Les braves gens - Chapitre V.

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Les braves gens - Chapitre V.
Le Journal de la jeunesseI (p. 33-39).
LES BRAVES GENS


CHAPITRE V

Baptême du petit Jean. — L’oncle Jean se distingue, en tant que parrain, par sa magnificence.


Ne me parlez pas de ces parrains de pacotille, qui sont parrains à leur corps défendant, et, parce qu’ils n’ont pas osé refuser, qui achètent des gants et des dragées de baptême comme ils achèteraient un verre de lampe ou une demi-douzaine de faux-cols ; qui se disent le matin du grand jour : « Quelle corvée ! » et se consolent en songeant qu’à telle heure tout sera fini. Parlez-moi au contraire de l’oncle Jean, qui n’eut pas autre chose en tête deux mois au moins avant le grand jour.

C’est qu’aussi il songeait à la fois à régler l’ensemble et à soigner les détails. Sur un mot de Mme Aubry, qui trouvait son gilet de satin un peu triste et un peu étriqué, il se fit faire un ample gilet de piqué blanc, avec recommandation expresse de ne pas ménager l’étoffe, vu que ce n’était pas le moment de faire des économies. Le souvenir du jouvenceau timide, transformé en homme du monde par la seule addition d’un faux-col, lui avait donné l’idée d’ajouter cet ornement à sa toilette de parrain. Il le commanda en même temps que le gilet ; le faux-col, sur ses indications expresses, atteignit tout le développement d’une plante tropicale à grandes feuilles.

Enfin, le grand jour est arrivé ; c’est un dimanche, à la demande instante du parrain. L’oncle Jean se rend à pied de son domicile à la rue du Heaume. Le gilet blanc frappe de stupeur les petits garçons qui flânent au soleil ; en revanche, le faux-col monumental les met en gaieté. Les plus avisés devinent qu’il se prépare quelque chose. Le bruit, venu on ne sait d’où, se répand de tous côtés que l’on va baptiser quelqu’un, et qu’il y aura quelque chose à gagner à ce baptême ; les gamins, par groupes, se donnent rendez-vous à la porte de l’église. Quantité de mendiants et de vieilles femmes se joignent à eux.

Quand Marguerite, marraine par procuration, prend place dans une des voitures, à côté de l’oncle Jean, elle est tout étonnée de l’espace qu’il occupe sur la banquette. Son pardessus à l’endroit des poches, semble rembourré de quelque chose de dur et de rocailleux. Clic ! clac ! le cocher fouette les chevaux, on part au grand trot ; la voiture s’arrête au milieu d’un cercle de curieux narquois qui accueillent le grand faux-col avec un murmure d’admiration dérisoire. Absorbé par l’importance de son rôle, le parrain ne voit rien, n’entend rien de tout ce qui n’est pas prévu par son programme. Marguerite descend à son tour, rouge et souriante ; les curieux disent, assez haut pour être entendus, qu’elle est jolie et qu’elle a l’air bonne fille.

L’oncle Jean renonce pour son petit neveu, qui devient du coup son filleul, à Satan, à ses pompes et à ses œuvres. Il récite les prières sans broncher et en accentuant chaque mot ; il déclare avec un air de satisfaction orgueilleuse qu’il donne au nouveau chrétien le nom de Jean. Le nouveau chrétien accepte le nom de Jean sans protester, mais il fait la grimace quand on lui met du sel sur la langue. Le parrain comble de ses dons, en suivant une progression décroissante savamment calculée, le suisse, le sacristain, le bedeau, les enfants de chœur et la loueuse de chaises.

