Aventures d’un émigrant dans la Colombie Anglaise/Chapitre III

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Aventures d'un émigrant dans la Colombie Anglaise - Chapitre III
Le Journal de la jeunesseI (p. 39-42).
Aventures d'un émigrant dans la Colombie Anglaise - Chapitre III

DANS L'EXTRÊME FAR WEST

AVENTURES D'UN ÉMIGRANT DANS LA COLOMBIE ANGLAISE.

CHAPITRE III

L’ARRIVÉE

Le nombre beaucoup moins grand des passagers nous permettant d’avoir un peu plus nos aises à bord, notre voyage fut infiniment plus agréable de San-Francisco à Vancouver qu’il ne l’avait été de Panama à San-Francisco.

Toutefois, lorsque nous approchâmes enfin du but de cette longue traversée, un changement profond se manifesta parmi les «jeunes». Ce voyage, à vrai dire, n’avait été pour nous, jusque-là, qu’un voyage d’agrément; mais le moment arrivait de songer que nous allions être aux prises avec de dures réalités, et que notre vie d’aventures ne faisait que de commencer.

En peu de jours, l’air d’insouciante gaieté qui, pour ainsi dire, ne nous avait pas quittés depuis notre départ, fit place à un sentiment d’impatience, à une sorte d’agacement nerveux qui, sans bannir l’espérance, trahissait nos inquiétudes. L’adolescent (la plupart d’entre nous n’étaient encore que cela) se sentit presque soudainement transformé, changé en homme. Les liens de l’amitié, qui n’avaient été qu’ébauchés, se resserrèrent plus étroitement; on forma des plans d’association; on se mit, d’un œil plein parfois de regrets et de repentirs, à compter son argent et à tirer plus fréquemment de sa cachette le portrait chéri d’une mère ou d’une fiancée. Comme contraste à nos manières et à notre conduite, on ne saurait rien concevoir de plus complet que la conduite et les manières des vieux routiers qui se trouvaient parmi nous. D’abord, en thèse générale, rien n’égale le stoïcisme et le sang-froid de celui qui, depuis longtemps, a fait de la recherche de l’or sa profession. Des alternatives successives de bonheur et de malheur, dans lesquelles le malheur n’a que trop souvent prédominé, l’ont rendu plus indifférent que qui que ce soit au monde et aux circonstances qu’il traverse.

Le vieux chercheur d’or est la plupart du temps une espèce de bourru bienfaisant. Son existence solitaire a fini par le rendre réservé et contemplatif. Il n’est pas rare que ses connaissances, grâce à la lecture dont il a pris l’habitude pour charmer les loisirs de son isolement, soient très-supérieures à ce que l’on s’attendrait à trouver chez un mineur. Quelquefois, naturellement, il se produit une réaction, violente comme on peut le croire chez des hommes d’un tempérament pareil, et alors notre ours devient un vrai diable auquel il ne manque que les cornes et le pied fourchu.

C’était d’un air protecteur et en quelque sorte paternel que nous autres jeunes novices étions regardés par ces «honnêtes mineurs», qui aimaient à nous entendre parler du pays et éveiller en eux des souvenirs du jeune âge, depuis longtemps oubliés. En échange, bien qu’ils fussent généralement plus disposés à écouter qu’à parler, ils nous donnaient maint conseil utile, maint avis précieux pour notre conduite future.

Le cinquième jour, nous pénétrâmes dans le détroit de Fuca, qui sépare l’île Vancouver du territoire de Washington, et nous saluâmes la plus éloignée à l’ouest des provinces de cet empire britannique «sur lequel le soleil ne se couche jamais». Quelques heures après, nous jetions l’ancre dans le port d’Esquimalt, l’une des principales stations navales que possède l’Angleterre sur la côte nord du Pacifique. Deux ou trois vaisseaux de guerre se balançaient doucement sur l’eau tranquille de cette rade où se réfléchissaient, comme dans un miroir, les collines couvertes de pins qui l’environnent.

