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Bakounine/Œuvres/TomeIII44

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Œuvres - Tome III.
APPENDICE: 3. Animalité, Humanité (feuillets 152-165))


3. Animalité, humanité.
(Feuillets 152-166.)


Quels sont les besoins de l’homme et quelles sont les conditions de son existence ?

En examinant de plus près cette question, nous trouverons que malgré la distance infinie qui semble séparer le monde humain du monde animal, au fond, les points cardinaux de l’existence humaine la plus raffinée et de l’existence animale la moins développée sont identiques : naître, se développer et grandir, travailler pour manger, pour |153 s’abriter et pour se défendre, maintenir son existence individuelle dans le milieu social de l’espèce, aimer, se reproduire, puis mourir. À ces points il s’en ajoute seulement pour l’homme un nouveau : c’est penser et connaître, faculté et besoin qui se rencontrent sans doute, à un degré intérieur, quoique déjà fort sensible, dans les animaux qui par leur organisation se rapprochent davantage de l’homme, mais qui dans l’homme seul arrivent à une puissance tellement impérative et persévéramment dominante qu’ils transforment, à la longue, toute sa vie. Comme l’a fort bien observé l’un des plus hardis et sympathiques penseurs de nos jours, Ludwig Feuerbach, l’homme fait tout ce que les animaux font, seulement il est appelé à le faire — et, grâce à cette faculté si étendue de penser, grâce à cette puissance d’abstraction qui le distingue des animaux de toutes les autres espèces, il est forcé de le faire — de plus en plus humainement. C’est toute la différence, mais elle est énorme. Elle contient en germe toute notre civilisation, avec toutes les merveilles de l’industrie, de la science et des arts ; avec tous ses développements religieux, philosophiques, esthétiques, politiques, économiques et sociaux, — en un mot tout le monde de l’histoire.

Tout ce qui vit, ai-je dit, poussé par une fatalité qui lui est inhérente et qui se manifeste en chaque être comme un ensemble de facultés ou de propriétés, tend à se réaliser dans la plénitude de son être. L’homme, être pensant en même temps que vivant, pour se réaliser dans cette plénitude, doit se connaître. C’est la cause de l’immense retard que nous trouvons dans son développement, et ce qui fait que, pour arriver à l’état actuel de la civilisation dans les pays les plus avancés, état encore si peu conforme à l’idéal vers lequel nous tendons aujourd’hui, il lui a fallu je ne sais combien de dizaines ou de centaines de siècles. On dirait que dans sa recherche de lui-même, à travers toutes ses pérégrinations et transformations historiques, il a dû d’abord épuiser toutes les brutalités, toutes |154 les iniquités et tous les malheurs possibles, pour réaliser seulement ce peu de raison et de justice qui règne aujourd’hui dans le monde.

Poussé toujours par cette même fatalité qui constitue la loi fondamentale de la vie, l’homme crée son monde humain, son monde historique, en conquérant pas à pas, sur le monde extérieur et sur sa propre bestialité, sa liberté et son humaine dignité. Il les conquiert par la science et par le travail.

Tous les animaux sont forcés de travailler pour vivre ; tous, sans y prendre garde et sans en avoir la moindre conscience, participent, dans la mesure de leurs besoins, de leur intelligence et de leur force, à l’œuvre si lente de la transformation de la surface de notre globe en un lieu favorable à la vie animale. Mais ce travail ne devient un travail proprement humain que lorsqu’il commence à servir à la satisfaction, non plus seulement des besoins fixes et fatalement circonscrits de la vie animale, mais encore de ceux de l’être social, pensant et parlant, qui tend à conquérir et à réaliser pleinement sa liberté.