À peine est-on sorti de l’église, que Marguerite s’explique l’étrange dureté des poches de l’oncle Jean. Au lieu de monter immédiatement en voiture, il plonge sa main droite dans la poche de son pardessus, et en tire une poignée de sous qu’il élève au-dessus de sa tête. La foule crie : Bravo ! — Attention ! répond le capitaine ; et la poignée de sous vole et s’éparpille. Quant aux gamins, ils se poussent, se battent, se culbutent ; et le parrain rit de tout son cœur. Il plonge sa main dans une autre poche et en extrait une poignée de dragées de qualité inférieure. Nouvelle bousculade ; de tous côtés on crie. Par ici ! par ici ! Le parrain rayonne. Mme Aubry lui a persuadé que c’est bon signe pour l’enfant quand on se bouscule fort à son baptême. Les salves de sous et de dragées se succèdent sans interruption jusqu’à épuisement complet des projectiles. Pour varier ses plaisirs, le parrain fait des feintes ; il vise à droite, et la foule se rue à droite ; brusquement il ramène la main vers la gauche et canarde un petit garçon qui ne s’y attend pas. Le petit bonhomme pleure parce qu’il a reçu un bonbon dans l’œil, et rit parce que tout est venu de son côté, et qu’il a fait une rafle de dragées.

Charles Jacquin est attiré par les cris des gamins ; il rit à la vue des yeux qu’on poche et des nez qu’on aplatit. Il se dit en lui-même qu’il serait bien amusant de lancer au milieu de cette foule un chien avec une casserole à la queue. Quand le capitaine a constaté qu’il n’a plus un sou ni une dragée, il monte à côté de Marguerite, qui a eu peur des cris en commençant, et qui a fini par s’amuser de la joie de son oncle. Quant à lui, il a la figure heureuse d’un homme qui vient d’accomplir un devoir important.

Tout, en somme, s’est passé dans un ordre parfait. Le bébé seul n’a pas eu une tenue irréprochable. Outre qu’il a fait la grimace quand on lui a mis du sel dans la bouche, il a grommelé quand on lui a versé de l’eau sur la tête, il s’est fâché tout rouge quand la voiture s’est mise en mouvement, et il a crié quand elle s’est arrêtée. De l’ensemble de ces faits, une matrone de l’assistance tire cette prédiction, que M. Jean sera têtu et volontaire. En attendant que l’avenir démente ou confirme ce présage, pour assurer la tranquillité du présent on prend le parti de l’endormir.

Mais il ne faut pas croire que la fête soit finie pour cela. Un refrain d’opéra-comique affirme qu’un baptême « est une fête pour les parents, pour les amis ». Il doit y avoir ce soir grand dîner rue du Heaume (voilà pour les parents) et ensuite soirée dansante (voilà pour les amis).

Le dîner met en présence le clan des Defert et celui des Salmon. On peut être sûr d’avance qu’il y aura quelque escarmouche. Comme toujours, le commencement du dîner est silencieux. Au rôti, un Salmon émet cette opinion que le nez du bébé est un joli petit amour de nez. Son voisin, qui est un Defert à lunettes bleues, le regarde de travers, et semble voir dans cet éloge inoffensif comme un empiétement sur les droits des Defert, et une tentative hardie pour confisquer le nouveau-né au profit des Salmon. Ce Defert à lunettes bleues déclare que l’enfant est un vrai Defert, qu’il a déjà le nez de la famille. (Le nez de la famille est célèbre dans tout l’arrondissement ; c’est un monument plus majestueux que régulier, et plus développé qu’élégant ; mais le proverbe ne dit-il pas : Jamais grand nez n’a gâté beau visage.) Le Salmon, piqué au vif, soutient qu’un petit enfant a si peu de nez, que ce n’est pas la peine d’en parler.

