Barnabé Rudge/39

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Traduction par P. Bonnomet.
Hachette (p. 354-364).
CHAPITRE XXXIX.

Les applaudissements que la danse exécutée par Hugh et son nouvel ami arracha aux spectateurs de la Botte n’avaient pas encore cessé, et les deux danseurs étaient encore tout haletants de leurs gambades, qui avaient été d’un caractère des plus violents, quand la compagnie reçut du renfort. Les nouveaux venus, composés d’un détachement des Bouledogues Unis, furent reçus avec des marques très flatteuses de distinction et de respect.

Le chef de cette petite troupe (car ils n’étaient que trois en le comptant) était notre ancienne connaissance, M. Tappertit, qui semblait, physiquement parlant, être devenu plus petit avec les années, particulièrement des jambes : jamais vous n’en avez vu de plus fluettes ; mais par exemple, au point de vue moral, en dignité personnelle, en estime de soi-même, il avait acquis des proportions gigantesques. Il ne fallait pas avoir l’esprit bien observateur pour découvrir ces sentiments chez l’ex-apprenti : car non seulement il les proclamait, de manière à faire impression et à éviter toute méprise, par sa majestueuse démarche et son œil flamboyant, mais en outre il avait trouvé un moyen frappant de révélation dans son nez retroussé, qui semblait affecter pour toutes les choses de la terre le plus profond dédain, et ne voulait entrer en communion qu’avec le ciel, sa patrie. M. Tappertit, comme chef ou capitaine des Bouledogues, était accompagné de ses deux lieutenants : l’un, le long camarade de sa vie juvénile ; l’autre, un chevalier apprenti au temps jadis, Marc Gilbert, engagé anciennement chez Thomas Curzon de la Toison d’or. Ces gentlemen, comme lui-même, étaient maintenant émancipés de leur esclavage d’apprenti, et servaient en qualité d’ouvriers ; mais c’étaient, dans leur humble émulation de son grand exemple, des esprits hardis, audacieux, et ils aspiraient à un rôle distingué dans les grands événements politiques. De là leur alliance avec l’Association protestante d’Angleterre, sanctionnée par le nom de lord Georges Gordon ; de là aussi leur visite actuelle à la Botte.

« Gentlemen ! dit M. Tappertit, en ôtant son chapeau comme fait un grand général qui s’adresse à ses troupes. Bonne rencontre ! Milord me fait ainsi qu’à vous l’honneur de nous envoyer ses compliments personnels.

— Vous avez vu milord aussi, n’est-ce pas ? dit Dennis ; moi, je l’ai vu dans l’après-midi.

— Mon devoir m’appelait au couloir de la Chambre après la fermeture de notre boutique ; et c’est là que je l’ai vu, monsieur, répliqua M. Tappertit, en même temps qu’il s’assit avec ses lieutenants. Comment vous portez-vous ?

— À merveille, maître, à merveille, dit le luron. Voici un nouveau frère, inscrit en règle noir sur blanc, par maître Gashford. Il fera honneur à la cause, c’est un vrai sans-souci, une artère de mon cœur. Regardez-moi ça ; n’est-ce pas qu’il a l’air d’un homme qui fera l’affaire ? Qu’en dites-vous ? cria-t-il en donnant une tape à Hugh sur le dos.

— Que j’en aie l’air ou pas l’air, dit Hugh, dont le bras fit un moulinet d’ivrogne, je suis l’homme qu’il vous faut. Je hais les papistes, tous du premier jusqu’au dernier. Ils me haïssent et je les hais. Ils me font tout le mal qu’ils peuvent, et je leur ferai tout le mal que je pourrai. Hourra !

— Y eut-il jamais, dit Dennis en regardant autour de la salle, lorsque l’écho de la voix pétulante de Hugh se fut évanoui, avez-vous jamais vu pareil gaillard ? Tenez ! vous me croirez si vous voulez, frères, mais maître Gashford aurait pu courir cent milles et enrôler cinquante hommes ordinaires, qu’ils n’auraient pas valu celui-ci. »

La majeure partie de la société souscrivit implicitement à cette opinion, et témoigna sa confiance dans Hugh par des signes de tête et des coups d’œil très significatifs. M. Tappertit, de son siége, le contempla longtemps en silence, comme s’il suspendait son jugement ; puis il s’approcha de lui un peu plus près, pour l’examiner plus soigneusement, puis alla tout contre lui, et le prenant à part dans un coin sombre :

« Dites-moi, demanda-t-il, en commençant son interrogatoire d’un front soucieux, ne vous ai-je pas déjà vu quelque part ?.

