Autour de la maison/Chapitre XXIV

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Édition du Devoir (p. 90-94).

XXIV


Pendant les avents, nous vivions dans le rêve, Marie et moi, absorbées par la dévotion et la pensée des étrennes. D’abord, Mère S.-Anastasie nous enseignait qu’il fallait prier continuellement et répéter à tout propos : « Ô divin Enfant Jésus, venez naître dans mon cœur » ; et elle demandait qu’on préparât dans ce cœur une crèche luxueuse, plus belle que celle de notre église paroissiale, une crèche enrubannée de dentelles, et fleurie de nos mérites ! Chaque jour de sagesse et de silence était une parure chaude pour le petit Jésus ; et nous avions, Marie et moi, les yeux toujours baissés et l’index droit sur nos bouches, pour indiquer que nous étions muettes.

Nous ajoutions à cette pénitence un chemin de croix, après la classe, au Sacré-Cœur.

Nous arrivions, nos sacs en bandoulière, échappant les portes qui claquaient, et nous commencions tout de suite à nous promener dans la grande allée. La chapelle était presque vide. De place en place, une vieille femme, un prêtre malade et une orpheline priaient. Tout était calme et pieux, et nous admirions beaucoup les fleurs de papier, dans les vases en verre de couleur qui ornaient l’autel…

Tant de dévotion et d’obéissance devait finir bruyamment. Nous sortions de là en glissant à cheval sur le bras de l’escalier, et en faisant du tapage. Nos privations étaient terminées. Nous avions assez « habillé » le petit Jésus pour ce jour-là. Nous discutions en nous obstinant. Marie disait : « Moi, je lui ai gagné un beau gros confortable, » et je lui rétorquais qu’il ne devait pas être si gros que ça, son confortable, parce qu’elle avait pouffé de rire deux fois pendant la grammaire et que Mère lui avait fait baiser son pouce !

Nous courions jusqu’au coin rond, pour regarder les champs de neige, la rivière gelée, et les carrioles qui traversaient de l’autre côté, dans le chemin bordé de balises en égrenant les sons clairs de leurs grelots.

Nous demandions l’une et l’autre : « Sais-tu ce que j’ai pour mes étrennes ? » et, mutuellement, nous nous en faisions accroire : « Oui, je sais, c’est rond, ça des yeux, des bâtons, ça tourne, c’est haut ! » Rien à deviner avec des renseignements aussi compliqués, mais nous imaginions mille jouets ! Ensuite, nous échangions nos idées sur la cachette de cette année. Maman avait mis sa commode en coin, c’était laid et ça prenait plus de place. Cela signifiait sûrement quelque chose. Nous irions voir en rentrant ; nous tâcherions d’apercevoir au moins des paquets, et nous rêverions sur leurs formes !

Nous arrivions par la cuisine, en nous recommandant de ne pas mettre notre langue sur la clenche ! Pourtant, mon Dieu, que c’était tentant ce bout de fer glacé ! Je m’approchais tout près, tout près, puis je me redressais brusquement, me souvenant du mal qu’il m’avait déjà fait !

En nous déshabillant, nous poussions le cri traditionnel : « J’ai faim ! » Mère S.-Anastasie, vous n’étiez plus là pour prêcher la pénitence ! Nous garrochions nos claques en l’air, jusqu’au « plancher d’haut », et nos grands bas sous la table ; nous enroulions nos nuages autour des chaises et jetions nos tuques par terre. Mais Julie se fâchait, nous ramonait : « C’est comme ça ? Eh bien, vous ne mangerez pas, mes petites haïssables, si vous ne serrez pas votre linge »… Nous filions doux pour avoir des beurrées et nous ramassions, pièce par pièce, nos vêtements.

… Pendant les avents, vers le soir, — on voyait arriver, devant chez nous, deux fois par semaine, une voiture d’habitant, un traîneau à lices, portant deux ou trois quarts de petits poissons blancs. On accourait à la porte avec un grand « plat de vaisselle » que le marchand remplissait des pauvres petites bêtes gelées, enneigées, et tordues en des poses variées. Il y en avait qui étaient plats, et Ton se disputait pour les avoir !

Je ne me rappelle pas si c’était bon, mais je me souviens que Julie en faisait rôtir tout de suite à la broche, au-dessus des braises du poêle, et que cela nous amusait infiniment de regarder noircir les poissons aux belles flammes roses du foyer qui crépitaient et nous chauffaient le visage !

Ô petits détails d’une vie d’enfant ! Souvenirs menus et puérils ! Chaque fin d’automne, il en passe sans doute encore, devant ma vieille maison de là-bas, des marchands de poissons blancs, et il y a des petites filles qui s’amusent après le silence de l’école, et qui fâchent un peu leur maman en faisant du train !

* * *
Et là, j’y suis repassée devant ma maison d’autrefois, par un froid qui brûlait, un froid triste ; et je suivais mon cher papa qui s’en allait au cimetière, par cette route même où il avait dépensé sa vie, sa force et son activité ! Ah ! la différence des avents d’hier et de l’avent d’aujourd’hui !