Béatrice et Bénédict/Acte I

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C. Joubert, éditeur (p. Acte I-45).


ACTE PREMIER


Dans le parc du gouverneur de Messine

Au premier plan, à gauche, un petit bosquet, derrière lequel on peut, des deux côtés, se cacher ou d’où l’on peut se montrer ; tout auprès, un siège de repos. À droite, en face, une statue ; à ses pieds, des fleurs, dont quelques-unes peuvent être cueillies.

Dans le fond, une terrasse, élevée de quelques degrés, ouverte et accessible des quatre côtés, courant en travers de la scène. Du côté des spectateurs, et vers le fond de la scène, elle débouche sur un escalier.

À gauche, la terrasse conduit vers les parties les plus sombres du parc ; à l’entrée se voit une fontaine. À droite, la terrasse conduit au château du gouverneur. Dans la profondeur de la scène, la ville de Messine, en contre-bas.

En perspective, à droite, le palais du gouverneur, sur une colline ; à ses pieds une partie de la ville ; à gauche, la mer.

L’action commence en plein jour, et se poursuit jusqu’à l’arrivée de la nuit. À la fin, la lune se lève ; la lumière se réfléchit sur la mer et les fontaines. Autant que possible, obscurité sur le parc à gauche ; illuminer brillamment le château à droite.

(La droite et la gauche sont prises du point de vue du spectateur.)


ACTE PREMIER

La scène représente le parc du gouverneur de Messine.


Scène PREMIÈRE

Le peuple sicilien, entrant.


N° 1. — CHŒUR


Le More est en fuite. Victoire !
Don Pedro s’est couvert de gloire.
À ses braves, honneur !
Vive la Sicile !
Que les monts et la plaine, et la cour et la ville
Répètent le nom du vainqueur !


Les femmes

Pour ce vaillant, cueillons des roses
À l’ombre des myrtes écloses !


Les hommes

Pour ses nobles guerriers
Tressons des lauriers !


Tous

Le More est en fuite. Victoire !

Etc.

Scène II

Léonato, Héro, Béatrice


Léonato

Enfin cette guerre est terminée ! Les Mores ont été taillés en pièces, et les survivants ont été trop heureux de pouvoir remonter sur leurs vaisseaux et regagner l’Afrique, d’où ils ne seront pas tentés de revenir. Don Pedro, notre illustre général, arrive aujourd’hui même.


Héro

Ah ! mon père, quel bonheur ! et… Claudio le suit, sans doute ?


Léonato

Assurément ! Claudio n’est-il pas le bras droit du général ?


Béatrice

Il est vrai, le général est si fort engoué de lui…


Léonato

Au reste, nous allons avoir des détails, on m’annonce un message.


Scène III

Les Mêmes, un Messager


Le messager, remettant une lettre à Léonato.

Monseigneur, je vous annonce l’arrivée du général. Quand je l’ai quitté, il n’était qu’à trois lieues de Messine.


Léonato, sans interrompre la lecture de sa lettre.

Combien d’hommes avez-vous perdus dans cette action ?


Le messager

Très peu, et aucun officier de marque.


Léonato

Le prix d’une victoire est doublé, quand le vainqueur ramène tout son monde. Je vois, par cette lettre, que Don Pedro a conféré d’éclatants témoignages de satisfaction au jeune Claudio.


Héro, à part, avec joie.

Dieu !


Le messager

Il les a mérités par une conduite à laquelle Don Pedro a rendu justice, et il a été au-delà de ce que promettait son âge. C’est un agneau qui s’est conduit comme un lion.


Béatrice

Veuillez me dire, je vous prie, si le seigneur Matamore est de retour, ou non, de la guerre.


Le messager

Je ne connais dans l’armée personne de ce nom, madame.


Héro

Ma cousine veut parler du seigneur Bénédict.


Le messager

Oh ! il est de retour, et aussi agréable que jamais. C’est encore un vaillant.


Béatrice

Vaillant auprès d’une dame ; mais qu’est-il en face d’un guerrier ?


Le messager

Brave devant un brave, et homme en face d’un homme. Lui aussi a, dans cette guerre, rendu d’importants services.


Béatrice

Vous aviez des vivres avariés, et il vous a aidés à les consommer. C’est un intrépide gastronome, il a un excellent estomac.


Léonato

Veuillez, monsieur, ne pas mal juger de ma nièce ! Il y a entre elle et le seigneur Bénédict une guerre d’épigrammes, et ils ne se rencontrent jamais qu’il ne s’engage entre eux une escarmouche d’esprit.


