75%.png

Aventures d’un abolitionniste du Kansas dans le Missouri (États-Unis)

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Le docteur Doy et son fils en prison à Platte-City (voy. p. 369). - Dessin de Janet Lange.


AVENTURES D’UN ABOLITIONNISTE DU KANSAS DANS LE MISSOURI

(ÉTATS-UNIS),
RÉCIT DU DOCTEUR JOHN DOY[1].
1855


I

Fondation d’un État. — Abolitionnistes et esclavagistes. — Guerre civile.

Le docteur John Doy n’est pas un grand voyageur. Il n’a pas fait le tour du monde. Citoyen des États-Unis, domicilié au Kansas[2], il a seulement visité, et même fort contre son gré, l’État voisin du Missouri ; encore ne lui a-t-il guère été permis par les esclavagistes que d’en visiter les prisons. Toutefois son récit, dramatique et curieux, intéresse la géographie, au moins la partie de cette science qu’on appelle ethnographique. Il peint vivement des mœurs que, surtout dans les circonstances actuelles, on doit désirer de bien connaître.

En 1821, lors de l’annexion du Missouri à la Confédération américaine, le Congrès avait décrété que l’esclavage ne serait pas autorisé dans les États situés au nord du trente-sixième degré de latitude : le territoire du Kansas, acheté en 1854 à des peuplades indiennes, devait donc être un État libre. Mais l’influence du parti de l’esclavage fit révoquer cette mesure par le Congrès de 1854, et cette dérogation au principe établi excita une vive indignation dans les États du Nord, surtout dans ceux de New-York et de Massachusets.

Aussitôt des meetings s’assemblèrent pour combattre l’introduction des esclaves sur le nouveau territoire, et on ouvrit des souscriptions destinées à y envoyer des colonies composées exclusivement d’abolitionnistes dévoués. La première troupe partit immédiatement du Massachusets sous la direction du docteur Doy. Elle parvint sans encombre à destination, et prit possession du pays le 1er août 1854.

De nouveaux émigrants ne tardèrent pas à arriver. Bientôt après on fonda la ville de Lawrence, la Cité de refuge.

Ces colons, on le voit, étaient en quelque sorte les apôtres armés de l’abolition : on comprend donc facilement qu’ils aient provoqué la haine de leurs voisins du Missouri, propriétaires et marchands d’esclaves.

Les hostilités se manifestèrent d’abord à l’occasion des délimitations de terrains. Plusieurs colons du Kansas furent dépossédés par des moyens déloyaux et à l’aide de violences, toujours faciles dans une société naissante, qui n’a guère d’autre législation que la raison du plus fort. Mais ces persécutions partielles étant insuffisantes pour chasser les abolitionnistes du nouvel État, les Missouriens eurent recours à des mesures plus vigoureuses.

Pendant l’hiver de 1855, une bande de quinze cents d’entre eux vint camper à six milles de Lawrence, et annonça l’intention de détruire la ville. Cette menace n’eut point l’effet qu’ils en attendaient. L’attitude résolue des habitants les contraignit à la retraite. Malheureusement ils réussirent mieux au mois de mai de l’année suivante. Lawrence fut saccagée et en partie brûlée. Les femmes et les enfants furent outragés : un certain nombre d’hommes furent massacrés ; les border ruffians (brigands des frontières), commandés par les colonels Titus et Buford, et secondés par deux compagnies de Virginiens, détruisirent les presses d’imprimerie, foulèrent aux pieds les récoltes et volèrent les animaux ainsi que tous les objets dont ils pouvaient espérer de tirer parti,

Pour prévenir le retour de semblables désastres, les abolitionnistes du Kansas se formèrent en compagnies, s’exercèrent au maniement des armes, et, dès le 12 août suivant, remportèrent un premier avantage à Frankling sur les maraudeurs. Pendant plusieurs jours, ils poursuivirent leurs succès et firent même prisonnier le colonel Titus, qu’ils échangèrent contre un canon.

Tout à coup, le 29 août on apprit à Lawrence que le général Reed, de Missouri, était arrivé à Ossawatomie avec trois cents hommes. Trente hommes, sous les ordres de John Brown et du docteur Doy, leur tinrent tête le lendemain pendant plusieurs heures et ne battirent en retraite qu’après avoir épuisé leurs munitions. Enfin, le 14 septembre, une nouvelle troupe de deux mille huit cents Missouriens se présenta encore devant Lawrence, mais se retira sur l’injonction du gouverneur Geary.

À la suite de ces événements, le pays jouit pendant quelque temps d’une sorte de calme, qui permit aux colons de réparer un peu les désastres passés. Les Missouriens semblèrent avoir renoncé à la guerre, soit qu’ils fussent effrayés de l’énergique résistance des abolitionnistes, soit qu’ils comptassent sur le temps pour arriver à leur but d’une autre manière. Ils se bornèrent à des attentats contre les personnes de couleur, qu’ils enlevaient de vive force, pour les vendre ensuite dans le Sud. Beaucoup de ces hommes de couleur étaient libres et pouvaient le prouver, mais les ravisseurs n’en tenaient aucun compte, et ils brûlaient les papiers qui établissaient les droits de leurs victimes au titre de citoyen.


II

Un convoi d’hommes de couleur. — Attaque. — Mauvais traitements. — Incidents de voyage. — Comment les abolitionnistes sont accueillis à Weston.

À la fin de 1858 et au commencement de 1859, ces criminelles violences prirent un tel caractère, que les citoyens de Lawrence, se reconnaissant impuissants à protéger les hommes de couleur qui s’étaient réfugiés chez eux, se décidèrent à les transporter dans l’Iowa, pour les mettre en sûreté. On fit une collecte pour subvenir aux frais du voyage, et le docteur Doy fut prié d’accompagner un de ces convois jusqu’à Holton, dans le comté de Cahoun.

On prépara deux fourgons, dont l’un appartenait au docteur et était traîné par ses propres chevaux : on y emballa des couvertures, des lits, des ustensiles de campement, des armes et des provisions. L’expédition se composait du docteur, de son fils aîné, Charles, âgé de vingt-cinq ans, d’un jeune homme nommé Clough, chargé de la conduite d’un des fourgons, enfin de treize personnes de couleur, dont huit hommes, trois femmes et deux enfants. On partit le 25 janvier 1859, au point du jour, et on se dirigea vers Oscaloosa.

On n’était qu’à huit milles de cette ville, lorsque le docteur, ne soupçonnant point de danger, engagea les hommes, qui jusque-là avaient marché, à monter dans les fourgons. Un peu plus loin, la route, faisant un détour, passait au pied d’une colline devant un bouquet d’arbres. Parvenus à cet endroit, les voyageurs furent soudain arrêtés par une bande de vingt cavaliers armés, qui, braquant sur eux leurs carabines, leur ordonnèrent de s’arrêter. Charles Doy voulait se défendre, mais le docteur, voyant l’impossibilité de la résistance, mit pied à terre et s’approcha des assaillants pour parlementer.

Au premier coup d’œil il reconnut parmi eux cinq individus d’une réputation détestable, et ne put conserver de doutes sur le sort qu’on lui réservait. Il resta calme pourtant, malgré les fusils braqués sur lui et les menaces de mort que l’on proférait ; il se contenta de demander aux agresseurs s’ils avaient quelque ordre pour justifier une arrestation si arbitraire. Pour toute réponse, les Missouriens redoublèrent leurs injures et lui frappèrent le visage de leurs revolvers. Cependant l’un d’entre eux lui offrit cinq cents dollars s’il voulait conduire sa troupe d’hommes de couleur à Rialto-Ferry, sur le fleuve du Missouri, vis-à-vis de Weston, proposition que Doy repoussa avec énergie.

