Autour de la maison/Chapitre XXIII

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Édition du Devoir (p. 87-90).

XXIII


Pourquoi avait-elle un nom de chrétienne, cette vache ? On l’appelait “Georgette”. Elle était belle, grasse et brune, zébrée de noir. Elle avait de grands yeux et mâchait continuellement, comme toutes les vaches.

Un soir, elle fut malade ; elle eut des regards langoureux et refusa de manger. Comme elle se couchait sans cesse, avec des airs souffrants, on fit venir le médecin des bêtes du village, un vieux malpropre qui avait un don pour soigner les animaux. Dans la cour, à la brunante, je revois encore quatre ou cinq hommes autour de la malade qui frissonnait. Le vétérinaire d’occasion décréta qu’elle avait avalé une pomme ou une patate, et que ça l’étouffait. Il demanda un « manche à balai », et il martyrisa la pauvre bête en le lui poussant dans la gorge…

Ce n’était ni une pomme, ni une patate, mais une tumeur ; et elle mourut le lendemain soir, dans la cour, d’où elle ne voulait plus partir. Le matin suivant, de la fenêtre, nous la vîmes étendue sur le côté, gonflée, laide…

On voulait nous empêcher de la regarder, mais Toto y tenait, car on allait l’embarquer sur une voiture. Et je restai, moi aussi, parce que Toto insinuait que j’avais peur…

La pauvre “Georgette”, qu’elle me fit mal au cœur ! D’abord, c’était si triste qu’elle fût morte ! On était accoutumé à la voir revenir du pacage, le soir, après cinq heures, paisible et lente, agitant sans cesse sa longue queue et sa langue, pour chasser les mouches sur ses flancs qui tressaillaient. Et puis, c’était notre vache, on savait qu’elle nous reconnaissait et qu’elle ne nous ferait aucun mal. Elle avait un air particulier pour nous regarder avec ses yeux de bête, pleins de bonté !

Maintenant, des hommes arrivaient en voiture. Ils firent une pente avec des madriers appuyés à la charrette, et la vache fut attachée, tiraillée, et hissée sur les planches avec peine et misère. Elle s’éraflait, elle saignait, la langue sortie, sa robe brune boueuse. On l’échappait, ses os se disloquaient. C’était une chose morte ; on la bousculait sans réserve, brutalement, et avant qu’elle fût en voiture, je partis en sanglotant…

Toute la journée, Toto se moqua de mon chagrin. « Michelle pleure la vache ! » Je restai quand même morose, presque malade. Oh ! l’horrible nuit qui suivit ; un rêve succédait à un autre rêve, et il fallait toujours traîner la vache, et je m’éveillais en sueur, tremblante. Un seul m’est resté à la mémoire : la vache était étendue à un bout de la grande chambre de maman ; elle était grosse, grosse, grosse. Au plafond, il y avait du sable et il fallait que maman traversât cette chambre avec « Georgette » sur le dos, et sous la pluie de sable aveuglante ! Moi, j’étais liée à la porte, et une voix me murmurait toujours la même phrase, sur le même ton, entre les dents, une voix méchante, ironique, insinuante, qui n’expliquait pas, qui répétait : « Tu fais semblant de rien, mais tu sais bien, va, ce qu’il faudrait faire ! » — et c’était diabolique, et ça me brûlait, et là, au fond de la pièce, maman qui essayait toujours de soulever la vache, et tout ce sable qui tombait, embrouillant tout, et cette voix, oh ! cette voix qui me tenaillait !… J’avais six ou sept ans, en ce temps-là. Et je n’ai pas oublié ce songe d’enfant et cette voix obsédante et fausse. Petite fille déjà remplie d’amour-propre et de curiosité, si je n’avais pas, malgré mon dégoût, regardé partir la pauvre « Georgette », j’aurais dormi en paix et fait des rêves d’ange !

Mais Toto se moquait de moi !…