Nous nous crûmes tous arrivés à Victoria, capitale de la colonie, et nous nous attendions par conséquent à voir une ville assez considérable; aussi grand fut notre désappointement en voyant que la soi-disant métropole ne comptait que quelques douzaines de log-huts (cabanes faites de troncs d’arbres superposés) et de hangars couverts de planches. Nous nous regardions les uns les autres avec un air de profonde consternation. Les vieux chercheurs d’or eux-mêmes ne pouvaient s’empêcher de partager notre inquiétude.

L’amas de cabanes et de hangars que nous prenions pour la ville était dominé par une construction plus ambitieuse, mais faite aussi de troncs d’arbres, en face de laquelle s’élevait un sémaphore au haut duquel flottait un drapeau portant les initiales de la Compagnie de la Baie d’Hudson «H. B. C.» (Hudson’s Bay Company).

Heureusement pour nous, un changement de scène ne se fit pas attendre. Nous vîmes de longues files de camions et de voitures—celles-ci, il est vrai, simples charrettes posées sur les essieux sans le moindre ressort—s’avancer, conduites par des nègres, le long du quai, et nous apprîmes avec ravissement que Victoria était situé à trois milles (4800 mètres) de là, sur le bord d’une autre baie dont les eaux sont trop basses pour admettre des vaisseaux de haut bord, et que Sambo ou Cuffey se feraient un plaisir de nous y transporter, nous et tout ce qui nous appartenait, pour la modique somme d’un demi-dollar par tête.

Nous partîmes aussitôt, et après avoir suivi pendant une demi-heure environ une route bordée de bois, qui, de distance en distance, nous laissaient apercevoir la mer par quelque échappée, nous vîmes tout d’un coup se dérouler devant nous le panorama du port et de la ville de Victoria. De tous côtés une perspective lointaine s'ouvrait devant nous et nous offrait, baigné dans l'atmosphère limpide d'un soir de printemps, un délicieux spectacle.

La ville, bâtie alors presque entièrement en bois et peinte de diverses couleurs, s'élevait en amphithéâtre sur une légère éminence descendant en pente douce jusqu'au bord de l'eau, de sorte qu'on pouvait parfaitement distinguer toutes les maisons. Dans le voisinage immédiat de la ville, la campagne ressemblait à un parc parsemé çà et là de bouquets de chênes et d'amas de roches noires se détachant vigoureusement sur le vert de l'ensemble.

De nombreuses villas surgissaient de tous côtés au sein de la forêt, pour la plus grande partie vierge encore, qui formait le fond du paysage, ou couronnaient les hauteurs dominant les environs. De hautes collines rocheuses, ombragées de bois de pins et de sapins, derrière lesquels le soleil se couchait en les colorant de ses teintes changeantes, fermaient la vue du côté de la terre. Du côté de la mer, au delà du golfe de Géorgie, les monts Olympe montraient leurs cimes neigeuses encore empourprées par les derniers rayons du soleil, tandis que sur leurs flancs montait rapidement l’ombre épaisse de la nuit. Dans le port, quelques bateaux à voile ou à vapeur étaient paisiblement à l’ancre, immobiles au milieu des rapides canots indiens qui glissaient comme furtivement autour d’eux, sous l’effort léger des pagayes maniées par leurs pittoresques occupants. De temps à autre, quelques notes de la plaintive mélodie que chantent les canotiers indiens, en battant la mesure avec leurs pagayes, arrivaient jusqu’à nous, portées sur l’air calme du soir.

En face de la ville, de notre côté, s’élevait la «rancherie» ou village de la tribu indigène. Ses énormes huttes, dispersées au hasard et formées de blocs de cèdre mal équarris et noircis par le temps, faisaient un contraste curieux avec les demeures aux couleurs gaies que les envahisseurs multipliaient sans cesse. Non loin de là on pouvait voir, près du chemin même que nous avions à suivre, un assez grand nombre de tentes, formant à l’écart un village tout blanc, d’où venait jusqu’à nous le son de voix joyeuses.