Nota. — La carte que nous publions ci-contre, p. 371, très-exacte, représente, en même temps que les deux États où se passent les aventures du docteur Doy, une notable partie du théâtre de la guerre actuelle entre les États du Nord et du Sud.

Une partie de la bande s’avança ensuite vers les fourgons, fit descendre les voyageurs et les enchaîna. On voulut lier aussi Doy et son fils ; mais, devant leur ferme attitude, on y renonça. Seulement les ravisseurs déclarèrent que, pour n’être pas dénoncés et poursuivis, ils allaient les emmener avec eux jusqu’à Rialto-Ferry, et que là on les relâcherait, en leur restituant ce qui leur appartenait, et même en leur donnant de l’argent, s’ils voulaient l’accepter. Toute résistance était inutile : il fallut marcher.

Après quelque temps, Doy ayant détaché les liens de deux des hommes de couleur, en soutenant qu’ils étaient libres, ce nouvel acte d’énergie irrita les ravisseurs. Les uns déclarèrent qu’il fallait en finir et le tuer ; les autres, désireux seulement de se mettre à l’abri de toute poursuite, le firent remonter à cheval, et ayant réintégré des hommes de couleur dans les fourgons, se dirigèrent en toute hâte vers Leavemouth.

Bientôt la roue d’un des fourgons se brisa : on entassa tous les voyageurs dans l’autre, qui était celui de Doy, après avoir jeté à terre les vêtements et les provisions qu’il contenait. Doy réclama en vain contre l’abandon de tous ces objets qui lui appartenaient : on lui promit seulement d’envoyer quelqu’un pour les chercher, et tous les chevaux ayant été attelés au dernier fourgon, on repartit précipitamment.

À la nuit tombante, le timon de ce fourgon se cassa. On était encore à deux milles de Leavemoulh. Il fallut aller à la ville chercher une autre voiture. En l’attendrant, les ravisseurs conduisirent les prisonniers dans des buissons voisins de la route, les entourèrent, et menacèrent de tuer celui qui parlerait de manière à donner l’éveil aux passants. La nuit était très-froide ; ils restèrent dans cette situation jusqu’à minuit.


Une vue des environs de Weston, dans le Missouri. — Dessin de Guiaud d’après the geological Surrey of Missouri.


Un fourgon de louage étant enfin arrivé, on laissa sur la prairie celui de Doy, qui fut perdu pour lui avec tout ce qu’il contenait. On atteignit Rialto-Ferry sans nouvel incident. Un feu de joie brûlait sur le rivage. Une troupe de Missouriens armés et à cheval semblait attendre le retour de l’expédition. Comme on avait promis aux trois blancs de ne pas les emmener plus loin, Doy refusa nettement de monter sur le bateau. On voulut l’y contraindre, et la scène aurait certainement pris un caractère extrême de violence, sans l’intervention de celui qui, au moment de l’arrestation, avait déjà offert cinq cents dollars au docteur, s’il consentait à les suivre de bonne volonté.

Ce personnage déclara qu’il était Benjamin Wood, maire de Weston, ce qui fut confirmé par plusieurs passagers ; il engagea Doy à céder, et lui promit, sur sa parole et sur son honneur, de lui donner une bonne chambre, de le bien traiter, et de lui rendre le lendemain matin sa liberté et tous ses effets. Cette assurance décida le docteur à s’embarquer avec son fils et Clough.

L’accueil qui l’attendait à Weston ne tarda pas à le désabuser. Une populace exaltée couvrait les quais ; le son des cloches, les coups de fusil et de pistolet se mêlaient aux cris et aux imprécations contre les hommes de couleur et les abolitionnistes. On entassa tous les prisonniers dans le fourgon, à l’exception du docteur, qu’on fit remonter à cheval ; puis les ravisseurs, escortant leur capture, parcoururent pendant une heure les rues de la ville.

« Sur nos pas, dit le docteur, les cris s’élevaient immenses, furieux ; la foule se pressait contre mon cheval et contre moi ; elle déchira l’habit que je portais ; les pans et les manches en furent mis en pièces, et les morceaux distribués dans la populace comme autant de reliques d’un abolitionniste vivant. Ainsi poussés, meurtris, frappés, insultés, accablés de toutes les indignités que l’on puisse imaginer, au milieu des cris de : « Pendez-le ! pendez-le ! pendez le damné voleur de nègres ! brûlez le maudit abolitionniste ! etc., » il nous fallut subir le rôle de vaincus dans cette ovation en faveur du démon cruel et sanguinaire de l’esclavage, ovation bien digne de lui. »


III

En prison. — Le palais de justice. — Le cachot de fer. — Souffrances. — Une émeute.

On enferma le docteur et ses compagnons dans un grand bâtiment encombré de malfaiteurs ; mais leur incarcération ne les délivra ni des injures ni des violences. Jusqu’au soir la populace continua de venir les poursuivre de ses témoignages de haine et de colère. Bien qu’ils n’eussent rien mangé depuis le matin du jour précédent, ils ne purent obtenir aucune nourriture, on leur accorda seulement un peu d’eau, et il était déjà tard lorsqu’ils purent enfin espérer, non pas le sommeil, mais du moins quelque repos sur la terre nue.

Le lendemain, au point du jour, on vint fouiller les prisonniers ; on leur enleva leurs papiers et leurs valeurs, puis on les conduisit à l’hôtel International, où un déjeuner leur fut servi, et de là au palais de justice.

« La réception qu’on nous fit dans les rues, comme nous sortions de l’hôtel après déjeuner, fut plus diabolique encore, s’il est possible, que celle de la nuit précédente. La ville entière semblait réunie, et les jurons, les hurlements, les insultes, les cris de : « Donnez-leur du chanvre ! la corde est prête ! etc., etc., » nous furent prodigués jusqu’au palais de justice, où l’on nous menait pour subir un interrogatoire.

« On nous fit entrer dans une vaste chambre, à moitié achevée, remplie jusqu’au comble dela foule des démocrates de Weston, inaccessibles à la crainte comme à la propreté. C’était une chambre grossièrement bâtie, en murs de briques tout nus, auxquels étaient suspendues, juste au-dessus de nos têtes, trois cordes neuves avec un nœud coulant au bout… Ces figures dures, féroces, sales, les deux coins de la bouche portant la trace du jus de tabac ou l’empreinte de la pipe, les yeux ardents fixés sur nous ; ces cordes trop significatives qui se balançaient au-dessus de nos têtes, les menaces sauvages qui faisaient retentir la salle et se mêlaient aux jurons les plus étranges que jamais oreille ait entendus, tout nous offrait la perspective peu réjouissante des cruautés dont est capable la fureur populaire. »

Le premier mouvement de Doy, en voyant les cordes fatales, fut d’aller droit au juge et de réclamer, en cas de violences, la protection due à tout citoyen américain.

« Je ferai ce que je pourrai, répondit le juge, mais vous savez que je ne puis rien.

— Je le pensais, » répondit le docteur en regagnant sa place.

L’instruction criminelle commença. Doy demanda d’abord un défenseur ; mais, comme on lui avait enlevé son argent et qu’il ne pouvait offrir en payement que sa reconnaissance, aucun avocat ne voulut travailler pour de pareils honoraires. Le juge s’enquit ensuite du rôle joué par Clough dans cette affaire, et le docteur ayant déclaré que ce garçon n’avait fait autre chose que de conduire un des fourgons, il fut remis en liberté. Quelques jours plus tard, il était de retour à Lawrence, ramenant ses chevaux et ceux du docteur, et ce fut par lui qu’on apprit l’arrestation des voyageurs.

