Barnabé Rudge/47

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Hachette (p. 39-47).

CHAPITRE V.

Dans le catalogue des grâces inépuisables que le ciel a faites à l’homme, celle qui doit occuper la première place, c’est, sans contredit, la faculté que nous avons de trouver quelques germes de consolation dans nos plus rudes épreuves : et ce n’est pas seulement parce qu’elle nous ranime et nous soutient quand nous avons le plus besoin de secours ; mais c’est aussi parce que, dans cette source de consolations, il y a quelque chose, à ce que nous pouvons croire, qui émane de l’esprit divin ; quelque chose de cette bonté suprême qui démêle au milieu de nos fautes une qualité qui les rachète ; quelque chose que, même dans notre chute, nous partageons avec les anges ; qui remonte au bon vieux temps où ils parcouraient la terre, et que, en partant, ils ont laissée derrière eux, par pitié pour nous.

Que de fois, pendant leur voyage, la veuve se rappela, d’un cœur reconnaissant, que, si Barnabé était si gai et si aimant, il le devait surtout à l’infirmité de son esprit ! Que de fois elle se répétait que, sans cela, il aurait été triste, morose, dur, éloigné d’elle, qui sait ? méchant et cruel, peut-être ! Que de fois elle trouva une consolation dans la force de son fils, une espérance dans la simplicité de sa nature ! Le monde était pour lui un monde de bonheur. Il n’y avait pas un arbre, une plante, une fleur, un oiseau, une bête, un faible insecte déposé sur l’herbe par le souffle de la brise d’été, qui ne fût un plaisir pour lui ; et le plaisir de son fils était aussi le sien. Dans les conditions de sa vie, que de fils plus sensés auraient été pour elle un sujet de chagrin, pendant que ce pauvre idiot, avec la faiblesse de son esprit, remplissait le cœur de sa mère d’un sentiment de reconnaissance et d’amour !

Leur bourse était bien légère : mais la veuve avait retenu pour elle une guinée du petit trésor qu’elle avait compté dans la main de l’aveugle ; avec quelques pence qu’elle avait ramassés d’ailleurs, cela valait, pour leurs habitudes frugales, une bonne somme à la banque. Ils avaient, de plus, Grip avec eux ; et souvent, quand il aurait fallu changer la guinée, ils n’avaient qu’à lui faire donner une représentation à la porte de quelque cabaret, ou sur la place d’un village, ou devant quelque maison de campagne, pour obtenir du caquet amusant de l’oiseau quelque secours, qu’ils n’auraient pas obtenu de la charité des gens.

Un jour, car ils avançaient lentement, et, malgré les carrioles et les charrettes où on voulait bien les recevoir quelquefois un bout de chemin, ils furent près d’une semaine en voyage, Barnabé, le corbeau sur l’épaule, et marchant devant sa mère, demanda la permission au concierge d’aller seulement jusqu’à un château sur la route, au bout de l’avenue, pour montrer son oiseau. Le brave concierge avait bonne envie de lui en accorder la permission, et s’y disposait sans doute, quand un gros gentleman, un fouet de chasse à la main, et la figure animée comme s’il avait bu un bon coup le matin, vint à cheval à la grille, en jurant et tempêtant plus qu’il n’était nécessaire pour se la faire ouvrir à l’instant.

« Avec qui donc êtes-vous là ? dit-il tout en colère au concierge, qui lui ouvrait la grille à deux battants en lui étant son chapeau. Qu’est-ce que c’est que ces gens-là ? hein ? Vous êtes une mendiante, n’est-ce pas, la femme ? »

La veuve répondit, avec une humble révérence, qu’ils étaient de pauvres voyageurs.

« Des coureurs, dit le gentleman, des vagabonds. Vous avez donc envie que je vous fasse faire connaissance avec le violon, hein ? le violon, le billot et le fouet ? d’où venez-vous ? »

Elle, d’un ton timide, en le voyant rouge de fureur et en entendant sa grosse voix, le pria de ne pas se fâcher, car ils ne faisaient pas de mal et allaient se remettre en route sur-le-champ.

« Ah ! voyez-vous ça ? vous croyez que nous allons laisser rôder des vagabonds par ici ? Je sais bien ce que vous venez faire. Vous venez voir s’il n’y a pas du linge qui sèche sur les haies, ou quelque poulet égaré sur les chemins. Hein ? Qu’est-ce que tu as là dans ton panier, grand fainéant ?