— C’est possible, dit Hugh de son ton indifférent. Je ne sais pas ; je n’en serais pas étonné.

— Non, mais c’est chose facile à établir, répliqua Sim. Regardez-moi, m’avez-vous déjà vu ? Il est probable que vous ne l’oublieriez pas, vous savez, si vous en aviez eu l’occasion ? Regardez-moi, n’ayez pas peur ; je ne vous ferai aucun mal. Regardez-moi bien, voyons, fixement. »

La manière encourageante dont M. Tappertit fit cette demande, en y joignant l’assurance que l’autre ne devait pas avoir peur, amusa Hugh énormément ; à ce point même qu’il ne vit rien du tout du petit homme qui était devant lui, quand il ferma les yeux dans un accès de fou rire qui secouait ses larges flancs. Il finit par en avoir mal aux côtes.

« Allons ! dit M. Tappertit, qui commençait à s’impatienter de se voir traité avec cette irrévérence, me connaissez-vous, mon gars ?

— Non, cria Hugh. Ha ha ha ! non, mais je voudrais bien vous connaître.

— Et moi je gagerais une pièce de sept shillings, dit M. Tappertit en se croisant les bras et le regardant en face, les jambes très écartées et solidement plantées sur le sol, que vous avez été palefrenier au Maypole. »

Hugh ouvrit les yeux à ces mots, et le regarda d’un air fort surpris.

« Et vous l’étiez en effet, dit M. Tappertit, en poussant Hugh, avec une condescendance enjouée. Mes yeux n’ont jamais trompé que les jolies femmes ! Ne me connaissez-vous pas maintenant ?

— Mais ne seriez-vous pas… ? balbutia Hugh.

— Ne seriez-vous pas… ? dit M. Tappertit. Vous n’en êtes donc pas encore bien sûr ? vous vous rappelez Georges Varden, n’est-ce pas ? »

Certainement Hugh se le rappelait, et il se rappelait Dolly Varden, aussi ; mais il ne le lui dit point.

« Vous rappelez-vous que j’allai là-bas, avant d’avoir achevé mon apprentissage, et que j’y demandai des nouvelles d’un vagabond qui avait filé, laissant son père inconsolable en proie aux plus amères émotions, et tout ce qui s’ensuit ? vous le rappelez-vous ? dit M. Tappertit.

— Sans doute, je me le rappelle ! cria Hugh. C’est là que je vous ai vu.

— C’est là que vous m’avez vu ? dit M. Tappertit. Oui, certainement c’est là que vous m’avez vu ! on n’y ferait pas grand chose de bon sans moi. Ne vous rappelez-vous pas que je vous crus l’ami du vagabond, et qu’à ce propos j’étais au moment de vous chercher querelle ? puis, qu’ayant reconnu que vous le détestiez plus que du poison, je voulus boire un coup avec vous ? Ne vous rappelez-vous pas cela ?

— Si fait ! cria Hugh.

— Bien ! et êtes-vous toujours dans les mêmes idées ? dit M. Tappertit.

— Oui ! rugit Hugh.

— Vous parlez en homme, dit M. Tappertit, et je vous donnerai une poignée de main. »

Après ce langage conciliant, le geste suivit de près la parole. Hugh répondit avec empressement aux avances de l’autre, et la cérémonie s’accomplit avec des démonstrations de franche cordialité.

« Il se trouve, dit M. Tappertit en regardant à la ronde toute la compagnie, que le frère… je ne sais pas son nom… et moi, nous sommes de vieilles connaissances… Vous n’avez plus jamais entendu parler de ce drôle, je suppose, hein ?