Mais on n’avait garde de relâcher ainsi Doy et son fils : le père surtout était trop connu comme un ardent ennemi des esclavagistes. Aussi, après avoir entendu quelques témoins qui rendirent compte de leur capture, après avoir permis aux deux prisonniers de signer une protestation contre les rigueurs dont ils étaient l’objet, le juge ordonna de les déposer dans la prison de Platte-City, en attendant qu’on instruisît leur procès pour détournement d’esclaves.

Toutefois l’attitude de la foule qui remplissait la rue et les couloirs était tellement hostile, que, pour la seconde fois, Doy réclama la protection des juges. Ceux-ci, qui craignaient en effet quelques violences, firent sortir les accusés par un escalier dérobé, et on les déposa, pour la nuit, dans une mansarde, où ils restèrent garrottés et gardés à vue. Mais, pour être délivrés des insultes de la rue, ils n’étaient pas à l’abri de tout danger. À chaque instant des ruffians entraient dans la prison où ils gisaient enchaînés, et leur frappaient à coups de pied le corps et même la figure. Ces scènes se prolongèrent jusqu’à ce que Charles Doy, exaspéré, le visage inondé de sang, se leva, agitant au-dessus de sa tête ses bras chargés de chaînes, poursuivit la populace jusqu’à la porte, et la força de sortir.

Spectacle curieux, de voir deux citoyens de l’Amérique enlevés de leur pays sans aucune accusation contre eux, leurs habits déchirés en lambeaux, le sang coulant des blessures que, sans juste motif, leur faisaient des hommes qui s’honoraient également du titre de citoyens de l’Amérique !

Le lendemain, l’arrêt du juge reçut son exécution, et on transféra Doy et son fils à Platte-City sous bonne escorte. On les fouilla de nouveau, on les débarrassa de leurs chaînes, puis on les enferma dans une cellule obscure communiquant avec une grande salle que chauffait un poêle.

« Nous nous trouvâmes dans une espèce de boîte en fer, de huit pieds carrés au juste (car je l’ai mesurée cent fois), — et de sept pieds de haut. Pour tout meuble, il y avait un lit en fer garni d’un matelas, d’une couverture de cheval et d’un vieux morceau de tapis en coton… Les murs, le plancher, le plafond, tout était en métal ; il n’y avait d’autre ouverture que la porte, également en fer, bien verrouillée, et percée d’un trou, à six pouces de terre, par lequel on nous passait notre nourriture…

« C’est le 28 janvier 1859 que nous sommes entrés dans la prison de Platte-City, et nous sommes restés enfermés dans ce cercueil de fer jusqu’au 24 mars. Il ne nous a pas été permis de quitter cette cellule un seul instant jusqu’à notre comparution devant le grand juge, quelques jours avant notre départ. Pendant cette longue captivité, nous n’avons eu à notre disposition aucun autre meuble que ceux dont l’énumération précède : pour être juste, je dois y ajouter un seau en fer et une Bible qu’une amère dérision semblait avoir placée là. On nous avait jetés dans cette affreuse prison tels que nous étions en sortant des mains de la populace de Weston. Pendant plus de dix jours, nous n’avons pas eu assez d’eau pour boire, à plus forte raison pour les premiers besoins de la toilette. Nous étions obligés de nettoyer, tant bien que mal, le sang figé sur notre figure, avec une vieille couverture et notre salive. Jusqu’à l’arrivée de ma femme, qui parvint, après trois semaines, à découvrir notre prison, nous n’avons pu changer de linge… Chaque soir, deux hommes arrivaient régulièrement à huit heures pour monter la garde dans la grande salle pendant la nuit. De plus, le geôlier venait de temps à autre jeter sur nous un coup d’œil. Pendant la première semaine, les border ruffians, au nombre d’environ trois cents, stationnaient autour de la prison et formaient un véritable camp. Ils étaient armés de mousquetons et de rifles, et tenaient braqué sur la porte un canon en cuivre. La première nuit, ils tirèrent ce canon en signe de triomphe, et le geôlier nous dit qu’ils avaient cassé presque toutes les vitres de la court house… (palais de justice). Nous entendions au dehors ces forcenés qui ne cessaient de jeter des cris perçants, de pousser des hurlements, de tirer des coups de fusil et de menacer les Yankees, Jim Lane et tous les abolitionnistes du Kansas, de tirer d’eux les plus horribles vengeances. »

Quelques jours après, un meeting se réunit dans la ville, et l’on y prit la résolution d’aller pendre et brûler Doy et son fils, ces damnés voleurs de nègres. Deux individus vinrent successivement apporter cette nouvelle aux prisonniers, et leur annoncer que vingt-cinq hommes avaient juré de forcer la prison, et qu’ils allaient arriver. Le docteur barricada sa porte intérieurement avec le lit de fer, écrivit à sa famille une lettre où il annonçait sa situation, et, armé de bâtons que les prisonniers de la grande salle avaient tirés du bois à brûler pour les lui donner, il attendit l’émeute avec son fils, décidé à vendre chèrement sa vie. Il n’eut pas besoin d’en venir à cette extrémité : les ruffians furent détournés de leur projet par le juge Morton, qui menaça de décharger son fusil sur le premier d’entre eux qui avancerait, et leur promit toute satisfaction par les voies légales.


IV

Pouvoir d’un journal. — Un curieux dialogue. — La femme et la fille du docteur.

Doy était depuis dix jours incarcéré à Platte-City, quand on amena dans la grande salle un Irlandais arrêté pour ivresse, et qui devait être relâché le lendemain. Par le grillage de sa porte, le docteur pouvait non-seulement voir l’intérieur de cette salle, mais encore converser quelquefois avec ceux qui y étaient détenus. Quand il jugea l’Irlandais plus en état de le comprendre, il lui proposa de porter une lettre à Leavenworth, au citoyen Vaughan, l’assurant qu’il recevrait une bonne récompense. La proposition ayant été agréée, Doy emprunta un crayon à un autre prisonnier, et, sur une page blanche détachée de la Bible, raconta les détails de son enlèvement et les mauvais traitements qu’il avait à souffrir en prison. L’Irlandais, remis en effet le lendemain en liberté, emporta cette lettre.

« Deux ou trois jours après, à onze heures du soir, le shériff, suivi du geôlier, du député Marshal, fédéral de Leavenworth-City, et d’un homme, clerc à Liberty (Missouri), tous assez saturés de Whiskey, entra dans la prison, et me tendit, avec une colère concentrée, une copie du Leavenworth-Times, en me demandant si cette lettre était bien écrite par moi. À la lumière de sa chandelle, je reconnus ma lettre à Vaughan, qui avait été publiée, et je répondis affirmativement. J’ajoutai même que, s’ils s’étaient donné la peine de venir dans la journée, ils auraient pu s’assurer que tout était conforme à ce que j’avais décrit.

« Pourquoi avez-vous écrit de tels mensonges ?

— Je n’ai écrit que la vérité.

— Vous ne pouvez pas dire qu’il soit vrai qu’on ne vous donne pas d’eau pour vous laver.

— Si, je le dirai.

— De Bard, dit le shériff s’adressant au geôlier, ils prétendent n’avoir pas d’eau pour se laver.’

— C’est un sacré mensonge.