L’accomplissement de cette tâche immense, et que la nature particulière de l’homme lui impose comme une nécessité inhérente à son être, — l’homme est forcé de conquérir sa liberté, — l’accomplissement de cette tâche n’est pas seulement une œuvre intellectuelle et morale ; c’est avant tout, dans l’ordre du temps aussi bien qu’au point de vue de notre développement rationnel, une œuvre d’émancipation matérielle. L’homme ne devient réellement homme, il ne conquiert la possibilité de son émancipation intérieure, qu’autant qu’il est parvenu à rompre les chaînes d’esclave que la nature extérieure fait peser sur tous les êtres vivants. Ces chaînes, en commençant par les plus grossières et les plus apparentes, sont les privations de toute espèce, l’action incessante des saisons et des climats, la faim, le froid, le chaud, l’humidité, la sécheresse et tant d’autres influences matérielles qui agissent directement sur la vie animale et qui maintiennent l’être vivant dans une |155 dépendance quasi-absolue vis-à-vis du monde extérieur ; les dangers permanents qui, sous la forme de phénomènes naturels de toute sorte, le menacent et l’oppressent de tous les côtés, d’autant plus qu’étant lui-même un être naturel et rien qu’un produit de cette même nature qui l’étreint, l’enveloppe, le pénètre, il porte pour ainsi dire l’ennemi en lui-même et n’a aucun moyen de lui échapper. De là naît cette crainte perpétuelle qu’il ressent et qui constitue le fond de toute existence animale, crainte qui, comme je le montrerai plus tard, constitue la base première de toute religion. De là résulte aussi pour l’animal la nécessité de lutter pendant toute sa vie contre les dangers qui le menacent du dehors ; de soutenir son existence propre, comme individu, et son existence sociale, comme espèce, au détriment de tout ce qui l’entoure : choses, êtres organiques et vivants. De là pour les animaux de toute espèce la nécessité du travail.

Toute l’animalité travaille et ne vit qu’en travaillant. L’homme, être vivant, n’est pas soustrait à cette nécessite, qui est la loi suprême de la vie. Pour maintenir son existence, pour se développer dans la plénitude de son être, il doit travailler. Il y a pourtant entre le travail de l’homme et celui des animaux de toutes les autres espèces une différence énorme : le travail des animaux est stagnant, parce que leur intelligence est stagnante ; celui de l’homme au contraire est essentiellement progressif, parce que son intelligence est au plus haut degré progressive.

Rien ne prouve mieux l’infériorité décisive de toutes les autres espèces d’animaux, par rapport à l’homme, que ce fait incontestable et incontesté, que les méthodes aussi bien que les produits du travail tant collectif qu’individuel de tous les autres animaux, méthodes et produits souvent tellement ingénieux qu’on les croirait dirigés et confectionnés par une intelligence scientifiquement développée, ne varient et ne se perfectionnent presque pas. Les fourmis, les abeilles, les castors, et d’autres animaux qui vivent en république, font aujourd’hui précisément ce qu’ils ont fait il y a trois mille ans, ce qui prouve que dans leur intelligence il n’y a pas de progrès. Ils sont aussi savants et aussi bêtes à cette heure qu’il y a |156 trente ou quarante siècles. Il se fait bien un mouvement progressif dans le monde animal. Mais ce sont les espèces elles-mêmes, les familles et les classes, qui se transforment lentement, poussées par la lutte pour la vie, cette loi suprême du monde animal, en conséquence de laquelle les organisations les plus intelligentes et les plus énergiques remplacent successivement des organisations inférieures, incapables de soutenir à la longue cette lutte contre elles. Sous ce rapport, mais seulement sous ce rapport, il y a incontestablement dans le monde animal mouvement et progrès. Mais au sein même des espèces, des familles et des classes d’animaux, il n’y en a aucun ou presque aucun.

Le travail de l’homme, considéré tant au point de vue des méthodes qu’à celui des produits, est aussi perfectible et progressif que son esprit. Par la combinaison de son activité cérébrale ou nerveuse avec son activité musculaire, de son intelligence scientifiquement développée avec sa force physique, par l’application de sa pensée progressive à son travail, qui, d’exclusivement animal, instinctif et quasi-machinal et aveugle qu’il était d’abord, devient de plus en plus intelligent, l’homme crée son monde humain. Pour se faire une idée de l’immense carrière qu’il a parcourue et des progrès énormes de son industrie, qu’on compare seulement la hutte du sauvage avec ces palais luxueux de Paris que les sauvages Prussiens se croient providentiellement destinés à détruire ; et les pauvres armes des populations primitives avec ces terribles engins de destruction qui semblent être devenus le dernier mot de la civilisation germanique.