— Pas un mot, répliqua Hugh. Je ne le désire pas. Je ne crois pas que jamais j’en entende parler. Il est mort depuis longtemps, j’espère.

— Espérons, en faveur de l’humanité en général et du bonheur de la société, espérons qu’il est mort, dit M. Tappertit en frottant ses jambes avec la paume de sa main, qu’il considérait de temps en temps dans l’intervalle. Votre autre main est-elle un peu plus propre ? C’est la même chose. Bien. Je vous dois une autre poignée de main. Nous la tiendrons pour donnée, si vous n’y voyez pas d’objection. »

Hugh se mit à rire derechef, et il se livra si complétement à sa folle humeur, que ses membres semblèrent se disloquer et tout son corps courir le risque d’éclater par morceaux ; mais M. Tappertit, loin d’accueillir cette extrême gaieté de mauvaise grâce, daigna la prendre en très bonne part, et même il s’y associa autant que le pouvait un personnage aussi grave et d’un rang aussi élevé, qui sait la réserve et le décorum qu’on doit s’attendre à voir garder en toute occasion par un homme qui occupe une haute position.

M. Tappertit ne se borna pas là, comme eussent fait beaucoup de personnages publics ; mais, ayant appelé ses deux lieutenants, il leur présenta Hugh avec les plus grandes recommandations, déclarant que, par le temps qui courait, c’était un homme qui ne pouvait être trop bien traité. En outre, il lui fit l’honneur de remarquer que c’était une acquisition dont les Bouledogues Unis eux-mêmes seraient fiers ; et, après s’être assuré, en le sondant, qu’il était tout prêt à entrer volontiers dans la Société (car Hugh n’avait pas l’ombre d’un scrupule, et il se serait ligué ce soir-là avec n’importe quoi, ou n’importe qui, pour n’importe quel dessein), il voulut que les préliminaires indispensables fussent accomplis sur place. Cet honneur rendu à son grand mérite n’enchanta personne plus que M. Dennis, comme il le proclama lui-même avec force jurons des plus satisfaisants, et véritablement l’assemblée tout entière en ressentit une satisfaction infinie.

« Faites de moi ce que vous voudrez ! cria Hugh en agitant en l’air le pot qu’il avait déjà vidé plus d’une fois. Imposez-moi le service quelconque qui vous plaira. Je suis votre homme. Je remplirai mon devoir. Voici mon capitaine… voici mon chef. Ha ha ha ! Qu’il m’en donne l’ordre, je combattrai à moi seul tout le parlement, ou je mettrai une torche allumée au trône même du roi ! »

En disant cela, il frappa M. Tappertit sur le dos avec une telle violence que son petit corps en parut réduit à sa plus simple expression ; puis il recommença ses éclats de rire à réveiller en sursaut, dans leurs lits, les enfants trouvés du voisinage.

Le fait est que l’idée du singulier patronage auquel il se trouvait accouplé avait pour lui quelque chose de si comique, que son rude cerveau ne pouvait s’en détacher. La simple circonstance d’avoir pour patron ce grand homme qu’il eût écrasé d’une main, s’offrit à ses yeux sous des couleurs si excentriques et si fantasques, qu’une sorte de gaieté sauvage le possédait tout entier et subjuguait tout à fait sa brutale nature, Il réitéra ses éclats de rire, porta cent toasts à M. Tappertit, se déclara Bouledogue jusque dans la moelle des os, et jura de lui être fidèle jusqu’à la dernière goutte de sang qui coulait dans ses veines.

M. Tappertit reçut tous ces compliments comme choses fort naturelles… peut-être un peu flatteuses dans leur genre, mais dont on ne devait attribuer l’exagération qu’à son immense supériorité. Son aplomb plein de dignité ne fit que réjouir Hugh encore, davantage ; en un mot, le géant et le nain contractèrent une amitié qui promettait d’être durable : car l’un regardait le commandement comme son droit légitime, et l’autre considérait l’obéissance comme une exquise plaisanterie ; et, pour faire voir qu’il ne serait pas un de ces acolytes passifs, qui se font scrupule d’agir sans ordres précis et définis, lorsque M. Tappertit monta sur un tonneau vide qui était debout en guise de tribune, dans la salle, et gu’il improvisa un speech sur la crise alarmante prête à éclater, le gaillard Hugh alla se placer à côté de l’orateur, et, bien qu’il ricanât d’une oreille à l’autre à chaque mot que disait son capitaine, il adressa aux railleurs des avertissements si expressifs par la manœuvre de son gourdin, que ceux qui étaient d’abord les plus disposés à interrompre l’orateur devinrent d’une attention remarquable et furent }es premiers à témoigner hautement leur approbation.

