Bailly (Arago)/08

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Œuvres complètes de François Arago, secrétaire perpétuel de l’académie des sciences2 (p. 286-315).
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RAPPORT SUR LE MAGNÉTISME ANIMAL.


Nous allons voir maintenant l’astronome, l’érudit, le littérateur, aux prises avec les passions de toute nature qu’engendra la question si fameuse du magnétisme animal.

Au commencement de l’année 1778, un médecin allemand vint s’établir à Paris. Ce médecin ne pouvait manquer de réussir auprès de ce qu’on appelait alors la haute société : il était étranger. Son gouvernement l’avait expulsé ; on lui imputait des actes d’une effronterie, d’un charlatanisme sans exemple.

Le succès, néanmoins, dépassa toutes les prévisions. Les Gluckistes et les Piccinistes eux-mêmes oublièrent leurs différends pour s’occuper exclusivement du nouveau venu.

Mesmer, puisqu’il faut l’appeler par son nom, prétendait avoir découvert un agent jusque-là totalement inconnu aux hommes de l’art et aux physiciens : un fluide universellement répandu, et, à ce titre, servant de moyen de communication et d’influence entre les globes célestes ; un fluide susceptible de flux et de reflux, qui s’introduisait plus ou moins abondamment dans la substance des nerfs et les affectait d’une manière utile : de là le nom de magnétisme animal donné à ce fluide.

« Le magnétisme animal, disait Mesmer, peut être accumulé, concentré, transporté, sans le secours d’aucun corps intermédiaire. Il se réfléchit comme la lumière ; les sons musicaux le propagent et l’augmentent. »

Des propriétés aussi nettes, aussi précises, semblaient devoir être susceptibles de vérifications expérimentales. Il fallait donc prévoir les cas de non-réussite, et Mesmer se donna bien garde d’y manquer ; voici sa déclaration : « Quoique le fluide soit universel, tous les corps animés ne se l’assimilent pas au même degré ; il en est, quoiqu’en très-petit nombre, qui, par leur seule présence, détruisent tous les effets de ce fluide dans les autres corps. »

Dès que ceci était admis, dès qu’on se donnait la faculté d’expliquer le manque de réussite par la présence de corps neutralisants, Mesmer ne courait plus le risque d’être embarrassé. Rien ne l’empêchait d’annoncer en toute sûreté « que le magnétisme animal pouvait guérir immédiatement les maux de nerfs et médiate ment les autres ; qu’il donnait au médecin le moyen de juger avec certitude l’origine, la nature et le progrès des maladies les plus compliquées ; que la nature offrait enfin, dans le magnétisme, un moyen universel de guérir et de préserver les hommes. »

Avant de quitter Vienne, Mesmer avait communiqué ses idées systématiques aux principales sociétés savantes de l’Europe. L’Académie des sciences de Paris, la Société royale de Londres, ne jugèrent pas à propos de répondre. L’Académie de Berlin examina le travail, et écrivit à Mesmer qu’il était dans l’erreur.

Mesmer, quelque temps après son arrivée à Paris, essaya de nouveau de se mettre en rapport avec l’Académie des sciences. Cette compagnie accepta même un rendez-vous. Mais, au lieu de vaines paroles qu’on leur offrait, les académiciens demandèrent des expériences. Mesmer trouva, je cite ses expressions, que c’était un enfantillage ; et la conférence n’eut pas d’autre suite.

La société royale de médecine, appelée à juger du mérite des prétendues guérisons opérées par le docteur autrichien, pensa que ses commissaires ne pourraient pas donner un avis motivé « sans avoir auparavant constaté l’état des malades par un examen fait avec soin. » Mesmer repoussa une prétention si naturelle, si raisonnable. Il voulait que les commissaires se contentassent de la parole d’honneur des malades et d’attestations. De ce côté encore, des lettres dignes et sévères de Vicq-d’Azyr mirent fin à des communications qui devaient rester sans résultat.

La Faculté de médecine montra, ce nous semble, moins de sagesse. Elle refusa de rien examiner ; elle procéda même en forme contre un de ses docteurs régents qui s’était associé, disait-elle, à la charlatanerie de Mesmer.

Ces infructueux débats prouvaient avec évidence que Mesmer lui-même n’était bien sur ni de sa théorie, ni de l’efficacité des moyens de guérison qu’il mettait en usage. Néanmoins, le public se montra aveugle. L’engouement devint extrême. La société française parut un moment partagée en magnétiseurs et en magnétisés. D’un bout du royaume à l’autre, on voyait des agents de Mesmer qui, leur quittance à la main, mettaient les pauvres d’esprit à contribution.

Les magnétiseurs avaient eu l’adresse de faire entrevoir que les crises mesmériennes se manifestaient seulement chez les personnes douées d’une certaine sensibilité. Dès ce moment, pour ne pas être rangés parmi les insensibles, des hommes et des femmes se donnèrent, près du baquet, les apparences d’épileptiques.

Le père Hervier n’était-il pas réellement dans un des paroxysmes de cette maladie, lorsqu’il écrivait : « Si Mesmer eût vécu à côté de Descartes et de Newton, il leur aurait épargné bien des peines : ces grands hommes soupçonnaient l’existence du fluide universel ; Mesmer a découvert les lois de son action. »

Court de Gébelin se montra plus étrange encore. La nouvelle doctrine devait naturellement le séduire par ses rapports avec quelques pratiques mystérieuses de l’antiquité ; mais l’auteur du Monde primitif ne se contenta pas d’écrire en faveur du mesmérisme avec l’enthousiasme d’un apôtre. Des douleurs affreuses, de violents chagrins, lui rendaient la vie insupportable ; Gébelin voyait arriver sa fin avec satisfaction, et, dès lors, il demandait avec instance qu’on ne le transportât point chez Mesmer, où certainement « il ne pourrait pas mourir. » Disons en passant que ces prières ne furent pas écoutées, et que Gébelin expira pendant qu’on le magnétisait.

