Aux pays dévastés : la Martinique et Saint-Vincent/01

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Première livraison
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AUX PAYS DÉVASTÉS : LA MARTINIQUE ET SAINT-VINCENT

PAR M. G. VERSCHUUR.


En compagnie de M. Lacroix. — Spectacle de désolation et de mort. — Ce que fut Saint-Pierre. — Rapide historique du cataclysme. — Les prédécesseurs de la mission française. — Le Prêcheur. — Le Carbet. — La Basse-Pointe. — Ajoupa-Bouillon. — Le Morne-Rouge. — Les gendarmes. — Comment on a réparti les secours. — La tâche du gouverneur, M. Lemaire.


MULÂTRESSE DE FORT-DE-FRANCE. DESSIN DE MIGNON.


Le Tour du Monde a publié dans son numéro du 23 août 1902, d’après les rapports parvenus jusqu’à cette date, la relation de l’épouvantable catastrophe qui a détruit une partie de la Martinique. Depuis, d’autres éruptions se sont produites, répandant la dévastation et la mort, et, à l’heure qu’il est, on est toujours à se demander quand l’irascible mont Pelé aura dit son dernier mot.

Connaissant bien la Martinique grâce à trois voyages antérieurs, et principalement Saint-Pierre et ses environs, j’éprouvais le désir d’aller me rendre compte sur place de l’étendue du cataclysme dont, à part la terrible éruption de Krakatau, dans le détroit de la Sonde, en 1883, l’histoire de l’humanité ne compte pas d’exemple ; je visiterais en même temps l’île de Saint-Vincent, ravagée comme sa voisine par la force de son volcan. Je m’embarquai sur un paquebot de la voie anglaise, qui part de Southampton, et, après avoir transbordé à la Trinidad sur un bateau annexe de la même compagnie, j’arrivai à Fort-de-France dans la matinée du 7 janvier dernier.

Ma première visite est pour M. le gouverneur, au bienveillant accueil duquel je suis recommandé par M. le ministre des Colonies.

M. le gouverneur Lemaire me présente à M. Lacroix, chef de la mission scientifique envoyée dans l’île pour l’étude du volcan, et j’obtiens la permission d’accompagner l’éminent savant dans les explorations qu’il fait de la région dévastée, M. Lacroix a à sa disposition un navire de l’État, l’aviso le Jouffroy, en station à Fort-de-France ; l’aimable commandant, le lieutenant de vaisseau Dieulafé, m’accorde gracieusement l’hospitalité de son bord.

Pendant les quatre semaines que j’ai passées à la Martinique, j’ai pu accompagner plusieurs fois M. Lacroix à bord de l’aviso, qui partait généralement au lever du soleil, pour ne rentrer que dans la soirée. Depuis le Carbet, où la dévastation commence, jusqu’à la pointe du Prêcheur, un spectacle lugubre, terrifiant, s’offre à mes yeux. C’est la désolation, la mort, et rien qu’un simple coup d’œil suffit pour retracer à l’esprit l’horrible drame qui s’est passé, et revivre les quelques secondes qui ont suffi à des forces titaniques pour pulvériser une ville tout entière et tuer ses vingt-huit mille habitants. Chaque fois que nous nous sommes rendus sur les lieux, le Jouffroy croisait pendant des heures entre le Carbet et le Prêcheur, M. Lacroix surveillant constamment la montagne, dont le sommet est généralement couvert de vapeurs, prenant une photographie au moment où une rare éclaircie se produit et que le cône se montre. Sur différents points de la côte, nous descendons dans la baleinière, et les matelots nous prennent sur leurs dos solides pour nous déposer sur la plage.

C’est ainsi qu’à plusieurs reprises j’ai parcouru l’amas de débris, de ruines, d’objets calcinés et de ferrailles tordues qui couvrent l’emplacement où, jadis, se trouvait Saint-Pierre, la ville la plus gracieuse et en même temps la plus moderne de la mer des Antilles. Impossible de m’orienter dans ce terrible fouillis. Je ne retrouve ni mon ancien hôtel, ni les maisons qui m’étaient connues, ni le moindre vestige du grand marché, tout en fonte, avec des piliers de plus de 30 centimètres d’épaisseur ; seuls les tristes restes de la cathédrale émergent d’une série de pans de murs. Au milieu des pierres et des cendres, quelques coffres-forts, rouillés et éventrés, attestent les actes de pillage qui se sont accomplis au lendemain de la catastrophe, lorsqu’une bande de malfaiteurs a envahi les ruines pour se livrer au brigandage et au vol. Les autorités se sont occupées du sauvetage des valeurs contenues dans les caveaux de la banque ; pour le reste elles ont laissé faire, et les voleurs, accourus de toutes parts dans leurs pirogues, ont eu beau jeu, sans qu’ils aient été dérangés. On en a arrêté plus tard, qui ont été condamnés à cinq ans de prison ; mais le tribunal, composé spécialement de mulâtres, les a acquittés en appel !