Béatrice

Hélas ! il a perdu beaucoup de son esprit dans notre dernière rencontre. Quel est maintenant son frère d’armes ? Car il en prend un nouveau tous les mois.


Le messager

Est-il possible ?


Béatrice

Très possible. Ses affections changent, comme la forme de sa toque, à chaque mode nouvelle.


Le messager

Je vois, madame, que ce gentilhomme n’est pas dans vos papiers.


Béatrice

Non ! s’il y était, je les brûlerais tous. Mais qui est, je vous prie, son frère d’armes ?


Le messager

Il est habituellement dans la compagnie du noble Claudio.


Béatrice

Mon Dieu ! il s’attachera à lui, comme la fièvre. On le gagne plus facilement que la peste, et à l’instant même on devient fou. Dieu soit en aide au noble Claudio ! S’il a attrapé le Bénédict, il lui en coûtera plus de six mille ducats avant d’être guéri.


Le messager

Je tâcherai, madame, d’être de vos amis.


Béatrice

Je vous le conseille.


Léonato

Ma nièce, vous ne deviendrez jamais folle.


Béatrice

Non, tant que la canicule ne viendra pas en janvier.


Le messager

Je vais au devant du général. (Il sort.)



Scène IV


CHŒUR
Le More est en fuite. Victoire !

Béatrice, l’interrompant

Assez ! assez ! aurez-vous bientôt fini de nous chanter : Gloire et victoire, Guerriers et lauriers ? Quelles rimes ! Voilà les suites de la guerre ! Je me sauve. (Elle sort, Léonato la suit bientôt après.)


Héro

Ne l’écoutez pas, mes amis. Continuez ! Je suis heureuse, moi, de vous entendre et de partager votre joie.


Scène V

Héro, le Chœur (Héro parcourt les groupes en ayant l’air de se réjouir avec eux du retour de l’armée.)


N° 2. — CHŒUR

Le More est en fuite. Victoire !
Don Pedro s’est couvert de gloire.
À ses braves, honneur !
Vive la Sicile !
Que les monts et la plaine, et la cour et la ville
Répètent le nom du vainqueur !

(Le Chœur sort en dansant.)

Scène VI


Héro, seule.

N° 3. — AIR

Je vais le voir. Son noble front rayonne
De l’auréole du vainqueur.
Cher Claudio, que n’ai-je une couronne !
Je te la donnerais, je t’ai donné mon cœur.
Il me revient fidèle.
Plus d’angoisse mortelle !
Mes tourments sont finis,
Nous allons être unis !
De sa constance,
De sa vaillance,
Ma main sera le prix.


Scène VII

Don Pedro, accompagné de sa suite ; Claudio, Bénédict, Léonato, Héro, Béatrice.


Léonato

Recevez mes félicitations, général ! La Sicile est délivrée par vous. Notre île entière tressaille de joie et de reconnaissance.


Don Pedro

Épargnez-moi, mon cher Gouverneur ! je n’aime pas à entendre parler de ce que j’ai fait. Grâce à Dieu et à la valeur de ces jeunes braves (montrant Claudio et Bénédict), l’ennemi a pris la fuite, après des pertes énormes. J’en suis heureux autant que vous. Mais, n’en parlons plus ! Nous avons, si je ne me trompe, un sujet plus doux d’entretien. (Saluant Héro.) C’est demain, n’est-ce pas, que…

(Léonato lui fait signe de se taire, et l’emmène dans le fond en parlant bas.)


Bénédict

Eh ! mais, pourtant, ce que nous avons fait n’est pas trop mal : cinq mille morts restés sur le champ de bataille…


Claudio, courant à Héro, remonte.

Chère Héro !


Héro

Cher Claudio !

(Ils s’éloignent vers le fond du jardin en causant.)


Béatrice, à Bénédict.

Oh ! sans doute, les héros de l’Iliade, Alexandre et César, ne sont rien auprès de vous, et ce serait pitié de parler, le même jour, de leurs exploits et des vôtres.


Bénédict

Eh ! quoi, signora Dédain, vous vivez encore ?


No 4. — DUO

Béatrice

Comment le Dédain pourrait-il mourir ?
Vous êtes vivant on le verrait naître
         S’il n’existait pas
         Et tant qu’ici-bas
      Vous oserez paraître,
           Pour son bon plaisir,
      Il ne voudra pas en sortir.