Voyez un peu à quels écarts peut entraîner la passion et l’esprit de parti ! Une dame sèche, avec un nez proéminent (une Defert par conséquent), prend la parole ; elle n’a pas vu l’enfant, quoiqu’elle l’ait embrassé et que le contact de son nez glacé lui ait fait jeter les hauts cris, attendu qu’elle est horriblement myope, et que par coquetterie elle refuse d’en convenir et de porter lunettes. Cette dame n’en déclare pas moins avec chaleur que le cher petit est tout le portrait de son père, et qu’il faut être aveugle pour ne pas le voir. De Salmon en Defert, et de Defert en Salmon, la discussion fait le tour de la table, et aboutit au même point que toutes les discussions : chacun se sent confirmé dans son opinion, et pense secrètement qu’il faut être de mauvaise foi pour n’être pas du même avis. On se boude un peu. L’oncle Jean fait de la conciliation, et Mme Defert sourit à ses efforts. Il déclare que des deux côtés l’enfant a le droit d’être fier, et que pour sa part, en qualité de parrain, il est fier pour son filleul de le voir entouré de parents si… si solvables, souffle un Defert — mais l’oncle Jean ne se laisse pas détourner de sa voie et dit : si honorables.

On passe au salon. Les whisteurs se reconnaissent et se concertent, ils se donnent le mot d’ordre et disparaissent pour la célébration de leurs silencieux mystères. Les jeunes gens font la roue dans le milieu du salon, en attendant que l’on danse. L’orchestre donne le signal : l’oncle Jean, qui ne joue ni ne danse, est pourchassé de place en place par les couples de valseurs ; son gilet blanc semble un malheureux proscrit à qui l’on a interdit la terre et l’eau, ou Oreste poursuivi par les Furies. Il en est déjà à son quinzième déménagement et ne sait plus à quel saint se vouer ; peu à peu il a été poussé derrière le piano où il est fort mal, et hors de la portée de tout secours humain. Croiriez-vous qu’il a l’aplomb de ne pas se fâcher, et le courage de sourire à ses bourreaux ! Mme Defert l’avise, voit sa détresse et vole à son secours.

Comme chacun s’empressait de lui faire place, elle put arriver vite et sans encombre jusqu’à l’endroit où l’oncle Jean avait fait naufrage. Elle lui demanda son bras, ce qui fit au brave homme une une foule d’envieux. Quand ils furent seuls dans le petit salon, et qu’elle l’eut confortablement installé dans un grand fauteuil : « Regardez bien tout ce monde », dit-elle en lui posant la main sur le bras.

Par la porte ouverte le capitaine regarde de tous ses yeux. « Jolie soirée ! dit-il enfin, tout ce qu’il y a de mieux à Châtillon est ici. »

En effet, il y avait là le sous-préfet, avec sa brochette de décorations, et Mme la sous-préfète avec une toilette « idéale ». (Quant à la maman de la sous-préfète, elle avait prétexté une migraine pour n’aller point dans un monde où l’on pouvait être coudoyé par « l’individu en gilet blanc », et la belle Hermance, sa seconde fille, lui tenait compagnie).

Il y avait des Salmon et des Defert à n’en plus finir ; il y avait la belle barbe du receveur particulier, et les favoris judiciaires du président et du substitut ; il y avait un député influent, de jolies dames et de jolies demoiselles, des messieurs élégants qui parlaient aux dames avec une aisance de bon ton, et des jouvenceaux timides qui rougissaient en invitant les demoiselles.

« Jolie soirée ! » reprit le capitaine après une nouvelle contemplation. Mme Defert souriait, elle s’amusait de l’erreur de l’oncle Jean qui croyait devoir flatter son amour-propre de maîtresse de maison.

« Vous avez bien vu tous les hommes qui sont ici ?

— Oui, ma bonne fille.

— Savez-vous auquel d’entre eux je souhaite que mon enfant ressemble un jour ? »

L’oncle Jean se gratta l’oreille (geste inélégant, mais avec des gants blancs, plus déplorable encore).

« Dieu merci ! il y a du choix », dit-il enfin, en allongeant la tête, pour être bien sûr qu’il n’avait oublié personne. À mesure qu’il citait un nom, Mme Defert secouait la tête en riant, et l’exhortait à chercher mieux.

« Es-tu bien sûre, mon enfant, que l’homme dont tu parles est ici ?

— Il y est.

