Aziyadé/Eyoub à deux

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Calmann-Lévy (p. 93-239).


III
EYOUB A DEUX
I
Eyoub, le 4 décembre 1876.

On m’avait dit : « Elle est arrivée ! » – et depuis deux jours, je vivais dans la fièvre de l’attente.

– Ce soir, avait dit Kadidja (la vieille négresse qui, à Salonique, accompagnait la nuit Aziyadé dans sa barque et risquait sa vie pour sa maîtresse), ce soir, un caïque l’amènera à l’échelle d’Eyoub, devant ta maison.

Et j’attendais là depuis trois heures.

La journée avait été belle et lumineuse ; le va-et-vient de la Corne d’or avait une activité inusitée ; à la tombée du jour, des milliers de caïques abordaient à l’échelle d’Eyoub, ramenant dans leur quartier tranquille les Turcs que leurs affaires avaient appelés dans les centres populeux de Constantinople, à Galata ou au grand bazar.

On commençait à me connaître à Eyoub, et à dire :

– Bonsoir, Arif ; qu’attendez-vous donc ainsi ?

On savait bien que je ne pouvais pas m’appeler Arif, et que j’étais un chrétien venu d’Occident ; mais ma fantaisie orientale ne portait plus ombrage à personne, et on me donnait quand même ce nom que j’avais choisi.


II
Portia ! flambeau du ciel ! Portia ! ta main, c’est moi !
(ALFRED DE MUSSET, Portia.)

Le soleil était couché depuis deux heures quand un dernier caïque s’avança seul, parti d’Azar-Kapou ; Samuel était aux avirons ; une femme voilée était assise à l’arrière sur des coussins. Je vis que c’était elle.

Quand ils arrivèrent, la place de la mosquée était devenue déserte, et la nuit froide.

Je pris sa main sans mot dire, et l’entraînai en courant vers ma maison, oubliant le pauvre Samuel, qui resta dehors…

Et, quand le rêve impossible fut accompli, quand elle fut là, dans cette chambre préparée pour elle, seule avec moi, derrière deux portes garnies de fer, je ne sus que me laisser tomber près d’elle, embrassant ses genoux. Je sentis que je l’avais follement désirée : j’étais comme anéanti.

Alors j’entendis sa voix. Pour la première fois, elle parlait et je comprenais, – ravissement encore inconnu ! – Et je ne trouvais plus un seul mot de cette langue turque que j’avais apprise pour elle ; je lui répondais dans la vieille langue anglaise des choses incohérentes que je n’entendais même plus !

Severim seni, Lotim ! (Je t’aime, Loti, disait-elle, je t’aime !)

On me les avait dits avant Aziyadé, ces mots éternels ; mais cette douce musique de l’amour frappait pour la première fois mes oreilles en langue turque. Délicieuse musique que j’avais oubliée, est-ce bien possible que je l’entende encore partir avec tant d’ivresse du fond d’un cœur pur de jeune femme ; tellement, qu’il me semble ne l’avoir entendue jamais ; tellement qu’elle vibre comme un chant du ciel dans mon âme blasée…

Alors, je la soulevai dans mes bras, je plaçai sa tête sous un rayon de lumière pour la regarder, et je lui dis comme Roméo :

– Répète encore ! redis-le !

Et je commençais à lui dire beaucoup de choses qu’elle devait comprendre ; la parole me revenait avec les mots turcs, et je lui posais une foule de questions en lui disant :

– Réponds-moi !

Elle, elle me regardait avec extase, mais je voyais que sa tête n’y était plus, et que je parlais dans le vide.

– Aziyadé, dis-je, tu ne m’entends pas ?

– Non, répondit-elle.

Et elle me dit d’une voix grave ces mots doux et sauvages :

– Je voudrais manger les paroles de ta bouche ! Senin laf yemek isterim ! (Loti ! je voudrais manger le son de ta voix !)

III
Eyoub, décembre 1876.

Aziyadé parle peu ; elle sourit souvent, mais ne rit jamais ; son pas ne fait aucun bruit ; ses mouvements sont souples, ondoyants, tranquilles, et ne s’entendent pas. C’est bien là cette petite personne mystérieuse, qui le plus souvent s’évanouit quand paraît le jour, et que la nuit ramène ensuite, à l’heure des djinns et des fantômes.

Elle tient un peu de la vision, et il semble qu’elle illumine les lieux par lesquels elle passe. On cherche des rayons autour de sa tête enfantine et sérieuse, et on en trouve en effet, quand la lumière tombe sur certains petits cheveux impalpables, rebelles à toutes les coiffures, qui entourent délicieusement ses joues et son front.

Elle considère comme très inconvenants ces petits cheveux, et passe chaque matin une heure en efforts tout à fait sans succès pour les aplatir. Ce travail et celui qui consiste à teindre ses ongles en rouge orange sont ses deux principales occupations.

Elle est paresseuse, comme toutes les femmes élevées en Turquie ; cependant elle sait broder, faire de l’eau de rose et écrire son nom. Elle l’écrit partout sur les murs, avec autant de sérieux que s’il s’agissait d’une opération d’importance, et épointe tous mes crayons à ce travail.

Aziyadé me communique ses pensées plus avec ses yeux qu’avec sa bouche ; son expression est étonnamment changeante et mobile. Elle est si forte en pantomime du regard, qu’elle pourrait parler beaucoup plus rarement encore ou même s’en dispenser tout à fait.

Il lui arrive souvent de répondre à certaines situations en chantant des passages de quelques chansons turques, et ce mode de citations, qui serait insipide chez une femme européenne, a chez elle un singulier charme oriental.

Sa voix est grave, bien que très jeune et fraîche ; elle la prend du reste toujours dans ses notes basses, et les aspirations de la langue turque la font un peu rauque quelquefois.

Aziyadé est âgée de dix-huit ou dix-neuf ans. Elle est capable de prendre elle-même et brusquement des résolutions extrêmes, et de les suivre après, coûte que coûte, jusqu’à la mort.

IV


Autrefois à Salonique, quand il fallait risquer la vie de Samuel et la mienne pour passer auprès d’elle seulement une heure, j’avais fait ce rêve insensé : habiter avec elle, quelque part en Orient, dans un recoin ignoré, où le pauvre Samuel aussi viendrait avec nous. J’ai réalisé à peu près ce rêve, contraire à toutes les idées musulmanes, impossible à tous égards.

Constantinople était le seul endroit où pareille chose pût être tentée ; c’est le vrai désert d’hommes dont Paris était autrefois le type, un assemblage de plusieurs grandes villes où chacun vit à sa guise et sans contrôle, – où l’on peut mener de front plusieurs personnalités différentes, – Loti, Arif et Marketo.

… Laissons souffler le vent d’hiver ; laissons les rafales de décembre ébranler les ferrures de notre porte et les grilles de nos fenêtres. Protégés par de lourds verrous de fer, par tout un arsenal d’armes chargées, – par l’inviolabilité du domicile turc, – assis devant le brasero de cuivre… petite Aziyadé, qu’on est bien chez nous !


V
LOTI À SA SŒUR, À BRIGHBURY


Chère petite sœur,

J’ai été dur et ingrat de ne pas t’écrire plus tôt. Je t’ai fait beaucoup de mal, tu le dis, et je le crois. Malheureusement, tout ce que j’ai écrit, je le pensais, et je le pense encore ; je ne puis rien maintenant contre ce mal que je t’ai fait ; j’ai eu tort seulement de te laisser voir au fond de mon cœur, mais tu l’avais voulu.

Je crois que tu m’aimes ; tes lettres me le prouveraient à défaut d’autres preuves. Moi aussi, je t’aime, tu le sais.

Il faudrait m’intéresser à quelque chose, dis-tu ? à quelque chose de bon et d’honnête, et le prendre à cœur. Mais j’ai ma pauvre chère vieille mère ; elle est aujourd’hui un but dans ma vie, le but que je me suis donné à moi-même. Pour elle, je me compose une certaine gaieté, un certain courage : pour elle, je maintiens le côté positif et raisonnable de mon existence, je reste Loti, officier de marine.

Je suis de ton avis, je ne connais pas de chose plus repoussante qu’un vieux débauché qui s’en va de fatigue et d’usure, et qu’on abandonne. Mais je ne serai point cet objet-là : quand je ne serai plus bien portant, ni jeune, ni aimé, c’est alors que je disparaîtrai.

Seulement, tu ne m’as pas compris : quand j’aurai disparu, je serai mort.

Pour vous, pour toi, à mon retour, je ferai un suprême effort. Quand je serai au milieu de vous, mes idées changeront ; si vous me choisissez une jeune fille que vous aimiez, je tâcherai de l’aimer, et de me fixer, pour l’amour de vous, dans cette affection-là.

Puisque je t’ai parlé d’Aziyadé, je puis bien te dire qu’elle est arrivée. – Elle m’aime de toute son âme, et ne pense pas que je puisse me décider à la quitter jamais. – Samuel est revenu aussi ; tous deux m’entourent de tant d’amour, que j’oublie le passé et les ingrats, – un peu aussi les absents…


VI


Peu à peu, de modeste qu’elle était, la maison d’Arif-Effendi est devenue luxueuse : des tapis de Perse, des portières de Smyrne, des faïences, des armes. Tous ces objets sont venus un par un, non sans peine, et ce mode de recrutement leur donne plus de charme.

La roulette a fourni des tentures de satin bleu brodé de roses rouges, défroques du sérail ; et les murailles, qui jadis étaient nues, sont aujourd’hui tapissées de soie. Ce luxe, caché dans une masure isolée, semble une vision fantastique.

Aziyadé aussi apporte chaque soir quelque objet nouveau ; la maison d’Abeddin-Effendi est un capharnaüm rempli de vieilles choses précieuses, et les femmes ont le droit, dit-elle, de faire des emprunts aux réserves de leurs maîtres.

Elle reprendra tout cela quand le rêve sera fini, et ce qui est à moi sera vendu.

VII

Qui me rendra ma vie d’Orient, ma vie libre et en plein air, mes longues promenades sans but, et le tapage de Stamboul ?

Partir le matin de l’Atmeïdan, pour aboutir la nuit à Eyoub ; faire, un chapelet à la main, la tournée des mosquées ; s’arrêter à tous les cafedjis, aux turbés, aux mausolées, aux bains et sur les places ; boire le café de Turquie dans les microscopiques tasses bleues à pied de cuivre ; s’asseoir au soleil, et s’étourdir doucement à la fumée d’un narguilhé ; causer avec les derviches ou les passants ; être soi-même une partie de ce tableau plein de mouvement et de lumière ; être libre, insouciant et inconnu ; et penser qu’au logis la bien-aimée vous attendra le soir.

Quel charmant petit compagnon de route que mon ami Achmet, gai ou rêveur, homme du peuple et poétique à l’excès, riant à tout bout de champ et dévoué jusqu’à la mort !

Le tableau s’assombrit à mesure qu’on s’enfonce dans le vieux Stamboul, qu’on s’approche du saint quartier d’Eyoub et des grands cimetières. Encore des échappées sur la nappe bleue de Marmara, les îles ou les montagnes d’Asie, mais les passants rares et les cases tristes ; – un sceau de vétusté et de mystère, – et les objets extérieurs racontant les histoires farouches de la vieille Turquie.

Il est nuit close, le plus souvent, quand nous arrivons à Eyoub, après avoir dîné n’importe où, dans quelqu’une de ces petites échoppes turques où Achmet vérifie lui-même la propreté des ingrédients et en surveille la préparation.

Nous allumons nos lanternes pour rejoindre le logis, – ce petit logis si perdu et si paisible, dont l’éloignement même est un des charmes.


VIII


Mon ami Achmet a vingt ans, suivant le compte de son vieux père Ibrahim ; vingt-deux ans, suivant le compte de sa vieille mère Fatma ; les Turcs ne savent jamais leur âge. Physiquement, c’est un drôle de garçon, de petite taille, bâti en hercule ; pour qui ne le saurait pas, sa figure maigre et bronzée ferait supposer une constitution délicate ; – tout petit nez aquilin, toute petite bouche ; petits yeux tour à tour pleins d’une douceur triste, ou pétillants de gaieté et d’esprit. Dans l’ensemble, un attrait original.

Singulier garçon, gai comme un oiseau ; – les idées les plus comiques, exprimées d’une manière tout à fait neuve ; sentiments exagérés d’honnêteté et d’honneur. Ne sait pas lire et passe sa vie à cheval. Le cœur ouvert comme la main : la moitié de son revenu est distribué aux vieilles mendiantes des rues. Deux chevaux qu’il loue au public composent tout son avoir.

Achmet a mis deux jours à découvrir qui j’étais et m’a promis le secret de ce qu’il est seul à savoir, à condition d’être à l’avenir reçu dans l’intimité. Peu à peu il s’est imposé comme ami, et a pris sa place au foyer. Chevalier servant d’Aziyadé qu’il adore, il est jaloux pour elle, plus qu’elle, et m’épie à son service, avec l’adresse d’un vieux policier.

– Prends-moi donc pour domestique, dit-il un beau jour, au lieu de ce petit Yousouf, qui est voleur et malpropre ; tu me donneras ce que tu lui donnes, si tu tiens à me donner quelque chose ; je serai un peu domestique pour rire, mais je demeurerai dans ta case et cela m’amusera.

Yousouf reçut le lendemain son congé et Achmet prit possession de la place.


IX

Un mois après, d’un air embarrassé, j’offris deux medjidiés de salaire à Achmet, qui est la patience même ; il entra dans une colère bleue et enfonça deux vitres qu’il fit le lendemain remplacer à ses frais. La question de ses gages se trouva réglée de cette manière.


X

Je le vois un soir, debout dans ma chambre et frappant du pied. – Sen tchok chéytan, Loti !… Anlamadum séni ! (Toi beaucoup le diable, Loti ! Tu es très malin, Loti ! Je ne comprends pas qui tu es !)

Son bras agitait avec colère sa large manche blanche ; sa petite tête faisait danser furieusement le gland de soie de son fez.

Il avait comploté ceci avec Aziyadé pour me faire rester : m’offrir la moitié de son avoir, un de ses chevaux, et je refusais en riant. Pour cela, j’étais tchok chéytan, et incompréhensible.

À dater de cette soirée, je l’ai aimé sincèrement.

Chère petite Aziyadé ! elle avait dépensé sa logique et ses larmes pour me retenir à Stamboul ; l’instant prévu de mon départ passait comme un nuage noir sur son bonheur.

Et, quand elle eut tout épuisé :

Benim djan senin, Loti. (Mon âme est à toi, Loti.) Tu es mon Dieu, mon frère, mon ami, mon amant ; quand tu seras parti, ce sera fini d’Aziyadé ; ses yeux seront fermés, Aziyadé sera morte. – Maintenant, fais ce que tu voudras, toi, tu sais !

Toi, tu sais, phrase intraduisible, qui veut dire à peu près ceci : « Moi, je ne suis qu’une pauvre petite qui ne peut pas te comprendre ; je m’incline devant ta décision, et je l’adore. »

Quand tu seras parti, je m’en irai au loin sur la montagne, et je chanterai pour toi ma chanson :

Chéytanlar, djinler,

Kaplanlar, duchmanlar,

Arslanlar, etc…

(Les diables, les djinns, les tigres, les lions, les ennemis, passent loin de mon ami…) Et je m’en irai mourir de faim sur la montagne, en chantant ma chanson pour toi.

Suivait la chanson, chantée chaque soir d’une voix douce, chanson longue, monotone, composée sur un rythme étrange, avec les intervalles impossibles, et les finales tristes de l’Orient.

Quand j’aurai quitté Stamboul, quand je serai loin d’elle pour toujours, longtemps encore j’entendrai la nuit la chanson d’Aziyadé.

XI
A LOTI, DE SA SŒUR
Brightbury, décembre 1876.

Chère frère,

Je l’ai lue, et relue, ta lettre ! C’est tout ce que je puis demander pour le moment, et je puis dire comme la Sunamite voyant son fils mort : « Tout va bien ! »

Ton pauvre cœur est plein de contradictions, ainsi que tous les cœurs troublés qui flottent sans boussole. Tu jettes des cris de désespoir, tu dis que tout t’échappe, tu en appelles passionnément à ma tendresse, et, quand je t’en assure moi-même, avec passion, je trouve que tu oublies les absents, et que tu es si heureux dans ce coin de l’Orient que tu voudrais toujours voir durer cet Éden. Mais voilà, moi, c’est permanent, immuable ; tu le retrouveras, quand ces douces folies seront oubliées pour faire place à d’autres, et peut-être en feras-tu plus tard plus de cas que tu ne penses.

Cher frère, tu es à moi, tu es à Dieu, tu es à nous. Je le sens, un jour, bientôt peut-être, tu reprendras courage, confiance et espoir. Tu verras combien cette erreur est douce et délicieuse, précieuse et bienfaisante. Oh ! mensonge mille fois béni, que celui qui me fait vivre et me fera mourir, sans regrets, et sans frayeur ! qui mène le monde depuis des siècles, qui a fait les martyrs, qui fait les grands peuples, qui change le deuil en allégresse, qui crie partout : « Amour, liberté et charité ! »

. . . . . . .


XII

Aujourd’hui, 10 décembre, visite au padishah. Tout est blanc comme neige dans les cours du palais de Dolma-Bagtché, même le sol : quai de marbre, dalles de marbre, marches de marbre ; les gardes du sultan en costume écarlate, les musiciens vêtus de bleu de ciel et chamarrés d’or, les laquais vert-pomme doublés de jaune-capucine tranchent en nuances crues sur cette invraisemblable blancheur.

Les acrotères et les corniches du palais servent de perchoir à des familles de goélands, de plongeons et de cigognes.

Intérieurement, c’est une grande splendeur.

Les hallebardiers forment la haie dans les escaliers, immobiles sous leurs grands plumets, comme des momies dorées. Des officiers des gardes, costumés un peu comme feu Aladdim, les commandent par signes.

Le sultan est grave, pâle, fatigué, affaissé.

Réception courte, profonds saluts ; on se retire à reculons, courbés jusqu’à terre.

Le café est servi dans un grand salon donnant sur le Bosphore.

Des serviteurs à genoux vous allument des chibouks de deux mètres de long à bout d’ambre, enrichis de pierreries, et dont les fourneaux reposent sur des plateaux d’argent.

Les zarfs (pieds des tasses à café) sont d’argent ciselé, entourés de gros diamants taillés en rose, et d’une quantité de pierres précieuses.