Ce que toutes les autres espèces d’animaux, prises ensemble, n’ont pu faire, l’homme seul l’a fait. Il a réellement transformé une grande partie de la surface du globe ; il en a fait un lieu favorable à l’existence, à la civilisation humaine. Il a maîtrisé et vaincu |157 la nature. Il a transformé cet ennemi, ce despote d’abord si terrible, en un serviteur utile, ou au moins en un allié aussi puissant que fidèle.

Il faut pourtant se rendre bien compte du véritable sens de ces expressions : vaincre la nature, maîtriser la nature. On risque de tomber dans un malentendu très fâcheux, et d’autant plus facile que les théologiens, les métaphysiciens et les idéalistes de toutes sortes ne manquent jamais de s’en servir pour démontrer la supériorité de l’homme-esprit sur la nature-matière. Ils prétendent qu’il existe un esprit en dehors de la matière, et ils subordonnent naturellement la matière à l’esprit. Non contents de cette subordination, ils font procéder la matière de l’esprit, en présentant ce dernier comme créateur de la première. Nous avons fait justice de ce non-sens, dont nous n’avons plus à nous occuper ici. Nous ne connaissons et ne reconnaissons pas d’autre esprit que l’esprit animal considéré dans sa plus haute expression, comme esprit humain. Et nous savons que cet esprit n’est point un être à part en dehors du monde matériel, mais qu’il n’est autre chose que le propre fonctionnement de cette matière organisée et vivante, de la matière animalisée, et spécialement du cerveau.

Pour maîtriser la nature dans le sens des métaphysiciens, l’esprit devrait en effet exister tout à fait en dehors de la matière. Mais aucun idéaliste n’a encore su répondre à cette question : La matière n’ayant point de limite ni dans sa longueur, ni dans sa largeur, ni dans sa profondeur, et l’esprit étant supposé résider en dehors de cette matière qui occupe dans tous les sens possibles toute l’infinité de l’espace, quelle peut être donc la place de l’esprit ? Ou bien il doit occuper la même place que la matière, être exactement répandu partout comme elle, avec elle, être inséparable de la matière, ou bien il ne peut exister. Mais si l’esprit pur est inséparable de la matière, alors il est perdu dans la matière et il n’existe que comme matière ; ce qui reviendrait à dire que la matière seule existe. Ou bien il faudrait supposer que tout en étant inséparable de |158 la matière, il reste en dehors d’elle. Mais où donc, puisque la matière occupe tout l’espace ? Si l’esprit est en dehors de la matière, il doit être limité par elle. Mais comment l’immatériel pourrait-il être soit limité, soit contenu par le matériel, l’infini par le fini ? Si l’esprit est absolument étranger à la matière, et indépendant d’elle, n’est-il pas évident qu’il ne doit, qu’il ne peut exercer sur elle la moindre action, avoir sur elle aucune prise ? car seul ce qui est matériel peut agir sur les choses matérielles.

On voit bien que de quelque manière qu’on pose cette question, on arrive nécessairement à une absurdité monstrueuse. En s’obstinant à faire vivre ensemble deux choses aussi incompatibles que l’esprit pur et la matière, on aboutit à la négation de l’un et de l’autre, au néant. Pour que l’existence de la matière soit possible, il faut qu’elle soit, — elle qui est l’Être par excellence, l’Être unique, en un mot tout ce qui est, — il faut, dis-je, qu’elle soit la base unique de toute chose existante, le fondement de l’esprit. Et pour que l’esprit puisse avoir une consistance réelle, il faut qu’il procède de la matière, qu’il en soit une manifestation, le fonctionnement, le produit. L’esprit pur, comme je m’en vais le démontrer plus tard, n’est autre chose que l’abstraction absolue, le Néant.