— Oh ! dis-je, vous n’en pouvez rien savoir, mais appelez votre fils. (Celui-ci était chargé de nous fournir le nécessaire.) John, continuai-je en le voyant entrer ; dites au shériff Bryant si nous ne vous avons pas prié tous les jours de nous apporter de l’eau pour nous laver ?

— Eh bien ! je suppose que vous l’avez fait ?

— Combien de temps y a-t-il que vous ne nous en avez apporté ?

— Je ne sais pas.

— Nous en avez-vous donné depuis huit ou dix jours ? Dites vrai, car si vous ne le dites pas, il y a assez de personnes ici pour vous démentir.

— Eh bien ! je ne sache pas vous en avoir donné.

— Ainsi donc, monsieur Bryant, vous pouvez considérer ce point-là comme prouvé, et si je voulais continuer, je vous prouverais tous les autres. Le fait est que nous n’avons même pas eu assez d’eau pour boire, et, grâce à ce poêle placé à quatre pieds de nous, que le gardien, en dépit de nos observations, s’obstine à chauffer tout rouge, nous avons failli plus d’une fois être suffoqués, et nous avons souffert le martyre de la soif. Vous ne traiteriez pas de la sorte un animal à vous, et pourtant nous sommes de libres citoyens de l’Amérique, enlevés de force à notre pays, sans avoir commis le moindre délit, et simplement mis en dépôt pour être interrogés. »

Le shériff, craignant que de nouvelles plaintes des prisonniers fussent livrées à la publicité, ordonna de leur donner l’eau dont ils auraient besoin, mais ils ne purent obtenir ni habits, ni lit meilleur, ni la permission d’habiter une autre cellule que le réduit noir et infect où ils étaient renfermés. De plus, un de leurs ravisseurs, Jake Third, représenté dans la lettre comme un être diabolique et mal famé, vint à son tour les accabler de reproches et d’injures, et ne les quitta qu’après avoir exhalé sa colère dans les termes les plus menaçants.

« Le 18 février, le fils du geôlier s’élança dans la salle en criant : « Docteur Doy ! docteur Doy ! votre femme et votre fille viennent d’arriver.

— Ce n’est pas possible ; je n’y crois pas. Ne venez pas me mystifier.

— Si fait, si fait ; je les ai vues : elles sont allées a l’hôtel de Moore et vont arriver ici.

— Eh bien ! s’il en est ainsi, je vous prie d’aller vers ma femme pour lui dire que, malgré le désir que j’aurais de la voir, je n’ai pas besoin qu’elle vienne ici pleurer et se lamenter ; mais apportez-nous de l’eau d’abord. »


L’interrogatoire du Dr Doy et de son fils. — Dessin de Janet-Lange.


« Mon fils et moi, nous commençâmes aussitôt à nous faire aussi propres que nous le permettaient nos misérables ressources. Nous étions tout en émoi à l’idée de revoir ces êtres qui nous étaient si chers. Nous savions bien qu’elles entreraient, et nous aurions été très-fâchés qu’elles consentissent à s’en retourner sans nous voir ; mais nous affections le stoïcisme devant les autres, parce que nous les savions disposés à nous tourner en ridicule si nous laissions voir nos sentiments.

« Après un quart d’heure, qui nous sembla un siècle, ma femme et ma fille aînée parurent à la porte de la prison, suivies de la foule des ruffians de Platte-City, qui, non contents de nous insulter, nous autres hommes, en toute occasion, les avaient également poursuivies de leurs cris et de leurs huées.

« On apporta des lumières ; la porte de notre cellule s’ouvrit ; mais, en même temps que ma femme et ma fille, la populace s’élança et remplit notre étroite chambre, ne voulant pas nous laisser un instant à nous mêmes. Dans la salle, les curieux se pressaient également pour nous contempler. En nous revoyant, ma femme et ma fille, qui nous avaient crus perdus pour toujours, pleurèrent à chaudes larmes. Pendant ce temps, la populace nous pressait de toutes parts, menaçait toujours de pendre les damnés abolitionnistes, riant et se moquant avec des gestes odieux de notre émotion.

« Le geôlier refusa obstinément de chasser les intrus, quoique mon fils lui demandât si nous devions être exhibés comme des bêtes féroces dans une ménagerie. J’eus recours au shériff : il me répondit froidement qu’il était tout naturel à la foule d’aimer à voir des abolitionnistes aussi célèbres que nous. La populace resta donc dans notre cellule et autour de la prison jusqu’au départ de ma femme et de ma fille, et elle les escorta au retour avec de nouvelles clameurs et de nouvelles insultes.

« L’attorney général Davis et le gouverneur Shannon, du Kansas, entrèrent à leur tour. Ils nous exprimèrent, en même temps que leur sympathie pour notre malheur, l’indignation qu’excitaient en eux le traitement subi par ma femme et par ma fille, et la situation à laquelle nous étions réduits dans la prison. Ils ajoutèrent que la législature du territoire avait, à l’unanimité, voté mille dollars pour subvenir aux frais de notre procès, et qu’eux mêmes avaient été désignés par le gouverneur pour nous servir de défenseurs. Ils étaient venus exprès pour concourir à l’instruction du procès, qui devait avoir lieu dans un mois, et je les autorisai, d’après leurs vues d’ailleurs, à se servir du juge Spratt, de Platte-City, s’il était nécessaire d’être défendu par un avocat du pays.


La femme du Dr Doy harangue le peuple de Platte-City. — Dessin de Janet-Lange.


« Le lendemain, ma femme et ma fille renouvelèrent leur visite ; la foule était aussi animée, mais moins nombreuse que la veille. Le shériff, qui les accompagnait, leur défendit de rester plus de quelques instants avec nous, et voulut même assister à notre entretien, de sorte qu’il nous fut impossible de les entretenir de nos affaires privées. On leur permit seulement de nous remettre du linge et des chandelles qu’elles avaient apportés : ce fut pour nous un léger soulagement.


V

Devant le jury. — Incendie de la prison. — Translation à Saint-Joseph. — intrépidité de Mme Doy.

« Ma fille retourna au Kansas avec l’ex-gouverneur Shannon et le procureur général ; mais ma femme resta à Platte-City jusqu’à l’époque où l’on nous transféra dans une autre prison.

« Nos avocats firent signifier au ministère public que, tel jour, on recevrait à Leavenworth les dépositions de divers citoyens du Kansas, comme témoins à notre décharge, ces témoins ne pouvant venir à Platte-City, à cause de l’exaltation du peuple.

« Le ministère public ne tint aucun compte de cet avis. Nos avocats et nos témoins se rendirent tous à grands frais à Leavenworth le jour fixé, mais la partie adverse ne s’y présenta pas, et ce fut pour nous une dépense inutile de temps et d’argent.

« Nos avocats revinrent à Platte-City pour se préparer au procès qui devait commencer le 20 mars. Par suite du mauvais vouloir des accusateurs, je n’avais pas de témoins ; cependant, le 19 mars, à onze heures, on vint nous donner l’ordre de comparaître à la court house.

« La porte de notre cellule s’ouvrit et nous livra passage pour la première fois. J’éprouvais une grande difficulté à marcher, car j’avais les chevilles très-enflées. Mes yeux s’étaient tellement habitués à l’obscurité que je pouvais bien distinguer tous les objets dans mon cachot ; mais, dès que la porte fut ouverte, le soleil brillant, réfléchi par la neige, vint me frapper les yeux et me rendit momentanément tout à fait aveugle. « Mon Dieu ! j’ai perdu la vue ! » m’écriai-je ; je fis un faux pas et me donnai un grand coup.