XIII

En vain chercherait-on dans tout l’islam un époux plus infortuné que le vieil Abeddin-Effendi. Toujours absent, ce vieillard, toujours en Asie ; et quatre femmes dont la plus âgée a trente ans, quatre femmes qui, par extraordinaire, s’entendent comme des larrons habiles, et se gardent mutuellement le secret de leurs équipées.

Aziyadé elle-même n’est pas trop détestée, bien qu’elle soit de beaucoup la plus jeune et la plus jolie, et ses aînées ne la vendent pas.

Elle est leur égale d’ailleurs, une cérémonie dont la portée m’échappe, lui ayant donné, comme aux autres, le titre de dame et d’épouse.


XIV

Je disais à Aziyadé :

– Que fais-tu chez ton maître ? À quoi passez-vous vos longues journées dans le harem ?

– Moi ? répondit-elle, je m’ennuie ; je pense à toi, Loti ; je regarde ton portrait ; je touche tes cheveux, ou je m’amuse avec divers petits objets à toi, que j’emporte d’ici pour me faire société là-bas.

Posséder les cheveux et le portrait de quelqu’un était pour Aziyadé une chose tout à fait singulière, à laquelle elle n’eût jamais songé sans moi ; c’était une chose contraire à ses idées musulmanes, une innovation de giaour, à laquelle elle trouvait un charme mêlé d’une certaine frayeur.

Il avait fallu qu’elle m’aimât bien pour me permettre de prendre de ses cheveux à elle ; la pensée qu’elle pouvait subitement mourir, avant qu’ils fussent repoussés, et paraître dans un autre monde avec une grosse mèche coupée tout ras par un infidèle, cette pensée la faisait frémir.

– Mais, lui dis-je encore, avant mon arrivée en Turquie, que faisais-tu, Aziyadé ?

– Dans ce temps-là, Loti, j’étais presque une petite fille. Quand pour la première fois je t’ai vu, il n’y avait pas dix lunes que j’étais dans le harem d’Abeddin, et je ne m’ennuyais pas encore. Je me tenais dans mon appartement, assise sur mon divan, à fumer des cigarettes, ou du hachisch, à jouer aux cartes avec ma servante Emineh, ou à écouter des histoires très drôles du pays des hommes noirs, que Kadidja sait raconter parfaitement.

« Fenzilé-hanum m’apprenait à broder, et puis nous avions les visites à rendre et à recevoir avec les dames des autres harems.

« Nous avions aussi notre service à faire auprès de notre maître, et enfin la voiture pour nous promener. Le carrosse de notre mari nous appartient en propre un jour à chacune : mais nous aimons mieux nous arranger pour sortir ensemble et faire de compagnie nos promenades.

« Nous nous entendons relativement fort bien.

« Fenzilé-hanum, qui m’aime beaucoup, est la dame la plus âgée et la plus considérable du harem. Besmé est colère, et entre quelquefois dans de grands emportements, mais elle est facile à calmer et cela ne dure pas. Aïché est la plus mauvaise de nous quatre ; mais elle a besoin de tout le monde et fait la patte de velours parce qu’elle est aussi la plus coupable. Elle a eu l’audace, une fois, d’amener son amant dans son appartement !…

Cela avait été bien souvent mon rêve aussi, de pénétrer une fois dans l’appartement d’Aziyadé, pour avoir seulement une idée du lieu où ma bien-aimée passait son existence. Nous avions beaucoup discuté ce projet, au sujet duquel Fenzilé-hanum avait même été consultée ; mais nous ne l’avions pas mis à exécution, et plus je suis au courant des coutumes de Turquie, plus je reconnais que l’entreprise eût été folle.

– Notre harem, concluait Aziyadé, est réputé partout comme un modèle, pour notre patience mutuelle et le bon accord qui règne entre nous.

– Triste modèle en tout cas !

Y en a-t-il à Stamboul beaucoup comme celui-là ?

Le mal y est entré d’abord par l’intermédiaire de la jolie Aïché-hanum. La contagion a fait en deux ans des progrès si rapides, que la maison de ce vieillard n’est plus qu’un foyer d’intrigues où tous les serviteurs sont subornés. Cette grande cage si bien grillée et d’un si sévère aspect, est devenue une sorte de boîte à trucs, avec portes secrètes et escaliers dérobés ; les oiseaux prisonniers en peuvent impunément sortir, et prennent leur volée dans toutes les directions du ciel.

XV
Stamboul, 25 décembre 1876
.

Une belle nuit de Noël, bien claire, bien étoilée, bien froide.

À onze heures, je débarque du Deerhound au pied de la vieille mosquée de Foundoucli, dont le croissant brille au clair de lune.

Achmet est là qui m’attend, et nous commençons aux lanternes l’ascension de Péra, par les rues biscornues des quartiers turcs.

Grande émotion parmi les chiens. On croirait circuler dans un conte fantastique illustré par Gustave Doré.

J’étais convié là-haut dans la ville européenne, à une fête de Christmas, pareille à celles qui se célèbrent à la même date dans tous les coins de la patrie.

Hélas ! les nuits de Noël de mon enfance… quel doux souvenir j’en garde encore !…

XVI


LOTI À PLUMKETT
Eyoub, 27 septembre 1876.

Cher Plumkett,

Voilà cette pauvre Turquie qui proclame sa constitution ! Où allons-nous ?je vous le demande ; et dans quel siècle avons-nous reçu le jour ? Un sultan constitutionnel, cela déroute toutes les idées qu’on m’avait inculquées sur l’espèce.

À Eyoub, on est consterné de cet événement ; tous les bons musulmans pensent qu’Allah les abandonne, et que le padishah perd l’esprit. Moi qui considère comme facéties toutes les choses sérieuses, la politique surtout, je me dis seulement qu’au point de vue de son originalité, la Turquie perdra beaucoup à l’application de ce nouveau système.

J’étais assis aujourd’hui avec quelques derviches dans le kiosque funéraire de Soliman le Magnifique. Nous faisions un peu de politique, tout en commentant le Koran, et nous disions que, ni ce grand souverain qui fit étrangler en sa présence son fils Mustapha, ni son épouse Roxelane qui inventa les nez en trompette, n’eussent admis la Constitution ; la Turquie sera perdue par le régime parlementaire, cela est hors de doute.


XVII
Stamboul, 27 septembre.
7 Zi-il-iddjé 1293 de l’hégire.

J’étais entré, pour laisser passer une averse, dans un café turc près de la mosquée de Bayazid.

Rien que de vieux turbans dans ce café, et de vieilles barbes blanches. Des vieillards (des hadj-baba) étaient assis, occupés à lire les feuilles publiques, ou à regarder à travers les vitres enfumées les passants qui couraient sous la pluie. Des dames turques, surprises par l’ondée, fuyaient de toute la vitesse que leur permettaient leurs babouches et leurs socques à patins. C’était dans la rue une grande confusion et dans le public, une grande bousculade ; l’eau tombait à torrents.

J’examinai les vieillards qui m’entouraient : leurs costumes indiquaient la recherche minutieuse des modes du bon vieux temps ; tout ce qu’ils portaient était eski, jusqu’à leurs grandes lunettes d’argent, jusqu’aux lignes de leurs vieux profils. Eski, mot prononcé avec vénération, qui veut dire antique, et qui s’applique en Turquie aussi bien à de vieilles coutumes qu’à de vieilles formes de vêtement ou à de vieilles étoffes. Les Turcs ont l’amour du passé, l’amour de l’immobilité et de la stagnation.

On entendit tout à coup le bruit du canon, une salve d’artillerie partie du Séraskiérat ; les vieillards échangèrent des signes d’intelligence et des sourires ironiques.

– Salut à la constitution de Midhat-pacha, dit l’un d’eux en s’inclinant d’un air de moquerie.

– Des députés ! une charte ! marmottait un autre vieux turban vert ; les khalifes du temps jadis n’avaient point besoin des représentations du peuple.

Voï, voï, voï, Allah !… et nos femmes ne couraient point en voile de gaze ; et les croyants disaient plus régulièrement leurs prières ; et les Moscow avaient moins d’insolence !

Cette salve d’artillerie annonçait aux musulmans que le padishah leur octroyait une constitution, plus large et plus libérale que toutes les constitutions européennes ; et ces vieux Turcs accueillaient très froidement ce cadeau de leur souverain.

Cet événement, qu’Ignatief avait retardé de tout son pouvoir, était attendu depuis longtemps ; on put, à dater de ce jour, considérer la guerre comme tacitement déclarée entre la Porte et le czar, et le sultan poussa ses armements avec ardeur.

Il était sept heures et demie à la turque (environ midi). La promulgation avait lieu à Top-Kapou (la Sublime Porte), et j’y courus sous ce déluge.

Les vizirs, les pachas, les généraux, tous les fonctionnaires, toutes les autorités, en grand costume tous, et chamarrés de dorures, étaient parqués sur la grande place de Top-Kapou, où étaient réunies les musiques de la cour.

Le ciel était noir et tourmenté ; pluie et grêle tombaient abondamment et inondaient tout ce monde. Sous ces cataractes, on donnait au peuple lecture de la charte, et les vieilles murailles crénelées du sérail, qui fermaient le tableau, semblaient s’étonner beaucoup d’entendre proférer en plein Stamboul ces paroles subversives.

Des cris, des vivats et des fanfares terminèrent cette singulière cérémonie, et tous les assistants, trempés jusqu’aux os, se dispersèrent tumultueusement.

À la même heure, à l’autre bout de Constantinople, au palais de l’Amirauté, s’étaient réunis les membres de la conférence internationale.

C’était un effet combiné à dessein : les salves devaient se faire entendre au milieu du discours de Safvet-pacha aux plénipotentiaires, et l’aider dans sa péroraison.

XVIII

– L’Orient ! l’Orient ! qu’y voyez-vous, poètes ?
Tournez vers l’Orient vos esprits et vos yeux !
« Hélas ! ont répondu leurs voix longtemps muettes,
Nous voyons bien là-bas un jour mystérieux !


C’est peut-être le soir qu’on prend pour une aurore »


(VICTOR HUGO, Chants du crépuscule.)


Je n’oublierai jamais l’aspect qu’avait pris, cette nuit-là, la grande place du Séraskiérat, esplanade immense sur la hauteur centrale de Stamboul, d’où, par-dessus les jardins du sérail, le regard s’étend dans le lointain jusqu’aux montagnes d’Asie. Les portiques arabes, la haute tour aux formes bizarres étaient illuminés comme aux soirs de grandes fêtes. Le déluge de la journée avait fait de ce lieu un vrai lac où se reflétaient toutes ces lignes de feux ; autour du vaste horizon surgissaient dans le ciel les dômes des mosquées et les minarets aigus, longues tiges surmontées d’aériennes couronnes de lumières.

Un silence de mort régnait sur cette place ; c’était un vrai désert.

Le ciel clair, balayé par un vent qu’on ne sentait pas, était traversé par deux bandes de nuages noirs, au-dessus desquels la lune était venue plaquer son croissant bleuâtre. C’était un de ces aspects à part que semble prendre la nature dans ces moments où va se consommer quelque grand événement de l’histoire des peuples.

Un grand bruit se fit entendre, bruit de pas et de voix humaines ; une bande de softas entrait par les portiques du centre, portant des lanternes et des bannières ; ils criaient : « Vive le sultan ! vive Midhat-pacha !vive la constitution ! vive la guerre ! » Ces hommes étaient comme enivrés de se croire libres ; et, seuls, quelques vieux Turcs qui se souvenaient du passé haussaient les épaules en regardant courir ces foules exaltées.

– Allons saluer Midhat-pacha, s’écrièrent les softas.

Et ils prirent à gauche, par de petites rues solitaires, pour se rendre à l’habitation modeste de ce grand vizir, alors si puissant, qui devait, quelques semaines après, partir pour l’exil.

Au nombre d’environ deux mille, les softas s’en allèrent ensemble prier dans la grande mosquée (la Suleimanieh) et de là passèrent la Corne d’or, pour aller, à Dolma-Bagtché, acclamer Abd-ul-Hamid.

Devant les grilles du palais, des députations de tous les corps, et une grande masse confuse d’hommes s’étaient réunis spontanément dans le but de faire au souverain constitutionnel une ovation enthousiaste.

Ces bandes revinrent à Stamboul par la grande rue de Péra, acclamant sur leur passage lord Salisbury (qui devait bientôt devenir si impopulaire), l’ambassade britannique et celle de France.

– Nos ancêtres, disaient les hodjas haranguant la foule, nos ancêtres, qui n’étaient que quelques centaines d’hommes, ont conquis ce pays, il y a quatre siècles ! Nous qui sommes plusieurs centaines de mille, le laisserons-nous envahir par l’étranger ? Mourons tous, musulmans et chrétiens, mourons pour la patrie ottomane, plutôt que d’accepter des conditions déshonorantes…

XIX

La mosquée du sultan Mehmed-fatih (Mehmed le conquérant) nous voit souvent assis, Achmet et moi, devant ses grands portiques de pierres grises, étendus tous deux au soleil et sans souci de la vie, poursuivant quelque rêve indécis, intraduisible en aucune langue humaine.

La place de Mehmed-fatih occupe, tout en haut du vieux Stamboul, de grands espaces où circulent des promeneurs en cafetans de cachemire, coiffés de larges turbans blancs. La mosquée qui s’élève au centre est une des plus vastes de Constantinople et aussi une des plus vénérées.

L’immense place est entourée de murailles mystérieuses, que surmontent des files de dômes de pierres, semblables à des alignements de ruches d’abeilles ; ce sont des demeures de softas, où les infidèles ne sont point admis.

Ce quartier est le centre d’un mouvement tout oriental ; les chameaux le traversent de leur pas tranquille en faisant tinter leurs clochettes monotones ; les derviches viennent s’y asseoir pour deviser des choses saintes, et rien n’y est encore arrivé d’Occident.


XX

Près de cette place est une rue sombre et sans passants, où pousse l’herbe verte et la mousse. Là est la demeure d’Aziyadé ; là est le secret du charme de ce lieu. Les longues journées où je suis privé de sa présence, je les passe là, moins loin d’elle, ignoré de tous et à l’abri de tous les soupçons.


XXI

Aziyadé est plus souvent silencieuse, et ses yeux sont plus tristes.

– Qu’as-tu, Loti, dit-elle, et pourquoi es-tu toujours sombre ? C’est à moi de l’être, puisque, quand tu seras parti, je vais mourir.

Et elle fixa ses yeux sur les miens avec tant de pénétration et de persistance, que je détournai la tête sous ce regard.

– Moi, dis-je, ma chérie ! Je ne me plains de rien quand tu es là, et je suis plus heureux qu’un roi.

– En effet, qui est plus aimé que toi, Loti ? et qui pourrais-tu bien envier ? Envierais-tu même le sultan ?

Cela est vrai, le sultan, l’homme qui, pour les Ottomans, doit jouir de la plus grande somme du bonheur sur la terre, n’est pas l’homme que je puis envier ; il est fatigué et vieilli et, de plus il est constitutionnel.

– Je pense, Aziyadé, dis-je, que le padishah donnerait tout ce qu’il possède, – même son émeraude qui est aussi large qu’une main, même sa charte et son parlement, – pour avoir ma liberté et ma jeunesse.

J’avais envie de dire : « Pour t’avoir, toi !… » mais le padishah ferait sans doute bien peu de cas d’une jeune femme, si charmante qu’elle fût, et j’eus peur surtout de prononcer une rengaine d’opéra-comique. Mon costume y prêtait d’ailleurs : une glace m’envoyait une image déplaisante de moi-même, et je me faisais l’effet d’un jeune ténor, prêt à entonner un morceau d’Auber.

C’est ainsi que, par moments, je ne réussis plus à me prendre au sérieux dans mon rôle turc ; Loti passe le bout de l’oreille sous le turban d’Arif, et je retombe sottement sur moi-même, impression maussade et insupportable.


XXII

J’ai été difficile et fier pour tout ce qui porte lévite ou chapeau noir ; personne n’était pour moi assez brillant ni assez grand seigneur ; j’ai beaucoup méprisé mes égaux et choisi mes amis parmi les plus raffinés. Ici, je suis devenu homme du peuple, et citoyen d’Eyoub ; je m’accommode de la vie modeste des bateliers et des pêcheurs, même de leur société et de leurs plaisirs.

Au café turc, chez le cafedji Suleïman, on élargit le cercle autour du feu, quand j’arrive le soir, avec Samuel et Achmet. Je donne la main à tous les assistants, et je m’assieds pour écouter le conteur des veillées d’hiver (les longues histoires qui durent huit jours, et où figurent les djinns et les génies). Les heures passent là sans fatigue et sans remords ; je me trouve à l’aise au milieu d’eux, et nullement dépaysé.

Arif et Loti étant deux personnages très différents, il suffirait, le jour du départ du Deerhound, qu’Arif restât dans sa maison ; personne sans doute ne viendrait l’y chercher ; seulement, Loti aurait disparu, et disparu pour toujours.

Cette idée, qui est d’Aziyadé, se présente à mon esprit par instants sous des aspects étrangement admissibles.

Rester près d’elle, non plus à Stamboul, mais dans quelque village turc au bord de la mer ; vivre, au soleil et au grand air, de la vie saine des hommes du peuple ; vivre au jour le jour, sans créanciers et sans souci de l’avenir ! Je suis plus fait pour cette vie que pour la mienne ; j’ai horreur de tout travail qui n’est pas du corps et des muscles ; horreur de toute science ; haine de tous les devoirs conventionnels, de toutes les obligations sociales de nos pays d’Occident.

Être batelier en veste dorée, quelque part au sud de la Turquie, là où le ciel est toujours pur et le soleil toujours chaud…

Ce serait possible, après tout, et je serais là moins malheureux qu’ailleurs.

– Je te jure, Aziyadé, dis-je, que je laisserais tout sans regret, ma position, mon nom et mon pays. Mes amis… je n’en ai pas et je m’en moque ! Mais, vois-tu, j’ai une vieille mère.

Aziyadé ne dit plus rien pour me retenir, bien qu’elle ait compris peut-être que cela ne serait pas tout à fait impossible ; mais elle sent par intuition ce que cela doit être qu’une vieille mère, elle, la pauvre petite qui n’en a jamais eu ; et les idées qu’elle a sur la générosité et le sacrifice ont plus de prix chez elle que chez d’autres, parce qu’elles lui sont venues toutes seules, et que personne ne s’est inquiété de les lui donner.

XXIII
DE PLUMKETT A LOTI
Liverpool, 1876.

