Bakounine/Œuvres/TomeIV81

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Œuvres - Tome IV.
FRAGMENT, formant une suite de L'Empire Knouto-Germanique
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FRAGMENT
FORMANT UNE SUITE DE
L’EMPIRE KNOUTO-GERMANIQUE




(Les feuillets 1 et 2 manquent.)


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… [pour] |3 une exploitation et nécessairement aussi pour une compression solidaires à travers toutes les frontières de tous les pays, et malgré toutes les différences politiques actuellement existantes entre beaucoup d’États.

L’exploitation bourgeoise étant solidaire, la lutte contre elle doit l’être aussi ; et l’organisation de cette solidarité militante entre les travailleurs du monde entier, tel est le but unique de l’Internationale. Ce but si simple et si bien exprimé par nos statuts généraux primitifs [1], les seuls légitimes et les seuls obligatoires pour tous les membres et sections et fédérations de l’Internationale, a réuni sous la bannière de cette Association, dans l’espace de huit ans à peine, bien plus d’un million d’adhérents, et en a fait une véritable puissance ; une puissance avec laquelle les plus puissants monarques de la terre se voient aujourd’hui forcés de compter.

Mais toute puissance allèche les ambitieux, et MM. Marx et compagnie, qui ne se sont jamais rendu compte, paraît-il, de la nature et des causes de cette puissance à la fois si jeune et si prodigieuse de l’Internationale, se sont imaginé qu’ils pourraient s’en faire un marchepied ou un instrument pour la réalisation de leurs prétentions politiques. M. Marx, qui a été l’un des initiateurs principaux de l’Internationale, — voilà un titre de gloire que personne ne lui contestera, — et qui, pendant huit ans de suite, a constitué presque à lui seul tout le Conseil général, aurait dû comprendre pourtant, mieux que personne, deux choses qui sautent aux yeux, et que l’aveuglement inhérent à l’ambition vaniteuse |4 a seul pu lui faire méconnaître :

1° Que l’Internationale n’a pu se développer et s’étendre d’une manière aussi merveilleuse que parce qu’elle a éliminé de son programme officiel et obligatoire toutes les questions politiques et philosophiques ; et 2° qu’elle n’a pu le faire que parce que, fondée principalement sur la liberté des sections et des fédérations, elle avait été privée de tous les bienfaits d’un gouvernement centralisateur, capable de diriger, c’est-à-dire d’empêcher et de paralyser, son développement ; le Conseil général n’ayant été, jusqu’en 1870, précisément dans la période du plus grand développement de l’Association, qu’une sorte de roi d’Yvetot, raisonnant toujours après coup, et se laissant, non par manque de prétentions ambitieuses, mais par impuissance et parce que personne ne l’eût écouté, traîner à la remorque du mouvement spontané des travailleurs de la Belgique, de la France, de la Suisse, de l’Espagne et de l’Italie.

Quant à la question politique, tout le monde sait que, si elle a été éliminée du programme de l’Internationale, ce n’est point par la faute de M. Marx. Comme on devait s’y attendre de la part de l’auteur du fameux programme des communistes allemands, publié en 1848 par lui et par son ami, son confident, son complice M. Engels, il n’a point manqué de placer cette question au premier rang dans la proclamation inaugurale publiée en 1864 par le Conseil général provisoire de Londres, proclamation dont M. Marx a été l’unique auteur. Dans cette proclamation ou circulaire adressée aux travailleurs de tous les pays [2], le chef des communistes autoritaires de l’Allemagne ne s’est point fait faute de déclarer que la conquête du pouvoir politique était le premier devoir des travailleurs ; il y a même fait percer son oreille pangermaniste, en ajoutant qu’actuellement |5 le but politique principal de l’Association internationale des travailleurs devait être de combattre l’Empire de toutes les Russies, but sans doute très légitime et très noble, — auquel comme ami du peuple russe je souscris de tout mon cœur, persuadé que je suis que ce peuple ne cessera d’être un misérable esclave tant que cet Empire existera, — mais qui d’abord ne saurait devenir, sans en dénaturer complètement le caractère et l’objet, celui de l’Association internationale des travailleurs ; et qui, en second lieu, pour être posé d’une manière vraiment juste, sérieuse et mile pour la cause des travailleurs, devrait être déterminé d’une autre manière. Si M. Marx avait déclaré la guerre à tous les États, ou au moins aux États monarchiques, despotiques, militaires comme la Prusse, comme l’Autriche, comme la France impériale ou même républicaine actuelle, et s’il avait dit qu’il fallait mettre au premier rang parmi eux l’État modèle, l’Empire de toutes les Russies, on n’aurait pas pu l’accuser de pangermanisme au moins. Mais en faisant abstraction du despotisme allemand, un despotisme très insolent, très brutal, très glouton, et excessivement menaçant pour la liberté des peuples voisins, comme tout le monde peut le voir aujourd’hui, et en s’efforçant de tourner l’indignation des travailleurs de tous les pays contre le despotisme russe, à l’exclusion de tous les autres, prétendant même qu’il était la seule cause de celui qui n’a jamais cessé de régner en Allemagne, depuis qu’il y a une Allemagne ; en rejetant enfin toutes les hontes et tous les crimes politiques de ce pays de la science et de l’obéissance proverbiales sur les inspirations de la diplomatie russe, M. Marx s’est manifesté d’abord comme un très mauvais et fort peu véridique historien, et ensuite non comme un révolutionnaire socialiste international, mais comme un ardent patriote de la grande patrie bismarckienne.

|6 On sait que le premier Congrès de l’Internationale, tenu à Genève en 1866, a fait justice de toutes ces velléités politiques et patriotiques de celui qui se pose aujourd’hui en dictateur de notre grande association. Il n’en est rien resté dans le programme ni dans les statuts votés par ce Congrès et qui constituent désormais la base de l’Internationale. Donnez-vous la peine de relire les magnifiques considérants [3] qui se trouvent à la tête de nos statuts généraux, vous n’y trouverez que ces mots où il soit fait mention de la question politique ;

« Considérant :

« Que l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ; que les efforts des travailleurs pour conquérir leur émancipation ne doivent pas tendre à constituer de nouveaux privilèges, mais à établir pour tous les mêmes droits et les mêmes devoirs ;

« Que l’asservissement du travailleur au capital est la source de toute servitude : politique, morale et matérielle ;

« Que, pour cette raison, l’émancipation économique des travailleurs est le grand but auquel doit être subordonné tout mouvement politique [4] », etc.

Voilà la phrase décisive de tout le programme de l’Internationale, Elle a coupé le câble, pour me servir de l’expression mémorable de Sieyès, elle a brisé les liens qui tenaient enchaîné le prolétariat à la politique bourgeoise. En reconnaissant la vérité qu’elle exprime et en s’en pénétrant chaque jour davantage, le prolétariat a résolument tourné le dos à la bourgeoisie, et chaque pas qu’il |7 fera en avant élargira davantage l’abîme qui les sépare désormais.

L’Alliance, section de l’Internationale à Genève, avait traduit et commenté ce paragraphe des considérants en ces termes :

« L’Alliance repousse toute action politique qui n’aurait point pour but immédiat et direct le triomphe des travailleurs contre le capital » ; en conséquence de quoi, elle se posait pour but l’abolition de l’État, de tous les États, et l’organisation de « l’association universelle de toutes les associations locales par la liberté ».

Par contre, le Parti de la démocratie socialiste des ouvriers allemands, fondé dans la même année (1869), sous les auspices de M. Marx, par MM. Liebknecht et Bebel, annonçait dans son programme que la conquête du pouvoir politique était la condition préalable de l’émancipation économique du prolétariat, et que par conséquent l’objet immédiat de ce parti devait être l’organisation d’une large agitation légale pour la conquête du suffrage universel et de tous les autres droits politiques ; son but final, c’est l’établissement du grand État pangermanique et soi-disant populaire.

Entre ces deux tendances, on le voit, il existe la même différence, le même abîme, qu’entre le prolétariat et la bourgeoisie. Faut-il s’étonner après cela qu’elles se soient rencontrées dans l’Internationale comme des adversaires irréconciliables, et qu’elles continuent de s’y combattre, sous toutes les formes et dans toutes les occasions possibles, encore aujourd’hui ? L’Alliance, prenant le programme de l’Internationale au sérieux, avait repoussé avec dédain toute transaction avec la politique bourgeoise, si radicale qu’elle se dise et si socialiste qu’elle se grime, recommandant au prolétariat comme la seule voie d’une émancipation réelle, comme la seule politique pour lui vraiment salutaire, la politique exclusivement négative de la démolition des institutions politiques, |8 du pouvoir politique, du gouvernement en général, de l’État, et, comme conséquence nécessaire, l’organisation internationale des forces éparses du prolétariat en une puissance révolutionnaire dirigée contre toutes les puissances constituées de la bourgeoisie.

Les démocrates socialistes de l’Allemagne recommandent tout au contraire, aux travailleurs qui ont le malheur de les écouter, d’adopter, comme but immédiat de leur association, l’agitation légale pour la conquête préalable des droits politiques ; ils subordonnent, par là même, le mouvement pour l’émancipation économique au mouvement d’abord exclusivement politique, et, par ce renversement évident de tout le programme de l’Internationale, ils ont comblé d’un seul coup l’abîme qu’elle avait ouvert entre le prolétariat et la bourgeoisie. Ils ont fait mieux que cela, ils ont attaché le prolétariat à la remorque de la bourgeoisie. Car il est évident que tout ce mouvement politique prôné par les socialistes de l’Allemagne, puisqu’il doit précéder la révolution économique, ne pourra être dirigé que par des bourgeois, ou, ce qui sera pis encore, par des ouvriers transformés par leur ambition, par leur vanité en bourgeois ; et se passant, en réalité, et comme tous ses prédécesseurs, au-dessus de la tête du prolétariat, ce mouvement ne pourra manquer de condamner de nouveau ce dernier à n’être qu’un instrument aveugle et infailliblement sacrifié dans la lutte des différents partis bourgeois entre eux pour la conquête du pouvoir politique, c’est-à-dire de la puissance et du droit de dominer sur les masses et de les exploiter. À quiconque pourrait en douter, nous n’aurions qu’à montrer |9 ce qui se passe aujourd’hui en Allemagne, où les organes de la démocratie socialiste chantent des hymnes d’allégresse en voyant un Congrès de professeurs d’économie politique bourgeoise recommander le prolétariat de l’Allemagne à la haute et paternelle protection des États [5], et dans les parties de la Suisse où prévaut le programme marxien, à Genève, à Zürich et à Bâle, où l’Internationale est descendue au point de n’être plus qu’une sorte de boîte électorale au profit des bourgeois radicaux. Ces faits incontestables me semblent plus éloquents que toutes les paroles.

Ils sont réels, et ils sont logiques dans ce sens qu’ils sont un effet naturel du triomphe de la propagande marxienne. Et c’est pour cela que nous combattons les théories marxiennes à outrance, convaincus que si elles pouvaient triompher dans toute l’Internationale, elles n’auraient point manqué d’en tuer au moins l’esprit partout, comme elles l’ont fait déjà en très grande partie dans les pays que je viens de citer.

Nous avons sans doute déploré beaucoup et nous continuons de déplorer profondément aujourd’hui l’immense perturbation et démoralisation que ces idées pangermaniques ont jetées dans le développement si beau, si merveilleusement et si naturellement triomphant de l’Internationale. Mais aucun de nous n’a jamais songé d’interdire à M. Marx ni à ses trop fanatiques disciples de les propager au sein de notre grande Association. Nous aurions cru manquer à son principe fondamental, qui est celui de la liberté la plus absolue de la propagande tant politique que philosophique.

L’Internationale n’admet pas de censure, ni de vérité officielle au nom de laquelle on pourrait exercer cette |10 censure ; elle ne les admet pas, parce que jamais jusqu’ici elle ne s’était posée ni en Église, ni en État, et c’est précisément parce qu’elle ne l’a pas fait que par la rapidité incroyable de son extension et de son développement elle a pu étonner le monde.

Voilà ce que le Congrès de Genève, mieux inspiré que M. Marx, avait compris. En éliminant de son programme tous les principes politiques et philosophiques, non comme objets de discussion et d’étude, mais en tant que principes obligatoires, il a fondé la puissance de notre Association.

Il est vrai que dans le second Congrès de l’Internationale, tenu en 1867 à Lausanne, des amis malencontreux [6], non des adversaires, ne se rendant pas encore bien compte de la véritable nature de la puissance de cette Association, avaient essayé de remettre sur le tapis la question politique. Mais fort heureusement ils n’aboutirent qu’à cette déclaration platonique, que la question politique était inséparable de la question économique, — une déclaration que chacun de nous peut souscrire [7], puisqu’il est évident que la politique, c’est-à-dire l’institution et les rapports mutuels des États, n’a d’autre objet que d’assurer aux classes gouvernantes l’exploitation légale du prolétariat, d’où il résulte que du moment que le prolétariat veut s’émanciper, il est forcé de prendre en considération la politique, pour la combattre et pour la renverser. Ce n’est pas ainsi que l’entendent nos adversaires ; ce qu’ils ont voulu et ce qu’ils veulent, c’est la politique positive, la politique de l’État. Mais n’ayant pas trouvé le terrain favorable à Lausanne, ils s’y étaient sagement abstenus [8].

|11 La même sagesse les avait inspirés un an plus tard au Congrès de Bruxelles. D’ailleurs la Belgique, communaliste, anti-autoritaire et anti-centraliste par toute son histoire, ne leur offrait aucune chance de succès, et, encore une fois, ils se sont sagement abstenus.

Trois ans de défaite ! C’en était trop pour l’ambition impatiente de M. Marx. Aussi commanda-t-il à son armée une attaque directe, qui fut en effet exécutée au Congrès de Bâle (1869). Les chances lui semblaient favorables. Le Parti de la démocratie-socialiste avait eu le temps de s’organiser en Allemagne sous la direction de MM. Liebknecht et Bebel ; il avait étendu ses ramifications dans la Suisse allemande, à Zürich, à Bâle, et même jusque dans la Section allemande de Genève. C’était pour la première fois que des délégués de l’Allemagne se présentaient en très grand nombre dans un Congrès de l’Internationale [9]. Le plan de bataille, approuvé par M. Marx, le général en chef de l’armée, avait été combiné entre M. Liebknecht, chef du corps allemand, et MM. Bürkly et Greulich, commandants du corps suisse ; MM. Amand Gœgg [10], J.‑Philippe Becker et Rittinghausen, — l’inventeur de la votation directe des lois et des constitutions par le peuple, le plébiscitaire tudesque, — se rangèrent de leur côté comme des auxiliaires volontaires. De plus ils eurent de leur côté quelques Allemands du Conseil général, inféodés à la politique de M. Marx, et quelques Anglais du même Conseil, ignorant complètement la question, mais qui votèrent avec les marxiens par suite d’une mauvaise habitude dont ils paraissent s’être complètement défaits aujourd’hui [11].

Ainsi organisés, les marxiens livrèrent la grande bataille et la perdirent. La question de la législation directe par le peuple, posée par M. Bürkly, défendue avec beaucoup de chaleur et beaucoup d’insolence contre nous par M. Liebknecht, avec beaucoup de réticences diplomatiques par M. Philippe Becker, qui n’aime jamais à se prononcer clairement avant qu’il ne sache de quel côté sera la victoire, et avec une emphase héroïque par M. Amand Gœgg, fut enterrée et éliminée de fait du programme du Congrès. Ce fut une défaite mémorable pour M. Marx, une défaite qu’il ne nous pardonna jamais.

|12 Sa colère fut très grande, et on en connaît toutes les conséquences aujourd’hui. Ce fut depuis septembre 1869 que le Conseil général, — ou plutôt M. Marx, dont le Quos ego apaisait ou soulevait les flots dans ce pauvre Conseil, — sortant de sa torpeur obligée et si salutaire pour l’Internationale, entreprit une politique militante. On sait comment elle se manifesta d’abord. Ce fut un torrent d’injures ignobles et de calomnies odieuses déversées contre tous ceux qui avaient osé le combattre, et colportées parles journaux en Allemagne, et dans les autres pays par des lettres intimes, par des circulaires confidentielles, et par toutes sortes d’agents gagnés d’une manière ou d’une autre à la cause de M. Marx. Vint ensuite la Conférence de Londres (septembre 1871), qui, préparée de longue main par M. Marx, vota tout ce qu’il voulut : et la question politique, la conquête du pouvoir par le prolétariat comme partie intégrante du programme obligatoire de l’Internationale, et la dictature du Conseil général, c’est-à-dire celle de M. Marx en personne, et par conséquent la transformation de l’Internationale en un immense et monstrueux État, dont il devint le chef.

La légitimité de cette Conférence ayant été contestée, M. Marx, prestidigitateur politique très habile, et qui était sans doute jaloux de prouver au monde qu’a défaut de chassepots et de canons, on pouvait gouverner les masses par le mensonge, par la calomnie, par l’intrigue, organisa son Congrès de la Haye. À peine deux mois se sont passés depuis ce Congrès [12], et dans toute l’Europe, — moins l’Allemagne dont les ouvriers sont systématiquement aveuglés par leurs chefs, et par leurs journaux, dont les rédacteurs sont intéressés au mensonge, — dans toutes les Fédérations libres, belge, hollandaise, anglaise, américaine, française, espagnole, italienne, sans oublier notre excellente Fédération du Jura, il n’y a qu’un cri d’indignation et de mépris contre cette cynique comédie qu’on a osé affubler du nom d’un Congrès de l’Internationale. Grâce à une majorité factice, composée presque exclusivement de membres du Conseil général, d’Allemands disciplinés à la prussienne, et de blanquistes français ridiculement joués |13 par M. Marx, tout y a été travesti, falsifié, brutalisé et violé : justice, bon sens, honnêteté. On y a immolé sans vergogne, sans pitié, l’honneur de l’Internationale, on a mis en jeu son existence même, afin de mieux asseoir la puissance dictatoriale de M. Marx. Ce n’était pas seulement un crime, c’était une démence. Et M. Marx, qui se considère lui-même comme le père de l’Internationale et qui a été incontestablement l’un de ses principaux fondateurs, a laissé faire tout cela [13] ! Voilà où conduisent la vanité personnelle, l’adoration de soi-même, et surtout l’ambition politique. Par tous ces faits et ces actes déplorables dont il a été la grande source et l’unique auteur, M. Marx a au moins rendu un grand service à l’Internationale, en lui démontrant d’une manière toute dramatique, toute vivante, que si quelque chose peut la tuer, c’est l’introduction de la politique dans son programme.

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L’Association internationale des travailleurs, ai-je dit, n’a pu prendre une extension immense que parce qu’elle a éliminé de son programme obligatoire toutes les questions politiques et philosophiques. La chose est tellement claire qu’on est étonné vraiment de devoir encore la prouver.

Je ne crois pas avoir besoin de démontrer que pour que l’Internationale soit et reste une puissance, elle doit être capable d’entraîner dans son sein et d’embrasser et d’organiser l’immense majorité du prolétariat de tous les pays de l’Europe et de l’Amérique. Mais quel est le programme politique ou philosophique qui pourrait se flatter de réunir sous sa bannière des millions ? Seul un programme excessivement général, c’est-à-dire indéterminé et vague, peut le faire, car toute détermination en théorie correspond fatalement à une exclusion, aune élimination en pratique.

Il ne peut plus y avoir, par exemple, de philosophie sérieuse aujourd’hui qui ne prenne pour point de départ, non positif mais négatif (historiquement devenu nécessaire, comme négation des absurdités théologiques et métaphysiques), l’athéisme. Mais croit-on que |14 si l’on avait inscrit ce simple mot, « l’athéisme », sur la bannière de l’Internationale, cette association aurait pu réunir dans son sein seulement quelques centaines de milliers d’adhérents ? Tout le monde sait que non, non parce que le peuple est réellement religieux, mais parce qu’il croit l’être ; et il croira l’être tant qu’une révolution sociale ne lui aura pas ouvert les moyens de réaliser toutes ses aspirations ici-bas. Il est certain que si l’Internationale avait mis l’athéisme, comme un principe obligatoire, dans son programme, elle aurait exclus de son sein la fleur du prolétariat, — et par ce mot je n’entends pas, comme le font les marxiens, la couche supérieure, la plus civilisée et la plus aisée du monde ouvrier, cette couche d’ouvriers quasi-bourgeois dont ils veulent précisément se servir pour constituer leur quatrième classe gouvernementale, et qui est vraiment capable d’en former une, si l’on n’y met ordre dans l’intérêt de la grande masse du prolétariat, parce que, avec son bien-être relatif et quasi-bourgeois, elle ne s’est par malheur que trop profondément pénétrée de tous les préjugés politiques et sociaux et des étroites aspirations et prétentions des bourgeois. On peut dire que cette couche est la moins socialiste, la plus individualiste dans tout le prolétariat.