La peinture, la sculpture, la gravure reproduisaient à Penvi les traits du thaumaturge. Les poëtes faisaient des vers destinés à être inscrits sur les piédestaux des bustes ou au bas des portraits. Ceux de Palissot méritent d’être cités comme un des plus curieux exemples des licences poétiques :


Le voilà, ce mortel, dont le siècle s’honore,
Par qui sont replongés au séjour infernal
Tous les fléaux vengeurs que déchaîna Pandore ;
Dans son art bienfaisant il n’a pas de rival,
Et la Grèce l’eût pris pour le dieu d’Épidaure.


L’enthousiasme en vers ayant été ainsi jusqu’aux dernières limites, l’enthousiasme en prose n’avait qu’un moyen de se faire remarquer : la violence. N’est-ce pas ainsi qu’il faut caractériser ces paroles de Bergasse : « Les adversaires du magnétisme animal sont des hommes qu’il faudra bien vouer un jour à l’exécration de tous les siècles et au mépris vengeur de la postérité. »

Il est rare que de la violence en paroles on n’aille pas aux voies de fait. Ici, tout marcha suivant le cours naturel des choses. Nous savons, en effet, que des admirateurs furieux de Mesmer tentèrent d’étouffer Berthollet dans l’angle d’une des pièces du Palais-Royal, pour avoir dit naïvement que les scènes dont il avait été témoin ne lui semblaient pas démonstratives. Nous tenons cette anecdote de Berthollet lui-même.

Les prétentions du médecin allemand augmentaient avec le nombre de ses adhérents. Pour le décider à donner, à trois savants seulement, la permission d’assister à ses séances, M. de Maurepas lui offrit, au nom du roi, 20,000 francs de rentes viagères et 10,000 francs annuels pour frais de logement. Mesmer n’accepta pas cette offre. Il demanda, à titre de récompense nationale, un des plus beaux châteaux des environs de Paris et toutes ses dépendances territoriales.

Irrité de voir cette prétention repoussée, Mesmer quitta la France en la vouant avec colère au déluge de maux dont il eût été en son pouvoir de la préserver. Dans une lettre écrite à Marie-Antoinette, le thaumaturge déclarait avoir refusé les offres du gouvernement par austérité.

Par austérité ! ! ! faut-il donc croire, comme on le prétendit dans le temps, que Mesmer ignorait entièrement notre langue ; qu’à cet égard ses méditations s’étaient exclusivement concentrées sur le vers célèbre :

Les sots sont ici-bas pour nos menus plaisirs ?

Au reste, l’austérité de Mesmer ne l’empêcha pas d’éprouver la plus violente colère, lorsqu’il apprit à Spa que Deslon continuait à Paris les traitements magnétiques. Il revint en toute hâte. Ses partisans l’accueillirent avec enthousiasme, et organisèrent une souscription à 100 louis par tête, qui produisit sans retard près de 400,000 francs. On trouve aujourd’hui avec quelque surprise parmi les noms des souscripteurs, ceux de :

MM. de Lafayette, de Ségur, d’Éprémesnil.

Mesmer quitta une seconde fois la France vers la fin de 1781, en quête d’un gouvernement appréciateur plus éclairé des esprits supérieurs. Il laissa derrière lui un grand nombre d’adeptes ardents et tenaces, dont les démarches importunes déterminèrent enfin le gouvernement à soumettre directement les prétendues découvertes magnétiques à l’examen de quatre médecins de la Faculté de Paris. Ces médecins distingués sollicitèrent l’adjonction de quelques membres de l’Académie des sciences. M. de Breteuil désigna alors MM. Le Roy, Bory, Lavoisier, Franklin et Bailly pour faire partie de la Commission mixte. Bailly, enfin, fut nommé rapporteur.

Le travail de notre confrère parut dans le mois d’août 1784. Jamais question complexe ne se trouva réduite à ses traits caractéristiques avec plus de finesse et de tact ; jamais plus de modération ne présida à un examen que des passions personnelles semblaient rendre impossible ; jamais sujet scientifique ne fut traité d’un style plus digne, plus limpide.

Rien n’égale la crédulité des hommes sur tout ce qui touche à leur santé. Cet aphorisme est de vérité éternelle. Il explique comment une portion du public est revenue aux pratiques mesmériennes ; comment je ferai une œuvre de circonstance en donnant aujourd’hui l’analyse détaillée du magnifique travail publié par notre confrère il y a soixante ans. Cette analyse montrera d’ailleurs à quel point étaient téméraires ceux qui, naguère, au sein d’une autre Académie, s’instituaient les défenseurs passionnés de vieilleries qu’on pouvait croire à jamais ensevelies dans l’oubli.

Les commissaires se transportent d’abord au traitement de M. Deslon, examinent le fameux baquet, le décrivent soigneusement, relatent les moyens employés pour exciter et pour diriger le magnétisme. Bailly fait ensuite le tableau varié et vraiment extraordinaire de l’état des malades. Son attention se porte principalement sur les convulsions qu’on désignait par le mot de crise. Il remarque que dans le nombre de personnes en crise, il y a toujours beaucoup de femmes et très-peu d’hommes ; il ne suppose d’ailleurs aucune tromperie, tient les phénomènes pour constatés, et passe à la recherche de leurs causes.

Suivant Mesmer et ses partisans, la cause des crises et des effets moins caractérisés résidait dans un fluide particulier. C’est à chercher des preuves de l’existence de ce fluide que les commissaires durent premièrement consacrer leurs efforts. En effet, disait Bailly : « Le magnétisme animal peut bien exister sans être utile, mais il ne peut être utile s’il n’existe pas. »

Le fluide magnétique animal n’est point lumineux et visible comme l’électricité ; il ne produit pas sur la nature inerte des effets marqués et manifestes à la vue comme le fluide de l’aimant ordinaire ; enfin, il n’a pas de goût. Quelques magnétiseurs prétendaient qu’il avait de l’odeur ; l’expérience souvent répétée montra qu’on s’était trompé. L’existence du prétendu fluide ne pouvait donc être constatée que par ses effets sur des êtres animés.