— Alors, aide-moi, ou je jette ma langue aux chiens.

— L’homme dont je parle est brave…

— Tous les hommes sont braves ; si c’est comme cela que tu prétends me guider !

— Vous savez aussi bien que moi, mon oncle, que tous les hommes ne sont pas braves. Celui dont je parle est si généreux, qu’il s’oublie toujours lui-même pour ne songer qu’aux autres. Il n’est pas riche, et il fait plus de bien que les riches.

— Ma chère, si Loret ou Aubry étaient ici, je croirais que tu me parles d’eux.

— Ces messieurs n’étant pas ici, il vous en faut chercher un autre. Mon héros est si chevaleresque qu’il risquerait sa vie pour défendre une femme ou un enfant. Y êtes-vous ?

— J’en suis à cent lieues. — Cet homme-là croit sincèrement à toutes les choses saintes qu’il est de bon ton de bafouer et de persifler aujourd’hui. Enfin, pour ne pas le nommer, il s’appelle Jean Salmon. Oh ! ne secouez pas la tête : mon vœu le plus sincère est que mon garçon vous ressemble un jour. »

L’oncle Jean voulut protester, mais il était si ému qu’il prononçait des mots sans suite.

« Mon oncle, reprit Mme Defert, si j’avais été un homme, j’aurais voulu être comme vous. Ne dites pas non, parce que c’est la vérité. Vous êtes le parrain de mon cher enfant, plaise à Dieu que vous soyez son modèle ! »

Et avant que l’oncle Jean pût se douter de ce qui allait arriver, Mme Defert lui prit la main, et se penchant vivement, la porta à ses lèvres.

« Chut ! lui dit-elle, tout cela est entre nous.

— Tu veux donc me donner de l’orgueil ? Au moins, dis-moi de me faire mettre en pièces pour toi ? N’importe ! tu es une fière petite femme, et c’est à toi que ton fils doit ressembler pour devenir ce que tu veux qu’il soit. Quant à moi, tout ce que je pourrai faire, ce sera de lui apprendre à monter à cheval et à faire des armes, si je ne suis pas trop cassé. J’aimerais aussi, ajouta-t-il d’un ton rêveur, à lui apprendre l’exercice de la lance qui est un joli exercice. Voilà un monsieur qui te cherche ; moi, je me sauve ; j’ai besoin de prendre l’air après ce que tu viens de me dire. Le sang me monte à la tête, et il me semble que si je restais, je me mettrais à danser comme ces gens qui se trémoussent là-bas. Au revoir, ma bonne fille. »

Pendant plusieurs heures, l’oncle Jean se promena dans les prés de la Louette pour se rafraîchir. Lorsqu’il fut bien calmé, il rentra chez lui, se mit au lit, et s’endormit en calculant sur ses doigts quel âge il aurait quand son filleul serait en état de tenir un fleuret. Et il rêva qu’il l’initiait aux mystères et aux beautés de l’exercice de la lance.

CHAPITRE VI

Mme Defert, qui n’a encore élevé que des filles, se demande avec inquiétude si elle saura élever un garçon.


Mme Defert, tout en allaitant son « amour de petit garçon », se demandait avec inquiétude comment elle s’y prendrait pour en faire un homme.

Jusqu’ici, elle avait réussi à faire de ses filles, non pas des enfants modèles (il n’y a rien d’insupportable comme les enfants modèles), mais de bonnes petites filles, douces, obéissantes, aimantes et respectueuses. Ce qu’il y a de plus étonnant (pour certaines gens du moins), c’est qu’elle avait fait tout cela sans avoir lu Rousseau, et sans s’être imposé un programme. Elle avait suivi jour par jour le développement de ces deux caractères, sans rien hâter, sans rien changer brusquement, luttant contre les difficultés de détail, à mesure qu’elles se présentaient, sans jamais remettre la lutte au lendemain, et tout étonnée de n’avoir pas plus d’efforts à faire. Depuis la naissance de sa première fille, elle n’allait plus que fort peu dans le monde, où elle était cependant fort recherchée. Le monde l’avait un peu raillée d’abord de ce qu’il appelait sa manie de retraite, et l’on avait trouvé, dans les salons élégants, qu’elle était un peu « pot-au-feu ».