Par fleur du prolétariat, j’entends surtout cette grande masse, ces millions de non-civilisés, de deshérités, de misérables et d’analphabètes que M. Engels et M. Marx prétendent soumettre au régime paternel d’un gouvernement très fort [14], sans doute pour leur propre salut, comme tous les gouvernements n’ont été établis, on le sait, que dans le propre intérêt des masses. Par fleur du prolétariat, j’entends précisément cette chair à gouvernement éternelle, cette grande canaille populaire [15], qui, étant à peu près vierge de toute civilisation bourgeoise, porte en son sein, dans ses passions, dans ses instincts, dans ses aspirations, dans toutes les nécessités et les misères de sa position collective, tous les germes du socialisme de l’avenir, et qui seule est assez puissante aujourd’hui pour inaugurer et pour faire triompher la Révolution sociale.

Eh bien, dans presque tous les pays, cette canaille, en tant que masse, refuserait d’adhérer à l’Internationale si l’on avait inscrit sur son |15 drapeau, comme parole officielle, ce mot athéisme. Et ce serait un trop grand dommage, car, si elle tournait le dos à l’Internationale, c’en serait fait de toute la puissance de notre grande Association.

Il en est absolument de même de tous les principes politiques. D’abord, il n’en est plus un seul, — et MM. Marx et Engels auront beau se démener, ils ne changeront pas ce fait devenu aujourd’hui patent dans tous les pays, — il n’existe plus aucun principe politique, dis-je, qui soit capable de remuer les masses. Ils échoueront, après une expérience de quelques années, même en Allemagne. Ce que les masses veulent partout, c’est leur émancipation économique immédiate, car c’est là qu’est réellement pour elles toute la question de liberté, d’humanité, de vie ou de mort. S’il est encore un idéal que les masses aujourd’hui sont capables d’adorer avec passion, c’est celui de l’égalité économique. Et les masses ont mille fois raison, car tant que l’égalité économique n’aura point remplacé le régime actuel, tout le reste, tout ce qui constitue la valeur et la dignité de l’existence humaine, liberté, science, amour, action intelligente et solidarité fraternelle, restera pour elles à l’état d’horrible mensonge.

La passion instinctive des masses pour l’égalité économique est si grande que, si elles pouvaient espérer la recevoir des mains du despotisme, elles se seraient indubitablement et sans beaucoup de réflexion, comme elles l’ont fait souvent, livrées au despotisme. Heureusement, l’expérience historique a servi de quelque chose même aux masses. Aujourd’hui elles commencent partout à comprendre qu’aucun despotisme n’a et ne peut avoir ni la volonté ni le pouvoir de la leur donner. Le programme de l’Internationale est très heureusement explicite sous ce rapport : L’émancipation des travailleurs ne peut être que l’œuvre des travailleurs eux-mêmes.

N’est-il pas étonnant que M. Marx ait cru pouvoir enter sur cette déclaration pourtant si précise, si claire, et qu’il a probablement rédigée lui-même, son socialisme scientifique, c’est-à-dire l’organisation et le gouvernement de la société nouvelle par les socialistes savants, — le pire de tous les gouvernements despotiques !

|16 Grâce à cette chère grande canaille populaire qui s’opposera d’elle-même, poussée par un instinct aussi invincible que juste, atomes les velléités gouvernementales de la petite minorité ouvrière déjà disciplinée et classée comme il faut pour devenir le suppôt d’un despotisme nouveau, le socialisme savant de M. Marx restera toujours à l’état de rêve marxien. Cette nouvelle expérience, plus triste peut-être que toutes les expériences passées, sera épargnée à la société, parce que le prolétariat en général et dans tous les pays est animé aujourd’hui d’une défiance profonde contre ce qui est politique et contre tous les politiciens du monde, quelle que soit leur couleur, tous l’ayant également trompé, opprimé, exploité, les républicains les plus rouges aussi bien que les monarchistes les plus absolus.

Avec des dispositions pareilles réellement existantes dans les masses, comment espérer qu’on pourra les attirer par un programme politique quelconque ? Et supposons, comme cela est en effet le cas aujourd’hui, quelles se laissent entraîner dans l’Internationale par un autre appât, comment espérer que le prolétariat de tous les pays, se trouvant dans des conditions si différentes de tempérament, de culture, et de développement économique, pourra s’atteler au joug d’un programme politique uniforme ? On ne pourrait l’imaginer, semble-t-il, sans démence. Eh bien, M. Marx ne s’est pas amusé seulement à se l’imaginer, il a voulu l’exécuter. Déchirant d’un coup de main despotique le pacte de l’Internationale, il a voulu, il prétend encore aujourd’hui imposer un programme politique uniforme, son propre programme, à toutes les Fédérations de l’Internationale, c’est-à-dire au prolétariat de tous les pays !

Il en est résulté un très grand déchirement dans l’Internationale. Il n’y a pas à se faire illusion, la grande unité de l’Internationale a été mise en question, et cela, je le répète, uniquement par le fait du parti marxien, qui, au moyen du Congrès de la Haye, a essayé d’imposer la pensée, la volonté, la politique de son chef à toute l’Internationale. Il est évident que si les résolutions du Congrès de la Haye devaient être considérées comme le dernier mot, ou même seulement comme un mot sérieux, non falsifié, de l’Internationale, notre grande et belle Association n’aurait plus qu’une seule chose à faire, c’est de se dissoudre. Car il faut être vraiment insensé pour s’imaginer que les travailleurs de l’Angleterre, de la Hollande, de la Belgique, de la France, du Jura, de l’Italie, de l’Espagne, de l’Amérique, sans parler des travailleurs slaves, voudront se soumettre à la discipline marxienne.

|17 Et pourtant, si l’on croit, avec les politiciens de l’Internationale de toute sorte, avec les jacobins révolutionnaires, les blanquistes, les démocrates républicains, sans oublier les démocrates socialistes ou marxiens, que la question politique doit faire partie intégrante du programme de l’Internationale, il faudra avouer que M. Marx a raison. L’Internationale ne pouvant constituer une puissance qu’étant une, il faudra absolument que son programme politique soit un, le même pour tous, car autrement il y aurait autant d’Internationales qu’il y aura de programmes différents. Mais comme il est évidemment impossible que tous les travailleurs de tant de pays différents s’unissent librement et spontanément sous un même programme politique, l’Internationale étant aujourd’hui l’instrument nécessaire pour l’émancipation du prolétariat, et cette Internationale ne pouvant garder son unité qu’à la condition de ne reconnaître qu’un seul programme politique, il faudra le leur imposer. Pour ne pas avoir l’air de le leur imposer despotiquement, par un décret du Conseil général ou marxien, il faudra bâcler un Congrès marxien, qui, en démontrant d’une manière toute nouvelle combien il y a de vérité dans le système représentatif et dans le suffrage universel, au nom de la volonté libre de tous, décrétera l’esclavage de tous. Voilà ce qu’a fait en réalité le Congrès de la Haye.

Ce fut pour l’Internationale la bataille et la reddition de Sedan, l’invasion triomphante du pangermanisme non bismarckien, mais marxien, imposant le programme politique des communistes autoritaires ou démocrates socialistes de l’Allemagne et la dictature de leur chef au prolétariat de tous les autres pays de l’Amérique et de l’Europe. Pour mieux cacher son jeu et pour dorer un peu la pilule, ce mémorable Congrès a renvoyé en Amérique un simulacre de Conseil général, choisi et trié par M. Marx lui-même, et qui, obéissant toujours à sa direction occulte, assumera toutes les apparences, les ennuis et les responsabilités du pouvoir, en en laissant à M. Marx, protégé par son ombre, l’exercice réel.

|18 Eh bien, je déclare que quelque dégoûtant que puisse paraître ce jeu à des âmes délicates et timorées, il était absolument nécessaire du moment qu’on avait admis que la question politique devait être déterminée dans le programme de l’Internationale. Puisque l’unité de l’action politique est reconnue nécessaire, ne pouvant espérer de la voir sortir librement de l’entente spontanée des fédérations et sections des différents pays, il a fallu la leur imposer. De cette seule manière on a pu créer cette unité politique tant désirée et prônée, mais en même temps on a créé l’esclavage.

Je résume la question : en introduisant la question politique dans le programme obligatoire de l’Internationale, on a placé notre Association dans un terrible dilemme, dont voici les deux termes :

Ou l’unité avec l’esclavage,

Ou la liberté avec la division et la dissolution.

Comment en sortir ? Tout simplement en retournant à nos statuts généraux primitifs, qui font abstraction de la question proprement politique, laissant son développement à la liberté des fédérations et des sections. Mais alors chaque fédération, chaque section suivra la direction politique qu’elle voudra ? — Sans doute. — Mais alors l’Internationale se transformera en une tour de Babel ? — Au contraire, c’est alors seulement qu’elle constituera son unité réelle, économique d’abord, et ensuite nécessairement politique ; c’est alors qu’elle créera, non sans doute d’un seul coup, la grande politique de l’Internationale, émanée non d’une tête isolée, ambitieuse, très savante et néanmoins incapable d’embrasser les mille besoins du prolétariat, si pleine de cervelle qu’elle soit [16], mais de l’action absolument libre, spontanée et simultanée des travailleurs de tous les pays.

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La base de cette grande unité, qu’on chercherait vainement dans les idées philosophiques et politiques du jour, se trouve toute donnée par la solidarité des souffrances, des intérêts, des besoins et des aspirations réelles du prolétariat du monde entier. Cette solidarité n’est point à créer, elle existe dans le fait ; elle constitue la vie propre, l’expérience quotidienne du monde ouvrier, et tout ce qui reste à faire |19 c’est de la lui faire connaître et de l’aider à l’organiser consciemment. C’est la solidarité des revendications économiques. L’avoir compris, tel est, selon moi, l’unique, mais en même temps le très grand mérite des premiers fondateurs de notre Association, parmi lesquels, j’aime à le rappeler toujours, M. Marx a joué un rôle si utilement prépondérant, sauf les quelques velléités toutes politiciennes et allemandes que le Congrès de Genève a éliminées sagement du programme qu’il avait présenté [17].

J’ai toujours évité d’appeler M. Marx et ses nombreux collaborateurs les « fondateurs » de l’Internationale ; non qu’inspiré par un sentiment mesquin quelconque, je veuille diminuer leur mérite, auquel au contraire je me plais beaucoup à rendre justice, mais parce que réellement je suis convaincu que l’Internationale n’a point été leur œuvre, mais bien celle du prolétariat lui-même. Ils en furent en quelque sorte les accoucheurs, non les auteurs. Le grand auteur, inconscient comme le sont ordinairement les auteurs de très grandes choses, fut le prolétariat, représenté par quelques centaines d’ouvriers anonymes, français, anglais, belges, suisses et allemands. Ce fut leur vif et profond instinct de travailleurs éprouvés par l’oppression et par les souffrances inhérentes à leur position qui leur a fait trouver le vrai principe et le vrai but de l’Internationale : la solidarité des besoins comme base déjà existante, et l’organisation internationale de la lutte économique du travail contre le capital comme le véritable objet de cette Association. En lui donnant exclusivement cette base et ce but, ils établirent d’un seul coup toute la puissance de l’Internationale.

Ils en ouvrirent les portes largement à tous les millions d’opprimés et d’exploités de la société actuelle, abstraction faite de leurs croyances, de leur degré de culture, et de leur nationalité. Car pour concevoir le désir et pour avoir le droit d’entrer dans l’Internationale, conformément à ses statuts primitifs, il n’a fallu et il ne faut encore aujourd’hui que les conditions suivantes :

1° Être un travailleur sérieux, c’est-à-dire éprouver réellement les souffrances auxquelles le prolétariat se trouve assujetti de nos jours, ou au moins, si l’on est né dans une classe privilégiée quelconque, vouloir franchement, sans réticences et sans arrière-pensées ambitieuses, la pleine émancipation du monde ouvrier ;

2° Comprendre que cette émancipation ne peut être un fait individuel, ni local, ni le fait |20 exceptionnel d’un métier quelconque ; mais qu’elle ne peut se réaliser qu’à la condition d’embrasser dans une action solidaire les travailleurs de tous les métiers industriels, commerciaux et agricoles, le prolétariat de toutes les communes, de toutes les provinces, de tous les pays, de tous les continents, et de former par conséquent une puissante et réelle organisation de la solidarité internationale de tous les travailleurs exploités du monde entier contre l’exploitation systématique et légale de tous les capitalistes et de tous les propriétaires du monde ;

3° Comprendre que les classes possédantes, exploitantes et gouvernantes, ne feront jamais volontairement, par générosité ou par justice, aucune concession, si urgente qu’elle paraisse et si faible qu’elle soit, au prolétariat ; parce que c’est contre nature, et précisément contre leur nature spéciale, de telle sorte qu’il n’y a jamais eu d’exemple dans l’histoire qu’une classe dominante ait fait de tels sacrifices de son plein gré ; aucuns privilégiés n’ayant jamais consenti à en faire même de très petits que lorsque, débordés et menacés dans leur existence même par la puissance montante du prolétariat, ils se sont vus forcés d’en faire de bien plus importants. Que par conséquent le prolétariat ne doit rien attendre ni de l’intelligence, ni de l’équité des bourgeois, et encore moins de leur politique, fût-ce même celle des radicaux bourgeois ou des bourgeois soi-disant socialistes, ni enfin même des représentants bourgeois de la science, et que l’émancipation des travailleurs ne peut être exclusivement que l’œuvre des travailleurs eux-mêmes, comme il est dit à la tête de nos considérants. Ce qui veut dire que les travailleurs ne pourront réaliser cette émancipation et conquérir leurs droits humains que de haute lutte, par la guerre organisée des travailleurs du monde entier contre les capitalistes et les propriétaires exploiteurs du monde entier ;

4° Comprendre que pour mieux vaincre dans cette guerre internationale, les travailleurs de tous les pays doivent organiser internationalement leur puissance solidaire, et que c’est là le vrai, l’unique but de l’Association |21 internationale des travailleurs ;

5° Comprendre que puisque cette organisation n’a d’autre objet que l’émancipation des travailleurs par eux-mêmes, elle ne peut être constituée que directement et immédiatement par eux-mêmes, par leur propre action spontanée, c’est-à-dire de bas en haut par la voie franchement populaire de la fédération libre, en dehors de toutes les combinaisons politiques des États, et non de haut en bas, à la manière de tous les gouvernements plus ou moins centralisateurs, aristocratiques et bourgeois ;

6° Comprendre que, puisque le prolétaire, le travailleur manuel, l’homme de peine, est le représentant historique du dernier esclavage sur la terre, son émancipation est l’émancipation de tout le monde, son triomphe est le triomphe final de l’humanité ; et que par conséquent l’organisation de la puissance du prolétariat de tous les pays par l’Internationale et la guerre qu’elle soulève contre toutes les classes exploitantes et dominantes ne peuvent avoir pour but la constitution d’un nouveau privilège, d’un nouveau monopole, d’une classe ou d’une domination nouvelles, d’un nouvel État, mais l’établissement de la liberté, de l’égalité et de la fraternité de tous les êtres humains, sur les ruines de tous les privilèges, de toutes les classes, de toutes les exploitations, de toutes les dominations, en un mot de tous les États ;

7° On doit comprendre enfin que, puisque le but unique de l’Internationale est la conquête de tous les droits humains pour les travailleurs, au moyen de l’organisation de leur solidarité militante à travers les différences de tous les métiers et les frontières politiques et nationales de tous les pays, la loi suprême et pour ainsi dire unique que chacun s’impose en entrant dans cette salutaire et formidable Association, c’est de se soumettre et de soumettre désormais tous ses actes, volontairement, passionnément, en pleine connaissance de cause et dans son intérêt propre aussi bien que dans celui de ses frères de tous les pays, à toutes les conditions, con- séquences et exigences de cette solidarité.

|22 Voilà les vrais principes de l’Internationale. Ils sont si larges, si humains, et en même temps si simples, qu’il faut être un bourgeois bien intéressé à la conservation du monopole, ou bien abruti par les préjugés bourgeois, pour ne point les comprendre et pour ne point en reconnaître la parfaite justesse. Pour les falsifier, il a fallu être un démocrate socialiste de l’école de M. Marx. Mais il n’est point de vrai, de sérieux prolétaire, si peu cultivé ou si abasourdi qu’il soit par cette masse de préjugés tant religieux que politiques qu’on fait systématiquement pleuvoir sur sa pauvre tête, dès sa plus tendre enfance, auquel avec un peu de patience et de bonne volonté on ne puisse faire comprendre tout cela dans une conversation de quelques heures. Car déjà il porte tout cela dans son instinct et dans toutes ses aspirations développées chaque jour davantage par ses expériences, par ses douleurs quotidiennes. En lui expliquant ces principes, et en en déduisant toutes les applications pratiques, on ne fera que donner une forme, un nom à ce qu’il sent. Voilà ce qui attirera invinciblement la masse du prolétariat dans l’Internationale, si l’Internationale, tout en se développant et en s’organisant toujours davantage, reste fidèle à la simplicité primitive de son programme et de son institution.

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On ne peut commettre de plus grande faute que de demander soit à une chose, soit à une institution, soit à un homme plus qu’ils ne peuvent donner. En exigeant d’eux davantage, on les démoralise, on les empêche, on les fausse, on les tue. L’Internationale, en peu de temps, a produit de grands résultats. Elle a organisé, et elle organisera chaque jour d’une manière plus formidable encore, le prolétariat pour la lutte économique. Est-ce une raison pour espérer qu’on pourra se servir d’elle comme d’un instrument pour la lutte politique ?

M. Marx, pour l’avoir espéré, a manqué d’assassiner l’Internationale par sa criminelle tentative de la Haye. C’est l’histoire de la poule aux œufs d’or. À l’appel pour la lutte économique, des masses de travailleurs de différents pays sont accourus pour se ranger sous le drapeau de l’Internationale, et M. Marx s’était imaginé que les masses y resteraient, que dis-je ? |23 qu’elles accourraient en quantités plus formidables encore, lorsque, Moïse nouveau, il aurait inscrit les sentences de son décalogue politique sur notre drapeau, dans le programme officiel et obligatoire de l’Internationale.

Voilà où a été son erreur. Les masses, sans différence de degré de culture, de croyances religieuses, de pays et de langues, avaient compris le langage de l’Internationale, lorsqu’elle leur avait parlé de leur misère, de leur souffrance et de leur esclavage sous le joug du capital et de la propriété exploiteuse ; elles l’ont compris lorsqu’elle leur a démontré la nécessité d’unir leurs efforts dans une grande lutte solidaire et commune. Mais voici qu’on vient leur parler d’un programme politique très savant, très autoritaire surtout, et qui, au nom de leur propre salut, vient leur imposer, dans cette Internationale même qui devait organiser leur émancipation par leurs propres efforts, un gouvernement dictatorial, provisoire sans doute, mais, en attendant, tout à fait arbitraire, et dirigé par une tête extraordinairement remplie de cervelle.

À quel degré de démence ne fallait-il pas avoir été poussé soit par l’ambition, soit par la vanité, soit par toutes les deux à la fois, pour avoir pu concevoir l’espérance qu’on pourrait retenir les masses ouvrières des différents pays de l’Europe et de l’Amérique sous le drapeau de l’Internationale à ces conditions-là !

Mais, dira quelqu’un, le succès le plus triomphant n’a-t-il pas donné raison à M. Marx, et le Congrès de la Haye n’a-t-il pas voté tout ce qu’il lui avait demandé ?

Personne mieux que M. Marx ne sait combien peu les résolutions votées par ce malheureux Congrès de la Haye expriment la pensée et les aspirations réelles des Fédérations de tous les pays. La composition et la falsification de ce Congrès lui ont coûté trop de peine pour qu’il puisse se faire la moindre illusion sur sa véritable signification et sa réelle valeur. Et, d’ailleurs, s’il avait même pu se faire cette illusion un instant, ce qui se passe aujourd’hui est bien fait pour la dissiper tout à fait. Excepté le Parti de la démocratie socialiste de l’Allemagne, les Fédérations de tous les pays, les Américains, les Anglais, les Hollandais, les Belges, les Français, les Suisses du Jura, les Espagnols et les Italiens protestent contre toutes les résolutions de ce Congrès néfaste et honteux, |24 ou plutôt contre cette ignoble intrigue.

