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Bakounine/Œuvres/TomeVI3

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Œuvres - Tome VI.
Protestation de l'Alliance — AVANT-PROPOS


AVANT-PROPOS
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Les pages qui vont suivre furent écrites à Locarno, en juillet 1871, à l’occasion de la campagne déloyale menée à Genève contre Bakounine et ses amis par des intrigants qui avaient réussi, alors, à s’emparer de la direction des sections de l’Internationale de cette ville. Dans la Notice biographique placée en tête du tome II des Œuvres, on trouve (pages XXXI-XLI et VLVIII) des détails sur la scission dans la Fédération romande, dont le prétexte fut, de la part des intrigants genevois, l’admission dans cette Fédération de la section dite l’Alliance, fondée par Bakounine. On aurait pu penser que les tragiques événements de 1870-1871, la guerre, le siège de Paris, la Commune, feraient oublier ces discordes et rétabliraient la paix au sein de la classe ouvrière de Genève. Il n’en fut rien. Marx et Engels, qui, de Londres, dirigeaient la campagne menée à Genève contre Bakounine par leur agent russe Outine, voulaient absolument se débarrasser de la Section de l’Alliance. Dès l’été de 1870 (13 août), ils avaient réussi, par de louches manœuvres, à faire prononcer l’expulsion de Bakounine, Perron, Joukovsky et Henry Sutherland de la Section centrale de Genève : ils furent expulsés sur la proposition d’Outine, sans avoir été entendus, comme coupables du crime irrémissible d’être, en même temps que membres de la Section centrale, membres aussi de la Section de l’Alliance, admise dans la Fédération romande au Congrès de la Chaux-de-Fonds (avril 1870) contre la volonté des délégués de Genève. Au printemps de 1871 ils recommencèrent leurs manœuvres : une émissaire stylée par eux, Mme Élise Dmitriefff, s’étant rendue à Genève en mars 1871, y annonça, en leur nom, qu’il n’était pas vrai que la Section de l’Alliance eût été admise dans l’Internationale par le Conseil général en 1869. Or, deux lettres officielles attestaient cette admission : une lettre du 28 juillet 1869, du secrétaire général du Conseil général, Eccarius, annonçant à la Section de l’Alliance, à Genève, que « le Conseil général avait accepté son adhésion comme section à l’unanimité » ; et une lettre du 25 août 1869, du secrétaire correspondant pour la Suisse, Hermann Jung, accusant réception des cotisations envoyées à Londres par la Section de l’Alliance. Ces lettres furent produites publiquement par le secrétaire de la Section de l’Alliance, Joukovsky. La réplique semblait écrasante : mais Outine et ses acolytes payèrent d’audace, et affirmèrent que ces lettres devaient être des faux. Devant un pareil aplomb dans le mensonge, il fallut sommer le Conseil général de s’expliquer. Un socialiste français, Paul Robin, qui, réfugié à Londres à la suite d’un mouvement insurrectionnel tenté à Brest en octobre 1870, faisait partie du Conseil général (sur la présentation de Marx lui-même), et qui, en 1869, avait été membre de la Section de l’Alliance à Genève, fut prié par moi d’intervenir. Robin réclama une copie des deux lettres incriminées de faux ; cette copie lui fut envoyée de Genève dans les derniers jours de juin, et il se chargea d’obtenir du Conseil général une déclaration attestant l’authenticité des lettres. Cette manière de mettre directement les menteurs au pied du mur ennuya beaucoup Marx et Engels ; ils tergiversèrent tant qu’ils purent, mais Robin tint bon, et, dans la séance du Conseil général du 25 juillet 1871, il obtint l’attestation réclamée : les copies furent contresignées par le secrétaire et revêtues du sceau du Conseil.

J’avais mis, à la fin de juin, Bakounine au courant de ce qui se passait. Cette nouvelle l’émut. Il était occupé à la rédaction de l’écrit que nous avons imprimé au tome IV des Œuvres sous le titre d’Avertissement pour L’EMPIRE KNOUTO-GERMANIQUE ; il abandonna immédiatement ce travail, qui est resté inachevé, et commença, le 4 juillet, un manuscrit où il se proposait de faire l’histoire du conflit genevois. Il était à supposer que le Congrès général de l’Internationale, qui n’avait pu avoir lieu en 1870 à cause de la guerre, se réunirait, conformément aux statuts, en septembre 1871 ; et Bakounine, pensant que la question de la scission de la Fédération romande, et celle de la Section de l’Alliance qui avait été le prétexte de cette scission, seraient portées devant ce Congrès, voulait préparer ainsi des matériaux aux délégués des sections jurassiennes, qui auraient à s’y faire les défenseurs de l’Alliance, les défenseurs du collectivisme révolutionnaire, à l’encontre des politiciens de la coterie genevoise.