RUINES DE LA CATHÉDRALE DE SAINT-PIERRE, APRÈS LE 20 MAI. — D’APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Comme aspect général, vu d’une colline qui se trouve derrière la ville et que je réussis à escalader, on ne peut mieux comparer Saint-Pierre qu’aux ruines de Pompéi ; à certains endroits même la ressemblance est frappante. Aux confins de la ville, du côté du Carbet, s’élevait sur un morne une statue de la Vierge ; le piédestal n’a pas bougé, mais la statue, mesurant plus de 3 mètres, a été lancée à 14 mètres de distance. En me dirigeant vers l’ancienne rivière Roxelane, à l’extrémité de la cité, du côté du volcan, je tâche de découvrir ce qui reste du fort, mais je n’aperçois qu’une élévation de terrain. Des amas de cendres et de boue en ont enseveli les différents bâtiments et un lugubre linceul couvre des centaines de cadavres.

EMBOUCHURE DE LA ROXELANE, APRÈS LES ÉRUPTIONS. — DESSIN DE MASSIAS.
LA RÉGION DÉVASTÉE DE LA MARTINIQUE.

S’occupera-t-on plus tard des déblaiements de l’immense cimetière ? Les grands frais que comportent les travaux se trouveront-ils compensés par les résultats, étant donné surtout le danger que présenterait la construction d’une ville nouvelle sur l’emplacement de l’ancienne ? Je ne puis l’admettre, d’autant plus que ce serait contraire aux conseils éclairés de M. Lacroix, qui ne cesse de condamner l’imprudence des gens qui se rapprochent trop de la zone dévastée. Le mont Pelé, dans la terrible leçon qu’il vient de donner, a prouvé le danger permanent de son voisinage ; il sera donc logique d’abandonner cette partie de l’île, aujourd’hui convertie en désert. Sous l’influence puissante de la végétation tropicale, je vois dans un avenir prochain l’herbe pousser à travers la masse pulvérisée qui jonche le sol. Les fougères, les arbustes, les arbres suivront, et dans peu de temps la plaine, aride et complètement dévastée aujourd’hui, sera recouverte d’un manteau de verdure. Du côté du Carbet on me montre déjà une colline verdoyante, qui ne présentait au moment du sinistre qu’un terrain entièrement détruit et tapissé de cendres. Le souvenir seul restera de ce que contient le sol ; on se montrera l’endroit où naguère s’élevait une cité importante, de même qu’au pied du Vésuve on désignait approximativement l’emplacement de Pompéi, que le hasard fit découvrir dix-huit siècles plus tard.

LES RUINES DE SAINT-PIERRE, VUES DU CARBET, NE PEUVENT MIEUX SE COMPARER QU’AUX RUINES DE POMPÉI. — D’APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Les premières manifestations d’activité du mont Pelé datent du commencement d’avril. Des fumerolles se dégageaient alors de l’ancien cratère. L’eau de la Rivière-Blanche, qui prend sa source au bas de ce cratère, accusait en même temps une augmentation de volume bien marquée. Le 3 mai, des détonations se font entendre et une pluie abondante de cendres effraie la population, qui commence à s’enfuir. Le 5, l’usine Guérin est engloutie sous un torrent de boue et de pierres, échappées du volcan. Cette avalanche franchit plusieurs kilomètres en quelques minutes et détruit tout. Les jours suivants, les détonations augmentent, et l’on voit le feu sortir du cratère. À ce moment même, un savant (!) de Saint-Pierre téléphonait à Fort-de-France qu’il n’y avait rien à craindre.

Le matin du 8, la montagne est effrayante à voir ; elle est toute noire et enveloppée de fumée. Soudain, d’après le récit d’un des rares survivants du navire anglais Roddam, qui se trouvait sur le pont, une détonation formidable se fait entendre en même temps qu’un nuage, dense et noir, dévale de la montagne dans la direction de la ville. Ce nuage est sillonné d’éclairs fulgurants ; en moins de trois minutes il a dépassé Saint-Pierre en s’arrêtant au Carbet. Il brise, détruit les maisons, renverse les arbres, tue en un clin d’œil toute la population, démâte et démolit les navires en rade, coule les petites embarcations et soulève la mer. Tout s’enflamme à la fois : sur dix-huit navires, il n’y en a qu’un seul — le Roddam dont je viens de parler — qui réussit à s’échapper et à gagner Sainte-Lucie. La plus grande partie de l’équipage a été tuée ; les survivants sont atrocement brûlés. Le capitaine, tout meurtri, avait pu surmonter ses souffrances, pour couper la chaîne de l’ancre, saisir le gouvernail et s’esquiver vers la haute mer. On m’a raconté à Sainte-Lucie, que la quantité de cendres couvrant le Roddam a été évaluée à 120 tonnes. Et, au milieu de cette masse, gisaient une dizaine d’amas calcinés, indescriptibles : c’étaient des cadavres.

Le Grappler, vapeur de 1 000 tonnes, au service de la Compagnie des câbles des Antilles et de Panama, brûla et sombra, ainsi que le Roraima, paquebot venu d’Amérique et ayant à bord plusieurs passagers. Tous ceux-ci périrent, à l’exception d’un enfant enfermé dans sa cabine et sauvé, au dernier moment, comme par miracle. Les autres navires subirent le même sort, et la mer était jonchée d’épaves et de cadavres lorsque le croiseur le Suchet put s’approcher de la ville en feu et sauver encore quelques personnes, accrochées à des débris.

