, et l’élan pieux des âmes montait tout droit vers le bon Dieu, avec la fumée blanche qui portait vers là-haut les paroles de supplication confiante.

Elle était la chaleur de la maison, la bonne chaleur que l’on cherche au retour du dehors gris de l’automne, au retour des sorties de l’hiver, aux fortes bordées de neige, aux rudes poudreries. Qu’elle a dû sécher de mitaines et de tuques d’enfants ! Qu’elle a dû voir d’hommes, rouges de froid, les vêtements et les moustaches enneigés, se pencher vers elle, frottant leurs mains que l’onglée piquait, et proclamant « la bonne flambe ! » Qu’elle a dû animer de scènes de famille, tranquilles ou bruyantes, gaies ou tristes ! Elle a vécu plus de cent ans d’une vie intense et lumineuse, promenant sur les mêmes meubles, sur les mêmes cadres, sur les mêmes faïences, ses lueurs jaunes ; taquinant les choses de sa flamme voltigeante et légère, qui montait et baissait, prenait des airs penchés, des airs de se mourir et se ranimait tout à coup en une fusée d’étincelles et de reflets… Toujours elle variait ses crépitements et son feu. Elle était belle et bonne, et pourtant, un jour, on l’a fermée et jamais plus ensuite on n’a essayé de la rallumer. On l’a tuée malgré elle, pour un sale gros poêle noir dont elle héberge les combustibles !

Le bois rentré et cordé dans son foyer, quand on refermait le panneau, qu’elle a dû en étouffer de colères et de révoltes silencieuses, qu’elle a dû gémir sur son impuissance, qu’elle a dû désirer ardemment son ami le feu, pour faire une belle flamme de toute cette corde de bois !

Si j’avais alors deviné tout cela, vieille et chère cheminée ! J’aurais tant et tant tourmenté qu’on eût, parfois, laissé mourir le poêle noir et fait flamber de grosses et belles bûches dans le grand foyer !

Mais le bois rentré, Toto, Pierre, Marie et Michelle ne songeaient qu’à une chose : manger ! Et pendant que Julie faisait de belles beurrées aux confitures, nous nous installions dans nos chaises berçantes, les pieds sur la bavette du poêle dans lequel crépitait une bonne attisée de bois sec.

Entamant ensuite nos grands morceaux de pain, nous demandions à Julie : « Conte-nous des contes »… La cuisine se remplissait de l’ombre du soir, et Julie, sans allumer la lampe, venait s’asseoir près du feu et commençait : « Une fois, y avait un roi et une reine… »