Aventures d’Arthur Gordon Pym/Explorations vers le pôle

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Traduction par Charles Baudelaire.
Michel Lévy frères (Collection Michel Lévy) (p. 186-193).


XVI


EXPLORATIONS VERS LE PÔLE.


Il entrait primitivement dans les intentions du capitaine Guy, après avoir satisfait sa curiosité relativement aux Auroras, de filer par le détroit de Magellan et de longer la côte occidentale de Patagonie ; mais un renseignement qu’il avait reçu à Tristan d’Acunha le poussa à gouverner au sud, dans l’espérance de découvrir quelques petites îles qu’on lui avait dit être situées par 60° de latitude sud et 41° 20′ de longitude ouest. Dans le cas où il ne trouverait pas ces terres, il avait le projet, pourvu que la saison le permît, de pousser vers le pôle. Conséquemment, le 12 décembre[1], nous cinglâmes dans cette direction. Le 18, nous nous trouvâmes sur la position indiquée par Glass, et nous croisâmes pendant trois jours aux environs sans découvrir aucune trace des îles en question. Le 21, le temps étant singulièrement beau, nous remîmes le cap au sud, avec la résolution de pousser dans cette route aussi loin que possible. Avant d’entrer dans cette partie de mon récit, je ferai peut-être aussi bien, pour l’instruction des lecteurs qui n’ont pas suivi avec attention la marche des découvertes dans ces régions, de donner un compte-rendu sommaire des quelques tentatives faites jusqu’à ce jour pour atteindre le pôle sud.

L’expédition du capitaine Cook est la première sur laquelle nous ayons des documents positifs. En 1772, il fit voile vers le sud, sur la Resolution, accompagné du lieutenant Furneaux, commandant l’Adventure. En décembre, il se trouvait au 58e parallèle de latitude sud, par 26° 57′ de longitude est. Là il rencontra des bancs de glace d’une épaisseur de 8 à 10 pouces environ, s’étendant au nord-ouest et au sud-est. Cette glace était amassée par blocs, et presque toujours si solidement amoncelée, que les navires avaient la plus grande peine à forcer le passage. À cette époque, le capitaine Cook supposa, d’après la multitude des oiseaux en vue et d’autres indices, qu’il était dans le voisinage de quelque terre. Il continua vers le sud, avec un temps excessivement froid, jusqu’au 64e parallèle, par 38° 14′ de longitude est. Là il trouva un temps doux avec de jolies brises pendant cinq jours, le thermomètre marquant 36 degrés[2]. En janvier 1773, les navires traversaient le cercle Antarctique, mais ne pouvaient réussir à pénétrer plus loin ; car, arrivés à 67° 15′ de latitude, ils trouvèrent leur marche arrêtée par un amas immense de glaces qui s’étendait sur tout l’horizon sud aussi loin que l’œil pouvait atteindre. Cette glace était en quantité variée, et quelques vastes bancs s’étendaient à plusieurs milles, formant une masse compacte et s’élevant à 18 ou 20 pieds au-dessus de l’eau. La saison était avancée, et, désespérant de pouvoir tourner ces obstacles, le capitaine Cook remonta à regret vers le nord.

Au mois de novembre suivant, il recommença son voyage d’exploration vers le pôle Antarctique. À 59° 40′ de latitude il rencontra un fort courant portant au sud. En décembre, comme les navires étaient à 67° 31′ de latitude et 142° 54′ de longitude ouest, ils trouvèrent un froid excessif, avec brouillards et grands vents. Là encore, les oiseaux étaient nombreux : l’albatros, le pingouin et particulièrement le pétrel. À 70° 23′ de latitude, ils rencontrèrent quelques vastes îles de glace, et un peu plus loin les nuages vers le sud apparurent d’une blancheur de neige, ce qui indiquait la proximité des champs de glace. À 71° 10′ de latitude et 106° 54′ de longitude ouest, les navigateurs furent arrêtés, comme la première fois, par une immense étendue de mer glacée qui bornait toute la ligne de l’horizon au sud. Le côté nord de cette plaine de glace était hérissé et dentelé, et tous ces blocs étaient si solidement assemblés qu’ils formaient une barrière absolument infranchissable, s’étendant jusqu’à un mille vers le sud. Au delà, la surface des glaces semblait s’aplanir comparativement dans une certaine étendue, jusqu’à ce qu’enfin elle fût bornée à son extrême limite par un amphithéâtre de gigantesques montagnes de glace, échelonnées les unes sur les autres. Le capitaine Cook conclut que cette vaste étendue confinait au pôle ou à un continent. M. J. N. Reynolds, dont les vaillants efforts et la persévérance ont à la longue réussi à monter une expédition nationale, dont le but partiel était d’explorer ces régions, parle en ces termes du voyage de la Resolution :