Tout n’était pas néanmoins tapage et badinage à la Botte ; toute la compagnie n’écoutait pas le speech. Il y avait, a l’autre bout de la salle (longue chambre, basse de plafond), quelques hommes en conversation sérieuse pendant ce temps-là. Lorsqu’un des personnages de ce groupe s’en allait dehors, on était sûr de voir de nouvelles recrues entrer après et s’asseoir à leur tour, comme si on devait les relever dé faction ; et il était assez clair que la chose se passait ainsi car ces changements avaient lieu de demi-heure en demi-heure, au coup de l’horloge. Ces personnes chuchotaient beaucoup entre elles, se tenaient à distance et regardaient souvent alentour, comme si elles ne voulaient pas que leurs discours fussent entendus. Deux ou trois d’entre elles consignaient dans des registres les rapports des autres, à ce qu’il semblait ; quand elles n’étaient pas occupées de ce soin, l’une d’elles recourait aux journaux qui étaient éparpillés sur la table, et lisait aux autres, à voix basse, dans la Chronique de Saint-James, le Messager, la Chronique ou l’Avertisseur public, quelque passage relatif à la question qui les intéressait tous si profondément. Mais ce qui attirait le plus leur attention, c’était un pamphlet intitulé le Foudroyant, qui avait épousé leurs opinions et que l’on supposait, à cette époque, émaner directement de l’Association. Il était toujours demandé, et, soit qu’il fût lu tout haut à un petit groupe avide ou médité par un lecteur isolé, la lecture en était infailliblement suivie d’une conversation orageuse et de regards très animés.

Au milieu de son allégresse et de son admiration pour son capitaine, Hugh reconnut, à ces signes et d’autres encore, l’air de mystère qui l’avait déjà frappé avant d’entrer. Il était clair comme le jour qu’il y avait là-dessous quelque projet sérieux, et que les bruyantes régalades du cabaret cachaient des menées dangereuses. Peu ému de cette découverte, il n’en était pas moins satisfait de ses quartiers, et il y serait demeuré jusqu’au matin si son conducteur ne s’était levé bientôt après minuit pour rentrer chez lui. M. Tappertit, ayant suivi l’exemple de M. Dennis, ne laissa plus à Hugh aucun prétexte de rester. Ils quittèrent donc ensemble la taverne tous les trois, en braillant une chanson de Pas de papisme à faire retentir toute la campagne de ce vacarme affreux.

« Allez, capitaine ! cria Hugh lorsqu’ils eurent braillé jusqu’à en perdre la respiration. Encore un couplet ! »

M. Tappertit, sans la moindre répugnance, recommença ; et le trio continua sa route d’un pas chancelant, bras dessus, bras dessous, poussant des cris enragés et défiant le guet avec une grande valeur. Il est vrai qu’il n’y avait pas à cela une grande bravoure ni une hardiesse exagérée, vu que les watchmen d’alors, n’ayant pas d’autres titres à leur emploi qu’un âge très avancé et des infirmités constatées, s’enfermaient d’habitude hermétiquement et vivement dans leurs guérites aux premiers symptômes de troubles, et n’en sortaient que quand ils avaient disparu. M. Dennis, qui avait une voix de basse-taille et des poumons d’une puissance considérable, se distinguait particulièrement dans ce genre, ce qui lui fît beaucoup d’honneur auprès de ses deux compagnons.

« Quel drôle de garçon vous êtes ! dit M. Tappertit. Vous êtes joliment discret et réservé. Pourquoi ne dites-vous jamais votre profession ?