Le journal de Bakounine porte ce qui suit au sujet de ce manuscrit, qu’il intitule, le 4 juillet, Protestation, et, le 25 juillet, Appel :

« Juillet, 4. Commencé Protestation de l’Alliance. — 5. Pour l’Alliance. — [Même indication les 6, 7 et 8.] — 9. Pour l’Alliance. Paquet (Pour l’Alliance, pages 41 incl.) avec lettre à James envoyés. — 10. Pour l’Alliance. — [Même indication du 11 au 15.] — 16. Pour l’Alliance. Envoyé à James, avec lettre. Protestation [1] (pp. 42-91). — 17. Pour l’Alliance. — [Même indication du 18 au 24.] — 25. Grand paquet de l’Appel (pp. 92-141) avec lettre à Guillaume, envoyés. Commencé la Réponse à Mazzini. »

Je devais, après avoir lu le manuscrit de Bakounine, destiné aux internationaux des sections du Jura, en envoyer à Genève, au fur et à mesure, les parties successives, afin qu’elles fussent revisées et au besoin complétées par ceux des membres de la Section de l’Alliance, tels que Joukovsky et Perron, qui étaient en état de le faire. En conséquence, j’expédiai à Genève, quelques jours après l’arrivée du deuxième envoi de Locarno, la portion du manuscrit déjà lue par moi, c’est-à-dire les 62 premiers feuillets.

Le 25 juillet, comme on vient de le voir, Bakounine s’interrompit pour écrire une Réponse à Mazzini : celui-ci avait attaqué l’Internationale et la Commune de Paris dans sa revue hebdomadaire, La Roma del Popolo. La rédaction de cette Réponse prit à Bakounine quatre jours, du 25 au 28 juillet ; aussitôt ce travail terminé, il revint à l’Alliance. Mais ce ne fut pas pour continuer la rédaction de la Protestation (ou Appel), dont 141 pages étaient déjà rédigées ; il entreprit, sur le même sujet, un nouveau travail, qui devait être un Mémoire justificatif, adressé au Comité fédéral de Saint-Imier : les premiers feuillets de ce nouveau manuscrit me furent expédiés le 5 août. (On trouvera également ce Mémoire justificatif, ou Rapport sur l’Alliance, dans le présent volume, p. 143.)

La rédaction du manuscrit Protestation de l’Alliance n’ayant pas été continuée, je conservai entre mes mains les feuillets 63-141, et ce fut fort heureux, car ces feuillets ont été ainsi préservés de la destruction, sauf le feuillet 123 (voir plus loin, p. 78) ; tandis que les 62 feuillets dont je m’étais dessaisi ne m’ont jamais été rendus, et doivent être considérés comme perdus, à moins qu’un hasard heureux, mais improbable, ne les fasse retrouver un jour chez quelque habitant de Genève.

Ce travail de Bakounine n’a pas été utilisé, à l’exception d’un fragment comprenant les feuillets 123-139, qui fut imprimé à la fin de 1871, avec le consentement de l’auteur, dans notre Almanach du Peuple pour 1872, sous ce titre : Organisation de l’Internationale. En outre, quelques passages ont été soit utilisés dans le Mémoire de la Fédération jurassienne (1872- 1873), soit cités au tome Ier de L’Internationale, Documents et Souvenirs (1905).

Que contenaient les 62 feuillets perdus ? Ma mémoire ne me fournit rien de bien précis à cet égard : mais l’examen de la suite du manuscrit fait voir que le commencement devait parler au lecteur de l’organisation des sections de l’Internationale à Genève, expliquer ce que c’était que les sections de la Fabrique (horlogerie et bijouterie) et les sections du Bâtiment, et montrer comment les comités des sections avaient fini par imposer leur autorité aux groupements corporatifs, qui prirent l’habitude de se laisser diriger par eux.

Pour suppléer en quelque mesure à ces pages de début qui sont perdues, et faciliter l’intelligence du reste, je crois utile de reproduire deux passages du Mémoire de la Fédération jurassienne relatifs à l’organisation de l’Internationale à Genève ; le contenu de ces passages est identique pour le fond, je puis l’affirmer, aux indications et aux considérations que Bakounine avait développées avec plus d’ampleur dans les feuillets qui nous manquent. Voici cet extrait :

« Les ouvriers genevois se divisent en deux grandes branches : ceux qui sont occupés à la fabrication de l’horlogerie, de la bijouterie et des pièces à musique (monteurs de boîtes, graveurs et guillocheurs, faiseurs de secrets, faiseurs de ressorts, repasseurs et remonteurs, faiseurs d’échappements, bijoutiers, etc.), et qu’on désignait sous le nom général d’ouvriers de la Fabrique, non point qu’ils travaillent dans une fabrique comme les ouvriers des filatures anglaises, par exemple, mais parce que, dans le langage genevois, l’ensemble de l’industrie horlogère, patrons et ouvriers, s’appelle en un seul mot la Fabrique ; et en second lieu les ouvriers qui n’appartiennent pas à la Fabrique et qui sont occupés à ce qu’on appelle les gros métiers (menuisiers, charpentiers, serruriers, ferblantiers, tailleurs de pierres, maçons, plâtriers-peintres, couvreurs, etc.,) : ceux-là sont désignés par le terme générique d’ouvriers du bâtiment.