Le calme enchanteur du paysage qui se déroulait devant nos yeux invitait à la contemplation et au repos. Nous nous arrêtâmes d’un mouvement instinctif, sans nous consulter, pour attacher nos regards sur cette contrée que nous devions habiter pendant notre séjour dans le nouveau monde. Nous restions là pensifs, osant à peine faire un pas en avant, craignant que le charme ne vînt à se rompre et que tous ces rêves dorés ne s’évanouissent en fumée. Un de nos compagnons, d’une nature moins poétique que la nôtre et dont l’estomac exigeant était en outre excité par l’odeur de cuisine qui s’exhalait des campements du voisinage, nous tira de notre rêverie. Nous nous remîmes en marche, et, après avoir traversé le pont jeté sur le port, nous entrions dans la ville de Victoria.

Arrivé à l’hôtel, où nous fumes conduit par notre voiturier, qui sans doute portait quelque intérêt à la prospérité de cet établissement, je ne fus pas peu surpris de voir l’entreprenant propriétaire m'introduire, lorsque je lui demandai un lit pour la nuit, dans une salle de billard. Il me montra sur le plancher, et cela de l’air le plus aimable du monde, un espace d’environ trois pieds de large où je pouvais, en compagnie de quarante ou cinquante autres individus aussi confortablement installés que moi, étendre mes propres couvertures et passer la nuit pour la bagatelle de cinquante cents.

Je commençai à regretter de ne pas m’être pourvu d’une tente à San-Francisco ou de ne pas m’être arrêté au camp de Canvas Town (ville de toile), où j’aurais pu jouir pour rien du droit de possession d’un espace un peu moins étroit. J’adressai de timides remontrances à mon hôte, qui me parut légèrement animé par la perspective de gain que lui offrait le grand nombre de voyageurs à loger; mais tout ce que je pus obtenir de lui fut la réponse suivante: «Il faudrait avoir bien mauvais caractère pour élever la moindre plainte en pareille circonstance. Vous pouvez, si vous en avez envie, ajouta-t-il, étendre vos couvertures sur le bord du chemin ou demander à un Indien de partager sa hutte avec vous, mais le prix d’une nuit passée à mon hôtel est pour les blancs de cinquante cents, les nègres rigoureusement exclus.»

L’originalité de ce singulier aubergiste nous amusa et fut cause, plus que toute autre chose, que nous nous soumîmes à ce désagrément et à cette extorsion. Nous allâmes, du reste, dans la soirée, visiter d’autres maisons; mais nous les trouvâmes toutes pleines et fûmes, en fin de compte, heureux d’avoir, pour nous étendre, nos six pieds de parquet en longueur sur trois de largeur.

J’allai me coucher d’assez bonne heure sur ma part de plancher. J’aurais même assez bien dormi, car je m’étais habitué à n’avoir pour lit que le pont du vaisseau, si deux messieurs qui arrivèrent fort tard ne nous eussent demandé la permission de jouer au billard une partie dont l’enjeu était de cent dollars. Ils ne manquèrent pas de nous promettre qu’ils ne nous dérangeraient point, et pendant quelque temps ils tinrent assez bien leur promesse. Mais un des joueurs, oubliant, dans l’accès de mauvaise humeur que lui causait la perte de la partie, les conditions auxquelles on lui avait permis de jouer, frappa du gros bout de sa queue un coup violent sur ce qu’il supposait être le plancher. Le coup porta en plein dans la poitrine d’un jeune Anglais solide et rageur qui, ne goûtant pas ce genre de plaisanterie, sauta sur le joueur et l’envoya, d’un coup de poing dans l’œil, rouler sur les dormeurs étendus sur le plancher. Une horrible confusion s’ensuivit; les lumières furent subitement éteintes et chacun se mit à frapper à tour de bras sur tout ce qui se trouvait à sa portée. Quelqu’un, au milieu du bruit et de l’obscurité, tira un coup de revolver, et la bagarre ne finit que par la fuite des deux joueurs.

Depuis lors, éclairé par une connaissance plus intime des roueries inimaginables des joueurs américains, je me suis demandé plus d’une fois si le coup de queue final n’avait pas été prémédité de la part du joueur qui perdait.

A suivre

R. B. Johnson

Traduit de l'anglais para A. Talandier.

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