— Répondez tout de suite au capitaine, cria Hugh en lui enfonçant son chapeau sur la tête. Pourquoi ne dites-vous jamais votre profession ?

— J’ai une profession aussi distinguée, frère, que n’importe quel gentleman en Angleterre… une occupation aussi douce que n’importe quel gentleman peut en désirer une.

— Avez-vous fait un apprentissage ? demanda M. Tappertit.

— Non. Génie naturel, dit M. Dennis. Pas d’apprentissage. Ça m’est venu tout seul. Maître Gashford connaît ma profession. Regardez cette main que voici ; eh bien ! elle a fait plus d’une besogne, avec une propreté et une dextérité inconnues auparavant. Lorsque je regarde cette main, dit M. Dennis en l’agitant en l’air, et que je me rappelle les élégantes besognes qu’elle a troussées, je me sens tout à fait mélanconique de penser que je deviens vieux et faible. Mais voilà la vie du monde ! »

Il poussa un profond soupir en s’abandonnant à ces réflexions ; puis, mettant d’un air distrait ses doigts sur la gorge de Hugh, et particulièrement sous l’oreille gauche, comme s’il étudiait le développement anatomique de cette partie de sa constitution, il hocha la tête d’une manière consternée et versa de vraies larmes.

« Vous êtes une espèce d’artiste, je suppose… hein ? dit M. Tappertit.

— Oui, répliqua Dennis, oui… Je peux m’appeler un artiste… un ouvrier de fantaisie ; « l’art embellit la nature : » telle est ma devise.

— Et comment appelez-vous ceci ? dit M. Tappertit en lui prenant le bâton qu’il avait à la main.

— C’est mon portrait qui est en haut, répliqua Dennis ; le trouvez-vous ressemblant ?

— Eh ! mais… il est un peu trop beau, dit M. Tappertit. Qui l’a fait ? Vous ?

— Moi ! repartit Dennis en contemplant avec tendresse son image. Je voudrais bien avoir ce talent. Cela fut sculpté par un de mes amis, qui n’existe plus. La veille même de sa mort, il tailla cela de mémoire avec son couteau de poche ! « Je mourrai bravement, dit mon ami, et mes derniers instants seront consacrés à faire le portrait de Dennis. » Voilà ce que c’est.

— Voilà une drôle d’idée ! dit M. Tappertit.

— Ah ! oui, une drôle d’idée ! répliqua l’autre en soufflant sur le nez de son image et le polissant avec le manche de son habit ; mais c’était aussi un drôle de sujet… une espèce de bohémien… un des plus beaux hommes et des mieux découplés que vous ayez jamais vus. Ah ! il me dit des choses qui vous feraient joliment tressaillir, cet ami-là, le matin du jour où il mourut.

— Vous étiez donc avec lui dans ce moment-là ? dit M. Tappertit.

— Mais, oui, répondit Dennis avec un regard singulier, j’y étais. Oh ! certainement que j’y étais ! Sans moi, il ne serait point parti pour l’autre monde aussi confortablement de moitié. Je m’étais trouvé avec trois ou quatre membres de sa famille dans les mêmes circonstances. C’étaient tous de beaux garçons.

— Ils devaient bien vous aimer, remarqua M. Tappertit en lui lançant un coup d’œil oblique.

— Je ne sais pas s’ils m’aimaient bien, en effet, dit Dennis avec quelque hésitation, mais ils m’eurent tous auprès d’eux à leur décès. Aussi j’ai hérité de leur garde-robe. Ce foulard que vous voyez autour de mon cou appartenait à celui dont je vous parle, celui qui fit ce portrait. »

M. Tappertit regarda l’article désigné, et parut se dire en lui-même que le défunt avait sur la toilette des idées particulières, et qui, dans tous les cas, n’étaient pas ruineuses. Il n’en fit cependant pas tout haut la remarque, et laissa son mystérieux camarade continuer sans interruption.