Des effets curatifs eussent jeté la commission dans un dédale inextricable, car la nature seule, sans aucun traitement, guérit beaucoup de maladies. Dans ce système d’observations, on n’aurait pu espérer de faire la part exacte du magnétisme, qu’après un très-grand nombre de cures, qu’après des essais longtemps répétés.

Les commissaires durent donc se borner aux effets momentanés du fluide sur l’organisme animal.

Ils se soumirent d’abord eux-mêmes aux expériences, mais en usant d’une précaution importante. « Il n’y a point, dit Bailly, d’individu, dans l’état de la meilleure santé, qui, s’il voulait s’écouter attentivement, ne sentît au dedans de lui une infinité de mouvements et de variations, soit de douleur infiniment légère, soit de chaleur dans les différentes parties de son corps… Ces variations, qui ont lieu dans tous les temps, sont indépendantes du magnétisme… Le premier soin des commissaires a dû être de ne pas se rendre trop attentifs à ce qui se passait en eux. Si le magnétisme est une cause réelle et puissante, elle n’a pas besoin qu’on y pense pour agir et se manifester ; elle doit, pour ainsi dire, forcer l’attention et se faire apercevoir d’un esprit distrait, même à dessein. »

Les commissaires magnétisés par Deslon n’éprouvèrent aucun effet. Aux sujets en santé succédèrent des malades pris dans tous les âges et dans les diverses classes de la société. Parmi ces malades, au nombre de quatorze, cinq éprouvèrent des effets. Sur les neuf autres, le magnétisme fut sans aucune action.

Le magnétisme, malgré de pompeuses annonces, ne pouvait plus déjà être considéré comme un indicateur certain des maladies.

Ici le rapporteur plaçait une remarque capitale : le magnétisme avait semblé sans action sur les personnes qui s’étaient soumises aux épreuves avec quelque incrédulité et sur les enfants. N’était-il pas permis de croire que chez les autres les effets obtenus provenaient d’une persuasion anticipée touchant la bonté de la méthode, et qu’on pourrait les attribuer à l’influence de l’imagination ? De là un nouveau système d’expériences. Il s’agissait de détruire ou de confirmer ce soupçon ; « il fallait déterminer jusqu’à quel point l’imagination influe sur nos sensations, et constater si elle pouvait être la cause, en tout ou en partie, des effets attribués au magnétisme. »

Rien de plus net, de plus démonstratif que cette portion du travail des commissaires. Ils se rendent, d’abord, chez le docteur Jumelin, lequel, par parenthèse, obtient les mêmes effets, les mêmes crises que Deslon et Mesmer, en magnétisant suivant une méthode entièrement différente, en ne s’astreignant à aucune distinction de pôles ; ils choisissent les sujets qui paraissent ressentir le plus fortement l’action magnétique, et mettent leur imagination en défaut en leur bandant les yeux de temps en temps.

Qu’arrive-t-il alors ?

Quand les sujets y voient, le siége des sensations est précisément l’endroit magnétisé ; quand on leur bande les yeux, ils placent ces mêmes sensations au hasard, dans des parties quelquefois très-éloignées de celles où le magnétiseur dirige son action. Le sujet, dont les yeux sont couverts, éprouve souvent des effets marqués, à une époque où on ne le magnétise pas, et reste, au contraire, impassible quand on le magnétise sans qu’il s’en doute.

Les personnes de toutes les classes offrent les mêmes anomalies. Un médecin instruit, soumis à ces expériences, « éprouve des effets quand on n’agit pas, et n’éprouve souvent rien quand on agit… Une fois, croyant à tort être magnétisé depuis dix minutes, le même docteur sentait aux lombes une chaleur qu’il comparait à celle d’un poêle. »

Des sensations éprouvées ainsi quand on ne magnétise pas, ne peuvent être évidemment que l’effet de l’imagination.

Les commissaires étaient des logiciens trop sévères pour s’en tenir à ces expériences. Ils venaient d’établir que l’imagination, chez certains individus, peut faire éprouver de la douleur, de la chaleur, même une chaleur considérable, dans toutes les parties du corps ; mais les pratiques mesmériennes faisaient plus : elles ébranlaient certains sujets au point de les faire tomber en convulsions. L’influence de l’imagination pouvait-elle aller jusque-là ?

De nouvelles expériences levèrent entièrement ce doute.

Un jeune homme ayant été conduit à Passy, dans le jardin de Franklin, on lui annonça que Deslon, qui l’avait amené, venait de magnétiser un arbre. Ce jeune homme parcourut le jardin et tomba en convulsions, mais ce ne fut pas sous l’arbre magnétisé : la crise le prit pendant qu’il tenait embrassé un autre arbre, non magnétisé, fort éloigné du premier.

Deslon choisit, dans le traitement des pauvres, deux femmes qui s’étaient fait remarquer par leur sensibilité autour du fameux baquet, et les conduisit à Passy. Ces femmes tombèrent en convulsions toutes les fois qu’elles se crurent magnétisées, quoiqu’elles ne le fussent pas. Chez Lavoisier, la célèbre épreuve de la tasse donna des résultats analogues. De l’eau naturelle engendra quelquefois des convulsions ; de l’eau magnétisée n’en produisit pas.

Il faudrait vraiment renoncer à l’usage de sa raison pour ne pas trouver dans cet ensemble d’expériences, si bien ordonnées, la preuve que l’imagination seule peut produire tous les phénomènes observés autour du baquet mesmérien, et que les procédés magnétiques, dépouillés des illusions de l’imagination, sont absolument sans effet. Les commissaires, cependant, reprennent la question sous cette dernière face, multiplient les essais, s’entourent de toutes les précautions possibles, et donnent à leur conclusion l’évidence des démonstrations mathématiques. Ils établissent enfin, expérimentalement, qu’un jeu d’imagination peut tout aussi bien amener la cessation des crises que les engendrer.