Bénédict

Aimable Dédain, on est trop heureux
D’endurer vos coups Que ne suis-je maître
          De suivre vos pas
          Oui, tant qu’ici-bas
       Vous daignerez paraître
             Pour ravir nos yeux,
       Qui donc voudrait aller aux cieux ?


Béatrice

J’ai pitié de votre ironie !


Bénédict

Moi, railler ! certes, je le nie…
Mais franchement, non.
     Vous avez raison,
     Je suis insensible,
     D’humeur inflexible,
Et c’est un vrai bonheur pour nous,
Qu’adoré de toutes les femmes,
Enflammant, malgré moi, tant d’âmes,
Je ne sois point aimé de vous.


Béatrice

N’ayez à ce sujet aucune inquiétude !


Bénédict

De vous déplaire en tout je ferai mon étude,
J’aurais trop de chagrin de vous désespérer.


Béatrice

Vous pouvez, sans effort, seigneur, vous rassurer.


Ensemble

Mais quel plaisir étrange
Trouvé-je à l’irriter !
Comme un cœur qui se venge,

Je sens le mien bondir et palpiter.

Un frisson de colère

Me prend quand je le
la
vois ;
Son rire m’exaspère,

Et je tremble à sa voix.


Bénédict

Dieu du ciel, faites-moi la grâce
De ne pas femme m’octroyer.

(montrant Béatrice)

Brune, surtout !


Béatrice
Quelle menace !

Bénédict

Mieux vaut en enfer m’envoyer.


Béatrice

Dieu du ciel, faites-moi la grâce
De ne pas m’imposer d’époux,

(montrant Bénédict)

Barbu, surtout !


Bénédict

Barbu, surtout ! Quelle menace !


Béatrice

Je le demande à deux genoux.


Reprise de l’ensemble

Mais quel plaisir étrange
Etc…

(Béatrice sort.)



Scène VIII



Bénédict, Don Pedro, se rapprochant avec Léonato,
et suivi à quelque distance de Claudio et
d’Héro.



Léonato, à Héro.

Ma fille, suivez-moi

(Il l’emmène.)

Scène IX

Don Pedro, Claudio, Bénédict.

(Bénédict fait un mouvement pour sortir.)

Don Pedro

Bénédict, ne partez pas ! Le gouverneur me charge de vous inviter à une fête qu’il donne ce soir dans son palais, et dont un de vos amis sera le héros. (À Claudio.) Vous y viendrez aussi, Claudio. Devinez-vous quel peut être cet ami de Bénédict ?


Claudio

Mon général… je ne sais… je n’ose croire…


Bénédict

Oh ! c’est lui. Voilà le héros ! Je le vois trembler.


Don Pedro

En effet, c’est Claudio qui sera dès ce soir l’heureux époux de sa belle fiancée. (À Claudio.) La mission que vous m’aviez confiée a pleinement réussi. Léonato consent à ne plus retarder votre mariage.


Claudio

Se peut-il ?


Don Pedro

Oui, et, dans l’espoir de cette réunion, instruit d’ailleurs dès longtemps de votre belle conduite à l’armée, il avait tout préparé pour la cérémonie. À ce soir, donc L’exemple ne vous tente-t-il pas, Bénédict ?


Bénédict

Moi ?


N°5. — TRIO



Bénédict

Me marier ? Dieu me pardonne !
Ah j’aime mieux dans un couvent,
Moisir sous le froc tristement,
Et que l’univers m’abandonne.


Claudio, Don pédro

Quelle fureur Dieu vous pardonne
De maudire un lien charmant,
Et de préférer le couvent
Au bonheur que l’hymen nous donne !


Bénédict

 Oui, oui, plutôt moisir dans un couvent !
D’une femme, il est vrai que je reçus la vie ;
 Elle m’éleva, je l’en remercie ;
 Mais si, malgré tout, je ne me soucie
Que fort peu de porter de hauts bois sur le front,
 Les femmes me pardonneront.
  Par ma défiance,

De toutes les blesser je n’ai pas le vouloir
 Je ne saurais pourtant avoir
 En l’une d’elles confiance,
  Et ma conclusion,
 C’est que je veux mourir garçon.


ENSEMBLE



Bénédict

Me marier ? Dieu me pardonne
Ah ! j’aime mieux, dans un couvent,
Moisir sous le froc tristement,
Et que l’univers m’abandonne.


Claudio et Don pedro

Quelle fureur ! Dieu vous pardonne
De maudire un lien charmant,
Et de préférer le couvent
Au bonheur que l’hymen nous donne !


Claudio

                      Impie !


Don pedro

                      Impie ! Ingrat !