Mais du moment que l’esprit est le produit de la matière, comment peut-il modifier la matière ? Puisque l’esprit humain n’est autre chose que le fonctionnement de l’organisme humain et que cet organisme est le produit tout à fait matériel de cet ensemble indéfini d’effets et de causes, de cette causalité universelle que nous appelons la nature, où prend-il la puissance nécessaire pour transformer la nature ? Entendons-nous bien : l’homme ne peut arrêter ni changer ce courant universel des effets et des causes ; il est incapable de modifier aucune loi de la nature, puisqu’il n’existe lui-même et qu’il n’agit, soit consciemment, soit inconsciemment, qu’en vertu de ces lois. Voici un ouragan qui souffle et qui brise tout sur son passage, poussé par une force qui lui semble inhérente. S’il avait pu avoir conscience de lui-même, il aurait pu dire : « C’est moi qui, par mon action de ma volonté spontanée, brise ce que la |159 nature a créé » ; et il serait dans l’erreur. Il est une cause de destruction, sans doute, mais une cause relative, effet d’une quantité d’autres causes ; il n’est qu’un phénomène fatalement déterminé par la causalité universelle, par cet ensemble d’actions et de réactions continues qui constitue la nature. Il en est de même de tous les actes qui peuvent être accomplis par tous les êtres organisés, animés et intelligents. À l’instant où ils naissent, ils ne sont d’abord rien que des produits ; mais à peine nés, tout en continuant d’être produits et reproduits jusqu’à leur mort par cette même nature qui les a créés, ils deviennent à leur tour des causes relativement agissantes, les uns avec la conscience et le sentiment de ce qu’ils font, comme tous les animaux y compris l’homme, les autres inconsciemment, comme toutes les plantes. Mais quoi qu’ils fassent, les uns comme les autres ne sont rien que des causes relatives, agissantes au sein même et selon les lois de la nature, jamais contre elles. Chacun agit selon les facultés ou les propriétés ou les lois qui lui sont passagèrement inhérentes, qui constituent tout son être, mais qui ne sont pas irrévocablement attachées à son existence ; à preuve que, lorsqu’il meurt, ces facultés, ces propriétés, ces lois ne meurent pas ; elles lui survivent, adhérentes à des êtres nouveaux et n’ayant d’ailleurs aucune existence en dehors de cette contemporanéité et de cette succession des êtres réels, de sorte qu’elles ne constituent elles-mêmes aucun être immatériel ou à part, étant éternellement adhérentes aux transformations de la matière inorganique, organique et animale, ou plutôt n’étant elles-mêmes autre chose que ces transformations régulières de l’être unique, de la matière, dont chaque être, même le plus intelligent, et en apparence le plus volontaire, le plus libre, à chaque moment de sa vie, quoi qu’il pense, quoi qu’il entreprenne, quoi qu’il fasse, n’est rien qu’un représentant, un fonctionnaire, un organe involontaire et fatalement déterminé par le courant universel des effets et des causes.

L’action des hommes sur la nature, aussi fatalement déterminée par les lois de la nature que l’est toute autre action dans le monde, est la continuation, très indirecte sans doute, de l’action mécanique, physique et chimique de tous les êtres inorganiques composés et élémentaires ; la continuation plus directe |160 de l’action des plantes sur leur milieu naturel ; et la continuation immédiate de l’action de plus en plus développée et consciente d’elle-même de toutes les espèces d’animaux. Elle n’est pas en effet autre chose que l’action animale, mais dirigée par une intelligence progressive, par la science ; cette intelligence progressive et cette science n’étant d’ailleurs elles-mêmes qu’une transformation nouvelle de la matière dans l’homme ; d’où il résulte que lorsque l’homme agit sur la nature, c’est encore la nature qui réagit sur elle-même. On voit qu’aucune révolte de l’homme contre la nature n’est possible.