Mais laissons de côté la question morale, et ne considérons que la partie principielle de la question. Un programme politique n’a de valeur que lorsque, sortant des généralités vagues, il détermine bien précisément les institutions qu’il propose à la place de celles qu’il veut renverser ou réformer. Tel est en effet le programme de M. Marx. C’est un échafaudage complet d’institutions économiques et politiques fortement centralisées et très autoritaires, sanctionnées sans doute, comme toutes les institutions despotiques dans la société moderne, par le suffrage universel, mais soumises néanmoins à un gouvernement très fort, pour me servir des propres expressions de M. Engels, l’alter ego de M. Marx, le confident du législateur.

Mais pourquoi est-ce précisément ce programme qu’on prétend introduire officiellement, obligatoirement, dans les statuts de l’Internationale ? Pourquoi pas celui des blanquistes ? Pourquoi pas le nôtre ? Serait-ce parce que M. Marx l’aurait inventé ? Ce n’est pas une raison. Ou bien parce que les ouvriers de l’Allemagne paraissent l’accepter ? Mais le programme anarchique est accepté, à très peu d’exceptions près, par toutes les Fédérations latines ; les Slaves n’en accepteront jamais d’autre. Pourquoi donc le programme autoritaire des Allemands devrait-il dominer dans l’Internationale, que la liberté seule a créée et qui ne pourra jamais prospérer que dans la liberté et par la liberté ? Serait-ce parce que les armées allemandes ont manqué de conquérir la France ? Mais encore ce ne serait pas une raison ; ou plutôt c’en serait une au contraire pour se défier beaucoup d’un programme qui nous vient aujourd’hui de l’Allemagne.

Les Allemands ont une manière d’apprécier les hommes, les faits et les choses tout à fait singulière ! Je trouve, par exemple, dans le n° 81 (du 9 octobre 1872) du Volksstaat, l’organe officiel et principal du Parti des ouvriers démocrates socialistes de l’Allemagne, un organe qui se publie à Leipzig non sous la rédaction, mais sous l’inspiration immédiate et directe de M. Marx lui-même, l’entrefilet suivant :

« Une nouvelle. L’interdiction de l’Internationale en France est supprimée ! — Est-ce possible ! — Vous ne le croyez pas ? Et pourtant cela est ainsi. L’Internationale, qui |25 avait été expulsée par la porte des associations (die durch das Vereinsthor hinausgehetzt war), est de nouveau rentrée triomphante dans la capitale de la France par la boutique d’un libraire. Le « Capital » de Karl Marx traduit en français est mis en vente chez Lachâtre à Paris. Nous avons en ce moment même devant nous la première série magnifiquement éditée de cet ouvrage avec le portrait et l’autographe de l’auteur… »

N’est-ce pas ébouriffant ? N’est-ce pas tout à fait caractéristique de l’esprit de l’Allemagne ? Je vous demande si, dans aucun autre pays, on oserait imprimer une chose pareille dans un journal qui se dit démocratique, socialiste, organe de l’Internationale, et qui prétend représenter, qui représente, hélas ! en effet une très nombreuse organisation d’ouvriers. Comment ! l’apparition du livre, du portrait et de l’autographe de M. Karl Marx, dans une librairie de Paris, équivaut à la rentrée triomphante de l’Internationale en France ! C’est bouffon, c’est ignoble, et c’est la plus grossière injure qu’on ait jamais jetée à la face de l’Internationale ! Donc, un seul homme, lequel que ce soit, M. Karl Marx ou un autre, pèse autant que l’Internationale ! Pour oser dire de pareilles choses aux ouvriers de l’Allemagne, qui font de ce journal leur lecture quotidienne, ne faut-il pas les mépriser beaucoup et les croire assouplis à toutes les disciplines et à toutes les humiliations ?

L’idolâtrie des personnes et le culte de l’autorité sont entrés bien profondément dans les mœurs des Allemands ; mais je ne me serais jamais imaginé qu’ils les eussent dépravés à ce point qu’un journal populaire, lu au moins par une ou deux dizaines de milliers d’ouvriers, osai impunément imprimer de pareilles choses. Le Volksstaat l’a fait sans doute très naïvement, et personne en Allemagne ne s’en est trouvé offusqué.

Et c’est le programme politique applaudi par une démocratie socialiste pareille que le Congrès de la Haye a prétendu imposer aux Fédérations libres de tous les pays !

Il est évident qu’à moins de vouloir tyranniser les Fédérations de beaucoup de pays, en leur imposant soit par la violence, soit par l’intrigue, soit par toutes les deux à la fois, le programme politique d’un seul pays ; ou bien, ce qui est beaucoup plus probable, à moins de dissoudre l’Internationale, en la divisant en plusieurs parties, dont chacune suivrait son propre programme politique, — pour sauver son intégrité et pour assurer sa prospérité, il |26 n’est qu’un seul moyen : c’est de maintenir l’élimination primitive de la question politique du programme officiel et obligatoire de l’Association internationale des travailleurs, organisée non pour la lutte politique, mais uniquement pour la lutte économique, et se refusant absolument par là même à servir d’instrument politique entre les mains de qui que ce soit. C’est au point que toutes les fois qu’on voudra l’employer comme une puissance politique positive dans la lutte positivement politique des différents partis de l’État, elle se démoralisera immédiatement, s’amoindrira, se rétrécira et se dissoudra d’une manière visible, et finira par fondre tout à fait entre les mains de celui qui follement s’imaginera tenir cette puissance.

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Mais alors il serait donc interdit de s’occuper de questions politiques et philosophiques dans l’Internationale ? Faisant abstraction de tout le développement qui se fait dans le monde de la pensée, aussi bien que des événements qui accompagnent ou qui suivent la lutte politique, tant extérieure qu’intérieure, des États, l’Internationale ne s’occuperait plus que de la question économique ? Elle ferait de la statistique comparée, étudierait les lois de la production et de la distribution des richesses, s’occuperait exclusivement du règlement des salaires, formerait des caisses de résistance, organiserait des grèves locales, nationales et internationales, constituerait localement, nationalement et internationalement les corps de métier, et formerait des sociétés coopératives de crédit mutuel, de consommation et de production, dans les moments et dans les localités où de pareilles créations seraient possibles ?

Une telle abstraction, hâtons-nous de le dire, est absolument impossible. Cette préoccupation exclusive des intérêts seulement économiques, ce serait pour le prolétariat la mort. Sans doute que la défense et l’organisation de ces intérêts — question de vie ou de mort pour lui — doivent constituer la base de toute son action actuelle. Mais il lui est impossible de s’arrêter là sans renoncer à l’humanité, et sans se priver même de la force intellectuelle et morale nécessaire à la conquête |27 de ses droits économiques. Sans doute que dans l’état misérable auquel il se voit réduit maintenant, la première question qui se présente à lui, c’est celle de son pain quotidien, du pain de la famille ; mais, plus que toutes les classes privilégiées aujourd’hui, il est un être humain dans toute la plénitude de ce mot, et comme tel il a soif de dignité, de justice, d’égalité, de liberté, d’humanité et de science, et il entend bien conquérir tout cela en même temps que la pleine jouissance du produit intégral de son propre travail. Donc, si les questions politiques et philosophiques n’avaient même point été posées dans l’Internationale, c’est le prolétariat qui infailliblement les poserait.

Mais alors comment résoudre cette apparente contradiction : d’un côté, les questions philosophiques et politiques doivent être exclues du programme de l’Internationale, et de l’autre elles doivent y être nécessairement discutées ?

Ce problème se résout de lui-même par la liberté. Aucune théorie philosophique ou politique ne doit entrer, comme fondement essentiel, officiel, et comme condition obligatoire, dans le programme de l’Internationale, parce que, comme nous venons de le voir, toute théorie imposée deviendrait, pour toutes les Fédérations dont l’Association se compose aujourd’hui, soit une cause d’esclavage, soit la cause d’une division et d’une dissolution non moins désastreuse. Mais il ne suit pas de là que toutes les questions politiques et philosophiques ne puissent et ne doivent être librement discutées dans l’Internationale. Au contraire, c’est l’existence d’une théorie officielle qui tuerait, en la rendant absolument inutile, la discussion vivante, c’est-à-dire le développement de la pensée propre dans le monde ouvrier. Du moment qu’il y aurait une vérité officielle, scientifiquement découverte par le travail isolé de cette grande tête exceptionnellement — et pourquoi pas providentiellement aussi ? — garnie de cervelle, une vérité annoncée et imposée à tout le monde du haut du Sinaï marxien, à quoi bon discuter ? Il ne resterait plus qu’à apprendre par cœur tous les articles du nouveau Décalogue.

Au contraire, si personne n’a et ne peut avoir la prétention de donner la vérité, on la cherche. |28 Qui la cherche ? Tout le monde, et surtout le prolétariat qui en a soif et besoin plus que tous les autres.

Beaucoup ne voudront pas croire à cette recherche spontanée de la vérité politique et philosophique par le prolétariat lui-même. Je m’en vais maintenant essayer de montrer comment cette recherche s’effectue au sein même de l’Internationale.

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Les travailleurs, ai-je dit, n’entrent dans l’Internationale et ne s’y organisent d’abord que dans un but éminemment pratique, celui de la revendication solidaire de la plénitude de leurs droits économiques contre l’exploitation oppressive de la bourgeoisie de tous les pays. Remarquez que par ce seul fait, — inconscient, si vous voulez, d’abord, — le prolétariat se place déjà, sous un double aspect, dans une situation très décisivement, mais aussi très négativement, politique. Il détruit, d’un côté, les frontières politiques et toute la politique internationale des États, en tant que fondée sur les sympathies, sur la coopération volontaire et sur le fanatisme patriotique des masses asservies ; et, de l’autre, il creuse l’abîme entre la bourgeoisie et le prolétariat, et place ce dernier en dehors de l’action et du jeu politiques de tous les partis de l’État ; mais, en le mettant en dehors de toute politique bourgeoise, il le tourne nécessairement contre elle.

Donc voilà une position politique toute déterminée, dans laquelle le prolétariat se trouve placé, inconsciemment d’abord comme je viens de le dire, par le seul fait de son adhésion à l’Internationale. Il est vrai que c’est une position politique absolument négative, et la grande faute, pour ne point dire la trahison et le crime des démocrates socialistes qui entraînent le prolétariat de l’Allemagne dans les voies du programme marxien, c’est d’avoir voulu transformer cette attitude négative en une coopération positive à la politique des bourgeois.

L’Internationale, en mettant ainsi le prolétariat en dehors de la politique des États et du monde bourgeois, |29 constitue un monde nouveau, le monde du prolétariat solidaire de tous les pays. Ce monde est celui de l’avenir ; c’est d’un côté l’héritier légitime, mais en même temps le démolisseur et l’enterreur de toutes les civilisations historiques, privilégiées, et comme telles complètement épuisées et condamnées à mourir ; par conséquent le créateur obligé d’une civilisation nouvelle, fondée sur la ruine de toutes les autorités divines et humaines, de tous les esclavages et de toutes les inégalités. Telle est la mission, et par conséquent tel est le vrai programme de l’Internationale, non officiel, — tous les dieux des paradis païens et chrétiens nous en gardent ! — mais implicite, inhérent à son organisation même.

Son programme officiel, je le répéterai mille fois, est tout simple et en apparence très modeste : c’est l’organisation de la solidarité internationale pour la lutte économique du travail contre le capital. De cette base d’abord exclusivement matérielle doit surgir tout le monde social, intellectuel et moral nouveau. Pour qu’il en soit réellement ainsi, il faut que toutes les pensées, toutes les tendances philosophiques et politiques de l’Internationale, naissant au sein même du prolétariat, aient pour point de départ principal, sinon exclusif, cette revendication économique qui constitue l’essence même et le but manifeste de l’Internationale. Est-ce possible ?

Oui, et cela est en effet. Quiconque a suivi les développements de l’Internationale pendant quelques années a pu s’apercevoir comment cela s’y effectue lentement, sans que cela paraisse du tout, tantôt simultanément, tantôt successivement, et toujours par trois voies différentes, mais indissolublement unies : d’abord par l’organisation et la fédération des caisses de résistance et la solidarité internationale des grèves ; en second lieu, par l’organisation et par la fédération internationale des corps de métier ; et enfin par le développement spontané et direct des idées philosophiques et sociologiques dans l’Internationale, accompagnement inévitable et conséquence pour ainsi dire forcée de ces deux premiers mouvements.

Considérons maintenant ces trois voies dans leur action spéciale, différente, mais, comme je viens de le dire, inséparable, et commençons par l’organisation des caisses de résistance et des grèves.

Les caisses de résistance ont pour objet unique de former le fonds nécessaire pour rendre possibles l’organisation et l’entretien si coûteux des grèves. Et la |30 grève, c’est le commencement de la guerre sociale du prolétariat contre la bourgeoisie, encore dans les limites de la légalité. Les grèves sont une voie précieuse sous ce double rapport, que, d’abord, elles électrisent les masses, retrempent leur énergie morale, et réveillent en leur sein le sentiment de l’antagonisme profond qui existe entre leurs intérêts et ceux de la bourgeoisie, en leur montrant toujours davantage l’abîme qui les sépare désormais irrévocablement de cette classe ; et qu’ensuite, elles contribuent immensément à provoquer et à constituer entre les travailleurs de tous les métiers, de toutes les localités, et de tous les pays, la conscience et le fait même de la solidarité : double action, l’une négative et l’autre positive, qui tend à constituer directement le nouveau monde du prolétariat, en l’opposant d’une manière quasi-absolue au monde bourgeois [18].

C’est une chose digne de remarque que le radicalisme aussi bien que le socialisme bourgeois se sont toujours déclarés les antagonistes acharnés du système des grèves et ont fait et font encore presque partout aujourd’hui des efforts inimaginables pour en détourner le prolétariat. Mazzini n’a jamais voulu entendre parler des grèves ; et si ses disciples, d’ailleurs passablement démoralisés, désorientés et désorganisés depuis sa mort [19], prennent aujourd’hui, bien timidement d’ailleurs, leur défense, c’est parce que la propagande de la Révolution sociale a tellement envahi les masses italiennes, et que les revendications sociales se sont manifestées avec une telle puissance dans les différentes grèves qui ont éclaté dernièrement sur beaucoup de points de l’Italie à la fois, qu’ils ont senti que s’ils s’opposaient plus longtemps à ce mouvement irrésistible et formidable, ils se trouveraient bientôt tout seuls.

Mazzini, avec tous les radicaux et les socialistes bourgeois de l’Europe, avait eu bien raison de condamner les grèves, — à son point de vue, cela s’entend. Que voulait-il ? que veulent encore les mazziniens, qui poussent l’esprit de conciliation aujourd’hui jusqu’à s’unir même avec ceux qu’on appelle les |31 radicaux du Parlement italien ? L’établissement d’un grand État unitaire, démocratique et républicain. Pour établir cet État, il faut renverser d’abord celui qui existe, et pour cela le bras puissant du peuple est indispensable. Une fois que le peuple aura rendu ce grand service aux politiciens de l’école mazzinienne, on le renverra naturellement dans ses ateliers ou dans ses campagnes, pour qu’il y reprenne son travail si utile, sous l’égide non plus paternelle, mais fraternelle, quoique non moins autoritaire, du nouveau gouvernement républicain. Maintenant il faut au contraire l’appeler sur la place publique. Comment le soulever ?

Faire appel à ses instincts socialistes ? C’est impossible. Ce serait le moyen le plus sûr pour ameuter contre soi et contre la république qu’on rêve toute la classe des capitalistes et des propriétaires, et c’est précisément avec eux qu’on veut vivre et qu’on veut constituer le nouveau gouvernement. On ne constitue pas un gouvernement régulier avec des masses barbares, ignorantes, anarchiques, surtout quand ces masses ont été soulevées au nom de leurs revendications économiques par la passion de la justice, de l’égalité, et de leur réelle liberté qui est incompatible avec quelque gouvernement que ce soit. Donc, il faut éviter la question sociale, et s’efforcer de réveiller chez les travailleurs les passions politiques et patriotiques, grâce auxquelles leur cœur pourra battre à l’unisson avec le cœur des bourgeois, et leur bras sera disposé à rendre aux politiciens radicaux de cette classe le service précieux qu’ils demandent, celui de renverser le gouvernement de la monarchie.

Mais nous avons vu que les grèves ont pour premier effet de détruire cette harmonie touchante et si profitable à la bourgeoisie, en rappelant au prolétariat qu’il existe entre elle et lui un abîme, et en réveillant en son sein des passions socialistes qui sont absolument incompatibles avec les passions politiques et patriotiques. Donc, Mazzini a eu mille fois raison : il faut condamner les grèves.

Il s’est montré en ceci mille |32 fois plus logique que les marxiens, chefs actuels du Parti de la démocratie socialiste de l’Allemagne, qui eux aussi posent comme but immédiat et premier de l’agitation légale de leur parti la conquête du pouvoir politique, et qui, par conséquent, comme Mazzini, veulent se servir de la puissance musculaire du peuple allemand pour conquérir ce pouvoir, si ardemment convoité, pour l’offrir sans doute à leur chef suprême, le dictateur de l’Internationale, M. Marx.

Il y a aujourd’hui entre le programme politique des marxiens et celui des mazziniens plus de points de ressemblance qu’on ne l’imagine peut-être, et je ne serais nullement étonné si M. Marx, décidément repoussé par tous les révolutionnaires socialistes sérieux et sincères de l’Italie, finissait par conclure une alliance offensive et défensive avec les disciples de son antagoniste irréconciliable, Mazzini. Mazzini, malgré tout son idéalisme, aussi profond que sincère et qui lui faisait mépriser les biens ’matériels pour lui-même, et faisant sans doute une concession nécessaire à la brutalité inhérente aux masses, leur avait fait à peu près toutes les promesses économiques et sociales que leur fait aujourd’hui M. Marx. Il est allé même jusqu’à leur parler de l’égalité économique et du droit de chaque travailleur au produit intégral de son travail. Mais ce seul mot ne contient-il pas en effet toute la Révolution sociale ?

Mazzini, pour les raisons que je viens d’exposer, ne voulait point, il est vrai, de l’antagonisme des classes contre les classes. Mais M. Marx le veut-il bien sincèrement, cet antagonisme, qui rend absolument impossible toute participation des masses à l’action politique de l’État ? Car cette action, en dehors de la bourgeoisie, n’est point praticable ; elle n’est possible que lorsqu’elle se développe de concert avec une partie quelconque de cette classe et se laisse diriger par des bourgeois. M. Marx ne peut ignorer tout cela ; et d’ailleurs ce qui se passe aujourd’hui à Genève, à Zürich, à Bâle, et dans toute l’Allemagne, devrait bien lui ouvrir les |33 yeux, s’il les avait fermés sur ce point, ce que je ne crois franchement pas. Il m’est impossible de le croire après avoir lu le discours qu’il a prononcé dernièrement à Amsterdam, et dans lequel il a dit que dans certains pays, peut-être en Hollande même, la question sociale pouvait être résolue paisiblement, légalement, sans lutte, à l’amiable, ce qui ne peut signifier autre chose que ceci : elle peut se résoudre par une série de transactions successives, pacifiques, volontaires et sages, entre la bourgeoisie et le prolétariat. Mazzini n’a jamais dit autre chose.

Enfin Mazzini et Marx s’accordent encore sur ce point capital, que les grandes réformes sociales qui doivent émanciper le prolétariat ne peuvent être réalisées que par un grand État démocratique, républicain, très puissant et fortement centralisé, et que pour le propre salut du peuple, pour pouvoir lui donner l’instruction et le bien-être, il faut lui imposer, au moyen de son propre suffrage, un gouvernement très fort.

Entre Mazzini et Marx, il existe toutefois une énorme différence, et elle est toute à l’honneur de Mazzini. Mazzini était un croyant profond, sincère, passionné. Il adorait son Dieu, auquel il rapportait tout ce qu’il sentait, tout ce qu’il pensait, tout ce qu’il faisait. Par rapport à sa propre personne, il était l’homme le plus simple, le plus modeste, le plus détaché de lui-même. Son cœur débordait d’amour pour l’humanité et de bienveillance pour tous. Mais il devenait impitoyable, furieux, lorsqu’on touchait à son Dieu.

M. Marx ne croit pas en Dieu, mais il croit beaucoup en lui-même, et rapporte tout à lui-même. Il a le cœur plein non d’amour, mais de fiel, et très peu de bienveillance naturelle pour les hommes, ce qui ne l’empêche pas toutefois de devenir tout aussi furieux et infiniment plus méchant que Mazzini, lorsqu’on ose mettre seulement en question l’omniscience de la Divinité qu’il adore, c’est-à-dire de M. Marx lui-même. Mazzini voulait imposer à l’humanité le joug de Dieu, M. Marx |34 prétend lui imposer le sien. Je ne veux ni de l’un ni de l’autre, mais, si j’étais forcé de choisir, je préférerais encore le Dieu mazzinien.