Comme on vit qu’elle ne devenait ni dogmatique ni pédante, qu’elle n’avait pas de système d’éducation à développer pour écraser les gens de sa supériorité, qu’elle ne donnait des conseils qu’à ceux qui lui en demandaient (et encore avec quelle discrétion !) ; comme elle ne se targuait pas de son renoncement au monde pour faire la bonne mère, comme elle ne critiquait jamais personne, et qu’elle ne permit jamais à ses enfants de tomber dans la moquerie, on lui pardonna de faire mieux que les autres ; on ne fut pas blessé de son dévouement pour ses enfants. Dans un certain monde, on la trouva à la fois un peu arriérée et un peu originale, mais on continua à l’aimer quand même.

M. Defert, qui était très-fier de sa femme (et il avait bien raison) et qui tenait à s’en faire honneur dans le monde (qui oserait l’en blâmer ?), fit bien d’abord quelques observations. Ses observations furent écoutées avec déférence, ce qui le disposa bien tout de suite. En vérité, on aurait cru que cette petite Mme Defert avait fait son cours complet de rhétorique, pour savoir si bien prendre son monde. Elle développa ses raisons avec tant de raison et d’enjouement que M. Defert, pris pour arbitre, déclara qu’elle avait raison comme toujours. Il céda, et en cela il fit preuve de bon sens.

L’éducation des fillettes marchait donc sans trop de difficultés : mais sur bien des points on trouvait à critiquer en elles.

Par exemple, Marguerite, qui avait douze ans, n’aurait pas su entrer seule dans un salon sans rougir et sans se déconcerter, tandis que telles fillettes de son âge que je pourrais citer étaient déjà de véritables petites femmes, pimpantes, sémillantes, avec un joli babil tout plein de riens charmants et de réparties fines. Au fond elle était coquette comme toutes les petites filles, mais son goût naturel pour les jolies toilettes, n’étant pas cultivé avec amour, n’allait pas jusqu’à lui faire prendre en horreur les blouses qu’elle portait encore pour travailler et jouer à la maison. Elle trouvait même qu’il était bien agréable d’être à son aise pour courir et sauter dans le jardin. Mais, Mlle Ardant disait en riant à une autre jeune personne de douze ans : « C’est un sac, ma chère, que cette horrible blouse ! et des brodequins lacés ! Comprenez-vous cela ? et en gros cuir comme ceux des collégiens ! » Et la petite pécore, en toilette fraîche et en bottines de cérémonie pour rester à la maison, jetait un regard de côté dans l’armoire à glace, refaisait les plis de sa robe, et lissait sa chevelure aussi coquettement qu’un petit oiseau lisse ses plumes. — « Et si ses parents étaient pauvres encore ! » reprit l’amie, en comparant sa toilette à celle de sa « chérie » pour voir si par hasard l’autre ne l’éclipsait pas. « Cela ne fait-il pas pitié ! » Et là-dessus, de jolis rires de petites coquettes, de jolis mouvements de femmes du monde, et une conversation intarissable sur toutes sortes de sujets qui eussent fait ouvrir de bien grands yeux à la pauvre Marguerite.

Mais, par bonheur, et grâce à la prudence de sa mère, la pauvre Marguerite ignorait combien elle était en retard sur les jeunes demoiselles de son âge. Elle sautait et gambadait avec Marthe, sans nul souci de sa dignité ; elle jouait à la poupée tout aussi bien qu’elle s’amusait d’un conte de fées. Elle revenait du jardin, animée, les joues roses, les yeux brillants, les cheveux en désordre, trouvant que c’était bien dommage d’avoir un devoir à faire quand le temps était si beau, mais le faisant de son mieux parce qu’elle savait qu’il fallait le faire, et que maman n’eût pas été contente si on l’avait négligé.