L’opinion des savants diffère dans certains détails au point de vue de la composition du nuage destructeur. Ce nuage, d’une puissance incomparable, a dû être constitué essentiellement par de la vapeur d’eau et par des cendres. La vapeur d’eau, en pression au fond du cratère, pression de plusieurs milliers d’atmosphères, a lancé dans l’espace les produits volcaniques qui bouillonnaient dans cet enfer. M. Camille Flammarion est d’avis que l’électricité a été en jeu, comme effet de l’éruption, mais non comme cause. Il croit que les gaz ont été du grisou, et que les victimes ont péri brûlées intérieurement pour avoir, suivant l’expression des mineurs, « avalé le feu ». Ces gaz ont dû emporter avec eux des cendres et des « lapillis », chauffés à très haute température, et contenir une grande quantité d’hydrogène sulfuré qui s’est enflammé subitement par des décharges électriques, ce qui expliquerait la conflagration générale et instantanée. Le feu a trouvé certainement un aliment puissant dans les milliers d’hectolitres de rhum que renfermaient les magasins de la ville.

ÉRUPTION DU MONT PELÉ, PHOTOGRAPHIE PRISE PAR UN TOURISTE À BORD D’UN PAQUEBOT ANGLAIS.

Dans tous les cas, il est hors de doute que pas un seul de ces malheureux n’a subi les affres de l’agonie. Ils ont été tués comme par un coup de foudre, et l’asphyxie a été instantanée : la position de certains cadavres l’indique d’une façon évidente. Les journaux ont rapporté assez d’exemples à l’appui de cette thèse, désormais indiscutable ; je pourrais mentionner encore le fait qu’un gendarme a vu le cadavre d’une femme assise sur un tabouret, en train d’éplucher une banane, et que, devant la maison d’un médecin, on a trouvé la voiture renversée contre la façade, le cheval à moitié carbonisé, debout sur ses jambes, et le cocher renversé contre l’une des roues de derrière. La chaleur développée par la conflagration générale a dû atteindre des proportions inouïes. Les objets en verre et en porcelaine, que les fouilles ont mis à jour, fondus à moitié, tortillés et réduits en pâte, sans toutefois présenter la moindre brisure ou échancrure, ont adopté les formes les plus bizarres. Les faïences ont reçu un reflet métallique qui rappelle la fabrication moderne des vases du golfe Juan, et sous les décombres on a trouvé des assiettes, des tasses, des bols, blancs d’origine, mais imprégnés de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.

VERRERIES FONDUES, TROUVÉES DANS LES RUINES DE SAINT-PIERRE. — D’APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Les premiers géologues qui ont exploré les ruines de Saint-Pierre furent les professeurs Hovey et Heilprin d’Amérique. Le jour même où le télégraphe apporta la lugubre nouvelle, on s’émut à New York et une réunion de savants eut lieu le lendemain ; on affréta un bateau, et, le 14, M. Hovey partait à la tête d’une mission scientifique qui débarqua à la Martinique le 19. On fit quatre fois l’ascension du volcan. M. Heilprin, de son côté, arriva fin mai et monta par deux fois jusqu’au cratère. La mission française n’est arrivée que le 20 juin.

M. Heilprin, des plus connus par ses travaux géologiques, a consacré une grande partie de sa carrière à l’étude des volcans, tant au Mexique et au Guatémala que dans les autres régions volcaniques de l’Amérique. Je traduis de son rapport, publié immédiatement après son retour, ces phrases : « Le passage du nuage gazeux, ou plutôt de la trombe dévastatrice, doit avoir eu sur l’atmosphère l’effet d’un cyclone ; les ruines de Saint-Pierre en portent les traces évidentes. Il est difficile de déterminer la part qu’ont prises les explosions électriques dans l’anéantissement de la capitale. Il est incontestable que ces explosions ont eu lieu ; les métaux et les poteries portent les traces probantes du passage électrique. »

Ce savant présume que les événements qui se sont produits ont dû occasionner d’assez importants soulèvements ou abaissements du sol marin. On a fait très peu de sondages sérieux jusqu’aujourd’hui dans le voisinage de la Martinique, de Saint-Vincent et d’autres îles, et les quelques recherches pratiquées tendraient à prouver qu’aucun changement sensible ne s’est produit dans le niveau des fonds voisins des côtes. Il n’en est pas moins vrai que, sur la côte du Mexique, on vient de constater la présence d’un bas-fond à un endroit où la sonde indiquait une profondeur de 800 mètres avant les éruptions de 1902. M. Heilprin déclare que la mer des Caraïbes couvre la partie la plus fragile de la croûte terrestre, et que le golfe du Mexique ne doit son origine qu’à un immense effondrement survenu dans les temps reculés. Partant de ce principe, la disparition d’une ou de plusieurs des îles volcaniques comprises entre Saint-Kitts et Sainte-Lucie serait parfaitement possible.

M. Lacroix a constaté que les fumerolles de la Rivière-Blanche ne se sont pas limitées à la terre ferme, mais qu’elles se prolongeaient dans la mer. C’est sur leur prolongement que des ruptures du câble sous-marin ont eu lieu, à 10 milles environ de la côte, les 5 et 30 mai, ainsi que le 8 juillet. Lorsque le 11 juin, on a relevé le câble, rompu le 30 mai, le goudron de celui-ci coulait en larmes, bien qu’il fût ramené d’une profondeur de 1 200 brasses. Enfin, le matin du 5 mai, avant la catastrophe de l’usine Guérin, une grande quantité de poissons morts a été recueillie à la surface de la mer dans cette direction.