J’ai cru devoir donner cette explication, pour que les disciples et amis de Mazzini ne puissent m’accuser d’injurier la mémoire de leur maître en le comparant à M. Marx. Je reviens à mon sujet.

Je dis donc que, pour toutes les raisons que je viens d’exposer, je ne m’étonnerai nullement si nous entendons parler bientôt d’une réconciliation, d’une entente, d’une alliance entre l’agitation mazzinienne et l’intrigue marxienne en Italie. Si elle ne se réalise pas, ce sera la faute des mazziniens, non celle de M. Marx. Je prétends que pour peu que le parti marxien, celui de la démocratie soi-disant socialiste, continue de marcher dans la voie des revendications politiques, il se verra forcé de condamner tôt ou tard celle de la revendication économique, la voie des grèves, tellement ces deux voies sont en réalité incompatibles.

Nous avons eu un exemple frappant de cette incompatibilité en 1870, à Genève, où, une grande grève des ouvriers en bâtiment ayant éclaté avant la guerre, les internationaux-citoyens de la « fabrique » [20], après avoir soutenu et même encouragé cette grève pendant quelque temps par ostentation, la firent cesser tout d’un coup et presque par force, au détriment de ces malheureux ouvriers, aussitôt que les chefs du parti radical bourgeois de Genève leur en eurent intimé l’ordre [21]. Nous avons également vu, il y a six ou huit mois, également à Genève, un avocat appartenant au parti radical et à l’Internationale en même temps, M. Amberny, — celui que M. Marx lui-même, dans une lettre qu’il lui a adressée, a gracieusement remercié d’avoir servi l’Internationale de Genève, — nous l’avons vu garantir publiquement, devant ses concitoyens bourgeois, au nom de l’Internationale, qu’il n’y aurait point de grève pendant cette année [22].

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On m’objectera que dans le pays où l’organisation des grèves est arrivée à un degré de puissance inconnu en d’autres pays, savoir en Angleterre, les ouvriers sont loin de rester indifférents aux agitations politiques, s’y intéressent au contraire beaucoup, et on me montrera la Ligue pour la conquête du suffrage universel, fondée il y a six ans à peine et qui, composée en majeure partie de travailleurs manuels, forme déjà le noyau d’une force politique franchement populaire et tellement respectable |35 que les ministres de Sa Majesté la reine eux-mêmes se voient déjà obligés de compter et de parlementer avec elle.

Cela constitue un fait exceptionnel, mais patent, un fait dont il m’est impossible de nier l’importance, tout contraire qu’il soit à mes idées générales. Il est bien d’autres faits encore qui se produisent dans ce même pays et d’une manière si sérieuse qu’on est bien forcé de les accepter ou de les prendre au moins en considération très sérieuse, quoique, en apparence d’ailleurs beaucoup plus qu’en réalité, ils se trouvent en opposition complète avec le développement logique des idées. Telle est par exemple la tendance manifeste du prolétariat anglais à l’établissement d’un État communiste, banquier unique, et unique propriétaire de la terre qu’il administrera en souverain au nom du peuple entier, et qu’il fera cultiver, comme nous l’a expliqué au Congrès de Bâle un délégué anglais [23], membre du ci-devant Conseil général de Londres, par les ouvriers agricoles, sous la direction immédiate de ses ingénieurs.

Tâchons de nous expliquer cette contradiction apparente d’un peuple si jaloux de ses droits et qui attend son émancipation de la puissance de l’État. Il n’existe que deux grands pays dans le monde où le peuple jouisse réellement de la liberté et de la puissance politiques. Ce sont l’Angleterre et les États-Unis d’Amérique. La liberté y est plus qu’un droit politique. C’est la nature sociale de tout le monde, tellement générale que les étrangers eux-mêmes les plus déshérités, les plus misérables, y jouissent de cette liberté aussi pleinement que les citoyens les plus riches et les plus influents. Ils en jouissent sans en être aucunement redevables aux gouvernements de ces pays, et sans que ces gouvernements aient la moindre possibilité de restreindre leurs droits, qui, sous le rapport de la liberté, sont égaux aux droits de tout le monde. Nous savons ce qu’il en a coûté, après l’attentat d’Orsini, à Lord Palmerston, l’un des ministres les plus populaires qu’il y ait eu jamais en Angleterre, pour avoir tenté de soumettre la liberté des étrangers à l’arbitraire ministériel. L’indignation unanime du peuple anglais le renversa d’un seul coup.

Le fait que je viens de rappeler prouve aussi que cette liberté du peuple anglais constitue une véritable puissance, ce que l’on appelle la puissance de l’opinion, non pas seulement de l’opinion |36 des classes politiques ou privilégiées, mais la véritable puissance de l’opinion populaire, puissance qui existe comme un fait social et qui agit comme une force toujours latente et toujours prête à se réveiller et à se faire sentir, en dehors et au-dessus de toutes les formes politiques et des droits explicitement exprimés et consacrés par la constitution anglaise. Non seulement aujourd’hui que les droits électoraux sont considérablement élargis, mais alors même qu’ils étaient exclusivement concentrés entre les mains d’une minorité hautement privilégiée, les agitations des masses, les meetings populaires immenses que les Anglais savent si bien organiser, pesaient d’un poids très considérable sur la direction politique et sur les résolutions du Parlement anglais.

On a voulu faire honneur de ce fait à la perspicacité prudente et à la haute sagesse politique de l’aristocratie et de la riche bourgeoisie. Je ne prétends pas leur contester cette sagesse, mais je pense qu’il faut chercher la principale raison de ce fait dans le tempérament historique et dans les habitudes sociales du peuple anglais, qui, depuis bien longtemps, s’est accoutumé à faire respecter sa liberté et à exercer cette pression politique de son opinion et de ses aspirations sur les actes des représentants légaux de son pays. En un mot, le peuple anglais n’a pas besoin de conquérir ni sa liberté, ni sa puissance politique, il les possède déjà dans le fait, dans ses mœurs. Ce qui lui manque encore et ce qu’il ne manquera pas de conquérir bientôt, c’est la conformité complète de ses institutions et de ses lois avec le fait depuis longtemps accompli. Ce que je dis du peuple anglais se rapporte naturellement encore plus au peuple des États-Unis d Amérique, où la liberté et où l’action politique directement exercée par les masses ont atteint le plus haut degré de développement connu jusqu’ici dans l’histoire.

On peut dire qu’il n’existe pas aujourd’hui dans le monde d’autres peuples vraiment politiques que ces deux peuples. Pour eux, la politique est un fait, une réalité bien connue et depuis longtemps exercée ; pour tous les autres, sans en excepter même le peuple de France, c’est un idéal ; pour les Allemands, c’est une doctrine. Le peuple français a eu bien aussi ses moments politiques, mais ils ne furent que des moments, et pour cette raison même ils constituèrent autant de révolutions qui durèrent rarement des mois, et le plus souvent quelques jours seulement. |37 Ces jours furent des jours de liberté et de fête, pendant lesquels les masses, enivrées de leur victoire, croyaient avoir conquis le droit de respirer à pleine poitrine ; après quoi, de leur propre consentement, et en s’aidant de leur propre suffrage, on les remettait de nouveau sous ces machines pneumatiques qu’on appelle les gouvernements, monarchiques ou républicains ; le nom n’y faisait rien, car nul n’ignore que les uns comme les autres, en France, comme dans tous les autres pays du continent de l’Europe, n’ont jamais signifié autre chose que la pleine compression de la liberté populaire sous le joug d’une bureaucratie à la fois religieuse, policière, fiscale, militaire et civile.

Si l’on considère ces énormes différences de tempérament, de développement historique, de mœurs et d’habitudes sociales, on arrive à cette conclusion que seuls le peuple américain et le peuple anglais ont la conscience politique, et que tous les peuples du continent de l’Europe ne l’ont absolument pas. Maintenant surgit une question : Peut-on espérer de pouvoir donner par la propagande cette conscience à un peuple qui ne la trouve ni dans son tempérament, ni dans ses habitudes, ni dans sa propre histoire ? ce qui équivaut à demander : Peut-on faire d’un Allemand, d’un Français, un Américain ou un Anglais ? Il y aurait peut-être une autre question à poser : Est-il même désirable de voir s’éveiller la conscience politique chez les nations qui en ont été privées jusqu’à cette heure, et cela précisément à une époque comme la nôtre, dans laquelle, chez les peuples mêmes qui la possèdent, cette conscience, arrivée à son point culminant, et après avoir produit tous ses fruits, tend évidemment à se transformer en conscience anti-politique, c’est-à-dire socialiste révolutionnaire ?

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Mais considérons d’abord la première question. Une fois celle-là résolue, la seconde se résoudra d’elle-même. Peut-on se flatter de pouvoir donner, au moyen de la propagande îa plus habilement organisée et la plus énergiquement exercée, aux masses populaires d’une nation des tendances, des aspirations, des passions, des pensées qui ne soient pas le produit de leur propre histoire et que, par conséquent, elles ne portent point naturellement, instinctivement dans leur sein ? Il me semble qu’à une question ainsi posée, tout homme consciencieux, raisonnable, et qui a la moindre idée de la manière dont la conscience populaire se développe, ne peut donner qu’une réponse négative. Et en effet, aucune propagande n’a jamais donné à un peuple le fond de ses aspirations |38 et de ses idées, ce fond ayant toujours été le produit du développement spontané études conditions réelles de sa vie. Que peut donc faire la propagande ? En apportant une expression générale plus juste, une forme heureuse et nouvelle aux instincts propres du prolétariat, elle peut quelquefois en faciliter et en précipiter le développement, surtout au point de vue de leur transformation en conscience et en volonté réfléchie des masses elles-mêmes. Elle peut leur donner la conscience de ce qu’elles ont, de ce qu’elles sentent, de ce qu’elles veulent déjà instinctivement, mais jamais elle ne pourra leur donner ce qu’elles n’ont pas, ni éveiller en leur sein des passions qui de par leur propre histoire leur sont étrangères.

Maintenant, pour décider cette question, si au moyen de la propagande on peut donner la conscience politique à un peuple qui ne l’a jamais eue jusque-là, examinons ce qui constitue réellement dans les masses populaires cette conscience. Je dis expressément dans les masses populaires, car nous savons fort bien que dans les classes plus ou moins privilégiées, cette conscience n’est pas autre chose que celle du droit conquis, assuré et réglé d’exploiter le travail des masses et de les gouverner en vue de cette exploitation. Mais dans les masses, qui ont été éternellement asservies, gouvernées, exploitées, qu’est-ce qui peut constituer la conscience politique ? Ce ne peut être assurément qu’une seule chose, la sainte révolte, cette mère de toute liberté, la tradition de la révolte, l’art coutumier d’organiser et de faire triompher la révolte, ces conditions historiques essentielles de toute pratique réelle de la liberté.

Nous voyons donc que ces deux mots, conscience politique, dès leur origine même, et à travers tout le développement de l’histoire, ont deux sens absolument différents, opposés, selon les deux points de vue également opposés auxquels on se plaît de les envisager. Du point de vue des classes privilégiées, ils signifient conquête, asservissement, et organisation telle quelle de l’État en vue de l’exploitation des masses asservies et conquises. Du point de vue des masses, au contraire, ils signifient révolte contre l’État, et, dans leur dernière conséquence, destruction de l’État. Deux |39 choses, comme on voit, tellement différentes qu’elles sont diamétralement opposées.

Maintenant on peut affirmer avec une certitude absolue qu’il n’y a jamais eu de peuple sur la terre, quelque abâtardi ou quelque maltraité qu’il ait été par la nature, qui n’ait ressenti, au moins à l’origine de son asservissement, quelque velléité de révolte. La révolte, c’est un instinct de la vie ; le ver même se révolte contre le pied qui l’écrase, et l’on peut dire en général que l’énergie vitale et la dignité comparative de tout animal se mesure à l’intensité de l’instinct de révolte qu’il porte en lui. Dans le monde des brutes, comme dans le monde humain, il n’est point de faculté ou d’habitude plus dégradante, plus stupide et plus lâche que celle d’obéir et de se résigner. Eh bien, je prétends qu’il n’y a jamais eu de peuple si dégradé, sur la terre, qui ne se soit point révolté, au moins dans les commencements de son histoire, contre le joug de ses conquérants, de ses asservisseurs, de ses exploiteurs, contre le joug de l’État.

Mais il faut reconnaître qu’après les luttes sanglantes du moyen âge, le joug de l’État a prévalu contre toutes les révoltes populaires, et qu’à l’exception de la Hollande et de la Suisse, il s’est assis triomphant dans tous les pays du continent de l’Europe. Il y a créé une civilisation nouvelle : celle de l’asservissement forcé des masses, et de la servitude intéressée et par conséquent plus ou moins volontaire des classes privilégiées. Ce que l’on a appelé révolution jusqu’ici, — même y compris la grande Révolution française, malgré la magnificence des programmes au nom desquels elle s’était accomplie, — n’a rien été en effet que la lutte de ces classes entre elles pour la jouissance exclusive des privilèges garantis par l’État, la lutte pour la domination et pour l’exploitation des masses.

Mais les masses ? Hélas ! il faut le reconnaître, elles se sont laissé profondément démoraliser, énerver, pour ne point dire châtrer, par l’action délétère de la civilisation de l’État. Écrasées, avilies, elles ont contracté l’habitude fatale d’une obéissance et d’une résignation moutonnières, et se sont en conséquence transformées en immenses troupeaux artificiellement divisés et parqués, pour la plus grande commodité de leurs exploiteurs de toute sorte.

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Je sais fort bien que les sociologistes de l’école de M. Marx, tels que M. Engels vivant, tels que feu |40 Lassalle, par exemple, m’objecteront que l’État ne fut point la cause de cette misère, de cette dégradation et de cette servitude des masses ; que la situation misérable des masses, aussi bien que la puissance despotique de l’État, furent au contraire, l’une et l’autre, les effets d’une cause plus générale, les produits d’une phase inévitable dans le développement économique de la société, d’une phase qui, au point de vue de l’histoire, constitue un véritable progrès, un pas immense vers ce qu’ils appellent, eux, la révolution sociale. C’est au point que Lassalle n’a pas hésité à proclamer bien haut que la défaite de la révolte formidable des paysans de l’Allemagne au seizième siècle, — défaite déplorable, s’il en fut, et de laquelle date l’esclavage séculaire des Allemands, — et le triomphe de l’État despotique et centralisé qui en fut la conséquence nécessaire, constituèrent un véritable triomphe pour cette révolution ; parce que les paysans, disent les marxiens, sont les représentants naturels de la réaction, tandis que l’État militaire et bureaucratique moderne — produit et accompagnement obligé de la révolution sociale qui, à partir de la seconde moitié du seizième siècle, a commencé la transformation lente, mais toujours progressive, de l’ancienne économie féodale et terrienne en production des richesses, ou, ce qui veut dire la même chose, en exploitation du du travail populaire, par le capital — fut une condition essentielle de cette révolution.

On conçoit que, poussé par cette même logique, M. Engels, dans une lettre adressée dans le courant de cette année à l’un de nos amis [24], ait pu dire, sans la moindre ironie, et au contraire très sérieusement, que M. de Bismarck aussi bien que le roi Victor-Emmanuel ont rendu d’immenses services à la révolution, l’un et l’autre ayant créé la grande centralisation politique de leurs pays respectifs. Je recommande beaucoup l’étude et le développement de cette pensée toute marxienne aux Français alliés ou partisans de M. Marx dans l’Internationale.

Matérialistes et déterministes, comme M. Marx lui-même, nous aussi nous reconnaissons l’enchaînement fatal des faits économiques et politiques dans l’histoire. Nous reconnaissons bien la nécessité, le caractère inévitable de tous les événements qui se passent, mais nous ne nous inclinons pas indifféremment devant eux, et surtout nous nous gardons bien de les louer et de les admirer lorsque, par leur nature, ils se montrent en opposition flagrante avec le but suprême |41 de l’histoire, avec l’idéal foncièrement humain qu’on retrouve, sous des formes plus, ou moins manifestes, dans les instincts, dans les aspirations populaires et sous les symboles religieux de toutes les époques, parce qu’il est inhérent à la race humaine, la plus sociable de toutes les races animales sur la terre. Ce but, cet idéal, aujourd’hui mieux conçus que jamais, peuvent se résumer en ces mots : C’est le triomphe de l’humanité, c’est la conquête et l’accomplissement de la pleine liberté et du plein développement matériel, intellectuel et moral de chacun, par l’organisation absolument spontanée et libre de la solidarité économique et sociale aussi complète que possible entre tous les êtres humains vivant sur la terre.

Tout ce qui dans l’histoire se montre conforme à ce but, du point de vue humain, — et nous ne pouvons pas en avoir d’autre, — est bon ; tout ce qui lui est contraire est mauvais. Nous savons d’ailleurs fort bien que ce que nous appelons bon et ce que nous appelons mauvais sont toujours l’un et l’autre des résultats naturels de causes naturelles, et que par conséquent l’un est aussi inévitable que l’autre. Mais comme, dans ce qu’on appelle proprement la nature, nous reconnaissons beaucoup de nécessités que nous sommes très peu disposés à bénir, par exemple la nécessité de mourir enragé lorsqu’on a été mordu par un chien enragé, de même, dans cette continuation immédiate de la vie naturelle qu’on appelle l’histoire, nous rencontrons beaucoup de nécessités que nous trouvons beaucoup plus dignes de malédiction que de bénédiction, et que nous croyons devoir stigmatiser avec toute l’énergie dont nous sommes capables, dans l’intérêt de notre moralité tant individuelle que sociale, malgré que nous reconnaissions que, du moment qu’ils se sont accomplis, les faits historiques même les plus détestables portent ce caractère d’inévitabilité que nous retrouvons aussi bien dans tous les phénomènes de la nature que dans ceux de l’histoire.

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|42 Pour rendre ma pensée plus claire, je veux l’illustrer par quelques exemples. Lorsque j’étudie les conditions politiques et sociales respectives dans lesquelles les Romains et les Grecs se sont rencontrés au déclin de l’âge antique, j’arrive à cette conclusion que la conquête et la destruction de la liberté comparativement si hautement humaine de la Grèce par la barbarie militaire et civique des Romains a été un fait logique, naturel, absolument inévitable. Mais cela ne m’empêche pas du tout de prendre rétrospectivement et très résolument le parti de la Grèce contre Rome dans cette lutte, et je trouve que l’humanité n’a absolument rien gagné au triomphe des Romains.

De même, je considère comme un fait parfaitement naturel, logique, et par conséquent inévitable, que les chrétiens, qui étaient par la grâce de Dieu des crétins, aient anéanti avec la sainte fureur que l’on sait toutes les bibliothèques des païens, tous les trésors de l’art, de la philosophie et de la science antiques. Mais il m’est décidément impossible de saisir les avantages qui en sont résultés pour notre développement politique et social. Je suis même très disposé à penser qu’en dehors de cette progression fatale des faits économiques dans laquelle, si l’on en croit M. Marx, il faut chercher, à l’exclusion de toutes les autres considérations, la cause unique de tous les faits intellectuels et moraux qui se produisent dans l’histoire, — je suis, dis-je, fortement disposé à penser que cet acte de sainte barbarie, ou plutôt cette longue série d’actes barbares et de crimes que les premiers chrétiens, divinement inspirés, commirent contre l’esprit humain, fut une des causes principales de l’avilissement intellectuel et moral, et par conséquent aussi de l’asservissement politique et social, qui remplissent cette longue suite de siècles néfastes qu’on appelle le moyen âge. Soyez-en bien certains, si les premiers chrétiens n’avaient point détruit les bibliothèques, les musées et les temples de l’antiquité, nous ne serions pas condamnés aujourd’hui à combattre ce tas d’absurdités horribles, honteuses, qui obstruent encore les cerveaux au point de nous faire douter quelquefois de la possibilité d’un avenir plus humain [25].

|43 En suivant toujours le même ordre de protestation contre des faits qui se sont accomplis dans l’histoire, et dont par conséquent moi aussi je reconnais le caractère inévitable, je m’arrête devant la splendeur des républiques italiennes et devant le réveil magnifique du génie humain à l’époque de la Renaissance. Puis je vois s’approcher les deux génies du mal, aussi anciens que l’histoire, les deux boas constrictors qui ont dévoré jusqu’ici tout ce que l’histoire a produit d’humain et de beau. Ils s’appellent l’Église et l’État, la Papauté et l’Empire. Rivaux éternels et alliés inséparables, je les vois se réconcilier, s’embrasser, et dévorer et étouffer et écraser ensemble la malheureuse et trop belle Italie, la condamner à trois siècles de mort. Eh bien, je trouve encore tout cela fort naturel, logique, inévitable, mais néanmoins abominable, et je maudis à la fois et le Pape et l’Empereur.

