Aziyadé/Mané, Thécel, Pharès

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Calmann-Lévy (p. 241-306).


IV
MANÉ, THÉCEL, PHARÈS


I
Stamboul, 19 mars 1877.

L’ordre de départ était arrivé comme un coup de foudre : le Deerhound était rappelé à Southampton. J’avais remué ciel et terre pour éluder cet ordre et prolonger mon séjour à Stamboul ; j’avais frappé à toutes les portes, même à la porte de l’armée ottomane qui fut bien près de s’ouvrir pour moi.

– Mon cher ami, avait dit le pacha, dans un anglais très pur, et avec cet air de courtoisie parfaite des Turcs de bonne naissance, mon cher ami, avez-vous aussi l’intention d’embrasser l’islamisme ?

– Non, Excellence, dis-je ; il me serait indifférent de me faire naturaliser ottoman, de changer de nom et de patrie, mais, officiellement, je resterai chrétien.

– Bien, dit-il, j’aime mieux cela ; l’islamisme n’est pas indispensable, et nous n’aimons guère les renégats. Je crois pouvoir vous affirmer, continua le pacha, que vos services ne seront pas admis à titre temporaire, votre gouvernement d’ailleurs s’y opposerait ; mais ils pourraient être admis à titre définitif. Voyez si vous voulez nous rester. Il me semble difficile que vous ne partiez pas d’abord avec votre navire, car nous avons peu de temps pour ces démarches ; cela vous permettrait d’ailleurs de réfléchir longuement à une détermination aussi grave, et vous nous reviendrez après. Si cependant vous le désirez, je puis faire dès ce soir présenter votre requête à Sa Majesté le Sultan, et j’ai tout lieu de croire que sa réponse vous sera favorable.

– Excellence, dis-je, j’aime mieux, si cela est possible, que la chose se décide immédiatement ; plus tard, vous m’oublieriez. Je vous demanderai seulement ensuite un congé pour aller voir ma mère.

Je priai cependant qu’on m’accordât une heure, et je sortis pour réfléchir.

Cette heure me parut courte ; les minutes s’enfuyaient comme des secondes, et mes pensées se pressaient avec tumulte.

Je marchais au hasard dans les rues du vieux quartier musulman qui couvre les hauteurs du Taxim, entre Péra et Foundoucli. Il faisait un temps sombre, lourd et tiède : les vieilles cases de bois variaient de nuances, entre le gris foncé, le noir et le brun rouge ; sur les pavés secs, des femmes turques circulaient en petites pantoufles jaunes, en se tenant enveloppées jusqu’aux yeux dans des pièces de soie écarlate ou orange brodées d’or. On avait des échappées de perspective de trois cents mètres de haut, sur le sérail blanc et ses jardins de cyprès noirs, sur Scutari et sur le Bosphore, à demi voilés par des vapeurs bleues.

Abandonner son pays, abandonner son nom, c’est plus sérieux qu’on ne pense quand cela devient une réalité pressante, et qu’il faut avant une heure avoir tranché la question pour jamais. Aimerai-je encore Stamboul, quand j’y serai rivé pour la vie ? L’Angleterre, le train monotone de l’existence britannique, les amis fâcheux, les ingrats, je laisse tout cela sans regrets et sans remords. Je m’attache à ce pays dans un instant de crise suprême ; au printemps, la guerre décidera de son sort et du mien. Je serai le yuzbâchi Arif ; aussi souvent que dans la marine de Sa Majesté, j’aurai des congés pour aller voir là-bas ceux que j’aime, pour aller m’asseoir encore au foyer, à Brightbury sous les vieux tilleuls.

Mon Dieu, oui !… pourquoi pas, yuzbâchi, turc pour de bon, et rester auprès d’elle…

Et je songeai à cet instant d’ivresse : rentrer à Eyoub, un beau jour, costumé en yuzbâchi, en lui annonçant que je ne m’en vais plus.

Au bout d’une heure, ma décision était prise et irrévocable : partir et l’abandonner me déchirait le cœur. Je me fis de nouveau introduire chez le pacha, pour lui donner le oui solennel qui devait me lier pour jamais à la Turquie, et le prier de faire, le soir même, présenter ma requête au sultan.

II

Quand je fus devant le pacha, je me sentis trembler, et un nuage passa devant mes yeux :

– Je vous remercie, Excellence, dis-je ; je n’accepte pas. Veuillez seulement vous souvenir de moi ; quand je serai en Angleterre, peut-être vous écrirai-je…


III

Alors, il fallut pour tout de bon songer à partir.

Courant de porte en porte, j’expédiai le soir même les courses de Péra, remettant, sans demander mon reste, des cartes P. P. C.

Achmet, en tenue de cérémonie, suivait à trois pas, portant mon manteau :

– Ah ! dit-il, ah ! Loti, tu nous quittes et tu fais tes visites d’adieu ; j’ai deviné cela, moi. Eh bien, s’il est vrai que tu nous aimes, nous, et que ceux-là t’ennuient ; s’il est vrai que les conventions des autres ne sont pas faites pour toi, laisse-les ; laisse ces habits noirs qui sont laids, et ce chapeau qui est drôle. Viens vite à Stamboul avec nous, et envoie promener tout ce monde.

Plusieurs de mes visites d’adieu furent manquées, par suite de ce discours d’Achmet.

IV
Stamboul, 20 mars 1877.

Une dernière promenade avec Samuel. Nos instants sont comptés. Le temps inexorable emporte ces dernières heures, après lesquelles nous nous séparerons pour jamais ! – des heures d’hiver, grises et froides, avec des rafales de mars.

Il était convenu qu’il allait s’embarquer pour son pays avant mon départ pour l’Angleterre. Il m’avait demandé, comme dernière faveur, de le promener avec moi en voiture ouverte jusqu’au coup de sifflet du paquebot.

Cet Achmet qui avait pris sa place, et devait dans l’avenir me suivre en Angleterre, augmentait sa douleur ; il était malade de chagrin. Il ne comprenait pas, le pauvre Samuel, qu’il y avait un abîme entre son affection à lui, si tourmentée, et l’affection limpide et fraternelle de Mihran-Achmet ; que lui, Samuel, était une plante de serre chaude, impossible à transplanter là-bas, sous mon toit paisible.

L’arabahdji nous mène grand train, au grand trot de ses chevaux. Samuel est enveloppé comme un pacha dans mon manteau de fourrure, que je lui abandonne ; sa belle tête est pâle et triste ; il regarde en silence défiler les quartiers de Stamboul, les places immenses et désertes où poussent l’herbe et la mousse, les minarets gigantesques, les vieilles mosquées décrépites, blanches sur le ciel gris, les vieux monuments avec leur cachet d’antiquité et de délabrement, qui s’en vont en ruine comme l’islamisme.

Stamboul est désolé et mort sous ce dernier vent d’hiver ; les muezzins chantent la prière de trois heures ; c’est l’heure du départ.

Je l’aimais bien pourtant, mon pauvre Samuel ; je lui dis, comme on dit aux enfants, que, pour lui aussi, je dois revenir, et que j’irai le voir à Salonique ; mais il a compris, lui, qu’il ne me reverra jamais, et ses larmes me brisent un peu le cœur.

V
21 mars.

Pauvre chère petite Aziyadé ! le courage m’avait manqué pour lui dire à elle : « Après-demain, je vais partir. »

Je rentrai le soir à la case. Le soleil couchant éclairait ma chambre de ses beaux rayons rouges ; le printemps était dans l’air. Les cafedjis s’étalaient dehors comme dans les jours d’été ; tous les hommes du voisinage, assis dans la rue, fumaient leur narguilhé sous les amandiers blancs de fleurs.

Achmet était dans la confidence de mon départ. Nous faisions l’un et l’autre des efforts inouïs de conversation ; mais Aziyadé avait à moitié compris, et promenait sur nous ses grands yeux interrogateurs ; la nuit vint, et nous trouva silencieux comme des morts.

À une heure à la turque (sept heures), Achmet apporta une certaine vieille caisse qui, renversée, nous servait de table, et posa dessus notre souper de pauvres. (Nos derniers arrangements avec le juif Isaac nous avaient laissés sans sou ni maille.)

C’était gai d’ordinaire, notre dîner à deux, et nous nous amusions nous-mêmes de notre misère : deux personnages souvent habillés de soie et d’or, assis sur des tapis de Turquie, et mangeant du pain sec sur le fond d’une vieille caisse.

Aziyadé s’était assise comme moi ; mais sa part devant elle restait intacte ; ses yeux étaient attachés sur moi avec une fixité étrange, et nous avions peur l’un et l’autre de rompre ce silence.