« Nous ne sommes pas surpris que le capitaine Cook n’ait pas pu aller au delà de 71° 10′ de latitude, mais nous sommes étonné qu’il ait pu atteindre ce point par 106° 54′ de longitude ouest. La terre de Palmer est située au sud des îles Shetland, à 64° de latitude, et s’étend au sud-ouest plus loin qu’aucun navigateur ait jamais pénétré jusqu’à ce jour. Cook faisait route vers cette terre, quand sa marche fut arrêtée par la glace, cas qui se représentera toujours, nous le craignons fort, surtout dans une saison aussi peu avancée que le 6 janvier, — et nous ne serions pas étonné qu’une portion des montagnes de glace en question se rattachât au corps principal de la terre de Palmer, ou à quelque autre partie de continent située plus avant vers le sud-ouest. »

En 1803, Alexandre, empereur de Russie, chargea les capitaines Kreutzenstern et Lisiausky d’un grand voyage de circumnavigation. Dans leurs efforts pour pousser vers le sud, ils ne purent aller au delà de 59° 58′ de latitude et 70° 15′ de longitude ouest. Là, ils rencontrèrent de forts courants portant vers l’est. La baleine était abondante, mais ils ne virent pas de glaces. Relativement à ce voyage, M. Reynolds remarque que si Kreutzenstern était arrivé à ce point dans une saison moins avancée, il aurait indubitablement trouvé des glaces ; — c’était en mars qu’il atteignait la latitude désignée. Les vents qui règnent alors du sud-ouest avaient, à l’aide des courants, poussé les banquises vers cette région glacée, bornée au nord par la Georgia, à l’est par les Sandwich et les Orkneys du Sud, et à l’ouest par les Shetland du Sud.

En 1822, le capitaine James Weddell, appartenant à la marine anglaise, pénétra, avec deux petits navires, plus loin dans le sud qu’aucun navigateur précédent, et même sans rencontrer d’extraordinaires difficultés. Il rapporte que, bien qu’il ait été souvent entouré par les glaces avant d’atteindre le 72e parallèle, cependant, arrivé là, il n’en vit plus un morceau, et qu’ayant poussé jusqu’à 74° 15′ de latitude, il n’aperçut pas de vastes étendues de glace, mais seulement trois petites îles. Ce qui est singulier, c’est que, bien qu’il eût vu de vastes bandes d’oiseaux et d’autres indices de terre, et qu’au sud des Shetland l’homme de vigie eût signalé des côtes inconnues s’étendant vers le sud, Weddell ait persisté à repousser l’idée qu’un continent puisse exister dans les régions polaires du sud.

Le 11 janvier 1823, le capitaine Benjamin Morrell, de la goëlette américaine Wasp, partit de la Terre de Kerguelen avec l’intention de pousser vers le sud aussi loin que possible. Le 1er février, il se trouvait à 64° 52′ de latitude sud et 118° 27′ de longitude est. J’extrais de son journal, à cette date, le passage suivant :

« Le vent fraîchit bientôt et devint une brise à filer onze nœuds ; nous profitâmes de l’occasion pour nous diriger vers l’est ; étant d’ailleurs pleinement convaincus que plus nous pousserions dans le sud au delà de 64°, moins nous aurions à craindre les glaces, nous gouvernâmes un peu au sud, et, ayant franchi le cercle Antarctique, nous poussâmes jusqu’à 69° 15′ de latitude sud. Nous n’y trouvâmes aucune plaine de glace ; seulement quelques petites îles de glace étaient en vue. »

À la date du 14 mars, je trouve aussi cette note :