Prévoyant bien que les personnes dont l’esprit est inerte ou paresseux, s’étonneraient du rôle capital que les expériences des commissaires assignaient à l’imagination dans la production des phénomènes magnétiques, Bailly leur montre : le saisissement amenant un grand désordre dans les voies digestives ; le chagrin donnant la jaunisse ; la crainte du feu rendant l’usage des jambes à des paralytiques ; une forte attention arrêtant le hoquet ; la frayeur faisant blanchir les cheveux en un instant, etc.

Les attouchements mis en pratique dans les traitements mesmériens, comme auxiliaires du magnétisme proprement dit, n’exigeaient aucune expérience directe, dès que l’agent principal, dès que le magnétisme avait dis paru. Bailly s’est donc borné, sur ce point, à des considérations anatomiques et physiologiques, remarquables par la netteté et la précision. On lit aussi dans son rapport, avec un vif intérêt, des considérations ingénieuses sur les effets de l’imitation dans les assemblées de magnétisés. Bailly les compare à ceux des représentations théâtrales. « Voyez, dit-il, comme les impressions sont plus grandes lorsqu’il y a beaucoup de spectateurs, et surtout dans les lieux où on à la liberté d’applaudir. Ce signe des émotions particulières produit une émotion générale, que chacun partage au degré dont il est susceptible. C’est ce qu’on observe encore dans les armées un jour de bataille, quand l’enthousiasme du courage, comme les terreurs paniques, se propagent avec tant de rapidité. Le son du tambour et de la musique militaire, le bruit du canon, la mousqueterie, les cris, le désordre, ébranlent les organes, donnent aux esprits le même mouvement, et montent les imaginations au même degré. Dans cette unité d’ivresse, une impression manifestée devient universelle ; elle encourage à charger ou détermine à fuir. » Des exemples très-curieux des effets de l’imitation, terminent cette partie du rapport de Bailly.

Les commissaires examinaient enfin si les convulsions, effet de l’imagination ou du magnétisme, pouvaient être utiles, guérir ou soulager les personnes souffrantes. « Sans doute, disait le rapporteur, l’imagination des malades influe souvent beaucoup dans la cure de leurs maladies… Il est des cas où il faut tout troubler pour ordonner de nouveau… ; mais la secousse doit être unique…, tandis qu’au traitement public du magnétisme…, l’habitude des crises ne peut qu’être funeste. »

Cette pensée touchait aux considérations les plus délicates. Elle fut développée dans un rapport adressé au roi personnellement. Ce rapport devait rester secret, mais il a été publié depuis quelques années. On ne doit pas le regretter : le traitement magnétique, envisagé d’un certain côté, plaisait beaucoup aux malades ; ils sont maintenant avertis de tous ses dangers.

En résumé, le rapport de Bailly renverse de fond en comble une erreur accréditée. Ce service est considérable, mais il n’est pas le seul. En cherchant la cause imaginaire du magnétisme animal, on a constaté la puissance réelle que l’homme peut exercer sur l’homme, sans l’intermédiaire immédiat et démontré d’aucun agent physique ; on a établi « que les gestes et les signes les plus simples produisent quelquefois de très-puissants effets ; que l’action de l’homme sur l’imagination peut être réduite en art…, du moins à l’égard des personnes ayant la foi. » Ce travail a montré enfin comment nos facultés doivent être étudiées expérimentalement ; par quelle voie la psychologie pourra arriver un jour à se placer parmi les sciences exactes.

J’ai toujours regretté que les commissaires n’aient pas jugé à propos de joindre à leur beau travail un chapitre historique. L’immense érudition de Bailly lui aurait donné un prix inestimable. Je me figure aussi qu’en voyant les pratiques mesmériennes déjà en usage il y a plus de deux mille ans, le public se serait demandé si un intervalle de temps aussi long avait jamais été nécessaire pour mettre en crédit une chose bonne et utile. En se circonscrivant dans ce point de vue, quelques traits auraient suffi.

Plutarque, par exemple, serait venu en aide au rapporteur. Il lui aurait montré Pyrrhus guérissant, par des frictions opérées à l’aide de l’orteil de son pied droit, les maladies de la rate. Sans se livrer à un esprit d’interprétation outré, on eût pu se permettre de voir dans ce fait le germe du magnétisme animal. J’avoue qu’une circonstance aurait dérouté quelque peu l’érudit : c’était le coq blanc que le roi de Macédoine sacrifiait aux dieux avant de commencer ses frictions.

Vespasien, à son tour, aurait pu figurer parmi les prédécesseurs de Mesmer, à raison des cures extraordinaires qu’il opéra en Égypte par l’action de son pied. Il est vrai que la prétendue guérison d’une cécité ancienne, à l’aide d’un peu de salive du même empereur, serait venue jeter du doute sur la véracité de Suétone.

Il n’est pas jusqu’à Homère et Achille dont il n’eût été possible d’invoquer les noms. Joachim Camerarius prétendait, en effet, avoir vu sur un très-ancien exemplaire de l’Iliade des vers dont les copistes firent le sacrifice parce qu’ils ne les comprenaient pas, et dans lesquels le poëte parlait, non pas du talon d’Achille, sa célébrité depuis trois mille ans est bien établie, mais des propriétés médicales que possédait l’orteil du pied droit de ce même héros.

Ce que je regrette surtout, c’est le chapitre où Bailly aurait raconté comment certains adeptes de Mesmer avaient eu la prétention de magnétiser la lune, et de faire tomber ainsi en syncope, tel jour donné, tous les astronomes voués à l’observation de cet astre ; perturbation, pour le dire en passant, dont aucun géomètre, de Newton à Laplace, ne s’était avisé.

Le travail de Bailly porta le trouble, le dépit, la colère, parmi les mesmeriens. Il fut pendant plusieurs mois le point de mire de leurs attaques combinées. Toutes les provinces de France virent surgir des réfutations du célèbre rapport : quelquefois, sous la forme d’une discussion calme, décente, modérée ; ordinairement, avec tous les caractères de la violence, avec l’acrimonie du pamphlet.

