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Aventures et malheurs de la señora Libarona dans le Grand-Chaco

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Agostina de Libarona. — D’après une photographie faite à Salta en 1860.


AVENTURES ET MALHEURS DE LA SEÑORA LIBARONA DANS LE GRAND-CHACO

(AMÉRIQUE MÉRIDIONALE)
1840-1841. — TEXTE ET DESSINS INÉDITS.


Les scènes douloureuses que l’on va lire se sont passées, il y a vingt ans, dans une région de l’Amérique méridionale rarement visitée par les voyageurs européens : notre carte et nos notes la feront connaître. Ici nous voulons éviter les lenteurs d’une préface géographique : il suffira de quelques détails sur l’auteur.

Doña Agostina Palacio de Libarona est née, en 1822, à San Miguel de Tucuman, capitale d’une des provinces de la République Argentine. Son père, Don Santiago Palacio, noble de Biscaye, était le fils du dernier gouverneur espagnol de Santa-Fé. Bien née, belle, riche, libre de se choisir un époux parmi de nombreux prétendants, elle donna la préférence à un jeune homme honorable, Don José Maria de Libarona.

En 1840, après deux années de mariage et déjà mère de deux petites filles, Élisa et Lucinde, elle eut le désir de voir son père et sa mère qui habitaient alors Santiago del Estero. Son mari la conduisit dans cette ville avec l’intention de n’y séjourner que peu de temps ; mais une insurrection éclata tout à coup, et Don José se trouva engagé, bien malgré lui, dans une manifestation de parti qui causa sa perte.

Rosas était le dictateur de la République Argentine, alors divisée en quatorze provinces[1]. Don Felippe Ibarra, gouverneur de la province de Santiago del Estero, ancien partisan qui avait fait jadis la guerre aux Espagnols dans le haut-Pérou et avait trahi en 1820 l’illustre Belgrano, homme sans éducation, violent, cruel, faisait peser depuis trente ans sur le pays soumis à sa volonté le plus odieux despotisme. En 1840, une partie de l’armée se souleva contre lui : elle avait pour chef un officier, Don Santiago Herrera. Ibarra prit la fuite. Quelques notables habitants de Santiago crurent trop tôt que son règne était fini. Ils se réunirent pour lui nommer un successeur et forcèrent Don José de Libarona, qui se récusait avec raison comme n’étant pas domicilié dans la ville, à signer l’acte de déchéance. Quelques jours après, Ibarra rentrait triomphant, et son premier soin était de faire arrêter tous les signataires de l’acte. C’est ici que commence la narration de Doña Agostina : nous nous empressons de lui céder la parole.


I

… Les soldats, envoyés à la recherche de mon mari, s’avancèrent vers notre maison en tirant des coups de fusil contre nos portes et nos fenêtres. Mon mari était à la campagne. Les détonations de la fusillade, le fracas des portes brisées, les cris des soldats, dont la brutalité féroce ne nous était que trop connue, m’épouvantèrent ; éperdue, je m’élançai et je descendis dans une citerne où je demeurai plus d’une demi-heure. Je tremblais d’effroi, non pour moi seulement, mais aussi pour mes deux petites filles. Je n’avais pas eu, je le confesse, la présence d’esprit de prendre avec moi Élisa et Lucinde ; j’entendais leurs douces plaintes dans une chambre voisine, et je n’osais aller près d’elles[2].

Peu à peu les bruits cessèrent : je sortis avec précaution de ma retraite. Les soldats étaient partis. Un de nos amis vint nous donner avis que l’un de mes frères avait été arrêté, garrotté comme un criminel et conduit hors de la ville dans le camp d’Ibarra. À peine avions-nous gémi sur cette triste nouvelle, que des cris et des menaces se firent entendre ; d’autres soldats envahissaient notre maison. Je saisis ma petite Lucinde, que je nourrissais encore de mon lait ; je courus vers une terrasse intérieure, et, confiant ma fille un instant à une servante, je sautai sur un mur voisin, large d’une vara et demie[3]. La, j’étais à plus de cinq varas du sol[4] ; j’essayai de descendre à l’aide des anfractuosités du mur ; mais, sans force, tremblante, je tombai sur un monceau de bois. Je me relevai toute meurtrie et je criai follement à la servante de me jeter ma Lucinde : c’était exposer la vie de la pauvre petite ; j’avais la tête égarée. Grâce à Dieu, je la reçus saine et sauve entre mes bras et je pris la fuite avec elle à travers les rues. Mes vêtements étaient déchirés, mes cheveux en désordre ; javais les épaules nues. J’entrai dans la première maison dont je trouvai la porte ouverte ; elle était inhabitée ; j’en sortis presque aussitôt, et, courant au hasard, j’arrivai heureusement au couvent de Santo-Domingo. Sans pouvoir prononcer une parole, j’allai me blottir au fond d’une salle où l’on avait étendu sur une table quatre cadavres qui devaient être enterrés le surlendemain. Réfugiée dans un coin obscur, je restai immobile, troublée au moindre bruit, pleine d’angoisses sur le sort de mon Élisa, de mon mari, de ma famille. Vers le soir, on m’apprit que ma sœur Isabelle avait été conduite par mes parents au couvent des béates de Belem. Je passai une nuit affreuse.

Le lendemain on vint me dire que plusieurs chefs de familles avaient été attachés à des troncs d’orangers sur une place publique : parmi eux était mon frère Santiago. Un ajouta que mon mari avait réussi à se sauver du côté du Tucuman ; puis, quelques instants après, on m’informa qu’on avait été induit en erreur, et qu’il était en route pour aller se cacher dans une estancia[5] qui nous appartenait.

Ma pauvre petite Lucinde avait la fièvre. Ces quatre cadavres, qui étaient si près de nous, viciaient l’air que nous respirions. J’envoyai prier ma mère de venir me voir ou de me donner un conseil. Elle me fit répondre que mon mari avait été découvert et arrêté !

Il n’était que trop vrai. Don José avait été trahi par un misérable vaqueano[6] qu’il croyait honnête et qu’il avait pris pour guide. Dans une halte au milieu d’un bois, cet homme s’était séparé de lui sous prétexte d’aller faire boire les chevaux, et avait couru le dénoncer et le vendre à Ibarra.

Sur-le-champ Ibarra avait envoyé des soldats pour cerner le bois. Mon mari, surpris, terrassé, enchaîné, avait été traîné au camp. On l’avait attaché à un poteau, près de la porte de la Quinta, sur le passage de toutes les troupes à cheval, et là il était exposé à toutes les insultes de la soldatesque !

Je poussai un cri et sortis du couvent où je laissai Lucinde. Je rencontrai une Indienne : elle revenait du camp ; je la pressai de questions. Elle me confirma tout ce que je venais d’apprendre, et me dit de plus qu’après avoir volé à mon mari cent pesos[7], sa montre, ses chaussures, presque tous ses vêtements, on avait voulu lui couper le doigt parce qu’il avait refusé de laisser prendre une bague faite de mes cheveux : on aurait certainement exécuté cette menace en présence de mon frère si mon mari n’eût enfin donné la bague.

Exaltée par l’indignation et la douleur, ne songeant plus à moi-même, j’allai droit au camp, où je vis tout d’abord ce que je cherchais, Don José, mon mari, demi-nu, attaché à un pieu, à deux pas d’un poste, sous les rayons d’un soleil brûlant, la tête découverte, le visage et les yeux tout souillés de terre. Dès qu’il m’aperçut, il fondit en larmes que ses mains ne pouvaient pas même essuyer : elles étaient liées. Je voulus m’approcher de lui ; la sentinelle m’écarta ; j’implorai la pitié de cet homme, je lui offris de l’argent : ce fut en vain. Je lui demandai de prendre mon fichu de cou et d’en couvrir la tête de mon mari ; même refus. Je le suppliai alors de me permettre du moins de me placer devant mon mari pour abriter un peu son corps de mon ombre ; le barbare repoussa ma prière. Exaspérée, je m’élançai vers Don José ; mais ce soldat me jeta d’un coup de crosse à terre et me frappa avec tant de violence que je crus avoir le bras brisé.