Claudio

                      Impie ! Ingrat ! Blasphémateur !


Bénédict

                      J’admire votre noble ardeur.


Claudio

                      Une douce compagne !


Bénédict

                      Que la ruse accompagne


Don Pedro

                      Qui berce vos ennuis !


Bénédict

                      Et qui trouble vos nuits !


Claudio

                      Une constante amie !


Bénédict

                      Une intime ennemie !


Don Pedro

                      Qui vieillit avec vous !


Bénédict

                      Qui vieillit avant nous !


Claudio

                      Un charme, une grâce !


Bénédict

                      Qu’un hiver efface !


Don Pedro

                      Un trésor d’amour !


Bénédict

                      Qu’épuise un seul jour !


Claudio

                             Source de vie !


Bénédict

                             Caquet de pie !


Don pedro

                             Fidélité !


Bénédict

                             Fragilité !


Claudio

                             Tendresse !


Bénédict

                             Faiblesse !


Don pedro

                             Cœur pur !


Bénédict

                             Peu sûr !


Claudio et Don Pedro

                                     Maître…


Bénédict

                                     Traître !


Claudio et Don Pedro

                                             Doux !


Bénédict

                                             Houx !

REPRISE DE L’ENSEMBLE

Bénédict

                Me marier ? Dieu me pardonne

Etc.

Claudio et Don Pedro

                Quelle fureur ! Dieu vous pardonne !

Etc.

Bénédict

Si jamais Bénédict au joug peut se soumettre,
Il consent, ou le diable m’emporte, à voir mettre,
               Comme une enseigne, sur son toit,
               Ces mots écrits : « Ici l’on voit
                      « Bénédict, l’homme
                             « Marié. »


Don Pedro et Claudio

                                   Comme
                       Nous rirons tous, le jour
                    Qu’on le verra pâle d’amour.


ENSEMBLE

Bénédict

                    Ah l’étrange folie
                    Non, jamais de ma vie,
               De matrimoniomanie
               Je ne vis un exemple égal.
                    Je ris de leur instance,
                    Et de leur persistance
               À prôner le destin banal.


Claudio et Don Pedro

                     Ah ! l’étrange folie !
                     Non, jamais de ma vie,
               De matrimoniophobie
               Je ne vis un exemple égal.
                     Rions de sa prudence,
                     Et de sa persistance
                     À craindre l’accident fatal !


Bénédict, ironiquement

Je vous quitte, messieurs, vous me convertiriez. (Il sort à droite.)



Scène X


Don Pedro, Claudio

don Pedro

Par le ciel ! Il faut que nous en venions à bout. La seule femme qui convienne à cet étourdi, c’est Béatrice.


Claudio

Comme aussi le seul homme qui convienne à cette folle, c’est Bénédict.


Don Pedro

Eh bien ! laissez-moi faire et, si votre aimable fiancée veut me venir en aide, nous parviendrons à réaliser le projet de ce mariage invraisemblable, dont le Gouverneur vient aussi de m’entretenir, et nous verrons, avant qu’il soit peu, Bénédict l’homme marié. Je vais communiquer mon plan à Héro ; suivez-moi chez elle ! vous connaîtrez la comédie et le rôle que je prétends vous y faire jouer. Voici venir les musiciens que le seigneur Léonate veut, ce soir, faire entendre à la fête ; ils viennent répéter leur épithalame.


Claudio

Laissons-les à leur discordante étude !

(Ils sortent à droite.)



Scène XI


Somarone, suivi de Chanteurs et de Musiciens
portant des hautbois.
(Les vrais joueurs de hautbois restent à l’orchestre.)

Somarone, venant de gauche.

Allons chacun de vous doit maintenant savoir sa partie, où il ne la saura jamais voyons l’ensemble. Ah c’est un bel ouvrage, et que j’ai mis plus de huit jours à composer. Placez-vous, placez vous ! Ici !… Ici donc !… là, en me regardant. Bon ! il me tourne le dos. Mais, malheureux, comment verras-tu la mesure ?… Il faudra donc que je te la batte sur la tête ou sur les épaules ?… Ah ! j’oubliais… êtes-vous d’accord, vous autres ?


Un musicien

Oui, oui, parfaitement


Somarone

Voyons, donne ton la.

(Le premier hautbois donne le la.)

Somarone, à l’autre.

Et toi ?

(Le second hauthois donne le la bémol qu’il tient en même temps que le la naturel du premier.)


Somarone, portant la main à ses oreilles.