Passons à la France. Après une lutte qui a duré un siècle, le catholicisme, soutenu par l’État, y a finalement triomphé du protestantisme. Eh bien, ne se trouve-t-il pas encore aujourd’hui en France des politiciens ou des historiens de l’école fataliste et qui, se disant révolutionnaires [26], considèrent cette victoire du catholicisme — victoire sanglante et inhumaine s’il en fut — comme un véritable triomphe pour la Révolution ? Le catholicisme, prétendent-ils, était alors l’État, la démocratie, tandis que le protestantisme représentait la révolte de l’aristocratie contre l’État et par conséquent contre la démocratie. C’est avec de pareils sophismes, tout à fait identiques d’ailleurs aux sophismes marxiens, qui, eux aussi, considèrent les triomphes de l’État comme ceux de la démocratie sociale, — c’est avec ces absurdités aussi dégoûtantes que révoltantes qu’on pervertit l’esprit et le sens moral des masses, en les habituant à considérer leurs exploiteurs sanguinaires, leurs ennemis séculaires, leurs tyrans, les maîtres et les serviteurs de l’État, comme des organes, des représentants, des héros, des serviteurs dévoués de leur émancipation. Combien M. Veuillot n’est-il pas plus franc, plus logique et plus vrai, en constatant la profonde similitude qui existe entre la Saint-Barthélémy, par exemple, et le massacre des communards |44 par ces excellents catholiques de Versailles, dirigés par la Catherine de Médicis de nos jours, M. Thiers ? Il a mille fois raison de dire que le protestantisme alors, non comme théologie calviniste, mais comme protestation énergique et armée, représentait la révolte, la liberté, l’humanité, la destruction de l’État ; tandis que le catholicisme c’était l’ordre public, l’autorité, la loi divine, le salut de l’État par l’Église et de l’Église par l’État, la condamnation de l’humaine société à un asservissement sans limite et sans fin.

Tout en reconnaissant l’inévitabilité du fait accompli, je n’hésite pas à dire que le triomphe du catholicisme en France au seizième et au dix-septième siècles fut un grand malheur pour l’humanité tout entière, et que la Saint-Barthélemy, aussi bien que la révocation de l’édit de Nantes, furent des faits aussi désastreux pour la France elle-même que l’a été dernièrement la défaite et le massacre du peuple de Paris. Il m’est arrivé d’entendre des Français très intelligents et très estimables expliquer cette défaite du protestantisme en France par la nature essentiellement révolutionnaire du peuple français. « Le protestantisme, disaient-ils, n’a été qu’une demi-révolution ; il nous fallait la révolution tout entière, c’est pour cela que la nation française n’a pas voulu, n’a pas pu s’arrêter à la Réformation. Elle a préféré rester catholique jusqu’au moment où elle pourrait proclamer l’athéisme ; et c’est à cause de cela qu’elle a supporté avec une résignation si parfaite, si chrétienne, et les horreurs de la Saint-Barthélemy et la tyrannie non moins abominable des exécuteurs de la révocation de l’édit de Nantes. »

Ces patriotes estimables semblent ne point vouloir considérer une chose. C’est qu’un peuple qui, sous quelque prétexte que ce soit, souffre la tyrannie, perd nécessairement à la longue l’habitude salutaire de se révolter et jusqu’à l’instinct même de la révolte. Il perd le sentiment de la liberté, et la volonté, l’habitude d’être libre, et, une fois qu’un peuple a perdu tout cela, il devient nécessairement, non-seulement |45 par ses conditions extérieures, mais intérieurement, dans l’essence même de son être, un peuple esclave. C’est parce que le protestantisme a été défait en France que le peuple français a perdu ou plutôt n’a point acquis les mœurs de la liberté ; c’est parce que cette tradition et ces mœurs lui manquent qu’il n’a point aujourd’hui ce que nous appelons la conscience politique, et c’est parce qu’il est privé de cette conscience que toutes les révolutions qu’il a faites jusqu’ici n’ont pas même pu lui donner ou lui assurer la liberté politique. À l’exception de ses grands jours révolutionnaires, qui sont ses jours de fête, le peuple français reste aujourd’hui comme hier un peuple esclave.

Passant à un autre ordre de faits, j’arrive au partage de la Pologne. Ici je suis très heureux de pouvoir au moins une fois me rencontrer avec M. Marx, car lui aussi, comme moi, comme tout le monde, appelle ce partage un grand crime. Seulement, je voudrais savoir comment lui, étant donné son point de vue fataliste et optimiste à la fois, a pu se permettre, a pu motiver une pareille condamnation d’un grand fait historique accompli. Proudhon, qu’il aime [27] tant, a été plus logique, plus conséquent que lui. Voulant à toute force absoudre l’histoire, il a écrit une brochure malheureuse [28], dans laquelle, après avoir démontré avec beaucoup de raison que la Pologne nobiliaire devait périr, parce qu’elle portait les germes de la dissolution en son sein, il a essayé de lui opposer l’Empire des tsars comme le représentant de la démocratie socialiste triomphante. C’était plus qu’une faute, je n’hésite pas à le dire malgré le tendre respect que j’ai pour la mémoire de Proudhon, ce fut un crime : le crime d’un sophiste qui, entraîné par les besoins de la polémique, n’a pas craint d’insulter une nation martyre, au moment même où révoltée pour la centième fois contre ses affreux tyrans russes et allemands, pour la centième fois elle gisait abattue sous leurs coups [29]. Mais par quel hasard M. Marx s’est-il laissé entraîner une fois à faire de l’humanité |46 au détriment de la conséquence de ses propres idées ? L’explication de ce hasard n’est point difficile à donner.

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M. Marx n’est pas seulement un socialiste savant, il est encore un politicien très habile et un ardent patriote. Comme M. de Bismarck, quoique par des voies quelque peu différentes, et comme beaucoup d’autres de ses compatriotes, socialistes ou non socialistes, il veut l’établissement d’un grand État germanique pour la gloire du peuple allemand et pour le bonheur, pour la civilisation, volontaire ou forcée, du monde. La réalisation de ce but a rencontré trois obstacles : 1° la rivalité fatale des deux plus grands États germaniques, la Prusse et l’Autriche ; 2° la puissance jalouse de la France ; et 3° la puissance menaçante de l’Empire de toutes les Russies, qui se pose en protecteur des peuples slaves contre la civilisation allemande.

Les deux premiers obstacles ont été en partie écartés par la politique aussi habile que puissante de M. de Bismarck, L’Autriche, qui a eu ce grand tort aux yeux des patriotes clairvoyants de l’Allemagne de n’avoir point su germaniser complètement les peuples slaves soumis à son joug, et d’avoir permis, dès le second quart de ce siècle, à la pensée, à la langue, à la passion, à la revendication slaves |47 de se réveiller dans son sein, l’Autriche a définitivement succombé sous les coups des armées victorieuses de la Prusse. Elle ne s’en relèvera jamais, tout le monde le sent, tout le monde le voit. C’est en vain qu’elle cherche en elle-même de nouveaux équilibres, essayant de s’appuyer, tour à tour, tantôt sur les Magyars, tantôt sur les Slaves, tantôt et de nouveau sur ses chers Allemands, qui, la sentant périr, commencent à lui tourner le dos pour adorer l’astre brillant qui se lève à Berlin. L’Autriche non seulement a cessé d’être un empêchement pour la Prusse, ou, ce qui veut dire la même chose maintenant, pour l’Allemagne ; son existence séparée est devenue momentanément un besoin ; car on ne se sent pas encore assez préparé ni assez fort à Berlin pour hériter d’elle, pour prendre en pleine possession tout ce qu’elle possède. Si elle allait succomber maintenant, il faudrait en abandonner une bonne part à l’Empire de Russie, et cela ne ferait pas du tout le compte de M. Marx, ni même celui de M. de Bismarck.

Contrairement à M. Marx, M. de Bismarck se garde bien d’insulter et de provoquer le tsar. Pendant quelque temps encore, il aura grand besoin de lui, et par conséquent, loin de l’insulter, il le flatte et se dit son ami. Mais en politique l’amitié ne signifie rien, et M. de Bismarck sait aussi bien que M. Marx lui-même que l’heure de la grande lutte entre le pangermanisme, représenté par la Prusse ou par toute l’Allemagne prussifiée, et le panslavisme personnifié dans le tsar, ne peut manquer de sonner. Mais avant qu’elle ne sonne, il faut en finir d’abord avec la France.

La France a été bien vaincue, cruellement blessée, mais elle n’est point encore abattue. Elle n’est point ruinée, et elle se trouve à peine affaiblie. Quoiqu’on dise, — toujours en considérant toutes ces questions au point de vue des États, |48 non à celui de la Révolution sociale qui aura pour première conséquence de balayer toutes les vieilles questions, pour faire place à des questions nouvelles et tout à fait différentes, — donc quoi qu’on dise, la France n’a pas oublié l’injure sanglante qu’elle a reçue de l’Allemagne. Elle prendra fatalement sa revanche, soit en prenant l’initiative d’une terrible révolution sociale qui fera crouler à la fois les deux États de France et d’Allemagne, et dont la direction ne sera probablement confiée aux mains d’aucun dictateur, soit par une lutte à mort d’État à État, par un duel entre la République et l’Empire.

M. de Bismarck le sait fort bien, et c’est pourquoi il a encore besoin de l’alliance du tsar et pourquoi il dirige ses armements encore aujourd’hui presque exclusivement contre la France. Mais, comme je l’ai dit, dans sa pensée, aussi bien que dans celle de M. Marx, la lutte avec la Russie, la guerre à mort entre l’empereur d’Allemagne et le tsar, qu’elle éclate un peu plus tard ou un peu plus tôt, est une chose dont l’inévitabilité est comprise et l’accomplissement résolu. Seulement M. de Bismarck veut en finir d’abord complètement avec la France, parce que, encore plus excellent politique que M. Marx lui-même, il se dit que si toute l’Allemagne concentrée dans sa main devait lutter contre la Russie et la France en même temps, elle pourrait bien succomber. Il craint qu’on ne le comprenne trop tôt dans le cabinet de Saint-Pétersbourg, et que, l’ayant compris, le tsar ne se tourne contre lui lorsqu’il attaquera la France. Donc, plus sage sous ce rapport que M. Marx, il se garde bien d’indisposer le tsar contre lui, et il se donne toutes les peines imaginables pour désarmer ses jalousies et ses craintes. Il tâche de gagner sa confiance et de s’assurer de sa connivence en lui laissant espérer, comme une récompense de sa neutralité et naturellement encore plus de sa coopération active si possible, une grande extension de territoire au détriment soit de la Turquie, soit de l’Autriche.

Il est évident que M. de Bismarck donnera à la Russie aussi peu qu’il pourra, le moins possible. Il se gardera bien d’augmenter |49 d’une manière trop réelle la puissance d’un empire contre lequel il se prépare à entrer en lice plus tard. Il sera bien forcé pourtant de le laisser faire quelques acquisitions sérieuses, mais comme l’Allemagne en fera indubitablement, en même temps, de plus sérieuses encore, et comme, selon toutes les probabilités, le gouvernement et l’administration germaniques, incomparablement plus capables et mieux dirigés que le gouvernement et l’administration russes, sauront tirer de leurs conquêtes plus d’avantages que les Russes, M. de Bismarck se dit qu’à la fin des comptes, et toute proportion gardée, la puissance de l’Allemagne comparée à celle de la Russie deviendra encore plus grande, et que, la Russie restant alors le seul ennemi, il sera beaucoup plus facile à l’Allemagne de le vaincre et de l’écraser.

Il faut être aveugle pour ne point voir que telle est, telle doit être la politique de M. de Bismarck tant vis-à-vis de la France que vis-à-vis de la Russie. Une fois les rapports actuels de ces trois grands États, la France, l’Allemagne et la Russie, donnés, elle s’en suit avec la conséquence rigoureuse d’une déduction mathématique.

La politique de M. Bismarck est celle du présent ; la politique de M. Marx, qui se considère à tout le moins comme son successeur et son continuateur, est celle de l’avenir [30]. Et quand je dis que M. Marx se considère comme le continuateur de M. de Bismarck, je suis loin de calomnier M. Marx. S’il ne se considérait pas comme tel, il n’aurait pas permis au confident de toutes ses pensées, M. Engels, d’écrire que M. de Bismarck sert la cause de la Révolution sociale. Il la sert maintenant à sa manière, M. Marx la servira plus tard d’une autre manière. Voilà dans quel sens il sera, plus tard, le continuateur, comme aujourd’hui il est l’admirateur, de la politique de M. de Bismarck.

Maintenant, examinons le caractère particulier de la politique de M. Marx. Et d’abord, constatons les points essentiels sur lesquels elle se sépare de la politique bismarckienne. Le point principal, et on pourrait dire unique, est celui-ci : M. Marx est démocrate, socialiste autoritaire, et républicain ; M. de Bismarck est un Junker poméranien, aristocrate et monarchiste quand même. La différence |50 est donc très grande, très sérieuse, et des deux côtés elle est également sincère. Sous ce rapport, il n’y a point d’entente ni de réconciliation possible entre M. de Bismarck et M. Marx. En dehors même de tant de gages irrécusables que M. Marx, pendant toute sa vie, a donnés à la cause de la démocratie socialiste, sa position même et son ambition donnent à cet égard une garantie certaine. Dans une monarchie, si libérale qu’elle fût, ou même une République conservatrice à la façon de M. Thiers, il ne peut y avoir aucune place, aucun rôle pour M. Marx, à plus forte raison dans l’Empire prusso-germanique fondé par M. de Bismarck, avec un empereur croquemitaine, caporal et dévot pour chef, et avec tous les barons et tous les bureaucrates de l’Allemagne pour gardiens. Avant d’arriver au pouvoir, M. Marx devra balayer tout cela. Donc, il est forcément révolutionnaire.

Voilà ce qui sépare M. Marx de M. de Bismarck : c’est la forme et les conditions du gouvernement. L’un est aristocrate et monarchiste quand même ; l’autre est quand même démocrate, républicain, et, par-dessus le marché, démocrate socialiste et républicain socialiste.

Voyons maintenant ce qui les unit. C’est le culte quand même de l’État. Je n’ai pas besoin de le prouver pour M. de Bismarck, ses preuves sont faites. Il est, de la tête aux pieds, un homme d’État, et rien qu’un homme d’État. Mais je ne crois pas avoir besoin non plus de trop grands efforts pour prouver qu’il en est de même de M. Marx. Il aime à tel point le gouvernement, qu’il a voulu en instituer un même dans l’Association internationale des travailleurs ; et il adore tellement le pouvoir qu’il a voulu, qu’il prétend encore aujourd’hui nous imposer sa dictature. Il me semble que cela est suffisant pour caractériser ses dispositions personnelles. Mais son programme socialiste et politique en est la très fidèle expression. Le but suprême de tous ses efforts, comme nous l’annoncent les statuts fondamentaux de son parti, en Allemagne, c’est l’établissement du grand État populaire (Volksstaat).

Mais qui dit État, dit nécessairement un État particulier, limité, comprenant sans doute, |51 s’il est très grand, beaucoup de populations et de pays différents, mais en excluant encore davantage. Car à moins de rêver l’État universel, comme l’avaient fait Napoléon et Charles-Quint, ou comme la papauté avait rêvé l’Église universelle, M. Marx, malgré toute l’ambition internationale qui le dévore aujourd’hui, devra bien, quand l’heure de la réalisation de ses rêves aura sonné pour lui, — si elle sonne jamais, — se contenter de gouverner un seul État et non plusieurs États à la fois. Par conséquent, qui dit État dit un État, et qui dit un État affirme par là l’existence de plusieurs États, et qui dit plusieurs États dit immédiatement concurrence, jalousie, guerre sans trêve et sans fin. La plus simple logique aussi bien que toute l’histoire en font foi.

Il est dans la nature de l’État de rompre la solidarité humaine et de nier en quelque sorte l’humanité. L’État ne peut se conserver comme tel dans son intégrité et dans toute sa force que s’il se pose comme le but suprême, absolu, au moins pour ses propres citoyens, ou, pour parler plus franchement, pour ses propres sujets, ne pouvant pas s’imposer comme tel aux sujets des autres États. De là résulte inévitablement une rupture avec la morale humaine en tant qu’universelle, avec la raison universelle, par la naissance de la morale de l’État et d’une raison d’État. Le principe de la morale politique ou d’État est très simple. L’État étant le but suprême, tout ce qui est favorable au développement de sa puissance est bon ; tout ce qui lui est contraire, fût-ce la chose la plus humaine du monde, est mauvais. Cette morale s’appelle le patriotisme. L’Internationale, comme nous l’avons vu, est la négation du patriotisme, et par conséquent la négation de l’État. Si donc M. Marx et ses amis du Parti de la démocratie socialiste allemande pouvaient réussir à introduire le principe de l’État dans notre programme, ils tueraient l’Internationale.

L’État, pour sa conservation, doit être nécessairement puissant au dehors ; mais s’il l’est au dehors, il le sera infailliblement au dedans. Tout État, devant se laisser inspirer et diriger par une morale particulière, conforme aux conditions particulières de son existence, par une morale qui est une restriction, et par conséquent la négation, de la morale humaine et universelle, devra veiller à ce que tous ses sujets, dans leurs pensées et surtout dans leurs actes, ne s’inspirent aussi que des |52 principes de cette morale patriotique ou particulière, et qu’ils restent sourds aux enseignements de la morale purement ou universellement humaine. De là résulte la nécessité d’une censure de l’État ; une liberté trop grande de la pensée et des opinions étant, comme le pense M. Marx, avec beaucoup de raison d’ailleurs, à son point de vue éminemment politique, incompatible avec cette unanimité d’adhésion réclamée par la sûreté de l’État. Que telle soit, en réalité, la pensée de M. Marx, cela nous est suffisamment prouvé par les tentatives qu’il a faites pour introduire, sous des prétextes plausibles, en la couvrant d’un masque, la censure dans l’Internationale.

Mais quelle que soit la vigilance de cette censure, alors même que l’État prendrait exclusivement entre ses mains toute l’éducation et toute l’instruction populaires, comme l’a voulu Mazzini, et comme le veut aujourd’hui M. Marx, l’État ne pourra jamais être sûr que des pensées prohibées et dangereuses ne se glissent pas, en contrebande, dans la conscience des populations qu’il gouverne. Le fruit défendu a tant d’attrait pour les hommes, et le diable de la révolte, cet ennemi éternel de l’État, se réveille si facilement dans leurs cœurs lorsqu’ils ne sont pas suffisamment abrutis, que ni cette éducation, ni cette instruction, ni même cette censure, ne garantissent suffisamment la tranquillité de l’État. Il lui faut encore une police, des agents dévoués qui surveillent et dirigent, secrètement et sans que cela paraisse, le courant de l’opinion et des passions populaires. Nous avons vu que M. Marx lui-même est tellement convaincu de cette nécessité, qu’il a cru devoir remplir de ses agents secrets toutes les régions de l’Internationale, et surtout l’Italie, la France et l’Espagne.

|53 Enfin, quelque parfaite que soit, au point de vue de la conservation de l’État, l’organisation de l’éducation et de l’instruction populaires, de la censure et de la police, l’État ne peut être sûr de son existence tant qu’il n’a point, pour le défendre contre les ennemis de l’intérieur, contre le mécontentement des populations, une force armée. L’État, c’est le gouvernement de haut en bas d’une immense quantité d’hommes très divers au point de vue du degré de leur culture, de la nature des pays ou des localités qu’ils habitent, de leur position, de leurs occupations, de leurs intérêts et de leurs aspirations, par une minorité quelconque ; cette minorité, fût-elle mille fois élue par le suffrage universel et contrôlée dans ses actes par des institutions populaires, à moins qu’elle ne soit douée de l’omniscience, de l’omniprésence et de la toute-puissance que les théologiens attribuent à leur Dieu, il est impossible qu’elle puisse connaître, prévoir les besoins, ni satisfaire, avec une égale justice, aux intérêts les plus légitimes, les plus pressants de tout le monde. Il y aura toujours des mécontents, parce qu’il y aura toujours des sacrifiés.