« Mon fils me releva et me soutint pour m’aider à marcher jusqu’à la court house, où nous devions comparaître pour récuser le grand jury. De chaque côté de la route se tenait une rangée d’hommes hurlant comme des démons. Une voix cria : « Eh bien ! docteur, nous arrivons au fait !… »

« … On nous désigna des siéges en face de la foule. À l’abri du soleil, je recouvrai graduellement la vue, mais j’étais dans un piteux état, estropié et couvert de haillons, puisque mon habit avait été mis en pièces par la populace de Weston.

« Le jury étant composé de personnes complétement étrangères, il nous fut impossible d’exercer aucune récusation. Du reste, l’exercice de ce droit n’aurait probablement pas amélioré notre situation, car les habitants de Platte-City avaient, en général, une telle animosité contre nous, qu’ils étaient décidés à nous pendre, s’ils le pouvaient. Après le tirage du jury, on nous ramena à la prison.

« Nos avocats, consultés par nous, nous engagèrent alors à demander notre translation à Saint-Joseph, si cela était possible. On parvint à décider un magistrat à se présenter le lendemain de très-bonne heure à la prison, et, devant lui, nous rédigeâmes une protestation avec serment, dans laquelle nous déclarions que, vu l’effervescence populaire, nous ne croyions pas pouvoir être jugés équitablement à Platte-City.

« Peu d’instants après, on nous conduisit de nouveau à la court house, pour y voir continuer la procédure. Le juge Norton, assis dans le fauteuil, fumait sa pipe. À sa droite se tenait le jury, formé spécialement pour cette occasion, et quel jury ! Je voudrais pouvoir le décrire et dépeindre les yeux pleins de haine qui s’attachaient sur nous.

« À l’ouverture de l’audience, notre défenseur présenta notre protestation : cette démarche parut prendre la cour et le jury au dépourvu. Elle fut discutée et adoptée enfin par le juge, au grand désappointement de la foule, qui fit entendre un murmure de mécontentement. Les jurés nous lancèrent des regards foudroyants, et la plupart grinçaient des dents comme le pourraient faire des animaux sauvages qui se voient enlever leur proie.

« Aussitôt après cette décision, l’ordre fut donné de nous reconduire à la prison, où nous rentrâmes, toujours escortés par la foule hostile.

« … Cette même nuit, le feu, qui avait déjà pris quelque temps auparavant, se mit aux tuyaux du poêle et s’étendit bientôt à la prison elle-même. Les flammes avaient déjà fait assez de progrès avant que le peuple s’en aperçût au dehors et pût crier au feu. On mit en branle les cloches de la ville. Le geôlier avait emporté les clefs et nous étions tous enfermés. Un de nos gardiens, pour l’avertir, tira un coup de fusil dans la maison en face. Il arriva enfin, suivi de ma femme et de la sienne, et ouvrit la porte de la rue, ce qui permit de faire entrer l’eau. Mais il se passa assez de temps encore avant qu’on fût parvenu, non sans beaucoup de peine, à se rendre maître de l’incendie. Le plancher de la chambre située au-dessus de la nôtre était composé de deux couches de planches superposées, séparées par un espace vide de deux pieds et demi. Les flammes s’étaient engouffrées dans cet espace et avaient brûlé la première couche de bois. Notre cellule était devenue si brûlante que l’eau frissonnait au contact du fer, et tombait bouillante sur nous par les trous du plafond. Il nous était impossible de nous mettre à l’abri de cette pluie dangereuse, et, pour retirer du moins nos pieds de l’eau, il nous fallut monter sur le lit. Le geôlier, néanmoins, ne voulut point consentir à nous laisser sortir. En vain ma femme lui faisait des représentations et lui reprochait son inhumanité ; il ne savait que répondre : « Mais, madame ! mais, madame ! » et se refusait à toute concession. Ainsi nous avons couru cette nuit-la le danger d’être à la fois noyés et brûlés.

« Le 23 mars au soir, le shériff, le geôlier et les gardiens vinrent nous avertir que le départ pour Saint-Joseph était fixé au lendemain matin… À la pensée de sortir le jour suivant de cette horrible cellule, dans laquelle nous étions renfermés depuis le 28 janvier, nous rendîmes grâce à Dieu. Nous nous trouvions dans un état misérable, aussi misérable qu’il est possible de se l’imaginer, moi surtout, car la captivité a eu sur moi des effets bien plus funestes que sur mon fils. Sa jeunesse, son activité, la vivacité de son tempérament l’ont préservé des souffrances que j’endurais moi-même. Pâli par le manque d’exercice et de lumière, pareil à un cadavre, amaigri, couvert de vermine (nous n’avions pu nous débarrasser de ce fléau malgré le linge propre dont nous étions pourvus depuis l’arrivée de ma femme), mes articulations enflées, les chevilles tellement endolories que je pouvais à peine supporter le poids de mon corps, j’étais entièrement affaibli au moral comme au physique.

« Aujourd’hui même je ne suis pas rétabli ; je marche encore avec peine, l’enflure n’est pas diminuée. Mes os sont, pour ainsi dire, devenus spongieux, ma mémoire a été longtemps ébranlée, et ce n’est que graduellement que mes facultés intellectuelles ont repris leur état normal.

« Le lendemain à huit heures, plusieurs citoyens, curieux de nous voir changer de fers, vinrent assister aux apprêts du départ. On nous lia ensemble, le général Dorris[3] ayant eu l’obligeance de prêter au shériff ses plus fortes chaînes à notre intention. Ensuite on nous conduisit à une voiture attelée de quatre chevaux. Ma femme se trouvait déjà à côté de la voiture ; elle nous aida à y monter et y entra d’un bond après nous. Le geôlier, qui n’avait pas eu la présence d’esprit de la retenir, lui dit qu’elle ne pouvait pas rester dans cette voiture. Elle répondit :

« Je crois bien le pouvoir ; je ne vois rien qui m’en empêche, et je m’accommode parfaitement de tout ce dont mon mari et mon fils s’accommodent. D’ailleurs quatre chevaux peuvent facilement traîner trois voyageurs.

— Mais vous ne devez pas rester dans cette voiture : elle est exclusivement réservée aux prisonniers.

— Figurez-vous donc, jusqu’à Saint-Joseph, que je suis une de vos prisonnières. »

« Le shériif vint à son tour l’inviter à descendre ; elle refusa. Alors, se tournant vers moi, il me dit : Docteur, Mme Doy ne peut pas vous accompagner dans cette voiture, et nous n’avons pas envie de porter la main sur elle. Ne voulez-vous pas lui dire de descendre ?

— Monsieur Bryant, répliquai-je, pour ma part je préfère de beaucoup que ma femme nous accompagne, et j’ai toujours éprouvé que, lorsqu’elle veut faire quelque chose, elle le fait. »

« Pendant ce temps, une foule considérable s’était ameutée autour de nous. Le shériff, ayant formellement intimé à ma femme l’ordre de descendre, elle se leva, et, du haut de la voiture, adressa ces paroles à la foule :

« Hommes de Platte-City, le jour ou je me suis mariée, il y a de cela vingt-six ans, j’ai promis de me tenir attachée à mon mari aussi longtemps qu’il lui resterait un bouton à son habit, et j’ai l’intention d’accomplir ma promesse. Croyez-vous que je veuille l’abandonner en cette extrémité ? Si vous le croyez, vous vous trompez tout à fait, je vous assure. »

Les hommes se mirent à rire ; Berge, l’apostat de New-York, lui cria qu’elle était une vraie pierre d’abolition. Je vis le shériff consulter le geôlier, et je dis à ma femme :

« Jeanne, ils te laisseront aller, tu ferais bien de t’entendre avec le conducteur. »

Elle suivit mon conseil et lui glissa trois dollars. Un instant après, le shériff s’avança :

« Eh bien, madame Doy, puisque vous paraissez ne pas connaître les convenances, je vois qu’il faudra bien vous laisser partir, mais cela vous coûtera dix dollars. (C’était probablement la somme qu’ils venaient de fixer entre eux.)