— Grip, Grip, Grip, Grip le malin, Grip le savant, Grip l’habile homme, Grip, Grip, Grip, cria le corbeau, que Barnabé s’était empressé de renfermer à l’approche du monsieur en colère. Je suis un démon, je suis un démon. N’aie pas peur, mon garçon. Hourra ! coa, coa, coa. Polly, mets sur le feu la bouilloire, nous allons prendre le thé.

— Sors-moi cette vermine, drôle, dit le gentleman, que je la voie. »

Barnabé, sur une invitation si gracieuse, prit son oiseau avec crainte et tremblement, et le posa à terre. Grip ne se sentit pas plutôt libre qu’il déboucha au moins cinquante bouteilles à la file et se mit à danser, regardant en même temps le gentleman avec une insolence sans pareille, et tournant de côté sa tête en spirale, comme s’il avait juré de la démancher.

Les glouglous du bouchon parurent faire plus d’impression sur l’esprit du gentleman que le babil de l’oiseau, sans doute parce qu’ils répondaient mieux à ses habitudes et à ses goûts. Il voulut lui faire répéter cet exercice ; mais, malgré ses ordres péremptoires et les cajoleries de Barnabé, Grip resta sourd à la requête et garda un morne silence.

« Viens me l’amener, » dit le gentleman en montrant du doigt le château. Mais Grip, qui ne s’endormait pas, s’était douté de la chose, et se mit à sauter devant eux, échappant à la poursuite de son maître ; il battait des ailes et criait en courant : « Marguerite, » afin d’annoncer à la cuisinière qu’il arrivait de la compagnie, pour laquelle elle ferait bien de préparer une petite collation.

Barnabé et sa mère, chacun de leur côté, accompagnaient le gentleman qui, du haut de son cheval, les regardait, de temps en temps, d’un œil fier et farouche, vociférant par-ci par-là quelque question dont Barnabé trouvait le ton si sévère que, dans son trouble, il n’y faisait point de réponse. Ce fut dans une occasion de ce genre que, voyant le gentleman disposé à le châtier à coups de fouet, la veuve prit la liberté de l’informer à voix basse, et la larme à l’œil, que son fils était imbécile.

« Tu es donc idiot, hein ? dit le gentleman en regardant Barnabé. Y a-t-il longtemps que tu es idiot ?

— La mère sait ça, dit timidement Barnabé. Moi je crois que je l’ai toujours été.

— C’est de naissance, dit la veuve.

— Je ne crois pas ça, dit le gentleman, je n’en crois pas un mot. C’est une excuse pour faire le paresseux. Il n’y arien de bon comme le fouet pour guérir ça tout de suite. Je vous réponds qu’il ne me faudrait pas dix minutes pour lui faire passer cette maladie-là.

— Le ciel y a mis vingt-deux ans déjà, monsieur, sans y réussir, dit la veuve avec douceur.

— Alors, pourquoi ne le faites-vous pas enfermer ? Nous payons pourtant assez cher en province pour ces institutions-là, que Dieu confonde ! Mais c’est que vous aimez mieux le promener pour demander l’aumône, comme de raison. Oh ! je vous connais bien. »