– J’ai compris, va, Loti, dit-elle… C’est la dernière fois, n’est-ce pas ?

Et ses larmes pressées commencèrent à tomber sur son pain sec.

– Non, Aziyadé, non, ma chérie ! Demain encore, et je te le jure. Après, je ne sais plus…

Achmet vit que le souper était inutile. Il emporta sans rien dire la vieille caisse, les assiettes de terre, et se retira, nous laissant dans l’obscurité…

VI

Le lendemain, c’était le jour de tout arracher, de tout démolir, dans cette chère petite case, meublée peu à peu avec amour, où chaque objet nous rappelait un souvenir.

Deux hamals que j’avais enrôlés pour cette besogne étaient là, attendant mes ordres pour s’y mettre ; j’imaginai de les envoyer dîner pour gagner du temps et retarder cette destruction.

– Loti, dit Achmet, pourquoi ne dessines-tu pas ta chambre ? Après les années, quand la vieillesse sera venue, tu la regarderas et tu te souviendras de nous.

Et j’employai cette dernière heure à dessiner ma chambre turque. Les années auront du mal à effacer le charme de ces souvenirs.

Quand Aziyadé vint, elle trouva des murailles nues, et tout en désarroi ; c’était le commencement de la fin. Plus que des caisses, des paquets et du désordre ; les aspects qu’elle avait aimés étaient détruits pour toujours. Les nattes blanches qui couvraient les planches, les tapis sur lesquels on se promenait nu-pieds, étaient partis chez les juifs, tout avait repris l’air triste et misérable.

Aziyadé entra presque gaie, s’étant monté la tête avec je ne sais quoi ; elle ne put cependant supporter l’aspect de cette chambre dénudée, et fondit en larmes.


VII

Elle m’avait demandé cette grâce des condamnés à mort, de faire ce dernier jour tout ce qui lui plairait.

– Aujourd’hui, à tout ce que je demanderai, Loti, tu ne diras jamais non. Je veux faire plusieurs choses à ma tête. Tu ne diras rien, et tu approuveras tout.

À neuf heures du soir, rentrant en caïque de Galata, j’entendis dans ma case un tapage inusité ; il en sortait des chants et une musique originale.

Dans l’appartement récemment incendié, au milieu d’un tourbillon de poussière, s’agitait la chaîne d’une de ces danses turques qui ne finissent qu’après complet épuisement des acteurs ; des gens quelconques, matelots grecs ou musulmans, ramassés sur la Corne d’or, dansaient avec fureur ; on leur servait du raki, du mastic et du café.

Les habitués de la case, Suleïman, le vieux Riza, les derviches Hassan et Mahmoud, contemplaient ce spectacle avec stupéfaction.

La musique partait de ma chambre : j’y trouvai Aziyadé tournant elle-même la manivelle d’une de ces grandes machines assourdissantes, orgues de Barbarie du Levant qui jouent les danses turques sur des notes stridentes, avec accompagnement de sonnettes et de chapeaux chinois.

Aziyadé était dévoilée, et les danseurs pouvaient, par la portière entr’ouverte, apercevoir sa figure. C’était contraire à tous les usages, et aussi à la prudence la plus élémentaire. On n’avait jamais vu dans le saint quartier d’Eyoub pareille scène ni pareil scandale, et, si Achmet n’eût affirmé au public qu’elle était Arménienne, elle eût été perdue.

Achmet, assis dans un coin, laissait faire avec soumission ; c’était drôle et c’était navrant ; j’avais envie de rire, et son regard à elle me serrait le cœur. Les pauvres petites filles qui poussent sans père ni mère à l’ombre des harems, sont pardonnables de toutes leurs idées saugrenues, et on ne peut juger leurs actions avec les lois qui régissent les femmes chrétiennes.

Elle tournait comme une folle la manivelle de cet orgue et tirait de ce grand meuble des sons extravagants.

On a défini la musique turque : les accès d’une gaieté déchirant e, et je compris admirablement, ce soir-là, une si paradoxale définition.

Bientôt, intimidée de son œuvre, intimidée de son propre tapage, et toute honteuse de se trouver sans voile à la vue de ces hommes, elle alla s’asseoir sur un large divan, seul meuble qui restât dans la case, et, après avoir ordonné au joueur d’orgue de continuer sa besogne, elle pria qu’on lui donnât comme aux autres une cigarette et du café.


VIII

On avait, suivant la couleur et la forme consacrées, apporté à Aziyadé son café turc dans une tasse bleue posée sur un pied de cuivre, et grande à peu près comme la moitié d’un œuf.

Elle semblait plus calme et me regardait en souriant ; ses yeux limpides et tristes me demandaient pardon de cette foule et de ce vacarme ; comme un enfant qui a conscience d’avoir fait des sottises, et qui se sait chéri, elle demandait grâce avec ses yeux, qui avaient plus de charme et de persuasion que toute parole humaine.

Elle avait fait pour cette soirée une toilette qui la rendait étrangement belle ; la richesse orientale de son costume contrastait maintenant avec l’aspect de notre demeure, redevenue sombre et misérable. Elle portait une de ces vestes à longues basques dont les femmes turques d’aujourd’hui ont presque perdu le modèle, une veste de soie violette semée de roses d’or. Un pantalon de soie jaune descendait jusqu’à ses chevilles, jusqu’à ses petits pieds chaussés de pantoufles dorées. Sa chemise en gaze de Brousse lamée d’argent, laissait échapper ses bras ronds, d’une teinte mate et ambrée, frottés d’essence de roses. Ses cheveux bruns étaient divisés en huit nattes, si épaisses, que deux d’entre elles auraient suffi au bonheur d’une merveilleuse de Paris ; ils s’étalaient à côté d’elle sur le divan, noués au bout par des rubans jaunes, et mêlés de fils d’or, à la manière des femmes arméniennes. Une masse d’autres petits cheveux plus courts et plus rebelles formaient nimbe autour de ses joues rondes, d’une pâleur chaude et dorée. Des teintes d’un ambre plus foncé entouraient ses paupières ; et ses sourcils, très rapprochés d’ordinaire, se rejoignaient ce soir-là avec une expression de profonde douleur.

Elle avait baissé les yeux, et on devinait seulement, sous ses cils, ses larges prunelles glauques, penchées vers la terre ; ses dents étaient serrées, et sa lèvre rouge s’entr’ouvrait par une contraction nerveuse qui lui était familière. Ce mouvement qui eût rendu laide une autre femme, la rendait, elle, plus charmante ; il indiquait chez elle la préoccupation ou la douleur, et découvrait deux rangées pareilles de toutes petites perles blanches. On eût vendu son âme pour embrasser ces perles blanches, et la contraction de cette lèvre rouge, et ces gencives qui semblaient faites de la pulpe d’une cerise mûre.

Et j’admirais ma maîtresse ; je me pénétrais à la dernière heure de ses traits bien-aimés pour les fixer dans mon souvenir. Le bruit déchirant de cette musique, la fumée aromatisée du narguilhé amenaient doucement l’ivresse, cette légère ivresse orientale qui est l’anéantissement du passé et l’oubli des heures sombres de la vie.

Et ce rêve insensé s’imposait à mon esprit : tout oublier, et rester près d’elle, jusqu’à l’heure froide du désenchantement ou de la mort…


IX

On entendit au milieu de ce tapage un léger craquement de porcelaine : Aziyadé était restée immobile, seulement elle venait de briser sa tasse dans sa main crispée, et les débris tombaient à terre.

Le mal n’était pas grand ; le café épais après avoir désagréablement sali ses doigts, se répandit sur le plancher, et l’incident passa sans qu’aucun de nous fît mine de l’avoir remarqué.

Cependant la tache s’élargissait par terre, et un liquide sombre tombait toujours de sa main fermée, goutte à goutte d’abord, ensuite en mince filet noir. Une lanterne éclairait misérablement cette chambre. Je m’approchai pour regarder : il y avait près d’elle une mare de sang. La porcelaine brisée avait entaillé cruellement sa chair, et l’os seulement avait arrêté cette coupure profonde.

Le sang de ma chérie coula une demi-heure, sans qu’on trouvât aucun moyen de l’étancher.

On en emportait des cuvettes toutes rougies ; on tenait sa main dans l’eau froide en comprimant les lèvres de cette plaie : rien n’arrêtait ce sang, et Aziyadé, blanche comme une jeune fille morte, s’était affaissée enfermant les yeux.

Achmet avait pris sa course pour aller réveiller une vieille femme à tête de sorcière qui l’arrêta enfin avec des plantes et de la cendre.