« Cette culotte, dit Dennis en frottant ses jambes, cette culotte même… elle appartenait à un de mes amis qui a échappé pour toujours aux tribulations d’ici-bas : cet habit aussi… j’ai souvent marché derrière cet habit, dans les rues, en me demandant s’il ne me reviendrait pas quelque jour ; cette paire de souliers a dansé une bourrée, aux pieds d’un autre individu, devant mes yeux, une demi-douzaine de fois au moins ; et quant à mon chapeau, dit-il en l’ôtant et le faisant tourner sur son poing, Seigneur Dieu ! quand je pense que j’ai vu ce chapeau monter Holborn sur le siége d’une voiture de louage… ah ! bien des fois, bien des fois !

— Vous ne voulez pas dire que ceux qui ont porté jadis ces objets soient tous morts, j’espère ? dit M. Tappertit, s’éloignant un peu de lui en lui posant cette question.

— Il n’y en a pas un qui soit en vie, répliqua Dennis ; pas un, depuis le premier jusqu’au dernier. »

Il y avait quelque chose de si lugubre dans cette circonstance, et qui expliquait d’une manière si étrange et si horrible son habillement fané, décoloré, peut-être par la terre des tombeaux, que M. Tappertit annonça brusquement qu’il suivait un autre chemin, et s’arrêta tout court pour lui souhaiter le bonsoir de tout son cœur. Comme ils se trouvaient près de Old-Bailey[1], et que M. Dennis se rappela qu’il y avait des porte-clefs dans la loge du concierge avec lesquels il pourrait passer la nuit à discuter sur des sujets intéressants pour eux tous, sur quelque point de sa profession, au coin du feu, en vidant le petit verre de l’amitié, il se sépara de ses compagnons sans trop de regret ; et ayant échangé une cordiale poignée de main avec Hugh en lui donnant rendez-vous pour le lendemain matin, de bonne heure, à la Botte, il les laissa poursuivre leur route.

« C’est un drôle de corps, dit M. Tappertit en observant le chapeau de feu le cocher de fiacre descendre la rue avec un mouvement oscillatoire. Je ne peux pas deviner ce qu’il est. Pourquoi donc n’a-t-il pas des culottes de commande comme tout le monde ? Qu’est-ce qui l’empêche de porter des habits de vivant ?

— C’est un homme chanceux, capitaine, cria Hugh. Je voudrais bien avoir des amis tels que les siens.

— J’espère toujours qu’il ne leur fait pas faire leur testament pour les assommer ensuite, dit M. Tappertit d’un air soucieux. Mais allons, les Bouledogues Unis m’attendent. En avant ! … Qu’est-ce que vous avez ?

— Quelque chose que j’avais tout à fait oublié, dit Hugh, qui venait de tressaillir en entendant une horloge voisine. J’ai quelqu’un à voir cette nuit… Il faut que je retourne tout de suite sur mes pas. Tandis que nous étions là à boire et à chanter, ça m’était sorti de la tête. C’est bien heureux que je me le sois rappelé. »

M. Tappertit le regarda comme s’il eût été sur le point d’exprimer quelques reproches majestueux au sujet de cet acte de désertion ; mais la précipitation de Hugh montrant clairement que l’affaire était pressante, il lui fit grâce de ses observations, et lui accorda la permission de partir sur-le-champ, faveur précieuse que l’autre reconnut par un grand éclat de rire.

« Bonne nuit, capitaine ! cria-t-il. Je suis à vous à la vie à la mort, souvenez-vous-en.

— Adieu ! dit M. Tappertit en agitant sa main. Hardiesse et vigilance !

— Pas de papisme, capitaine ! rugit Hugh.

— Plutôt voir l’Angleterre dans le sang ! » cria son terrible chef.

Sur quoi Hugh applaudit, toujours en riant aux éclats, et se mit à courir comme un lévrier.

« Cet homme fera honneur à mon corps, dit Simon en tournant sur son talon d’un air pensif. Et voyons un peu. Dans un changement de société, qui est inévitable, si nous nous soulevons et que nous remportions la victoire, quand la fille du serrurier sera à moi, il faudra me débarrasser de Miggs d’une manière quelconque, ou un soir, pendant mon absence, elle empoisonnera la bouilloire à thé. Il pourrait épouser Miggs dans un moment d’ivresse. Oui, c’est ça. Je vais en prendre note. »


  1. Prison.