Don José, la figure contractée, impuissant à me défendre, me pria instamment de me retirer vers ma famille. Je m’éloignai, mais ce fut pour aller à la maison du ministre d’Ibarra (le docteur Gallo). J’entrai par une porte dérobée. Je demandai à voir ce personnage. La servante me répondit qu’il dormait. Que m’importait son sommeil ? Je pénétrai dans l’appartement. Une belle-sœur du ministre vint au-devant de moi et me dit que le ministre était absent. Je continuai à avancer et à ouvrir toutes les portes de cette maison où je me trouvais pour la première fois. À la fin, je rencontrai le ministre : « Je viens vous demander pour toute grâce, lui dis-je, de faire placer mon mari à l’ombre. » Il me répondit avec embarras qu’il n’avait essayé de se dérober à moi que parce qu’il était sans aucun pouvoir. « Vous connaissez bien Ibarra ! » ajouta-t-il.

Hélas ! oui, nous le connaissions tous ! Je n’avais plus qu’à tendre mes mains vers le ciel.

Ma famille s’était réfugiée au couvent de Belem. La portière me vit entrer avec effroi. Que se passait-il ? Cette femme me supplia de me calmer. La veille, ma mère, au bruit d’une fusillade du côté de la Quinta, s’était persuadée qu’on avait tué mon frère Santiago et avait perdu la raison. En ce moment elle était moins agitée ; mais ma présence pouvait être la cause d’une nouvelle crise. Je me résignai ; j’allai seulement donner un baiser à ma fille Élisa, et je sortis.

Les victimes d’Ibarra. — Dessin de Castelli d’après un croquis communiqué.

Aux prisonniers attachés debout dans le camp, on avait donné pour spectacle un de leurs amis, gisant sur la terre, enveloppé ou plutôt étroitement emprisonné dans une peau de bœuf très-dure, qui l’obligeait à se courber en deux ; ses os étaient à moitié brisés, sa figure était injectée et noire de sang ; il s’agitait et se roulait à droite et à gauche avec des gémissements lamentables[8]. Ibarra, qui venait de temps à autre jouir de la vue de ces tortures, trouva que ce mouvement de sa victime pouvait être pour elle une sorte de soulagement. Il fit enfoncer en terre deux files d’estacades et ordonna de placer le malheureux dans l’intervalle étroit qui les séparait, afin qu’il lui fût impossible de se mouvoir. Je ne dirai que le surnom du supplicié : c’était Zulio.

J’errais du camp à la ville, de la ville au camp, pour voir tour à tour mes enfants et mon mari.

Je fis porter à Don José un sombrero, qui fut aussitôt brûlé par les soldats. À peine lui donnait-on une fois par jour un peu de nourriture : on détachait alors une de ses mains, et au lieu de cuiller il n’avait qu’une petite palette en bois. Je réussis à lui faire parvenir un peu de limonade dans un pot de terre : on la laissa passer parce qu’on croyait que c’était de l’eau.


II

Jusqu’alors le véritable chef de l’insurrection, Herrera, avait échappé aux poursuites. Il fut arrêté et frappé à coups de sabre. Quand on le garrotta, Ibarra ordonna que le laço fût serré étroitement sur ses blessures mêmes. On lui infligea le supplice du retobado avec des raffinements d’une cruauté inouïe. Le cuir avait été disposé en rond ; on avait forcé Herrera à s’asseoir au milieu, et, après lui avoir passé la tête entre les jambes, on avait cousu autour de lui le cuir en pressant son corps : plusieurs hommes s’asseyaient dessus pour opérer ce refoulement. Quand la boule de cuir contenant Herrera fut réduite au moindre volume possible, on l’attacha par une corde à un cheval et on la fit bondir par les rues. Qui sait à quel moment Herrera rendit le dernier soupir ?…

Après huit jours, Ibarra fit détacher et mettre en liberté quelques-unes de ses victimes, entre autres mon frère, qui n’avait pas pris la moindre part à la révolte. Les autres furent conduits à un campement plus éloigné.

Je restai dans l’incertitude la plus douloureuse sur le sort de Don José. J’ignorais si l’on n’avait pas résolu de lui faire subir le supplice des lances.

J’appris enfin qu’il était sorti du camp attaché derrière un cavalier en croupe, avec un nommé Unzaga, homme d’une bonne famille et qui lui était dévoué. Où les avait-on conduits ? à la mort ? en exil ?…

Le bruit se répandit ensuite qu’il avait passé à Matara, petit bourg situé sur la rive du rio Salado et où Ibarra était né vers la fin du dernier siècle. D’après une autre rumeur, le lieu fixé pour l’exil de Don José était le Bracho[9]. On ne prononçait ce dernier nom qu’avec épouvante. Je fus persuadée que la première nouvelle de mon mari qui arriverait jusqu’à moi, serait celle de sa mort.

Un jour cependant, on remit mystérieusement à mon frère Santiago un petit papier ou Don José avait tracé ces mots à la hâte : « Ne laisse pas venir Agostina. Envoie-moi des vêtements : je suis nu. » Immédiatement je préparai du linge, des habits, et, à force d’argent, je persuadai à un homme de les porter à mon mari. Ce messager, à son retour, me dit que Don José était vivant, mais que bien des fois, depuis son départ, il avait récité son acte de contrition se croyant près de mourir. De distance en distance, on le faisait descendre de cheval ainsi que son compagnon Unzaga ; on les attachait à des arbres, et on leur annonçait qu’on allait les tuer à coups de lance ou les égorger. Ainsi l’avait ordonné Ibarra.

Les soldats d’Ibarra. — Dessin de Castelli d’après une lithographie.

Quand j’eus entendu ce récit, je m’enfermai dans ma chambre et je me mis à prier Dieu avec ferveur afin qu’il me donnât force et résignation pour supporter les souffrances qui nous étaient réservées à tous deux, mon mari et moi.

Je voulais partir. La vie, loin de Don José, m’était insupportable. Une seule crainte m’arrêtait : en désobéissant à mon mari, je pouvais tomber entre les mains des Indiens. Toutefois je suppliais mon frère, ma famille d’autoriser mon départ. On me blâmait, on m’exhortait à la patience.

Vers ce temps un détachement vint de Buenos-Ayres. J’allai voir le commandant avec l’espoir de l’intéresser à ma peine. Il en fut tout autrement. Ce chef écrivit à Ibarra que si Libarona était coupable, il fallait le faire fusiller. Le monstre répondit que la mort était un châtiment trop doux.

Je m’ingéniai pour trouver d’autres recommandations. Je demandais uniquement que mon mari fût exilé dans un séjour moins exposé aux attaques des Indiens, avec l’espoir qu’alors il consentirait à laisser venir près de lui celle dont le désir, comme le devoir, était de ne pas le quitter.

Un jour on annonça l’arrivée du chef suprême de la république, de Don Mauoel Rosas[10]. Malgré l’effroi que son nom m’inspirait, j’allai solliciter de lui une audience et je l’obtins ; mais, en sa présence, je me trouvai interdite et muette : il ne sortit de ma bouche que des sanglots, mes larmes ruisselaient sur mes joues. Rosas me demanda (je n’ai pas oublié ses paroles) « pourquoi une aimable personne comme moi se lamentait ainsi. » Un peu rassurée, je lui exposai mes malheurs. Il me promit qu’il ferait en ma faveur tout ce qui serait en son pouvoir et qu’il m’apprendrait du Tucuman ce qui aurait été décidé entre lui et Ibarra. Je m’empressai de dire que j’enverrais un messager. Il répondit qu’il était inutile que je prisse ce soin, et qu’il ne lui coûtait rien de dépêcher vers moi un de ses soldats avec sa réponse. Cette réponse, je l’attends encore.