La vieille, après avoir recommandé de lui tenir toute la nuit le bras vertical, et réclamé trente piastres de salaire, fit quelques signes sur la blessure et disparut.

Il fallut ensuite congédier tous ces hommes et coucher l’enfant malade. Elle était pour l’instant aussi froide qu’une statue de marbre, et complètement évanouie.

La nuit qui suivit fut sans sommeil pour nous deux.

Je la sentais souffrir ; tout son corps se raidissait de douleur. Il fallait tenir verticalement ce bras blessé, c’était la recommandation de l’affreuse vieille, et elle souffrait moins ainsi. Je tenais moi-même ce bras nu qui avait la fièvre ; toutes les fibres vibraient et tremblaient, je les sentais aboutir à cette coupure profonde et béante ; il me semblait souffrir moi-même, comme si ma propre chair eût été coupée jusqu’à l’os et non la sienne.

La lune éclairait des murailles nues, un plancher nu, une chambre vide ; les meubles absents, les tables de planches grossières dépouillées de leurs couvertures de soie, éveillaient des idées de misère, de froid et de solitude ; les chiens hurlaient au-dehors de cette manière lugubre qui, en Turquie comme en France est réputée présage de mort ; le vent sifflait à notre porte, ou gémissait tout doucement comme un vieillard qui va mourir.

Son désespoir me faisait mal, il était si profond et si résigné, qu’il eût attendri des pierres. J’étais tout pour elle, le seul qu’elle eût aimé, et le seul qui l’eût jamais aimée, et j’allais la quitter pour ne plus revenir.

– Pardon, Loti, disait-elle, de t’avoir donné ce tracas de me couper les doigts ; je t’empêche de dormir. Mais dors, Loti, cela ne fait rien que je souffre, puisque c’est fini de moi-même.

– Écoute, lui dis-je, Aziyadé, ma bien-aimée, veux-tu que je revienne ?…


X

Un moment après, nous étions assis tous deux sur le bord de ce lit ; je tenais toujours son bras blessé, et aussi sa tête affaiblie, et suivant la formule musulmane des serments solennels, je lui jurais de revenir.

– Si tu es marié, Loti, disait-elle, cela ne fait rien. Je ne serai plus ta maîtresse, je serai ta sœur. Marie-toi, Loti ; c’est secondaire, cela ! J’aime mieux ton âme. Te revoir seulement, c’est tout ce que je demande à Allah. Après cela, je serai presque heureuse encore, je vivrai pour t’attendre, tout ne sera pas fini pour Aziyadé. Ensuite elle commença à s’endormir tout doucement ; le jour se mit à poindre, et je la laissai, comme de coutume avant le soleil, dormant d’un bon sommeil tranquille.


XI
23 mars.

J’allai à bord et je revins à la hâte. Course de trois heures. J’annonçai à Aziyadé un sursis de départ de deux jours.

C’est peu, deux jours, quand ce sont les derniers de l’existence, et qu’il faut se hâter de jouir l’un de l’autre comme si on allait mourir.

La nouvelle de mon départ avait déjà circulé et je reçus plusieurs visites d’adieu de mes voisins de Stamboul. Aziyadé s’enfermait dans la chambre de Samuel, et je l’entendais pleurer. Les visiteurs aussi l’entendaient bien un peu, mais sa présence fréquente chez moi avait déjà transpiré dans le voisinage, et elle était tacitement admise. Achmet, d’ailleurs, avait affirmé la veille au soir au public qu’elle était Arménienne ; et cette assurance, donnée par un musulman, était sa sauvegarde.

– Nous nous étions toujours attendus, disait le derviche Hassan-effendi, à vous voir disparaître ainsi, par une trappe ou un coup de baguette. Avant de partir, nous direz-vous, Arif ou Loti, qui vous êtes et ce que vous êtes venu faire parmi nous ?

Hassan-effendi était de bonne foi ; bien que lui et ses amis eussent désiré savoir qui j’étais, ils l’ignoraient absolument parce qu’ils ne m’avaient jamais épié. On n’a pas encore importé en Turquie le commissaire de police français, qui vous dépiste en trois heures ; on est libre d’y vivre tranquille et inconnu.

Je déclinai à Hassan-effendi mes noms et qualités, et nous nous fîmes la promesse de nous écrire.

Aziyadé avait pleuré plusieurs heures ; mais ses larmes étaient moins amères. L’idée de me revoir commençait à prendre consistance dans son esprit et la rendait plus calme. Elle commençait à dire : « Quand tu seras de retour… »

– Je ne sais pas, Loti, disait-elle, si tu reviendras, – Allah seul le sait ! Tous les jours je répéterai : Allah ! sélamet versen Loti !(Allah ! protège Loti !) et Allah ensuite fera selon sa volonté. Pourtant, reprenait-elle avec sérieux, comment pourrais-je t’attendre un an, Loti ? Comment cela se pourrait-il, quand je ne sais plus rester un jour, non pas même une heure, sans te voir. Tu ne sais pas, toi, que les jours où tu es de garde, je vais me promener en haut du Taxim, ou m’installer en visite chez ma mère Béhidjé, parce que de là on aperçoit de loin le Deerhound. Tu vois bien, Loti, que c’est impossible, et que, si tu reviens. Aziyadé sera morte…


XII

Achmet aura mission de me transmettre les lettres d’Aziyadé et de lui faire passer les miennes, voie de Kadidja, et il me faut une provision d’enveloppes à son adresse.

Or, Achmet ne sait point écrire, ni lui ni personne de sa famille ; Aziyadé écrit trop mal pour affronter la poste, et nous voilà tous les trois assis sous la tente de l’écrivain public, faisant vignette d’Orient.

C’est très compliqué, l’adresse d’Achmet, et cela tient huit lignes :

« À Achmet, fils d’Ibrahim, qui demeure à Yedi-Koulé, dans une traverse donnant sur Arabahdjilar-Malessi, près de la mosquée. C’est la troisième maison après un tutundji, et à côté il y a une vieille Arménienne qui vend des remèdes, et, en face, un derviche. »

Aziyadé fait confectionner huit enveloppes semblables, qu’elle paye de son argent, huit piastres blanches ; après quoi, il lui faut de ma part le serment de m’en servir.

Elle cache sous son yachmak ses yeux pleins de larmes : ce serment ne la rassure pas. D’abord, comment admettre qu’un papier parti tout seul de si loin puisse lui arriver jamais ? Et puis elle sait bien, elle, qu’avant longtemps, « Aziyadé sera oubliée pour toujours » !

XIII

Le soir, nous remontions en caïque la Corne d’or ; jamais nous n’avions tant couru Stamboul ensemble en plein jour. Elle paraissait ne plus se soucier d’aucune précaution, comme si tout était fini pour elle, et que le monde lui fût indifférent.

Nous avions pris un caïque à l’échelle d’Oun-Capan ; le jour baissait, le soleil se couchait derrière un ciel de tempête.

On voit rarement en Europe ciel si tourmenté et si noir ; c’était, au nord, un de ces terribles nuages arqués, à l’aspect de cataclysme, qui annoncent en Afrique les grands orages.

– Regarde, dis-je à Aziyadé, voilà le ciel que je voyais chaque soir dans le pays des hommes noirs, où j’ai habité un an avec le frère que j’ai perdu !

Du côté opposé, Stamboul, avec ses pointes aiguës, se frangeait sur une grande déchirure jaune, d’une nuance éclatante et profonde, – éclairage fantastique et presque funèbre.

Un vent terrible se leva tout à coup sur la Corne d’or ; la nuit tombait et nous étions transis de froid.

Les grands yeux d’Aziyadé étaient fixés sur les miens, regardant à une étrange profondeur ; ses prunelles semblaient se dilater à la lueur crépusculaire, et lire au fond de mon âme. Je ne lui avais jamais vu ce regard et il me causait une impression inconnue ; c’était comme si les replis les plus secrets de moi-même eussent été tout à coup pénétrés par elle, et examinés au scalpel. Son regard me posait à la dernière heure cette interrogation suprême : « Qui es-tu, toi que j’ai tant aimé ? Serai-je oubliée bientôt comme une maîtresse de hasard, ou bien m’aimes-tu ? As-tu dit vrai et dois-tu revenir ? »

Les yeux fermés, je retrouve encore ce regard, cette tête blanche, seulement indiquée sous les plis de mousseline du yachmak, et, par-derrière, cette silhouette de Stamboul, profilée sur ce ciel d’orage…

XIV

Nous débarquons encore une fois là-bas, sur cette petite place d’Eyoub que demain je ne verrai plus.