D’ailleurs l’État, comme l’Église, par sa nature même, est un grand sacrificateur d’hommes vivants. C’est un être arbitraire, au sein duquel tous les intérêts positifs, vivants, tant individuels que locaux, des populations viennent se rencontrer, se heurter, s’entre-détruire, s’absorber dans cette abstraction qu’on appelle l’intérêt commun, le bien public, le salut public, et où toutes les volontés réelles s’annulent dans cette autre abstraction qui porte le nom de volonté du peuple. Il résulte de là que cette soi-disant volonté du peuple n’est jamais autre chose que le sacrifice et la négation de toutes les volontés réelles des populations ; aussi bien que ce soi-disant bien public n’est rien que le sacrifice de leurs intérêts. Mais pour que cette abstraction omnivore puisse s’imposer à des millions d’hommes, il faut qu’elle soit représentée et soutenue par un être réel, par une force vivante quelconques. Eh bien, cet être, cette force ont toujours existé. Dans l’Église, ils s’appellent le clergé, et dans l’État la classe dominante ou gouvernante.

Dans l’État populaire de M. Marx, nous dit-on, il n’y aura point de classe privilégiée. Tous seront égaux, non seulement au point de vue juridique et politique, mais au point de vue économique. Au moins on le promet, quoique je doute fort que, |54 de la manière dont on s’y prend et dans la voie qu’on veut suivre, on puisse jamais tenir sa promesse. Il n’y aura donc plus de classe privilégiée, mais un gouvernement, et, remarquez-le bien, un gouvernement excessivement compliqué, qui ne se contentera pas de gouverner et d’administrer les masses politiquement, comme le font tous les gouvernements aujourd’hui, mais qui encore les administrera économiquement, en concentrant en ses mains la production et la juste répartition des richesses, la culture de la terre, l’établissement et le développement des fabriques, l’organisation et la direction du commerce, enfin l’application du capital à la production parle seul banquier, l’État. Tout cela exigera une science immense et beaucoup de têtes débordantes de cervelle dans ce gouvernement. Ce sera le règne de l’intelligence scientifique, le plus aristocratique, le plus despotique, le plus arrogant et le plus méprisant de tous les régimes. Il y aura une nouvelle classe, une hiérarchie nouvelle de savants réels et fictifs, et le monde se partagera en une minorité dominant au nom de la science, et une immense majorité ignorante. Et alors gare à la masse des ignorants !

Un tel régime ne manquera pas de soulever de très sérieux mécontentements dans cette masse, et, pour la contenir, le gouvernement illuminateur et émancipateur de M. Marx aura besoin d’une force armée non moins sérieuse. Car le gouvernement doit être fort, dit M. Engels, pour maintenir dans l’ordre ces millions d’analphabètes dont le soulèvement brutal pourrait tout détruire et tout renverser, même un gouvernement dirigé par des têtes débordantes de cervelle.

Vous voyez bien qu’à travers toutes les phrases et toutes les promesses démocratiques et socialistes du programme de M. Marx, on retrouve dans son État tout ce qui constitue la propre nature despotique et brutale de tous les États, quelle que soit la forme de leur gouvernement, et qu’à la fin des comptes l’État populaire, tant recommandé par M. Marx, et l’État aristocratico-monarchique, maintenu avec autant d’habileté que de puissance par M. de Bismarck, s’identifient complètement par la nature de leur but tant intérieur qu’extérieur. À l’extérieur, c’est le même déploiement de la force militaire, c’est-à- dire |55 la conquête ; et à l’intérieur c’est le même emploi de cette force armée, dernier argument de tous les pouvoirs politiques menacés, contre les masses qui, fatiguées de croire, d’espérer, de se résigner et d’obéir toujours, se révoltent.

Laissons maintenant les considérations générales sur l’État, et entrons plus avant dans la politique réelle, nationale de M. Marx. Comme M. Bismarck, il est un patriote allemand. Il veut la grandeur et la puissance de l’Allemagne comme État. Personne ne pourra d’ailleurs lui faire un crime d’aimer son pays et son peuple ; et puisqu’il est si profondément convaincu que l’État est la condition sine quà non de la prospérité de l’un et de l’émancipation de l’autre, on trouvera naturel qu’il désire que l’Allemagne s’organise en État et nécessairement en État très grand et très fort, puisque les États faibles et petits courent toujours le risque de se voir engloutir. Par conséquent M. Marx, comme patriote perspicace et ardent, doit vouloir la puissance et la grandeur de l’Allemagne comme État.

Mais, d’un autre côté, M. Marx est un socialiste célèbre, et de plus l’un des initiateurs principaux de l’Internationale. Il ne se contente pas de travailler pour la seule émancipation du prolétariat de l’Allemagne ; il tient à honneur et il considère comme son devoir de travailler en même temps pour l’émancipation du prolétariat de tous les autres pays ; ce qui fait qu’il se trouve en pleine contradiction avec lui-même. Comme patriote allemand, il veut la grandeur et la puissance, c’est-à-dire la domination, de l’Allemagne ; mais comme socialiste de l’Internationale, il doit vouloir l’émancipation de tous les peuples du monde. Comment résoudre cette contradiction ?

Il n’est qu’un seul moyen, c’est de proclamer, après s’en être persuadé soi-même, cela s’entend, que la grandeur et la puissance de l’Allemagne comme État est la condition suprême de l’émancipation de tout le monde, que le triomphe national et politique de l’Allemagne, c’est le triomphe de l’humanité, et que tout ce qui est contraire à l’avènement de cette nouvelle grande puissance omnivore est ennemi de l’humanité. Une fois cette conviction 56| établie, il n’est pas seulement permis, mais il est commandé par la plus sainte des causes de faire servir l’Internationale, y compris toutes les Fédérations des autres pays, comme un moyen très puissant, très commode, très populaire surtout, à l’édification du grand État pangermanique. Et c’est là précisément ce que M. Marx avait tenté de faire, tant par les délibérations de la Conférence qu’il avait réunie en septembre 1871 à Londres, que par les résolutions votées par ses amis allemands et français au Congrès de la Haye. S’il n’a pas mieux réussi, ce n’est assurément pas faute de très grands efforts ni de beaucoup d’habileté de sa part, mais probablement parce que l’idée fondamentale qui l’inspire est fausse et que la réalisation en est impossible.

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Cette identification de la cause de l’humanité avec celle de la grande patrie germanique n’est point une idée absolument nouvelle. Elle a été explicitement exprimée pour la première fois, si je ne me trompe, par le grand philosophe et patriote allemand Fichte, dans une série de lectures qu’il a faites à Berlin après la bataille d’Iéna, pour ainsi dire sous la baïonnette des soldats français qui tenaient garnison dans la capitale de la Prusse, et qui, enivrés de toutes leurs victoires et ignorants comme il convient à de braves généraux, officiers et soldats de la France, se souciaient peu de ce que pouvait dire un professeur allemand [31].

Fichte avait été chassé peu de temps auparavant de l’université d’Iéna, sous le gouvernement très éclairé du duc de Saxe-Weimar, l’ami de Gœthe, à cause de sa profession de foi révolutionnaire et athée. Eh bien, ce fut à cet homme que Stein et Hardenberg, les deux ministres nouveaux du roi Frédéric-Guillaume III de Prusse, dans un moment où la Prusse, conquise complètement et ne respirant plus que par la grâce de son vainqueur, s’était vue plongée dans une détresse infiniment plus accablante que celle où s’est trouvée la France en 1870 et 1871, — ce fut à cet homme que le gouvernement de la Prusse, bien plus heureusement inspiré que ne l’a été celui de M. Thiers, eut recours pour remonter, pour refaire l’énergie morale de la jeunesse prussienne et allemande.

57| Chose surprenante et digne de rester dans la mémoire des nations ! La véritable grandeur de la Prusse, sa puissance nouvelle datent de la catastrophe d’Iéna. Il est vrai que bien des causes antérieures, tant prussiennes qu’allemandes, l’avaient préparée. Parmi les causes exclusivement prussiennes, il faut mettre en première ligne la politique persévérante et tortueuse de cette maison de Brandebourg qui, pendant trois siècles de suite, de père en fils, a toujours poursuivi un seul but : celui de la création d’une grande puissance allemande, fondée en partie sur la destruction et en partie sur l’asservissement des populations slaves qui étaient les habitants primitifs de tout le royaume de Prusse actuel, et dont une partie encore ont conservé leurs traits, leurs mœurs et jusqu’à leur langue slaves, malgré tous les efforts qu’on a faits pour les germaniser. D’abord vassaux de la couronne de Pologne, les ducs de Prusse [32] finirent par déposséder leur ancien suzerain. D’abord ils se rendirent indépendants de lui, puis ils commencèrent à détacher une à une ses provinces, enfin ils se proclamèrent rois, et, par la main de leur puissant successeur Frédéric le Grand, de concert avec la Russie et l’Autriche, ils donnèrent enfin le coup de grâce à cette malheureuse Pologne, jadis leur souveraine.

À moins de faire preuve d’une profonde ignorance, personne ne pourra contester que toute la puissance politique de la Prusse a été fondée exclusivement au détriment et sur la ruine complète de la Pologne. Cette puissance date réellement du partage de ce royaume-république, et de la conquête de la Silésie, province jadis tout à fait et aujourd’hui encore en très grande partie polonaise. Il est bon de se rappeler cette origine, qui pèse et qui pèsera toujours comme une fatalité sur la puissance prussienne, et sur la puissance allemande aussi, en tant que la puissance allemande sera prussienne.

Mais cette puissance nouvelle, créée définitivement par Frédéric II, n’était encore pour ainsi dire qu’une puissance tout extérieure, tout artificielle, mécanique, ou seulement politique. L’âme, la sanction nationale lui manquait. En majeure partie slave 58| dans les campagnes, elle n’était allemande que dans les villes, dans la classe bourgeoise, dans la noblesse, dans sa bureaucratie, dans ses professeurs, et dans son clergé protestant, enfin à la cour, jusqu’au moment où Frédéric II eut transformé cette dernière en une espèce de cour française, singeant à la manière des Allemands, c’est-à-dire avec une grâce un peu lourde, l’esprit, les modes et les manières élégantes des Français.

Pour se faire une idée juste de ce qu’était la nationalité allemande, représentée par les classes que je viens d’énumérer, non seulement en Prusse, mais dans toute l’Allemagne, on ne saurait mieux faire que de lire l’Histoire du dix-huitième siècle écrite par le grand historien allemand Schlosser. On ne peut s’imaginer rien de plus abject, de plus stupide, de plus vil. C’étaient la pauvreté, la sécheresse, la lourdeur pédantesque d’un esprit privé de mouvement et de vie, unies à une lâcheté de cœur sans limites.

Chose étrange et également digne de ne pas être oubliée par les peuples ! Le protestantisme, qui, s’il n’avait point créé, avait au moins stimulé et accompagné le mouvement émancipateur des peuples dans tous les autres pays, en Suisse, en Angleterre, en Hollande, en Suède, et plus tard en Amérique, en France même tant qu’il n’y fut point vaincu, dans la seule Allemagne avait produit un effet tout contraire. Il y devint la religion du despotisme. Ne faut-il pas en conclure que les Allemands sont un peuple vraiment prédestiné à la création d’un très puissant et très grand État, puisque l’obéissance et la résignation, ces premières vertus d’un sujet et ces conditions suprêmes de l’État, se trouvent si profondément enracinées dans leurs cœurs ; au point que la Réformation, une révolution religieuse qui avait secoué la torpeur de tant d’autres nations et qui avait réveillé en leur sein le principe de toute liberté, la révolte, n’avait produit d’autre effet en Allemagne que de renforcer le sentiment et la pratique de la discipline ?

Dans la première livraison de cet écrit [33], j’ai montré comment la nation allemande, absorbée pieusement dans ses rêves, 59| avait passé son adolescence et sa jeunesse, toute la longue période du moyen âge, dans le plus complet et le plus tranquille esclavage. J’ai constaté ensuite comment, vers la fin du quinzième siècle, elle avait fait mine de se réveiller. Au commencement du seizième siècle, elle eut en effet quelques années d’élan magnifique : Luther, Ulrich von Hutten, Franz von Sickingen, Thomas Münzer, et bien d’autres encore, semblèrent vouloir l’entraîner dans une voie inconnue et riche de pensée, de passion et d’action, dans la voie de la liberté. Électrisés par leurs prédications ardentes, frémissant d’espérance et de foi, des masses de paysans, brisant leurs chaînes antiques, se levèrent au cri de Guerre aux châteaux et paix aux chaumières ! Ils saccagèrent et détruisirent les châteaux, et pendirent ou massacrèrent les seigneurs et les prêtres.

« C’était la réaction », dit Lassalle et répètent avec lui tous les marxiens. C’était la réaction, disent-ils, parce que la révolution, qui n’est telle que lorsqu’elle est bien civilisée, bien scientifique, c’est-à-dire bien bourgeoise, ne peut pas sortir de la barbarie des campagnes. Le paysan ne peut faire que de la réaction, d’où il résulte que le premier devoir de la révolution, c’est d’empêcher, de réprimer à toute force, quelque mouvement de paysans que ce soit. Dociles à ce précepte, les bourgeois radicaux de l’Allemagne l’ont en effet réprimé en 1830, aussi bien qu’en 1848, et c’est à cause de cela sans doute qu’ils jouissent aujourd’hui d’une si grande liberté. En 1525, le triomphe de cette étrange « révolution », tout allemande, sur cette « réaction » paysanne, fut complet. Les paysans, abandonnés et trahis par les bourgeois des villes, furent défaits par les nobles et massacrés et torturés par dizaines de milliers, après quoi toute l’Allemagne rentra dans le calme. Elle y resta plongée pendant plus de trois siècles, comme l’Italie, avec cette différence que l’Italie avait été étouffée par l’alliance de l’empereur et du pape, tandis que l’Allemagne avait succombé volontairement sous le poids de sa propre « révolution ».

|60 Ce fut précisément alors que commença à se développer dans toute son étrange splendeur en Allemagne la puissance croissante et soi-disant progressiste et révolutionnaire de l’État militaire, bureaucratique et tranquillement despotique. Les princes souverains remplacèrent le pape et se déclarèrent les chefs de leurs Églises nationales, à la grande satisfaction d’un clergé dont le servilisme abject dépassa tout ce qu’on avait vu de pareil même en Allemagne jusque-là. Ils devinrent en quelque sorte les Dieux de leurs États, des Dieux très grossiers, ignorants comme il convient à des princes, stupidement infatués de leur volonté souveraine et excessivement dépravés ; au-dessous d’eux une noblesse platement courtisane, ployée à tous les services, chercheuse de fortune, de grâces et de maîtres, et ne demandant pas mieux que de vendre ses femmes et ses filles au premier petit sultan venu. Les paysans, écrasés, décimés et abrutis triplement et par la défaite, et par la misère, et par les enseignements de leurs pasteurs protestants, prédicateurs de l’esclavage chrétien, ne bougèrent plus, sinon pour apporter, courbés et tremblants, les fruits de leur travail au château. La bourgeoisie et les corps de métier reprirent paisiblement leurs occupations et leurs habitudes laborieuses quotidiennes, ne gardant pour toute distraction et pour consolation que la lecture de la Bible, et payant tous les impôts qu’on voulut sans résistance, sans protestation, sans murmure.

L’Allemagne était ainsi définitivement devenue et resta pendant trois siècles mortels le paradis des despotes, la terre de la tranquillité, de la soumission, de la résignation, et de la médiocrité la plus désolante, oui, désolante sous tous les rapports, car même le mouvement économique, celui de l’industrie et du commerce, s’était considérablement ralenti en comparaison de l’énergie et de l’activité qu’il avait déployées depuis la naissance de la Ligue hanséatique, entre le treizième et le quinzième siècles. Après la Réforme, ce mouvement pour ainsi dire se glaça, en sorte que l’Allemagne resta bien loin non seulement en arrière de pays protestants tels que l’Angleterre et la Hollande, mais même en arrière de la France catholique. On peut même dire que ce n’est qu’à partir du premier quart de notre siècle qu’elle a commencé à participer au grand mouvement de l’industrie et du commerce mondial.

Aujourd’hui même, elle n’y tient évidemment que le quatrième ou même le cinquième rang, après l’Angleterre, la France, les États-Unis, et la très petite mais très industrieuse Belgique, et, sous le rapport du commerce maritime au moins, même derrière la Hollande [34].

Donc, pendant trois siècles, même sous le rapport économique, |61 elle resta à peu près stationnaire, aussi pauvre d’esprit que de richesses matérielles. Il en était résulté une sorte de vertu relative ou plutôt négative, connue sous le nom proverbial d’honnêteté allemande ; on l’avait attribuée à tort à je ne sais quelle force morale, inhérente, croyait-on, au caractère de la nation, tandis que cette vertu n’était rien que le produit naturel de cette double pauvreté de la bourse et de l’esprit. Et pour s’en convaincre, il n’y a qu’à voir avec quelle rapidité cette honnêteté allemande tant vantée s’évapore aujourd’hui sous le souffle dépravateur et puissant de la grande spéculation banquière, des grandes transactions commerciales et de la grande industrie.

Cette honnêteté n’était donc pas une force morale, mais le produit de la médiocrité tant matérielle qu’intellectuelle. C’était l’habitude des pauvres de vivre de peu et de ne connaître que très peu de besoins, de traîner toute leur existence en dehors des grandes passions, des grandes jouissances et des grandes tentations tant de la pensée que de la vie. Se contenter de peu, voilà en quoi consista toute cette vertu, — une vertu négative s’il en fut, — et ne chercher des compensations et des consolations que dans la contemplation religieuse et dans la lecture de la Bible, qui enivrait à très bon marché ces bons bourgeois protestants, par la communion du Saint-Esprit ou la communication directe avec Dieu par le Christ. On conçoit qu’un tel régime ait dû former des sujets très appropriés aux besoins du despotisme.

Tel fut donc, dans cet étrange pays, l’effet de la double révolution qui marqua la transition du moyen âge à l’âge moderne ; de la révolution qui, sur les ruines de la propriété féodale, devait fonder la puissance nouvelle du capital ; de la révolution religieuse qui avait réveillé la vie politique dans tous les autres pays. En Allemagne, cet effet peut être résumé en ces mots : Appauvrissement et engourdissement matériel, prostration intellectuelle et morale.

Quelques écrivains allemands, Schiller entre autres, ont cherché à s’expliquer ce fait si douloureux pour leur patriotisme, en l’attribuant exclusivement aux désastres immenses causés en Allemagne par la guerre de Trente ans, dont elle fut en même temps le théâtre et la victime. Mais les autres pays furent-ils réellement épargnés ? La Hollande ne fut-elle pas autant ravagée par Philippe II, l’Angleterre par les Stuarts, et la France par la Ligue catholique et par la monarchie absolue depuis le commencement des guerres de religion jusqu’à la proclamation de l’édit de Nantes ? Eh bien, tout cela n’a pas empêché la Hollande de fonder sa liberté |62 et sa prospérité matérielle ; l’Angleterre d’avoir ses Shakespeare, ses Milton, de renverser le despotisme des Stuarts, et de mater ensuite le despotisme allemand apporté par la maison de Hanovre. En France même, malgré le triomphe du catholicisme, malgré l’anéantissement et le bannissement définitif des populations protestantes, les plus industrieuses et les plus riches du pays, enfin malgré l’établissement d’une monarchie orientalement absolue, avec tout l’étalage insolent de son Roi-Soleil qui résume en sa personne tout l’État, — en France, depuis Rabelais, Montaigne et Descartes jusqu’à Voltaire et Diderot, à travers la grande littérature du dix-septième et du dix-huitième siècles, vous trouvez un courant non interrompu et toujours grossissant de libre-pensée, qui inspire de nobles esprits, fonde à Paris des salons littéraires et philosophiques, des Académies de sciences et de lettres, crée une opinion publique opposée autant au catholicisme, au dogme chrétien, au Maître céleste, qu’au despotisme royal, et qui, d’abord se développant en cachette, se répandant peu à peu, par mille filières souterraines et invisibles, dans toutes les classes de la société, finit par embrasser la nation tout entière, proclame la Révolution et traîne à la guillotine le maître terrestre.

Mais en Allemagne rien, rien du tout. Depuis la mort de Luther jusqu’à l’apparition des premiers écrits de Lessing, c’est-à-dire pendant deux siècles de suite, interruption complète de pensée, de tout mouvement intellectuel et de toute vie morale ; à moins que, par pitié pour tant de misère, on ne veuille considérer comme des signes de développement intellectuel et moral les vagissements maladifs et sentimentaux du piétisme [35], ou bien les extravagances théosophiques d’un Jacob Bœhme [36]. La langue allemande elle-même, dont s’était si magnifiquement servi Luther, était retombée en désuétude : c’était la langue de la Bible, des cantiques et des traités religieux ; la science dédaignait de s’en servir, et il n’y avait proprement pas de littérature. Leibnitz, l’un des plus remarquables esprits du dix-septième siècle, écrivit presque toujours en français ou en latin. Dans les universités, les sciences ne s’enseignaient qu’en latin.