L’homme ne peut donc jamais lutter contre la nature ; par conséquent il ne peut ni la vaincre, ni la maîtriser ; alors même, ai-je dit, qu’il entreprend et qu’il accomplit des actes qui sont en apparence les plus contraires à la nature, il obéit encore aux lois de la nature. Rien ne peut l’y soustraire, il en est l’esclave absolu. Mais cet esclavage n’en est pas un, parce que tout esclavage suppose deux êtres existant l’un en dehors de l’autre, et dont l’un est soumis à l’autre. L’homme n’est pas en dehors de la nature, n’étant lui-même rien que nature ; donc il ne peut pas en être esclave.

Quelle est donc la signification de ces mots : combattre, maîtriser la nature ? Il y a là un malentendu éternel qui s’explique par le double sens qu’on attache ordinairement à ce mot nature. Une fois on la considère comme l’ensemble universel des choses et des êtres, aussi bien que des lois naturelles ; contre la nature ainsi entendue, ai-je dit, il n’y a point de lutte possible ; puisqu’elle embrasse et contient tout, elle est l’omnipotence absolue, l’être unique. Une autre fois, on entend par ce mot nature l’ensemble plus ou moins restreint des phénomènes, des choses et des êtres qui entourent l’homme, en un mot son monde extérieur. Contre cette nature extérieure, la lutte n’est pas seulement possible, elle est fatalement nécessaire, fatalement imposée par la nature universelle à tout ce qui vit, à tout ce qui existe ; car tout être existant et vivant, comme je l’ai déjà fait observer, porte en lui-même cette double loi naturelle : 1° de ne point pouvoir vivre en dehors de son milieu naturel ou de son monde extérieur ; 2° de ne pouvoir s’y maintenir qu’en existant, qu’en vivant à son détriment, qu’en luttant constamment contre lui. C’est donc ce monde |161 ou cette nature extérieure, que l’homme, armé des facultés et des propriétés dont la nature universelle l’a doué, peut et doit vaincre, peut et doit maîtriser ; né dans la dépendance d’abord quasi-absolue de cette nature extérieure, il doit l’asservir à son tour et conquérir sur elle sa propre liberté et son humanité.

Antérieurement à toute civilisation et à toute histoire, à une époque excessivement reculée et pendant une période de temps qui a pu durer on ne sait combien de milliers d’années, l’homme ne fut rien d’abord qu’une bête sauvage parmi tant d’autres bêtes sauvages, — un gorille peut-être, ou un parent très proche du gorille. Animal carnivore ou plutôt omnivore, il était sans doute plus vorace, plus féroce, plus cruel que ses cousins des autres espèces. Il faisait une guerre de destruction comme eux, et il travaillait comme eux. Tel fut son état d’innocence, préconisé par toutes les religions possibles, l’état idéal tant vanté par Jean-Jacques Rousseau. Qu’est-ce qui l’a arraché à ce paradis animal ? Son intelligence progressive s’appliquant naturellement, nécessairement et successivement à son travail animal. Mais en quoi consiste le progrès de l’intelligence humaine ? Au point de vue formel, il consiste surtout dans la plus grande habitude de penser qui s’acquiert par l’exercice de la pensée, et dans la conscience plus précise et plus nette de sa propre activité. Mais tout ce qui est formel n’acquiert une réalité quelconque qu’en se rapportant à son objet : et quel est l’objet de cette activité formelle que nous appelons la pensée ? C’est le monde réel. L’intelligence humaine ne se développe, ne progresse que par la connaissance des choses et des faits réels ; par l’observation réfléchie et par la constatation de plus en plus exacte et détaillée des rapports qui existent entre eux, et de la succession régulière des phénomènes naturels, des différents ordres de leur développement, ou, en un mot, de toutes les lois qui leur sont propres. Une fois que l’homme a acquis la connaissance de ces lois, auxquelles sont soumises toutes les existences réelles, y compris la sienne propre, il apprend d’abord à prévoir certains phénomènes, ce qui lui permet de les prévenir ou de se garantir contre celles de leurs conséquences qui pourraient être fâcheuses et nuisibles pour lui. En outre, cette |162 connaissance des lois qui président au développement des phénomènes naturels, appliquée à son travail musculaire et d’abord purement instinctif ou animal, lui permet à la longue de tirer parti de ces mêmes phénomènes naturels et de toutes les choses dont l’ensemble constitue le monde extérieur et qui lui étaient d’abord si hostiles, mais qui, grâce à ce larcin scientifique, finissent par contribuer puissamment à la réalisation de ses buts.

