Aventures d’Arthur Gordon Pym/La Cachette

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Traduction par Charles Baudelaire.
Michel Lévy frères (Collection Michel Lévy) (p. 19-40).


II


LA CACHETTE.


En toute histoire de simple dommage ou danger, nous ne pouvons tirer de conclusions certaines, pour ou contre, même des données les plus simples. On supposera peut-être qu’une catastrophe comme celle que je viens de raconter devait refroidir efficacement ma passion naissante pour la mer. Tout au contraire, je n’éprouvai jamais un si ardent désir de connaître les étranges aventures qui accidentent la vie d’un navigateur qu’une semaine après notre miraculeuse délivrance. Ce court espace de temps suffit amplement pour effacer de ma mémoire les parties ténébreuses, et pour amener en pleine lumière toutes les touches de couleur délicieusement excitantes, tout le côté pittoresque de notre périlleux accident. Mes conversations avec Auguste devenaient de jour en jour plus fréquentes et d’un intérêt toujours croissant. Il avait une manière de raconter ses histoires de mer (je soupçonne maintenant que c’étaient, pour la moitié au moins, de pures imaginations) bien faite pour agir sur un tempérament enthousiaste comme le mien, sur une imagination quelque peu sombre, mais toujours ardente. Ce qui n’est pas moins étrange, c’est que c’était surtout en me peignant les plus terribles moments de souffrance et de désespoir de la vie du marin, qu’il réussissait à enrôler toutes mes facultés et tous mes sentiments au service de cette romanesque profession. Pour le côté brillant de la peinture, je n’avais qu’une sympathie fort limitée. Toutes mes visions étaient de naufrage et de famine, de mort ou de captivité parmi des tribus barbares, d’une existence de douleurs et de larmes, traînée sur quelque rocher grisâtre et désolé, dans un océan inaccessible et inconnu. De telles rêveries, de tels désirs, — car cela montait jusqu’au désir, — sont fort communs, on me l’a affirmé depuis, parmi la très-nombreuse classe des hommes mélancoliques ; — mais, à l’époque dont je parle, je les regardais comme des échappées prophétiques d’une destinée à laquelle je me sentais, pour ainsi dire, voué. Auguste entrait parfaitement dans la situation de mon esprit. Véritablement il est probable que notre intimité avait eu pour résultat un échange d’une partie de nos caractères.

Huit mois environ après le désastre de l’Ariel, la maison Lloyd et Vredenburg (maison liée jusqu’à un certain point avec celle de MM. Enderby, de Liverpool, je crois) imagina de réparer et d’équiper le brick le Grampus pour une pêche à la baleine. C’était une vieille carcasse à peine en état de tenir la mer, même après qu’on eût tout fait pour la réparer. Pourquoi fut-il choisi de préférence à d’autres bons navires appartenant aux mêmes propriétaires, je ne sais trop, — mais enfin cela fut ainsi. M. Barnard fut chargé du commandement, et Auguste devait partir avec lui. Pendant qu’on équipait le brick, il me pressait souvent avec instance de profiter de l’excellente occasion qui s’offrait pour satisfaire mon désir de voyager. Il me trouvait certes fort disposé à l’écouter ; mais la chose n’était pas si facile à arranger. Mon père ne s’y opposait pas directement, mais ma mère tombait dans des attaques de nerfs sitôt qu’il était question du projet ; et, pire que tout, mon grand-père, de qui j’attendais beaucoup, jura qu’il ne me laisserait pas un shilling si j’osais désormais entamer ce sujet avec lui. Mais ces difficultés, loin d’abattre mon désir, furent comme de l’huile sur le feu. Je résolus de partir à tout hasard ; et, quand j’eus fait part de mon intention à Auguste, nous nous ingéniâmes à trouver un plan pour la mettre à exécution. Cependant je me gardai bien de souffler désormais un mot du voyage à aucun de mes parents ; et, comme je m’occupais ostensiblement de mes études ordinaires, on supposa que j’avais abandonné le projet. Souvent, depuis lors, j’ai examiné ma conduite dans cette occasion avec autant de surprise que de déplaisir. Cette profonde hypocrisie dont j’usai pour l’accomplissement de mon projet, — hypocrisie dont, pendant un si long espace de temps, furent pénétrées toutes mes paroles et mes actions, — je n’avais pu me la rendre supportable à moi-même que grâce à l’ardente et étrange espérance avec laquelle je contemplais la réalisation de mes rêves de voyage si longuement caressés.