Mon cher Loti,

Figaro était un homme de génie : il riait si souvent, qu’il n’avait jamais le temps de pleurer. – Sa devise est la meilleure de toutes, et je le sais si bien, que je m’efforce de la mettre en pratique et y arrive tant bien que mal.

Malheureusement, il m’est fort difficile de rester trop longtemps le même individu. Trop souvent, la gaieté de Figaro m’abandonne, et c’est alors Jérémie, prophète de malheur, ou David, auguste désespéré sur lequel la main céleste s’est appesantie, qui s’empare de moi et me possède. Je ne parle pas, je crie, je rugis ! Je n’écris pas, je ne pourrais que briser ma plume et renverser mon encrier. Je me promène à grands pas en montrant le poing à un être imaginaire, à un bouc émissaire idéal, auquel je rapporte toutes mes douleurs ; je commets toutes les extravagances possibles : je me livre à huis clos aux actes les plus insensés, après quoi, soulagé ou plutôt fatigué, je me calme et deviens raisonnable.

Vous allez me répéter encore que je suis un drôle de type ; un fou, que sais-je ? à quoi je répondrai : « Oui mais bien moins que vous ne croyez. Bien moins que vous, par exemple. »

Avant de porter un jugement sur moi, encore faudrait-il me connaître, me comprendre un peu et savoir quelles circonstances ont pu faire d’un individu, né raisonnable, le drôle de type que je suis. Nous sommes, voyez-vous, le produit de deux facteurs qui sont nos dispositions héréditaires, ou l’enjeu que nous apportons en paraissant sur la scène de la vie, et les circonstances qui nous modifient et nous façonnent, comme une matière plastique qui prend et garde les empreintes de tout ce qui l’a touchée. – Les circonstances, pour moi, n’ont été que douloureuses ; j’ai été, pour me servir de l’expression consacrée, formé à l’école du malheur : – tout ce que je sais, je l’ai appris à mes dépens ; aussi je le sais bien ; c’est pourquoi je l’exprime parfois d’une manière un peu tranchante. Si j’ai l’air parfois de dogmatiser, c’est que j’ai la prétention, moi qui ai souffert beaucoup, d’en savoir plus que ceux qui ont moins souffert que moi, et de parler mieux qu’ils ne le pourraient faire en connaissance de cause.

Pour moi, il n’y a pas d’espoir en ce monde et je n’ai pas cette consolation de ceux qu’une foi ardente rend forts au milieu des luttes de la vie, et confiants dans la justice suprême du créateur.

Et, pourtant, je vis sans blasphémer.

Ai-je pu, au milieu de froissements continuels, conserver les illusions, l’enthousiasme et la fraîcheur morale de la jeunesse ? Non, vous le savez bien ; j’ai renoncé aux plaisirs de mon âge, qui ne sont déjà plus de mon goût, j’ai perdu l’aspect et les allures d’un jeune homme, et je vis désormais sans but comme sans espoir… Est-ce à dire pourtant que j’en sois réduit au même point que vous, dégoûté de tout, niant tout ce qui est bon, niant la vertu, niant l’amitié, niant tout ce qui peut nous rendre supérieurs à la brute ? Entendons-nous, mon ami ; sur ces points, je pense tout autrement que vous. J’avoue que, malgré mon expérience des choses de ce monde (puissiez-vous n’en jamais acquérir une pareille, il en coûte trop cher !), je crois encore à tout cela, et à bien d’autres choses encore.

À Londres, Georges m’a fait lire la lettre qu’il venait de recevoir de vous.

Vous la commencez gentiment par le récit, circonstancié et agrémenté de descriptions, d’une amourette à la turque. Nous vous suivons, Georges et moi, à travers les méandres fantasmagoriques d’une grande fourmilière orientale. Nous restons la bouche béante en face des tableaux que vous nous tracez ; je songe à vos trois poignards, comme je songeais au bouclier d’Achille, si minutieusement chanté par Homère ! Et puis enfin, peut-être parce que vous avez reçu un grain de poussière dans l’œil, peut-être parce que votre lampe s’est mise à fumer comme vous acheviez votre lettre, peut-être pour moins que cela, vous terminez en nous lançant la série des lieux communs édités au siècle dernier ! je crois vraiment que les lieux communs des frères ignorantins valent encore mieux que ceux du matérialisme, dont le résultat sera l’anéantissement de tout ce qui existe. On les acceptait au XVIIIe siècle, ces idées matérialistes : Dieu était un préjugé ; la morale était devenue l’intérêt bien entendu, la société un vaste champ d’exploitation pour l’homme habile. Tout cela séduisait beaucoup de gens par sa nouveauté et par la sanction qu’en recevaient les actes les plus immoraux. Heureuse époque où aucun frein ne vous retenait ; où l’on pouvait tout faire ; l’on pouvait rire de tout, même des choses les moins drôles, jusqu’au moment où tant de têtes tombèrent sous le couteau de la Révolution, que ceux qui conservèrent la leur commencèrent à réfléchir. Ensuite vint une époque de transition, où l’on vit apparaître une génération atteinte de phtisie morale, affligée de sensiblerie constitutionnelle, regrettant le passé qu’elle ne connaissait pas, maudissant le présent qu’elle ne comprenait pas, doutant de l’avenir qu’elle ne devinait pas. Une génération de romantiques, une génération de petits jeunes gens passant leur vie à rire, à pleurer, à prier, à blasphémer, modulant sur tous les tons leur insipide complainte pour en venir un beau jour à se faire sauter la cervelle.

Aujourd’hui, mon ami, on est beaucoup plus raisonnable, beaucoup plus pratique : on se hâte, avant d’être devenu un homme, de devenir une espèce d’homme ou un animal particulier, comme vous voudrez. On se fait sur toute chose des opinions ou des préjugés en rapport avec son état ; on tombe dans un certain milieu de la société, on en prend les idées. Vous acquérez ainsi une certaine tournure d’esprit, ou, si vous aimez mieux, un genre de bêtise qui cadre bien avec le milieu dans lequel vous vivez ; on vous comprend, vous comprenez les autres, vous entrez ainsi en communion intime avec eux et devenez réellement un membre de leur corps. On se fait banquier, ingénieur, bureaucrate, épicier, militaire… Que sais-je ? mais au moins on est quelque chose ; on fait quelque chose ; on a la tête quelque part et non ailleurs ; on ne se perd pas dans des rêves sans fin. On ne doute de rien ; on a sa ligne de conduite toute tracée par les devoirs que l’on est tenu de remplir. Les doutes que l’on pourrait avoir en philosophie, en religion, en politique, les civilités puériles et honnêtes sont là pour les combler ; ainsi ne vous embarrassez donc pas pour si peu. La civilisation vous absorbe ; les mille et un rouages de la grande machine sociale vous engrènent ; vous vous trémoussez dans l’espace ; vous vous abêtissez dans le temps, grâce à la vieillesse : vous faites des enfants qui seront aussi bêtes que vous. Puis enfin, vous mourez, muni des sacrements de l’Église ; votre cercueil est inondé d’eau bénite, on chante du latin en faux bourdon autour d’un catafalque à la lueur des cierges ; ceux qui étaient habitués à vous voir vous regrettent si vous avez été bon durant votre vie, quelques-uns même vous pleurent sincèrement. Puis enfin, on hérite de vous.

Ainsi va le monde !

Tout cela n’empêche pas, mon ami, qu’il n’y ait sur cette terre de fort braves gens, des gens foncièrement honnêtes, organiquement bons, faisant le bien pour la satisfaction intime qu’ils en retirent : ne volant pas et n’assassinant pas, lors même qu’ils seraient sûrs de l’impunité, parce qu’ils ont une conscience qui est un contrôle perpétuel des actes auxquels leurs passions pourraient les pousser ; des gens capables d’aimer, de se dévouer corps et âme, des prêtres croyant en Dieu et pratiquant la charité chrétienne, des médecins bravant les épidémies pour sauver quelques pauvres malades, des sœurs de charité allant au milieu des armées soigner de pauvres blessés, des banquiers à qui vous pourrez confier votre fortune, des amis qui vous donneront la moitié de la leur ; des gens, moi par exemple sans aller chercher plus loin, qui seraient peut-être capables, en dépit de tous vos blasphèmes, de vous offrir une affection et un dévouement illimités.

Cessez donc ces boutades d’enfant malade. Elles viennent de ce que vous rêvez au lieu de réfléchir ; de ce que vous suivez la passion au lieu de la raison.

Vous vous calomniez, lorsque vous parlez ainsi. Si je vous disais que tout est vrai dans votre fin de lettre et que je vous crois tel que vous vous y dépeignez, vous m’écririez aussitôt pour protester, pour me dire que vous ne pensez pas un mot de toute cette atroce profession de foi ; que ce n’est que la bravade d’un cœur plus tendre que les autres ; que ce n’est que l’effort douloureux que fait pour se raidir la sensitive contractée par la douleur.

Non, non, mon ami, je ne vous crois pas, et vous ne vous croyez pas vous-même. Vous êtes bon, vous êtes aimant, vous êtes sensible et délicat ; seulement vous souffrez. Aussi je vous pardonne et vous aime et demeure une protestation vivante contre vos négations de tout ce qui est amitié, désintéressement, dévouement.

C’est votre vanité qui nie tout cela et non pas vous ; votre fierté blessée vous fait cacher vos trésors et étaler à plaisir « l’être factice créé par votre orgueil et votre ennui ».

PLUMKETT.


XXIV
LOTI A WILLIAM BROWN
Eyoub, décembre 1876.

Mon cher ami,

Je viens vous rappeler que je suis au monde. J’habite, sous le nom de Arif-Effendi, rue Kourou-Tchechmeh, à Eyoub, et vous me feriez grand plaisir en voulant bien me donner signe de vie.

Vous débarquez à Constantinople, côté de Stamboul ; vous enfilez quatre kilomètres de bazars et de mosquées, vous arrivez au saint faubourg d’Eyoub, où les enfants prennent pour cible à cailloux votre coiffure insolite ; vous demandez la rue Kourou-Tchechmeh, que l’on vous indique immédiatement ; au bout de cette rue, vous trouvez une fontaine de marbre sous des amandiers, et ma case est à côté.

J’habite là en compagnie d’Aziyadé, cette jeune femme de Salonique de laquelle je vous avais autrefois parlé, et que je ne suis pas bien loin d’aimer. J’y vis presque heureux, dans l’oubli du passé et des ingrats.

Je ne vous raconterai point quelles circonstances m’ont amené dans ce recoin de l’Orient ; ni comment j’en suis venu à adopter pour un temps le langage et les coutumes de la Turquie – même ses beaux habits de soie et d’or.

Voici seulement, ce soir 30 décembre, quelle est la situation : Beau temps froid, clair de lune. – A la cantonade, les derviches psalmodient d’une voix monotone ; c’est le bruit familier qui tinte chaque jour à mes oreilles. Mon chat Kédi-bey et mon domestique Yousouf se sont retirés, l’un portant l’autre, dans leur appartement commun.

Aziyadé, assise comme une fille de l’Orient sur une pile de tapis et de coussins, est occupée à teindre ses ongles en rouge orange, opération de la plus haute importance. Moi, je me souviens de vous, de notre vie de Londres, de toutes nos sottises, – et je vous écris en vous priant de vouloir bien me répondre.

Je ne suis pas encore musulman pour tout de bon, comme, au début de ma lettre, vous pourriez le supposer ; je mène seulement de front deux personnalités différentes, et suis toujours officiellement, mais le moins souvent possible, M. Loti, lieutenant de marine.

Comme vous seriez en peine pour mettre mon adresse en turc, écrivez-moi sous mon nom véritable, par le Deerhound ou l’ambassade britannique.


XXV
Stamboul, 1er janvier 1877
.

L’année 77 débute par une journée radieuse, un temps printanier.

Ayant expédié dans la journée certaines visites, qu’un reste de condescendance pour les coutumes d’Occident m’obligeait à faire dans la colonie de Péra, je rentre le soir à cheval à Eyoub, par le Champ-des-Morts et Kassim-Pacha.

Je croise le coupé du terrible Ignatief, qui revient ventre à terre de la Conférence, sous nombreuse escorte de Croates à ses gages ; un instant après, lord Salisbury et l’ambassadeur d’Angleterre rentrent aussi, fort agités l’un et l’autre : on s’est disputé à la séance, et tout est au plus mal.

Les pauvres Turcs refusent avec l’énergie du désespoir les conditions qu’on leur impose ; pour leur peine, on veut les mettre hors la loi.

Tous les ambassadeurs partiraient ensemble, en criant : « Sauve qui peut ! » à la colonie d’Europe. On verrait alors de terribles choses, une grande confusion et beaucoup de sang.

Puisse cette catastrophe passer loin de nous !…

Il faudrait – demain peut-être – quitter Eyoub pour n’y plus revenir…


XXVI

Nous descendions, par une soirée splendide, la rampe d’Oun-Capan.

Stamboul avait un aspect inaccoutumé ; les hodjas dans tous les minarets chantaient des prières inconnues sur des airs étranges ; ces voix aiguës, parties de si haut, à une heure insolite de la nuit inquiétaient l’imagination ; et les musulmans, groupés sur leurs portes, semblaient regarder tous quelque point effrayant du ciel.

Achmet suivit leurs regards, et me saisit la main avec terreur : la lune que tout à l’heure nous avions vue si brillante sur le dôme de Sainte-Sophie, s’était éteinte là-haut dans l’immensité ; ce n’était plus qu’une tache rouge, terne et sanglante.

Il n’est rien de si saisissant que les signes du ciel, et ma première impression, plus rapide que l’éclair, fut aussi une impression de frayeur. Je n’avais point prévu cet événement, ayant depuis longtemps négligé de consulter le calendrier.

Achmet m’explique combien c’est là un cas grave et sinistre : d’après la croyance turque, la lune est en ce moment aux prises avec un dragon qui la dévore. On peut la délivrer cependant, en intercédant auprès d’Allah, et en tirant à balle sur le monstre.

On récite en effet, dans toutes les mosquées, des prières de circonstance, et la fusillade commence à Stamboul. De toutes les fenêtres, de tous les toits, on tire des coups de fusil à la lune, dans le but d’obtenir une heureuse solution de l’effrayant phénomène.

Nous prenons un caïque au Phanar pour rejoindre notre logis ; on nous arrête en route. À mi-chemin de la Corne d’or, le canot des Zaptiés nous barre le passage : une nuit d’éclipse, se promener en caïque est interdit.

Nous ne pouvons cependant pas coucher dans la rue. Nous parlementons, nous discutons, le prenant de très haut avec MM. les Zaptiés, et, une fois encore, en payant d’audace nous nous tirons d’affaire.

Nous arrivons à la case, où Aziyadé nous attend dans la consternation et la terreur.

Les chiens hurlent à la lune d’une façon lamentable, qui complique encore la situation.

D’un air mystique, Achmet et Aziyadé m’apprennent que ces chiens hurlent ainsi pour demander à Allah un certain pain mystérieux qui leur est dispensé dans certaines circonstances solennelles, – et que les hommes ne peuvent voir.

L’éclipse continue sa marche, malgré la fusillade ; le disque entier est même d’une nuance rouge extraordinairement prononcée, – coloration due à un état particulier de l’atmosphère.

J’essaye l’explication du phénomène au moyen d’une bougie, d’une orange et d’un miroir, vieux procédé d’école.

J’épuise ma logique, et mes élèves ne comprennent pas ; devant cette hypothèse tout à fait inadmissible que la terre est ronde, Aziyadé s’assied avec dignité, et refuse absolument de me prendre au sérieux. Je me fais l’effet d’un pédagogue, image horrible ! et je suis pris de fou rire ; je mange l’orange et j’abandonne ma démonstration…

À quoi bon du reste cette sotte science, et pourquoi leur ôterais-je la superstition qui les rend plus charmants ?

Et nous voilà, nous aussi, tirant tous les trois des coups de fusil par la fenêtre, à la lune qui continue de faire là-haut un effet sanglant, au milieu des étoiles brillantes, dans le plus radieux de tous les ciels !

XXVII

Vers onze heures, Achmet nous éveille pour nous annoncer que le traitement a réussi ; la lune est eyu yapilmich (guérie).

En effet, la lune, tout à fait rétablie, brillait comme une splendide lampe bleue dans le beau ciel d’Orient.

XXVIII

« Ma mère Béhidjé » est une très extraordinaire vieille femme, octogénaire et infirme, – fille et veuve de pacha, – plus musulmane que le Koran, et plus raide que la loi du Chéri.

Feu Chefket-Daoub-pacha, époux de Béhidjé-hanum, fut un des favoris du sultan Mahmoud, et trempa dans le massacre des janissaires. Béhidjé-hanum, admise à cette époque dans son conseil, l’y avait poussé de tout son pouvoir.

Dans une rue verticale du quartier turc de Djianghir, sur les hauteurs du Taxim, habite la vieille Béhidjé-hanum. Son appartement, qui déjà surplombe des précipices, porte deux shaknisirs en saillie, soigneusement grillés de lattes de frêne.

De là, on domine d’aplomb les quartiers de Foundoucli, les palais de Dolma-Bagtché et de Tchéraghan, la pointe du Sérail, le Bosphore, le Deerhound, pareil à une coquille de noix posée sur une nappe bleue, --et puis Scutari et toute la côte d’Asie.

Béhidjé-hanum passe ses journées à cet observatoire, étendue sur un fauteuil, et Aziyadé est souvent à ses pieds, – Aziyadé attentive au moindre signe de sa vieille amie, et dévorant ses paroles comme les arrêts divins d’un oracle.

C’est une anomalie que l’intimité de la jeune femme obscure et de la vieille cadine, rigide et fière, de noble souche et de grande maison.

Béhidjé-hanum ne m’est connue que par ouï-dire : les infidèles ne sont point admis dans sa demeure.

Elle est belle encore, affirme Aziyadé, malgré ses quatre-vingts ans, « belle comme les beaux soirs d’hiver «

Et, chaque fois qu’Aziyadé m’exprime quelque idée neuve, quelque notion nette et profonde sur des choses qu’elle semblerait devoir ignorer absolument, et que je lui demande : « Qui t’a appris cela, ma chérie ? »-- Aziyadé répond : « C’est ma mère Béhidjé. »

« Ma mère »« et « mon père »« sont des titres de respect qu’on emploie en Turquie lorsqu’on parle de personnes âgées, même lorsque ces personnes vous sont indifférentes ou inconnues.

Béhidjé-hanum n’est point une mère pour Aziyadé. Tout au moins est-ce une mère imprudente, qui ne craint pas d’exalter terriblement la jeune imagination de son enfant.