Pour donner un exemple très simple, c’est ainsi que le vent, qui d’abord l’écrasait sous la chute des arbres déracinés par sa force, ou qui renversait sa hutte sauvage, a été forcé plus tard de moudre son blé. C’est ainsi qu’un des éléments les plus destructeurs, le feu, arrangé convenablement, a donné à l’homme une bienfaisante chaleur, et une nourriture moins sauvage, plus humaine. On a observé que les singes les plus intelligents, une fois que le feu a été allumé, savent bien venir s’y chauffer, mais qu’aucun n’a su en allumer un lui-même, ni même l’entretenir en y jetant du bois nouveau. Il est indubitable aussi que bien des siècles se passèrent avant que l’homme, sauvage, et aussi peu intelligent que les singes, ait appris cet art aujourd’hui si rudimentaire, si trivial et en même temps si précieux d’attiser et de manier le feu pour son propre usage. Aussi les mythologies anciennes ne manquèrent-elles pas de diviniser l’homme ou plutôt les hommes qui en surent tirer parti les premiers. Et, en général, nous devons supposer que les arts les plus simples, et qui constituent à cette heure les bases de l’économie domestique des populations les moins civilisées, ont coûté des efforts immenses d’invention aux premières générations humaines. Cela explique la lenteur désespérante du développement humain pendant les premiers siècles de l’histoire, comparé au rapide développement de nos jours.

Telle est donc la manière dont l’homme a transformé et continue de transformer, de vaincre et de maîtriser son milieu, la nature extérieure. Est-ce par une révolte contre les lois de cette nature universelle qui, embrassant tout ce qui |163 est, constitue aussi sa propre nature ? Au contraire, c’est par la connaissance et par l’observation la plus respectueuse et la plus scrupuleuse de ces lois qu’il parvient, non seulement à s’émanciper successivement du joug de la nature extérieure, mais encore à l’asservir, au moins en partie, à son tour.

Mais l’homme ne se contente pas de cette action sur la nature proprement extérieure. En tant qu’intelligence, capable de faire abstraction de son propre corps et de toute sa personne, et de la considérer comme un objet extérieur, l’homme, toujours poussé par une nécessité inhérente à son être, applique le même procédé, la même méthode, pour modifier, pour corriger, pour perfectionner sa propre nature. Il est un joug naturel intérieur que l’homme doit également secouer. Ce joug se présente à lui d’abord sous la forme de ses imperfections et faiblesses ou même de ses maladies individuelles, tant corporelles qu’intellectuelles et morales ; puis sous la forme plus générale de sa brutalité ou de son animalité mise en regard de son humanité, cette dernière se réalisant en lui progressivement, par le développement collectif de son milieu social.

Pour combattre cet esclavage intérieur, l’homme n’a également pas d’autre moyen que la science des lois naturelles qui président à son développement individuel et à son développement collectif, et que l’application de cette science tant à son éducation individuelle (par l’hygiène, par la gymnastique de son corps, de ses affections, de son esprit et de sa volonté, et par une instruction rationnelle) qu’à la transformation successive de l’ordre social. Car non seulement lui-même, considère comme individu, mais son milieu social, cette société humaine dont il est le produit immédiat, n’est à son tour rien qu’un produit de l’universelle et omnipotente nature, au même titre et de la même manière que le sont les fourmilières, les ruches, les républiques des castors et toutes les autres espèces d’associations animales ; et de même que ces associations se sont incontestablement formées et |164 vivent encore aujourd’hui conformément à des lois naturelles qui leur sont propres, de même la société humaine, dans toutes les phases de son développement historique, obéit, sans qu’elle s’en doute elle-même pour la plupart du temps, à des lois qui sont tout aussi naturelles que les lois qui dirigent les associations animales, mais dont une partie au moins lui sont exclusivement inhérentes. L’homme, par toute sa nature tant extérieure qu’intérieure, n’est autre chose qu’un animal qui, grâce à l’organisation comparativement plus parfaite de son cerveau, est seulement doué d’une plus grande dose d’intelligence et de puissances affectives que les animaux des autres espèces. La base de l’homme, considéré comme individu, étant par conséquent complètement animale, celle de l’humaine société ne saurait être autrement qu’animale. Seulement, comme l’intelligence de l’homme-individu est progressive, l’organisation de cette société doit l’être aussi. Le progrès est précisément la loi naturelle fondamentale et exclusivement inhérente à l’humaine société.