Nous avions voulu jeter ensemble un dernier coup d’œil à notre demeure.

L’entrée en était encombrée de caisses et de paquets, et il y faisait déjà nuit. Achmet découvrit dans un coin une vieille lanterne qu’il promena tristement dans notre chambre vide. J’avais hâte de partir : je pris Aziyadé par la main et l’entraînai dehors.

Le ciel était toujours étrangement noir, menaçant d’un déluge ; les cases et les pavés se détachaient en clair sur ce ciel, bien que noirs par eux-mêmes. La rue était déserte et balayée par des rafales qui faisaient tout trembler ; deux femmes turques étaient blotties dans une porte et nous examinaient curieusement. Je tournai la tête pour voir encore cette demeure où je ne devais plus revenir, jeter un coup d’œil dernier sur ce coin de la terre où j’avais trouvé un peu de bonheur…

XV

Nous traversons la petite place de la mosquée pour nous embarquer de nouveau. Un caïque nous emporte à Azar-kapou, d’où nous devons rejoindre Galata, et puis Tophané, Foundoucli, et le Deerhound.

Aziyadé a voulu venir me conduire ; elle a juré d’être sage ; elle est à cette dernière heure d’un calme inattendu.

Nous traversons tout le tumulte de Galata ; on ne nous avait jamais vus circuler ensemble dans ces quartiers européens. Leur « madame » est sur sa porte à nous voir passer ; la présence de cette jeune femme voilée lui donne le mot de l’énigme qu’elle avait depuis longtemps cherché.

Nous passons Top-hané, pour nous enfoncer dans les quartiers solitaires de Sali-Bazar, dans les larges avenues qui longent les grands harems.

Enfin, voici Foundoucli, où nous devons nous dire adieu.

Une voiture est là qui stationne, commandée par Achmet, pour ramener Aziyadé dans sa demeure.

Foundoucli est encore un coin de la vieille Turquie, qui semble détaché du fond de Stamboul : petite place dallée, au bord de la mer, antique mosquée à croissant d’or, entourée de tombes de derviches, et de sombres retraites d’oulémas.

L’orage est passé et le temps est radieux ; on n’entend que le bruit lointain des chiens errants qui jappent dans le silence du soir.

Huit heures sonnent à bord du Deerhound, l’heure à laquelle je dois rentrer. Un coup de sifflet m’annonce qu’un canot du bord va venir ici me prendre. Le voilà qui se détache de la masse noire du navire, et qui lentement s’approche de nous. C’est l’heure triste, l’heure inexorable des adieux !

J’embrasse ses lèvres et ses mains. Ses mains tremblent légèrement ; cela à part, elle est aussi calme que moi-même, et sa chair est glacée.

Le canot est rendu : elle et Achmet se retirent dans un angle obscur de la mosquée ; je pars, et je les perds de vue !

Un instant après, j’entends le roulement rapide de la voiture qui emporte pour toujours ma bien-aimée !… bruit aussi sinistre que celui de la terre qui roule sur une tombe chérie.

C’est bien fini sans retour ! si je reviens jamais comme je l’ai juré, les années auront secoué sur tout cela leur cendre, ou bien j’aurai creusé l’abîme entre nous deux en en épousant une autre, et elle ne m’appartiendra plus.

Et il me prit une rage folle de courir après cette voiture, de retenir ma chérie dans mes bras, de nouer mes bras autour d’elle, pendant que nous nous aimions encore de toute la force de notre âme, et de ne plus les ouvrir qu’à l’heure de la mort.

. . . .


XVI
24 mars.

Un matin pluvieux de mars, un vieux juif déménage la maison d’Arif. Achmet surveille cette opération d’un œil morne.

– Achmet, où va votre maître ? disent les voisins matineux sortis sur leur porte.

– Je ne sais pas, répond Achmet.

Des caisses mouillées, des paquets trempés de pluie, s’embarquent dans un caïque, et s’en vont, on ne sait où, descendant la Corne d’or du côté de la mer.

Et c’est fini d’Arif, le personnage a cessé d’exister.

Tout ce rêve oriental est achevé ; cette étape de mon existence, la dernière sans doute qui aura du charme, est passée sans retour, et le temps peut-être en balayera jusqu’au souvenir.


XVII

Quand Achmet vint à bord, escortant ce convoi de bagages, je lui annonçai qu’un nouveau sursis nous était accordé, de vingt-quatre heures au moins. Il ventait tempête du côté de Marmara.

– Allons encore courir Stamboul, lui dis-je ; ce sera comme une promenade posthume, qui aura son charme de tristesse. Mais elle, je ne la reverrai plus !

Et j’allai déposer mes habits européens chez leur « madame » ; Arif-effendi en personne sortit encore une fois de ce bouge, et passa les ponts, un chapelet à la main, avec l’air grave et la tenue correcte des bons musulmans qui se prennent au sérieux et s’en vont pieusement faire leurs prières. Achmet marchait à côté de lui, revêtu de ses plus beaux habits. Il avait demandé de régler lui-même le programme de cette dernière journée, et se renfermait pour l’instant dans un deuil silencieux.


XVIII

Après avoir couru tous les recoins familiers du vieux Stamboul, fumé un grand nombre de narguilhés et fait station à toutes les mosquées, nous nous retrouvons le soir à Eyoub, ramenés encore une fois vers ce lieu, où je ne suis plus qu’un étranger sans gîte, dont le souvenir même sera bientôt effacé.

Mon entrée au café de Suleïman produit sensation : on m’avait considéré comme un personnage disparu, éteint pour tout de bon et pour jamais.

L’assistance, ce soir, y est nombreuse et fort mêlée : beaucoup de têtes entièrement nouvelles, de provenance inconnue ; un public de cour des Miracles, ou peu s’en faut.

Achmet cependant organise pour moi une fête d’adieu et commande un orchestre : deux hautbois à l’aigre voix de cornemuse, un orgue et une grosse caisse.

Je consens à ces préparatifs sur la promesse formelle qu’on ne brisera rien, et que je ne verrai pas couler de sang.

Nous allons nous étourdir ce soir ; pour mon compte, je ne demande pas mieux.

On m’apporte mon narguilhé et ma tasse de café turc, qu’un enfant est chargé de renouveler tous les quarts d’heure, et Achmet, prenant les assistants par la main, les forme en cercle et les invite à danser.

Une longue chaîne de figures bizarres commence à s’agiter devant moi, à la lueur troublée des lanternes ; une musique assourdissante fait trembler les poutres de cette masure ; les ustensiles de cuivre pendus aux murailles noires s’ébranlent et donnent des vibrations métalliques ; les hautbois poussent des notes stridentes, et la gaieté déchirante éclate avec frénésie.

Au bout d’une heure, tous étaient grisés de mouvement et de tapage ; la fête était à souhait.

Je n’y voyais plus moi-même qu’à travers un nuage, ma tête s’emplissait de pensées étranges et incohérentes. Les groupes, exténués et haletants, passaient et repassaient dans l’obscurité. La danse tourbillonnait toujours, et Achmet, à chaque tour, brisait une vitre du revers de sa main.

Une à une, toutes les vitres de l’établissement tombaient à terre, et se pulvérisaient sous les pieds des danseurs ; les mains d’Achmet, labourées de coupures profondes, ensanglantaient le plancher.

Il paraît qu’il faut du bruit et du sang aux douleurs turques.

J’étais écœuré de cette fête, inquiet aussi pour l’avenir de voir Achmet faire de pareilles sottises et se soucier si peu de ses promesses.

Je me levai pour sortir ; Achmet comprit et me suivit en silence. L’air froid du dehors nous rendit le calme et la possession de nous-mêmes.

– Loti, dit Achmet, où vas-tu ?

– À bord, répondis-je ; je ne te connais plus ; je tiendrai mes promesses comme tu as ce soir tenu les tiennes, tu ne me reverras jamais.

Et j’allai plus loin discuter avec un batelier attardé le prix d’un passage pour Galata.

– Loti, dit Achmet, pardonne-moi, tu ne peux pas laisser ainsi ton frère !

Et il commença à me supplier en pleurant.

Moi non plus, je ne voulais pas le laisser ainsi, mais j’avais jugé qu’une pénitence et une semonce lui étaient nécessaires, et je restais inexorable.

Alors, il chercha à me retenir avec ses mains pleines de sang, et s’accrocha à moi avec désespoir. Je le repoussai violemment et le lançai contre une pile de bois qui s’écroula avec fracas. Des bachibozouks de patrouille qui passaient nous prirent pour des malfaiteurs, et s’approchèrent avec un fanal.

