Autour de la maison/Chapitre XXXVIII

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Édition du Devoir (p. 135-137).

XXXVIII


Avec Marie et une petite amie qui s’appelait Lucette, je m’étais rendue de l’autre côté du village, où il n’y avait pas de « côte du bord de l’eau », mais une pente si faible que le sol était presque au niveau de la rivière. Nous descendions une rue, longeant la seigneurie jusqu’à la rive où nous allions pourvoir marcher la glace.

J’ai oublié comment cela se produisit, mais l’eau se mit soudainement à monter et nous partîmes en courant, parce que nous imaginions qu’elle nous suivait, et pouvait nous engloutir comme la mer Rouge avait autrefois englouti les envoyés de Pharaon. Quand nous fûmes certaines d’être en sûreté, nous nous retournâmes et nous vîmes que la rivière avait presque atteint la première route transversale. Sa course s’arrêta, et nous pûmes la contempler sans crainte. Ensuite, nous reprîmes le chemin de la maison, afin d’apprendre cet événement à ceux qui ne l’avaient pas vu.

Plus tard, vers cinq heures, je me sauvai toute seule pour aller voir l’inondation. L’eau était montée jusqu’à la deuxième rue parallèle à la rivière, et les gens se massaient sur le trottoir, regardant les inondés qui sortaient de leurs demeures et s’embarquaient dans des chaloupes. Il y avait une animation extraordinaire, des cris, des chants. C’était nouveau de canoter dans les rues, et même ceux dont l’eau envahissait les maisons riaient comme les autres. Jamais je n’avais vu tant de monde réuni dans mon village. J’avançais vers la rivière, en sûreté sur le trottoir élevé, me faufilant à travers les gens. Il devait être six heures, et je ne songeais pas à retourner chez nous. Étonnée, j’assistais, à ce spectacle nouveau. Je remuais des comparaisons dans ma tête d’enfant. C’était toujours ainsi à Venise ? Est-ce que je ne l’avais pas vu sur les images de mon livre de lecture ? Mais les maisons étaient sans doute d’une beauté de rêve et les gondoles ne ressemblaient pas à de vulgaires chaloupes ! Et il me passait dans l’esprit des images colorées.

Les gens se rangèrent soudainement. Un homme venait, menaçant de ses poings. Il était ivre. Il approchait. En m’apercevant, il se mit à crier : « À l’eau, les enfants ! » et il fit le geste de me prendre par l’épaule. Je me dérobai et partis toute effarée, le cœur battant, haletante comme si j’eusse échappé à la mort.

Oh ! je me gardai bien de raconter cela de retour à la maison, et je fus silencieuse, car on se serait probablement moqué de moi, et l’on aurait ajouté : « Tu avais en belle de ne pas t’amuser dehors à pareille heure ! »

Et puis, est-ce qu’on avoue ses humiliations ? C’était choquant que l’homme ivre eût fait sur moi cette menace ! On m’avait regardée. J’avais eu honte dans cette fuite éperdue.

Et vous savez, n’est-ce pas, la mauvaise impression qui nous reste quand on a eu honte ? et ce mécontentement qui subsiste en nous malgré les bons souvenirs de toute une journée de joie, parfois !