Pour l’accomplissement de mon stratagème, j’étais nécessairement obligé d’abandonner beaucoup de choses à Auguste, employé la plus grande partie de la journée à bord du Grampus et s’occupant de divers arrangements pour son père dans la cabine et dans la cale ; mais le soir nous étions sûrs de nous retrouver, et nous causions de nos espérances. Après un mois environ passé de cette façon, sans avoir pu rencontrer un plan d’une réussite vraisemblable, il me dit enfin qu’il avait pourvu à tout.

J’avais un parent qui vivait à New-Bedford, un M. Ross, chez qui j’avais l’habitude de passer quelquefois deux ou trois semaines. Le brick devait mettre à la voile vers le milieu de juin (juin 1827), et il fut convenu qu’un jour ou deux avant qu’il prît la mer, mon père recevrait, comme d’habitude, un billet de M. Ross, le priant de m’envoyer vers lui pour passer une quinzaine avec Robert et Emmet, ses fils. Auguste se chargea de rédiger ce billet et de le faire parvenir. Ayant donc feint de partir pour New-Bedford, je devais rejoindre mon camarade, qui me préparerait une cachette à bord du Grampus. Cette cachette, m’assura-t-il, serait installée d’une manière assez confortable pour y pouvoir rester quelques jours, durant lesquels je devais ne pas me montrer. Quand le brick aurait fait suffisamment de route pour qu’il ne pût pas être question de retour, alors, dit-il, je serais formellement installé dans toutes les jouissances de la cabine ; et quant à son père, il rirait de bon cœur de ce joli tour. Nous rencontrerions bien assez de navires par lesquels je pourrais faire parvenir une lettre à mes parents pour leur expliquer l’aventure.

Enfin, la mi-juin arriva, et tout était suffisamment mûri. Le billet fut écrit et envoyé, et un lundi au matin je quittai la maison, feignant de me rendre au paquebot de New-Bedford. Cependant j’allai tout droit à Auguste, qui m’attendait au coin d’une rue. Il entrait dans notre plan primitif que je me tiendrais caché jusqu’à la brune, et qu’alors je me glisserais à bord du brick ; mais comme nous avions en notre faveur un brouillard épais, il fut convenu que je ne perdrais pas de temps à me cacher. Auguste prit le chemin de l’embarcadère, et je le suivis à quelque distance, enveloppé dans un gros caban de matelot qu’il avait apporté avec lui, pour rendre ma personne difficilement reconnaissable. Juste comme nous tournions au second coin, après avoir passé le puits de M. Edmund, — qui apparut, se tenant droit devant moi et me regardant en plein visage ? mon grand-père lui-même, le vieux M. Peterson !

— Eh bien ! eh bien ! — dit-il, après une longue pause, — Gordon ! Dieu me pardonne ! À qui ce paletot crasseux que vous avez sur le dos ?

— Monsieur ! — répliquai-je, prenant, aussi bien que je le pouvais, pour les besoins de la circonstance, un air de surprise offensée, et parlant sur le ton le plus rude qu’on puisse imaginer, — monsieur ! vous faites erreur, que je crois ; mon nom, avant tout, n’a rien de commun avec Goddin, et je désire pour vous que vous y voyiez un peu plus clair, et que vous ne traitiez pas mon caban neuf de paletot crasseux, — drôle !

Je ne sais comment je me retins d’éclater de rire en voyant la manière bizarre dont le vieux gentleman reçut cette belle rebuffade. Il sauta en arrière de deux ou trois pas, devint d’abord très-pâle, et puis excessivement rouge, releva ses lunettes, puis, les rabaissant, fondit sur moi à toute bride, en levant son parapluie. Cependant, il s’arrêta tout court dans sa carrière, comme frappé soudainement d’un souvenir ; et alors il se détourna et s’en alla clopinant tout le long de la rue, frémissant toujours de rage et marmottant entre ses dents : — Ça ne va pas ! — des lunettes neuves ! — j’aurais juré que c’était Gordon ; — maudit propre à rien de matelot du diable !