De retour au logis, je soufrais tellement de la tête, qu’il fallut me coucher. Je fus malade pendant trois jours. Il me vint à l’esprit que peut-être Ibarra voulait voir ma fierté s’abaisser devant lui et qu’il n’accorderait rien tant que je n’irais pas me jeter à ses pieds. Cette idée était odieuse[11] ; elle m’obsédait ; je la communiquai à ma famille, qui m’assura que cette démarche dangereuse n’aboutirait à rien. Mais quelle autre tentative me restait-il à faire ? Pouvais-je me résigner à ne plus agir ? Je sortis, je me dirigeai vers la maison de cet homme, je n’aurais pas plus souffert si l’on m’eût conduite au supplice. Il était sur le seuil, prêt à monter à cheval. Dès qu’il m’eut aperçue, il s’écria avec fureur : « Que vient faire ici cette femme ? Qu’elle sorte sur-le-champ Qu’on la traîne dehors ! » et, après d’autres paroles d’une grossièreté qui me couvre encore en ce moment la figure de rongeur, il ajouta :

« Laissez ce Gallego[12] où il est ! Il y est bien… Est-ce que son absence ne te donne pas la liberté, à toi ? Qu’as-tu donc à me demander pour lui ?

— Comment ne viendrais-je pas intercéder pour mon mari, monsieur ! » répondis-je.

Il s’élança sur son cheval ; je fis un pas vers lui.

« Qu’on la renvoie ! » répéta-t-il avec fureur.

Et, avec sa cravache, il fendit l’air de mon côté si violemment, qu’il s’en fallut de peu que je n’eusse la figure déchirée.

Je me retirai abattue : il était certain que je n’avais rien à espérer tant que vivrait ce monstre.

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III

Je n’eus plus dès lors qu’une seule pensée, qu’un seul but, aller vers mon mari. Je lui envoyai plusieurs messagers. Sa réponse était toujours la même : « Le Bracho, me disait-il, n’était pas un endroit sûr pour une jeune femme. On avait à y redouter sans cesse les bandes d’Indiens qui erraient alentour. Ce ne serait plus pour moi seul que j’aurais à souffrir ; mes tourments seraient doublés. Il fallait endurer la faim et la soif dans ces bois stériles. D’ailleurs n’es-tu pas nécessaire à nos deux petites filles ? »

Ces raisons, toutes sages qu’elles fussent, ne me persuadaient point. Je sentais qu’il était de mon devoir de braver les périls même les plus affreux. Enfin je suppliai tant et si souvent mon frère Santiago, qu’un jour il me fit préparer deux chevaux et me laissa partir sous la garde de notre plus jeune frère. Il me fallait cependant une autorisation. Je la fis demander à Ibarra.

« Que cette folle aille au Bracho, et qu’elle s’y fasse enlever, si elle le veut, par les sauvages ! » Telle fut sa réponse.

Je partis donc, le cœur serré, en confiant à mes sœurs ma Lucinde, mais en prenant avec moi Élisa, qui était plus en état de supporter les fatigues du voyage. J’arrivai à Matara et je me fis conduire devant le commandant Fierro. De cette ville au Bracho, j’avais encore à parcourir un espace de quarante lieues. Le commandant me dit qu’il ne me permettrait pas d’aller plus loin si je n’avais à lui présenter un ordre. J’affirmai que j’avais l’autorisation verbale d’Ibarra. Fierro parut douter de ma parole et persista dans sa résolution. « S’il en est ainsi, lui dis-je, laissez-moi envoyer un chasquis[13] (ou chasque, courrier salarié) à Santiago del Estero pour y prendre l’ordre écrit. Si j’ai avancé un fait qui n’est pas vrai, je consens à être punie. » Fierro me sépara de ma fille, de mon frère, et me fit garder à vue dans une partie écartée du bois. Le chasquis fut expédié, et après quelques jours, revint avec l’ordre. Rien ne s’opposa plus à notre départ.

Le chasquis ou messager. — Dessin de Castelli.


IV

Don José, surpris en me voyant, pleura d’abord de joie. Il comprenait bien que la force seule de mon affection avait pu m’enhardir à affronter ainsi tout danger et

à oublier sa défense. J’étais, du reste, si affaiblie, que j’avais peine même à lui parler. Pendant la nuit, les moustiques et les vinchucas[14] nous assaillirent ; je me levai avec ma petite fille : nos deux visages étaient monstrueusement enflés. La nourriture était aussi bien insuffisante et insalubre. Mon mari ne cessait de me supplier de retourner vers ma famille, disant qu’il était plus tourmenté que je ne pouvais le croire d’être témoin des privations et des misères de toutes sortes que j’avais à endurer.

Il y avait huit jours que j’étais près de Don José, lorsque le bruit courut que les Indiens se rassemblaient et ne tarderaient pas à venir nous attaquer. Alors mon mari insista avec une vive tendresse pour m’obliger à partir. Enfin, il prononça ces paroles, et ce furent celles qui firent le plus d’impression sur moi : « Seul, me disait-il, je pourrais fuir, mais comment échapper aux Indiens avec toi et notre enfant ? »

Il m’eût été impossible en effet de supporter une très-longue course à cheval.

Je retournai donc à Santiago del Estero, mais en gardant au fond de mon cœur la conviction que je reviendrais plus tard partager la solitude de mon mari.

Les Indiens ne parurent pas cette fois au Bracho. Ibarra, trouvant sans doute que le sort de Don José et des autres proscrits n’était pas assez malheureux, donna ordre de les chasser plus avant dans le Chaco, à moins de distance des Indiens et à un des endroits du désert les plus infestés par les moustiques, les vinchurias, les abispas et autres insectes qui vivent de sang.

Ce séjour était si affreux que Don Jozé entra dès lors dans un grand désespoir. Il songea sérieusement à fuir, et il lui vint le désir de m’avoir près de lui. Il m’écrivit pour me demander si je consentirais à l’accompagner : il me prendrait en croupe et essayerait de traverser le Chaco en évitant à la fois les soldats d’Ibarra[15] et les Indiens. J’étais craintive sans doute, et je tressaillais de douleur à la pensée d’abandonner mes deux petites filles peut-être pour toujours ; cependant je n’hésitai pas un instant. Je répondis à Don José que j’étais surprise de son doute, puisqu’il n’ignorait pas que ma volonté n’avait jamais changé, et que je souhaitais ardemment vivre et mourir avec lui.

Je m’attendais à recevoir de lui, aussitôt après, l’ordre de mon départ : je restai sans nouvelles. J’étais étonnée, inquiète ; je visitai incessamment les familles des proscrits, et, par hasard, je découvris, dans un entretien chez une parente d’Unzaga, que mon mari avait renoncé au projet de m’appeler vers lui. En lisant ma lettre, il s’était écrié avec larmes : « Pourquoi abuser de cette forte volonté et de cette tendresse ? Ne sais-je point, moi, ce que c’est que de braver et souffrir la mort ? Ce serait une barbarie que d’exposer Agostina à de si grands périls ! » Ensuite une profonde tristesse s’était emparée de lui ; il était tombé gravement malade, et il avait recommandé que ni moi ni ma famille n’en fussions avertis.

Le jour même, malgré toutes les supplications de mes parents, je partis, je voyageai jour et nuit ; je traversai, sans m’arrêter, Matara ; je pénétrai dans le désert.


V

En entrant sous la hutte de mon mari, je m’élançai les bras ouverts : mais lui, Don José, se recula et me regarda avec une froide indifférence ! son regard était fixe, terne ; sa pâleur, sa faiblesse étaient extrêmes ; j’avais sous les yeux, hélas ! un être privé de raison !