Or, ce gentleman avait plusieurs petits surnoms d’amitié dans ses connaissances. Les uns l’appelaient « un gentilhomme campagnard de la bonne roche, » d’autres « un gentilhomme campagnard du bon temps, » d’autres « un Nemrod, » d’autres « un Anglais pur sang, » d’autres « un vrai John Bull ; » mais tous ils s’accordaient en un point : c’est que c’était bien dommage qu’il n’y en eût pas beaucoup comme lui, et que c’était là ce qui faisait que le pays marchait tous les jours à sa ruine. Il était juge de paix : il savait à peine écrire son nom lisiblement ; mais il avait des qualités de premier ordre. D’abord, il était très-sévère pour les braconniers ; ensuite il n’y avait pas de meilleur tireur, de cavalier plus intrépide ; nul n’avait de meilleurs chevaux, de meilleurs chiens ; il mangeait de la viande, il buvait du vin comme personne ; il n’y avait pas, dans tout le comté, un homme comme lui pour se coucher tous les soirs plus aviné, sans qu’il y parût le lendemain matin. Il se connaissait en bêtes chevalines aussi bien qu’un vétérinaire ; il avait des connaissances en écurie, qui faisaient honte à son premier cocher. Il n’avait pas un porc dans ses étables qui pût se vanter d’être aussi glouton que son maître. Il n’avait pas un siége au Parlement en personne, mais il était extrêmement patriote, et menait ses gens au vote haut la main. C’était un des plus chauds partisans de l’Église et de l’État, et il n’aurait pas, au grand jamais, donné un bénéfice de son ressort à un curé qui n’aurait pas justifié de boire ses trois bouteilles à son repas, et de chasser le renard dans la perfection. Il n’avait aucune confiance dans l’honnêteté des pauvres gens qui avaient le malheur de savoir lire et écrire, et, dans le fond de l’âme, il n’avait pas encore pardonné à sa femme d’en savoir là-dessus plus long que lui. Bien entendu qu’il avait épousé cette dame pour cette bonne raison que ses amis appelaient « la bonne vieille raison anglaise, » à savoir que les deux propriétés se touchaient. Bref, si nous appelons Barnabé un idiot et Grip une créature de pur instinct animal, je ne sais plus trop comment qualifier notre gentilhomme.

Il poussa jusqu’à la porte d’une belle habitation où l’on montait par un perron ; au bas des marches se tenait un domestique pour prendre le cheval. Puis il les conduisit dans un grand vestibule qui, tout spacieux qu’il était, sentait encore les orgies de la veille. Des manteaux de cheval, des cravaches, des brides, des bottes à revers, des éperons, etc., étaient épars de tous côtés et composaient, avec quelques grands andouillers et des portraits de chevaux et de chiens, le principal embellissement de la pièce.

Il se jeta dans un grand fauteuil, qui, par parenthèse, lui servait souvent à ronfler, la nuit, quand il se trouvait que, ces jours-là, il avait été, selon ses admirateurs, plus beau gentilhomme campagnard encore que de coutume ; et il donna l’ordre au valet de dire à sa maîtresse de descendre ; et aussitôt on vit, un peu agitée, à ce qu’il semblait, par cet appel inaccoutumé, paraître une dame beaucoup plus jeune que lui, qui n’avait pas l’air d’être bien forte de santé, ni bien heureuse.

« Tenez ! vous qui n’aimez pas à suivre les chiens en bonne Anglaise, regardez-moi ça ; ça vous fera peut-être plus de plaisir. »

La dame sourit, s’assit à quelque distance de lui, et jeta sur Barnabé un regard de commisération.

« C’est un idiot, à ce que dit cette femme, remarqua le gentleman, en secouant la tête, quoique je ne croie pas ça.

— Est-ce que vous êtes sa mère ? demanda la dame.

— Oui, madame.

— Qu’est-ce que vous avez besoin de lui demander ça ? dit le gentleman en fourrant ses mains dans ses goussets ; vous savez bien qu’elle ne dira pas non. Il est probable que c’est un imbécile qu’elle aura loué à tant par jour. Là ! voyons ! faites-lui faire quelque chose. »

Cependant Grip avait retrouvé sa civilité : il voulut bien condescendre, à la prière de Barnabé, à répéter son vocabulaire et à exécuter toutes ses gentillesses avec le plus grand succès. Le tire-bouchon, glou et l’encouragement ordinaire : « N’aie pas peur, mon garçon, » amusèrent si bien le gentleman, qu’il demanda bis pour cette partie du rôle : mais Grip rentra dans son panier, et finit par refuser décidément d’ajouter un mot de plus. La dame aussi prit beaucoup de plaisir à l’entendre ; mais rien ne divertit son mari comme l’obstination de l’animal dans son refus : il en poussa des éclats de rire à faire trembler la maison, et demanda combien il valait.

Barnabé eut l’air de ne pas comprendre la question, et probablement il ne la comprenait pas.

« Son prix ? dit le gentleman, faisant sonner de l’argent dans son gousset. Qu’est-ce que vous en voulez ? Combien ?

— Il n’est pas à vendre, répondit Barnabé, se dépêchant de fermer le panier et d’en passer la courroie dans son col. Mère, allons-nous-en !