Ah ! aïe ! Holà ! Poussah ! misérable ! Veux-tu bien t’accorder tout de suite !… Il y a de quoi déchirer des oreilles d’âne. Voilà comment vous avez osé l’autre soir, exécuter ma sérénade ! Vous avez juré de m’assassiner ! (Ils s’accordent.)


Somarone, à peu près satisfait.

Enfin !… Y êtes-vous ?… Je n’ai plus à vous donner qu’une dernière instruction, mais la plus importante. Je ne ferai pas de longs discours sur ma musique. (Il lève son bâton de conducteur en l’air, comme pour marquer la première mesure et, parcourant d’un regard superbe les rangs des exécutants) : Mesdames et Messieurs, le morceau que vous allez avoir l’honneur d’exécuter est un chef-d’œuvre ! Commençons !…(Il bat la mesure.)


N° 6. — ÉPITHALAME GROTESQUE.

Chœur
(Premier couplet, chanté fort.)

Mourez, tendres époux
Que le bonheur enivre !
Mourez ! pourquoi survivre
À des instants si doux ?
Comme la nuit calme et rêveuse,
Qu’une mort bienheureuse
Descende paisible sur vous !
Mourez, tendres époux
Que le bonheur enivre !
Mourez ! pourquoi survivre
À des instants si doux ?


Somarone, aux choristes.

Ah mon Dieu vous me beuglez cet épithalame comme un De profundis ! Vous ne comprenez donc pas… ce… ce chef-d’œuvre ?… Un chant de bonheur ! un chant d’amour ! qui doit ravir en extase les mariés… la nuit… qui doit s’envoler… s’exhaler… comme un parfum d’harmonie vers leur chambre nuptiale !


Scène XII

Les précédents, Bénédict (venant de droite).


Bénédict, à part, dans le fond.

Je ne conçois pas qu’un homme, qui voit combien est insensé celui qui se soumet à l’empire de l’amour, puisse, en devenant amoureux, tomber dans l’insigne folie qu’il a ridiculisée dans autrui et s’offrir en butte à ses propres sarcasmes.

(Somarone, pendant le monologue de Bénédict, examine attentivement un passage de sa partition.)

Somarone

Un instant je veux changer quelque chose à la seconde ritournelle.

(Il écrit quelques notes au crayon sur son manuscrit.)


Bénédict, continuant son monologue.

Et cependant, tel est Claudio. J’ai vu un temps où l’harmonie la plus délicieuse à son oreille, c’était le son du fifre et du tambour, et maintenant il leur préfère de langoureuses mélodies ! J’ai vu un temps où il eût fait dix lieues à pied pour voir une bonne armure ; à présent, il passera dix nuits à combiner la coupe d’un nouveau pourpoint. Du diable si l’amour fait jamais de moi un sot de ce calibre !

(Il disparaît.)

Somarone, après avoir écrit, il va montrer le passage modifié,
au 1er hautbois.

Essaie-moi cela ! (Le hautbois joue quelques mesures.)


Bénédict, pendant le solo de hautbois.

Ah ! des musiciens !… une répétition !… Écoutons !


Somarone

Très bien ! Peste ! à première vue ! Oh ! tu es un gaillard ! J’écrirai pour toi un joli saltarello dans ma nouvelle messe.


Scène XIII

Don Pedro, Claudio, Somarone, Bénédict.


Bénédict, reparaissant dans un coin du jardin.

Ah ! voici le Général et notre amoureux chevalier.


Don Pedro, à Somarone.

Eh bien ! nous ferez-vous entendre la musique en question ?


Somarone

Oui, Excellence ! oui, Altesse ! Monseigneur… et avec de nouveaux agréments que je viens d’y ajouter. (Il tend son bâton de chef d’orchestre à un domestique.) Emportez ceci ! et apportez-moi le bâton n° 37, le bâton ducal !… (Le domestique sort.) C’est le bâton, Monseigneur, dont je me sers devant les personnes… les personnes de qualité, dans les circonstances… solennelles…


Don Pedro

Certainement, mon cher Maestro, je suis très flatté… mais…


Somarone

Monseigneur, je connais mes devoirs. (Le domestique revient et lui tend respectueusement sur un plat d’argent un bâton en ivoire et ébène. Somarone, prenant délicatement sur le plat le nouveau bâton, dit :) Ivoire et ébène, Monseigneur ; noir et blanc ! Cela imprime à l’exécution un caractère à la fois riant et sombre.


Don Pedro

Très bien !