RUINES DE L’ÉGLISE DU FORT, À SAINT-PIERRE, APRÈS L’ÉRUPTION DU 20 MAI. — D’APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Le commandant du Pouyer-Quertier, employé aux travaux du câble français, parle des mêmes phénomènes calorifiques dans les fonds marins, et signale la relation qui doit exister entre les courants excessifs qu’il a constatés et les manifestations volcaniques de ces mois. À mon retour en Europe, une communication relativement à des sondages faits dans les parages des Açores, pendant la dernière croisière du prince de Monaco, me confirma dans mon appréciation au sujet des bouleversements que le sol marin a dû très probablement subir, même à de grandes distances des Antilles. Les informations fournies par le capitaine Chaves, directeur de l’observatoire de Ponta Delgada (Açores), ne laissent aucun doute sur les perturbations qui se sont produites, et dont les détails ne nous seront révélés peut-être que bien plus tard à la suite de fréquents sondages et de rapports de marins.

Le câble qui relie les îles de Terceira et de Pico s’est brisé le 8 mai, jour du cataclysme de la Martinique, en deux points, distants de 12 milles l’un de l’autre, par 1 512 et 1 418 mètres de profondeur. Une des extrémités portait les traces évidentes de température très élevée.

Indépendamment de ce fait, une autre observation dans l’archipel des Açores ne manque pas d’intérêt. Par un fond de 900 mètres, où la température normale est de 9 degrés environ, on a constaté une température de 13° 1/2.

J’ai visité trois fois le Prêcheur. La dévastation de cette partie de la côte ne provient pas de poussées de gaz, mais elle doit être attribuée à des phénomènes torrentiels et à d’énormes pluies de cendres. On se croirait dans le désert ; à certains endroits le pied s’enfonce comme dans une promenade aux dunes de sable de la mer du Nord. La plupart des maisons de l’ancien village sont écrasées, aplaties ; de-ci, de-là, un matelas, un meuble brisé, apparaît au milieu de l’amoncellement des cendres. J’aperçois un bout de rail du tramway qui reliait le Prêcheur à Saint-Pierre, et qui supporte tout un mobilier brisé.

Une croisée démolie du rez-de-chaussée permet l’entrée de ce qui reste d’une maison effondrée. Je me glisse, non sans peine, dans cette pièce bouleversée et je me rends facilement compte de la précipitation avec laquelle les habitants ont dû fuir. Le plancher, plein de cendres, est couvert d’ustensiles de ménage, de livres de comptabilité, de lettres, de vêtements. Sous un tabouret renversé, je ramasse une statuette, représentant saint Antoine de Padoue.

Et, tout autour du village, les pitons sont dénudés ; toute végétation a complètement disparu. Un immense linceul de cendres, gris clair, s’étend à perte de vue ; les quelques arbres qui sont restés debout, dépourvus de leurs branches, font l’effet de fantômes, de spectres, de squelettes : on dirait un champ dévasté, le lendemain d’une bataille.

En passant devant la Rivière-Blanche, et en nous arrêtant près de la Rivière-Sèche et de la Rivière-des-Pères, M. Lacroix a l’obligeance de fixer mon attention sur le grand ravin qui, du sommet de la montagne, se prolonge en pente jusqu’au bord de la mer. C’est par là que dégringolent encore périodiquement les conglomérats que projette le volcan, Dans une de nos excursions, nous avons eu la chance d’assister, à huit heures du soir, à une petite éruption. Le cône du mont Pelé, dégagé de nuages, nous montrait sa boule de feu, tandis que des conglomérats incandescents roulaient dans le ravin. Le cône, dont on a tant parlé et auquel M. Lacroix prête la plus grande attention, subit des transformations continuelles. Tantôt il augmente, tantôt il diminue de hauteur, suivant les éruptions et les morcellements qui se produisent, Pendant mon séjour à la Martinique, il avait une tendance à s’abaisser ; j’ai appris plus tard qu’en mars il avait de nouveau atteint 1 566 mètres, Un jour, en croisant avec le Jouffroy devant la montagne, nous l’avons aperçu, présentant une fente dans sa partie supérieure et ressemblant à deux doigts dressés en l’air.

LE VOLCAN VU DE LA MER, MONTRANT LE CÔNE FORMÉ AU CENTRE DU CRATÈRE.

Une nuit, nous restons à l’ancre devant le Carbet, probablement au même endroit où Colomb débarqua à son quatrième voyage, en 1502. Le village a très peu souffert de l’éruption du 8 mai, parce que la trombe meurtrière s’est arrêtée juste aux premières maisons, Mais cette localité a été fortement ravagée par un raz de marée qui s’est produit le 20 mai. La mer y est entrée sur un espace de 150 mètres, la lame atteignant une hauteur de 2 mètres environ. On me montre une maison sur le toit de laquelle une pirogue est venue s’échouer. Le commandant Dieulafé y est arrivé le lendemain de la catastrophe, et a ramené à Fort-de-France deux cent quarante habitants de la côte.