Après l’avoir échappé belle, nous continuâmes notre route avec plus de prudence, et nous arrivâmes heureusement à notre destination. Il n’y avait qu’un ou deux hommes à bord, et ils étaient occupés à je ne sais quoi sur le gaillard d’avant. Le capitaine Barnard, nous le savions, avait affaire chez Lloyd et Vredenburg, et il y devait rester fort avant dans la soirée ; nous n’avions donc pas grand’chose à craindre de son côté. Auguste monta le premier à bord du navire, et je l’y suivis bien vite, sans avoir été remarqué par les hommes qui travaillaient. Nous entrâmes tout de suite dans la chambre, et nous n’y trouvâmes personne. Elle était installée de la manière la plus confortable, chose assez insolite à bord d’un baleinier. Il y avait quatre excellentes cabines d’officier avec des cadres larges et commodes. Je remarquai aussi un vaste poêle et un tapis très-beau et très-épais qui recouvrait le plancher de la chambre et des cabines d’officier. Le plafond était bien à une hauteur de 7 pieds, et tout était d’une apparence plus vaste et plus agréable que je ne l’avais espéré. Auguste, toutefois, n’accorda que peu de temps à ma curiosité et insista sur la nécessité de me cacher le plus promptement possible. Il me conduisit dans sa propre cabine, qui était à tribord et tout près de la cloison étanche. En entrant, il tira la porte et la ferma au verrou. Il me sembla que je n’avais jamais vu une plus jolie petite chambre que celle où je me trouvais alors. Elle était longue de 10 pieds environ, et n’avait qu’un seul cadre, qui, comme je l’ai déjà dit, était large et commode. Dans la partie de la cabine contiguë à la cloison étanche, il y avait un espace de 4 pieds carrés, contenant une table, une chaise, et une rangée de rayons chargés de livres, principalement de livres de voyages et de navigation. Je vis dans cette chambre une foule d’autres petites commodités, parmi lesquelles je ne dois pas oublier une espèce de garde-manger ou d’armoire aux rafraîchissements, dans laquelle Auguste me montra une collection choisie de friandises et de liqueurs.

Il pressa avec ses doigts sur un certain endroit du tapis, dans un coin de l’espace dont j’ai parlé, me faisant voir qu’une portion du parquet, de seize pouces carrés environ, avait été soigneusement détachée et rajustée. Sous la pression, cette partie s’éleva suffisamment d’un côté pour livrer en dessous passage à son doigt. De cette manière il agrandit l’ouverture de la trappe (à laquelle le tapis restait fixé par des pointes), et je vis qu’elle conduisait dans la cale d’arrière. Il alluma immédiatement une petite bougie à l’aide d’une allumette phosphorique, et, plaçant la lumière dans une lanterne sourde, il descendit à travers l’ouverture, me priant de le suivre. Je fis comme il disait, et alors il ramena la porte sur le trou au moyen d’un clou planté sur la face inférieure ; le tapis reprenait ainsi sa position primitive sur le plancher de la cabine, et toutes les traces de l’ouverture se trouvaient dissimulées.

La bougie jetait un rayon si faible que ce n’était qu’à grand’peine que je pouvais trouver ma route à travers l’amas confus d’objets dont j’étais entouré. Cependant mes yeux s’accoutumèrent par degrés à l’obscurité, et je m’avançai avec moins d’embarras, me tenant accroché aux basques de l’habit de mon camarade. Il me conduisit enfin, après avoir rampé et tourné à travers d’innombrables et étroits passages, à une caisse cerclée de fer semblable à celle dont on se sert quelquefois pour emballer la faïence de prix. Elle était haute d’environ quatre pieds et longue de six bons pieds, mais excessivement étroite. Deux vastes barriques d’huile vides étaient posées au-dessus, et par-dessus celles-ci une énorme quantité de paillassons empilés jusqu’au plafond. Tout autour et dans tous les sens, était arrimé, aussi serré que possible et jusqu’au plafond, un véritable chaos de provisions de bord, avec un mélange hétérogène de cages, de paniers, de barils et de balles, au point que c’était pour moi comme un miracle que nous eussions pu nous frayer un chemin jusqu’à la caisse en question. J’appris ensuite qu’Auguste avait disposé à dessein tout l’arrimage dans la cale, dans le but de me préparer une excellente cachette, sans avoir eu d’autre aide dans ce travail qu’un seul homme qui ne partait pas avec le brick.