Somarone

Et c’est précisément le double caractère du morceau que je suis fier de vous faire entendre (Aux musiciens) Riant et sombre, vous entendez ; c’est la vie et la mort, tout est là… Allons !… à nous ! (Il bat la mesure avec toutes sortes de gestes exagérés. Don Pedro et Claudio sont assis sur un des côtés du théâtre. Sur l’autre côté sont le pupitre et l’estrade de Somarone. À sa droite et à l’entrée d’une


No 6 bis. — ÉPITHALAME GROTESQUE
(Second couplet chanté doux)


    Mourez, tendres époux
    Que le bonheur enivre !
    Mourez ! Pourquoi survivre
    À des instants si doux ?
Perdus dans l’extase infinie,
    Oublieux de la vie,
Au ciel ensemble envolez-vous !
    Mourez, etc.


Don Pedro

Comment ? « mourez. » Il ne faut pas que les époux meurent ! Quelles diables de paroles est cela ?


Somarone

Monseigneur, cela se dit en haute poésie.


Don Pedro

Ah en haute poésie… en haute… très bien !


Somarone, à part.

Il est un peu… bourgeois, le général.


Don Pedro

Après tout, les époux ne s’en porteront pas plus mal. D’ailleurs vos chanteurs prononcent les vers de telle sorte qu’on ne les entendra pas. Quant à la musique, mon cher maestro, ah ! la musique… elle est excellente… savante… (À part) Je n’y ai rien compris.


Claudio

Ni moi non plus.


Somarone, bas, à Don Pedro.

Mais les chanteurs sont pitoyables.


Bénédict, bas, en se montrant à travers la charmille.

Dis donc plutôt : impitoyable !


Somarone

C’est une fugue, monseigneur.


Don Pedro

Ah ! diable ! et pourquoi une fugue ?


Somarone

Le mot fugue veut dire fuite, et j’ai fait une fugue à deux sujets, à deux thèmes, pour faire songer les deux époux à la fuite du temps.


Don Pedro

Brave ! c’est admirable. Musique symbolique !


Somarone

Philosophique !


Claudio

Cabalistique !


Bénédict, bas.

Et sudorifique, car il est en nage.


Somarone

Ah ! si vous entendiez cela bien exécuté !…


Don Pedro

Vous êtes trop sévère, vos choristes ont chanté d’une façon fort passable. (Il parle bas à Claudio.)


Bénédict

Si mes chiens avaient hurlé de la sorte, je les aurais pendus sans miséricorde. Pourvu que ces voix discordantes ne me présagent pas quelque malheur !


Don Pedro, à Claudio.

C’est convenu. (À Somarone) Entendez-vous, maestro ? Procurez-vous encore quelque chanteurs de choix, car ce morceau nous plaît, et nous voulons qu’il produise tout son effet, cette nuit, sous les fenêtres de la charmante Héro. Venez me trouver ensuite ! j’aurai peut-être d’autres ordres à vous donner.


Somarone

Ah !… Ah !… Monseigneur, Excellence !… Altesse !… Général !… Vous prenez les grands moyens !… Ce sera superbe !… (Il sort avec les musiciens.)


Scène XIV

Don Pedro, Claudio, Léonato entrant, Bénédict, caché.


Don Pedro

Eh bien, Léonato, avez-vous fait de nouvelles observations, et croyez-vous toujours Béatrice amoureuse de Bénédict ?


Léonato

Plus que jamais, je venais pour vous en parler.


Claudio, bas à Don Pedro.

Avancez toujours, il nous écoute. (Haut) Pour moi, je n’aurais jamais cru qu’elle pût se prendre d’affection pour un homme.


Léonato

Ni moi mais le merveilleux de l’affaire, c’est de la voir aimer Bénédict, l’homme qu’elle paraissait abhorrer le plus.


Bénédict, à part.

Serait-il possible ? Et le vent soufflerait-il dans cette direction ?


Léonato

Je vous avoue, général, que je ne sais qu’en penser. Mais vous ne pouvez concevoir jusqu’où va la violence de son amour pour lui.


Don Pedro

C’est peut-être une feinte.


Claudio

Je serais porté à le croire.


Léonato

Une feinte, dites-vous ? Alors il faut convenir que jamais passion feinte ne contrefit à ce point l’énergie d’une passion véritable.


Don Pedro

Par quels signes sa passion se manifeste-t-elle ?


Claudio

Garnissez bien l’hameçon, le poisson va mordre.


Léonato

Par quels signes ? On la voit assise, immobile… (À Claudie) Ma fille vous a dit en quel état…


Claudio

Elle me l’a dit, en effet.