Comme je me représente bien, du pont du bateau, en jetant les yeux sur le petit chemin qui reliait Saint-Pierre au Carbet, le drame qui a dû se passer à cet endroit ! Les habitants de l’extrémité de la ville, affolés par le nuage noir qui se précipitait dans leur direction, se dirigèrent tous vers le village voisin. Les malheureux ont passé par quelques instants d’angoisse de plus, aucun n’ayant pu l’atteindre. On a trouvé sur cette route une masse de cadavres, tous tombés dans la même direction, la face contre terre.

Dans les derniers jours de janvier, un bateau d’excursion, venu de New York avec cent cinquante touristes, et ayant fait relâche antérieurement à Saint-Vincent et à Sainte-Lucie, débarqua ses passagers devant les ruines de Saint-Pierre. Tout d’un coup, un nuage dense sort du cratère, se répand dans d’immenses volutes, et déverse ses pierres et ses cendres dans la direction de la Rivière-Blanche, heureusement. Toute la bande s’affole, jette des cris de désespoir, et tâche d’accaparer les embarcations. Une demi-douzaine d’effarouchés se jettent à la mer, tandis qu’un photographe de Saint-Vincent, qui fait partie de l’excursion, mais qui était resté à bord, braque son objectif sur la foule.

ÉRUPTION DE LA MONTAGNE PELÉE, DU 25 JANVIER 1903, À 5 HEURES DU SOIR. DES TOURISTES AMÉRICAINS, VENUS EN EXCURSION, SONT SERVIS À SOUHAIT. — D’APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. WILSON.

Je désire visiter la partie ravagée du nord de l’île ; mais pour l’atteindre, je serai obligé de faire un grand détour. Les voitures de louage sont rares à la Martinique, et se trouvent généralement dans un état de vétusté qui inspire peu de confiance ; au surplus, la plupart des localités manquent d’hôtels. M. le gouverneur a l’extrême obligeance de mettre à ma disposition une voiture de l’artillerie et fait donner des ordres pour que, dans toutes les brigades de gendarmerie, je trouve une chambre et la table. Je pourrai donc faire le voyage dans d’excellentes conditions. Je traverse l’île jusqu’à la Trinité, et en passant par Sainte-Marie, le Marigot et le Lorrain, j’arrive, le troisième jour, à la Basse-Pointe. Dans tout ce parcours, j’admire la végétation luxuriante du pays, ainsi que la fertilité d’un sol qui se prêterait à toutes les cultures si le colon, d’un côté, le paysan laborieux, de l’autre, remplaçaient le travailleur médiocre qu’est le nègre. Il est vrai que dans la dernière partie du trajet, je découvre des plantations, de canne à sucre surtout, et plus de bétail que je n’avais cru.

Nulle trace jusqu’ici des ravages du volcan ; mais à la Basse-Pointe le triste tableau recommence. Le village a été détruit par des torrents violents, déterminés par les pluies abondantes qui, au mois de mai, ont suivi les éruptions. Toute végétation ayant disparu sur les flancs de la montagne, les eaux, que rien ne retenait, ont mobilisé les tufs, les conglomérats, les pierres, déraciné les arbres et désagrégé le sol. Ces torrents ont démoli les maisons en charriant des amas de blocs de pierres, de troncs d’arbres, et le lit de la rivière a été remblayé jusqu’à une hauteur de près de 5 mètres, Je vois des maisons dont le toit seul émerge de l’horrible chaos. Sur la côte, l’avalanche a produit des atterrissements importants et étendu le delta ; la baie a été complètement obstruée sur une longueur d’environ 120 mètres, Les habitants du bourg ont pu se sauver, à l’exception d’une femme, qui était malade dans son lit,

LA BASSE-POINTE APRÈS SA DÉVASTATION PAR LE TORRENT. — DESSIN DE MASSIAS.

Par une route assez difficile, je gagne le village d’Ajoupa-Bouillon, détruit, le 30 août, en même temps que le Morne-Rouge, par une nouvelle et terrible éruption du mont Pelé. Les deux localités et quelques autres du voisinage ont été couvertes en un instant par des projections d’eau et de boue en ébullition, la première recevant en outre quantité de pierres et de cendres chaudes, Cette catastrophe a fait environ mille cinq cents victimes au Morne-Rouge, et quatre cents à Ajoupa-Bouillon. Dans ce dernier village, la partie sud a été épargnée, et quelques habitants, malgré les conseils qu’on ne cesse de leur prodiguer, ont réintégré leurs maisons. J’ai l’occasion de causer avec l’un d’eux, un homme, qui, enfermé dans sa case, a assisté au cataclysme.

ÉRUPTION DU MONT PELÉ, VUE PRISE DU MORNE ROUGE. — D’APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Le nuage, composé, d’après lui, de cendres brûlantes et d’eau en ébullition, sans aucun amalgame de pierres, dévala de la montagne avec une rapidité prodigieuse, balayant et broyant tout ce qu’il trouvait sur son passage. Beaucoup de gens furent asphyxiés instantanément, d’autres reçurent d’affreuses blessures dans lesquelles les cendres restaient incrustées. Il y en avait qui n’avaient plus ni nez ni oreilles et, de ces malheureux, plusieurs succombèrent après quelques jours d’atroces souffrances. En parcourant les ruines et en jetant un coup d’œil sur les monceaux de débris, on croit se trouver en présence des effets d’un cyclone. Il y a des maisons réduites complètement en miettes, comme pulvérisées par un marteau-pilon.

