Autour de la maison/Chapitre XXXIX

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Édition du Devoir (p. 138-140).

XXXIX


Dehors, qu’elles devenaient joyeuses nos parties devant la maison, dès que l’herbe du parterre apparaissait et que les trottoirs séchaient ! Toto et Pierre jouaient aux marbres et nous nous joignions à eux, parfois, nous, les petites filles, quand il y avait à conquérir une grosse boule de verre, au dedans de laquelle sommeillait un lion d’argent. Lorsqu’une chance exceptionnelle nous faisait frapper la merveille, quels trépignements d’allégresse ! Mais le plaisir passait rapide comme un souffle ; les garçons, ne voulant pas céder leur bien, déclaraient invariablement que, nous ayant prêté leurs marbres, ils gardaient la boule de verre. Pourtant, ils nous avaient bien promis de nous la donner si nous la gagnions : mais à tous nos raisonnements, ils objectaient :

« C’est pour rire qu’on disait ça, on n’avait pas dit “parole d’honneur” ! »

Nous les quittions fâchées, et nous nous mettions à danser à la corde, chacune notre tour, Marie et moi. C’était à qui sauterait le plus longtemps sans manquer, d’abord sur un pied et sur l’autre, puis, les pieds joints, les « pattes croisées », la corde envoyée par en arrière. C’était aussi sérieux qu’un concours pour championnat et nous nous serions souvent rendues à cent tours, si Toto et Pierre, jaloux de notre adresse, n’avaient garroché leurs moines sous nos pieds ! leurs moines qui dormaient et que nous regardions avec admiration, même s’ils nous dérangeaient. C’est que, voyez-vous, nous avions vainement essayé de les faire marcher, nous. Pour enrouler la ficelle, nous réussissions, et nous avions aussi la manière de la tourner aux doigts, afin que le moine fût bien en position. Mais le mouvement du bras pour le lancement, nous ne l’avions pas. C’était inutile, nous ne l’aurions jamais. Si, par hasard, le moine dansait une fois, et que l’on criait avec fierté : « je l’ai ! » au prochain essai l’échec recommençait.

Nous n’étions pourtant pas plus bêtes que Toto et Pierre ! Mais ainsi qu’ils n’apprenaient que le premier saut de la corde à danser, nous n’arrivions qu’à un succès passager, aux moines et aux marbres.

Toto et Pierre avaient beau nous suivre avec des bouts de corde à linge volés à Julie, et danser en courant, ils devaient s’arrêter sans cesse, parce qu’ils s’accrochaient, et j’aurais bien voulu les voir essayer de danser les « pattes croisées » !

Nous, nous ne manquions jamais. Nous courions en mesure et à chaque pas la corde passait sous nos pieds, après avoir décrit un grand cercle. Je nous vois encore aller et venir devant la maison, sur le trottoir de bois inégal. Comme nous étions contentes, parce que nos robes à plis plats ondulaient à chaque saut…

Il me semble que j’aimerais avoir gardé une corde à danser, une belle rouge et blanche avec des poignées vernies, achetée chez monsieur Prud’homme !

Elle serait vieille et un peu décolorée, mais ce serait une relique. Il faisait si beau en ce temps-là, en ces jours clairs, frais, parfumés par la sève des lilas qui préparaient leur floraison !