Ce serait aujourd’hui peine perdue que d’aller arracher aux tablettes poudreuses de quelques bibliothèques spéciales des centaines de brochures dont les titres mêmes sont complétement oubliés. L’analyse impartiale de cette ardente polémique n’exige pas un pareil travail ; je crois, du moins, que j’arriverai au but en concentrant mon attention sur deux ou trois écrits qui, par la force des arguments, le mérite du style ou la réputation de leurs auteurs, ont laissé des traces dans le souvenir des hommes.

Au premier rang de cette catégorie d’ouvrages, figure l’élégante brochure que publia Servan, sous le titre de : Doutes d’un provincial, proposés à messieurs les médecins commissaires chargés par le roi de l’examen du magnétisme animal.

L’apparition de l’opuscule de Servan fut saluée, dans le camp des mesmériens, par des cris de triomphe et de joie. Les indifférents retombèrent dans le doute et la perplexité. Grimm écrivait, en novembre 1784 : « Il n’y a pas de cause désespérée. Celle du magnétisme semblait devoir succomber sous les attaques réitérées de la médecine, de la philosophie, de l’expérience et du bon sens… Eh bien, M. Servan, ci-devant procureur général à Grenoble, vient de prouver qu’avec de l’esprit on revient de tout, même du ridicule ! »

La brochure de Servan sembla dans le temps l’ancre de salut des mesmériens. Les adeptes lui empruntent encore aujourd’hui leurs principaux arguments. Voyons donc si réellement elle a ébranlé le rapport de Bailly.

Dès les premières lignes, le célèbre avocat général pose la question en termes qui manquent d’exactitude. À l’en croire, les commissaires étaient appelés à établir un parallèle entre le magnétisme et la médecine ; ils devaient « peser de part et d’autre les erreurs et les dangers ; indiquer avec un sage discernement ce qu’il convenait de conserver ou de retrancher dans les deux sciences. » Ainsi, d’après Servan, l’art de guérir tout entier aurait été en question, et l’impartialité des médecins pouvait paraître suspecte. L’habile magistrat n’avait garde d’oublier, en pareille occurrence, l’éternelle maxime de droit : nul ne peut être juge et partie. Les médecins devaient donc se récuser.

Vient ensuite un légitime hommage aux académiciens non gradués, membres de la commission. « Devant Franklin et Bailly, dit l’auteur, tout genou doit fléchir. L’un a beaucoup inventé, l’autre a beaucoup retrouvé ; Franklin appartient aux deux mondes, et tous les siècles semblent appartenir à Bailly. » Mais s’armant ensuite, avec plus d’habileté que de droiture, de ces paroles loyales du rapporteur : « Les commissaires, surtout les médecins, ont fait une infinité d’expériences ; » il insinue sous toutes les formes que les académiciens acceptèrent un rôle entièrement passif. Mettant ainsi à l’écart les déclarations les plus formelles, feignant même d’oublier le nom, les titres du rapporteur, Servan ne voit plus devant lui qu’une seule classe d’adversaires, des docteurs régents de la Faculté de Paris, et il donne alors une pleine carrière à sa verve satirique. Il tient même à honneur qu’on ne croie pas à son impartialité. » Les médecins m’ont tué ; ce qu’il leur a plu de me laisser de vie ne vaut pas la peine, en vérité, que je cherche un terme plus doux… Depuis vingt ans, je suis toujours plus malade par les remèdes qu’on m’administre que par mes maux… Le magnétisme animal, fût-il une chimère, devrait être toléré ; il serait encore utile aux hommes, en sauvant plusieurs d’entre eux des dangers incontestables de la médecine vulgaire… Je désire que la médecine, tant accoutumée à se tromper, se trompe encore aujourd’hui, et que le fameux rapport ne soit qu’une grande erreur… » Au milieu de ces singulières déclarations, figurent par centaines des épigrammes beaucoup plus remarquables par leur tour ingénieux et piquant que par leur nouveauté. S’il était vrai, Messieurs, que le corps médical eût jamais essayé, pour en imposer sciemment au vulgaire, de cacher l’incertitude de ses connaissances, la fragilité de ses théories, le vague de ses conceptions, sous un jargon obscur et pédantesque, les immortels et joyeux sarcasmes de Molière n’auraient été qu’un acte de stricte justice. En tout cas, chaque chose à son temps ; or, vers la fin du xviiie siècle, les points de doctrine les plus délicats, les plus épineux, étaient discutés avec une entière bonne foi, avec une lucidité parfaite et d’un style qui a placé plusieurs membres de la Faculté au rang de nos meilleurs prosateurs. Servan, d’ailleurs, sort des limites d’une discussion scientifique, lorsque, sans prétexte d’aucune sorte, il accuse ses adversaires d’être antimesmériens par esprit de corps, et, qui pis est, par cupidité.

Servan est plus dans son droit lorsqu’il fait remarquer que les théories médicales aujourd’hui les mieux assises donnèrent lieu, en naissant, à des débats prolongés ; lorsqu’il rappelle que certains médicaments ont été tour à tour proscrits et recommandés avec passion ; l’auteur aurait même pu creuser plus profondément cette face de son sujet. Au lieu de quelques railleries sans portée, que ne nous montrait-il, par exemple, dans un pays voisin, deux médecins célèbres, Mead et Woodward, vidant, l’épée à la main, le différend qui venait de s’élever entre eux sur la manière de purger un malade ! Nous aurions entendu ensuite Woodward, percé d’outre en outre, roulant à terre et baigné dans des flots de sang, dire à son adversaire d’une voix éteinte : « Le coup est rude, et cependant je le préfère à votre médecine ! »

La vérité n’a pas seule le privilége de rendre les hommes passionnés. Telle était la légitime conséquence de ces vues rétrospectives. Je me demande maintenant si, en s’attachant à remettre cet aphorisme en lumière, l’avocat passionné du mesmérisme faisait preuve d’habileté !