Du Morne-Rouge, ce coquet village, qu’aucun touriste autrefois ne manquait d’aller visiter, il ne reste qu’une partie de l’église et quelques habitations.

Avant de regagner le Lorrain, je m’arrête à Assier, où M. Lacroix a établi un second poste pour surveiller le dangereux voisin. L’observatoire principal se trouve près du Fond-Saint-Denis, sur un piton qui domine toute la zone dévastée ; c’est une sorte de réduit casematé, véritable forteresse, dont l’entrée est naturellement située du côté opposé au volcan. On y a vue sur une partie du cratère et la surveillance est sans interruption. Chaque jour, un bulletin est téléphoné à Fort-de-France, où il est affiché et d’où on le communique à toutes les communes de l’île.

REFUGE ÉTABLIE PAR M. LACROIX, À ASSIER, PRÈS DU LORRAIN, POUR SURVEILLER LE VOLCAN. — DESSIN DE MASSIAS.

Au moment de mon passage à Assier, le poste était placé sous la direction de l’enseigne de vaisseau Le Cerf, lequel eut l’obligeance de m’accompagner dans les environs. Je descends même dans le petit réduit sous terre, dont l’accès est défendu par une porte en briques, très solide, et qui servira de refuge, en cas d’alerte. J’ai encore la chance, à Assier, de voir le cône dépourvu de vapeurs, mais les deux doigts n’y sont plus ; je n’observe qu’un seul immense pain de sucre s’élevant dans l’air.

Les braves gendarmes, soit au Lorrain, soit dans les autres localités où ils m’ont offert l’hospitalité, me donnent les détails les plus poignants sur les scènes horribles auxquelles ils ont assisté. Leur tâche a été dure et leur dévouement digne de tous éloges. Beaucoup d’entre eux ont péri, tant à Saint-Pierre qu’au Morne-Rouge et, plusieurs fois, ils ont essuyé le coup de feu des bandes de pillards. Menacés à la fois par le volcan et par les terrains fendillés et brûlants qu’il fallait parcourir du matin au soir, et fréquemment la nuit, brisés de fatigue, ils s’estimaient heureux en découvrant, de-ci, de-là, quelque blessé qu’un prompt secours pouvait sauver peut-être. Sans ces braves gens, le brigandage aurait été complet, et nombre de malheureux, manquant de nourriture comme de secours, auraient péri sans que voix humaine entendit leurs plaintes et leurs souffrances. Le métier de gendarme dans les colonies est dur, étant donné surtout qu’à toute heure et par tous les temps, cette fonction appelle parfois à de grandes distances, et ce n’est qu’au bout de six années révolues de service, que ce modeste serviteur a droit à un congé de six mois ; en revanche le bureaucrate, penché quelques heures par jour sur son pupitre, le plus souvent même absorbé par la politique ainsi que par le souci de ne pas laisser éteindre sa cigarette, se voit octroyer d’interminables congés… de convalescence !

RUINES D’UNE RHUMERIE, APRÈS LE 20 MAI. — D’APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Mes amis, les gendarmes, trouvent encore le temps, dans leurs loisirs, de cultiver un petit jardin et de donner un démenti formel aux fainéants qui prétendent que le climat ne se prête pas à la culture de nos légumes d’Europe. Je ne les vois pas seulement en terre, mais j’en goûte à leur table : navets, petits pois, tomates, salades, carottes, même des choux et du raisin.

« Et le serpent, le fameux trigonocéphale, qui autrefois formait le sujet continuel des conversations à la Martinique, est-il toujours aussi fréquent ? demandais-je un jour à un brigadier qui m’accompagnait, dans une excursion à cheval, où il fallait traverser un terrain couvert de broussailles. — Bien moins qu’autrefois, me répondit-il, depuis qu’on a introduit ici, comme à Sainte-Lucie, la mangouste, qui se reproduit dans des proportions inquiétantes et qui fait une véritable hécatombe du dangereux reptile. Mais cette même mangouste, ne trouvant plus assez de serpents à dévorer, s’attaque maintenant aux poules et fait le désespoir du fermier. »

La route du Lorrain à la Trinité, très pittoresque, longe la mer qui, de ce côté de l’île, est toujours tourmentée. Souvent le Marigot est le seul point de cette partie de la cote où l’on puisse débarquer. Au moment où j’y passe, une goélette se dirige vers l’anse ; mais le pavillon, que vient de hisser un employé du port, indique qu’elle n’a qu’à rebrousser chemin. Mon cocher me raconte que, bien souvent, pour pouvoir embarquer des fûts de rhum, on est obligé de les jeter à la mer et de les pousser, à l’aide d’une pirogue, vers le navire qui doit les recevoir à son bord. Après la destruction de Saint-Pierre, plusieurs planteurs de canne à sucre, établis dans ces parages, ont préconisé la création d’une nouvelle ville sur la côte est, ou, tout au moins, l’aménagement d’un grand port à la Trinité ; j’ai appris sur place que ce projet ne trouve que peu d’appui de la part des autorités. Mais comme une ligne de chemin de fer, reliant Fort-de-France à la côte opposée, rendrait des services et contribuerait au développement de la colonie ! Hélas ! les voies ferrées, à ce qu’il parait, sont remises aux calendes grecques dans cette pauvre Martinique.