Épouvantée, je voulus parler… Unzaga me fit un signe. Je réprimai mes cris, non mes larmes !

Le plus doucement possible, j’adressai quelques paroles d’affection à mon mari : il me répondit, avec calme, des extravagances.

Je ne sais comment je ne suis pas morte sur-le-champ de douleur.

J’interrogeai Unzaga. La maladie avait commencé par une fièvre lente. « Je veillais toujours près de lui, disait Unzaga, excepté aux heures où il me fallait sortir pour aller chercher un peu de nourriture. Il m’avait fait jurer de ne pas vous avertir. Je lui devais tant que je ne crus pas pouvoir désobéir à ses ordres. D’ailleurs j’étais loin de supposer qu’il fût en danger de mort ni de démence. »

J’étais atterrée. Mes jours et mes nuits ne devaient plus se passer que dans les angoisses et les larmes. La fièvre de Don José ne se calmait pas. Je persuadai, non sans difficulté, à un chasquis de se rendre à Santiago del Estero pour en ramener, à tout prix, un médecin. Mais les médecins, quelque somme qu’on leur offrît, refusèrent tous de venir. Ils se contentèrent de m’envoyer des ordonnances, quelques médicaments et des conseils sur les moyens de les appliquer. J’aurais voulu aller moi-même me jeter aux pieds de l’un d’eux ; mais comment abandonner mon mari ? Il pouvait mourir pendant mon absence.

Un jour je faisais prendre un bain à mon malade ; j’avais grand-peine ; dans sa folie, il me résistait. J’essayais de l’envelopper d’une couverture pour le garantir du vent sous notre petite cabane couverte d’herbes et soutenue par quatre pieux[16], lorsqu’une Indienne, une China[17], entra précipitamment en disant que les Indiens allaient arriver, qu’ils n’étaient plus qu’à cinq lieues. Il fallait fuir. J’entraînai mon mari dans le bois, au milieu d’un tourbillon de vent d’une violence extrême. Les habitants des autres cabanes faisaient comme nous. Mais il s’agissait de fuir plus loin. Je proposai une forte somme pour acheter deux chevaux. Je ne parvins à en obtenir qu’un seul. Je plaçai mon mari dessus, et je montai en croupe : dans cette position je ne pouvais diriger le cheval ; il s’en allait de côté et d’autre à son caprice. Unzaga s’était senti trop souffrant pour nous accompagner.

Nous entrâmes bientôt dans un sentier si étroit, que les branches des arbres épineux déchirèrent ma robe et la mirent en lambeaux[18]. Presque à chaque pas nous étions exposés à nous blesser ou à tomber. J’étais désolée de ne pas savoir guider le cheval ; on ne m’avait pas habituée à l’équitation. Lorsque dans nos jours heureux mes parents m’emmenaient à notre quinta[19], c’était toujours en voiture.

Quand la nuit vint, je fis descendre mon mari. Je m’assis près de lui, sans pouvoir dormir. Il souffrait cruellement.

Le lendemain, un des fugitifs m’apprit qu’on n’avait plus rien à craindre des Indiens, et nous retournâmes à notre cabane.

J’avais envoyé de nouveau un chasque vers les médecins de la ville. La seule recommandation qu’il me rapporta fut d’avoir soin de baigner le malade plusieurs fois par jour. Je parvins à faire fabriquer une sorte de baignoire en cuir, et heureusement l’eau ne nous manquait pas. Mais tout à coup Ibarra envoya l’ordre de nous faire amener plus loin encore dans le Grand-Chaco ; aussitôt on nous mena de force dans un lieu entièrement privé d’eau. On n’en pouvait trouver qu’à près de quatre lieues de là. Dès ce moment je dus aller souvent moi-même chercher à une si longue distance cette eau qui nous était indispensable. Sur la route j’étais brûlée par le soleil et dévorée par les insectes. La fatigue, les privations, la douleur m’anéantissaient.

Homme cruel, infâme Ibarra ! crois-tu que le ciel n’a pas mesuré nos souffrances !


VI

Souvent, lorsque je priais mon mari de se laisser mettre dans le bain, il entrait en fureur, me mordait et m’égratignait. Une fois je m’évanouis. Il arrivait aussi à Don José de s’élancer hors du bain, et à la suite de ces accès sa maladie empirait.

Je n’avais d’autres soulagements que Dieu et mes pleurs.

Les soldats venaient de temps à autre commander à mon mari des corvées impossibles : c’était un moyen de tirer de moi de l’argent.

J’avais fait remplacer notre misérable cabane par un rancho qui, du moins, nous protégeait un peu contre le vent et la pluie. On me dénonça, et le commandant Fierro écrivit à Iharra pour l’informer que nous vivions dans le luxe. Peu de jours après arriva un nouvel ordre de nous transporter encore plus loin. Les soldats nous poussèrent donc devant eux et, parvenus à un autre lieu désert, nous laissèrent à l’ombre d’un arbre. Nous y restâmes quinze jours sans aucun abri que le feuillage.

Une femme charitable des environs nous donna un peu de blé et de maïs.

Il me restait de l’argent. J’en dépensai une partie pour faire construire un autre rancho. Il fut très-difficile de trouver des ouvriers parmi la population indolente de cette localité. J’y parvins cependant. Je préparai ensuite une couche aussi commode que possible à mon mari, et, après avoir payé le silence d’un des soldats, je retirai les fers qu’on lui avait mis aux pieds.

Le rancho de Don José. — Dessin de Castelli d’après un croquis communiqué.

Mes parents m’écrivaient lettre sur lettre pour m’exhorter à revenir. Pendant les nuits, la pensée que mes pauvres petites filles pourraient bientôt être orphelines de père et de mère me torturait le cœur. Mais je restai fermement résolue à ne pas délaisser mon mari.

Un des médecins m’avait écrit que la seule chance de guérir Don José de sa folie était d’employer des vésicatoires. Je les appliquai à Don José ; mais dès qu’il en ressentait les brûlures, il voulait les arracher, et, comme je m’efforçais de m’y opposer, il me battait cruellement. Une fois il me traîna par les cheveux ; sa fureur était telle que je crus que j’allais laisser ma vie entre ses mains.

Unzaga était aussi très-malade ; son corps, couvert d’ulcères, n’était qu’une plaie d’où s’exhalaient les odeurs les plus fétides. Je faisais les pansements qui lui étaient nécessaires. Il était notre compagnon, notre ami. Mon devoir était de lui donner aussi tous mes soins.

Un matin, au lever du soleil, on signala de nouveau l’approche des Indiens. Je pris mon mari entre mes bras : Unzaga, tout faible qu’il fût, m’aida à le porter, et nous cherchâmes un refuge dans le bois. Don José poussait des cris inarticulés et me frappait ; j’étais harassée, blessée, et si désespérée que plusieurs fois je me roulai à terre. Ah ! je dis ici toute la vérité ! j’aurais préféré en ce moment la mort à de si grandes tortures ! Sans le souvenir de ma mère, de mes enfants, sans le sentiment de mes devoirs envers mon mari, je crois que je me serais suicidée !

Pendant notre fuite, les Indiens pillèrent notre rancho et le réduisirent en cendres. Ils tuèrent près de là plusieurs personnes. Je regardai comme un miracle qu’ils ne nous eussent point découverts ; car nous n’étions pas bien éloignés. Ils auraient dû même entendre les cris de Don José, s’ils n’eussent été étourdis par leurs propres clameurs, leurs sifflements et les piétinements de leurs chevaux.