« Les ouvriers de la Fabrique sont presque tous citoyens genevois et domiciliés à Genève d’une façon stable ; leur salaire est à peu près double de celui des ouvriers du bâtiment ; ils ont plus d’instruction que ces derniers ; ils exercent des droits politiques, et sont en conséquence traités avec beaucoup de ménagements par les chefs de parti bourgeois ; en un mot, ils forment une sorte d’aristocratie ouvrière. Les ouvriers du Bâtiment, par contre, sont généralement des étrangers, Français, Savoisiens, Italiens, Allemands, et forment une population flottante qui change continuellement ; leur salaire est minime et leur travail beaucoup plus fatigant que celui des horlogers ; ils n’ont guère de loisirs à donner à leur instruction ; et, en leur qualité d’étrangers, ils n’exercent aucun droit politique, en sorte qu’ils sont exempts du patriotisme étroit et vaniteux qui caractérise trop souvent l’ouvrier genevois proprement dit ; en un mot, les ouvriers du bâtiment forment le véritable prolétariat de Genève.

« Les ouvriers des corps de métiers du bâtiment avaient été les premiers à adhérer à l’Internationale (en 1866 et 1867), tandis que ceux de la Fabrique, bien que déjà groupés dans des sociétés professionnelles, se tenaient pour la plupart encore dans une prudente expectative ou dans une dédaigneuse indifférence ; quelques-uns même se montrèrent absolument hostiles. » (Mémoire, pages 22-23.)

« Nous avons indiqué les tendances radicalement opposées des deux grands groupes ouvriers genevois : la Fabrique, formée entièrement de patriotes genevois aux tendances bourgeoises et étroites ; et le Bâtiment, composé surtout de prolétaires étrangers, ne recevant qu’un salaire minime, indifférents aux petites préoccupations de politique locale, et acceptant d’instinct le socialisme révolutionnaire.

« Une habitude fâcheuse des ouvriers de Genève, et qui ouvrait trop la porte à l’esprit d’intrigue et à l’esprit de domination, était celle de concentrer presque entièrement l’activité des divers corps de métier dans les séances de leurs comités. Les assemblées de sections étaient rares, et les comités formaient autant de gouvernements au petit pied, qui agissaient et parlaient au nom de leurs sections sans les consulter. L’habitude de l’autorité produisant toujours une influence corruptrice sur ceux qui l’exercent, les comités des ouvriers en bâtiment avaient des tendances presque aussi réactionnaires que ceux de la Fabrique, et faisaient généralement cause commune avec eux.

« L’influence des comités était contrebalancée par l’assemblée générale de toutes les sections de Genève, qui se convoquait dans les circonstances graves. Là, les petites manœuvres des meneurs étaient noyées dans le flot populaire, et toujours les assemblées générales se prononcèrent dans le sens révolutionnaire, et résistèrent à la pression que les intrigants des comités cherchaient à exercer dans le sens de la réaction.

« Telle était donc la situation qui se présentait à Genève aux propagateurs des principes collectivistes. D’une part les comités, — comités de section, et Comité cantonal ou central (on appelait ainsi le Conseil de la fédération locale genevoise) composé de deux délégués de chaque section, — aux tendances bourgeoises et réactionnaires, aimant les manœuvres occultes, et délibérant dans le mystère comme de véritables gouvernements : de ce côté les collectivistes ne pouvaient rencontrer que de l’hostilité. D’autre part le peuple des sections : ce peuple était réactionnaire, ou indifférent, indécis, dans les sections de la Fabrique ; il était révolutionnaire dans les sections du bâtiment ; et comme ces dernières formaient la majorité dans les assemblées générales, c’était là seulement que le principe collectiviste pouvait triompher.

« Il y avait quelques corps de métier intermédiaires entre la Fabrique et le bâtiment : typographes, tailleurs, cordonniers, etc. ; là aussi, les comités étaient réactionnaires, et le peuple subissait trop souvent leur influence. » (Mémoire, pages 65-66.)

Ces quelques passages me paraissent former une introduction qui se relie assez bien à ce qu’on trouvera au début de la partie conservée du manuscrit.

J. G.

  1. Dans son journal, Bakounine a écrit ici, par un lapsus évident, Préambule au lieu de « Protestation ». Ce lapsus s’explique par le tait que, dans le courant de juin, il avait travaillé à un manuscrit dont le titre commençait par ce mot, le Préambule pour la seconde livraison de L’EMPIRE KNOUTO-GERMANIQUE : voir t. IV, p. 242. Les feuillets 42-91, qui me furent expédiés le 16 juillet, font suite aux 41 feuillets expédiés le 9.