Et quelles sciences ! Quels étranges professeurs ! La théologie orthodoxe luthérienne y dominait tout. Après elle venait le droit, l’une et l’autre prêchant le pouvoir absolu du souverain et le devoir non moins absolu de l’obéissance passive des sujets. C’était le culte théorique de l’État, base et condition préalable du culte pratique qui avait fait de l’Allemagne ce qu’elle était : la patrie des despotes et celle des esclaves volontaires, des laquais. Les professeurs, pédants, ridicules, absurdes, lâches et ignobles comme des laquais, à genoux devant toutes les autorités, vendus d’avance et voués corps et âme au service de tous les pouvoirs, qu’ils adulaient en vers latins et en prose, et en même temps arrogants, jaloux, tracassiers, s’injuriant, se calomniant, se dénonçant mutuellement, et poussant cette guerre incivile de pédants, comme dans la comédie de Molière, jusqu’à se prendre aux cheveux quelquefois, — tels furent les nobles instructeurs et éducateurs de la jeunesse allemande pendant ces deux siècles.

À côté des deux sciences principales, la théologie et le droit, il y en avait une troisième, qui enseignait en quelque sorte la théorie de leur application à la vie pratique : c’était la science politique, la science de l’État, ou proprement la science du service de l’État. Elle embrassait l’administration, les finances et la diplomatie, et devait, aussi bien que les deux autres, mais d’une manière encore plus spéciale, former les bureaucrates, les fidèles serviteurs de l’État. Car il faut observer qu’à cette époque, en Allemagne, les mots « patrie », « nation », étaient complètement ignorés. Il n’y avait que l’État, ou plutôt une infinité d’États, grands, moyens, petits et très petits. Il n’y en avait proprement qu’un seul véritablement grand, c’était l’Autriche, qui se trouvait à la tête de toute l’Allemagne comme |64 chef de l’Empire, mais qui n’avait ni la puissance, ni même la volonté de mettre un frein à l’arbitraire despotique des souverains moyens et petits dans leurs États respectifs. Pour le sujet, et à plus forte raison pour le fonctionnaire, l’Allemagne n’existait pas : il ne connaissait que l’État grand, moyen ou petit qu’il servait et qui se résumait pour lui dans la personne du prince.

Toute la science du bureaucrate consistait en ceci : Maintenir l’ordre public et l’obéissance des sujets, et leur soutirer autant d’argent que possible pour le trésor du souverain, sans les ruiner complètement et sans les pousser par le désespoir à la révolte ; danger qui d’ailleurs n’était pas excessivement grand, l’Allemagne étant, alors au moins sinon aujourd’hui, le pays classique de la soumission, de la patience et de la résignation aussi bien que de l’honnêteté.

On peut s’imaginer quel dut être l’esprit de cette honnête bureaucratie allemande, qui, ne reconnaissant, après Dieu, d’autre objet de culte que cette terrible abstraction de l’État personnifiée dans le prince, lui immolait consciencieusement, impitoyablement tout. Brutus nouveau, en bonnet de coton et sa pipe pendante à la bouche, chaque fonctionnaire allemand était capable de sacrifier ses propres enfants à ce qu’il appelait, lui, la raison, la justice, le droit suprême de l’État.

A côté de ces honnêtes « philistins » de la bureaucratie, il y avait les roués, les coquins patentés et titrés de la diplomatie. La bureaucratie [37], on peut le dire, est née et s’est développée principalement en Allemagne, y est devenue à la fois une science, un art et un culte. Mais c’est l’Italie qui réclame l’honneur fort équivoque d’avoir donné naissance à la diplomatie. Partagée en une foule de petites républiques, au moyen âge, toutes indépendantes et rivales les unes des autres ; menacée par les invasions périodiques des Allemands, des Français, des Espagnols, et par la trahison permanente des papes, c’est l’Italie |65 qui a crée, développé et cultivé dans son sein cet art infernal de la diplomatie, si bien décrit par Machiavel, et qui, après avoir formé et illustré les grands coquins historiques que furent les Médicis et les Borgia, a fini par démoraliser et par désorganiser si complètement cette noble nation qu’elle devint à la longue incapable de résister à la double tyrannie des empereurs et des papes.

Les mêmes raisons qui l’avaient fait naître en Italie devaient la faire prospérer en Allemagne, où chaque petite cour formait un foyer permanent de cabales ou d’intrigues, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. À l’intérieur, c’était la grande affaire de la faveur du prince, qu’une foule de nobles valets se disputaient avec un acharnement féroce, déployant dans cette lutte toute la canaillerie dont la bassesse, la perfidie, l’avidité et la vanité des courtisans et des courtisanes sont capables. Plus une cour était petite, et plus cette cabale incessante, qui en constituait en quelque sorte l’atmosphère, se manifestait cynique, ridicule, atroce, dégoûtante. Marier le prince, lui donner une maîtresse, la remplacer par une autre, chasser un favori pour en élever un nouveau, voilà les grandes affaires qui absorbaient l’intelligence de la jeunesse nobiliaire de l’Allemagne. Cette cabale intérieure servait en quelque sorte d’école où se formaient les hommes d’État, les diplomates. Une fois formés, ils se lançaient sur le théâtre public de la diplomatie extérieure, qui devint en quelque sorte la science ou plutôt l’art privilégié de la gent nobiliaire en Allemagne, aussi bien que dans tous les autres pays.

On sait ce que c’est que la diplomatie : c’est l’art et la science de la coquinerie légitimée par le service de l’État. On a dit avec beaucoup de raison que si, dans quelque intérêt que ce fût, un individu voulait se permettre la dixième partie des actes que les diplomates les plus renommés de l’Europe accomplissent sous nos yeux, on le traduirait en justice et on le condamnerait au bagne, à moins qu’il ne fût assez riche et puissant pour éviter l’un et l’autre. Machiavel, le fondateur de la science politique, en tant que science |66 historique et positive, l’a fort bien démontré : l’État, tout État, monarchique ou républicain, c’est la même chose, — l’État n’existant que par la violence et n’étant rien lui-même qu’une violence systématique ou continue, franche ou masquée, mais toujours imposée aux masses par une minorité dominante ou gouvernement quelconque, — l’État ne peut se maintenir que par une violation également continue et systématique du droit humain, de la morale humaine ; ce qui revient à dire qu’il ne peut exister que par le crime. Mais une fois que l’État, son intégrité, sa grandeur, sa puissance, et par conséquent aussi son extension si possible, sont posés comme le but suprême auquel tout homme né dans son sein, tout sujet, doit sacrifier tout le reste, il est évident que tous les crimes qu’on commet dans l’intérêt de l’État deviennent autant de vertus. Aussi les hommes d’État, les diplomates qui s’en rendent coupables, loin de s’en cacher, s’en font gloire. Combien de crimes flagrants, par exemple, M. de Bismarck ne vient-il pas de commettre directement contre la France et indirectement contre l’Allemagne ! Eh bien, tout le monde le fête aujourd’hui comme le plus grand homme d’État de l’Europe. Et M. Thiers, pourquoi non seulement les monarchistes et les conservateurs de l’Europe et de la France, mais les républicains eux-mêmes, l’extrême gauche, même l’homme de l’avenir, Gambetta, pourquoi le proclament-ils tous l’homme indispensable et le sauveur de la France ? Parce que, pour le salut de l’État, il a fait assassiner quarante mille défenseurs de la Commune de Paris, cette négation désormais historique de l’État, et qu’il continue d’en fusiller encore quelques-uns, comme des victimes réclamées par cette grande idole de l’État.

On voit que sous toutes les formes de gouvernement, dans les monarchies aussi bien que dans les républiques, du moment que le salut de l’État le réclame, tous les hommes d’État sentent, pensent et font la même chose. Sur ce terrain, tous ils se donnent la main. Mouravief et Haynau, Bismarck et Thiers, Gambetta, et jusqu’à M. Marx lui-même, si jamais M. Marx |67 est appelé à gouverner un État.

Cependant il se fait de nos jours un véritable progrès. Je ne sais plus qui a dit que l’hypocrisie était un hommage que le vice rendait à la vertu [38] : la diplomatie moderne tend à justifier ce proverbe. En lisant les proclamations que les hommes d’État actuels ne manquent pas de lancer lorsqu’ils entreprennent quelque chose de bien sinistre, on dirait qu’ils n’ont qu’un seul but, le bien de cette pauvre humanité. Mais, à l’époque dont je parle, ce mot était à peu près inconnu, aussi bien en Allemagne que partout. Dieu était alors le grand paravent, — le Dieu des batailles et des rois, ou, comme l’a dit plus tard le grand Frédéric, le Dieu des travailleurs. D’ailleurs à cette époque on n’avait pas même besoin de prétexte. La coquinerie des courtisans et des diplomates s’étalait dans tout son cynisme, d’autant plus honorée et fêtée qu’elle était habile et heureuse. On méprisait tant le public bourgeois et la canaille populaire qu’on ne prenait pas même la peine de les tromper. Les diplomates français, qui donnaient le ton à ceux de tous les autres pays, étaient des roués raffinés. On peut s’imaginer ce que devaient être les diplomates de l’Allemagne, égalant et souvent surpassant leurs modèles français en toutes choses, moins l’esprit.

À côté de la bureaucratie et de la diplomatie, il y eut encore un art qui prospéra beaucoup en Allemagne. C’est l’art militaire. C’est en Allemagne que naquit la manie, la passion de jouer au soldat. La vraie patrie de cette noble passion, c’est la Prusse. On sait que chez le père du grand Frédéric, elle était devenue une véritable folie ; il ne rêvait qu’uniformes ; avare, il dépensait beaucoup d’argent pour acheter de beaux soldats, et, quand il ne pouvait pas les acheter, il les volait et les enrégimentait par violence. Les princes de l’Allemagne qui voulaient lui faire leur cour lui livraient leurs plus beaux sujets. Il ne faut pas s’en étonner, puisque à la veille même de la Révolution française, alors que toute l’Europe, déjà inondée de la lumière de la libre pensée, frémissait dans l’attente des grands événements qui devaient la bouleverser tout entière, alors que des despotes eux-mêmes, tels que Catherine II, Frédéric II, Joseph II, et bien d’autres encore, |68 entraînés par le vertige d’un libéralisme universel, croyaient devoir flatter cet esprit nouveau qui avait envahi tout le monde, deux souverains allemands, le duc de Brunswick et le comte de Hanau, vendaient tranquillement une vingtaine de milliers de soldats allemands au roi d’Angleterre, sans même se donner la peine de conclure avec lui un traité d’alliance effective contre l’Amérique insurgée, contre laquelle ces soldats furent employés, mais en se faisant payer simplement avec de l’argent comptant. Ce fut une vente d’hommes, de soldats et de sujets allemands dans toutes les règles. Ce fait caractérise à lui seul le pouvoir des princes allemands, la patience angélique de leurs sujets, et, en particulier, l’esprit du militaire allemand à cette époque.

C’était l’idéal du soldat-machine, de l’homme abruti par la discipline militaire à ce point qu’il tue et qu’il se fait tuer, à raison de quelques sous par jour, sans savoir même qui il tue et pourquoi il le tue. Quant aux officiers allemands, nobles la plupart du temps, c’étaient de vrais chevaliers d’aventure, louant leurs services au souverain qui donnait davantage, allemand ou même étranger, et portant dans tous les pays qu’ils honoraient de leur service lucratif la même fidélité de chien vis-à-vis de leurs chefs et de leurs princes d’occasion, la même dureté pour le soldat, et le même mépris pour le bourgeois et le peuple.

Qu’on réunisse, qu’on combine tous les éléments sociaux que je viens d’examiner un à un, et on aura une idée parfaitement juste de l’Allemagne telle qu’elle était sortie de la Réformation et de la guerre de Trente ans, jusqu’à la seconde moitié du dix-huitième siècle. Et maintenant, la main sur la conscience, qu’on dise si je n’ai pas eu mille fois raison de prétendre, contrairement à M. Marx, que ce n’est pas du tout la Russie, que c’est l’Allemagne qui, du seizième siècle jusqu’à nos jours, a été la source et l’école permanente du despotisme d’État en Europe. De ce qui, dans les autres pays d’Europe, n’a été qu’un fait, l’Allemagne a fait un système, une doctrine, une religion, un culte : le culte de l’État, la religion du pouvoir absolu du souverain et de l’obéissance illimitée de sujet, la prosternation, l’annihilation |69 de tout subalterne vis-à-vis de son chef, le respect du rang comme en Chine, la noblesse du sabre, la toute-puissance mécanique d’une bureaucratie hiérarchiquement pétrifiée, le règne absolu de la paperasse juridique et officielle sur la vie, enfin l’absorption complète de la société dans l’État ; au-dessus de tout cela, le bon plaisir d’un prince quasi-Dieu et nécessairement demi-fou, avec la dépravation cynique d’une noblesse à la fois stupide, arrogante et servile, prête à commettre tous les crimes pour lui plaire ; et au-dessous, la bourgeoisie et le peuple donnant au monde entier l’exemple d’une patience, d’une résignation et d’une subordination sans limites.

M. Marx pense-t-il qu’un peuple, quelque doué qu’il soit, puisse rester impunément dans une situation pareille pendant une longue période historique, sans que l’esclavage pénètre jusque dans les dernières ramifications de ses veines, devienne son habitude, sa seconde nature ? Et si ce peuple, comme on peut le dire avec pleine justice du peuple allemand, même avant cette période de servitude écrasante, n’a jamais connu ni même désiré la liberté ; si, au milieu du mouvement progressif des peuples voisins, il est resté un peuple stagnant, contemplatif, méditatif, — travaillant beaucoup il est vrai, et c’est là son honneur, mais ne se révoltant jamais, excepté un très court moment dans sa vie, au début de la Réformation, — qu’a-t-il dû devenir pendant ces siècles d’immobilité et d’absence de pensée absolues ? Un excellent instrument pour toutes les entreprises du despotisme, tant au dedans qu’en dehors ; une base très solide pour la propagande, le rayonnement et les envahissements du despotisme dans le monde entier.

Si l’Allemagne n’a plus été conquérante à partir de la Réformation et jusqu’à la fin du dix-huitième siècle, si elle a laissé ce rôle à la France de Richelieu et de Louis XIV, ce ne fut point faute de disposition, mais uniquement faute de puissance. La Réformation avait porté un coup mortel à l’Empire germanique, l’avait dissous de fait, sinon encore en droit. L’Allemagne était infiniment divisée. L’Allemagne catholique, coupée d’ailleurs en deux parties inégales par la jalousie séculaire de l’Autriche et de la Bavière, était tenue en échec par une foule de petits princes |70 protestants toujours prêts à se coaliser, et au besoin même à s’appuyer sur la France catholique contre elle. Cela réduisait naturellement toute l’Allemagne à une complète impuissance.

Étrange situation que celle d’un peuple très nombreux, très robuste, conquérant et envahisseur autant par tradition que par goût, — les Slaves en savent quelque chose, et les Italiens aussi, — disposé de plus à devenir un excellent instrument de conquête par son esclavage même, par cette discipline intérieure, volontaire, et par cette passion d’obéissance, qui en faisaient un peuple modèle, — et qui, malgré tous ces grands avantages, s’est vu réduit à jouer pendant tant de siècles de suite le rôle d’un peuple victime, opprimé et décimé plus ou moins par tous les États voisins, voire même par la petite Suède ; d’un peuple qui ne demandait pas mieux que d’envahir et à droite et à gauche et partout, et qui, au lieu de cela, a été condamné à se trouver toujours envahi ; car enfin la plus grande partie des guerres qui ensanglantèrent l’Europe depuis la Réformation jusqu’à nos jours eurent pour théâtre l’Allemagne, ce qui naturellement, déjà au seul point de vue de la tranquillité et des intérêts matériels, a dû déplaire beaucoup aux Allemands, en même temps que cela devait froisser beaucoup leur vanité nationale.

Il en est résulté, très lentement et très imperceptiblement d’abord, il est vrai, un sentiment naturel et nécessaire de réaction contre la cause de toute cette honte et de tous ces malheurs, contre la division de l’Allemagne en une multitude d’États, — non contre l’État en général. Ce n’était pas la réaction d’un peuple aimant et voulant la liberté contre le despotisme intérieur de l’État qui l’empêchait d’en jouir ; c’était celle d’un peuple qui, se sentant le goût et la puissance naturelle de la conquête, aspirait à une forme politique capable de satisfaire ce désir instinctif et de mettre en action cette puissance. Pour cela, il n’y avait qu’une seule forme, c’était celle du grand État unitaire, embrassant patriotiquement toute l’Allemagne, et même plus que cela, tous les pays que les Allemands ont pris l’habitude à la fois historique et scientifique de considérer comme des parties intégrantes de la grande patrie allemande. C’est encore aujourd’hui le rêve de tous les pangermanistes.

Mais pour la réalisation de ce rêve, il fallait un organe, et cet organe ne pouvait être |71 autre qu’un État allemand déjà assez puissant par lui-même, et qui devait le devenir davantage par l’accroissement de moyens qu’il recevrait plus tard de l’Allemagne tout entière. Il est clair que puisque l’unité, de plus en plus désirée dès la seconde moitié du dix-huitième siècle par les esprits les plus patriotiques de l’Allemagne, avait, conformément à tout le caractère national, pour dernier but la puissance, il est clair, dis-je, que cette unification et centralisation nationale de l’Allemagne ne pouvait être réalisée que par l’État, et non par un mouvement spontané des populations allemandes elles-mêmes, un pareil mouvement pouvant bien produire la prospérité matérielle et la liberté, mais non la puissance politique d’une nation, à moins que le mouvement populaire, inspiré plutôt par cette passion de la grandeur politique que par l’amour de la liberté, ne tende et n’aboutisse de lui-même à la création du grand État, ainsi que le désirent aujourd’hui les démocrates socialistes de l’Allemagne, qui s’efforcent évidemment de l’entraîner dans cette voie.

Mais il était absolument impossible que les populations allemandes marchassent dans cette voie spontanément. Car, pour fonder le grand État unitaire, elles devaient abattre d’abord cette multitude de petits États, de petits princes entre lesquels l’Allemagne se trouvait divisée, et c’était une entreprise, une action dont les peuples allemands étaient et se montrent encore, jusqu’à cette heure au moins, absolument incapables. Pour les abattre de leur mouvement propre, ils n’ont encore aujourd’hui qu’un unique moyen, c’est la révolte, et nous avons vu que la révolte a été toujours étrangère, pour ne point dire profondément antipathique, à cette excellente nature allemande, toute pétrie de respect, de soumission et de résignation, pleine d’une vénération aussi instinctive que réfléchie pour toutes les autorités, et d’une piété sans bornes pour ses princes.

Cette vertu politique est tellement enracinée dans le cœur de l’immense majorité des Allemands, que le grand patriote Ludwig Bœrne, il y a à peine quarante ans, écrivait ces terribles paroles : « Les autres peuples peuvent être esclaves ; |72 on pourra les mettre à la chaîne et les maîtriser par la violence ; mais les Allemands sont des laquais, on n’a pas même besoin de les enchaîner, on peut les laisser courir dans la maison sans danger. (Andere Völker mögen SKLAVEN sein, man mag sie an die Kette legen, mit Gewalt darnieder halten, aber die Deutschen sind BEDIENTEN, man braucht sie nicht an die Kette zu legen, vian kann sie frei im Hause herumlaufen lassen.) »

M. le Dr Johann Jacoby, également un des plus grands et des plus dignes patriotes de l’Allemagne, et qui est encore aujourd’hui l’un des chefs les plus reconnus et les plus vénérés du Parti de la démocratie socialiste, auquel il vient de donner dernièrement sa pleine adhésion, a répété plusieurs fois la même chose, quoique en des termes beaucoup plus parlementaires et polis.

Voici, par exemple, les paroles qu’il a prononcées devant les électeurs à Berlin, le 5 juin 1848, alors que le mouvement révolutionnaire dont la France, comme toujours, avait pris l’initiative, avait pénétré même en Allemagne, et que le langage y était en général encore très hardi :

« Partout en Allemagne — avec la seule exception de Bade — la révolution s’est librement arrêtée devant les trônes chancelants ; preuve que le peuple allemand, tout en voulant poser une limite au pouvoir souverain de ses princes, n’est nullement disposé à l’abolir [39] ».