Nous n’avions donc plus d’asile. Pendant vingt jours nous restâmes sous un amas de branches. Puis nos gardes nous ordonnèrent de nous remettre en marche et nous chassèrent toujours plus loin vers un endroit où l’on avait à redouter, outre les attaques des Indiens, celles des jaguars. Là, un effroyable aguacero[20] vint fondre sur nous et dura six jours. Je défendis Don Jozé de la pluie comme je pus, à l’aide de quelques morceaux de cuir étendus sur des morceaux de bois ; malgré cela il était souvent mouillé et grelottait à faire peine.


VII

Je ne savais, le plus souvent, comment me procurer de la nourriture. Un jour j’allai à une lieue de distance, et j’offris aux habitants d’un petit hameau de leur payer très-cher un cabri : tous refusèrent de me vendre aucun aliment. Je revins les mains vides. Unzaga, de plus en plus souffrant, mêlait ses cris à ceux de Don Jozé.

Je ne recevais plus ni nouvelles ni secours de ma famille : je demandai la permission d’envoyer un chasque à Santiago. Le commandant la refusa. J’appris que, d’après les ordres d’Ibarra, il avait précédemment fait arrêter un de ces messagers qui m’apportait des médicaments, des vivres et de l’argent. Pour surcroît de misère, on m’enleva le fusil de mon mari, dont Unzaga se servait quelquefois pour chasser. Le commandant ne dissimula point qu’on voulait m’obliger à abandonner Don José qui, resté seul, n’aurait pas tardé à mourir de faim. Je fis répondre qu’on ne briserait pas ma volonté et que je saurais mourir près du malheureux proscrit.

Un matin, on plaça mon mari sur une litière, et l’on continua de marcher dans la forêt. Je le suivis à pied ainsi qu’Unzaga. Les soldats nous insultaient. Ils donnaient méchamment à la litière des secousses qui arrachaient à chaque pas des gémissements au malade. Il y eut un moment ou, transportée d’indignation, je voulus modérer leurs mouvements et j’étendis la main vers l’un des brancards : un soldat me donna sur la joue un coup de poing qui me jeta à terre.

Enfin on s’arrêta. Notre misère était encore plus grande qu’auparavant. L’argent ne pouvait plus servir à rien dans ces lieux sauvages. Ma santé s’était de plus en plus affaiblie. J’avais froid pendant la nuit : Don José, qui ne me connaissait plus, ne voulait pas me supporter, même au pied de sa couche.

Sa folie était affreuse : pendant toute une année il ne prononça pas une seule fois mon nom. À peine sortait-il de sa bouche une parole intelligible, et quand je ne répondais pas, il s’élançait sur moi… Je ne comprends pas qu’il ne m’ait pas tuée !

Il fallait cependant trouver de quoi vivre. Je reconnus que je serais encore en état de nourrir un nouveau-né avec le lait que la nature avait destiné à ma petite Lucinde : j’allai aux hameaux voisins, et je découvris une China qui, étant malade, ne pouvait allaiter son enfant ; elle voulut bien me laisser donner le sein à son enfant, et j’obtins chaque fois, en échange de ce service, une tasse de bouillon pour mon pauvre mari. Je dévorais mes larmes en regardant cette petite créature indienne qui buvait avidement ; je refoulais avec force mes préjugés, mais je ne pouvais m’empêcher de comparer ce misérable état où j’étais réduite avec ma vie de bonheur et de luxe d’autrefois. L’Indienne était dure pour moi et me traitait comme une servante ; je me fis humble. Un jour, un Chino étant entré tandis que je nourrissais l’enfant, me proposa de lui tailler une jaquette pour son usage. Jamais je n’avais taillé aucun vêtement d’homme ; cependant j’eus le bonheur de réussir, et l’Indien satisfait me donna quelques morceaux de charque[21]. D’autres Chinos vinrent le lendemain m’apporter des étoffes et me faire des commandes de vêtements. Je laissai alors le nourrisson parce que la mère était méchante, et je me mis à coudre malgré de vives douleurs de poitrine. Grâce à ce travail, le maïs ne nous manqua pas, mais l’eau était saumâtre, terreuse, nauséabonde ; quand j’avais bien soif, je la faisais passer à travers une toile et je me bouchais les narines.

Pour ajouter aux petits profits que me procurait mon métier de tailleuse, j’imaginai de teindre de diverses couleurs, à l’aide de certaines herbes, une vieille chemise de Don José et de fabriquer des fleurs. Je me servais d’une palme pour support en guise de fil de laiton. Mes fleurs n’avaient qu’un pétale. Mais ces imitations grossières paraissaient des merveilles aux habitants de ces pays sauvages, et ils me payaient ma peine avec des provisions de blé. Encouragée, je fis de petits reliquaires (des cœurs, comme disent les Indiens) et je mis à l’intérieur de petits objets auxquels ils attribuent la vertu de chasser le mauvais air qui s’élève des marécages.

Jaguar (Amérique méridionnale). — Dessin de Rouyer.

Tout mon art ne réussit pas cependant à obtenir des Chinos leur secours pour la construction d’un rancho bien nécessaire à mes deux malades. J’essayai d’en construire un moi-même. J’avais remarqué à une assez longue distance deux petits arbres qui s’étaient joints et s’embrassaient étroitement ; en les élaguant un peu et en couvrant les branches supérieures, ils pouvaient du moins défendre le lit de mon mari contre le soleil et la rosée. Je me mis à l’œuvre. En deux jours, je coupai une grande quantité de l’herbe totora et j’en couvris les rameaux. Je filai ensuite la laine d’une petite peau d’agneau et j’en fabriquai une natte entremêlée de minces baguettes et de longues herbes. De cette manière je réussis à faire une toiture assez impénétrable. Je n’eus pas la force ou le talent de construire les parois ; mais enfin nous nous installâmes sous cet abri ; nous y étions mieux.

Les jaguars erraient souvent aux environs de notre cabane. Il y en avait un surtout qu’on disait très-avide de chair humaine ; on racontait l’histoire de plusieurs personnes qu’il avait dévorées. Une nuit, accablée de fatigue, je m’étais endormie sur l’herbe à une centaine de pas de notre misérable réduit. Le tigre passa près de moi ; on l’avait vu s’arrêter, puis se retirer ; ses traces étaient marquées sur la terre[22]. Je frémis et remerciai Dieu qui m’avait préservée.

Le même jour, à trois lieues de là, ce tigre se jeta sur une femme qui dormait près de son mari et de sa petite fille. Il dévora l’enfant et fit des morsures dangereuses au père, qui, réveillé en sursaut, s’était saisi de sa lance. Ce fut la pauvre femme elle-même qui, fuyant et presque folle de terreur, nous raconta en passant cette scène de carnage.

Famille indienne attaquée par un jaguar. — Dessin de Castelli.


VIII

Quelle fin pouvais-je prévoir à nos tourments ? Je n’espérais plus sauver mon mari. Si du moins, pensais-je, la raison lui revenait avant de mourir, il saurait combien je l’ai aimé et ses dernières paroles me consoleraient de toutes mes souffrances.

De grandes sécheresses survinrent ; il n’était plus possible de trouver une goutte d’eau : nous humections nos lèvres avec de l’herbe pour tromper notre soif : quelquefois j’allais chercher au loin des endroits bas et ordinairement humides, et je m’y roulais sur la terre pour ressentir un peu de fraîcheur.

Mes yeux étaient épuisés de larmes ; ma vue se troublait.

Une dyssenterie horrible mit le comble aux maux de mon mari et à mes épreuves…

Un jour où je traînais derrière moi une charge de bois à l’aide d’un laço, une branche me frappa violemment à la poitrine : je perdis connaissance et je restai longtemps étendue sans mouvement. Quand je me relevai, il faisait nuit, et j’eus beaucoup de peine à me traîner jusqu’à notre abri.

La peau me tombait des jambes, du visage et des épaules. Je n’avais plus d’autres vêtements que ceux qui me couvraient depuis quatre mois, et j’ai honte de le dire, faute de savon, je ne les avais pas lavés. J’étais révoltée de cette malpropreté.