Elle l’exalte au point de vue religieux d’abord, tant et si bien, que la pauvre petite abandonnée verse souvent des larmes très amères sur son amour pour un infidèle.

Elle l’exalte au point de vue romanesque aussi, par le récit de longues histoires, contées avec esprit et avec feu, qui me sont redites la nuit, par les lèvres fraîches de ma bien-aimée.

Longues histoires fantastiques, aventures du grand Tchengiz ou des anciens héros du désert, légendes persanes ou tartares, où l’on voit de jeunes princesses, persécutées par les génies, accomplir des prodiges de fidélité et de courage.

Et, quand Aziyadé arrive le soir, l’imagination plus surexcitée que de coutume, je puis en toute sûreté lui dire :

– Tu as passé ta journée, ma chère petite amie, aux pieds de ta mère Béhidjé !


XXIX
Janvier 1877.

Huit jours à Buyukdéré, dans le haut Bosphore, à l’entrée de la mer Noire. Le Deerhound est mouillé près des grands cuirassés turcs, qui sont postés là comme des chiens de garde, à l’intention de la Russie. Cette situation du Deerhound, qui m’éloigne de Stamboul, coïncide avec un séjour du vieil Abeddin dans sa demeure ; tout est pour le mieux, et cette séparation nous tient lieu de prudence.

Il fait froid, il pleut, les journées se passent à courir dans la forêt de Belgrade, et ces courses sous bois me ramènent aux temps heureux de mon enfance.

Des chênes antiques, des houx, de la mousse et des fougères, presque la végétation du Yorkshire. À part qu’il y pousse aussi des ours, on se croirait dans les bons vieux bois de la patrie.


XXX

Samuel a peur des kédis (des chats). Le jour, les kédis lui inspirent des idées drôles ; il ne peut les regarder sans rire. La nuit, il devient très respectueux, et s’en tient à distance.

Je m’habillais pour un bal d’ambassade. Samuel, qui m’avait laissé pour aller dormir, revint tout à coup frapper à ma porte.

Bir madame kédi, disait-il d’un air effaré, bir madame kédi (une madame chat ; lisez : chatte) qui portate ses piccolos dormir com Samuel (qui a apporté ses petits pour dormir avec Samuel) !

Et il continuait à la cantonade, avec un sérieux imperturbable :

– Chez nous, dans ma famille, ceux-là qui dérangent les chats, dans le mois même ils doivent mourir ! Monsieur Loti, comment faire ?

Quand ma toilette fut achevée, je me décidai à prêter main-forte à mon ami, et j’entrai dans sa chambre.

Une dame kédi était en effet postée sur l’oreiller de Samuel, tout au milieu. C’était une personne de beaucoup d’embonpoint, revêtue d’une belle pelure jaune. Avec un air de dignité et de triomphe, assise sur son innommable, elle contemplait tour à tour Samuel immobile, et ses petits qui s’ébattaient sur la couverture.

Samuel, assis dans un coin, tombant de sommeil, assistait à cette scène de famille dans une attitude de consternation résignée ; il attendait que je vinsse à son secours.

Cette madame Kédi m’était inconnue. Elle ne fit aucune difficulté cependant pour se laisser prendre à mon cou et porter dehors avec ses enfants. Après quoi, Samuel, ayant soigneusement épousseté sa couverture, fit mine de s’aller coucher.

Je ne devais point rentrer cette nuit-là. J’arrivai à l’improviste à deux heures du matin.

Samuel avait ouvert toute grande la fenêtre de sa chambre, et disposé des cordes sur lesquelles il avait étendu ses couvertures, afin de les purger par le grand air de tout effluve de chat. Lui-même s’était installé dans mon lit, où il dormait du sommeil des têtes jeunes et des consciences pures. Pour lui, c’était bien là son cas.

Le lendemain, nous apprîmes que cette madame Kédi était la bête adorée, mais coureuse, d’un vieux juif du voisinage, repasseur de tarbouchs.


XXXI

C’était Noël à la grecque ; le vieux Phanar était en fête.

Des bandes d’enfants promenaient des lanternes, des girandoles de papier, de toutes les formes et de toutes les couleurs ; ils frappaient à toutes les portes, à tour de bras, et donnaient des sérénades terribles, avec accompagnement de tambour.

Achmet, qui passait avec moi, témoignait un grand mépris pour ces réjouissances d’infidèles.

Le vieux Phanar, même au milieu de ce bruit, ne pouvait s’empêcher d’avoir l’air sinistre.

On voyait cependant s’ouvrir toutes les petites portes byzantines, rongées de vétusté, et dans leurs embrasures massives apparaissaient des jeunes filles, vêtues comme des Parisiennes, qui jetaient aux musiciens des piastres de cuivre.

Ce fut bien pis quand nous arrivâmes à Galata ; jamais, dans aucun pays du monde, il ne fut donné d’ouïr un vacarme plus discordant, ni de contempler un spectacle plus misérable.

C’était un grouillement cosmopolite inimaginable, dans lequel dominait en grande majorité l’élément grec. L’immonde population grecque affluait en masses compactes ; il en sortait de toutes les ruelles de prostitution, de tous les estaminets, de toutes les tavernes. Impossible de se figurer tout ce qu’il y avait là d’hommes et de femmes ivres, tout ce qu’on y entendait de braillements avinés, de cris écœurants.

Et quelques bons musulmans s’y trouvaient aussi, venus pour rire tranquillement aux dépens des infidèles, pour voir comment ces chrétiens du Levant sur le sort desquels on a attendri l’Europe, par de si pathétiques discours, célébraient la naissance de leur prophète.

Tous ces hommes qui avaient si grande peur d’être obligés d’aller se battre comme des Turcs, depuis que la Constitution leur conférait le titre immérité de citoyens, s’en donnaient à cœur joie de chanter et de boire.


XXXII

Je me souviens de cette nuit où le bay-kouch (le hibou), suivit notre caïque sur la Corne d’or.

C’était une froide nuit de janvier ; une brume glaciale embrouillait les grandes ombres de Stamboul, et tombait en pluie fine sur nos têtes. Nous ramions, Achmet et moi, à tour de rôle, dans le caïque qui nous menait à Eyoub.

À l’échelle du Phanar, nous abordâmes avec précaution dans la nuit noire, au milieu de pieux, d’épaves et de milliers de caïques échoués sur la vase.

On était là au pied des vieilles murailles du quartier byzantin de Constantinople, lieu qui n’est fréquenté à pareille heure par aucun être humain. Deux femmes pourtant s’y tenaient blotties, deux ombres à tête blanche, cachées dans certain recoin obscur qui nous était familier, sous le balcon d’une maison en ruine… C’étaient Aziyadé, et la vieille, la fidèle Kadidja.

Quand Aziyadé fut assise dans notre barque, nous repartîmes.

La distance était grande encore, de l’échelle du Phanar à celle d’Eyoub. De loin en loin, une rare lumière, partie d’une maison grecque, laissait tomber dans l’eau trouble une traînée jaune ; autrement, c’était partout la nuit profonde.

Passant devant une antique maison bardée de fer, nous entendîmes le bruit d’un orchestre et d’un bal. C’était une de ces grandes habitations, noires au-dehors, somptueuses au-dedans, où les anciens Grecs, les Phanariotes, cachent leur opulence, leurs diamants, et leurs toilettes parisiennes.

… Puis le bruit de la fête se perdit dans la brume, et nous retombâmes dans le silence et l’obscurité.

Un oiseau volait lourdement autour de notre caïque, passant et repassant sur nous.

Bou fena (mauvaise affaire) ! dit Achmet en hochant la tête.

Bay-Kouch mî ? lui demanda Aziyadé, tout encapuchonnée et emmaillotée. (Est-ce point le hibou ?)

Quand il s’agissait de leurs superstitions ou de leurs croyances, ils avaient coutume de s’entretenir tous les deux, et de ne me compter pour rien.

Bou tchok fena Loti, dit-elle ensuite en me prenant la main ; ammâsen… bilmezsen ! (C’est très mauvais, cela Loti, mais toi…, tu ne sais pas !…)

C’était singulier au moins, de voir circuler cette bête une nuit d’hiver, et elle nous suivit sans trêve, pendant plus d’une heure que nous mîmes à remonter de l’échelle du Phanar à celle d’Eyoub.

Il y avait un courant terrible, cette nuit-là, sur la Corne d’or ; la pluie tombait toujours, fine et glaciale ; notre lanterne s’était éteinte, et cela nous exposait à être arrêtés par des bachibozouks de patrouille, ce qui eût été notre perte à tous les trois.

Par le travers de Balata, nous rencontrâmes des caïques remplis de iaoudis (de juifs). Les iaoudis qui occupent en ce point les deux rives, Balate et Pri-Pacha, voisinent le soir, ou reviennent de la grande synagogue, et ce lieu est le seul où l’on trouve, la nuit, du mouvement sur la Corne d’or.

Ils chantaient, en passant, une chanson plaintive dans leur langue de iaoudis. Le bay-kouch continuait de voltiger sur nos têtes, et Aziyadé pleurait, de froid et de frayeur.

Quelle joie ce fut, quand nous amarrâmes sans bruit, dans l’obscurité profonde, notre caïque à l’échelle d’Eyoub ! Sauter sur la vase, de planche en planche (nous connaissions ces planches par cœur, en aveugles), traverser la petite place déserte, faire tourner doucement les serrures et les verrous, et refermer le tout derrière nous trois ; passer la visite des appartements vagues du rez-de-chaussée, le dessous de l’escalier, la cuisine, l’intérieur du four ; laisser nos chaussures pleines de boue et nos vêtements mouillés ; monter pieds nus sur les nattes blanches, donner le bonsoir à Achmet, qui se retirait dans son appartement ; entrer dans notre chambre et la fermer encore à clef ; laisser tomber derrière nous la portière arabe blanche et rouge ; nous asseoir sur les tapis épais, devant le brasero de cuivre qui couvait depuis le matin, et répandait une douce chaleur, embaumée de pastilles du sérail et d’eau de roses ; … c’était pour au moins vingt-quatre heures, la sécurité, et l’immense bonheur d’être ensemble !

Mais le bay-kouch nous avait suivis, et se mit à chanter dans un platane sous nos fenêtres.

Et Aziyadé, brisée de fatigue, s’endormit au son de sa voix lugubre, en pleurant à chaudes larmes.


XXXIII

Leur « madame « était une vieille coquine qui avait couru toute l’Europe et fait tous les métiers ; leur « madame « (la madame de Samuel et d’Achmet ; ils l’appelaient ainsi : bizum madame, notre madame) ; leur madame parlait toutes les langues et tenait un café borgne dans le quartier de Galata.

Le café de leur « madame « ouvrait sur la grande rue bruyante ; il était très profond et très vaste ; il avait une porte de derrière sur une impasse mal famée des quais de Galata, laquelle impasse servait de débouché à plusieurs mauvais lieux. Ce café était surtout le rendez-vous de certains matelots de commerce italiens et maltais, suspects de vol et de contrebande ; il s’y traitait plusieurs sortes de marchés, et il était prudent, le soir, d’y entrer avec un revolver.

Leur « madame » nous aimait beaucoup, Samuel, Achmet et moi ; c’était ordinairement elle qui préparait à manger à mes deux amis, leurs affaires les retenant souvent dans ces quartiers ; leur « madame « était remplie pour nous d’attentions maternelles.

Il y avait, au premier, chez leur « madame » un petit cabinet et un coffre qui me servaient aux changements de décors. J’entrais en vêtements européens par la grande porte, et je sortais en Turc par l’impasse.

Leur « madame » était italienne.


XXXIV
Eyoub, 20 janvier
.

Hier finit en queue de rat la grande facétie internationale des conférenciers. La chose ayant raté, les Excellences s’en vont, les ambassadeurs aussi plient bagage, et voilà les Turcs hors la loi.

Bon voyage à tout ce monde ! heureusement nous, nous restons. À Eyoub, on est fort calme et assez résolu. Dans les cafés turcs, le soir, même dans les plus modestes, se réunissent indifféremment les riches et les pauvres, les pachas et les hommes du peuple… (Ô Égalité ! inconnue à notre nation démocratique, à nos républiques occidentales !) Un érudit est là qui déchiffre aux assistants les grimoires des feuilles du jour ; chacun écoute, avec silence et conviction. Rien de ces discussions bruyantes, à l’ale et à l’absinthe, qui sont d’usage dans nos estaminets de barrières ; on fait à Eyoub de la politique avec sincérité et recueillement.

On ne doit pas désespérer d’un peuple qui a conservé tant de croyances et de sérieuse honnêteté.


XXXV

Aujourd’hui, 22 janvier, les ministres et les hauts dignitaires de l’empire, réunis en séance solennelle à la Sublime Porte, ont décidé à l’unanimité de repousser les propositions de l’Europe sous lesquelles ils voyaient passer la griffe de la sainte Russie. Et des adresses de félicitations arrivent de tous les coins de l’empire aux hommes qui ont pris cette résolution désespérée.

L’enthousiasme national était grand dans cette assemblée où l’on vit pour la première fois cette chose insolite : des chrétiens siégeant à côté de musulmans ; des prélats arméniens, à côté des derviches et du cheik-ul-islam ; où l’on entendit pour la première fois sortir de bouches mahométanes cette parole inouïe : « Nos frères chrétiens. »

Un grand esprit de fraternité et d’union rapprochait alors les différentes communions religieuses de l’empire ottoman, en face d’un péril commun, et le prélat arménien-catholique prononça dans cette assemblée cet étrange discours guerrier :

« Effendis !

« Les cendres de nos pères à tous reposent depuis cinq siècles dans cette terre de la patrie. Le premier de tous nos devoirs est de défendre ce sol qui nous est échu en héritage. La mort a lieu, en vertu d’une loi de nature. L’histoire nous montre de grands États qui ont tour à tour paru et disparu dans la scène du monde. Si donc les décrets de la Providence ont fixé le terme de l’existence de notre patrie, nous n’avons qu’à nous incliner devant son arrêt ; mais autre chose est de s’éteindre honteusement ou de faire une fin glorieuse. Si nous devons périr d’une balle meurtrière ne renonçons donc pas à l’honneur de la recevoir en pleine poitrine et non dans le dos ; au moins alors le nom de notre pays figurera glorieusement dans l’histoire. Naguère encore, nous n’étions qu’un corps inerte ; la charte qui nous a été octroyée est venue vivifier et consolider ce corps. – Aujourd’hui, pour la première fois, nous sommes invités à ce conseil ; grâces en soient rendues à Sa Majesté le Sultan et aux ministres de la Sublime Porte ! désormais, que la question de religion ne sorte pas du domaine de la conscience ! que le musulman aille à sa mosquée et le chrétien à son église ; mais, en face de l’intérêt de tous, en face de l’ennemi public, soyons et demeurons tous unis ! »

XXXVI

Aziyadé, qui était fidèle à la petite babouche de maroquin jaune des bonnes musulmanes, sans talon ni dessus de pied, en consommait bien trois paires par semaine ; il y en avait toujours de rechange, traînant dans tous les recoins de la maison, et elle écrivait son nom dans l’intérieur, sous prétexte que Achmet ou moi pourrions les lui prendre.

Celles qui avaient servi étaient condamnées à un supplice affreux : lancées dans le vide, la nuit, du haut de la terrasse, et précipitées dans la Corne d’or. Cela s’appelait le kourban des pâpoutchs, le sacrifice des babouches.

C’était un plaisir de monter, par les nuits bien claires et bien froides, dans le vieil escalier de bois qui craquait sous nos pas et nous menait sur les toits, et, là au beau clair de lune, mahitabda, après nous être assurés que tout sommeillait alentour, de consommer le kourban, et faire pirouetter dans l’air, une par une, les babouches condamnées.

Tombera-t-elle dans l’eau, la pâpoutch, ou sur la vase, ou bien encore sur la tête d’un chat en maraude ?

Le bruit de sa chute dans le silence profond indiquait lequel de nous deux avait deviné juste, et gagné le pari.

Il faisait bon être là-haut, si seuls chez nous, si loin des humains, si tranquilles, souvent piétinant sur une blanche couche de neige, et dominant le vieux Stamboul endormi. Nous étions privés, nous, de jouir ensemble de la lumière du jour dont jouissent tant d’autres qui s’en vont ensemble, bras dessus bras dessous au grand soleil, sans apprécier leur bonheur. Là-haut était notre lieu de promenade ; là, nous allions respirer l’air pur et vif des belles nuits d’hiver, en société de la lune, compagne discrète qui tantôt s’abaissait lentement à l’ouest sur les pays des infidèles, tantôt se levait toute rouge à l’orient, dessinant la silhouette lointaine de Scutari ou de Péra.


XXXVII
Est-ce la fin, Seigneur, ou le commencement
(VICTOR HUGO, Chants du crépuscule.)

L’animation est grande sur le Bosphore. Les transports arrivent et partent, chargés de soldats qui s’en vont en guerre. Il en vient de partout, des soldats et des rédifs, du fond de l’Asie, des frontières de Perse, même de l’Arabie et de l’Égypte. On les équipe à la hâte pour les expédier sur le Danube, ou dans les camps de la Géorgie. De bruyantes fanfares, des cris terribles en l’honneur d’Allah, saluent chaque jour leur départ. La Turquie ne s’était jamais vu tant d’hommes sous les armes, tant d’hommes si décidés et si braves. Allah sait ce que deviendront ces multitudes !

XXXVIII
Eyoub, 29 janvier 1877.

Je n’aurais pas pardonné aux Excellences leurs pasquinades diplomatiques, si elles avaient dérangé ma vie.

Je suis heureux de me retrouver dans cette petite case perdue, qu’un instant j’avais eu peur de quitter.

Il est minuit, la lune promène sur mon papier sa lumière bleue, et les coqs ont commencé leur chanson nocturne. On est bien loin de ses semblables à Eyoub, bien isolé la nuit, mais aussi bien paisible. J’ai peine à croire, souvent, que Arif-Effendi, c’est moi ; mais je suis si las de moi-même, depuis vingt-sept ans que je me connais, que j’aime assez pouvoir me prendre un peu pour un autre.

Aziyadé est en Asie ; elle est en visite, avec son harem, dans un harem d’Ismidt, et me reviendra dans cinq jours.

Samuel est là près de moi, qui dort par terre, d’un sommeil aussi tranquille que celui des petits enfants. Il a vu dans la journée repêcher un noyé, lequel était, il paraît, si vilain et lui a fait tant de peur, que, par prudence, il a apporté dans ma chambre sa couverture et son matelas.