Don Pedro

En quel état ? Parlez ! Vous me surprenez. J’aurais cru son cœur à l’épreuve de toutes les attaques de l’amour.


Léonato

Je l’aurais juré, surtout en ce qui concerne Bénédict.


Don Pedro

Lui a-t-elle fait connaître ses sentiments ?


Léonato

Non, elle jure de ne jamais les lui révéler.


Claudio

Il est vrai, Héro l’assure. « Eh quoi, dit-elle, lui écrirais-je que je l’aime, après toutes les marques de dédain que je lui ai prodiguées ? »


Léonato

C’est ce qu’elle disait tout à l’heure en prenant la plume pour lui écrire. Elle a commencé une lettre qu’elle a presqu’aussitôt déchirée en mille morceaux, se reprochant d’être assez immodeste pour écrire à un homme qui ne fera que rire de ses avances. « Je juge de lui par moi, a-t-elle dit ; s’il m’écrivait, je me moquerais de lui ».


Claudio

Puis, elle est tombée à genoux, pleurant, sanglotant, s’arrachant les cheveux, se frappant la poitrine, exhalant à la fois des prières et des imprécations.


Léonato

Son exaltation, au dire de ma fille, a atteint maintenant un degré de violence à faire craindre qu’elle n’attente à ses jours,


Bénédict, à part.

Je prendrais tout cela pour un piège, dans la bouche de tout autre que cette barbe grise : je ne puis croire que l’imposture se cache sous des dehors si vénérables.


Don Pedro

Si elle s’obstine à cacher ses sentiments à Bénédict, il serait convenable que quelque autre se chargeât de l’en instruire.


Claudio

À quoi bon ? Il s’en ferait un jeu, et ce serait pour lui un prétexte à de nouveaux sarcasmes contre cette infortunée.


Don Pedro

S’il en était capable, on ferait, en le pendant, une œuvre méritoire. Une femme aussi accomplie, vertueuse, à n’en point douter !


Claudio

Et charmante !


Don Pedro

Et d’une raison supérieure en tout, excepté dans son amour pour Bénédict.


Léonato

Oh ! général, quand la raison est aux prises avec la passion, il y a dix à parier contre un que c’est la passion qui l’emportera. Je le déplore à juste titre, et comme son oncle et comme son tuteur.


Don Pedro

Plût à Dieu qu’elle m’eût pris pour l’objet de sa folle tendresse ! Mettant à l’écart toute haute considération, je l’eusse épousée. J’ai envie d’en parler à Bénédict pour voir ce qu’il dira.


Claudio

N’en faites rien, mon Général ! que plutôt Béatrice, cédant aux conseils d’Héro, étouffe son amour !


Léonato

Cela est impossible ; son cœur périrait à la tâche.

(Les personnages qui se sont peu à peu éloignés en causant, disparaissent.)


Bénédict, sortant de sa cachette.

Ce n’est pas une plaisanterie leur conversation est sérieuse. Ils plaignent Béatrice il paraît que sa passion est au-comble. Elle m’aime ! Je dois la payer de retour. J’ai entendu le blâme dont je suis l’objet…

(Il se cache.).

Don Pedro, revenant avec Claudio et Léonato.

Eh bien, nous reparlerons de cela avec votre fille en attendant, laissons les choses comme elles sont. J’aime Bénédict, et je souhaiterais que, jetant sur lui-même un regard modeste, il s’avouât, en toute humilité, combien il est indigne d’une telle femme.


Léonato

Voulez-vous venir, Général ? le dîner est prêt.


Claudio, bas.

Si, après cela, il n’en est pas amoureux fou, je ne veux plus compter sur rien.

(Ils sortent à gauche.)



Scène XV


Bénédict, se montrant tout à fait.

Non, il faut que le monde soit peuplé quand je disais que je mourrais garçon, je ne pensais pas devoir vivre jusqu’à ce que je fusse marié. Ils disent que Béatrice est belle, c’est une vérité que je puis certifier moi-même qu’elle est vertueuse, je n’en disconviens pas ; qu’elle montra une raison supérieure en tout, hormis dans l’amour qu’elle a pour moi. En effet, ce n’est pas une grande preuve de raison qu’elle donne là ; ce n’est pas non plus une preuve de folie, car je vais être effroyablement amoureux d’elle.