Un matin, dans le bois, me croyant bien seule, je voulus ôter mon linge pour le laver, en m’enveloppant de la couverture de Don José. J’étais déjà presque entièrement déshabillée lorsque, par hasard, Unzaga apparut, sans bruit, tout à coup. Sa vue me fit une telle impression et j’éprouvai une si grande honte, que je me mis à pleurer amèrement.

On ne parlait plus de nous changer d’exil. Je me dis qu’il fallait songer à l’avenir. Je défrichai un petit espace de terre, et je travaillai pendant plusieurs jours à y faire des semailles. Je me plaisais à penser que je pouvais faire venir du maïs, des zapallos[23] et des caroubes[24]. Mais les soldats vinrent et bouleversèrent le sol, dispersant ou arrachant tout ce que j’avais semé ou planté. Ils prétendirent qu’ils agissaient ainsi par l’ordre d’Ibarra.

Ce n’était point d’ailleurs notre dernière étape dans le désert. On nous transporta bientôt à un endroit où deux chemins se rencontrent et qu’on nomme l’Encrucijada. Il ne se trouvait près de là qu’un bois, trop petit pour nous servir de refuge contre les Indiens. Le sol était plus stérile, l’eau introuvable, et les rares habitants du voisinage étaient inaccessibles à toute pitié.

Un jour où j’allai chercher au loin de l’eau dans ma cruche, je fus attaquée par un chien ; il m’avait déjà mordue et il déchirait mon vêtement, lorsqu’un Chino vint à mon secours. Je poursuivis ma route, et, à mon grand effroi, je rencontrai bientôt un homme étrange, une sorte de monstre. C’était un sang mêlé, fils d’un sauvage du Chaco et d’une blanche. Sa figure était prodigieusement énorme en hauteur et en largeur ; son nez était si épaté, qu’il touchait presque de chaque côté à ses oreilles ; ses lèvres ressemblaient à deux bourrelets ; à peine voyait-on ses yeux, qui rappelaient ceux du sanglier. Ses mains, ses pieds, ses mollets étaient d’une grosseur effroyable. Je m’arrêtai stupéfaite, glacée ; je ne savais en présence de quelle créature je me trouvais. Je recueillis cependant mes forces pour lui demander comment je pourrais me procurer un peu d’eau. Il parlait : il me répondit rudement que n’avais qu’à aller à los Bañados, à quatre lieues de là, puisqu’il y allait bien lui-même, et il s’éloigna en murmurant.

Un instant après, je fis une rencontre plus heureuse. Une femme, à l’aspect de mes vêtements en lambeaux, de ma pâleur et de l’épuisement de mes forces, sauta de son cheval, m’embrassa et me demanda où j’allais. Elle était à la recherche de chevaux qu’on lui avait volés. Quand elle m’eut écoutée, elle m’aida à monter en croupe, me conduisit à un endroit où elle me fit donner de l’eau, deux petits fromages, un peu de farine, et me ramena non loin de ma retraite, mais en me priant de ne rien dire de ce qu’elle avait fait pour moi, tant le seul nom d’Ibarra inspirait de terreur !

Un orage nous surprit un jour dans un bouquet de bois épais où j’avais transporté mon mari. L’obscurité devint profonde ; le tonnerre éclatait tout autour de nous. Le soir vint, et la pluie ne cessa point de tomber. Je n’avais aucun moyen de faire du feu. À notre gite ordinaire, j’avais de petites bougies que je fabriquais moi-même : je roulais des chiffons sur de petits bâtons et je les enduisais de la cire du miel que je découvrais de loin en loin dans le désert ; mais cette fois, il fallut passer la nuit au milieu de l’inondation, dans les ténèbres et la terreur. Vers l’aube, une calandre, cachée sous le feuillage même de l’arbre qui nous couvrait, se mit à chanter : Unzaga me dit que c’était un petit oiseau qui ressemblait à l’alouette : son chant était si doux, si mélodieux, mêlé de cadences si riches et si variées, que je l’écoutais tout émue avec enchantement et comme soulagée : en ce moment il me semble l’entendre encore.

De jour en jour, la difficulté de satisfaire notre faim et notre soif augmentait. Au mois d’octobre, nous n’eûmes plus d’autre ressource que des épis de froment verts. Je les faisais rôtir ; puis je les pilais et les mêlais à une eau saumâtre ; cette nourriture nous causait d’horribles souffrances d’entrailles ; il fallut y renoncer.

J’appris que mon frère, informé de toutes mes souffrances, avait voulu venir vers nous : au moment où il se préparait à partir, Ibarra lui avait fait défendre avec menaces de donner suite à son projet.

J’avais oublié de dire qu’au temps ou nous avions encore quelques provisions et un rancho, la femme d’Unzaga, Doña Rafaela Carol, avait passé onze jours avec nous ; mais, ne pouvant endurer plus longtemps nos souffrances, elle était repartie en maudissant le jour où elle avait mis le pied dans le désert.

Je ne puis m’étonner assez de ne pas avoir été victime de la férocité des Indiens. Un matin, je trouvai sur la lisière du bois une de leurs flèches, à peine longue d’une demi-toise, et terminée par trois pointes aiguës faites d’un bois très-dur. Je la pris et me sauvai toute tremblante sous notre toit. Quelques instants après, il me fallut sortir pour aller chercher de l’eau, et, à moins de cinq cents pas, je me heurtai, glacée d’horreur ! contre une tête sanglante, celle d’un homme du voisinage que nous connaissions ; à quelques pas gisait le cadavre de sa petite fille percée de coups de lance.

Les soldats qui veillaient sur nous à distance, quoique bien armés, ne redoutaient pas moins que nous ces sauvages. Un soir le sergent vint me demander si je savais où étaient les Indiens. Il me raconta qu’ils avaient surpris une dame d’un bourg situé à quelque distance, l’avaient dépouillée de ses vêtements malgré ses cris, et enlevée. Je lui dis que si jamais il me voyait exposée au même péril, je le suppliais en grâce de m’envoyer une balle de son fusil, bien persuadée que la nouvelle de ma mort affligerait encore moins ma famille que celle de mon enlèvement. — « Certainement non, répondit cet homme avec un affreux regard ; je n’aurais garde de faire ce que vous demandez : au contraire, si je le pouvais ou si j’osais, je vous garrotterais bien, et j’irais vous vendre à quelque riche habitant de Montevideo. » — Depuis ce jour, je ne pouvais plus voir ce misérable sans effroi. Je me cachais dès que je l’apercevais, comme aux moindres bruits lorsque je croyais entendre les Indiens. Dans une de ces heures d’angoisses, exténuée et mourant de faim, la pensée me vint de prier ma famille d’envoyer quelqu’un pour me sauver et me ramener près d’elle : Ibarra ne s’y serait point opposé ; mais presque aussitôt je repoussai cette tentation comme une lâcheté criminelle, je m’indignai contre moi-même, je me prosternai, je priai Dieu de me pardonner et je m’appliquai avec plus d’ardeur à donner des soins à mon mari, à le soulager, à chercher les moyens de prolonger son existence. Hélas ! je ne pouvais me faire d’illusions. Il était visible que sa fin ne devait pas être très-éloignée.


IX

Que dirai-je de plus ? La plainte des malheureux est monotone. Don José devint plus malade encore. Chaque jour il était pris d’attaques nerveuses et s’évanouissait souvent.