Mon camarade me montra alors que l’une des parois de la caisse pouvait s’enlever à volonté. Il la fit glisser de côté et me montra l’intérieur, dont je me divertis beaucoup. Un matelas enlevé à l’un des cadres de la chambre recouvrait tout le fond, et elle contenait tous les genres de confort qui avaient pu être accumulés dans un si petit espace, me laissant toutefois une place suffisante pour me tenir à ma guise, soit sur mon séant, soit couché tout de mon long. Il y avait, entre autres choses, quelques livres, des plumes, de l’encre et du papier, trois couvertures, une grosse cruche pleine d’eau, un petit baril de biscuits, trois ou quatre énormes saucissons de Bologne, un vaste jambon, une cuisse froide de mouton rôti, et une demi-douzaine de cordiaux et de liqueurs. Je pris tout de suite possession de mon petit appartement avec un sentiment de satisfaction plus vaste, j’en suis certain, que jamais monarque n’en éprouva en entrant dans un nouveau palais. Auguste m’indiqua alors le moyen de fixer le côté mobile de la caisse ; puis, rapprochant la bougie tout contre le pont, il me montra un bout de corde noire qui y était attaché. Cette corde, me dit-il, partait de ma cachette, serpentait à travers tout l’arrimage, et aboutissait à un clou fixé dans le pont, juste au-dessous de la trappe qui conduisait dans sa cabine. Au moyen de cette corde, je pouvais facilement retrouver mon chemin sans qu’il me servît de guide, au cas où quelque accident imprévu rendrait ce voyage nécessaire. Il prit alors congé de moi, me laissant la lanterne, avec une bonne provision de bougies et de phosphore, et me promettant de me rendre visite aussi souvent qu’il le pourrait faire sans attirer l’attention. Nous étions alors au 17 juin.

Je restai dans ma cachette trois jours et trois nuits (autant, du moins, que je pus le deviner) sans en sortir, excepté deux fois, pour étirer mes membres à mon aise en me tenant debout entre deux cages, juste en face de l’ouverture. Durant tout ce temps, je n’eus aucunes nouvelles d’Auguste ; mais cela ne me causa pas grande inquiétude, car je savais que le brick allait prendre la mer d’un moment à l’autre, et, dans toute cette agitation, mon ami ne devait pas trouver facilement l’occasion de descendre me voir. Enfin j’entendis la trappe s’ouvrir et se fermer, et il m’appela alors d’une voix sourde, me demandant si tout allait bien pour moi, et si j’avais besoin de quelque chose.

— De rien, — répondis-je ; — je suis aussi bien que je puis être. Quand le brick met-il à la voile ?

— Il lèvera l’ancre dans moins d’une demi-heure, — me répondit-il ; — j’étais venu pour vous le faire savoir, et je craignais que vous ne fussiez inquiet de mon absence. Je n’aurai pas la chance de redescendre avant quelque temps, — peut-être bien avant trois ou quatre bons jours. Tout va bien là-haut. Après que je serai remonté et que j’aurai fermé la trappe, glissez-vous en suivant le filin jusqu’à l’endroit du clou. Vous y trouverez ma montre ; — elle peut vous être utile, car vous n’avez pas la lumière du jour pour apprécier le temps. Je parie que vous ne pourriez pas dire depuis combien de temps vous êtes enterré ici : — il n’y a que trois jours ; nous sommes aujourd’hui le vingt du mois. Je porterais bien la montre jusqu’à votre caisse ; mais je crains qu’on n’ait besoin de moi.

Et puis il remonta.

Une heure environ après son départ, je sentis distinctement le brick se mettre en marche, et je me félicitai de commencer un voyage pour de bon. Tout plein de cette idée, je résolus de me tenir en joie et d’attendre tranquillement la suite des événements, jusqu’à ce qu’il me fût permis d’échanger mon étroite caisse pour les commodités plus vastes, mais à peine plus recherchées, de la cabine. Mon premier soin fut d’aller chercher la montre. Je laissai la bougie allumée, et je m’avançai à tâtons dans les ténèbres, tout en suivant la corde à travers ses détours, tellement compliqués que je m’apercevais quelquefois que, malgré tout mon travail et tout le chemin parcouru, j’étais ramené à un ou deux pieds d’une position précédente. À la longue cependant, j’atteignis le clou, et, m’assurant de l’objet d’un si long voyage, je m’en revins heureusement. J’examinai alors les livres dont Auguste m’avait pourvu avec une si charmante sollicitude, et je choisis l’Expédition de Lewis et Clarke à l’embouchure de la Columbia. Je m’en amusai pendant quelque temps, et puis, sentant mes yeux s’assoupir, j’éteignis soigneusement la bougie, et je tombai bientôt dans un profond sommeil.