Mettons, Messieurs, mettons à l’écart toutes ces attaques personnelles, toutes ces récriminations contre une science et ses desservants, qui, malheureusement, n’avaient pas réussi à rétablir la santé très-altérée du magistrat morose. Que restera-t-il dans sa brochure ? Deux chapitres, deux chapitres seulement, où le rapport de Bailly est examiné sérieusement. Les commissaires médecins et les membres de l’Académie n’avaient vu, dans les effets réels du mesmérisme que des produits de l’imagination. « Quelqu’un, s’écrie à ce sujet le célèbre magistrat, qui entendrait parler de cette proposition, croirait, avant de lire le rapport, que les commissaires ont traité et guéri, ou considérablement soulagé par l’imagination, de grosses tumeurs, des obstructions invétérées, des gouttes sereines, de bonnes paralysies. » Servan admettait, en effet, que le magnétisme avait opéré les cures les plus merveilleuses. Mais là était toute la question. Les guérisons admises, le reste coulait de source.

Ces guérisons, quelque incroyables qu’elles fussent, devaient être admises, dit-on, quand de nombreux témoins en certifiaient la vérité. Est-ce par hasard que les attestations manquèrent aux miracles du cimetière Saint-Médard ? Le conseiller au parlement Montgeron n’a-t-il pas consigné, dans trois gros volumes in-4°, les noms d’une multitude d’individus qui garantissaient, sur leur honneur d’illuminés, que la tombe du diacre Paris avait rendu la vue à des aveugles, l’ouïe à des sourds, la force à des paralytiques ; qu’elle guérit, en un clin d’œil, des rhumatismes goutteux, des hydropisies, des épilepsies, des phthisies, des abcès, des ulcères, etc. ? Ces attestations, quoique plusieurs émanassent de personnes distinguées, du chevalier Folard par exemple, empêchèrent elles les convulsionnaires de devenir la risée de l’Europe ? Ne vit-on pas la duchesse du Maine elle-même rire d’une de leurs prouesses dans ce couplet spirituel :


Un décrotteur à la royale,
Du talon gauche estropié,
Obtint pour grâce spéciale,
D’être boiteux de l’autre pié.

L’autorité, poussée à bout, ne fut-elle pas obligée d’intervenir au moment où la multitude allait pousser la folie jusqu’à essayer de ressusciter des morts ? Ne se souvienton pas, enfin, de ce distique si plaisant, affiché dans le temps sur la porte du cimetière de Saint-Médard :

De par le roi, défense à Dieu
D’opérer miracle en ce lieu !

Servan pouvait le savoir mieux que personne ; en matière de témoignage et sur des questions de fait complexes, la qualité doit toujours l’emporter sur la quantité ; ajoutons que la qualité ne résulte ni de titres nobiliaires, ni de la richesse, ni de la position sociale, ni d’un certain genre de célébrité. Ce qu’il faut chercher dans un témoin, c’est le calme de l’esprit et de l’âme ; ce sont des lumières, c’est une chose bien rare, malgré le nom qu’elle porte, le sens commun ; ce qu’il faut redouter surtout, c’est le goût inné de certaines personnes pour l’extraordinaire, le merveilleux, le paradoxal. Servan ne s’est nullement souvenu de ces préceptes dans la critique qu’il a faite de l’œuvre de Bailly.

Nous l’avons déjà remarqué, les commissaires de l’Académie et de la Faculté ne prétendirent pas que les réunions mesmériennes eussent été toujours sans effet. Ils virent seulement dans les crises de simples produits de l’imagination ; aucune sorte de fluide magnétique ne se révéla à eux. Je vais prouver que l’imagination a, de même, enfanté toute seule la réfutation que Servan a donnée de la théorie de Bailly. Vous niez, s’écrie M. l’avocat général, vous niez, messieurs les commissaires, l’existence du fluide auquel Mesmer a fait jouer un si grand rôle ! Moi, je soutiens, non-seulement que ce fluide existe, mais encore qu’il est l’intermédiaire à l’aide duquel toutes les fonctions vitales sont excitées ; j’affirme que l’imagination est un des phénomènes engendrés par cet agent ; que sa plus ou moins grande abondance dans tel ou tel de nos organes peut changer totalement l’état intellectuel normal des individus.

Tout le monde convient qu’un afflux trop prononcé du sang vers le cerveau produit un alourdissement de la pensée. Des effets analogues ou inverses pourraient évidemment être occasionnés par un fluide subtil, invisible, impondérable, par une sorte de fluide nerveux, ou de fluide magnétique, si on le préfère, qui circulerait dans nos organes. Aussi les commissaires se gardèrent-ils bien de parler à ce sujet d’impossibilité. Leur thèse était plus modeste : ils se contentaient de dire que rien ne démontrait l’existence d’un semblable fluide. L’imagination ne joua donc aucun rôle dans leur rapport, elle fit au contraire tous les frais de la réfutation de Servan.

Une chose beaucoup moins prouvée encore, s’il est possible, que toutes celles dont nous venons de parler, c’est l’action que le fluide magnétique de l’individu magnétisant aurait exercée sur le fluide de l’individu magnétisé.

Dans le magnétisme proprement dit, dans celui que les physiciens ont étudié avec tant de soin et de succès, les phénomènes sont constants. Ils se reproduisent exactement sous les mêmes conditions de forme, de durée et de quantité, quand certains corps mis en présence se retrouvent exactement dans les mêmes positions relatives. C’est là le caractère essentiel, nécessaire de toute action purement matérielle et mécanique. En était-il ainsi des prétendus phénomènes du magnétisme animal ? En aucune manière. Aujourd’hui, la crise naissait en quelques secondes ; le lendemain, il fallait des heures entières ; un autre jour enfin, les circonstances restant les mêmes, l’effet était absolument nul. Tel magnétiseur exerçait une vive action sur certain malade, et était absolument sans puissance sur un malade différent, lequel, au contraire, entrait en crise dès les premiers gestes d’un second magnétiseur. Au lieu d’un ou de deux fluides universels, il fallait donc, pour expliquer les phénomènes, admettre autant de fluides distincts et sans cesse agissants, qu’il existe dans le monde d’êtres animés ou inanimés.