Demain matin, dès l’aubette, les rédifs qui s’en vont en guerre feront tapage, et il y aura foule dans la mosquée. Volontiers je partirais avec eux, me faire tuer aussi quelque part au service du Sultan. C’est une chose belle et entraînante que la lutte d’un peuple qui ne veut pas mourir, et je sens pour la Turquie un peu de cet élan que je sentirais pour mon pays, s’il était menacé comme elle, et en danger de mort.

XXXIX

Nous étions assis, Achmet et moi, sur la place de la mosquée du Sultan Sélim. Nous suivions des yeux les vieilles arabesques de pierre qui grimpaient en se tordant le long des minarets gris, et la fumée de nos chibouks qui montait en spirale dans l’air pur.

La place du Sultan Sélim est entourée d’une antique muraille, dans laquelle s’ouvrent de loin en loin des portes ogivales. Les promeneurs y sont rares, et quelques tombes s’y abritent sous des cyprès ; on est là en bon quartier turc, et on peut aisément s’y tromper de deux siècles.

– Moi, disait Achmet d’un air frondeur, je sais bien ce que je ferai, Loti, quand tu seras parti : je mènerai joyeuse vie et je me griserai tous les jours ; un joueur d’orgue me suivra, et me fera de la musique du matin jusqu’au soir. Je mangerai mon argent, mais cela m’est égal (zarar yok).Je suis comme Aziyadé, quand tu seras parti, ce sera fini aussi de ton Achmet.

Et il fallut lui faire jurer d’être sage ; ce qui ne fut point une facile affaire.

– Veux-tu, dit-il, me faire aussi un serment, Loti ? Quand tu seras marié et que tu seras riche, tu viendras me chercher, et je serai là-bas ton domestique. Tu ne me payeras pas plus qu’à Stamboul, mais je serai près de toi, et c’est tout ce que je demande.

Je promis à Achmet de lui donner place sous mon toit, et de lui confier mes petits enfants.

Cette perspective d’élever mes bébés et de les coiffer en fez suffit à le remettre en joie, et nous nous perdîmes toute la soirée en projets d’éducation, basés sur des méthodes extrêmement originales.


XL
PLUMKETT A LOTI

Mon cher ami,

Je ne vous écrivais pas, tout simplement parce que je n’avais rien à vous dire. En pareil cas, j’ai l’habitude de me taire.

Qu’aurais-je pu vous raconter en effet ? Que j’étais très préoccupé de choses nullement agréables ; que j’étais empoigné par dame Réalité, étreinte dont il est fort dur de se débarrasser ; que je languissais assez tristement au milieu de messieurs maritimes et coloniaux ; que les liens sympathiques, les affinités mystérieuses qui, en certains moments, m’unissent si étroitement avec tout ce qui est aimable et beau, étaient rompus.

Je suis sûr que vous comprenez très bien ceci, car c’est là l’état dans lequel je vous ai vu plus d’une fois plongé.

Votre nature ressemble beaucoup à la mienne, ce qui m’explique fort bien la très grande sympathie que j’ai ressentie pour vous presque de prime abord. – Axiome : Ce que l’on aime le mieux chez les autres, c’est soi-même. Lorsque je rencontre un autre moi-même, il y a chez moi accroissement de forces ; il semblerait que les forces pareilles de l’un et l’autre s’ajoutent et que la sympathie ne soit que le désir, la tendance vers cet accroissement de forces qui, pour moi, est synonyme de bonheur. Si vous le voulez bien, j’intitulerai ceci : le grand paradoxe sympathique.

Je vous parle un langage peu littéraire. Je m’en aperçois bien : j’emploie un vocabulaire emprunté à la dynamique et fort différent de celui de nos bons auteurs ; mais il rend bien ma pensée.

Ces sympathies, nous les éprouvons d’une foule de manières différentes. Vous qui êtes musicien, vous les avez ressenties à l’égard de quoi, s’il vous plaît ? Qu’est-ce qu’un son ? Tout simplement une sensation qui naît en nous à l’occasion d’un mouvement vibratoire transmis par l’air à notre tympan et de là à notre nerf acoustique. Que se passe-t-il dans notre cervelle ? Voyez donc ce phénomène bizarre : vous êtes impressionné par une suite de sons, vous entendez une phrase mélodique qui vous plaît. Pourquoi vous plaît-elle ? Parce que les intervalles musicaux dont la suite la compose, autrement dit les rapports des nombres de vibrations du corps sonore, sont exprimés par certains chiffres plutôt que par certains autres ; changez ces chiffres, votre sympathie n’est plus excitée ; vous dites, vous, que cela n’est plus musical, que c’est une suite de sons incohérents. Plusieurs sons simultanés se font entendre, vous recevez une impression qui sera heureuse ou douloureuse : affaire de rapports chiffrés, qui sont les rapports sympathiques d’un phénomène extérieur avec vous-même, être sensitif.

Il y a de véritables affinités, entre vous et certaines suites de sons, entre vous et certaines couleurs éclatantes, entre vous et certains miroitements lumineux, entre vous et certaines lignes, certaines formes. Bien que les rapports de convenance entre toutes ces différentes choses et vousmême soient trop compliqués pour être exprimés, comme dans le cas de la musique, vous sentez cependant qu’ils existent.

Pourquoi aime-t-on une femme ? Bien souvent cela tient uniquement à ce que la courbe de son nez, l’arc de ses sourcils, l’ovale de son visage, que sais-je ? ont ce je ne sais quoi auquel correspond en vous un autre je ne sais quoi qui fait le diable à quatre dans votre imagination. Ne vous récriez pas ! la moitié du temps, votre amour ne tient à rien de plus.

Vous me direz qu’il y a chez cette femme un charme moral, une délicatesse de sentiment, une élévation de caractère qui sont la vraie cause de votre amour… Hélas ! gardez-vous bien de confondre ce qui est en elle et ce qui est en vous. Toutes nos illusions viennent de là : attribuer ce qui est en nous et nulle part ailleurs à ce qui nous plaît. Faire une châsse à la femme que l’on aime et prendre son ami pour un homme de génie.

J’ai été amoureux de la Vénus de Milo et d’une nymphe du Corrège. Ce n’étaient certes pas les charmes de leur conversation et la soif d’échange intellectuel qui m’attiraient vers elles ; non, c’était l’affinité physique, le seul amour connu des anciens, l’amour qui faisait des artistes. Aujourd’hui, tout est devenu tellement compliqué, que l’on ne sait plus où donner de la tête ; les neuf dixièmes des gens ne comprennent plus rien à quoi que ce soit.

Tout cela posé, passons à votre définition à vous, Loti. Il y a affinité entre tous les ordres de choses et vous. Vous êtes une nature très avide de jouissances artistiques et intellectuelles, et vous ne pouvez être heureux qu’au milieu de tout ce qui peut satisfaire vos besoins sympathiques, qui sont immenses. Hors de ces émotions, il n’y a pas de bonheur pour vous. Hors du milieu qui peut vous les procurer, ces émotions, vous serez toujours un pauvre exilé.

Celui qui est apte à ressentir ces émotions d’un ordre supérieur, pour lesquelles la grande masse des individus n’a pas de sens, sera fort peu impressionné par tout ce qui sera en dessous de ses désirs. Qu’est-ce donc que l’attrait d’un bon dîner, d’une partie de chasse, d’une jolie fille pour celui qui a versé des larmes de ravissement en lisant les poètes, qui s’est délicieusement abandonné au courant d’une suave mélodie, qui s’est plongé dans cette rêverie qui n’est pas la pensée, qui est plus que la sensation, et qu’aucun mot n’exprime ?

Qu’est-ce donc que le plaisir de voir passer des figures vulgaires sur lesquelles sont peintes toutes les nuances de la sottise, des corps mal proportionnés, emprisonnés dans des culottes ou des habits noirs, tout cela grouillant sur des pavés boueux, autour de murailles sales, de boîtes à fenêtre et de boutiques ?

Votre imagination se resserre et la pensée se fige dans votre cerveau…

Quelle impression causera sur vous la conversation de ceux qui vous entourent, s’il n’y a pas harmonie entre vos pensées et celles qu’ils expriment ?

Si votre pensée s’élance dans l’espace et dans le temps ; si elle embrasse l’infinie simultanéité des faits qui se passent sur toute la surface de la terre, qui n’est qu’une planète tournant autour du soleil, – qui n’est lui-même qu’un centre particulier au milieu de l’espace ; si vous songez que cet infini simultané n’est qu’un instant de l’éternité, qui est un autre infini, que tout cela vous apparaît différemment, suivant le point de vue où vous vous placez, et qu’il y en a une infinité de points de vue ; si vous songez que la raison de tout cela, l’essence de toutes ces choses vous est inconnue, et si vous agitez dans votre esprit ces éternels problèmes, qu’est-ce que tout cela ? que suis-je moi-même au milieu de cet infini ?

Vous aurez bien des chances pour ne pas être en communion intellectuelle avec ceux qui vous entourent.

Leur conversation ne vous touchera guère plus que celle d’une araignée qui vous raconterait qu’un plumeau dévastateur lui a détruit une partie de sa toile ; ou que celle d’un crapaud qui vous annoncerait qu’il vient d’hériter d’un gros tas de plâtras dans lequel il pourra gîter tout à l’aise. (Un monsieur me disait aujourd’hui qu’il avait fait de mauvaises récoltes, et qu’il avait hérité d’une maison de campagne.)

Vous avez été amoureux, vous l’êtes peut-être encore ; vous avez senti qu’il existait un genre de vie tout spécial, un état particulier de votre être à la faveur duquel tout prenait pour vous des aspects entièrement nouveaux.

Une sorte de révélation semble alors se faire ; on dirait qu’on vient de naître une seconde fois, car dès lors on vit davantage, on fonctionne tout entier ; tout ce qu’il y a en nous d’idées, de sentiments, se réveille et s’avive comme la flamme du punch que l’on agite. (Littérature de l’avenir !)

Bref, on s’épanouit, on est heureux, et tout ce qui est antérieur à ce bonheur disparaît dans une sorte de nuit. Il semble qu’on était dans les limbes ; on vivait, relativement à la vie actuelle, comme l’enfant en bas âge par rapport au jeune homme. Les sentiments par lesquels on passe lorsque l’on est amoureux, on ne peut les décrire qu’au moment même où on les éprouve, et certes, je ne ressens rien de pareil en ce moment-ci. Et pourtant, tenez, sapristi ! je m’emballe en remuant toutes ces idées-là, je m’exalte, je perds la tête, je ne sais plus où j’en suis !… Quelle bonne chose d’aimer et d’être aimé ! savoir qu’une nature d’élite a compris la vôtre ; que quelqu’un rapporte toutes ses pensées, tous ses actes à vous ; que vous êtes un centre, un but, en vue duquel une organisation aussi délicatement compliquée que la vôtre, vit, pense et agit ! Voilà qui nous rend forts ; voilà qui peut faire des hommes de génie.

Et puis cette image gracieuse de la femme que nous aimons, qui est peut-être moins une réalité que le plus pur produit de notre imagination, et ce mélange d’impressions, physiques et morales, sensuelles et spirituelles, ces impressions absolument indescriptibles que l’on ne peut que rappeler à l’esprit de celui qui les a déjà éprouvées, – impressions que vous causera, par suite d’une mystérieuse association d’idées, le moindre objet ayant appartenu à votre bien-aimée, son nom quand vous l’entendez prononcer, quand vous le voyez simplement écrit sur du papier, et mille autres sublimes niaiseries, qui sont peut-être tout ce qu’il y a de meilleur au monde.

Et l’amitié, qui est un sentiment plus sévère, plus solidement assis, puisqu’il repose sur tout ce qu’il y a de plus élevé en nous, la partie purement intellectuelle de nous-même. Quel bonheur de pouvoir dire tout ce que l’on sent à quelqu’un qui vous comprend jusqu’au bout et non pas seulement jusqu’à un certain point, à quelqu’un qui achève votre pensée avec le même mot qui était sur vos lèvres, dont la réplique fait jaillir de chez vous un torrent de conceptions, un flot d’idées. Un demi-mot de votre ami vous en dit plus que bien des phrases, car vous êtes habitué à penser avec lui. Vous comprenez tous les sentiments qui l’animent et il le sait. Vous êtes deux intelligences qui s’ajoutent et se complètent.

Il est certain que celui qui a connu tout ce dont je viens de parler, et à qui tout cela manque, est fort à plaindre.

Pas d’affections, personne qui pense à moi… À quoi bon avoir des idées pour n’avoir personne à qui les dire ? à quoi bon avoir du talent s’il n’y a pas en ce monde une personne à l’estime de laquelle je tiens plus qu’à tout le reste ? à quoi bon avoir de l’esprit avec des gens qui ne me comprendront pas ?

On laisse tout aller ; on a éprouvé des déceptions, on en éprouve tous les jours de nouvelles ; on a vu que rien en ce monde n’était durable, qu’on ne pouvait compter absolument sur rien : on nie tout. On a les nerfs détendus, on ne pense plus que faiblement, le moi s’amoindrit à tel point que, lorsqu’on est seul, on est quelquefois à se demander si l’on veille ou si l’on dort. L’imagination s’arrête ; donc, plus de châteaux en Espagne. Autant vaut dire plus d’espérance. On tombe dans la bravade, on parle cavalièrement de bien des choses dont on rit beaucoup quand on n’en pleure pas.

On n’aime rien, et pourtant on était fait pour tout aimer : on ne croit à rien et on pourrait peut-être encore bien croire à tout ; on était bon à tout et on n’est bon à rien.

Avoir en soi une exubérance de facultés et sentir que l’on avorte, une excroissance de sensibilité, un excédent de sentiments, et ne savoir qu’en faire, c’est atroce ! la vie, dans de telles conditions, est une souffrance de tous les jours : souffrance dont certains plaisirs peuvent vous distraire un instant (votre écuyère de cirque, l’odalisque Aziyadé et autres cocottes turques) ; mais c’est toujours pour retomber de nouveau, et plus contusionné que jamais.

Voilà votre profession de foi expliquée, développée, et considérablement augmentée par le drôle de type qui vous écrit.

La conclusion de ce long galimatias peu intelligible, la voici : je vous porte un très vif intérêt, moins peut-être à cause de ce que vous êtes, que pour ce que je sens que vous pourriez devenir.

Pourquoi avez-vous pris comme dérivatif à votre douleur la culture des muscles, qui tuera en vous ce qui seul peut vous sauver ? Vous êtes clown, acrobate et bon tireur ; il eût mieux valu être un grand artiste, mon cher Loti.

Je voudrais d’ailleurs vous pénétrer de cette idée en laquelle j’ai foi : il n’y a pas de douleur morale qui n’ait son remède. C’est à notre raison de le trouver et de l’appliquer suivant la nature du mal et le tempérament du sujet.

Le désespoir est un état complètement anormal ; c’est une maladie aussi guérissable que beaucoup d’autres ; son remède naturel est le temps. Si malheureux que vous soyez, faites en sorte d’avoir toujours un petit coin de vous-même que vous ne laissiez pas envahir par le mal : ce petit coin sera votre boîte à médicaments. – Amen !

PLUMKETT.

Parlez-moi de Stamboul, du Bosphore, des pachas à trois queues, etc. Je baise les mains de vos odalisques et suis votre affectionné.

PLUMKETT.

XLI
LOTI A PLUMKETT

Vous avais-je dit, mon cher ami, que j’étais malheureux ? Je ne le crois pas, et assurément, si je vous ai dit cela, j’ai dû me tromper. Je rentrais ce soir chez moi en me disant, au contraire, que j’étais un des heureux de ce monde, et que ce monde aussi était bien beau. Je rentrais à cheval par une belle après-midi de janvier ; le soleil couchant dorait les cyprès noirs, les vieilles murailles crénelées de Stamboul, et le toit de ma case ignorée, où Aziyadé m’attendait.

Un brasier réchauffait ma chambre, très parfumée d’essence de roses. Je tirai le verrou de ma porte et m’assis les jambes croisées, position dont vous ignorez le charme. Mon domestique Achmet prépara deux narguilhés, l’un pour moi, l’autre pour lui-même, et posa à mes pieds un plateau de cuivre où brûlait une pastille du sérail.

Aziyadé entonna d’une voix grave la chanson des djinns, en frappant sur un tambour chargé de paillettes de métal ; la fumée se mit à décrire dans l’air ses spirales bleuâtres, et peu à peu je perdis conscience de la vie, de la triste vie humaine, en contemplant ces trois visages amis et aimables à regarder : ma maîtresse, mon domestique et mon chat.

Point d’intrus d’ailleurs, point de visiteurs inattendus ou déplaisants. Si quelques Turcs me visitent discrètement quand je les y invite, mes amis ignorent absolument le chemin de ma demeure, et des treillages de frêne gardent si fidèlement mes fenêtres qu’à aucun moment du jour un regard curieux n’y saurait pénétrer.

Les Orientaux, mon cher ami, savent seuls être chez eux ; dans vos logis d’Europe, ouverts à tous venants, vous êtes chez vous comme on est ici dans la rue, en butte à l’espionnage des amis fâcheux et des indiscrets ; vous ne connaissez point cette inviolabilité de l’intérieur, ni le charme de ce mystère.

Je suis heureux, Plumkett ; je retire toutes les lamentations que j’ai été assez ridicule pour vous envoyer… Et pourtant je souffre encore de tout ce qui a été brisé dans mon cœur : je sens que l’heure présente n’est qu’un répit de ma destinée, que quelque chose de funèbre plane toujours sur l’avenir, que le bonheur d’aujourd’hui amènera fatalement un terrible lendemain. Ici même, et quand elle est près de moi, j’ai de ces instants de navrante tristesse, comparables à ces angoisses inexpliquées qui souvent, dans mon enfance, s’emparaient de moi à l’approche de la nuit.

Je suis heureux, Plumkett, et même je me sens rajeunir ; je ne suis plus ce garçon de vingt-sept ans, qui avait tant roulé, tant vécu, et fait toutes les sottises possibles, dans tous les pays imaginables.

On déciderait difficilement quel est le plus enfant d’Achmet ou d’Aziyadé, ou même de Samuel. J’étais vieux et sceptique ; auprès d’eux, j’avais l’air de ces personnages de Buldwer qui vivaient dix vies humaines sans que les années pussent marquer sur leur visage, et logeaient une vieille âme fatiguée dans un jeune corps de vingt ans.