— Voyez-vous comme c’est un idiot, madame la savante ? dit le gentleman, jetant à sa femme un regard méprisant. Il n’est déjà pas si bête pour faire valoir sa marchandise. Et vous, la vieille, voyons ! Qu’est-ce que vous en voulez ?

— C’est le fidèle camarade de mon fils, dit la veuve ; il n’est pas à vendre, monsieur, je vous assure

— Pas à vendre ! cria le gentleman, dix fois plus rouge, plus enroué, plus tapageur que jamais ; pas à vendre !

— Je vous assure que non, répondit-elle. Nous n’avons jamais eu l’idée de nous en séparer, monsieur ; c’est la vérité pure. »

Il allait évidemment faire quelque réplique violente, lorsque, ayant attrapé au passage quelques mots prononcés tout bas par sa femme, il se tourna vivement vers elle pour lui dire : « Hein ? quoi ?

— Je dis que nous ne pouvons pas les forcer à vendre leur oiseau s’ils ne veulent pas, répondit-elle d’une voix faible. S’ils préfèrent le garder….

— S’ils préfèrent le garder ! répéta-t-il après elle. Des gens comme ça, qui traînent dans le pays pour vagabonder et voler de toutes mains, préférer garder un oiseau, quand un propriétaire terrien, un juge de paix, demande à l’acheter ! Voilà une vieille femme qui a été à l’école ! c’est bien facile à voir. Ne me dites pas que non, cria-t-il de tous ses poumons à la veuve. Moi, je vous dis que si. »

La mère de Barnabé se reconnut coupable d’avoir été à l’école ; mais, disait-elle, il n’y avait pas de mal à ça.

« Pas de mal ! Non, pas de mal ! pas de mal à ça, vieille rebelle, pas le moindre mal. Si j’avais seulement ici mon greffier, je te ferais tâter du billot, ou je te fourrerais dans la geôle pour apprendre à rôder à droite, à gauche, à l’affût d’un tas de menus larcins, bohémienne que tu es. Ici, Simon, jetez-moi ces filous-là dehors, et qu’on les mette à la porte, sur la grand’route. Ah ! vous ne voulez pas vendre cet oiseau, et vous venez mendier ici l’aumône ! S’ils ne détalent pas plus vite que ça, mettez-moi les chiens à leurs trousses. »

Ils n’attendirent pas leur reste et se mirent à se sauver en toute hâte, laissant le gentleman tempêter tout seul, car la pauvre dame s’était déjà retirée auparavant, et firent en vain tout ce qu’ils purent pour faire taire Grip, qui, excité par le bruit, déboucha des bouteilles tout le long de l’avenue, de quoi régaler une ville entière, apparemment pour se réjouir méchamment d’avoir été la cause de tout ce tapage. Ils étaient déjà presque arrivés à la loge du concierge, quand un autre domestique, sorti des massifs voisins, en faisant semblant de les presser de s’en aller, mit un écu dans la main de la veuve, en lui disant tout bas que c’était de la part de la dame, et ferma doucement sur eux la porte.

Quand la veuve s’arrêta avec son fils à la porte d’un cabaret, à quelques milles de là, et qu’elle entendit vanter par ses amis le caractère du juge de paix, en songeant à cet incident, elle ne put s’empêcher de penser qu’il faudrait peut-être quelque chose de plus qu’une capacité d’estomac remarquable et un goût prononcé pour les chenils et les écuries, pour former un parfait gentilhomme campagnard, ou un Anglais pur sang, ou un vrai John Bull, et que peut-être aussi c’était abuser de ces éloges que de les déshonorer ainsi dans l’application. Elle ne se doutait guère alors qu’une circonstance si futile dût avoir jamais quelque influence sur leur sort ; mais elle ne l’apprit que trop du temps et de l’expérience.

« Mère, dit Barnabé, pendant qu’ils étaient assis le lendemain sur un chariot qui devait les mener jusqu’à dix milles de la capitale, nous allons commencer, m’avez-vous dit, par aller à Londres ; y verrons-nous l’aveugle ? »

Elle allait lui répondre : « Dieu nous en garde ! » mais elle se retint et se contenta de lui dire : « Non, je ne croîs pas. Pourquoi cette question ?