La nécessité d’une pareille hypothèse renversait évidemment le mesmérisme jusque dans ses fondements ; les illuminés n’en jugèrent pas ainsi. Tous les corps devinrent des foyers d’émanations particulières, plus ou moins subtiles, plus ou moins abondantes et plus ou moins dissemblables. Jusque-là, l’hypothèse trouva peu de contradicteurs, même parmi les esprits rigides ; mais bientôt ces émanations corporelles individuelles furent douées, les unes relativement aux autres, sans la moindre apparence de preuves, soit d’un grand pouvoir d’assimilation, soit d’un antagonisme prononcé, soit enfin d’une complète neutralité ; mais on prétendit voir dans ces qualités occultes les causes matérielles des affections les plus mystérieuses de l’âme : oh ! alors, le doute dut légitimement s’emparer de tous les esprits à qui la marche sévère des sciences avait enseigné à ne point se payer de vaines paroles. Dans le système singulier que je viens de rappeler, lorsque Corneille disait :

Il est des nœuds secrets, il est des sympathies,
Dont par les doux rapports les âmes assorties
S’attachent l’une à l’autre…

lorsque le célèbre jésuite espagnol Balthazar Gracian parlait de la parenté naturelle des esprits et des cœurs, ils faisaient allusion l’un et l’autre, et assurément sans le soupçonner, au mélange, à la pénétration, au croisement facile de deux atmosphères.

« Je ne t’aime pas, Sabidus, écrivait Martial, et je ne sais pourquoi : tout ce que je puis te dire, c’est que je ne t’aime pas. » Les mesmériens auraient facilement levé les doutes du poëte. Si Martial n’aimait pas Sabidus, c’est que leurs atmosphères ne pouvaient s’entremêler sans donner lieu à une sorte de tempête.

Plutarque nous apprend que le vainqueur d’Arminius tombait en défaillance à la vue d’un coq. L’antiquité s’étonna de ce phénomène. Quoi de plus simple, cependant : les émanations corporelles de Germanicus et du coq exerçaient l’une sur l’autre une action révulsive.

L’illustre biographe de Chéronée déclare, il est vrai, que la présence du coq n’était pas nécessaire, que son chant produisait précisément le même effet sur le fils adoptif de Tibère. Or, le chant s’entend de fort loin ; le chant aurait donc la propriété de transporter dans l’espace et fort rapidement les émanations corporelles du roi de la basse-cour. La chose semblera peut-être difficile à croire. Moi, je trouve qu’il serait puéril de s’arrêter à une semblable difficulté : n’a-t-on pas sauté à pieds joints sur des objections bien autrement embarrassantes ?

Le maréchal d’Albret fut plus mal partagé encore que Germanicus : l’atmosphère qui le faisait tomber en syncope résidait dans la tête du marcassin. Un marcassin vivant, complet, entier, ne produisait pas d’effet ; mais en apercevant la tête de l’animal détachée du corps, le maréchal était comme frappé de la foudre. Vous le voyez, Messieurs, à quelles tristes épreuves les militaires devraient être soumis, si la théorie mesmérienne des conflits atmosphériques reprenait faveur. Il y aurait à se tenir soigneusement en garde contre un genre de ruse de guerre dont jusqu’ici personne ne s’était avisé, contre les coqs, contre les marcassins, etc., à l’aide desquels une armée pourrait être subitement privée de son chef. Il faudrait aussi éloigner du commandement « les personnages semblables à ceux qui, dit Montaigne, fuient la vue des pommes plus que les arquebusades. »

Ce n’est pas seulement entre les émanations corpusculaires des animaux vivants que les mesmériens établissaient des conflits. Ils étendaient sans hésiter leurs spéculations aux corps morts. Tes anciens ont-ils rêvé que la corde de boyau de loup ne peut jamais vibrer à l’unisson de la corde de boyau d’agneau ; un désaccord d’atmosphères rend le phénomène possible. C’est encore un conflit d’émanations corporelles qui explique cet autre aphorisme d’un ancien philosophe : « Le son d’un tambour fait avec une peau de loup ôte toute sonorité au tambour fait avec une peau de brebis. »

Je m’arrête, Messieurs. Montesquieu a dit :

« Quand Dieu créa les cervelles humaines, il n’entendit pas les garantir. »

En résumé, la brochure de Servan, spirituelle, piquante, écrite avec agrément, était digne sous ce triple rapport, de l’accueil dont le public l’honora, mais elle n’ébranlait dans aucune de ses parties le travail limpide, majestueux, élégant, de Bailly. Le magistrat de Grenoble avait, disait-il, rencontré dans sa longue expérience, des hommes habitués à réfléchir sans rire, et d’autres hommes qui ne demandaient qu’à rire sans réfléchir. C’est aux premiers que pensait Bailly en composant son mémorable Rapport. Les Doutes d’un provincial n’étaient destinés qu’aux autres.

Ce fut encore à ces hommes légers et rieurs que Servan s’adressait exclusivement, quelque temps après, s’il est vrai que les Questions du jeune docteur Rhubarbini de Purgandis soient de lui.

Rhubarbini de Purgandis n’y va pas de main morte. Pour lui, le Rapport de Franklin, de Lavoisier, de Bailly, est, dans la vie scientifique de ces savants, ce que les Monades furent pour Leibnitz, les Tourbillons pour Descartes, le Commentaire sur l’Apocalypse pour Newton. Cet échantillon peut faire juger du reste et rend toute réfutation superflue.