En m’éveillant, je me sentis l’esprit singulièrement brouillé, et il s’écoula quelque temps avant que je pusse me rappeler les diverses circonstances de ma situation. Peu à peu, toutefois, je me souvins de tout. Je fis de la lumière, et je regardai la montre ; mais elle s’était arrêtée ; je n’avais donc aucun moyen d’apprécier combien de temps avait duré mon sommeil. Mes membres étaient brisés par des crampes, et je fus obligé, pour les soulager, de me tenir debout entre les cages. Comme je me sentis alors pris d’une faim presque dévorante, je pensai au mouton froid dont j’avais mangé un morceau avant de m’endormir, et que j’avais trouvé excellent. Mais quel fut mon étonnement en découvrant qu’il était dans un état de complète putréfaction ! Cette circonstance me causa une grande inquiétude ; car, rapprochant ceci du désordre d’esprit que j’avais senti en m’éveillant, je commençai à croire que j’avais dû dormir pendant une période de temps tout à fait insolite. L’atmosphère épaisse de la cale y était peut-être bien pour quelque chose, et pouvait, à la longue, amener les plus déplorables résultats. Ma tête me faisait excessivement souffrir ; il me semblait que je ne pouvais tirer ma respiration qu’avec difficulté, et enfin j’étais comme oppressé par une foule de sensations mélancoliques. Cependant je n’osais pas me hasarder à ouvrir la trappe, ou à tenter quelque autre moyen qui aurait pu causer du trouble, et, ayant simplement remonté la montre, je fis mon possible pour me résigner.

Pendant le long espace de vingt-quatre insupportables heures, personne ne vint à mon secours, et je ne pouvais m’empêcher d’accuser Auguste de la plus grossière indifférence. Ce qui m’alarmait principalement, c’était que l’eau de ma cruche était réduite à presque une demi-pinte, et que je souffrais beaucoup de la soif, ayant copieusement mangé du saucisson de Bologne après la perte de mon mouton. Je devins excessivement inquiet, et je ne pris plus aucun intérêt à mes livres. J’étais dominé aussi par un désir étonnant de sommeil, et je tremblais à l’idée de m’y abandonner, de peur qu’il n’existât dans l’air renfermé de la cale quelque influence pernicieuse, comme celle du charbon en ignition. Cependant le roulis du brick me prouvait que nous étions en plein océan, et un bruit sourd, un ronflement, qui arrivait à mes oreilles comme d’une immense distance, me convainquait que la brise qui soufflait n’était pas une brise ordinaire. Je ne pouvais imaginer aucune raison pour expliquer l’absence d’Auguste. Nous étions certainement assez avancés dans la route pour me permettre de monter sur le pont. Il pouvait lui être arrivé quelque accident ; — mais je n’en conjecturai aucun qui m’expliquât comment il me laissait si longtemps prisonnier, sauf qu’il fût mort subitement ou qu’il fût tombé par-dessus bord ; et m’appesantir sur une pareille idée, quelques secondes seulement, était pour moi chose insupportable. Il était encore possible que nous eussions été battus par des vents de bout, et que nous fussions encore à proximité de Nantucket. Mais je fus bientôt obligé de renoncer à cette idée ; car, si tel eût été le cas, le brick aurait souvent viré de bord, et j’étais parfaitement convaincu, d’après son inclinaison continuelle sur bâbord, qu’il avait fait route tout le temps avec une brise faite à tribord. D’ailleurs, en accordant que nous fussions toujours dans le voisinage de l’île, Auguste n’aurait-il pas dû me rendre visite et m’informer de la situation ?

Tout en réfléchissant ainsi sur les embarras de ma situation déplorable et solitaire, je résolus d’attendre encore vingt-quatre autres heures, après lesquelles, si je ne recevais pas de secours, je me dirigerais vers la trappe et je m’efforcerais, soit d’obtenir une entrevue avec mon ami, soit du moins de respirer un peu d’air frais à travers l’ouverture et d’emporter de sa cabine une nouvelle provision d’eau. Pendant que je m’occupais de cette idée, je tombai, malgré toute ma résistance, dans un profond sommeil ou plutôt dans une espèce de torpeur. Mes rêves étaient de la nature la plus terrible. Tous les genres de calamité et d’horreur s’abattirent sur moi. Entre autres misères, je me sentais étouffé jusqu’à la mort, sous d’énormes oreillers, par des démons de l’aspect le plus sinistre et le plus féroce. D’immenses serpents me tenaient dans leurs étreintes et me regardaient ardemment au visage avec des yeux affreusement brillants. Et puis des déserts sans limite et du caractère le plus désespéré, le plus chargé d’effroi, se projetaient devant moi. De gigantesques troncs d’arbres grisâtres, sans feuilles, se dressaient, comme une procession sans fin, aussi loin que mon œil pouvait atteindre. Leurs racines étaient noyées dans d’immenses marécages dont les eaux s’étalaient au loin, affreusement noires, sinistres et terribles dans leur immobilité. Et les étranges arbres semblaient doués d’une vitalité humaine, et, agitant çà et là leurs bras de squelette, demandaient grâce aux eaux silencieuses et criaient miséricorde avec l’accent vibrant, perçant, du désespoir et de l’agonie la plus aiguë. Et puis la scène changeait, et je me trouvais debout, nu et seul, dans les sables brûlants du Sahara. À mes pieds gisait, blotti et ramassé, un lion féroce des tropiques. Soudainement ses yeux effarés s’ouvraient et tombaient sur moi. D’un bond convulsif il se dressait sur ses pieds et il découvrait l’horrible rangée de ses dents. Aussitôt, de son rouge gosier jaillissait un rugissement semblable au tonnerre du firmament, et je me jetais impétueusement à terre. Suffoqué par le paroxysme de la terreur, je me sentis enfin éveillé à moitié. Et mon rêve n’était pas tout à fait un rêve. Maintenant, au moins, j’étais en possession de mes sens. Les pattes de quelque énorme et véritable monstre s’appuyaient lourdement sur ma poitrine, — sa chaude haleine soufflait dans mon oreille, — et ses crocs blancs et sinistres brillaient sur moi à travers l’obscurité.