— Je vous remercie, monsieur, répondit-elle, j’ai déjà payé le conducteur. »

La foule se mit à rire de nouveau, mais aux dépens du shériff cette fois.

Les prisonniers partirent, accompagnés du shériff, du général Dorris et d’une escorte de huit hommes à cheval, bien armés, parce qu’on craignait que les Free-soilers du Kansas ne tentassent quelque coup de main pour délivrer le docteur et son fils.


V

La prison de Saint-Joseph. — Le procès. — Nouvelle captivité. — Condamnation.

À Weston, on s’arrêta une demi-heure ; la foule vint, selon son habitude, insulter les abolitionnistes, et finit par leur offrir un verre de grog qu’ils refusèrent. Le long de la route, les cavaliers de l’escorte, qui marchaient en avant, avertissaient de leur passage, et les habitants sortaient pour les voir. Les chemins étaient presque impraticables, et on n’atteignit Saint-Joseph qu’à la nuit.

La prison, vieux bâtiment en briques élevé d’un étage, est située au centre de la ville, et une palissade, haute de douze pieds, entoure la cour dans laquelle se trouve l’édifice destiné aux prisonniers. Pendant que Mme Doy se faisait conduire à un hôtel voisin, le shériff du comté de Buchanan reçut les prisonniers et les remit aux mains du geôlier, un nommé Brocon, natif du Kentucky. Le docteur, qui souffrait beaucoup de l’enflure de ses chevilles et de ses poignets, demanda la faveur d’être débarrassé de ses fers pour la nuit. Mais il ne put l’obtenir, car le shériff, craignant toujours quelque tentative pour la délivrance des prisonniers, avait ordonné qu’on ne leur ôtât pas leurs chaînes.

Quand il fit jour, le docteur et son fils reconnurent qu’ils étaient enfermés avec neuf autres individus, accusés les uns de meurtre, les autres de vol ; un autre était un faussaire. Les deux abolitionnistes étaient seuls enchaînés.

« Nos avocats, MM. Shannon, Davis et Spiatt, dit le docteur, arrivèrent pour délibérer, et, aussitôt que le geôlier eut détaché nos chaînes, on nous mena au palais de justice. Les rues et la salle d’audience elle-même étaient remplies d’une foule de curieux. Notre cause était inscrite en premier sur le bulletin d’audience, mais elle fut remise à la séance du lendemain par suite de l’absence du maire de Weston, Wood, que nos avocats considéraient comme un témoin indispensable. Ce Wood était le même gentleman qui m’avait si positivement engagé sa parole et son honneur sur une fausse promesse pour me décider à monter dans le bateau, et je ne l’avais pas revu depuis. Il prétendait être propriétaire de l’esclave Dick, trouvé dans mon fourgon, et qu’on nous accusait d’avoir fait disparaître.

« Le lendemain, quoique Wood fût encore absent, le procès suivit son cours. On commença par ma cause, que l’on avait séparée de celle de mon fils. On procéda à la nomination des jurés, hommes assez loyaux en apparence, presque tous de Saint-Joseph. Le juge Norton présidait. Je me déclarai innocent.

« Les témoins à charge confirmèrent les détails de notre arrestation ; relativement à Dick, ils attestèrent que cet esclave, après avoir disparu pendant quelques jours de chez son maître Wood, avait été retrouvé dans mon fourgon, d’où on l’avait enlevé sans autre forme de procès. Le ministère public produisit une déposition écrite de Wood, affirmant que Dick avait reçu de lui la permission d’aller au Kansas avec son violon pour en tirer parti, qu’il n’était pas revenu avant l’époque convenue, et qu’on l’avait arrêté avec moi.

« De notre côté, nous opposions un alibi prouvant que je n’étais point venu dans le Missouri avant d’avoir été enlevé par les border ruffians, et qu’à l’époque où j’étais accusé d’avoir provoqué la fuite de Dick, j’étais à Lawrence, dans une ferme, occupé de mes affaires.

« Mes défenseurs firent des merveilles et prononcèrent des discours que je trouvai fort beaux. L’accusation fut soutenue avec énergie par les quatre avocats du gouvernement, parmi lesquels se trouvaient un général et deux colonels : déploiement formidable de forces militaires contre un seul et malheureux prisonnier.

« … Le juge Norton se montra parfaitement juste et impartial.

« Quant au jury, il ne put se mettre d’accord. Il n’avait pas été composé spécialement pour ma cause, et on n’avait pu l’engager d’avance à nous juger selon les vœux des propriétaires et des chassseurs d’esclaves. J’ai su depuis, que sur douze jurés, onze, sans s’inquiéter des conséquences que devait entraîner mon acquittement, avaient osé peser le pour et le contre, et conclure enfin à l’insuffisance de preuves pour me condamner.


Paysage près de Saint-Joseph, dans l’État du Missouri. — Dessin de Guiaud d’après the geological Surrey of Missouri.


« Le procès dura depuis le jeudi jusqu’au samedi soir. Ce jour-là, à neuf heures, le jugement fut remis a la délibération des jurés. Ceux-ci, après des efforts réitérés pour se mettre d’accord, ne purent s’entendre et furent enfin congédiés le dimanche à deux heures.

« Le lundi, l’avocat du ministère public, qui ne pouvait prononcer de condamnation contre moi, déclara qu’en l’absence de motifs de poursuites, mon fils allait être rendu à la liberté. Quant à moi, je fus tenu de donner, comme cautionnement, une somme de cinq mille dollars ou de rester en prison jusqu’au 20 juin, délai fixé par la cour pour la reprise de mon procès. J’avais peu de chances de trouver un répondant, car je ne connaissais personne dans le Missouri. Mes amis offrirent deux mille dollars en biens immeubles au Kansas, comme garantie à celui qui voudrait me cautionner. Personne ne se présenta, car chacun craignait, en me venant en aide, de paraître favorable à un abolitionniste. Je me décidai donc à attendre patiemment en prison le délai fixé, bien que ce nouveau procès ne pût être qu’une simple formalité, et que tout dût être décidé auparavant.

« Mon fils retourna à Lawrence avec sa mère et plusieurs membres de ma famille, qui étaient venus pour me servir de témoins. Il alla chercher l’argent nécessaire pour subvenir aux frais énormes de mon procès.

« Pour moi, ma position dans cette nouvelle prison était tolérable. Ma chambre avait seize pieds carrés, et une petite fenêtre grillée de chaque côté : l’une, plus élevée que la palissade, donnait sur la rue ; par l’autre, on pouvait apercevoir au loin le territoire du Kansas, dont la rivière nous séparait. Ma cellule était un paradis en comparaison de celle que j’occupais à Platte-City. Nous ne manquions pas d’espace ; nous avions des matelas et des couvertures : malheureusement tout cela était couvert de vermine, malgré les soins incessants du geôlier et de sa femme.

« … Je fus presque constamment malade pendant mon séjour à Saint-Joseph, si malade même qu’on jugea nécessaire de m’amener deux médecins, car on craignait, si je succombais, que ma mort ne fût regardée comme un assassinat et imputée aux gens du Missouri. Dans cette occasion, comme dans toutes les autres, le geôlier Brocon et sa femme furent très-bons pour moi ; ils me procurèrent un lit de sangle et bien d’autres soulagements ; ils ont beaucoup contribué à mon rétablissement.