« La mer était complètement libre de vastes banquises, et nous n’apercevions pas plus d’une douzaine d’îlots de glace. En même temps la température de l’air et de l’eau était au moins de 13 degrés plus élevée que nous ne l’avions jamais trouvée entre les 60e et 62e parallèles sud. Nous étions alors par 70° 14′ de latitude sud, et la température de l’air était à 47, celle de l’eau à 44. Nous estimâmes alors que la déviation de la boussole était de 14° 27′ vers l’est, par azimut… J’ai franchi plusieurs fois le cercle Antarctique, à différents méridiens, et j’ai constamment remarqué que la température de l’air et de l’eau s’adoucissait de plus en plus, à proportion que je poussais au delà du 65e degré de latitude sud, et que la déclinaison magnétique diminuait dans la même proportion. Tant que j’étais au nord de cette latitude, c’est-à-dire entre 60° et 65°, le navire avait souvent beaucoup de peine à se frayer un passage entre les énormes et innombrables îles de glace, dont quelques-unes avaient de 1 à 2 milles de circonférence, et s’élevaient à plus de 500 pieds au-dessus du niveau de la mer. »

Se trouvant presque sans eau et sans combustible, privé d’instruments suffisants, la saison étant aussi très-avancée, le capitaine Morrell fut obligé de revenir, sans essayer de pousser plus loin vers le sud, bien qu’une mer complètement libre s’ouvrît devant lui. Il prétend, que, si ces considérations impérieuses ne l’avaient pas contraint à battre en retraite, il aurait pénétré, sinon jusqu’au pôle, au moins jusqu’au 85e parallèle. J’ai relaté un peu longuement ses idées sur la matière, afin que le lecteur fût à même de juger jusqu’à quel point elles ont été corroborées par ma propre expérience.

En 1831, le capitaine Briscoe, naviguant pour MM. Enderby, armateurs baleiniers à Londres, fit voile sur le brick Lively pour les mers du Sud, accompagné du cutter Tula. Le 28 février, se trouvant par 66° 30′ de latitude sud et 47° 31′ de longitude est, il aperçut la terre et « découvrit positivement à travers la neige les pics noirs d’une rangée de montagnes courant à l’est-sud-est. » Il resta dans ces parages pendant tout le mois qui suivit, mais ne put s’approcher de plus de dix lieues de la côte, à cause de l’état effroyable du temps. Voyant qu’il lui était impossible de faire aucune découverte nouvelle pendant cette saison, il remit le cap au nord et alla hiverner à la Terre de Van-Diémen.

Au commencement de 1832, il se remit en route pour le Sud, et, le 4 février, il vit la terre au sud-est par 67° 15′ de latitude et 69° 29′ de longitude ouest. Il se trouva que c’était une île située près de la partie avancée de la contrée qu’il avait d’abord découverte. Le 21 du même mois, il réussit à atterrir à cette dernière, et en prit possession au nom de Guillaume IV, lui donnant le nom d’île Adélaïde, en l’honneur de la reine d’Angleterre. Ces détails ayant été transmis à la Société Royale Géographique de Londres, elle en conclut « qu’une vaste étendue de terre se continuait sans interruption depuis 47° 30′ de longitude est jusqu’à 69° 29′ de longitude ouest, entre les 66e et 67e degrés de latitude sud. »

Relativement à cette conclusion, M. Reynolds fait cette remarque : « Nous ne pouvons pas adopter cette conclusion comme rationnelle, et les découvertes de Briscoe ne justifient pas une pareille hypothèse. C’est justement à travers cet espace que Weddell a marché vers le sud en suivant un méridien à l’est de la Georgia, des Sandwich, de l’Orkney du Sud et des îles Shetland. » On verra que ma propre expérience sert à montrer plus nettement la fausseté des conclusions adoptées par la Société.

Telles sont les principales tentatives qui ont été faites pour pénétrer jusqu’à une haute latitude sud, et l’on voit maintenant qu’il restait, avant le voyage de la Jane Guy, environ 300 degrés de longitude par lesquels on n’avait pas encore pénétré au delà du cercle Antarctique. Ainsi un vaste champ de découvertes s’ouvrait encore devant nous, et ce fut avec un sentiment de voluptueuse et ardente curiosité que j’entendis le capitaine Guy exprimer sa résolution de pousser hardiment vers le sud.



  1. Erreur de date, évidemment. — C. B.
  2. Fahrenheit. — C. B.