Quand, pour sauver mille fois ma vie, je n’aurais eu qu’à remuer un membre ou qu’à prononcer une syllabe, je n’aurais pu ni bouger ni parler. La bête, quelle qu’elle fût, gardait toujours sa position, sans tenter aucune attaque immédiate, et moi je restais couché au-dessous d’elle dans un état complet d’impuissance, que je croyais tout proche de la mort. Je sentais que mes facultés physiques et spirituelles m’abandonnaient rapidement, — en un mot, que je me mourais, et que je me mourais de pure terreur. Ma cervelle flottait, — la mortelle nausée du vertige m’envahissait, — mes yeux me trahissaient, et les globes étincelants dardés sur moi semblaient eux-mêmes s’obscurcir. Faisant un suprême et violent effort, je lançai enfin vers Dieu une faible prière, et je me résignai à mourir. Le son de ma voix sembla réveiller toute la furie latente de l’animal ; il se précipita tout de son long sur mon corps. Mais quelle fut ma stupéfaction quand, poussant un long et sourd gémissement, il commença à lécher mon visage et mes mains avec la plus grande pétulance et les plus extravagantes démonstrations d’affection et de joie ! J’étais comme étourdi, perdu d’étonnement, — mais je ne pouvais pas avoir oublié le geignement particulier de Tigre, mon terre-neuve, et je connaissais bien la manière bizarre de ses caresses. C’était lui. Je sentis comme un torrent de sang se ruer vers mes tempes, — comme une sensation vertigineuse, écrasante, de délivrance et de ressuscitation. Je me dressai précipitamment sur le matelas de mon agonie, et, me jetant au cou de mon fidèle compagnon et ami, je soulageai la longue oppression de mon cœur par un flot de larmes des plus passionnées.

Comme dans une circonstance précédente, mon cerveau, quand j’eus quitté mon matelas, se trouvait dans une singulière confusion, dans un parfait désordre. Pendant assez longtemps, il me sembla presque impossible de lier deux idées ; mais, lentement et graduellement, la faculté de penser me revint, et je me rappelai enfin les différentes circonstances de ma situation. Quant à la présence de Tigre, je m’efforçai en vain de me l’expliquer, et, après m’être perdu en mille conjectures diverses à son sujet, je me réjouis simplement, et sans plus de recherches, de ce qu’il était venu partager ma lugubre solitude et me réconforter de ses caresses. Bien des gens aiment leurs chiens ; mais moi, j’avais pour Tigre une affection beaucoup plus ardente que l’affection commune, et jamais sans doute aucune créature ne la mérita mieux. Pendant sept ans il avait été mon inséparable compagnon, et, dans une multitude de cas, il m’avait donné la preuve de toutes les nobles qualités qui nous font estimer l’animal. Je l’avais arraché, quand il était tout petit, des griffes d’un méchant polisson de Nantucket qui le traînait à l’eau avec une corde au cou ; et le chien, devenu grand, m’avait payé sa dette, trois ans plus tard à peu près, en me sauvant du gourdin d’un voleur de rue.