Mais leur jeunesse rafraîchit mon cœur, et vous avez raison, je pourrais peut-être bien encore croire à tout, moi qui pensais ne plus croire à rien…

XLII

Une certaine après-midi de janvier, le ciel sur Constantinople était uniformément sombre ; un vent froid chassait une fine pluie d’hiver, et le jour était pâle comme un jour britannique.

Je suivais à cheval une longue et large route, bordée d’interminables murailles de trente pieds de haut, droites, polies, inaccessibles comme des murailles de prison.

En un point de cette route, un pont voûté en marbre gris passait en l’air ; il était supporté par des colonnes de marbre curieusement sculptées, et servait de communication entre la partie droite et la partie gauche de ces constructions tristes.

Ces murailles étaient celles du sérail de Tchéraghan. D’un côté étaient les jardins, de l’autre le palais et les kiosques, et ce pont de marbre permettait aux belles sultanes de passer des uns aux autres sans être aperçues du dehors.

Trois portes s’ouvraient seulement à de longs intervalles dans ces remparts du palais, trois portes de marbre gris que fermaient des battants de fer, dorés et ciselés.

C’étaient d’ailleurs de hautes et majestueuses portes, donnant à deviner quelles pouvaient être les richesses cachées derrière la monotonie de ces murs.

Des soldats et des eunuques noirs gardaient ces entrées défendues. Les styles de ces portiques semblait indiquer lui-même que le seuil en était dangereux à franchir ; les colonnes et les frises de marbre, fouillées à jour dans le goût arabe, étaient couvertes de dessins étranges et d’enroulements mystérieux.

Une mosquée de marbre blanc, avec un dôme et des croissants d’or était adossée à des roches sombres où poussaient des broussailles sauvages. On eût dit qu’une baguette de péri l’avait d’un seul coup fait surgir avec sa neigeuse blancheur, en respectant à dessein l’aspect agreste et rude de la nature qui l’entourait.

Passait une riche voiture, contenant trois femmes turques inconnues, dont l’une, sous son voile transparent, semblait d’une rare beauté.

Deux eunuques, chevauchant à leur suite, indiquaient que ces femmes étaient de grandes dames.

Ces trois Turques se tenaient fort mal, à la façon de toutes les hanums de grande maison qui ne craignent guère d’adresser aux Européens dans les rues les regards les plus encourageants ou les plus moqueurs.

Celle surtout qui était jolie m’avait souri avec tant de complaisance, que je tournai bride pour la suivre.

Alors commença une longue promenade de deux heures, pendant laquelle labelle dame m’envoya par la portière ouverte la collection de ses plus délicieux sourires. La voiture filait grand train, et je l’escortai surtout son parcours, passant devant ou derrière, ralentissant ma course, ou galopant pour la dépasser. Les eunuques (qui sont surtout terribles dans les opéras-comiques) considéraient ce manège avec bonhomie, et continuaient de trotter à leur poste, dans l’impassibilité la plus complète.

Nous passâmes Dolma-Bagtché, Sali-Bazar, Top-Hané, le bruyant quartier de Galata, – et puis le pont de Stamboul, le triste Phanar et le noir Balate. A Eyoub enfin, dans une vieille rue turque, devant un Conak antique, à la mine opulente et sombre, les trois femmes s’arrêtèrent et descendirent.

La belle Séniha (je sus le lendemain son nom), avant de rentrer dans sa demeure, se retourna pour m’envoyer un dernier sourire ; elle avait été charmée de mon audace, et Achmet augura fort mal de cette aventure…


XLIII

Les femmes turques, les grandes dames surtout, font très bon marché de la fidélité qu’elles doivent à leurs époux. Les farouches surveillances de certains hommes, et la terreur du châtiment sont indispensables pour les retenir. Toujours oisives, dévorées d’ennui, physiquement obsédées de la solitude des harems, elles sont capables de se livrer au premier venu, --au domestique qui leur tombe sous la patte, ou au batelier qui les promène, s’il est beau et s’il leur plaît. Toutes sont fort curieuses des jeunes gens européens, et ceux-ci en profiteraient quelquefois s’ils les avaient, s’ils l’osaient, ou si plutôt ils étaient placés dans des conditions favorables pour le tenter. Ma position à Stamboul, ma connaissance de la langue et des usages turcs, – ma porte isolée tournant sans bruit sur ses vieilles ferrures, – étaient choses fort propices à ces sortes d’entreprises ; et ma maison eût pu devenir sans doute, si je l’avais désiré, le rendez-vous des belles désœuvrées des harems.


XLIV

Quelques jours plus tard, un gros nuage d’orage s’abattait sur ma case paisible, un nuage bien terrible passait entre moi et celle que je n’avais cependant pas cessé de chérir. Aziyadé se révoltait contre un projet cynique que je lui exposais ; elle me résistait avec une force de volonté qui voulait maîtriser la mienne, sans qu’une larme vînt dans ses yeux, ni un tremblement dans sa voix.

Je lui avais déclaré que le lendemain je ne voulais plus d’elle ; qu’une autre allait pour quelques jours prendre sa place ; qu’elle-même reviendrait ensuite, et m’aimerait encore après cette humiliation sans en garder même le souvenir.

Elle connaissait cette Séniha, célèbre dans les harems par ses scandales et son impunité ; elle haïssait cette créature que Béhidjé-hanum chargeait d’anathèmes ; l’idée d’être chassée pour cette femme la comblait d’amertume et de honte.

– C’est absolument décidé, Loti, disait-elle, quand cette Séniha sera venue, ce sera fini et je ne t’aimerai même plus. Mon âme est à toi et je t’appartiens ; tu es libre de faire ta volonté. Mais, Loti, ce sera fini ; j’en mourrai de chagrin peut-être, mais je ne te reverrai jamais.


XLV

Et, au bout d’une heure, à force d’amour, elle avait consenti à ce compromis insensé : elle partait et jurait de revenir – après quand l’autre s’en serait allée et qu’il me plairait de la faire demander.

Aziyadé partit, les joues empourprées et les yeux secs, et Achmet, qui marchait derrière elle, se retourna pour me dire qu’il ne reviendrait plus. La draperie arabe qui fermait ma chambre retomba sur eux, et j’entendis jusqu’à l’escalier traîner leurs babouches sur les tapis. Là, leurs pas s’arrêtèrent. Aziyadé s’était affaissée sur les marches pour fondre en larmes, et le bruit de ses sanglots arrivait jusqu’à moi dans le silence de cette nuit.

Cependant, je ne sortis pas de ma chambre et je la laissai partir.

Je venais de le lui dire, et c’était vrai : je l’adorais, elle, et je n’aimais point cette Séniha ; mes sens seulement avaient la fièvre et m’emportaient vers cet inconnu plein d’enivrements. Je songeais avec angoisse qu’en effet, si elle ne voulait plus me revoir, une fois retranchée derrière les murs du harem, elle était à tout jamais perdue, et qu’aucune puissance humaine ne saurait plus me la rendre. J’entendis avec un indicible serrement de cœur la porte de la maison se refermer sur eux. Mais la pensée de cette créature qui allait venir brûlait mon sang : je restai là, et je ne les rappelai pas.

XLVI

Le lendemain soir, ma case était parée et parfumée, pour recevoir la grande dame qui avait désiré faire, en tout bien tout honneur, une visite à mon logis solitaire. La belle Séniha arriva très mystérieusement sur le coup de huit heures, heure indue pour Stamboul.

Elle enleva son voile et le féredjé de laine grise qui, par prudence, la couvrait comme une femme du peuple, et laissa tomber la traîne d’une toilette française dont la vue ne me charma pas. Cette toilette, d’un goût douteux, plus coûteuse que moderne, allait mal à Séniha, qui s’en aperçut. Ayant manqué son effet, elle s’assit cependant avec aisance et parla avec volubilité. Sa voix était sans charme et ses yeux se promenaient avec curiosité sur ma chambre, dont elle louait très fort le bon air et l’originalité. Elle insistait surtout sur l’étrangeté de ma vie, et me posait sans réserve une foule de questions auxquelles j’évitais de répondre.

Et je regardais Séniha-hanum…

C’était une bien splendide créature, aux chairs fraîches et veloutées, aux lèvres entr’ouvertes, rouges et humides. Elle portait la tête en arrière, haute et fière, avec la conscience de sa beauté souveraine.

L’ardente volupté se pâmait dans le sourire de cette bouche, dans le mouvement lent de ces yeux noirs, à moitié cachés sous la frange de leurs cils. J’en avais rarement vu de plus belle, là, près de moi, attendant mon bon plaisir, dans la tiède solitude d’une chambre parfumée ; et cependant il se livrait en moi-même une lutte inattendue ; mes sens se débattaient contre ce quelque chose de moins défini qu’on est convenu d’appeler l’âme, et l’âme se débattait contre les sens. À ce moment, j’adorais la chère petite que j’avais chassée ; mon cœur débordait pour elle de tendresse et de remords. La belle créature assise près de moi m’inspirait plus de dégoût que d’amour ; je l’avais désirée, elle était venue ; il ne tenait plus qu’à moi de l’avoir ; je n’en demandais pas davantage et sa présence m’était odieuse.

La conversation languissait, et Séniha avait des intonations ironiques. Je me raidissais contre moimême, ayant pris une résolution si forte, que cette femme n’avait plus le pouvoir de la vaincre.

– Madame, dis-je, – toujours en turc, – quand viendra le moment où vous me causerez le chagrin de me quitter (et je souhaite que ce moment tarde beaucoup encore), me permettrez-vous de vous reconduire ?

– Merci, dit-elle, j’ai quelqu’un.

C’était une femme à précautions : un aimable eunuque, habitué sans doute aux escapades de sa maîtresse, se tenait, à toute éventualité, près de la porte de ma maison.

La grande dame, en passant le seuil de ma demeure, eut un mauvais rire qui me fit monter la colère au visage, et je ne fus pas loin de saisir son bras rond pour la retenir.

Je me calmai cependant, en songeant que je ne m’étais nullement dérangé, et que, des deux rôles que nous avions joué, le plus drôle assurément n’était pas le mien.

XLVII

Achmet, qui ne devait plus revenir, se présenta le lendemain dès huit heures.

Il s’était composé une mine très bourrue, et me salua d’un air froid.

L’histoire de Séniha-hanum l’eut bientôt mis en grande gaieté ; il en conclut, comme à l’ordinaire, que j’étais tchok chéytan (très malin) et s’assit dans un coin pour en rire plus à l’aise.

Quand plus tard, dans nos courses à cheval, nous rencontrions la voiture de Séniha-hanum, il prenait des airs si narquois, que je fus obligé de lui faire à ce sujet des représentations et un sermon.


XLVIII

J’expédiai Achmet à Oun-Capan chez Kadidja. Il avait mission d’instruire cette macaque de confiance de la réception faite à Séniha ; de la prier de dire à Aziyadé que j’implorais mon pardon, et que je désirais le soir même sa chère présence.

J’expédiai en même temps dans la campagne trois enfants chargés de me rapporter des branches de verdure, et des gerbes, de pleins paniers de narcisses et de jonquilles. Je voulais que la vieille maison prît ce jour-là pour son retour un aspect inaccoutumé de joie et de fête.

Quand Aziyadé entra le soir, du seuil de la porte à l’entrée de notre chambre, elle trouva un tapis de fleurs ; les jonquilles détachées de leurs tiges couvraient le sol d’une épaisse couche odorante ; on était enivré de ce parfum suave, et les marches sur lesquelles elle avait pleuré ne se voyaient plus.

Aucune réflexion ni aucun reproche ne sortit de sa bouche rose, elle sourit seulement en regardant ces fleurs ; elle était bien assez intelligente pour saisir d’un seul coup tout ce qu’elles lui disaient de ma part dans leur silencieux langage, et ses yeux cernés par les larmes rayonnaient d’une joie profonde. Elle marchait sur ces fleurs, calme et fière comme une petite reine reprenant possession de son royaume perdu, ou comme Apsâra circulant dans le paradis fleuri des divinités indoues.

Les vraies apsâras et les vrais houris ne sont certes pas plus jolies ni plus fraîches, ni plus gracieuses ni plus charmantes…

L’épisode de Séniha-hanum était clos ; il avait eu pour résultat de nous faire plus vivement nous aimer.


XLIX

C’était l’heure de la prière du soir, un soir d’hiver. Le muezzin chantait son éternelle chanson, et nous étions enfermés tous deux dans notre mystérieux logis d’Eyoub.

Je la vois encore, la chère petite Aziyadé, assise à terre sur un tapis rose et bleu que les juifs nous ont pris, – droite et sérieuse, les jambes croisées dans son pantalon de soie d’Asie. Elle avait cette expression presque prophétique qui contrastait si fort avec l’extrême jeunesse de son visage et la naïveté de ses idées ; expression qu’elle prenait lorsqu’elle voulait faire entrer dans ma tête quelque raisonnement à elle, appuyé le plus souvent sur quelque parabole orientale, dont l’effet devait être concluant et irrésistible.

Bak, Lotim, disait-elle en fixant sur moi ses yeux profonds, Katch tané parmak bourada var ?

Et elle montrait sa main, les doigts étendus.

(Regarde, Loti, et dis-moi combien de doigts il y a là ?)

Et je répondis en riant :

– Cinq, Aziyadé.

– Oui, Loti, cinq seulement. Et cependant ils ne sont pas tous semblables. Bou, boundan bir partcha kutchuk. (Celui-ci – le pouce --est un peu plus court que le suivant ; le second, un peu plus court que le troisième, etc. ; enfin, celui-ci, le dernier, est le plus petit de tous.)

Il était en effet très petit, le plus petit doigt d’Aziyadé. Son ongle, très rose à la base, dans la partie qui venait de pousser, était à sa partie supérieure teint tout comme les autres d’une couche de henné, d’un beau rouge orange.

– Eh bien, dit-elle, de même, et à plus forte raison, Loti, les créatures d’Allah, qui sont beaucoup plus nombreuses, ne sont pas toutes semblables ; toutes les femmes ne sont pas les mêmes, ni tous les hommes non plus…

C’était une parabole ayant pour but de me prouver que, si d’autres femmes aimées autrefois avaient pu m’oublier ; que, si des amis m’avaient trompé et abandonné, c’était une erreur de juger par eux toutes les femmes et tous les hommes ; qu’elle, Aziyadé, n’était pas comme les autres, et ne pourrait jamais m’oublier ; que Achmet lui-même m’aimerait certainement toujours.

– Donc, Loti, donc, reste avec nous…

Et puis elle songeait à l’avenir, à cet avenir inconnu et sombre qui fascinait sa pensée.

La vieillesse, – chose très lointaine, qu’elle ne se représentait pas bien… Mais pourquoi ne pas vieillir, ensemble et s’aimer encore ; --s’aimer éternellement dans la vie, et après la vie.

Sen kodja, disait-elle (tu seras vieux) ; ben kodja (je serai vieille)…

Cette dernière phrase était à peine articulée, et, suivant son habitude, plutôt mimée que parlée. Pour dire : « Je serai vieille », elle cassait sa voix jeune, et, pendant quelques secondes, elle se ramassait sur elle-même comme une petite vieille, courbant son corps si plein de jeunesse ardente et fraîche. -Zarar yok (cela ne fait rien), était la conclusion. Cela ne fait rien, Loti, nous nous aimerons toujours.


L
Eyoub, février 1877.

Singulier début, quand on y pense, que le début de notre histoire !

Toutes les imprudences, toutes les maladresses, entassées jour par jour pendant un mois, dans le but d’arriver à un résultat par lui-même impossible.

S’habiller en turc à Salonique, dans un costume qui, pour un œil quelque peu attentif, péchait même par l’exactitude des détails ; circuler ainsi par la ville, quand une simple question adressée par un passant eût pu trahir et perdre l’audacieux giaour ; faire la cour à une femme musulmane sous son balcon, entreprise sans précédent dans les annales de la Turquie, et tout cela, mon Dieu, plutôt pour tromper l’ennui de vivre, plutôt pour rester excentrique aux yeux de camarades désœuvré, plutôt par défi jeté à l’existence, plutôt par bravade que par amour.

Et le succès venant couronner ce comble d’imprudence, l’aventure réussissant par l’emploi des moyens les plus propres à la faire tourner en tragédie.

Ce qui tendrait à prouver qu’il n’y a que les choses les plus notoirement folles qui viennent à bonne fin, qu’il y a une chance pour les fous, un Dieu pour les téméraires.

… Elle, la curiosité et l’inquiétude avaient été les premiers sentiments éveillés dans son cœur. La curiosité avait fixé aux treillages du balcon ses grands yeux, qui exprimaient au début plus d’étonnement que d’amour.

Elle avait tremblé pour lui d’abord, pour cet étranger qui changeait de costume comme feu Protée changeait de forme, et venait en Albanais tout doré se planter sous sa fenêtre.

Et puis elle avait songé qu’il fallait qu’il l’aimât bien, elle, l’esclave achetée, l’obscure Aziyadé, puisque, pour la contempler, il risquait si témérairement sa tête. Elle ne se doutait pas, la pauvre petite, que ce garçon si jeune de visage avait déjà abusé de toutes les choses de la vie, et ne lui apportait qu’un cœur blasé, en quête de quelque nouveauté originale ; elle s’était dit qu’il devait faire bon être aimée ainsi, --et tout doucement elle avait glissé sur la pente qui devait l’amener dans les bras du giaour.

On ne lui avait appris aucun principe de morale qui pût la mettre en garde contre elle-même, – et peu à peu elle s’était laissée aller au charme de ce premier poème d’amour chanté pour elle, au charme terrible de ce danger. Elle avait donné sa main d’abord, à travers les grilles du yali du chemin de Monastir ; et puis son bras, et puis ses lèvres, jusqu’au soir où elle avait ouvert tout à fait sa fenêtre, et puis était descendue dans son jardin comme Marguerite, – comme Marguerite dont elle avait la jeunesse et la fraîche candeur.

Comme l’âme de Marguerite, son âme était pure et vierge, bien que son corps d’enfant, acheté par un vieillard, ne le fût déjà plus.


LI

Et maintenant que nous agissons d’une manière sûre et réfléchie, avec une connaissance complète de tous les usages turcs, de tous les détours de Stamboul, avec tous les perfectionnements de l’art de dissimuler, nous tremblons encore dans nos rendez-vous, et les souvenirs de ces premiers mois de Salonique nous semblent des souvenirs de rêves.