— C’est un homme d’esprit, dit Barnabé d’un air pensif ; je voudrais bien me retrouver encore avec lui. Qu’est-ce qu’il disait donc des foules ? Que l’or se trouvait dans les endroits où il y avait de la foule, et non pas parmi les arbres, ni dans des endroits si tranquilles ? Il avait l’air d’aimer ça ; et, comme il ne manque pas de foule à Londres, je crois bien que je le trouverai là.

— Mais, mon cher enfant, pourquoi donc tenez-vous tant à le voir ?

— Parce que, dit Barnabé en la regardant d’un air sérieux, il me parlait de l’or, qui est une chose bien précieuse, et que vous-même, vous avez beau dire, vous voudriez bien en avoir, j’en suis sûr. Et puis, il n’a fait que paraître et disparaître d’une manière si étrange ! Il m’a rappelé ces vieux bonshommes à tête grise, qui viennent quelquefois au pied de mon lit, la nuit, me dire un tas de choses que je ne puis plus me rappeler le lendemain, quand il fait jour. Il m’avait dit qu’il me reparlerait avant de partir : je ne sais pas pourquoi il ne m’a pas tenu parole.

— Mais, mon cher Barnabé, je croyais que vous ne pensiez jamais, auparavant, à être riche ou pauvre, et je vous ai toujours vu content comme vous étiez. »

Il se mit à rire en la priant de lui répéter ça. Puis il se mit à crier : « Hé ! hé ! … oh ! oui ; » et recommença de rire. Mais bientôt il lui passa une autre chose par la tête, qui chassa ce sujet de son esprit, pour faire place elle-même à quelque autre rêve aussi fugitif.

Cependant il était évident, par ce qu’il venait de dire, et par sa persévérance à revenir plusieurs fois là-dessus dans le courant de la journée et encore le lendemain, que la visite de l’aveugle et surtout ses paroles s’étaient fortement emparées de son esprit. L’idée de la richesse lui était-elle vraiment venue, pour la première fois, en regardant ce soir-là les nuages dorés dans le ciel, quoiqu’il eût eu souvent sous les yeux des images pareilles auparavant à l’horizon ? Ou bien était-ce leur vie misérable et pauvre qui, par contraste, lui avait, depuis longtemps, mis cette idée dans la tête ? Ou bien fallait-il croire, comme il le pensait, que c’était l’assentiment fortuit donné par l’aveugle à ces pensées, qu’il couvait dans son esprit qui l’avait décidé ? Serait-ce, enfin, qu’il avait été frappé davantage de cette circonstance, parce que c’était le premier aveugle avec lequel il avait jamais fait conversation ? C’était un mystère pour la mère. Elle fit tout ce qu’elle put pour obtenir quelque éclaircissement, mais ce fut en vain : il est probable que Barnabé lui-même ne s’en rendait pas compte.

Elle était très-malheureuse de lui voir toucher cette corde ; mais tout ce qu’elle pouvait faire, c’était de l’amener doucement à quelque autre sujet pour chasser celui-là de son esprit. Quant à le mettre en garde contre leur visiteur, à montrer quelque crainte ou quelque soupçon à cet égard, elle craignait que ce ne fût plutôt le moyen de redoubler l’intérêt que lui portait déjà Barnabé, et de lui faire souhaiter davantage la rencontre après laquelle il soupirait ; elle espérait, en se plongeant dans la foule, échapper à la poursuite terrible qu’elle fuyait ; puis ensuite, en s’échappant de Londres avec précaution pour aller plus loin, elle voulait, si c’était possible, aller encore chercher une retraite inconnue où elle pût trouver la solitude et la paix.

À la fin, ils arrivèrent à la station où on devait les déposer, à dix milles de Londres, et y passèrent la nuit, après avoir fait marché avec un autre voiturier, moyennant peu de chose, pour se faire emmener le lendemain dans une carriole qui s’en retournait à vide, et qui devait partir à cinq heures du matin. Le voiturier fut exact, la route était bonne, sauf un peu de poussière que la chaleur et la sécheresse rendaient étouffante ; et, à sept heures du matin, le 2 juin 1780, qui était un vendredi, ils mirent pied à terre au bas du pont de Wesminster, prirent congé de leur conducteur, et se trouvèrent seuls ensemble sur le pavé brûlant ; car la fraîcheur que la nuit répand sur ces carrefours populeux était déjà partie, et le soleil brillait dans tout son lustre.