Nous étions au bord de l’eau, dans un endroit solitaire de la banlieue, loin des murs de Stamboul, et ces mains rouges représentaient mal.

– Ce n’est rien, dis-je ; seulement, ce garçon a bu, et je le ramenais chez lui.

Alors, je pris Achmet par la main, et l’emmenai chez sa sœur Eriknaz, qui, après avoir pansé ses doigts, lui fit un long sermon et l’envoya coucher.

XIX
26 mars.

Encore un jour, – dernier sursis de notre départ.

Encore un jour, encore une toilette chez leur « madame » et je me retrouve à Stamboul.

Il fait temps sombre d’orage, la brise est tiède et douce. Nous fumons un narguilhé de deux heures sous les arcades mauresques de la rue du Sultan-Sélim. – Les colonnades blanches, déformées par les années, alternent avec les kiosques funéraires et les alignements de tombeaux. Des branches d’arbres, toutes roses de fleurs, passent par-dessus les murailles grises ; de fraîches plantes croissent partout, et courent gaiement sur les vieux marbres sacrés.

J’aime ce pays, et tous ces détails me charment ; je l’aime parce que c’est le sien et qu’elle a tout animé de sa présence, – elle qui est encore là tout près, et que cependant je ne verrai plus.

Le soleil couchant nous trouve assis devant la mosquée de Mehmed-Fatih, sur certain banc où nous avons autrefois passé de longues heures. Par-ci, par-là, des groupes de musulmans, éparpillés sur l’immense place, fument en causant, et goûtent avec nonchalance les charmes d’une soirée de printemps.

Le ciel est redevenu calme et sans nuages ; j’aime ce lieu, j’aime cette vie d’Orient, j’ai peine à me figurer qu’elle est finie et que je vais partir.

Je regarde ce vieux portique noir, là-bas, et cette rue déserte qui s’enfonce dans un bas-fond sombre. C’est là qu’elle habite, et, en m’avançant de quelques pas, je verrais encore sa demeure.

Achmet a suivi mon regard et m’examine avec inquiétude : il a deviné ce que je pense, et compris ce que je veux faire.

– Ah ! dit-il, Loti, aie pitié d’elle si tu l’aimes ! Tu lui as dit adieu ; à présent, laisse-la !

Mais j’avais résolu de la voir, et j’étais sans force contre moi-même.

Achmet plaida avec larmes la cause de la raison, la cause même du simple bon sens : Abeddin était là, le vieil Abeddin, son maître, et toute tentative pour la voir devenait insensée.

– D’ailleurs, disait-il, si même elle sortait, tu n’as plus de maison pour la recevoir. Où trouverais-tu, Loti, dans Stamboul, l’hospitalité pour toi et la femme d’un autre ? Si elle te voit ou si les femmes lui disent que tu es là, elle se perdra comme une folle, et, demain, tu la laisseras dans la rue. Cela t’est égal, à toi qui vas partir ; mais, Loti, si tu fais cela, je te déteste et tu n’as pas de cœur.

Achmet baissa la tête, et se mit à frapper du pied contre le sol, parti qu’il avait coutume de prendre quand ma volonté dominait la sienne.

Je le laissai faire, et je me dirigeai vers le portique.

Je m’adossai contre un pilier, plongeant les yeux dans la rue sombre et déserte : on eût dit la rue d’une ville morte.

Pas une fenêtre ouverte, pas un passant, pas un bruit ; seulement, de l’herbe croissant entre les pierres, et, gisant sur le pavé, deux carcasses desséchées de chiens morts.

C’était un quartier aristocratique : les vieilles maisons, bâties en planches de nuances foncées, décelaient une opulence mystérieuse ; des balcons fermés, des shaknisirs en grande saillie, débordant sur la rue triste ; derrière les grilles de fer, des treillages discrets en lattes de frêne, sur lesquels des artistes d’autrefois avaient peint des arbres et des oiseaux. Toutes les fenêtres de Stamboul sont peintes et fermées de cette manière.

Dans les villes d’Occident, la vie du dedans se devine au-dehors ; les passants, par l’ouverture des rideaux, découvrent des têtes humaines, jeunes ou vieilles, laides ou gracieuses.

Le regard ne plonge jamais dans une demeure turque. Si la porte s’ouvre pour laisser passer un visiteur, elle s’entrebâille seulement ; quelqu’un est derrière, qui la referme aussitôt. L’intérieur ne se devine jamais.

Cette grande maison là-bas, peinte en rouge sombre, c’est celle d’Aziyadé. La porte est surmontée d’un soleil, d’une étoile et d’un croissant ; le tout en planches vermoulues. Les peintures qui ornent les treillages des shaknisirs représentent des tulipes bleues mêlées à des papillons jaunes. Pas un mouvement n’indique qu’un être vivant l’habite ; on ne sait jamais si, des fenêtres d’une maison turque, quelqu’un vous regarde ou ne vous regarde pas.

Derrière moi, là-haut, la grande place est dorée par le soleil couchant ; ici, dans la rue, tout est déjà dans l’ombre.

Je me cache à moitié derrière un pan de muraille, je regarde cette maison, et mon cœur bat terriblement.

Je pense à ce jour où je l’avais vue, et pour la première fois de ma vie, derrière les grilles de la maison de Salonique. Je ne sais plus ce que je veux, ni ce que je suis venu chercher ; j’ai peur que les autres femmes ne rient de moi ; j’ai peur d’être ridicule, et surtout j’ai peur de la perdre…


XX

Quand je remontai sur la place de Mehmed-Fatih, le soleil dorait en plein l’immense mosquée, les portiques arabes et les minarets gigantesques. Les oulémas qui sortaient de la prière du soir s’étaient tous arrêtés sur le seuil, et s’étageaient dans la lumière sur les grandes marches de pierre. La foule accourait vers eux et les entourait : au milieu du groupe, un jeune homme montrait le ciel, un jeune homme qui avait une admirable tête mystique. Le turban blanc des oulémas entourait son beau front large ; son visage était pâle, sa barbe et ses grands yeux étaient noirs comme de l’ébène.

Il montrait en haut un point invisible, il regardait avec extase dans la profondeur du ciel bleu et disait :

– Voilà Dieu ! Regardez tous ! Je vois Allah ! Je vois l’Éternel !

Et nous courûmes, Achmet et moi, comme la foule, auprès de l’ouléma qui voyait Allah.


XXI

Nous ne vîmes rien, hélas ! Nous en aurions eu besoin cependant. Alors, comme toujours, j’aurais donné ma vie pour cette vision divine, ma vie seulement pour un signe du ciel, ma vie pour une simple manifestation du surnaturel.

– Il ment, disait Achmet ; quel est l’homme qui a jamais vu Allah ?

– Ah ! c’est vous, Loti, dit l’ouléma Izzet ; vous aussi, vous voulez voir Allah ? Allah, dit-il en souriant, ne se montre pas aux infidèles.

– Il est fou, dirent les derviches.

Et on emmena le visionnaire dans sa cellule.

Achmet avait profité de cette diversion pour m’entraîner sur le versant de Marmara, le plus loin d’elle possible. La nuit vint et nous trouva à moitié égarés.


XXII

Nous dînons sous les porches de la rue du Sultan-Sélim. Il est déjà tard pour Stamboul ; les Turcs se couchent avec le soleil.

L’une après l’autre, les étoiles s’allument dans le ciel pur ; la lune éclaire la rue large et déserte, les arcades arabes et les vieilles tombes. De loin en loin un café turc encore ouvert jette une lueur rouge sur les pavés gris ; les passants sont rares et circulent le fanal à la main ; par-ci par-là, de petites lampes tristes brûlent dans les kiosques funéraires. Je vois pour la dernière fois ces tableaux familiers ; demain, à pareille heure, je serai loin de ce pays.

– Nous allons descendre jusqu’à Oun-Capan, dit Achmet, qui a ce soir encore l’autorisation de faire le programme ; nous prendrons des chevaux jusqu’à Balate, un caïque jusqu’à Pri-pacha, et nous irons coucher chez Eriknaz qui nous attend.

Nous nous perdons pour aller à Oun-Capan, et les chiens aboient après nos lanternes ; nous connaissons bien cependant notre Stamboul, mais les vieux Turcs eux-mêmes se perdent la nuit dans ces dédales. Personne pour nous indiquer la route ; toujours les mêmes petites rues, qui montent, descendent et se contournent sans motif plausible, comme les sentiers d’un labyrinthe.