Souvent, assis devant le feu tous deux, comme deux enfants devenus raisonnables causent gravement de leurs sottises passées, nous causons de ces temps troublés de Salonique, de ces chaudes nuits d’orage pendant lesquelles nous errions dans la campagne comme des malfaiteurs, – ou sur la mer comme des insensés, – sans pouvoir encore échanger une pensée, ni même seulement une parole.

Le plus singulier de l’histoire est encore ceci, c’est que je l’aime. -La « petite fleur bleue de l’amour naïf » s’est de nouveau épanouie dans mon cœur, au contact de cette passion jeune et ardente. Du plus profond de mon âme, je l’aime et je l’adore…

LII

Un beau dimanche de janvier, rentrant à la case par un gai soleil d’hiver, je vis dans mon quartier cinq cents personnes et des pompes.

– Qu’est-ce qui brûle ? demandai-je avec impatience.

J’avais toujours eu un pressentiment que ma maison brûlerait.

– Cours vite, Arif ! me répondit un vieux Turc, cours vite, Arif ! c’est ta maison !

Ce genre d’émotion m’était encore inconnu.

Je m’approchai pourtant d’un air indifférent de ce petit logis que nous avions arrangé l’un pour l’autre, elle pour moi, moi pour elle, avec tant d’amour.

La foule s’ouvrait sur mon passage, hostile et menaçante ; de vieilles femmes en fureur excitaient les hommes et m’injuriaient ; on avait senti des odeurs de soufre et vu des flammes vertes ; on m’accusait de sorcellerie et de maléfices. Les vieilles méfiances n’étaient qu’endormies, et je recueillais les fruits d’être un personnage inquiétant et invraisemblable, ne pouvant se réclamer de personne et sans appui.

J’approchais lentement de notre case. Les portes étaient enfoncées, les vitres brisées, la fumée sortait par le toit ; tout était au pillage, envahi par une de ces foules sinistres qui surgissent à Constantinople dans les heures de bagarre. J’entrai chez moi, il pleuvait de l’eau noire mêlée de suie, du plâtre calciné et des planches enflammées…

Le feu cependant était éteint. Un appartement brûlé, un plancher, deux portes et une cloison. Avec une grande dose de sang-froid j’avais dominé la situation ; les bachibozouks avaient arraché aux pillards leur butin, fait évacuer la place et dispersé la foule.

Deux zaptiés en armes faisaient faction à ma porte enfoncée. Je leur confiai la garde de mes biens et m’embarquai pour Galata. J’allais y chercher Achmet, garçon de bon conseil, dont la présence amie m’eût été précieuse au milieu de ce désarroi.

Au bout d’une heure, j’arrivai dans ce centre du tapage et des estaminets ; j’allai inutilement chez leur madame, et dans tous les bouges : Achmet ce soir-là fut introuvable.

Et force me fut de revenir dormir seul, dans ma chambre sans vitres ni portes, roulé, par un froid mortel, dans des couvertures mouillées qui sentaient le roussi. Je dormis peu, et mes réflexions furent sombres ; cette nuit fut une des nuits désagréables de ma vie.


LIII

Le lendemain matin, Achmet et moi, nous constations les dégâts ; ils étaient relativement minimes, et le mal pouvait aisément se réparer. La pièce détruite était vide et inhabitée ; on eût imaginé un incendie de commande comme distraction, qu’on l’eût fait faire comme celui-là ; les plus légers objets se retrouvaient partout, dérangés et salis, mais présents et intacts.

Achmet déployait une activité fiévreuse ; trois vieilles juives rangeaient et frottaient sous ses ordres, et il se passait des scènes d’un haut comique.

Le jour suivant, tout était déblayé, lavé, séché, net et propre. Un trou noir béant remplaçait deux pièces ; ce détail à part, la maison avait repris son assiette, et ma chambre, son aspect d’originale élégance.

Mes appartements étaient, ce soir-là même, disposés pour une grande réception ; de nombreux plateaux supportaient des narguilhés, du ratlokoum et du café ; il y avait même un orchestre, deux musiciens : un tambour et un hautbois.

Achmet avait voulu tous ces frais, et combiné cette mise en scène : à sept heures, je recevais les autorités et les notables qui allaient décider de mon sort.

Je craignais d’être obligé de me faire connaître, et de réclamer le secours de l’ambassade britannique : j’étais fort perplexe en attendant ma compagnie.

Cette façon de terminer l’aventure aurait eu pour conséquence forcée un ordre supérieur coupant court à ma vie de Stamboul, et je redoutais cette solution, plus encore que la justice ottomane.

Je les vois encore tous, tout ce monde, quinze ou vingt personnes, gravement assis sur mes tapis ; mon propriétaire, les notables, les voisins, les juges, la police et les derviches ; l’orchestre faisant vacarme ; et Achmet versant à pleins bords du mastic et du café.

Il s’agissait de me justifier de l’accusation d’incendiaire ou d’enchanteur ; d’aller en prison ou de payer grosse amende pour avoir failli brûler Eyoub ; enfin, d’indemniser mon propriétaire et de réparer à mes frais.

Il ne faut guère compter que sur soi-même en Turquie, mais en général on réussit tout ce que l’on ose entreprendre et l’aplomb est toujours un moyen de succès. Toute la soirée, je tranchai du grand seigneur, je payai d’impertinence et d’audace ; Achmet versait toujours et embrouillait à dessein les intérêts et les questions, magnifique dans son rôle ; --l’orchestre faisait rage, et, au bout de deux heures, la situation atteignait son paroxysme : mes hôtes ne se comprenaient plus et se disputaient entre eux, j’étais hors de cause.

– Allons, Loti, dit Achmet, les voilà tous à point et c’est mon œuvre. Tu ne trouverais pas dans tout Stamboul un autre comme ton Achmet, et je te suis vraiment bien précieux.

La situation était compliquée et comique, – et Achmet, d’une gaieté folle et contagieuse ; je cédai au besoin impérieux de faire une acrobatie, et, sautant sur les mains sans préambule, j’exécutai deux tours de clown devant l’assistance ahurie.

Achmet, ravi d’une pareille idée, tira profit de cette diversion ; avec force saluts, il remit à chacun ses socques, sa pelisse et sa lanterne, et la séance fut dissoute sans que rien fût conclu.

Fin et moralité. – Je n’allai point en prison et ne payai point d’amende. Mon propriétaire fit réparer sa maison en remerciant Allah de lui en avoir laissé la moitié, et je demeurai l’enfant gâté du quartier.

Quand, deux jours après, Aziyadé revint au logis, elle le retrouva à son poste, en bon ordre et plein de fleurs.

Le feu prenant tout seul, au milieu d’une maison fermée, est un phénomène d’une explication difficile, et la cause première de l’incendie est toujours restée mystérieuse.

LIV
:L’essence de cette région est l’oubli…
Quiconque est plongé dans l’Océan du cœur a trouvé
le repos dans cet anéantissement.
Le cœur n’y trouve autre chose que le ne pas être…
(FERIDEDDIN ATTAR, poète persan.)


Il y avait réception chez Izeddin-Ali-effendi, au fond de Stamboul : la fumée des parfums, la fumée du tembaki, le tambour de basque aux paillettes de cuivre, et des voix d’hommes chantant comme en rêve les bizarres mélodies de l’Orient.

Ces soirées qui m’avaient paru d’abord d’une étrangeté barbare, peu à peu m’étaient devenues familières, et chez moi, plus tard, avaient lieu des réceptions semblables où l’on s’enivrait au bruit du tambour, avec des parfums et de la fumée.

On arrive le soir aux réceptions de Izeddin-Ali-effendi, pour ne repartir qu’au grand jour. Les distances sont grandes à Stamboul par une nuit de neige, et Izeddin entend très largement l’hospitalité.

La maison d’Izeddin-Ali, vieille et caduque audehors, renferme dans ses murailles noires les mystérieuses magnificences du luxe oriental. Izeddin-Ali professe d’ailleurs le culte exclusif de tout ce qui est eski, de tout ce qui rappelle les temps regrettés du passé, de tout ce qui est marqué au sceau d’autrefois,

On frappe à la porte, lourde et ferrée ; deux petites esclaves circassiennes viennent sans bruit vous ouvrir.

On éteint sa lanterne, on se déchausse, opérations très bourgeoises voulues par les usages de la Turquie. Le chez soi, en Orient, n’est jamais souillé de la boue du dehors ; on la laisse à la porte, et les tapis précieux que le petit-fils a reçus de l’aïeul, ne sont foulés que par des babouches ou des pieds nus.

Ces deux esclaves ont huit ans ; elles sont à vendre et elles le savent. Leurs faces épanouies sont régulières et charmantes ; des fleurs sont plantées dans leurs cheveux de bébé, relevés très haut sur le sommet de la tête. Avec respect elles vous prennent la main et la touchent doucement de leur front.

Aziyadé, qui avait été, elle aussi, une petite esclave circassienne, avait conservé cette manière de m’exprimer la soumission et l’amour…

On monte de vieux escaliers sombres, couverts de somptueux tapis de Perse ; le haremlike s’entr’ouvre doucement et des yeux de femmes vous observent, par l’entrebâillement d’une porte incrustée de nacre.

Dans une grande pièce où les tapis sont si épais qu’on croirait marcher sur le dos d’un mouton de Kachemyre, cinq ou six jeunes hommes sont assis, les jambes croisées, dans des attitudes de nonchalance heureuse, et de tranquille rêverie. Un grand vase, de cuivre ciselé, rempli de braise, fait à cet appartement une atmosphère tiède, un tant soit peu lourde qui porte au sommeil. Des bougies sont suspendues par grappes au plafond de chêne sculpté ; elles sont enfermées dans des tulipes d’opale, qui ne laissent filtrer qu’une lumière rose, discrète et voilée.

Les chaises, comme les femmes, sont inconnues dans ces soirées turques. Rien que des divans très bas, couverts de riches soies d’Asie ; des coussins de brocart, de satin et d’or, des plateaux d’argent, où reposent de longs chibouks de jasmin ; de petits meubles à huit pans, supportant des narguilhés que terminent de grosses boules d’ambre incrustées d’or.

Tout le monde n’est pas admis chez Izeddin-Ali, et ceux qui sont là sont choisis ; non pas de ces fils de pacha, traînés sur les boulevards de Paris, gommeux et abêtis, mais tous enfants de la vieille Turquie élevés dans les Yalis dorés, à l’abri du vent égalitaire empesté de fumée de houille qui souffle d’Occident. L’œil ne rencontre dans ces groupes que de sympathiques figures, au regard plein de flamme et de jeunesse.

Ces hommes qui, dans le jour, circulaient en costume européen, ont repris le soir, dans leur inviolable intérieur, la chemise de soie et le long cafetan en cachemire doublé de fourrure. Le paletot gris n’était qu’un déguisement passager et sans grâce, qui seyait mal à leurs organisations asiatiques.

… La fumée odorante décrit dans la tiède atmosphère des courbes changeantes et compliquées ; on cause à voix basse, de la guerre souvent, d’Ignatief et des inquiétants « Moscov », des destinées fatales que Allah prépare au khalife et à l’islam. Les toutes petites tasses de café d’Arabie ont été plusieurs fois remplies et vidées ; les femmes du harem, qui rêvent de se montrer, entr’ouvrent la porte pour passer et reprendre elles-mêmes les plateaux d’argent. On aperçoit le bout de leurs doigts, un œil quelquefois, ou un bras retiré furtivement ; c’est tout, et, à la cinquième heure turque (dix heures), la porte du haremlike est close, les belles ne paraissent plus.

Le vin blanc d’Ismidt que le Koran n’a pas interdit est servi dans un verre unique, où, suivant l’usage, chacun boit à son tour.

On en boit si peu, qu’une jeune fille en demanderait davantage, et que ce vin est tout à fait étranger à ce qui va suivre.

Peu à peu, cependant, la tête devient plus lourde, et les idées plus incertaines se confondent en un rêve indécis.

Izeddin-Ali et Suleïman prennent en main des tambours de basque, et chantent d’une voix de somnambule de vieux airs venus d’Asie. On voit plus vaguement la fumée qui monte, les regards qui s’éteignent, les nacres qui brillent, la richesse du logis. Et tout doucement arrive l’ivresse, l’oubli désiré de toutes les choses humaines !

Les domestiques apportent les yatags, où chacun s’étend et s’endort…

… Le matin est rendu ; le jour se faufile à travers les treillages de frêne, les stores peints et les rideaux de soie.

Les hôtes d’Izeddin-Ali s’en vont faire leur toilette, chacun dans un cabinet de marbre blanc, à l’aide de serviettes si brodées et dorées qu’en Angleterre on oserait à peine s’en servir.

Ils fument une cigarette, réunis autour du brasero de cuivre, et se disent adieu.

Le réveil est maussade… On s’imagine avoir été visité par quelque rêve des Mille et Une Nuits, quand on se retrouve le matin, pataugeant dans la boue de Stamboul, dans l’activité des rues et des bazars.


LV

Tous ces bruits des nuits de Constantinople sont restés dans ma mémoire, mêlés au son de sa voix à elle, qui souvent m’en donnait des explications étranges.

Le plus sinistre de tous était le cri des beckdjis, le cri des veilleurs de nuit annonçant l’incendie, le terrible yangun vâr ! si prolongé, si lugubre, répété dans tous les quartiers de Stamboul, au milieu du silence profond.

Et puis, le matin, c’était le chant sonore, l’aubade des coqs, précédant de peu la prière des muezzins, chant triste parce qu’il annonçait le jour, et que, demain, pour revenir, tout serait de nouveau en question, tout, même sa vie !

Une des premières nuits qu’elle passa dans cette case isolée d’Eyoub, un bruit rapproché, dans l’escalier même du vieux logis, nous fit tous deux frémir. Tous deux nous crûmes entendre à notre porte une troupe de djinns, ou des hommes à turban, rampant sur les marches vermoulues, avec des poignards et des yatagans dégainés. Nous avions tout à craindre, quand nous étions réunis, et il nous était permis de trembler.

Mais le bruit s’était renouvelé, plus distinct et moins terrible, si caractéristique même qu’il ne laissait plus d’équivoque :

Setchan ! (Les souris !) dit-elle en riant, et tout à fait rassurée…

Le fait est que la vieille masure en était pleine, et qu’elles s’y livraient, la nuit, des batailles rangées fort meurtrières.

Tchok setchan var senin evdé, Lotim ! disait-elle souvent. (Il y a beaucoup de souris dans ta maison, Loti !)

C’est pourquoi, un beau soir, elle me fit présent du jeune Kédi-bey.

Kédi-bey (le seigneur chat), qui devint plus tard un énorme et très imposant matou, avait alors à peine un mois ; c’était une toute petite boule jaune, ornée de gros yeux verts, et très gourmande.

Elle me l’avait apporté en surprise, un soir, dans un de ces cabas de velours brodé d’or dont se servent les enfants turcs qui vont à l’école.

Ce cabas avait été le sien, à l’époque où elle allait, jambes nues et sans voile, faire son instruction très incomplète chez le vieux pédagogue à turban du village de Canlidja, sur la côte asiatique du Bosphore. Elle avait très peu profité des leçons de ce maître, et écrivait fort mal ; ce qui ne m’empêchait point d’aimer ce pauvre cabas fané, qui avait été le compagnon de sa petite enfance…

Kédi-bey, le soir où il me fut offert, était emmailloté en outre dans une serviette de soie, où la frayeur du voyage lui avait fait commettre toute sorte d’incongruités.

Aziyadé, qui avait pris la peine de lui broder un collier à paillettes d’or fut tout à fait désolée de voir son élève dans une situation si pénible. Il avait si singulière mine, elle-même était si désappointée, que nous fûmes, Achmet et moi, pris d’un accès de fou rire en présence de ce déballage.

Cette présentation de Kédi-bey est restée un des souvenirs que de ma vie je ne pourrai oublier.


LVI

Allah illah Allah, vé Mohammed ! reçoul Allah (Dieu seul est Dieu, et Mahomet est son prophète !).

Tous les jours, depuis des siècles, à la même heure, sur les mêmes notes, du haut du minaret de la djiami, la même phrase retentit au-dessus de ma maison antique. Le muezzin, de sa voix stridente, la psalmodie aux quatre points cardinaux, avec une monotonie automatique, une régularité fatale.

Ceux-là qui ne sont déjà plus qu’un peu de cendre l’entendaient à cette même place, tout comme nous qui sommes nés d’hier. Et sans trêve, depuis trois cents ans, à l’aube incertaine des jours d’hiver, aux beaux levers du soleil d’été, la phrase sacramentelle de l’islam éclate dans la sonorité matinale, mêlée au chant des coqs, aux premiers bruits de la vie qui s’éveille. Diane lugubre, triste réveil à nos nuits blanches, à nos nuits d’amour. Et alors, il faut partir, précipitamment nous dire adieu, sans savoir si nous nous reverrons jamais, sans savoir si demain quelque révélation subite, quelque vengeance d’un vieillard trompé par quatre femmes, ne viendra pas nous séparer pour toujours, si demain ne se jouera pas quelqu’un de ces sombres drames de harem, contre lesquels toute justice humaine est impuissante, tout secours matériel, impossible.

Elle s’en va, ma chère petite Aziyadé, affublée comme une femme du bas peuple d’une grossière robe de laine grise fabriquée dans ma maison, courbant sa taille flexible, – appuyée sur un bâton quelquefois, et cachant son visage sous un épais yachmak.

Un caïque l’emmène, là-bas, dans le quartier populeux des bazars, d’où elle rejoint au grand jour le harem de son maître, après avoir repris chez Kadidja ses vêtements de cadine. Elle rapporte de sa promenade, pour un peu sauvegarder les apparences, quelques objets pouvant ressembler à des achats de fleurs ou de rubans…


LVII

…Achmet était très important et très solennel : nous accomplissions tous deux une expédition pleine de mystère, et lui était nanti des instructions d’Aziyadé, tandis que moi, j’avais juré de me laisser mener et d’obéir.

À l’échelle d’Eyoub, Achmet débattit le prix d’un caïque pour Azar-kapou. Le marché conclu, il me fit embarquer. Il me dit gravement :

– Assieds-toi, Loti.

Et nous partîmes.

À Azar-kapou, je dus le suivre dans d’immondes ruelles de truands, boueuses, noires, sinistres, occupées par des marchands de goudron, de vieilles poulies et de peaux de lapin ; de porte en porte, nous demandions un certain vieux Dimitraki, que nous finîmes par trouver, au fond d’un bouge inénarrable.

C’était un vieux Grec en haillons, à barbe blanche, à mine de bandit.