« … Le 24 avril, la porte de ma chambre s’ouvrit, et je vis entrer un mulâtre qui marcha droit à moi, et me dit en me tendant la main :

— Comment vous portez-vous, docteur Doy ? »

« Il y avait à la porte des gens armés de revolvers, et, soupçonnant quelque piége, je répondis à cet homme en le regardant en face :

« Étranger, je crois que vous vous trompez ?

— Oh ! non, reprit-il, je vous ai bien connu à Lawrence. »

« Persuadé que cette démarche était une ruse pour me mêler de quelque façon à une fuite d’esclave, je m’adressai aux gens qui se tenaient la porte et les sommai de venir me questionner eux-mêmes, comme il convenait à des hommes, s’ils avaient quelque chose à me demander, au lieu de se servir d’un malheureux esclave brisé, avili, contraint par eux de jouer un rôle.

« À cet appel, un individu nommé Hutchinson, grand, bouffi, roux, qui prétendait être le maître de ce malheureux mulâtre, se présenta. Il me reprocha d’avoir fait le plus grand mal à son esclave, d’avoir réveillé en lui le mécontentement, et de lui avoir enseigné le chemin du Kansas par mes tentatives en faveur de l’émancipation des nègres. Comme il me traitait, selon l’habitude de ses compatriotes, de damné voleur de nègres, une altercation assez vive s’ensuivit. Je lui demandai si ce n’était pas assez de m’avoir enlevé de chez moi, de m’avoir désarmé, volé, emprisonné en pays étranger, sans venir ainsi insulter dans sa prison un homme malade et sans défense. Ils me quittèrent enfin sans avoir atteint leur but, et enfermèrent le mulâtre dans la chambre du rez-de-chaussée.

« Mon attitude dans cette circonstance n’était qu’une feinte ; je connaissais en effet ce mulâtre. C’était Charles Fisher, homme libre, qui avait exercé à Lawrence la profession de barbier, et que les chasseurs d’esclaves avaient enlevé par trahison. Dès que tout bruit eut cessé, je fis passer à Fisher un billet au crayon pour lui demander l’explication de sa conduite. Il me répondit qu’il était fâché de ce qu’il avait fait, mais qu’il n’avait pu refuser d’obéir, Hutchinson lui ayant dicté son rôle. Il me donna en même temps quelques détails sur son enlèvement.

« … Enfin le 20 juin s’ouvrit la session de la cour d’assises du comté de Buchanan : le juge Norton présidait. Ma cause fut appelée le second jour. Mes défenseurs étaient les mêmes qu’auparavant. Le colonel Domphan, qui avait déjà parlé contre moi la première fois, était le seul avocat du ministère public, car je ne compte pas un accusateur volontaire dont il sera question plus loin.

« Le maire Wood, présent cette fois, ne put que répéter de vive voix sa déposition écrite relative à l’esclave Dick. Comme j’avais fait, quelque temps avant mon arrestation, un voyage à Holton, l’accusation chercha à prouver que, dans cette excursion, je m’étais proposé de jeter le mécontentement dans l’esprit des esclaves. Mes avocats me défendirent fort bien : du reste, ils n’avaient qu’à exposer la vérité. Mais le juge, en résumant son appréciation, trouva que le jury pouvait conclure à la culpabilité d’après les faits énoncés ; autrement, il se montra juste et impartial dans ses décisions et ses instructions.

« L’accusateur volontaire auquel j’ai fait allusion était l’honorable James Creugh, membre de l’assemblée fédérale, représentant pour le Missouri de l’ouest. Par un motif que j’ignore, peut-être pour se rendre populaire, il se montrait très-affairé dans mon procès, agissant comme intermédiaire entre l’avocat du gouvernement et le jury. Il allait sans cesse de l’un à l’autre, exposant sans nul doute à chacun les raisons qu’il jugeait propres à exercer quelque influence sur les décisions. Si sa physionomie n’eût pas dénoté sa malveillance, il eût été amusant de le voir, d’un air empressé, parler à un des jurés, passer à un autre, et, dans la chaleur de ses arguments, lever le doigt qu’il secouait à la hauteur de leur figure. Dans nul État du Nord on n’aurait toléré une pareille intervention.

« Peut-être les raisons émises par l’honorable membre du Congrès eurent-elles leur effet, car, après avoir délibéré un jour et une nuit, et avoir été pendant ce temps accessibles, à l’heure des repas, à tous ceux qui voulaient leur parler, les jurés me déclarèrent coupable, malgré la loi et l’évidence, et me condamnèrent à cinq années d’emprisonnement et de travaux forcés au pénitencier. Mes défenseurs signèrent une liste d’objections, et demandèrent à en appeler à la cour suprême, ce qui fut accepté. La sentence fut donc prononcée, mais l’exécution en fut ajournée jusqu’à ce que le résultat de notre appel fût connu.


VI

Délivrance.

« Le ministère public avait dressé contre moi douze autres actes d’accusation : un pour chacun des hommes de couleur trouvés avec moi lors de mon enlèvement. On voulait un verdict pour chacun : l’affaire de Dick n’était qu’un ballon d’essai, et l’on espérait en fin de compte me faire condamner à soixante-cinq ans de travaux forcés, c’est-à-dire à perpétuité.

« Heureusement mes amis, qui avaient appris ma condamnation, ne restaient pas inactifs. Le 23 juillet, en regardant dans la rue par la fenêtre de ma cellule, je vis passer rapidement un homme en manches de chemise qui ressemblait à un ouvrier. Un coup d’œil, prompt comme l’éclair, qu’il me lança à la dérobée, suffit pour me faire reconnaître une figure amie. Peu de temps après, je vis un autre homme flâner autour de la prison, et, de temps à autre, lever furtivement les yeux vers moi. Il avait l’air d’un marchand, et me fit un signe bien connu des Free State-Men du Kansas. Il y avait séance au palais de justice ce jour-là, et, les fenêtres étant ouvertes, je pouvais voir ce qui se passait dans la salle. Tout à coup, je reconnus au nombre des témoins une troisième personne qui ne m’était pas étrangère et qui parlait de la prison avec un des citoyens.

« Je dis à mes compagnons de captivité que je venais de voir des anges se promener autour de la prison. Ils se moquèrent de moi. Je me mis à faire un paquet de mes vêtements, et, prétextant la fraîcheur des soirées, je fis demander à Mme Brocon les chemises qu’elle avait dû laver pour moi. Alors seulement mes compagnons commencèrent à me prendre au sérieux et à vouloir aussi faire leurs paquets.

« Vers le soir, la porte s’ouvrit, et à la grille parut un jeune homme qui portait un sac de nuit et semblait être très-pressé. Il me dit qu’il avait vu récemment ma femme et mon fils, que tous deux se portaient bien et comptaient me revoir dans quinze jours. En même temps, il examinait la prison tout en parlant au geôlier. Il venait d’attirer l’attention de celui-ci sur un moyen particulier de ventilation, lorsque, me doutant de quelque chose, je l’observai et je vis un petit morceau de papier dans la main qu’il tenait derrière le dos. Je pris ce billet, et le jeune homme se retira presque aussitôt sans affectation.

« Quand la porte fut fermée, les prisonniers, dont l’attention était déjà mise en éveil, et qui avaient surveillé les moindres gestes du visiteur, voulurent voir le papier. Je lus tout haut ces mots : « Soyez prêt, à minuit. » Mes compagnons me représentèrent alors la folie d’un projet de fuite et l’impossibilité du succès, mais ma confiance inébranlable les gagna, et quelques-uns se préparèrent à profiter de toutes les éventualités.