À Oun-Capan, à l’entrée du Phanar, deux chevaux nous attendent.

Un coureur nous précède, porteur d’un fanal de deux mètres de haut, et nous partons comme le vent.

Le sombre et interminable Phanar est endormi ; tout y est silencieux. Dans les rues où nous courons, le soleil en plein midi hésite à descendre, et deux chevaux ont peine à passer de front. D’un côté, c’est la grande muraille de Stamboul ; de l’autre, de hautes maisons bardées de fer et plus vieilles que l’islam, qui s’élargissent par le haut, et font voûte sur la ruelle humide. Il faut courber la tête en passant à cheval sous les balcons des maisons byzantines, qui tendent au-dessus de vous dans l’obscurité profonde leurs gros bras de pierre.

C’est le chemin que nous faisions chaque soir pour rejoindre le logis d’Eyoub ; arrivés à Balate, nous en sommes bien près, mais ce logis n’existe plus…

Nous réveillons un batelier qui nous mène en caïque sur l’autre rive…

Là, c’est la campagne, et de grands cyprès noirs se dressent au milieu des platanes.

Nous commençons aux lanternes l’ascension des sentiers qui mènent à la case d’Eriknaz.


XXIII

Eriknaz-hanum est d’une laideur agréable et distinguée, blanche comme de la cire, les yeux et les sourcils noirs comme l’aile du corbeau. Elle nous reçoit sans voile, comme une femme franque.

Tout son intérieur respire l’ordre, l’aisance, et la plus stricte propreté. Ses amies Murrah et Fenzilé, qui veillaient avec elle, à notre arrivée prennent la fuite en se cachant le visage. Elles étaient occupées à broder de paillettes d’or de petites pantoufles rouges, à bouts retroussés comme des trompettes.

Mon amie Alemshah, fille d’Eriknaz et nièce d’Achmet, vient prendre sa place habituelle sur mes genoux et s’y endort ; c’est une jolie petite créature de trois ans, aux grands yeux de jais, mignonne et proprette comme une poupée.

Après le café et la cigarette, on nous apporte deux matelas blancs, deux yatags blancs, deux couvre-pieds blancs, le tout comme neige ; Eriknazet Alemshah se retirent en nous souhaitant bonne nuit, et nous nous endormons tous deux d’un profond sommeil.

Un soleil radieux vient de grand matin nous éveiller, et quatre à quatre nous dégringolons les sentiers qui mènent à la Corne d’or. Un caïque matinal est là qui nous attend.

La multitude des cases noires de Pri-pacha, étagées là-haut en pyramide, baignent dans la lumière orangée, et toutes les vitres étincellent. Eriknaz et Alemshah nous regardent de loin partir, perchées, en robes rouges, au soleil levant, sur le toit de leur maison.

Voici Eyoub qui passe, voici le café de Suleïman, la petite place de la mosquée, et la case d’Arif-effendi, en pleine lumière du matin. Personne au bord de l’eau ; tout encore est clos et endormi.

Ma demeure, que j’ai si souvent vue sombre et triste, sous la neige et le vent du nord, me laisse comme dernière image un éblouissement de soleil.

Ce dernier lever du jour est d’une splendeur inaccoutumée ; tout le long de la Corne d’or, depuis Eyoub jusqu’au sérail, les dômes et les minarets se dessinent sur le ciel limpide en teintes roses ou irisées. Les caïques dorés commencent à circuler par centaines, chargés de passants pittoresques ou de femmes voilées.

Au bout d’une heure, nous sommes à bord. Tout y est sens dessus dessous, et c’est bien le départ cette fois.

Il est fixé pour midi.

XXIV

– Viens, Loti, dit Achmet ; allons encore à Stamboul, fumer notre narguilhé ensemble pour la dernière fois…

Nous traversons en courant Sali-Bazar, Tophané, Galata. Nous voici au pont de Stamboul.

La foule se presse sous un soleil brûlant ; c’est bien le printemps, pour tout de bon, qui arrive comme moi je m’en vais. La grande lumière de midi ruisselle sur tout cet ensemble de murailles, de dômes et de minarets, qui couronnent là-haut Stamboul ; elle s’éparpille sur une foule bariolée, vêtue des couleurs les plus voyantes de l’arc-en-ciel.

Les bateaux arrivent et partent, chargés d’un public pittoresque ; les marchands ambulants hurlent à tue-tête, en bousculant la foule.

Nous connaissons tous ces bateaux qui nous ont transportés à tous les points du Bosphore ; nous connaissons sur le pont de Stamboul toutes les échoppes, tous les passants, même tous les mendiants, la collection complète des estropiés, aveugles, manchots, becs-de-lièvre et culs-de-jatte ! Toute la truanderie turque est aujourd’hui sur pied ; je distribue des aumônes à tout ce monde, et recueille toute une kyrielle de bénédictions et de salams.

Nous nous arrêtons à Stamboul, sur la grande place de Jeni-djami, devant la mosquée. Pour la dernière fois de ma vie, je jouis du plaisir d’être en Turc, assis à côté de mon ami Achmet, fumant un narguilhé au milieu de ce décor oriental.

Aujourd’hui, c’est une vraie fête du printemps, un étalage de costumes et de couleurs. Tout le monde est dehors, assis sous les platanes, autour des fontaines de marbre, sous les berceaux de vignes qui se couvriront bientôt de feuilles tendres. Les barbiers ont établi leurs ateliers dans la rue et opèrent en plein air ; les bons musulmans se font gravement raser la tête, en réservant au sommet la mèche par laquelle Mahomet viendra les prendre pour les porter en paradis.

… Qui me portera, moi, dans un paradis quelconque ? quelque part ailleurs que dans ce vieux monde qui me fatigue et m’ennuie, quelque part où rien ne changera plus, quelque part où je ne serai pas perpétuellement séparé de ce que j’aime ou de ce que j’ai aimé ?

Si quelqu’un pouvait me donner seulement la foi musulmane, comme j’irais, en pleurant de joie, embrasser le drapeau vert du prophète !

– Digression stupide, à propos d’une queue réservée sur le sommet de la tête…


XXV

– Loti, dit Achmet, explique-moi un peu le voyage que tu vas faire.

– Achmet, dis-je, quand j’aurai traversé la mer de Marmara, l’Ak-Déniz (la mer vieille), comme vous l’appelez, j’en traverserai une beaucoup plus grande pour aller au pays des Grecs, une plus grande encore pour aller au pays des Italiens, le pays de ta « madame », et puis encore une plus grande pour atteindre la pointe d’Espagne. Si au moins je restais dans cette mer si bleue, la Méditerranée, je serais moins loin de vous ; ce serait encore un peu votre ciel, et les bateaux qui font le va-et-vient du Levant m’apporteraient souvent des nouvelles de la Turquie ! Mais j’entrerai dans une autre mer, tellement immense, que tu n’as aucune idée d’une étendue pareille, et il me faudra, là, naviguer plusieurs jours en remontant vers l’étoile (le nord) pour arriver dans mon pays – dans mon pays, où nous voyons plus souvent la pluie que le beau temps, et les nuages que le soleil.

« Je serai là-bas bien loin de vous et cette contrée ne ressemble guère à la tienne ; tout y est plus pâle, et les couleurs de toute chose y sont plus ternes ; c’est comme ici quand il fait de la brume, encore est-ce moins transparent.

« Le pays est si plat, que tu n’en as jamais vu de semblable, si ce n’est quand tu es allé en Arabie, faire à la Mecque le pèlerinage que tout bon musulman doit au tombeau du prophète ; seulement, au lieu de sable, c’est de l’herbe verte et de grands champs labourés. Les maisons sont toutes carrées et pareilles ; pour perspective, on n’a guère que le mur de son voisin, et souvent cette platitude vous étouffe, on voudrait s’élever pourvoir plus loin.

« Encore n’y a-t-il pas, comme en Turquie, des escaliers pour monter sur les toits, et, moi qui te parle, ayant un jour eu l’idée de me promener sur ma maison, je me suis vu passer dans mon quartier pour un garçon excentrique.

« Tout le monde est à l’uniforme, paletot gris, chapeau ou casquette, et c’est pis qu’à Péra. Tout est prévu, réglé, numéroté ; il y a des lois surtout et des règlements pour tout le monde, si bien que le dernier des cuistres, marchand de bonneterie ou garçon coiffeur, a les mêmes droits à vivre qu’un garçon intelligent et déterminé, comme toi ou moi par exemple.

« Enfin, croirais-tu, mon cher Achmedim, que, pour le quart de ce que nous faisons journellement à Stamboul, on aurait dans mon pays des pourparlers d’une heure avec le commissaire de police !