Je pris alors la montre et m’aperçus, en l’appliquant à mon oreille, qu’elle s’était arrêtée de nouveau ; mais je n’en fus nullement étonné, étant convaincu, d’après l’état particulier de mes sens, que j’avais dormi, comme cela m’était déjà arrivé, pendant une très-longue période de temps. Combien de temps ? c’est ce qu’il m’était impossible de dire. J’étais consumé par la fièvre, et ma soif était presque intolérable. Je cherchai à tâtons à travers ma caisse le peu qui devait me rester de ma provision d’eau ; car je n’avais pas de lumière, la bougie ayant brûlé jusqu’au ras du chandelier de la lanterne, et je ne pouvais pas mettre pour le moment la main sur le briquet. Enfin, trouvant la cruche, je m’aperçus qu’elle était vide ; — Tigre, sans nul doute, n’avait pas résisté au désir de boire, aussi bien que de dévorer tout le restant du mouton dont l’os se promenait, admirablement nettoyé, à l’entrée de ma caisse. Je pouvais faire bon marché de la viande gâtée, mais je sentais le cœur me manquer, rien qu’à l’idée de l’eau. J’étais excessivement faible, si bien qu’au moindre mouvement, au plus léger effort, je tremblais de tout mon corps, comme dans un violent accès de fièvre. Pour ajouter à mes embarras, le brick tanguait et roulait avec une grande violence, et les barriques d’huile placées au-dessus de ma caisse menaçaient à chaque instant de dégringoler, et de boucher ainsi l’unique issue de ma cachette. J’éprouvais aussi d’horribles souffrances par suite du mal de mer. Toutes ces considérations me déterminèrent à me diriger à tout hasard vers la trappe et à chercher immédiatement du secours, avant que j’en fusse devenu tout à fait incapable. Cette résolution prise, je cherchai de nouveau à tâtons le phosphore et les bougies. Je découvris le briquet phosphorique, non sans quelque peine ; mais, ne trouvant pas les bougies aussi vite que je l’espérais (car je me rappelais à peu près l’endroit où je les avais placées), j’abandonnai cette recherche pour le moment, et, recommandant à Tigre de se tenir tranquille, je commençai décidément mon voyage vers la trappe.

Dans cette tentative, mon extrême faiblesse devint encore plus manifeste. Ce n’était qu’avec la plus grande difficulté que je pouvais me traîner, et très-souvent mes membres se dérobaient soudainement sous moi ; puis, tombant prosterné sur le visage, je restais pendant quelques minutes dans un état voisin de l’insensibilité. Cependant, je luttais toujours et j’avançais lentement, tremblant à tout moment de m’évanouir dans le labyrinthe étroit et compliqué de l’arrimage, auquel cas je n’avais d’autre dénoûment à attendre que la mort. À la longue, faisant une poussée en avant avec toute l’énergie dont je pouvais disposer, je donnai violemment du front contre l’angle aigu d’une caisse bordée de fer. L’accident ne me causa qu’un étourdissement de quelques instants ; mais je découvris avec un inexprimable chagrin que le roulis sec et violent du navire avait jeté la caisse juste en travers de mon chemin, de manière à barricader complètement le passage. En y mettant toute ma force, je ne pus pas la déranger seulement d’un pouce, car elle était très-solidement calée entre les caisses environnantes et tous les équipements de bord. Il me fallait donc, faible comme je l’étais, ou lâcher le filin conducteur et chercher un autre passage, ou grimper par-dessus l’obstacle et reprendre ma route de l’autre côté. Le premier parti présentait trop de difficultés et de dangers ; je n’y pouvais penser sans un frisson. Épuisé de corps et d’esprit, je devais infailliblement me perdre, si je tentais une pareille imprudence, et périr misérablement dans ce lugubre et dégoûtant labyrinthe de la cale. Je commençai donc, sans hésitation, à rassembler tout ce qui me restait de force et de courage pour tâcher, si faire se pouvait, de grimper par-dessus la caisse.

Comme je me relevais dans ce but, je m’aperçus que l’entreprise dépassait mes prévisions et impliquait une besogne encore plus sérieuse que je ne l’avais imaginé. De chaque côté de l’étroit passage, se dressait un véritable mur fait d’une foule de matériaux des plus lourds ; la moindre bévue de ma part pouvait les faire dégringoler sur ma tête ; ou, si j’échappais à ce malheur, le retour pouvait m’être absolument fermé par la masse écroulée, et je me trouvais ainsi en face d’un nouvel obstacle. Quant à la caisse, elle était très-haute et très-massive, et le pied n’y pouvait trouver aucune prise. En vain j’essayai, par tous les moyens possibles, d’attraper le haut, espérant pouvoir me soulever ainsi à la force des bras. Si j’avais réussi à l’atteindre, il est certain que ma force eût été tout à fait insuffisante pour me soulever, et, somme toute, il valait mieux que je n’y eusse pas réussi. À la longue, comme je faisais un effort désespéré pour déranger la caisse de sa place, je sentis comme une vibration sensible du côté qui me faisait face. Je glissai vivement ma main sur les interstices des planches, et je m’aperçus que l’une d’elles, une très-large, branlait. Avec mon couteau, que j’avais sur moi par bonheur, je réussis, mais non sans peine, à la détacher entièrement ; et, passant à travers l’ouverture, je découvris, à ma grande joie, qu’il n’y avait pas de planches du côté opposé, — en d’autres termes, que le couvercle manquait, et que c’était à travers le fond que je m’étais frayé une voie. Dès lors, je suivis ma ligne sans trop de difficultés, jusqu’à ce qu’enfin j’atteignisse le clou. Je me redressai avec un battement de cœur, et je poussai doucement la porte de la trappe. Elle ne s’éleva pas avec autant de promptitude que je l’avais espéré, et je la poussai avec un peu plus de décision, craignant toujours que quelque autre personne qu’Auguste ne se trouvât en ce moment dans sa cabine. Cependant, la porte, à mon grand étonnement, resta ferme, et je devins passablement inquiet, car je savais que primitivement elle cédait sans effort et à la moindre pression. Je la poussai vigoureusement, — elle ne bougea pas ; de toute ma force, — elle ne voulut pas céder ; avec rage, avec furie, avec désespoir, — elle défia tous mes efforts ; et il était évident, à en juger par l’inflexibilité de la résistance, que le trou avait été découvert et solidement condamné, ou bien que quelque énorme poids avait été placé dessus, qu’il ne fallait pas songer à soulever.