Je suis attendu à Sainte-Marie par un aimable planteur, qui m’a invité à déjeuner et qui, avant le repas, me fait faire le tour de son importante propriété. Ici, au moins, je parcours de vastes champs de canne à sucre, assis sur un petit chariot, auquel on donne le nom de « truc », et qui glisse sur des rails à voie étroite, traîné par un mulet. Dans cette maison hospitalière je me trouve en compagnie d’un respectable vieillard, hébergé avec sa femme et ses deux filles par son gendre, le propriétaire de la sucrerie. C’est bien une véritable victime de l’éruption du mont Pelé, un vrai sinistré que je rencontre, comme j’en ai rencontré plusieurs, ces dernières semaines, absolument ruiné par le cataclysme, se trouvant dans l’aisance avant la catastrophe et ne possédant plus rien aujourd’hui. La propriété qu’il possédait au Prêcheur a été entièrement détruite, et le malheureux n’a du pain que grâce à la famille qui l’a charitablement recueilli.

La charité s’est manifestée d’une façon éclatante aussitôt que la nouvelle du sinistre a fait vibrer les cœurs du monde entier, et les millions se sont accumulés pour venir en aide aux sinistrés. Quels sont les vrais sinistrés dans ce désastre incomparable, et quelles sommes leur a-t-on distribuées ? Par contre, quels sont les gens qui ont profité de la générosité universelle ?

L’esprit le plus sectaire a présidé à cette distribution. Avant de remettre les secours, les fonctionnaires ne s’occupaient pas de la situation de la victime, mais de sa nuance politique, car tout est politique dans ce pauvre pays, et la population blanche, qui diminue graduellement, se trouve submergée par la population de plus en plus envahissante des nègres. Ces gens sont électeurs, depuis l’homme qui a reçu plus ou moins d’instruction jusqu’au dernier voyou qui vous toise d’insolence, qui a tous les vices, qui ne demande qu’à voler, et dont la paresse et l’inertie ont atteint la limite de l’incroyable. Les éruptions du mont Pelé ont été une véritable aubaine pour cette horde de fainéants qui serait trop heureuse si pareil cataclysme se reproduisait. À part un nombre restreint, qu’est-ce qu’ils ont perdu ? Absolument rien, parce qu’ils ne possédaient rien que les quelques loques qui leur couvraient les épaules, et que les besoins de l’existence étaient des plus limités pour eux ; ils ont acquis tout d’un coup le bien-être, en recevant gratuitement la nourriture, un abri, des vêtements. Un navire, arrivé à Fort-de-France, n’a pu trouver d’ouvriers pour débarquer sa cargaison, ces sinistrés refusant de travailler, même à 4 francs par jour. Un bateau, venu d’Amérique avec des vivres, s’est vu dans le même cas : c’est l’équipage qui a dû faire la besogne. Par contre, les touristes rencontraient autant de soi-disant guides qu’ils en demandaient pour les accompagner dans les ruines de Saint-Pierre ; c’était un moyen de pénétrer dans la zone interdite et de se livrer au pillage sans être inquiété.

La politique, les élections : voilà la cheville ouvrière qui règle tout. Il devait y avoir des élections à Saint-Pierre, le 9 mai ; on ne voulut pas que la population évacuât la ville, en dépit du danger menaçant. La Commission de savants (!) la tranquillisait : il n’y avait rien à craindre. La destruction de l’usine Guérin, les débordements torrentiels de la Rivière-Blanche, les détonations du volcan, les pronostics alarmants qui se succédaient, n’étaient que des incidents négligeables. Et le lendemain, plus de deux mille blancs, constituant le véritable commerce, leurs fils, leurs familles, ceux-là qui avaient la tradition, le crédit, se trouvaient compris dans le terrible holocauste.

En questionnant plusieurs blancs et créoles qui ont tout perdu et en leur demandant ce qu’ils ont reçu sur les millions de la charité, la réponse a été identiquement la même : rien, absolument rien. J’ai retrouvé à Fort-de-France un ancien planteur, complètement ruiné, que je connaissais d’un voyage antérieur. Il pouvait s’estimer heureux d’avoir obtenu une modeste place d’employé dans une maison de commerce, tandis qu’un nègre, jadis sous ses ordres et n’ayant jamais possédé un liard, se trouvait aujourd’hui dans une situation qu’il n’aurait jamais pu rêver, petit rentier dans son genre, ayant une case et deux hectares de terre. Et combien, sur ces millions, ont servi à faire de la propagande électorale ? Même pendant et après la catastrophe, l’administration n’a eu qu’une préoccupation : les élections.

Il n’y a pas que les indigènes qui ont profité de l’assiette au beurre ; des administrateurs ont su s’approprier une part du butin. Un maire de village, agent électoral de marque, avait été chargé de veiller à la subsistance de deux mille sinistrés ; on lui donnait 70 centimes par tête et par jour. Ce philanthrope à rebours s’arrangeait de façon à les nourrir avec deux ou trois sous, et il se constitua ainsi un joli pécule pour ses vieux jours.