Achmet comprit très bien cet aperçu de civilisation occidentale, et resta un instant rêveur.

– Pourquoi, dit-il, après la guerre, n’amènerais-tu pas ta famille en Turquie d’Asie, Loti ?

– Loti, dit Achmet, je veux que tu emportes ce chapelet qui me vient de mon père Ibrahim, et promets-moi qu’il ne te quittera jamais. Je sais bien, reprit-il en pleurant, que je ne te reverrai plus. Dans un mois, nous aurons la guerre ; c’est fini des pauvres Turcs, c’est fini de Stamboul, les Moscov nous détruiront tous, et, quand tu reviendras, Loti, ton Achmet sera mort.

« Son corps restera quelque part dans la campagne, du côté du Nord ; il n’aura même pas une petite tombe en marbre gris, sous les cyprès, dans le cimetière de Kassim-Pacha ; Aziyadé sera passée en Asie, et tu ne retrouveras plus sa trace, personne ne pourra plus te parler d’elle. Loti, dit-il en pleurant, reste avec ton frère !

Hélas ! Je crains ces Moscov autant que lui-même, je tremble à cette idée horrible que je pourrais en effet perdre sa trace, et que je ne trouverais plus personne au monde qui pût jamais me parler d’elle !…


XXVI

Les muezzins montent à leurs minarets, c’est l’heure du namaze de midi ; il est temps de partir.

En passant par Galata, je vais saluer leur « madame ». J’embrasserais presque cette vieille coquine.

Achmet me reconduit à bord, où nous nous disons adieu au milieu du tohu-bohu des visites et de l’appareillage.

Nous partons, et Stamboul s’éloigne…


XXVII
En mer, 27 mars 1877.

Un pâle soleil de mars se couche sur la mer de Marmara. L’air du large est vif et froid. Les côtes, tristes et nues, s’éloignent dans la brume du soir. Est-ce fini, mon Dieu, et ne la verrai-je plus ?

Stamboul a disparu ; les plus hauts dômes des plus hautes mosquées, tout s’est perdu dans l’éloignement, tout s’est effacé. Je voudrais seulement une minute la voir, je donnerais ma vie pour seulement toucher sa main ; j’ai une envie folle de sa présence.

J’ai encore dans la tête tout le tapage de l’Orient, les foules de Constantinople, l’agitation du départ, et ce calme de la mer m’oppresse.

Si elle était là, je pleurerais, ce que je n’ai pu faire ; je mettrais ma tête sur ses genoux et je pleurerais comme un enfant ; elle me verrait pleurer et elle aurait confiance. J’ai été bien tranquille et bien froid en lui disant adieu.

Et je l’adore pourtant. En dehors de toute ivresse, je l’aime, de l’affection la plus tendre et la plus pure ; j’aime son âme et son cœur qui sont à moi ; je l’aimerai encore au-delà de la jeunesse, au-delà du charme des sens, dans l’avenir mystérieux qui nous apportera la vieillesse et la mort.

Ce calme de la mer, ce ciel pâle de mars me serrent le cœur. Je souffre bien, mon Dieu ; c’est une angoisse comme si je l’avais vue mourir. J’embrasse ce qui me vient d’elle ; je voudrais pleurer, et je ne le puis même pas.

Elle est à cette heure dans son harem, ma bien-aimée, dans quelque appartement de cette demeure si sombre et si grillée, étendue, sans paroles et sans larmes, anéantie, à l’approche de la nuit.

Achmet est resté, nous suivant des yeux, assis sur le quai de Foundoucli ; je l’ai perdu de vue en même temps que ce coin familier de Constantinople, où, chaque soir, Samuel ou lui venaient m’attendre.

Lui aussi pense que je ne reviendrai plus.

Pauvre petit ami Achmet, je l’aimais bien, celui-là encore ; son amitié m’était douce et bienfaisante.

C’est fini de l’Orient, le rêve est achevé. La patrie est devant nous ; dans ce paisible petit Brightbury là-bas, on m’attend avec bonheur. Moi aussi, je les aime tous, mais qu’il est triste ce foyer qui m’attend.

Je revois ce nid, chéri pourtant, où s’est passée mon enfance, les vieux murs et le lierre, le ciel gris du Yorkshire, les vieux toits, la mousse et les tilleuls, témoins d’autrefois, témoins des premiers rêves et du bonheur que rien dans le monde ne peut plus me rendre.

Souvent déjà j’y suis revenu, au foyer, le cœur tourmenté et déchiré ; j’y ai rapporté bien des passions, bien des espérances, toujours brisées ; il est rempli de poignants souvenirs, son calme béni n’a plus sur moi son action salutaire ; j’étoufferai là, maintenant, comme une plante privée de soleil…

XXVIII
A LOTI, DE SA SŒUR
Brightbury, avril 1877.

Cher frère aimé, je veux, moi aussi, te souhaiter la bienvenue dans notre pays. Fasse Celui auquel je me confie que tu t’y trouves bien et que notre tendresse adoucisse tes peines ! Il me semble que nous ne négligerons rien pour cela, nous sommes pleins de la joie de ton retour.

Je fais souvent la réflexion qu’alors qu’on est si aimé, si chéri, et qu’on est l’affection et la pensée dominante de tant de cœurs, il n’y a point de quoi se croire une vie maudite et déshéritée dans ce monde. Je t’ai écrit à Constantinople une longue lettre que tu ne recevras sans doute jamais. Je te disais combien je prenais part à tes peines, à tes douleurs même. Va, j’ai plus d’une fois versé des larmes en songeant à l’histoire d’Aziyadé.

Je pense, cher petit frère, que ce n’est pas tout à fait ta faute, si tu laisses ainsi partout un morceau de ta pauvre existence. On se l’est bien disputée, cette existence, bien qu’elle ne soit pas longue encore… mais tu sais que je crois qu’il y aura bientôt quelqu’un qui la prendra tout à fait, et que tu t’en trouveras le mieux du monde.

Le rossignol et le coucou, la fauvette et les hirondelles saluent ton arrivée ; tu ne pouvais pas mieux tomber que dans cette saison. Qui sait si nous allons pouvoir te garder un peu, pour te bien gâter.

Adieu ; tous nos baisers, et à bientôt !


XXIX

Traduction d’un grimoire turc, écrit sous la dictée d’Achmet par un écrivain public de la place d’Emin-Ounou à Stamboul, et adressé à Loti, à Brightbury.

« ALLAH !

« Mon cher Loti,

« Achmet te fait beaucoup de salutations.

« J’ai fait remettre ta lettre de Mytilène à Aziyadé par la vieille Kadidja ; elle l’a serrée dans sa robe, et n’a pas pu se la faire lire encore, parce qu’elle n’est pas sortie depuis ton départ.

« Le vieux Abeddin a soupçonné et tout deviné, car nous avions été sans prudence pendant les derniers jours. Il ne lui a pas fait de reproches, a dit Kadidja, et ne l’a pas chassée, parce qu’il l’aimait beaucoup. Seulement, il n’entre plus dans son appartement ; il ne prend plus garde à elle et il ne lui parle plus. Les autres femmes aussi du harem l’ont abandonnée, excepté Fenzilé-hanum, qui est allée pour elle consulter le hodja (le sorcier).

« Elle est malade depuis ton départ ; cependant le grand ekime (médecin) qui l’a vue a dit qu’elle n’avait rien et n’est pas revenu.

« C’est la vieille qui avait un jour arrêté le sang de sa main qui la soigne ; elle est sa confidente et je crois qu’elle l’a dénoncée pour de l’argent.

« Aziyadé te fait dire qu’elle ne vit pas sans toi ; qu’elle ne voit pas le moment de ton retour à Constantinople ; qu’elle ne croit pas qu’elle puisse jamais voir tes yeux face à face et qu’il lui semble qu’il n’y a plus de soleil.

« Loti, les paroles que tu m’as dites, ne les oublie pas ; les promesses que tu m’as faites, ne les oublie jamais ! Dans ta pensée, crois-tu que je peux être heureux un seul moment sans toi à Constantinople ? Je ne le puis pas, et, quand tu es parti, mon cœur s’est brisé de peine.

« On ne m’a pas encore appelé pour la guerre, à cause de mon père, qui est très vieux ; cependant je pense qu’on m’appellera bientôt.

« Je te salue

«  Ton frère,

« ACHMET »

« P.-S. – Le feu a pris dans le quartier du Phanar cette dernière semaine. Le Phanar est tout brûlé. »


XXX
LOTI À IZEDDIN-ALI, A STAMBOUL

Brightbury, 20 mai 1877.