Ce que j’éprouvai fut une sensation extrême d’horreur et d’effroi. J’essayai en vain de raisonner sur la cause probable qui me murait ainsi dans ma tombe. Je ne pouvais attraper aucune chaîne logique de réflexions ; je me laissai tomber sur le plancher, et je m’abandonnai sans résistance aux imaginations les plus noires, parmi lesquelles se dressaient principalement, écrasants et terribles, la mort par la soif, la mort par la faim, l’asphyxie et l’enterrement prématuré. À la longue cependant, une partie de ma présence d’esprit me revint. Je me relevai, et je cherchai avec mes doigts les joints et les fissures de la trappe. Les ayant trouvés, je les examinai scrupuleusement, pour vérifier s’ils laissaient filtrer quelque lumière de la cabine ; mais il n’y avait aucune lueur appréciable. J’introduisis alors la lame à tailler les plumes à travers les fentes, jusqu’à ce que j’eusse rencontré un obstacle dur. En raclant, je découvris que c’était une masse énorme de fer, et, à la sensation particulière d’ondulation que me rendit ma lame en frôlant tout le long, je conclus que ce devait être une chaîne. Le seul parti qui me restât à suivre maintenant était de reprendre ma route vers ma caisse, et là de me résigner à mon triste destin, ou de m’appliquer à pacifier mon esprit pour le rendre capable de combiner quelque plan de salut. J’entrepris immédiatement la chose, et je réussis, après d’innombrables difficultés, à effectuer mon retour. Comme je me laissais tomber, entièrement épuisé, sur mon matelas, Tigre s’étendit tout de son long à mon côté, comme désirant, par ses caresses, me consoler de toutes les peines et m’exhorter à les supporter avec courage.

À la longue, la singularité de sa conduite arrêta fortement mon attention. Après avoir léché mon visage et mes mains pendant quelques minutes, il s’arrêtait tout à coup et poussait un sourd gémissement. Quand j’étendais ma main vers lui, je le trouvais invariablement couché sur le dos, avec ses pattes en l’air. Cette conduite, si fréquemment répétée, me paraissait étrange, et je ne pouvais en aucune façon m’en rendre compte. Comme le pauvre chien semblait désolé, je conclus qu’il avait reçu quelque coup ; et, prenant ses pattes dans mes mains, je les tâtai une à une, mais je n’y trouvai aucun symptôme de mal. Je supposai alors qu’il avait faim, et je lui donnai un gros morceau de jambon qu’il dévora avidement, — et puis il recommença son extraordinaire manœuvre. J’imaginai alors qu’il souffrait, comme moi, les tortures de la soif, et j’allais adopter cette conclusion comme la seule vraie, quand l’idée me vint que je n’avais jusqu’alors examiné que ses pattes, et qu’il pouvait bien avoir une blessure en quelque endroit du corps ou de la tête. Je tâtai soigneusement la tête, mais je n’y trouvai rien. Mais en passant ma main le long du dos, je sentis comme une légère érection du poil qui le traversait dans toute sa largeur. En sondant le poil avec mon doigt, je découvris une ficelle que je suivis et qui passait tout autour du corps. Grâce à un examen plus soigneux, je rencontrai une petite bande qui me causa la sensation du papier à lettre ; la ficelle traversait cette bande et avait été assujettie de façon à la fixer juste sous l’épaule gauche de l’animal.