No 7. — RONDO


Ah, je vais l’aimer, mon cœur me l’annonce.
À son vain orgueil je sens qu’il renonce.
                Je vais l’admirer,
                Je vais l’adorer,
                    L’idolâtrer !
                Fille ravissante,
                Béatrice ! Ô dieux !
                Le feu de ses yeux,
                Sa grâce agaçante,
                Son esprit si fin,
                Son charme divin,
                Tout séduit en elle,
                Et sa lèvre appelle
                Un baiser sans fin.
Ah ! je vais l’aimer, mon cœur me l’annonce.
À son vain orgueil je sens qu’il renonce.
                Je vais l’admirer,
                Je vais l’adorer,
                    L’idolâtrer.
                Chère Béatrice !
                Ciel ! il se pourrait…
                Elle m’aimerait…
                Ô joie ! ô supplice !

                Un pareil bonheur,
                Est-il pour mon cœur ?
                Si c’était un songe !
                Ô cruel mensonge !
                Ô rage ! ô fureur !
Non… Je vais l’aimer, mon cœur me l’annonce.
À son vain orgueil je sens qu’il renonce.
                Je vais l’admirer,
                Je vais l’adorer,
                     L’idolâtrer.

Voici la belle Héro et son amie, je ne me sens pas d’humeur en ce moment à faire de l’esprit avec elles. Je suis mal à mon aise. Allons rêver ailleurs !

(Il sort il gauche.)

Scène XVI

Héro, Ursule.


Héro

Je sais bien bon gré à mon père de m’avoir dispensée d’assister à ce banquet. Je suis si fatiguée de tous ces préparatifs… Nous signons le contrat ce soir… Mon cœur est plein de joie ; mais le bruit et la foule me sont insupportables.


Ursule

Voilà votre mélancolie qui vous reprend. Vous étiez si gaie tout à l’heure !


Héro

Oui, j’étais entrée dans l’esprit du rôle que mon père a voulu me faire jouer. C’était si plaisant de savoir ma cousine aux écoutes dans la chambre voisine de la mienne, pendant que nous faisions l’éloge de Bénédict, et que nous parlions de son violent amour pour elle ! Amour qu’il est si loin d’éprouver et qu’il n’éprouvera jamais !


Ursule

Ah ! non, certes ! pas plus qu’elle n’aimera Bénédict. Ce sont deux êtres incapables d’un tendre sentiment, et surtout d’un tendre sentiment l’un pour l’autre.


Héro

Pourtant, la porte étant ouverte, je la voyais dans une glace sans qu’elle s’en doutât, et, au moment où tu as dit « Le malheureux en mourra elle a fait un mouvement si brusque que j’ai failli partir d’un éclat de rire qui eût tout compromis.


Ursule

N’importe ! j’ai peine à croire que la ruse ait chance de succès.


Héro

Je ne le crois guère non plus. C’est pourquoi il ne faut pas pousser trop loin cette plaisanterie. Béatrice nous en voudrait à la mort, si elle se doutait que nous avons voulu nous moquer d’elle. (Soupirant) Ah !…

(Elles vont s’asseoir sur un banc de gazon.)
N° 8. — NOCTURNE.

Ursule
Vous soupirez, madame !

Héro
Le bonheur oppresse mon âme.
Je ne puis y songer sans trembler malgré moi.
Claudio ! Claudio ! Je vais donc être à toi.
ENSEMBLE

Nuit paisible et sereine !
La lune, douce reine,
Qui plane en souriant ;
L’insecte des prairies,
Dans les herbes fleuries
En secret bruissant ;
xxxxPhilomèle
xxxxxxQui mêle
Aux murmures du bois
Les splendeurs de sa voix ;
xxxxL’hirondelle
xxxxxxFidèle
Caressant sous nos toits
Sa nichée en émois ;
Dans sa coupe de marbre
Ce jet d’eau retombant,
xxxxxxÉcumant ;

L’ombre de ce grand arbre
En spectre se mouvant,
xxxSous le vent ;
xxxxxxHarmonies
xxxxxxInfinies,
Que vous avez d’attraits
Et de charmes secrets
Pour les âmes attendries !

2e COUPLET

Ursule
Quoi ? vous pleurez, madame !

Héro

xxCes larmes soulagent mon âme ;
Tu sentiras couler les tiennes à ton tour,
Le jour où tu verras couronner ton amour.

ENSEMBLE

Respirons en silence
Ces roses que balance
Le souffle du zéphir !
À sa fraîche caresse
Livrons nos fronts !… il cesse
Et meurt dans un soupir.
Nuit paisible et sereine,

Etc. Etc.
(Elles s’éloignent en effeuillant des roses.)