Mon cher Izzedin-Ali,

Me voici dans mon pays, bien différent du vôtre ! sous les vieux tilleuls qui m’ont abrité enfant, dans ce petit Brightbury dont je vous parlais à Stamboul, au milieu de mes bois de chênes verts. C’est le printemps, mais un pâle printemps : de la pluie et de la brume, un peu comme est chez vous l’hiver.

J’ai repris l’uniforme d’Occident, chapeau et paletot gris, il me semble par instants que mon costume, c’est le vôtre, et que c’est à présent que je suis déguisé.

J’aime ce petit coin de la patrie cependant ; j’aime ce foyer de la famille que j’ai tant de fois déserté ; j’aime ceux qui m’aiment ici, et dont l’affection rendait douces et heureuses mes premières années. J’aime tout ce qui m’entoure, même cette campagne et ces vieux bois qui ont leur charme à eux, un grand charme pastoral, quelque chose qu’il m’est difficile de définir pour vous, charme du passé, charme d’autrefois et des anciens bergers.

Les nouvelles se succèdent, mon cher effendim, les nouvelles de la guerre ; les événements se précipitent. J’avais espéré que le peuple anglais prendrait parti pour la Turquie, et je ne vis qu’à moitié, si loin de Stamboul. Vous avez mes sympathies ardentes ; j’aime votre pays, je fais pour lui des vœux sincères, et sans doute vous me reverrez bientôt.

Et puis, vous l’avez deviné, effendim, je l’aime, elle, dont vous aviez soupçonné et toléré la présence. Votre cœur est grand ; vous êtes au-dessus de toutes les conventions, de tous les préjugés. Je puis bien vous dire à vous que je l’aime, et que, pour elle surtout, je reviendrai bientôt.


XXXI
Brightbury, mai 1877.

J’étais assis à Brightbury, sous les vieux tilleuls. Une mésange à tête bleue chantait au-dessus de ma tête une chanson compliquée et fort longue ; elle y mettait toute son âme de mésange, et son chant réveillait chez moi un monde de souvenirs.

C’était confus d’abord, comme les souvenirs lointains ; puis peu à peu les images vinrent, plus nettes et plus précises, je m’y retrouvai tout à fait.

Oui, c’était là-bas, à Stamboul, – une de nos grandes imprudences, un de nos jours d’école buissonnière et de témérité. Mais c’est si grand, Stamboul ! on y est si inconnu !… Et le vieil Abeddin, qui était à Andrinople !…

C’était une belle après-midi d’hiver, et nous nous promenions tous deux, elle et moi, heureux comme deux enfants de nous trouver ensemble au soleil, une fois par hasard, et de courir la campagne.

Il était triste cependant le lieu de promenade que nous avions choisi : nous longions la grande muraille de Stamboul, lieu solitaire par excellence, et où tout semble s’être immobilisé depuis les derniers empereurs byzantins.

La grande ville a toutes ses communications par mer, et autour de ses murs antiques le silence est aussi complet qu’aux abords d’une nécropole. Si, de loin en loin, quelques portes s’ouvrent dans les épaisseurs de ces remparts, on peut affirmer que personne n’y passe et qu’il eût autant valu les supprimer. Ce sont du reste de petites portes basses, contournées, mystérieuses, surmontées d’inscriptions dorées et d’ornements bizarres.

Entre la partie habitée de la ville et ses fortifications s’étendent de vastes terrains vagues occupés par des masures inquiétantes, des ruines éboulées de tous les âges de l’histoire.

Et rien au-dehors ne vient interrompre la longue monotonie de ces murailles ; à peine, de distance en distance, un minaret dressant sa tige blanche ; toujours les mêmes créneaux, toujours les mêmes tours, la même teinte sombre apportée par les siècles, – les mêmes lignes régulières, qui s’en vont, droites et funèbres, se perdre dans l’extrême horizon.

Nous marchions tous deux seuls au pied de ces grands murs. Tout autour de nous, dans la campagne, c’étaient des bois de ces cyprès gigantesques, hauts comme des cathédrales, à l’ombre desquels par milliers se pressaient les sépultures des Osmanlis. Je n’ai vu nulle part autant de cimetières que dans ce pays, ni autant de tombes, ni autant de morts.

– Ces lieux, disait Aziyadé, étaient affectionnés d’Azraël qui, la nuit, y arrêtait son vol. Il repliait ses grandes ailes et marchait comme un homme sous ces ombrages terribles.

Cette campagne était silencieuse, ces sites imposants et solennels.

Et cependant nous étions gais, tous les deux, heureux de notre escapade, heureux d’être jeunes et libres, de circuler une fois par hasard, en plein vent comme tout le monde, et sous le beau ciel bleu.

Son yachmak, très épais, était ramené sur ses yeux jusqu’à dérober tout son front ; à peine voyait-on, par l’ouverture du voile, rouler ses prunelles, si limpides et si mobiles ; son féredjé d’emprunt était d’une couleur foncée, d’une coupe sévère, que n’adoptent point d’ordinaire les femmes élégantes et jeunes. Et le vieil Abeddin lui-même ne l’eût point reconnue.

Nous marchions d’un pas souple et rapide, frôlant les modestes marguerites blanches et l’herbe courte de janvier, respirant à pleine poitrine le bon air vif et piquant des beaux jours d’hiver.

Tout à coup, dans ce grand silence, nous entendîmes un délicieux chant de mésange, en tout semblable à celui d’aujourd’hui ; les petits oiseaux de même espèce répètent dans tous les coins du monde la même chanson.

Aziyadé s’arrêta court, étonnée ; avec une mine de stupéfaction comique, du bout de son doigt teint de henné, elle me montrait le petit chanteur posé près de nous sur une branche de cyprès. Ce petit oiseau, tout petit, tout seul, se donnait tant de mal pour faire tout ce bruit, il se démenait d’un air si important et si joyeux, que, de bon cœur, nous nous mîmes à rire.

Et nous restâmes là longtemps à l’écouter, jusqu’au moment où il prit son vol, effrayé par six grands chameaux qui s’avançaient d’une allure bête, attachés à la queue leu leu par des ficelles.

Après… après, nous vîmes poindre une troupe de femmes en deuil qui se dirigeaient vers nous.

C’étaient des femmes grecques ; deux popes marchaient en tête ; elles portaient un petit cadavre, à découvert sur une civière, suivant leur rite national.

Bir guzel tchoudjouk (Un joli petit enfant !), dit Aziyadé devenue sérieuse.

En effet, c’était une jolie petite fille de quatre ou cinq ans, une délicieuse poupée de cire qui semblait endormie sur des coussins. Elle était vêtue d’une élégante robe de mousseline blanche et portait sur la tête une couronne de fleurs d’or.

Il y avait une fosse creusée au bord du chemin. On enterre ainsi les morts n’importe où, le long des routes ou au pied des murs…

– Approchons-nous, dit Aziyadé, redevenue enfant ; on nous donnera des bonbons.

On avait dérangé pour creuser cette fosse un cadavre qui ne devait pas être fort ancien ; la terre qui en était sortie était pleine d’ossements et de lambeaux de diverses étoffes. Il y avait surtout un bras, plié à angle droit, dont les os, encore rouges, se tenaient au coude par quelque chose que la terre n’avait pas eu le temps de dévorer.

Il y avait là deux popes à grands cheveux de femme, couverts de sordides oripeaux dorés, sales, patibulaires, assistés de quatre mauvais drôles d’enfants de chœur.

Ils marmottèrent quelque chose sur l’enfant mort, et puis la mère lui enleva sa couronne de fleurs, et emprisonna avec soin ses cheveux blonds dans un petit bonnet de nuit, toilette qui nous eût fait sourire, si elle n’eût pas été faite par cette mère.

Quand elle fut couchée tout au fond sur le sol humide, sans planches, sans bière, on jeta sur elle cette terre malsaine ; tout tomba dans le trou, sur la jolie petite figure de cire, y compris les vieux os et le vieux coude ; et elle fut promptement enfouie.

On nous donna des bonbons en effet ; j’ignorais cet usage grec.

Une jeune fille, puisant dans un sac rempli de dragées blanches, en remit une poignée à chacun des assistants, et nous en eûmes aussi, bien que nous fussions Turcs.

Quand Aziyadé tendit la main pour recevoir les siennes, ses yeux étaient pleins de larmes…


XXXII

Le fait est que ce petit oiseau était drôle de se trouver si heureux de vivre, et d’être si gai au milieu de ce site funèbre !…

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