« À neuf heures, un orage furieux éclata. La pluie tombait à torrents ; nous étions tous à la fenêtre à regarder les éclairs, tandis que de formidables éclats de tonnerre et les mugissements d’un vent impétueux semblaient ébranler la terre. Vers minuit, on entendit frapper un grand coup à la porte de la prison.

« Qui est là ? Que voulez-vous ? demanda le geôlier.

— Nous venons du comté d’Andrew, et nous avons un prisonnier que nous voudrions faire enfermer pour plus de sûreté. Ouvrez vite.

— Quel est ce prisonnier ?

— C’est un fameux voleur de chevaux.

— Avez-vous un mandat d’arrêt ?

— Non, mais tout est en règle.

— Je ne puis pas admettre un prisonnier sans mandat.

— Si vous ne voulez pas, vous serez cause d’un malheur ; c’est un furieux, et nous avons eu bien du mal à le prendre. Nous vous apporterons, au matin, tous les certificats nécessaires. »

« Le geôlier descendit et les laissa entrer, tout en maugréant ; puis se tournant vers le prisonnier :

« Qu’en dites-vous ? Croyez-vous qu’on puisse vous convaincre du délit ?

— Non ; on a bien trouvé le cheval en ma possession, mais on ne pourra pas prouver qu’il a été volé.

— Eh bien ! s’ils ont trouvé le cheval en votre possession, je crois deviner qu’ils n’ont pas tort, et je vais vous enfermer. »

« Nous les entendîmes bientôt s’approcher, et nous nous cachâmes tout habillés sous nos couvertures. La porte s’ouvrit et je vis le geôlier, le voleur qui avait les mains liées et trois hommes, dont deux tenaient le prisonnier. Celui-ci, arrivé à la grille, refusait d’avancer.

« Je ne veux pas, dit-il, être enfermé avec des nègres.

— Oh ! répliqua le geôlier, nos nègres sont enfermés en bas.

— Avez-vous ici Doy, le vieil abolitionniste ? demanda un des hommes.

— Oui, le docteur Doy est ici.

— Eh bien ! c’est lui que nous venons chercher, dit aussitôt le questionneur.

— Oui, ajouta un de ses camarades, nous sommes venus non pour te livrer un prisonnier, mais pour en délivrer un qui est injustement enfermé. »

« Au même instant, le faux voleur dégagea ses mains des liens qui paraissaient l’enchaîner, et qui se trouvèrent transformés en un nœud coulant dont il tenait la boucle cachée dans sa main. Le geôlier voulut s’élancer pour fermer la porte, mais un des hommes lui mit un pistolet sur la poitrine :

« Il est trop tard, monsieur Brocon. Si vous résistez, si vous faites le moindre bruit, vous êtes mort. La porte d’en bas est gardée, la prison est entourée de gens armés. Nous avons pris toutes nos mesures : ainsi restez tranquille. »

Pendant que le faux voleur m’aidait à me lever, le geôlier prit la parole.

« Messieurs, dit-il, je suis en votre pouvoir et forcé de me soumettre, mais que le docteur décide. Docteur, ne pensez-vous pas que vous ferez mieux de rester jusqu’à ce que vous soyez légalement acquitté par la cour suprême ? En vous enfuyant ainsi, vous courez le risque d’être repris.

— Monsieur Brocon, répondis-je, j’ai été enlevé sans raison de chez moi, et je crois être parfaitement dans mon droit en reprenant ma liberté comme je le puis. Quant à la cour suprême, je ne me fie à aucune cour du Missouri. Mes papiers d’ailleurs n’y parviendront jamais. Je vais donc partir avec mes amis et courir le risque d’être repris. »

« J’étais prêt : je serrai la main du geôlier en le remerciant des soins qu’il avait eus pour moi. Mes amis lui rappelèrent que la prison était cernée, et qu’on ferait feu sur lui ou sur tout autre qui essayerait de donner l’alarme ou de sortir avant le jour. Comme les autres prisonniers voulaient nous suivre, mes amis s’y opposèrent formellement en leur disant qu’ils étaient venus seulement pour réparer une injustice, et non pour soustraire aux lois ceux qui les avaient violées.

« Au bas de l’escalier, nous rencontrâmes M. Slayback, qui, arrivé trop tard par le chemin de fer, venait demander au geôlier un asile pour la nuit. À la demande de M. Brocon, et pour dégager sa responsabilité, mes amis exposèrent à M. Slayback ce qui arrivait, et l’invitèrent à attester que le geôlier n’avait fait que céder à la force.

« À la sortie de la prison, nous trouvâmes d’autres amis qui nous attendaient. Je m’évanouis de faiblesse, et deux de mes camarades furent obligés de m’emporter en me soutenant par les bras. Nous eûmes beaucoup de peine à nous diriger dans les ténèbres ; mais enfin nous atteignîmes la rivière. Là, nous eûmes un autre embarras : nous ne pouvions retrouver nos bateaux. Cependant, deux hommes de la police s’étant approchés de nous avec leurs grandes lanternes, nous aperçûmes ce que nous cherchions, et nous nous hâtâmes de nous embarquer ; puis les uns firent force de rames, pendant que les autres vidaient avec leurs chapeaux l’eau qui remplissait les embarcations.

« Nous atteiguîmes enfin la rive du Kansas. On me fit monter dans un fourgon couvert, et on tira deux coups de pistolet pour annoncer notre succès aux amis qui étaient restés à faire le guet autour de la prison. Je partis ensuite avec mes libérateurs. Ils étaient dix, les uns à pied, les autres à cheval. Nous ne nous arrêtâmes pour déjeuner qu’après avoir fait vingt milles, et notre hôte nous conduisit ensuite, avec son propre attelage, à douze milles plus loin. Tout le long de la route, une foule de gens venaient nous féliciter ; évidemment ils avaient été prévenus de cette expédition.


Paysage dans le bassin du Missouri. — Dessin de Guiaud d’après the geological Survey of Missouri.


« Le matin, quelques Missouriens nous avaient suivis de loin, mais sans nous effrayer. Mes dix compagnons suffisaient pour leur tenir tête ; d’ailleurs d’autres amis avaient été placés en embuscade sur divers points, et nous auraient prêté main-forte au besoin. Toutefois, pour en finir, quatre de mes libérateurs se détachèrent de la troupe vers trois heures de l’après-midi, et chassèrent les Missouriens, qu’on ne revit plus.

« Ce premier jour, nous voyageâmes jusqu’à minuit. Le lendemain lundi, à cinq heures de l’après midi, nous avions parcouru quatre-vingt-dix milles, et nous arrivions à Lawrence, la Cité de refuge.

« Une triple salve d’artillerie célébra notre retour, et mes dix valeureux libérateurs, accueillis par de chaleureuses acclamations, reçurent les félicitations que méritait le succès de leur aventureuse entreprise. Grâce à leur courage et à leur persévérance, j’ai été rendu au pays que j’aime tant, à ma famille, à mes amis et à la liberté. »

Extrait du récit de John Doy.



  1. Ce récit n’est qu’un extrait de l’ouvrage du docteur John Doy, dont la traduction entière est achevée et doit, nous dit-on, être publiée prochainement en un volume.
  2. Le Kansas est borné au nord par le Nebraska, au sud par le territoire indien, à l’est par l’Utah, à l’ouest par le Missouri.
  3. Célèbre marchand d’esclaves du Missouri.