Le Rapport de Bailly renversa le fond en comble les idées, les systèmes, les pratiques de Mesmer et de ses adeptes ; ajoutons sincèrement qu’on n’a pas le droit de l’invoquer contre le somnambulisme moderne. La plupart des phénomènes groupés aujourd’hui autour de ce nom, n’étaient ni connus, ni annoncés en 1783. Un magnétiseur dit, assurément, la chose la moins probable du monde, quand il affirme que tel individu, à l’état de somnambulisme, peut tout voir dans la plus profonde obscurité ; qu’il peut lire au travers d’un mur, et même sans le secours des yeux. Mais l’improbabilité de ces annonces ne résulte pas du célèbre Rapport. Bailly ne mentionne de telles merveilles, ni en bien, ni en mal ; il n’en dit pas un seul mot. Le physicien, le médecin, le simple curieux, qui se livrent à des expériences de somnambulisme ; qui croient devoir rechercher si, dans certains états d’excitation nerveuse, des individus sont réellement doués de facultés extraordinaires, de la faculté, par exemple, de lire avec l’estomac ou le talon ; qui veulent savoir nettement jusqu’à quel point les phénomènes qu’annoncent avec tant d’assurance les magnétiseurs de notre époque, ne seraient pas du domaine des fourbes et des escamoteurs ; tous ceux-là, disons-nous, ne récusent nullement l’autorité de la chose jugée, ils ne se mettent réellement pas en opposition avec les Lavoisier, les Franklin, les Bailly ; ils pénètrent dans un monde entièrement nouveau, dont ces savants illustres ne soupçonnaient pas même l’existence.

Je ne saurais approuver le mystère dont s’enveloppent les savants sérieux qui vont assister aujourd’hui à des expériences de somnambulisme. Le doute est une preuve de modestie, et il a rarement nui aux progrès des sciences. On n’en pourrait pas dire autant de l’incrédulité. Celui qui, en dehors des mathématiques pures, prononce le mot impossible, manque de prudence. La réserve est surtout un devoir quand il s’agit de l’organisation animale.

Nos sens, malgré plus de vingt-quatre siècles d’études, d’observations, de recherches, sont loin d’être un sujet épuisé. Voyez, par l’exemple, l’oreille. Un physicien célèbre, M. Wollaston, s’en occupe ; aussitôt, nous apprenons qu’avec une égale sensibilité, relativement aux sons graves, tel individu entend les sous les plus aigus, et tel autre ne les entend pas du tout ; et il devient avéré que certains hommes, avec des organes parfaitement sains, n’entendirent jamais le grillon des cheminées ; ne se doutèrent point que les chauves-souris poussent souvent des cris très-aigus ; et l’attention une fois éveillée sur ces singuliers résultats, des observateurs ont trouvé les différences de sensibilité les plus étranges entre leur oreille droite et leur oreille gauche, etc., etc.

La vision offre des phénomènes non moins curieux et un champ de recherches infiniment plus vaste encore. L’expérience a prouvé, par exemple, qu’il existe des personnes absolument aveugles pour certaines couleurs, telle que le rouge, et qui jouissent d’une vision parfaite relativement au jaune, au vert et au bleu. Si le système newtonien de l’émission est vrai, il faut irrévocablement admettre qu’un rayon cesse d’être lumière dès qu’on diminue sa vitesse d’un dix-millième. De là découlent ces conjectures naturelles et bien dignes d’un examen expérimental : les hommes ne voient pas tous par les mêmes rayons ; des différences tranchées peuvent exister à cet égard chez le même individu, dans des états nerveux divers ; il est possible que les rayons calorifiques, les rayons obscurs de l’un, soient les rayons lumineux de l’autre, et réciproquement ; les rayons calorifiques traversent librement certaines substances, dites d’athermanes ; ces substances, jusqu’ici, avaient été appelées opaques, parce qu’elles ne transmettent aucun rayon communément lumineux ; aujourd’hui, les mots opaque et d’athermane n’ont rien d’absolu. Les corps d’athermanes laissent passer les rayons qui constituent la lumière de celui-ci ; ils arrêtent, au contraire, les rayons formant la lumière de celui-là. Peut-être trouvera-t-on sur cette voie la clef de plusieurs phénomènes restés jusqu’ici sans explication plausible.

Rien, dans les merveilles du somnambulisme, ne soulevait plus de doutes qu’une assertion très-souvent reproduite, touchant la propriété dont jouiraient certaines personnes à l’état de crise, de déchiffrer une lettre, à distance, avec le pied, avec la nuque, avec l’estomac. Le mot impossible semblait ici complétement légitime. Je ne doute pas, néanmoins, que les esprits rigides ne le retirent, après avoir réfléchi aux ingénieuses expériences dans lesquelles Moser produit aussi à distance des images très-nettes de toutes sortes d’objets, sur toutes sortes de corps, et dans la plus complète obscurité.

En se rappelant encore dans quelle proportion énorme les actions électriques ou magnétiques augmentent par l’acte du mouvement, on sera moins enclin à prendre en dérision les gestes rapides des magnétiseurs.

En consignant ici ces réflexions développées, j’ai voulu montrer que le somnambulisme ne doit pas être rejeté à priori, surtout par ceux qui se sont tenus au courant des derniers progrès des sciences physiques. J’ai indiqué des faits, des rapprochements, dont les magnétiseurs pourraient se faire une arme contre ceux qui croiraient superflu de tenter de nouvelles expériences ou même d’y assister. Pour moi, je n’hésite pas à le dire, quoique, malgré les possibilités que j’ai signalées, je n’admette les réalités de lectures, ni à travers un mur, ni à travers tout autre corps opaque, ni par la seule entremise du coude ou de l’occiput, je croirais manquer à mon devoir d’académicien si je refusais d’assister à des séances où de tels phénomènes me seraient promis, pourvu qu’on m’accordât assez d’influence dans la direction des épreuves, pour que je fusse certain de ne pas devenir victime d’une jonglerie.

Franklin, Lavoisier, Bailly, ne croyaient pas non plus au magnétisme mesmérien avant de devenir membres de la commission gouvernementale, et cependant on a pu remarquer avec quels soin minutieux, avec quel scrupule, ils varièrent les expériences. Les vrais savants doivent avoir constamment sous les yeux ces deux beaux vers :

Croire tout découvert est une erreur profonde,
C’est prendre l’horizon pour les bornes du monde.