Le gouverneur actuel, M. Lemaire, que tous les honnêtes gens regrettent de n’avoir vu arriver plus tôt pour balayer l’écurie d’Augias, a une tâche bien lourde à accomplir, et, s’il recueille l’approbation de tous ceux qui s’intéressent au relèvement de la colonie, il se trouve en butte aux attaques de la presse qui l’accable d’injures violentes. Il se heurte aussi contre la rage des fainéants qu’une anarchie de quelques mois a favorisés. Sa situation est loin d’être une sinécure, comme j’ai pu souvent m’en convaincre pendant mon séjour d’un mois.

Il m’est fréquemment arrivé d’être accosté par un nègre ou une négresse me demandant la charité. Ces êtres agaçants prononcent d’une voix larmoyante le mot « sinistré », tout en ayant habité une zone bien éloignée de la région dévastée. On se croirait en Orient, on dirait qu’on vous demande le « bakshish ».

Le gouverneur s’est occupé, avec tout le zèle en son pouvoir, de la fondation de nouveaux villages, de centres de culture pour ceux qui veulent travailler et se créer une situation. Il y en a déjà six ou sept, dont j’ai visité les principaux. Au début, le nombre des noirs doués de bonne volonté était très restreint ; une distribution en argent, leur donnant la faculté de vivre dans l’oisiveté, répondait mieux à leurs goûts. Néanmoins, voyant que l’ère des faveurs était passée, un certain nombre se sont décidés à prendre la bêche en mains et à accepter, sous un contrôle bien organisé, la case, les outils et le lopin de terre qu’on offre gratuitement. À Tivoli, sur la route de Balata, je parcours un village tout neuf, d’une superficie d’environ 150 hectares, où un millier d’habitants sont répartis en cent soixante-dix cases bien propres.

Ne connaissant pas la partie sud de la Martinique, j’accepte avec empressement l’invitation de M. Lemaire de l’accompagner dans un voyage d’inspection qu’il doit y faire. C’est à bord du Jouffroy que nous nous rendons aux Trois-Îlets et à la grande Anse d’Arlet. La première localité est le lieu de naissance de Joséphine de Beauharnais ; à quelque distance du bourg, on montre encore la maison, aujourd’hui assez délabrée, où elle a vu le jour, tandis que la vieille église du village contient le tombeau de sa mère.

MAISON NATALE DE L’IMPÉRATRICE JOSÉPHINE, AUX TROIS-ÎLETS. — D’APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Le pays est peu habité, et de cultures je n’en vois que quelques rares traces, quoique partout la fertilité du sol saute aux yeux. En consultant le dernier annuaire de la colonie, je ne trouve qu’une production de 40 millions de kilos de sucre, de 14 millions 1/2 de litres de tafia et de rhum, et à peu près 1 demi-million de kilos de cacao. Le reste est absolument nul. Cette profonde décadence ne tient pas aux conditions économiques, mais au défaut d’initiative et à l’inertie des habitants.

Aux Trois-Îlets, le maire présente au gouverneur la seule femme qui ait survécu au désastre de Saint-Pierre. Habitant aux confins de la ville et épouvantée à l’approche du nuage, elle s’est barricadée dans sa maison et est tombée évanouie sous une table. À son réveil, elle constata que tous les membres de sa famille gisaient morts autour d’elle. Quoique horriblement brûlée, les soins qu’on lui a prodigués ont réussi à la sauver. Cette malheureuse m’intéresse. Elle me délasse des quelques individus qui me poursuivaient avec leur continuelle exclamation : sinistrés, sinistrés, petit secours !

À l’Anse d’Arlet, pendant que le gouverneur s’entretient avec les autorités du village, j’ai encore une belle occasion de faire des études de mœurs. En trois endroits différents, je passe devant de petits groupes en pleine discussion. Le sujet de leurs conversations n’est pas difficile à deviner : c’est toujours la politique, leur seule préoccupation du matin au soir. Et quand, en écoutant la péroraison d’un vieux nègre, je ne puis m’empêcher de rire, celui-ci me lance un regard furibond, en ajoutant : « Je dis ce que je veux, je suis électeur comme vous. » Quand comprendra-t-on en haut lieu que le droit de vote, accordé à tous ces moricauds, est une anomalie, une folie, et que la politique est le chancre rongeur qui s’oppose au développement et à la prospérité des pauvres colonies ?

Si le nègre de la Martinique ne représentait encore que la paresse incarnée, on se bornerait à le considérer comme une faute d’impression dans le livre de la nature ; mais ce triste produit se croit notre égal, qualité, du reste, que les lois lui reconnaissent. Il est électeur, cet être qui manque d’éducation, d’instruction, de sens moral, de tout. Que les Anglais et les Hollandais, dans leurs colonies, font donc bien de les considérer à leur juste valeur, de ne faire siéger dans leurs tribunaux que des magistrats européens, de ne pas accorder à un noir le droit de vote, et de se dispenser de sénateurs et de députés des colonies !


(À suivre.) G. Verschuur.