Le 11 du mois de février, vers les deux heures de l’après-midi, il tomba dans des convulsions terribles. J’étais seule, loin de tout secours. Unzaga venait de recevoir du sergent un ordre qui l’avait contraint à s’absenter. Que faire ? que devenir ? Je serrai mon mari dans mes bras, je le penchai sur mon sein, je le soulevai, j’essayai de comprimer ses soubresauts violents ; mais j’étais impuissante à le calmer ; alors, désespérée, je m’éloignais, je marchais à grands pas, je poussais de grands cris dans cette solitude, je revenais, je l’embrassais, je le regardais avec terreur, je me détournais de nouveau, cherchant une sorte de soulagement dans l’excès même de mes clameurs ! Je sentais bien que mon mari allait mourir ; je me mis à genoux près de lui et je priai Dieu avec ferveur ; je posai encore sa tête sur mon sein ; mais, épuisée par cette lutte effroyable, je me sentis peu à peu m’affaiblir, mes yeux ne distinguaient plus rien, je frissonnai et je perdis connaissance.

J’ignore combien de temps je restai inanimée, entre la vie et la mort ; lorsque je sortis de cette léthargie, le corps de Don José, à moitié couché sur moi, était déjà glacé. Que n’avais-je expiré en même temps que lui !

Je me souviens qu’en ce moment suprême je ne versai pas une larme ; j’étais immobile de stupeur.

Mille pensées traversaient à la fois mon esprit, et toute ma vie passée me revint à la mémoire comme dans un tableau. Était-ce bien moi qui étais là, en haillons, dans ce désert, devant le cadavre de mon mari ! J’avais dix-neuf ans. Une année auparavant j’étais heureuse, entourée d’affections, de bien-être ; tout souriait à mes espérances !

Unzaga revint : il baissa la tête tristement en voyant le pauvre mort, et essaya de balbutier quelques paroles d’encouragement. Presque aussitôt un soldat vint le chercher encore, et l’entraîna sans lui laisser le temps de me donner un conseil.

Je passai la nuit seule, près du corps de mon bien-aimé Don José. Des bruits que je n’entendais pas ordinairement, des cris d’oiseaux nocturnes, le cacuy, le quilipé, des miaulements de jaguars se mêlaient aux gémissements du vent. Il y eut un moment où je crus distinguer des rumeurs confuses, des voix humaines, rauques, sauvages ; je ne doutai pas que ce ne fussent celles des Indiens. Je me sauvai dans le bois, courant tout au travers, en dehors des sentiers, tremblante et pleine d’effroi, sans oser m’arrêter ni écouter. Avançant toujours, j’arrivai haletante à une éclaircie (ce que nous nommons un pajal) ; au delà il n’y avait plus qu’un fourré impénétrable de ronces et d’épines. Je me jetai à terre, épuisée ; il y avait bien longtemps que je n’avais rien mangé : la soif me brûlait ; mais j’étais sans force pour me relever et chercher.

Je demeurai là, étendue, sur le sol, incapable de mouvement et de pensée, le reste de la nuit, le jour suivant et l’autre nuit encore.

Le bruit s’était répandu que les Indiens m’avaient enlevée. Seul, un homme du voisinage dont j’avais pansé le bras (c’était le malheureux qui avait combattu contre un jaguar) s’était mis à me chercher. Ayant par hasard reconnu l’empreinte de mes pieds sur une fourmilière, il suivit mes traces, et, après les avoir souvent perdues et retrouvées, il arriva jusqu’à moi. J’étais sans voix et à peu près inanimée. Il me souleva, me coucha sur son dos, et me porta près du corps de Don José.

Dès que j’eus repris un peu de force, je priai ce brave homme de me procurer des chevaux et une voiture, afin qu’il me fût possible de conduire les restes de mon mari jusqu’à la cure de Matara. Il partit, mais il ne revint que deux jours après : il avait été obligé de faire vingt lieues pour trouver deux chevaux.

On devine ce que j’eus à endurer d’angoisses de toutes sortes pendant son absence ; je renonce à les décrire. J’avais peur de rester avec mon pauvre mort après l’heure des prières ; je m’éloignais, puis je revenais dans la crainte qu’il ne devînt la proie des bêtes féroces.

Quand le moment fut venu de placer le corps sur le char, on me dit que cela n’était pas possible. Les membres se séparaient ; les chairs tombaient par lambeaux. Il fallut me résigner. Je donnai la sépulture à mon mari près du lieu même où il avait expiré. Deux hommes le descendirent dans une fosse. Je priai Unzaga, qu’on avait enfin laissé revenir près de moi, de mettre un signe à cette place pour que plus tard il me fût, du moins, permis de recueillir les tristes restes de mon bien-aimé et de les transporter en terre bénie.

Ensevelissement de Don José de Libarona. — Dessin de Castelli.

Unzaga se lamentait : « Que vais-je devenir ? s’écriait-il. Qui voudra maintenant soigner mes plaies ? Je mourrai seul, ici, sans secours ! Adieu, señora ; adieu, vous qui étiez ici notre soutien et notre consolation ! »

Pauvre homme ! sa plainte me déchirait l’âme. Mais que pouvais-je faire !

Je me hâtai d’aller à Matara et je priai aussitôt le curé de célébrer un service.

Le commandant eut le courage de me faire demander le grilhete (les fers qu’on avait mis aux pieds de mon mari). Je n’avais plus de patience. Je lui fis répondre qu’il n’avait qu’à envoyer ses soldats le chercher au désert.

Notre chariot n’avançait que lentement. Je passai quatre nuits en route sans pouvoir dormir. Lorsque j’arrivai devant notre maison de Santiago, une de mes sœurs, Eulogia, dit en me voyant : « Agostina revient : Libarona est mort ! »

Et moi je criai : « Mes enfants ! mes enfants ! »

Ma mère et ma sœur Isabelle accoururent et mirent dans mes bras Élisa et Lucinde ! Chers enfants ! avec quels transports je les embrassai ! J’étais saisie de leur ressemblance avec leur père !

Le docteur Monge se trouvait dans la maison ; mes yeux étaient injectés de sang ; il ordonna qu’on me fît coucher sans délai. Ma famille vit alors de combien de plaies mon corps amaigri était couvert. Je ne m’étais pas déchaussée depuis un an, afin d’être toujours prête, pendant les nuits, à soigner mon mari ou à fuir les Indiens. Je restai longtemps malade. Il m’arriva plusieurs fois de m’élancer, la nuit, hors de ma couche, en jetant des cris de terreur : j’étais en proie aux rêves les plus horribles : je croyais entendre les Indiens ou les jaguars !

Dès que je fus rétablie, nous abandonnâmes tout ce que nous possédions à Santiago, et nous retournâmes au Tucuman.

Peu de temps après, j’eus la douleur d’apprendre la déplorable fin d’Unzaga. Réduit à se nourrir de racines, il avait voulu fuir ; mais s’étant égaré, il avait cédé au découragement et s’était arrêté à la malheureuse pensée d’aller se jeter aux pieds d’Ibarra. Le monstre, en voyant ce corps à peine vêtu de haillons et couvert d’ulcères, avait froidement appelé quatre soldats et leur avait ordonné de tuer à coups de lance notre pauvre compagnon d’infortunes.

Après douze années d’inutiles supplications, j’ai enfin obtenu la permission de faire transporter les restes de mon mari à Salta, et je lui ai élevé un tombeau.

Depuis la mort d’Ibarra[25], son honorable neveu, le noble général D. Antonio Taboada, pendant une de ses expéditions dans le désert, a voulu voir l’endroit où Don José avait rendu le dernier soupir, et il y a fait construire et dresser par les soldats mêmes qui avaient été les instruments de nos tortures, une grande croix de bois portant sur ses bras cette inscription :

HOMMAGE DE L’AMITIÉ À UN MARTYR DE LA TYRANNIE.
Extrait de l’espagnol par M. Ferdinand Denis.