En réagissant sur lui-même et sur le milieu social dont il est, comme je viens de le dire, le produit immédiat, l’homme, ne l’oublions jamais, ne fait donc autre chose qu’obéir encore à des lois naturelles qui lui sont propres, et qui agissent en lui avec une implacable et irrésistible fatalité. Dernier produit de la nature sur la terre, l’homme en continue, pour ainsi dire, par son développement individuel et social, l’œuvre, la création, le mouvement et la vie. Ses pensées et ses actes les plus intelligents, les plus abstraits, et, comme tels, les plus éloignés de ce qu’on appelle communément la nature, n’en sont rien que des créations ou des manifestations nouvelles. Vis-à-vis de cette nature universelle, l’homme ne peut donc avoir aucun rapport extérieur ni d’esclavage, ni de lutte, car il porte en lui-même cette nature et n’est rien en dehors d’elle. Mais en étudiant ses lois, en s’identifiant en quelque sorte avec elles, les transformant par un procédé psychologique, propre à son cerveau, en idées et en convictions humaines, il s’émancipe du triple joug que lui imposent, d’abord la nature extérieure, puis sa propre nature |165 individuelle intérieure, et enfin la société dont il est le produit.

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Après tout ce qui vient d’être dit, il me paraît évident qu’aucune révolte contre ce que j’appelle la causalité ou la nature universelle n’est possible à l’homme : elle l’enveloppe, elle le pénètre, elle est aussi bien en dehors de lui qu’en lui-même, elle constitue tout son être. En se révoltant contre elle, il se révolterait contre lui-même. Il est évident qu’il est impossible à l’homme de concevoir seulement la velléité et le besoin d’une pareille révolte, puisque, n’existant pas en dehors de la nature universelle et la portant en lui-même, se trouvant à chaque instant de sa vie en pleine identité avec elle, il ne peut se considérer ni se sentir vis-à-vis d’elle comme un esclave. Au contraire, c’est en étudiant et en s’appropriant pour ainsi dire par la pensée les lois éternelles de cette nature, — lois qui se manifestent également et dans tout ce qui constitue son monde extérieur et dans son propre développement individuel : corporel, intellectuel et moral, — qu’il parvient à secouer successivement le joug de la nature extérieure, celui de ses propres imperfections naturelles, et, comme nous le verrons plus tard, celui d’une organisation sociale autoritairement constituée.

Mais alors comment a pu surgir dans l’esprit de l’homme cette pensée historique de la séparation de l’esprit et de la matière ? Comment a-t-il pu concevoir la tentative impuissante, ridicule, mais également historique, d’une révolte contre la nature ? Cette pensée et cette tentative sont contemporaines de la création historique de l’idée de Dieu ; elles en ont été la conséquence nécessaire. L’homme n’a entendu d’abord sous ce mot « nature » que ce que nous appelons la nature extérieure, y compris son propre corps ; et ce que nous appelons la nature universelle, il l’a appelé « Dieu » ; dès lors les lois de la nature sont devenues, non des lois inhérentes, mais des manifestations de la volonté divine, des commandements de Dieu, imposés d’en haut tant à la nature qu’à l’homme. Après quoi, l’homme, prenant |166 parti pour ce Dieu créé par lui-même, contre la nature et contre lui-même, s’est déclaré en révolte contre elle et a fondé son propre esclavage politique et social.

Telle fut l’œuvre historique de tous les dogmes et cultes religieux.

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