Et Marthe ? Hélas ! Marthe était aussi déplorablement en retard pour son âge que Marguerite pour le sien. Pour tout dire, en un mot, c’était encore un gros bébé.

« Figurez-vous, ma chère, disait une autre fois Mlle Ardant à son amie, que ces petites prennent tout au sérieux, M. Dionis par exemple. Or, je vous le demande, qu’est-ce que M. Dionis ? Où prenez-vous M. Dionis ? Si vous voulez avoir une bonne scène, dites à ces enfants (car après tout on a l’âge que l’on paraît avoir), dites-leur, pour voir, que M. Dionis est hideux avec ses grosses besicles, son habit de l’autre siècle, et sa démarche de rhinocéros en retard. Marguerite deviendra sérieuse, Marthe se fâchera tout rouge, et elles vous répondront en chœur que M. Dionis est très-bon, et que maman veut qu’on le respecte. Le respecter ! Ce n’est, après tout, que le commis de leur père.

— Et Mademoiselle, parlons de Mademoiselle !

— Est-elle assez roide, assez pincée, assez mal fagotée !

— Et ennuyeuse !

— Ce qui ne les empêche pas de croire à Mademoiselle, de citer les opinions de Mademoiselle, et de respecter Mademoiselle.

— Je suis sûre qu’elles jouent encore à la poupée.

— Vous pouvez en être sûre, ma chère ; car je les ai vues de mes yeux traîner dans une brouette une poupée sans chignon. À propos, viendrez-vous à la musique cette après-midi ?

— Je vais me faire donner la permission par chère mère. »

Mais il se trouva que « chère mère » avait mal dormi parce qu’elle avait passé la nuit au bal ; il se trouva que chère mère était de mauvaise humeur, parce que la toilette de chère mère avait été éclipsée par celle de sa meilleure amie. Il résulta de toutes ces circonstances que chère mère refusa la permission.

La charmante jeune fille vint retrouver son amie, la figure longue, et déclara, pâle de colère et les lèvres tremblantes, qu’ « elle » avait ses nerfs (elle, c’est-à-dire chère mère, bien entendu), et qu’elle aurait bien pu choisir un autre moment, et que…

« Cher père » entra, venant du cercle. Il serra, à l’anglaise, la main à l’amie de sa fille, et embrassa cette dernière ; elle saisit l’occasion de lui extorquer la permission que « chère mère » avait refusée.

Et elle partit triomphante avec son amie, sous la conduite d’une gouvernante horriblement parfumée et trop serrée dans son corset. Cette gouvernante était pleine de mépris pour les petites Defert, et en général pour toutes les personnes qui manquaient de « genre ». Les deux jeunes personnes jacassaient tout haut, en pleine rue, de tout et de tous. Elles ricanèrent en voyant passer l’oncle Jean, et déclarèrent à l’unanimité que c’était un « bonhomme impossible ! » La gouvernante, après s’être mirée dans toutes les devantures de boutiques, se rapprocha des deux jeunes demoiselles et entendit quelques mots de leur conversation. Par acquit de conscience, elle crut devoir intervenir. Son élève fut prompte à lui fermer la bouche, en lui rappelant qu’elle-même, pas plus tard que la veille, avait habillé le capitaine à sa façon, avec une de ses amies. Pour avoir le dernier mot, la gouvernante répondit que ce n’était pas la même chose ! À quoi la jeune élève répliqua impertinemment qu’elle l’espérait bien !

Telles étaient les personnes sévères auxquelles les « petites Defert » inspiraient une si dédaigneuse pitié.

Mme Defert, femme sensée et modeste, savait fort bien que ses filles n’étaient pas parfaites, elle les élevait de son mieux, voilà tout. Du moins sa conscience était tranquille.

