Autour de la maison/Chapitre XXV

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Édition du Devoir (p. 94-97).

XXV


La veille, on se couchait à l’heure des poules. À cinq heures, on soupait sans appétit, en répétant sur tous les tons : « J’ai hâte, j’ai hâte ! » Puis, vilement, aussitôt la digestion faite, on montait se mettre au lit. À la boule d’or des couchettes blanches, on pendait le bas, le plus grand bas ! On faisait sagement sa prière et l’on essayait de dormir.

Le sommeil ne venait pas tout de suite. Les petits enfants sont si excités, quand ils attendent des étrennes ! On chuchotait, on riait. On se relevait et l’on se rendait à la tête de l’escalier ; on cherchait à surprendre quelque bruit révélateur, son de flûte ou de tambour ! On se remettait au lit avec l’arrière-pensée qu’on ne dormirait peut-être pas quand saint Nicolas passerait ; alors on verrait si ce serait maman ou tante Estelle !

Finalement, les anges nous prenaient dans leurs bras et les rêves venaient ! À minuit, maman nous appelait, le jour de Tan était arrivé. On décrochait le bas rempli, et l’on descendait vers la salle à manger, où étaient les jouets. Tout le monde s’embrassait : « Bonne année, maman, bonne année, papa, bonne année, tante Estelle, bonne année, Toto, bonne année, Marie, bonne année, Pierre. »

Pendant une heure, on s’amusait avec le carrosse, la poupée, le piano aux sons grêles et faux, le tambour, le jeu de blocs, et l’on poussait sans cesse des cris d’enthousiasme ! Il fallait bien pourtant remonter se coucher, mais à quatre heures on était déjà relevés, et à cinq heures, emmitouflés dans les fourrures de lapin blanc, on s’en allait vers l’église. Oh ! ce n’était pas la plus fervente des messes, mais maman nous avait accoutumés à offrir au petit Jésus toute notre année, dès minuit. Alors, le bon Dieu devait, en faveur de cela, pardonner les distractions et les sourires heureux que nous échangions entre nous durant le saint sacrifice !

Au retour, on jouait tout de suite, et on jouerait ainsi toute la journée avec les jouets que demain on abandonnerait un peu…

L’avant-midi, commençait la procession des petits enfants du « coteau », qui venaient chercher leurs étrennes. Ils avaient de granes poches de grosse toile, ils les tenaient ouvertes avec leurs deux mains, et on y jetait pèle-mêle sacs de bonbons et fruits. Maman leur donnait des beignes et des tourtières. Ils étaient aussi joyeux que nous, plus heureux peut-être, parce que la fête était plus extraordinaire, et que les privations de l’année les rendaient moins difficiles, les chers petits pauvres.

Tous les quêteux du village défilaient, jusqu’à ce Johnny, qui était toujours ivre et dormait dans toutes les rues et dans tous les parterres, en été ! Il arrivait l’œil déjà mouillé, la jambe un peu molle ; bon diable, il se mettait à genoux pour faire ses souhaits, appelant papa et maman : « Mon bon monsieur, ma bonne dame », et finissant ses vœux démonstratifs en disant : « J’chus saoul, mais j’chus pas mauvais ; j’veux cinq cents pour mes étrennes, pour me payer la traite. » On avait beau le combler de manger, il continuait à supplier à genoux. Le manger, voyez-vous, pour lui, ça ne valait rien ; il lui fallait le boire qui réchauffe et endort ! Pauvre misérable, qui nous faisait rire et me ferait pleurer, maintenant, de pitié pour sa vie d’abruti.

Le jour de l’an passait comme un rêve ; il venait tant de monde ! On voyait presque tous les hommes de la paroisse ; on s’amusait… et on engloutissait friandise sur friandise…

Le soir tombé, les petits enfants un peu repus, beaucoup fatigués, ne se faisaient pas trop prier pour monter se coucher. On était las, en vérité, d’avoir manié les mêmes jouets neufs toute la grande journée !…

Pourtant, je me rappelle avoir été triste, parce que c’était si loin l’autre jour de l’an, et les autres surprises ! Petite fille insatiable qui a toujours ardemment désiré voir ce qui s’en vient, et qui, aujourd’hui, grande personne, ne se garde pas d’avoir hâte, hâte sans cesse, hâte à la Résurrection future, même !