Plusieurs voyageurs français ont vu, dans le cours de ces dernières années, la señora Doña Agostina. C’est l’un d’eux, M. Benjamin Poucel, bien connu par les grands services qu’il a rendus à l’industrie et à la science, qui a obtenu de cette dame, non sans les plus vives instances, le récit dont on vient de lire un extrait[26]. Le savant docteur Martin de Moussy, compagnon de voyage de M. Poucel dans les provinces du nord de la Confédération argentine, a bien voulu nous écrire à ce sujet les lignes suivantes :

« Monsieur,

« Tous les détails que vous connaissez sur le séjour de Mme Libarona aux frontières du désert du Chaco et qui sont relatés dans les nos 25, 26 et 27 du journal la Religion, édité à Buenos-Ayres (1858), sont d’une entière exactitude…

« … J’ai eu moi-même l’honneur de voir cette héroïne de l’amour conjugal, au mois d’août 1857, à Salta, où elle est retirée au sein de sa famille ; mais alors je ne connaissais que très-incomplétement son admirable histoire. C’est quelques mois après, à Tucuman, et à Santiago del Estero, théâtre des événements, que la véracité de ce récit m’a été confirmée par plusieurs témoins oculaires. Cette histoire lamentable y est d’ailleurs de notoriété publique et les habitants de cette dernière ville sont fiers de leur héroïque compatriote.

« Doña Agostina Palacio de Libarona n’a point dépassé l’âge mûr, puisqu’elle n’avait que dix-neuf ans en 1841, époque de l’exil et de la mort de son mari. Aujourd’hui, environnée des siens, objet de la vénération publique, au milieu d’une famille qui l’aime (et c’est une des premières de la province), sa position actuelle est sans doute une compensation bien méritée aux malheurs de sa jeunesse ; mais la délicatesse de cette aimable dame, toujours aussi bonne que belle, n’en tire nullement vanité.

Agréez, etc.
Martin de Moussy.

« Paris, mai 1861. »



  1. Les États de la Confédération argentine (ou la Plata), correspondant à ces provinces, sont aujourd’hui : au nord, Salta, Catamarca, Rioja, Tucuman, Santiago ; — au centre, Cordova, San Juan, Mendoza, San Luiz, Santa-Fé ; — à l’est du Parana, Entre-Rios, Corrientes ; — au sud, Buenos-Ayres et les pampas. L’ancienne province de Jujuy s’est fondue en partie dans celle de salta.
  2. Doña Agostina avait alors dix-huit ans.
  3. Un mètre quarante-cinq centimètres.
  4. Quatre mètres et demi.
  5. Estancias, champs ou fermes ou l’on élève le bétail.
  6. Habitants de la campagne qui servent souvent de messagers.
  7. Cinq cents francs.
  8. On appelle ce supplice (inventé, dit-on, par Artigas) le retobado.
  9. Le Bracho, où l’on a construit un fort, est situé sur la lisière du Grand-Chaco.

    Le Grand ou plutôt le Grand-Chaco, que l’on appelle aussi Chaco-Gualamba, paraît avoir pour limites : au nord, le dix-neuvième degré de latitude méridionale ; au sud, le rio Salado ; à l’est, les rios Paraguay et Parana ; à l’ouest, la province de Salta et les rios Parapiti et Salado, qui descendent des derniers contre-forts des Andes.

    Cette immense région, peu explorée jusqu’à ce jour, et qui n’a pas moins de deux cents lieues du nord au sud sur cent lieues environ de largeur, est couverte de vastes agglomérations d’un seul et même arbre (soit l’algarobo, soit le palmier carondaï aux feuilles en éventail) ; de vastes terrains inondés, où croît le vinal (mimosée aux épines longues et résistantes) ; de vastes savanes recouvertes à perte de vue d’espèces peu nombreuses de graminées. Plusieurs rivières traversent le Grand-Chaco.

    Les tribus sauvages qui errent dans le Grand-Chaco sont nombreuses. Azara en compte dix-sept principales. Les principales sont les Lenguas, les Tubas, les Marhicuys, les Mocovis, etc.

    M. Alfred Demersay a consacré un chapitre de son récent et remarquable ouvrage (Histoire physique, économique et politique du Paraguay) à la description du Grand-Chaco, t. I, p. 415 (Append.)

  10. Voy. la vie de Rosas dans le Dictionnaire des contemporains. Né en 1793, il fut nommée, le 8 décembre 1829, gouverneur et capitaine général de Buenos-Ayres. Son mandat expirait en 1832. Il s’appuya sur la multitude pour se faire nommer dictateur. En 1852, il a été renversé du pouvoir par le général Urquiza, gouverneur d’Entre-Rios. Il est aujourd’hui en Angleterre.
  11. On croit pouvoir supposer, d’après quelques paroles recueillies dans une conversation, que des poursuites d’Ibarra, antérieures au mariage de la señora, avaient été repoussées par elle avec mépris.
  12. En Amérique, on applique fréquemment ce nom comme une injure aux Européens.
  13. Mot de la langue quichua, que l’on parle à Matara et à Santiago del Estero, comme au Pérou.
  14. Les vinchucas sont, de tous les insectes piqueurs, ceux qu’on redoute le plus dans le Grand-Chaco. Ils sont tellement multipliés en certains endroits qu’ils les rendent inhabitables. (Voy. le Voyage dans le sud de la Bolivie par M. Weddel.)
  15. Don José et ses malheureux compagnons d’exil étaient suivis et surveillés par un petit détachement de soldats qui s’installaient ou dans un village, ou dans une sorte de petit fort, et là n’avaient de relations avec les prescrits que pour s’assurer qu’ils ne prenaient pas la fuite, les laissant d’ailleurs exposés à tous les maux sans leur prêter le moindre secours.
  16. Ces petites cabanes, qu’on appelle chozitas, diminutif de choza, sont quelquefois couvertes de totora, paille large et compacte qui sert aussi de toit aux ranchos, pauvres refuges bien supérieurs aux chozitas.
  17. Chino, China, Indiens, Indiennes, qui se sont habitués à vivre avec les descendants d’Européens.
  18. M. Weddell, le compagnon de M. de Castelnau, décrit les végétaux épineux qui rendent très-pénible la marche à travers les forêts du Grand-Chaco. On est arrêté souvent, non pas seulement par d’innombrables cactus, mais encore par le vinal, mimosée qui croît surtout dans les lieux sujets aux inondations, et qui porte des épines longues et très-épaisses. (Voyage dans le sud de la Bolivie.)
  19. Maison de campagne. Les quintas du Tucuman, où l’on jouit de tout le luxe de la civilisation, sont surtout renommées pour leurs jardins charmants ; les plantes de l’Europe méridionale y mêlent leur robuste végétation à la végétation des tropiques.
  20. Grain violent. Les pluies de nos climats ne peuvent donner une idée de la durée et de la violence des aguaceros.
  21. Viande sèche, coupée par lanières et saupoudrée de sel. C’est le tasajo des provinces argentines et la carne seca du Brésil.
  22. Alex. de Humboldt cite d’étranges exemples du dédain de cet animal féroce pour les proies faciles. Voyez, dans son Essai sur la Nouvelle-Espagne, ce qu’il dit au sujet d’un jaguar qui se mêla aux jeux de deux enfants, dont l’un le chassait en riant avec une baguette, ne songeant pas à quel terrible camarade à avait affaire.
  23. On désigne ainsi plusieurs sortes de citrouilles.
  24. Les algarrobos ou caroubiers (Prosopis dulcis) forment dans ces régions de grands bois qu’on désigne sous le nom d’algarobales. Les caroubes sont renfermées dans de longues siliques, et ont un goût assez agréable. La substance farineuse qui entoure le noyau décanté dans l’eau, fournit une sorte de fécule dont on peut faire une bouillie nourrissante.

    Il y a dans le Grand-Chaco plusieurs espèces d’algarrobos, sur lesquels M. Weddell donne de précieux renseignements. (Voyage dans le sud de la Bolivie.)

  25. Ibarra est mort en 1847.
  26. Nous avons supprimé quelques développements qui nous ont paru ralentir le cours de la narration.