Mais quand elle eut un fils, elle se sentit toute troublée. Elle ne pouvait compter que sur elle-même. M. Defert avait bien assez d’occupations à la fabrique ; il était fatigué quand il rentrait le soir, et ne demandait les enfants que pour jouer avec eux. Il ne se faisait pas de l’éducation des enfants une idée bien nette, et s’en remettait complètement à sa femme. D’autre part, un axiome qui a cours et que l’on ferait bien de mettre au rebut, prétend qu’une femme seule ne peut jamais bien élever un garçon. Enfin, en regardant tout autour d’elle, Mme Defert voyait tant d’éducations manquées, qu’elle était pleine de soucis et de craintes.

Elle résolut de consulter sur ce sujet un vieux juge de ses amis, qui passait pour être moqueur. (Il n’était jamais moqueur avec elle.) Il avait beaucoup lu et beaucoup réfléchi, et possédait un grand fonds d’idées justes sur toutes les questions importantes.

Un jour que l’enfant dormait au jardin, à l’ombre d’un grand marronnier, Mme Defert, tout en tirant son aiguille, réfléchissait à son sujet favori, lorsqu’elle vit le vieux juge qui venait à elle. Marguerite et Marthe, qui jouaient au sable avec des pelles de bois et des seaux de fer-blanc, absolument comme les enfants des pauvres, coururent embrasser le vieil ami de la maison, lui dirent, en confidence, que le petit frère dormait, et retournèrent tranquillement à leur sable.

Quand Mme Defert eut exposé ses angoisses et ses doutes, le vieux juge se mit à rire. « Vous vous tourmentez de bien peu de chose, lui dit-il, et surtout vous consultez un oracle qui en sait bien moins long là-dessus qu’une mère comme vous. Voici cependant ce que je puis vous dire : J’ai lu, je crois, tout ce qu’on a écrit d’important sur l’éducation. Eh bien ! je vous affirme que ceux qui ont composé les plus beaux systèmes sont ceux qui ont le plus mal élevé leurs enfants. D’autre part, j’ai toujours vu que les enfants élevés selon un certain idéal étaient idéalement mal élevés. À part certaines règles très-générales que le bon sens seul aurait trouvées, tout système est faux par cela seul qu’il est un système. Il n’y a pas deux enfants qui se ressemblent, comment voulez-vous agir sur eux par des procédés uniformes ? Ce serait plus commode, je le sais bien ; mais ce n’est pas naturel, et ce n’est pas praticable. Pour bien élever un enfant, il faut faire ce que vous avez fait et ce que vous faites encore avec vos filles. il faut s’y donner corps et âme, le suivre pas à pas, et faire pour le mieux dans chaque circonstance. Ce dévouement obscur répugne à bien des gens ; d’autres sont obligés de gagner leur vie et n’ont pas le temps de se consacrer à leurs enfants. Voilà pourquoi on se débarrasse d’eux en les mettant au collège. Voyez les enfants qui sortent des établissements d’éducation. Comment sont-ils élevés ? Fort mal. Je n’accuse pas le zèle des maîtres : ils font ce qu’ils peuvent et ne peuvent pas faire plus. J’accuse les parents qui se séparent trop tôt de leurs enfants, et avant de les avoir assez bien élevés pour qu’il en reste toujours quelque chose. Il faudrait que chaque enfant, jusqu’à un certain âge, pût être élevé par sa mère et que chaque mère vous ressemblât… Oui, monsieur, ajouta-t-il en s’adressant au bébé qui venait de se réveiller, et manifestait quelque velléité de crier… Oui, monsieur, entendez-vous, il faudrait que chacun pût être élevé comme vous le serez, vous ! Qu’avez-vous à objecter à cela ? Rien ? C’est bien heureux. »

Une fois sur les genoux de sa mère, le poupon se mit à la regarder ; il faut croire que la contemplation de ce doux visage suffisait pour le moment à son bonheur, car il se tint parfaitement tranquille.