Achmet lui présenta un papier sur lequel était calligraphié le nom d’Aziyadé, et lui tint, dans la langue d’Homère, un long discours que je ne compris pas.

Le vieux tira d’un coffre sordide une manière de trousse pleine de petits stylets, parmi lesquels il parut choisir les plus affilés, préparatifs peu rassurants !

Il dit à Achmet ces mots, que mes souvenirs classiques me permirent cependant de comprendre :

– Montrez-moi la place.

Et Achmet, ouvrant ma chemise, posa le doigt du côté gauche, sur l’emplacement du cœur…
LVIII

L’opération s’acheva sans grande souffrance, et Achmet remit à l’artiste un papier-monnaie de dix piastres, provenant de la bourse d’Aziyadé.

Le vieux Dimitraki exerçait l’invraisemblable métier de tatoueur pour marins grecs. Il avait une légèreté de touche, et une sûreté de dessin très remarquables.

Et j’emportais sur ma poitrine une petite plaque endolorie, rouge, labourée de milliers d’égratignures – qui, en se cicatrisant ensuite, représentèrent en beau bleu le nom turc d’Aziyadé.

Suivant la croyance musulmane, ce tatouage, comme toute autre marque ou défaut de mon corps terrestre, devait me suivre dans l’éternité.

LIX
LOTI À PLUMKETT
Février 1877.

Oh ! la belle nuit qu’il faisait… Plumkett, comme Stamboul était beau !

À huit heures, j’avais quitté le Deerhound.

Quand, après avoir marché bien longtemps, j’arrivai à Galata, j’entrai chez leur « madame « prendre en passant mon ami Achmet, et tous deux nous nous acheminâmes vers Azar-kapou, par de solitaires quartiers musulmans.

Là, Plumkett, deux chemins se présentent à nous chaque soir, entre lesquels nous devons choisir, pour rejoindre Eyoub.

Traverser le grand pont de bateau qui mène à Stamboul, s’en aller à pied par le Phanar, Balate et les cimetières, est une route directe et originale ; mais c’est aussi, la nuit, une route dangereuse que nous n’entreprenons guère qu’à trois, quand nous avons avec nous notre fidèle Samuel.

Ce soir-là, nous avions pris un caïque au pont de Kara-Keui, pour nous rendre par mer tranquillement à domicile.

Pas un souffle dans l’air, pas un mouvement sur l’eau, pas un bruit ! Stamboul était enveloppé d’un immense suaire de neige.

C’était un aspect imposant et septentrional, qu’on n’attendait point de la ville du soleil et du ciel bleu.

Toutes ces collines, couvertes de milliers et de milliers de cases noires, défilaient en silence sous nos yeux, confondues ce soir dans une monotone et sinistre teinte blanche.

Au-dessus de ces fourmilières humaines ensevelies sous la neige, se dressaient les masses grandioses des mosquées grises, et les pointes aiguës des minarets.

La lune, voilée dans les brouillards, promenait sur le tout sa lumière indécise et bleue.

Quand nous arrivâmes à Eyoub, nous vîmes qu’une lueur filtrait à travers les carreaux, les treillages et les épais rideaux de nos fenêtres : elle était là ; la première, elle était rendue au logis…

Voyez-vous, Plumkett, dans vos maisons d’Europe, bêtement accessibles à vous-mêmes et aux autres, vous ne pouvez point soupçonner ce bonheur d’arriver, qui vaut à lui seul toutes les fatigues et tous les dangers…


LX

Un temps viendra où, de tout ce rêve d’amour, rien ne restera plus ; un temps viendra, où tout sera englouti avec nous-mêmes dans la nuit profonde ; où tout ce qui était nous aura disparu, tout jusqu’à nos noms gravés sur la pierre…

Il est un pays que j’aime et que je voudrais voir : la Circassie, avec ses sombres montagnes et ses grandes forêts. Cette contrée exerce sur mon imagination un charme qui lui vient d’Aziyadé : là, elle a pris son sang et sa vie.

Quand je vois passer les farouches Circassiens, à moitié sauvages, enveloppés de peaux de bêtes, quelque chose m’attire vers ces inconnus, parce que le sang de leurs veines est pareil à celui de ma chérie.

Elle, elle se souvient d’un grand lac, au bord duquel elle pense qu’elle était née, d’un village perdu dans les bois dont elle ne sait plus le nom, d’une plage où elle jouait en plein air, avec les autres petits enfants des montagnards…

On voudrait reprendre sur le temps le passé de la bien-aimée, on voudrait avoir vu sa figure d’enfant, sa figure de tous les âges ; on voudrait l’avoir chérie petite fille, l’avoir vue grandir dans ses bras à soi, sans que d’autres aient eu ses caresses, sans qu’aucun autre ne l’ait possédée, ni aimée, ni touchée, ni vue. On est jaloux de son passé, jaloux de tout ce qui, avant vous, a été donné à d’autres ; jaloux des moindres sentiments de son cœur, et des moindres paroles de sa bouche, que, avant vous, d’autres ont entendues. L’heure présente ne suffit pas ; il faudrait aussi tout le passé, et encore tout l’avenir. On est là, les mains dans les mains ; les poitrines se touchent, les lèvres se pressent ; on voudrait pouvoir se toucher sur tous les points à la fois, et avec des sens plus subtils, on voudrait ne faire qu’un seul être et se fondre l’un dans l’autre…

– Aziyadé, dis-je, raconte-moi un peu de petites histoires de ton enfance, et parle-moi du vieux maître d’école de Canlidja.

Aziyadé sourit, et cherche dans sa tête quelque histoire nouvelle, entremêlée de réflexions fraîches et de parenthèses bizarres. Les plus aimées de ces histoires, où les hodjas (les sorciers) jouent ordinairement les grands premiers rôles, les plus aimées sont les plus anciennes, celles qui sont déjà à moitié perdues dans sa mémoire, et ne sont plus que des souvenirs furtifs de sa petite enfance.

– À toi, Loti, dit-elle ensuite. Continue ; nous en étions restés à quand tu avais seize ans…

Hélas !… Tout ce que je lui dis dans la langue de Tchengiz, dans d’autres langues, je l’avais dit à d’autres ! Tout ce qu’elle me dit, d’autres me l’avaient dit avant elle ! Tous ces mots sans suite, délicieusement insensés, qui s’entendent à peine, avant Aziyadé, d’autres me les avaient répétés !

Sous le charme d’autres jeunes femmes dont le souvenir est mort dans mon cœur, j’ai aimé d’autres pays, d’autres sites, d’autres lieux, et tout est passé !

J’avais fait avec une autre ce rêve d’amour infini : nous nous étions juré qu’après nous être adorés sur la terre, nous être fondus ensemble tant qu’il y aurait de la vie dans nos veines, nous irions encore dormir dans la même fosse, et que la même terre nous reprendrait, pour que nos cendres fussent mêlées éternellement. Et tout cela est passé, effacé, balayé !…Je suis bien jeune encore, et je ne m’en souviens plus.

S’il y a une éternité, avec laquelle irai-je revivre ailleurs ? Sera-ce avec elle, petite Aziyadé, ou bien avec toi ?

Qui pourrait bien démêler, dans ces extases inexpliquées, dans ces ivresses dévorantes, qui pourrait bien démêler ce qui vient des sens, de ce qui vient du cœur ? Est-ce l’effort suprême de l’âme vers le ciel, ou la puissance aveugle de la nature, qui veut se recréer et revivre ? Perpétuelle question, que tous ceux qui ont vécu se sont posée, tellement que c’est divaguer que de se la poser encore.

Nous croyons presque à l’union immatérielle et sans fin, parce que nous nous aimons. Mais combien de milliers d’êtres qui y ont cru, depuis des milliers d’années que les générations passent, combien qui se sont aimés et qui, tout illuminés d’espoir, se sont endormis confiants, au mirage trompeur de la mort ! Hélas ! dans vingt ans, dans dix ans peut-être, où serons-nous, pauvre Aziyadé ? Couchés en terre, deux débris ignorés, des centaines de lieues sans doute sépareront nos tombes, – et qui se souviendra encore que nous nous sommes aimés ?

Un temps viendra où, de tout ce rêve d’amour, rien ne restera plus. Un temps viendra où nous serons perdus tous deux dans la nuit profonde, où rien ne survivra de nous-mêmes, où tout s’effacera, tout jusqu’à nos noms écrits sur nos pierres.

Les petites filles circassiennes viendront toujours de leurs montagnes dans les harems de Constantinople. La chanson triste du muezzin retentira toujours dans le silence des matinées d’hiver, – seulement, elle ne nous réveillera plus !

. . . . . . . . .


LXI

Le voyage à Angora, capitale des chats, était depuis longtemps en question.

J’obtiens de mes chefs l’autorisation de partir (permission de dix jours), à la condition que je ne me mettrai là-bas dans aucune espèce de mauvais cas pouvant nécessiter l’intervention de mon ambassade.

La bande s’organise à Scutari par un temps sans nuage ; les derviches Riza-effendi, Mahmoud-effendi, et plusieurs amis de Stamboul sont de l’expédition ; il y a aussi des dames turques, des domestiques et un grand nombre de bagages. La caravane pittoresque défile au soleil, dans la longue avenue de cyprès qui traverse les grands cimetières de Scutari. Le site est là d’une majesté funèbre ; on a, de ces hauteurs, une incomparable vue de Stamboul.


LXII

La neige retarde de plus en plus notre marche, à mesure que nous nous enfonçons plus avant dans les montagnes. Impossible d’atteindre avant deux semaines la capitale des chats.

Après trois jours de marche, je me décide à dire adieu à mes compagnons de route ; je tourne au sud avec Achmet et deux chevaux choisis, pour visiter Nicomédie et Nicée, les vieilles villes de l’antiquité chrétienne.

J’emporte de cette première partie du voyage le souvenir d’une nature ombreuse et sauvage, de fraîches fontaines, de profondes vallées, tapissées de chênes verts, de fusains et de rhododendrons en fleurs, le tout par un beau temps d’hiver, et légèrement saupoudré de neige.

Nous couchons dans des hane, dans des bouges sans nom.

Celui de Mudurlu est de tous le plus remarquable. Nous arrivons de nuit à Mudurlu ; nous montons au premier étage d’un vieux hane enfumé où dorment déjà pêle-mêle des tziganes et des montreurs d’ours. Immense pièce noire, si basse, que l’on y marche en courbant la tête. Voici la table d’hôte : une vaste marmite où des objets inqualifiables nagent dans une épaisse sauce ; on la pose par terre, et chacun s’assied alentour. Une seule et même serviette, longue à la vérité de plusieurs mètres, fait le tour du public et sert à tout le monde.

Achmet déclare qu’il aime mieux périr de froid dehors que de dormir dans la malpropreté de ce bouge. Au bout d’une heure cependant, transis et harassés de fatigue, nous étions couchés et profondément endormis.

Nous nous levons avant le jour, pour aller, de la tête aux pieds, nous laver en plein vent, dans l’eau claire d’une fontaine.


LXIII

Le soir d’après, nous arrivons à Ismidt (Nicomédie) à la nuit tombante. Nous étions sans passeport et on nous arrête. Certain pacha est assez complaisant pour nous en fabriquer deux de fantaisie, et, après de longs pourparlers, nous réussissons à ne pas coucher au poste. Nos chevaux cependant sont saisis et dorment en fourrière.

Ismidt est une grande ville turque, assez civilisée, située au bord d’un golfe admirable ; les bazars y sont animés et pittoresques. Il est interdit aux habitants de se promener après huit heures du soir, même en compagnie d’une lanterne.

J’ai bon souvenir de la matinée que nous passâmes dans ce pays, une première matinée de printemps, avec un soleil déjà chaud, dans un beau ciel bleu. Bien rassasiés tous deux d’un bon déjeuner de paysans, bien frais et dispos, et nos papiers en règle, nous commençons l’ascension d’Orkhan-djiami. Nous grimpons par de petites rues pleines d’herbes folles, aussi raides que des sentiers de chèvre. Les papillons se promènent et les insectes bourdonnent ; les oiseaux chantent le printemps, et la brise est tiède. Les vieilles cases de bois, caduques et biscornues, sont peintes de fleurs et d’arabesques ; les cigognes nichent partout sur les toits, avec tant de sans-gêne que leurs constructions empêchent plusieurs particuliers d’ouvrir leurs fenêtres.

Du haut de la djiami d’Orkhan, la vue plane sur le golfe d’Ismidt aux eaux bleues, sur les fertiles plaines d’Asie, et sur l’Olympe de Brousse qui dresse là-haut tout au loin sa grande cime neigeuse.

LXIV

D’Ismidt à Taouchandjil, de Taouchandjil à Kara-Moussar, deuxième étape où la pluie nous prend.

De Kara-Moussar à Nicée (Isnik), course à cheval dans des montagnes sombres, par temps de neige ; l’hiver est revenu. Course semée de péripéties, un certain Ismaël, accompagné de trois zéibeks armés jusqu’aux dents, ayant eu l’intention de nous dévaliser. L’affaire s’arrange pour le mieux, grâce à une rencontre inattendue de bachibozouks, et nous arrivons à Nicée, crottés seulement. Je présente avec assurance mon passeport de sujet ottoman, fabrique du pacha d’Ismidt ; l’autorité, malgré mon langage encore hésitant, se laisse prendre à mon chapelet et à mon costume ; me voilà pour tout de bon un indiscutable effendi.

À Nicée, de vieux sanctuaires chrétiens des premiers siècles, une Aya-Sophia (Sainte-Sophie), sœur aînée de nos plus anciennes églises d’Occident. Encore des montreurs d’ours pour compagnons de chambrée.

Nous voulions rentrer par Brousse et Moudania ; l’argent étant venu à manquer, nous retournons à Kara-Moussar, où nos dernières piastres passent à déjeuner. Nous tenons conseil, duquel conseil il résulte que je donne ma chemise à Achmet, qui va la vendre. Cet argent suffit à payer notre retour et nous nous embarquons le cœur léger, et la bourse aussi.

Nous voyons reparaître Stamboul avec joie. Ces quelques journées y ont changé l’aspect de la nature ; de nouvelles plantes ont poussé sur le toit de ma case ; toute une nichée de petits chiens, dernièrement nés sur le seuil de ma porte, commencent à japer et à remuer la queue ; leur maman nous fait grand accueil.


LXV

Aziyadé arriva le soir, me racontant combien elle avait été inquiète, et combien de fois elle avait dit pour moi :

Allah ! Sélamet versen Loti ! (Allah ! protège Loti !)

Elle m’apportait quelque chose de lourd, contenu dans une toute petite boîte, qui sentait l’eau de roses comme tout ce qui venait d’elle. Sa figure rayonnait de joie en me remettant ce petit objet mystérieux, très soigneusement caché dans sa robe.

– Tiens, Loti, dit-elle, bou benden sana édié. (Ceci est un cadeau que je te fais.)

C’était une lourde bague en or martelé, sur laquelle était gravé son nom.

Depuis longtemps, elle rêvait de me donner une bague, sur laquelle j’emporterais dans mon pays son nom gravé. Mais la pauvre petite n’avait pas d’argent ; elle vivait dans une large aisance, dans un luxe relatif ; il lui était possible d’apporter chez moi des pièces de soie brodée, des coussins et différents objets dont elle disposait sans contrôle ; mais on ne lui donnait que de petites sommes ; tout passait à payer la discrétion d’Emineh, sa servante, et il lui était difficile d’acheter une bague sur ses économies. Alors elle avait songé à ses bijoux à elle ; mais elle avait eu peur de les envoyer vendre ou troquer au bazar des bijoutiers, et il avait fallu recourir aux expédients. C’étaient ses propres bijoux, écrasés au marteau, en cachette, par un forgeron de Scutari, qu’elle m’apportait aujourd’hui, transformés en une énorme bague, irrégulière et massive.

Et je lui fis sur sa demande le serment que cette bague ne me quitterait jamais, que je la porterais toute ma vie…


LXVI

C’était un matin radieux d’hiver, – de l’hiver si doux du Levant.

Aziyadé, qui avait quitté Eyoub une heure avant nous et descendu la Corne d’or en robe grise, la remontait en robe rose pour aller rejoindre le harem de son maître, à Mehmed-Fatih. – Elle était gaie et souriante sous son voile blanc ; la vieille Kadidja était auprès d’elle, et toutes deux étaient confortablement assises au fond de leur caïque effilé, dont l’avant était orné de perles et de dorures.

Nous descendions, Achmet et moi, en sens inverse, étendus sur les coussins rouges d’un long caïque à deux rameurs.

C’était le moment de la splendeur matinale de Constantinople ; les palais et les mosquées, encore roses sous le soleil levant, se réfléchissaient dans les profondeurs tranquilles de la Corne d’or ; des bandes de karabataks (de plongeons noirs) exécutaient des cabrioles fantastiques autour des barques des pêcheurs, et disparaissaient la tête la première dans l’eau froide et bleue.

Le hasard, ou la fantaisie de nos caiqdjis, fit que nos barques dorées passèrent l’une près de l’autre, si près même que nos avirons furent engagés. Nos bateliers prirent le temps de s’adresser à cette occasion les injures d’usage : « Chien ! fils de chien ! arrière-petit-fils de chien ! » Et Kadidja crut pouvoir nous envoyer un sourire à la dérobée, montrant ses longues dents blanches dans sa bouche noire.

Aziyadé, au contraire, passa sans sourciller.

Elle semblait uniquement occupée d’espiègleries de karabataks :

Neh cheytan haivan ! disait-elle à Kadidja. (Quel oiseau malin !)
LXVII

Qui sait, quand la belle saison finira, lequel de nous sera encore envie ?

« Soyez gais, soyez pleins de joie, car la saison du printemps passe vite, elle ne durera pas.
« Écoutez la chanson du rossignol : la saison vernale s’approche.
« Le printemps a déployé un berceau de joie dans chaque bosquet.
« Où l’amandier répand ses fleurs argentées.
« Soyez gais, soyez pleins de joie, car la saison du printemps passe vite, elle ne durera pas [1] »


… Encore un printemps, les amandiers fleurissent, et moi, je vois avec terreur, chaque saison qui m’entraîne plus avant dans la nuit, chaque année qui m’approche du gouffre… Où vais-je, mon Dieu ?… Qu’y a-t-il après ? et qui sera près de moi quand il faudra boire la sombre coupe !…

« C’est la saison de la joie et du plaisir : la saison vernale est arrivée.

« Ne fais pas de prière avec moi, ô prêtre ; cela a son propre temps. »

. . . . . . . .
  1. Extrait d’une vieille poésie orientale