Et dix ans plus tard, riche de nouvelles et de bien cruelles expériences, et plus convaincu que jamais, voici celles qu’il a prononcées dans une assemblée d’électeurs en novembre 1858, à Konigsberg :

« Respect au roi ! Si jamais une époque, l’année 1848 nous a appris jusqu’à quelles profondeurs l’élément monarchique a poussé des racines dans le cœur du peuple. En rendant |73 à la royauté cet hommage qui lui est dû, nous ne trahissons pas le principe de l’égalité des droits, nous donnons seulement satisfaction à une exigence parfaitement juste, fondée autant sur le besoin de notre peuple que sur le développement de notre patrie [40] ».

Les premières paroles que je viens de citer furent prononcées par l’illustre chef du parti démocratique de l’Allemagne au milieu de la révolution, alors que tous les trônes réellement chancelaient et qu’il n’eût fallu qu’une simple manifestation de volonté de la part du peuple allemand pour les faire tomber. Le Dr Jacoby, républicain d’esprit et de cœur, mais en même temps observateur consciencieux, témoin actif de tout ce qui se passait autour de lui, a constaté, non sans douleur sans doute, que le peuple allemand, redevenu absolument maître de ses destinées pendant ces quelques mois d’ébullition nationale, n’a point voulu être libre, a voulu au contraire rester le sujet de ses princes, non parce qu’ils étaient de bons princes, — tout le monde sait combien ils ont été et sont restés ridicules et horribles, — mais parce qu’il avait l’habitude profondément nationale de leur joug. Si le Dr Jacoby ajoute que le peuple allemand voulait en même temps poser des conditions et des bornes à leur pouvoir absolu, il ne faut pas trop prendre ces paroles au sérieux. Dans un autre discours prononcé beaucoup plus tard (le 30 janvier 1868, devant une assemblée d’électeurs à Berlin), il dit lui-même : « Nous parlons de mouvements populaires, du réveil de la conscience politique dans le peuple, des manifestations, résolutions et réclamations populaires ; mais nous devons pourtant nous avouer à nous-mêmes que ce n’est qu’une bien minime fraction du peuple (sans doute la bourgeoisie radicale, qui proprement reste en dehors du peuple) qui prend part à nos luttes pour la liberté [41]. »

Dans son second discours, prononcé à Königsberg en 1858, c’est-à-dire dix ans après la révolution de 1840, — après dix ans de la réaction la plus terrible qui ait jamais sévi en Allemagne, et qui eût été capable de fatiguer la patience et la foi de tout autre peuple, — le vénérable patriote constate plus explicitement que jamais la profondeur des racines que le sentiment monarchique, c’est-à-dire celui de l’esclavage volontaire, a poussées dans la conscience, dans la nature du peuple allemand. Il l’appelle un besoin de ce peuple, et il avoue que c’est une nécessité du développement de la patrie allemande.

|74 En un mot, avec toutes sortes de réticences et de ménagements commandés sans doute aussi bien par les circonstances que par les habitudes d’un tempérament plus calme et d’un esprit plus contemplatif et moins irascible, le Dr Johann Jacoby a complètement confirmé la terrible sentence prononcée contre le peuple allemand par son grand compatriote et prédécesseur le Dr Ludwig Bœrne. Ce peuple n’a jamais beaucoup aimé la liberté, et, à moins d’événements extraordinaires et probablement extérieurs, tels qu’une révolution sociale éclatant en France ou dans quelque autre pays du midi de l’Europe, ou bien même en Angleterre, non seulement il sera incapable de renverser lui-même ses tyrans, mais il ne désirera pas même leur chute. Les raisons qui l’empêcheront seront toujours le culte de l’autorité, la piété pour le prince, la foi dans l’État et le respect invétéré pour tous les fonctionnaires et représentants de l’État ; enfin cette bosse de la discipline volontaire et de l’obéissance réfléchie, développée en lui par toute son histoire, et, comme nous venons de le voir, surtout par les trois derniers siècles, le protestantisme ayant consacré par sa bénédiction, en Allemagne, mais seulement en Allemagne, toutes ces dispositions nationales qui font du peuple allemand le peuple le plus librement asservi et le plus menaçant aujourd’hui pour la liberté du monde.

Une fois tous ces éléments donnés, on comprend que l’unité de l’Allemagne, si nécessaire à la réalisation de sa puissance politique, ne pouvait être le résultat d’un mouvement libéral spontané de la nation elle-même, mais celui de la conquête seulement ; sans doute pas de la conquête étrangère, mais de l’absorption violente de tous les petits États de l’Allemagne dans un État comparativement plus puissant, et sinon également ni tout à fait, au moins en grande partie germanique. Ce n’est pas ici le lieu de démontrer pourquoi ni l’Autriche, ni la Bavière, épuisées et paralysées d’ailleurs par leurs luttes précédentes aussi bien que par leurs jalousies mutuelles, et frappées de mort par le principe de l’ultramontanisme catholique auquel, pour leur propre malheur, elles étaient restées trop fidèles, n’étaient désormais capables de rendre ce grand service à l’Allemagne, service qui réclame l’action d’un État tout |75 nouveau, aucunement ou très peu compromis par l’histoire. Cet État nouveau, tout le monde le sait, fut la Prusse.

L’histoire de l’État brandebourgo-prussien, jusqu’en 1807, ne fut rien celle de ses princes, d’abord margraves, électeurs de Brandebourg et vassaux de la Pologne pour la Prusse, devenus en 1701 rois de Prusse, et bientôt après les protecteurs et, comme tels, les co-partageurs de la Pologne, les initiateurs incontestables de ce partage que maudissent aujourd’hui avec plus d’énergie que de sincérité les démocrates socialistes de l’Allemagne. Jusqu’à la grande catastrophe d’Iéna, il n’y eut proprement pas de nation prussienne. C’était une agglomération de populations hétérogènes, en partie slaves, et notamment polonaises, en partie allemandes, et qui n’étaient reliées entre elles, comme par exemple celles du Brandebourg avec celles de la Prusse, que par la personne du souverain.

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(Le manuscrit s’interrompt ici.)

  1. C’est-à-dire les statuts votés au premier Congrès général de l’Internationale, à Genève, en septembre 1866. — J. G.
  2. C’est l’Address of the International Workingmen’s Association, qui fut traduite en français et publiée en 1865 par Charles Longuet dans la Rive gauche (à Bruxelles) sous le titre de Manifeste de l’Association internationale des travailleurs. — J. G.
  3. Rédigés par Marx lui-même, et adoptés sans changements par le Congrès de Genève. Bakounine a pensé qu’il était de bonne guerre d’opposer aux « velléités politiques et patriotiques » de Marx le texte même des considérants sortis de sa plume. — J. G.
  4. Ce texte des considérants est celui qui, après avoir été publié en français à Paris en janvier 1865, fut adopté définitivement par le Congrès de Genève en septembre 1866, concurremment avec le texte anglais et le texte allemand. Mais on sait que le texte anglais ou original (rédigé par Marx) contenait trois mots de plus qui furent omis dans la version française : il ajoutait à la fin du troisième considérant les mots as a means, « comme un moyen », mots qui furent le motif de tant de querelles par la suite. — J. G.
  5. Bakounine a placé ici, dans son manuscrit, un appel de note, et a oublié ensuite de rédiger la note. Le Congrès « de professeurs d’économie politique bourgeoise » dont il parle est un Congrès tenu en 1872 à Eisenach par un groupe de ces économistes légèrement teintés de socialisme qu’on appelle en Allemagne « socialistes de la chaire », Katheder-Sozialisten. Il s’agit, bien entendu, de la « chaire » du professeur et non de celle du prêtre. — J. G.
  6. C’étaient Charles Perron, Jules Monchal, et autres délégués de Genève. En demandant au Congrès de se prononcer sur la question des libertés politiques, ils avaient voulu, simplement, s’assurer que certains délégués parisiens n’étaient pas, comme l’avaient prétendu les blanquistes, des agents du bonapartisme. — J. G.
  7. Bakounine oublie que la déclaration contenait deux alinéas ; le premier se bornait en effet à dire que « l’émancipation sociale des travailleurs est inséparable de leur émancipation politique » ; mais le second ajoutait que « l’établissement des libertés politiques est une mesure première d’une absolue nécessité ». La déclaration fut votée à l’unanimité ; mais parmi les délégués qui la votèrent, un bon nombre — et j’étais de ceux-là — n’avaient encore que des idées très confuses sur le programme de l’Internationale et sur les rapports de la politique avec l’émancipation du prolétariat. — J. G.
  8. Bakounine veut dire qu’ils s’étaient abstenus de présenter un programme de politique positive, proposant au prolétariat la « conquête du pouvoir politique ». — J. G.
  9. Il y en avait eu trois au Congrès de Genève (1866), six au Congrès de Lausanne (1867), quatre au Congrès de Bruxelles (1868) ; il y en eut onze au Congrès de Bâle, en y comprenant deux délégués autrichiens. — J. G.
  10. La Ligue bourgeoise de la paix et de la liberté, représentée par ce champion brillant de la démocratie bourgeoise, et le communisme autoritaire de M. Marx s’étaient donné la main et s’étaient fraternellement embrassés sur le terrain politique, comme il fallait du reste s’y attendre. (Note de Bakounine.)
  11. Les délégués de la Fédération anglaise venaient de voter au Congrès de la Haye contre la majorité marxiste. — J. G.
  12. Ceci était écrit le 4 novembre 1872, comme il a été dit dans l’Avant-propos. — J. G.
  13. Il ne l’a pas laissé faire, il l’a bel et bien fait lui-même. — J. G.
  14. Ce sont les propres termes dont M. Engels s’est servi dans une lettre fort instructive qu’il a adressée à notre ami Cafiero. (Note de Bakounine.) — Sur la correspondance d’Engels avec Cafiero en 1871 et au printemps de 1872, voir L’Internationale, Documents et Souvenirs, par James GUILLAUME, t. II, p. 280. — J. G.
  15. MM. Marx et Engels la désignent ordinairement par ce mot à la fois méprisant et pittoresque, Lumpen-Proletariat, le « prolétariat déguenillé », les gueux. (Note de Bakounine.)
  16. Allusion à un mot prononce par Sorge, délégué d’Amérique, au Congres de la Haye ; il avait dit : « Les partisans de l’autonomie disent que notre Association n’a pas besoin de tête ; nous pensons au contraire qu’il lui en faut une, avec beaucoup de cervelle dedans ». — J. G.
  17. Bakounine était inexactement renseigné. Le Congrès de Genève n’a rien eu à « éliminer » d’un « programme présenté par Marx ». Le Congrès a adopté, sans y rien changer, le texte des considérants des statuts provisoires, où sont exposés dans leurs traits généraux les principes sur la base desquels l’Internationale s’est constituée. Quant au manifeste (Address) de 1864, où Marx avait formulé cette idée que « la conquête du pouvoir politique était le premier devoir du prolétariat », il n’a jamais, jusqu’en 1872, été soumis à l’approbation d’aucun Congrès de l’Internationale, et il est demeuré l’expression des opinions personnelles de son rédacteur et de ses co-signataires. — J. G.
  18. Ici va se produire la digression signalée dans la préface. Bakounine rencontre sous sa plume le nom de Mazzini ; il compare alors entre elles les doctrines de Mazzini et de Marx, puis, s’abandonnant à sa verve vagabonde, il dit toute sorte de choses intéressantes sur les Trades Unions, le fatalisme historique, le partage de la Pologne, le développement de l’idée de l’unité allemande, etc. ; et le manuscrit s’interrompt avant que l’auteur soit revenu au sujet qu’il s’était promis de traiter. — J. G.
  19. Mazzini est mort le 10 mars 1872. — J. G.
  20. On appelle à Genève « ouvriers de la fabrique » ceux qui sont occupés à la fabrication de l’horlogerie, de la bijouterie et des pièces à musique ; non pas qu’ils travaillent dans une fabrique, mais parce que, dans le langage genevois, l’ensemble de l’industrie horlogère (qui est l’industrie « nationale »), patrons et ouvriers, s’appelle en un seul mot la « fabrique ». Ces ouvriers sont presque tous citoyens genevois ; leurs salaires sont plus élevés que ceux des ouvriers du bâtiment ; ils ont plus d’instruction que ceux-ci ; ils exercent des droits politiques, — tandis que les ouvriers du bâtiment sont en majorité des étrangers, — et ils sont en conséquence traités avec beaucoup de ménagements par les chefs de parti bourgeois. En 1869, lors du séjour de Bakounine à Genève, les ouvriers de la « fabrique » étaient en général marxistes, tandis que les ouvriers du bâtiment étaient bakounistes. — J. G.
  21. Sur cette grève du bâtiment à Genève, en 1870, et sur la manière dont les meneurs des ouvriers genevois, alliés aux radicaux, la tirent cesser par « patriotisme » (décision de la commission de direction de la grève, 18 juillet 1870), Voir L’Internationale, Documents et Souvenirs, t. II, pages 41-42, 50-51, 54-55, 66. — J. G.
  22. Sur l’intervention de l’avocat Amberny dans les affaires de l’Internationale à Genève, et l’attitude du Comité cantonal qui empêcha une grève des ouvriers du bâtiment pour ne pas nuire à la candidature de cet avocat, voir L’Internationale, Documents et Souvenirs, t. II, p. 263-265. — J. G.
  23. C’est B. Lucraft, chaisier, délégué de l’Association des chaisiers de Londres. — J. G.
  24. Carlo Cafiero (voir la première note de la p. 414). — J. G.
  25. Il est intéressant de rapprocher, de ces lignes de Bakounine, un passage de l’illustre chimiste Lavoisier, passage inédit que j’ai découvert et publié en 1894 dans l’Introduction du tome II des Procès-verbaux du Comité d’instruction publique de la Convention :
    « L’éducation publique telle qu’elle existe dans presque toute l’Europe a été instituée dans la vue, non de former des citoyens, mais de faire des prêtres, des moines et des théologiens… L’éducation publique n’ayant pour objet que de former des prêtres, longtemps on n’a fait étudier dans les collèges que ceux qu’on destinait aux diverses fonctions du sacerdoce ; et comme l’état ecclésiastique était la route qui conduisait aux honneurs et à la fortune, les nations catholiques ont dû naturellement se diviser en deux classes : les ecclésiastiques, chez lesquels l’instruction s’est concentrée, et les non lettrés, qui formaient presque tout le reste de la nation. C’est ainsi que, d’abord par un effet du hasard, et depuis par une marche très habilement combinée, tout ce qui pouvait tendre à détruire les erreurs et les préjugés s’est trouvé réuni dans les mains de ceux qui avaient intérêt de les propager. Cette époque, composée de seize siècles presque entièrement perdus pour la raison et pour la philosophie, pendant lesquels les progrès de l’esprit humain ont été entièrement suspendus, pendant lesquels il a souvent eu une marche rétrograde, sera à jamais remarquable dans l’histoire de l’humanité, et l’on doit juger combien seront grands aux yeux de la postérité ceux qui ont renversé ces monuments antiques d’ignorance et de barbarie. » — J. G.
  26. Bakounine fait allusion aux républicains catholiques de l’école de Buchez. — J. G.
  27. Il est inutile de faire rem arquer l’ironie de ce verbe. J. G.
  28. Il s’agit probablement de la brochure Si les traités de 1815 ont cessé d’exister (1864), où Proudhon s’est prononcé contre le rétablissement de la Pologne comme État indépendant. — J. G.
  29. Le crime de Proudhon ne fut pas d’avoir victorieusement démontré deux vérités : la première, c’est que l’ancienne république et l’ancienne liberté polonaises étaient des institutions nobiliaires fondées sur l’asservissement et sur l’exploitation de toute la population rurale ; et la seconde, que l’insurrection de 1863, inspirée, de même que toutes les insurrections précédentes, par la pensée patriotique et ardente, exclusivement politique, mais aucunement socialiste, de rétablir le grand État polonais dans ses anciennes limites, devait être fatalement une entreprise avortée. C’était cruel peut-être de dire ces vérités à une nation malheureuse, au moment même où elle succombait sous le fer de ses assassins. Mais enfin c’étaient des vérités, et comme telles elles pouvaient, elles devaient être dites. Le crime de Proudhon a consisté |46 en ceci : Par opposition aux patriotes polonais, il s’est efforcé de représenter les troupes, les fonctionnaires, les sbires du tsar comme des émancipateurs socialistes des paysans de la Pologne, opprimés par leurs seigneurs insurgés. Proudhon, comme la plupart de ses compatriotes, ignorait aussi profondément la Pologne que la Russie ; mais, à défaut de savoir, son instinct de révolutionnaire aurait dû le prémunir contre une monstruosité qui lui a valu les remerciements chaleureux de nos patriotes panslavistes de Moscou, et cela au moment même où leurs camarades, leurs amis, les Milioutine, Tcherkasky et beaucoup d’autres procédaient à la confiscation des biens des Polonais insurgés, non pour les donner aux paysans, mais pour les partager entre les fonctionnaires et les généraux russes, qui ont tout fait dès lors, comme on devait s’y attendre, pour faire détester encore davantage le régime impérial en Pologne. L’Empire russe émancipant qui que ce soit, voilà une absurdité révoltante, qui ce fait certainement pas honneur au jugement ni à l’instinct révolutionnaire de Proudhon. (Note de Bakounine.)
  30. C’est ici que Bakounine devrait nous donner l’explication promise du motif qui a porté Marx à condamner le partage de la Pologne, tandis que Bismarck l’approuve et veut maintenir la nation polonaise dans la servitude. Mais il a oublié sa promesse. Toutefois, il n’est pas difficile de suppléera cette omission et de deviner la pensée de l’écrivain. Marx, voyant dans l’Empire russe l’ennemi futur de sa grande République allemande, est amené — ainsi doit raisonner Bakounine — à souhaiter la restauration d’un État de Pologne indépendant, qui servirait de tampon entre la Russie et l’Allemagne, et qui aurait la mission naturelle de garantir à la République germanique la sécurité de sa frontière de l’Est. — J. G.
  31. Ces lectures ont été publiées sous ce titre : « Discours à la nation allemande », Reden an die deutsche Nation. (Note de Bakounine.)
  32. On sait qu’Albert de Brandebourg, grand-maître de l’Ordre Teutonique, se transforma en 1525 en duc de Prusse : son duché, pour lequel il se reconnut vassal du roi de Pologne, était constitué par les terres de l’Ordre, qu’Albert avait sécularisé. Le duché de Prusse passa en 1618 dans la maison des électeurs de Brandebourg. Le traité de Wehlau (1657) dégagea la Prusse des liens de la suzeraineté polonaise. L’électeur de Brandebourg Frédéric III prit le titre de roi de Prusse en 1701. — J. G.
  33. L’Empire knouto-germanique et la Révolution sociale, par Michel Bakounine ; 1re livraison. Se vend chez James Guillaume, imprimeur, à Neuchâtel. (Note de Bakounine.)
  34. Il est inutile de rappeler que, depuis le moment où Bakounine écrivait, les choses ont bien changé. — J. G.
  35. Spener, le fondateur du piétisme, est mort en 1705. — J. G.
  36. Jacob Bœhme est mort en 1624. — J. G.
  37. Par « bureaucratie », Bakounine entend, cette tois, non pas comme tout à l’heure la classe des bureaucrates, mais, conformément à l’étymologie, la domination des bureaucrates, le gouvernement d’un pays par la classe bureaucratique. — J. G.
  38. C’est La Rochefoucauld, l’auteur des Maximes. — J. G.
  39. « Überall in Deutschland — mit alleiniger Ausnahme Bazens — hat die Révolution aus freien Stücken vor den wankenden Thronen HALT gemacht ; ein Zeugniss, dass das deutsche Volk der Gewaltmacht seiner Fürsten Mass und Schranken zu setzen, sie aber keineswegs abzuschaffen geneigt ist. » (Gesammelte Schriften und Reden von Dr Johann JACOBY, 2 ter Theil, S. 23 ; Hamburg, Verlag von Otto Meissner, 1872.) — (Note de Bakounine.)
  40. « Ehrerbietung dem Konige ! Wenn irgend eine Zeit, so hat aas Jahr 1848 gelehrt, wie tief das monarcaise ie Element in dem Herzen des Volkes Wurzel geschlazen. Wir werden nicht untren dem Princip der Gleschberechttigung, wir genügen nur einer duschaus gerechten, in dem Bezürgnisse unseres Volkes wie der Entwickelung des |73 Vaterlandes begründeten Forderung, wenn wur dem Königthum die thm gebuhrense Ehrfurcht zollen. » (IBID, S. 106) — (Note de Bakounine).
  41. IBID, S. 326. — (Note de Bakounine.)