« Savez-vous, dit le juge en faisant danser ses breloques, que vos deux sœurs sont charmantes ? Savez-vous que c’est votre maman qui les a élevées ? Eh bien ! elle vous élèvera de la même façon, et vous n’en vaudrez que mieux ! Que voulez-vous maintenant ? La pomme de ma canne ? La voilà. Votre maman a fait ses preuves, vous pouvez être tranquille et ne pas faire ces yeux-là, et ne pas éternuer à propos de rien.

— Passe encore jusqu’à un certain âge, reprit Mme Defert en souriant ; mais quand un garçon devient grand, qu’il a appris du latin, du grec, des mathématiques, qu’il est instruit, fort, indépendant ; quand le père lui-même a tant de peine…

— Distinguons, reprit le juge. Conduisez d’abord par la main monsieur jusqu’au seuil des études classiques ; il y a de la marge d’ici là, et nous aurons le temps d’en reparler. Je puis vous dire tout de suite qu’un garçon élevé par une mère intelligente et bonne respecte cette mère-là, pourvu qu’il ait dans le cœur un peu de générosité, bien plus qu’il ne respecterait un homme. »

Ici, Jean, qui suivait la discussion avec un intérêt évident, car ses beaux yeux limpides ne se détournaient pas du donneur de conseils, manifesta une certaine inquiétude. Cela commença par une grimace, continua par quelques cris isolés, et se termina par une mélopée aiguë.

« Ah ! dit le vieux juge en se frottant les mains, je vous ai fait une petite théorie de l’éducation ; à vous de me donner une leçon de pratique. Étant donné un enfant qui crie, quel est le moyen de le faire taire ?

— D’abord, répondit Mme Defert, il faut chercher la cause du mal, car il souffre, et ce ne sont pas là des cris de colère. Pour une fois que je ne l’ai pas emmailloté moi-même, j’ai peur qu’il ne soit trop serré, ou qu’il soit emmailloté trop court. »

En deux tours demain, l’enfant fut démailloté, et ensuite examiné de la tête aux pieds. Une épingle laissée dans le lange offensait son petit mollet rose.

« Ensuite, dit Mme Defert, continuant sa démonstration, prendre la cause du mal entre l’index et le pouce, et la faire disparaître. » — L’épingle avait subitement disparu. — « Ensuite, remettre les choses en l’état. » — Et comme par enchantement, le poupon était roulé dans ses langes, et avait repris son apparence de jeune chrysalide.

Comme il sanglotait encore, la mère usa du grand argument. Avec une dextérité merveilleuse, elle escamota le poupon et le fit disparaître sous une pèlerine longue qu’elle portait en qualité de nourrice, et l’on distingua le petit grondement joyeux que font entendre les bébés quand ils sont en train de faire un bon repas.

« Parfait ! dit le juge émerveillé. Je vais faire comme Mentor qui profite de tous les incidents pour faire la leçon à Télémaque. Pour une fois que vous avez confié votre enfant à des mains étrangères, il a failli périr, blessé au talon comme Achille. Ne vous séparez jamais de lui, jusqu’au moment où cela sera absolument nécessaire. »

Le poupon rassasié reparut à la lumière du jour, une goutte de lait à chaque coin de la bouche, et une goutte au bout du nez pour faire la symétrie.

L’oncle Jean vint faire sa visite quotidienne pour savoir si son lancier avait grandi depuis la veille, et s’il serait bientôt en état de monter à cheval et de manier la lance.

Quand Mme Defert lui fit part de ses doutes et de ses inquiétudes, il pouffa de rire ; quand elle lui fit connaître l’opinion du juge, il déclara que ce juge-là avait du bon sens. Enfin, quand il en vint à parler en son propre nom, voici mot pour mot ce qu’il dit :

« Toi ! ma bonne fille, toi ! tu serais capable, si tu voulais seulement t’en donner la peine, d’élever des crocodiles, et d’en faire des notaires et des avocats. »

A suivre

J. Girardin