Barnabé Rudge/52

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Hachette (p. 88-95).

CHAPITRE X.

L’émeute est une créature d’une existence mystérieuse, surtout dans une grande ville. D’où vient-elle et où va-t-elle ? presque personne n’en sait rien. Elle s’assemble, elle se disperse avec la même rapidité. Il n’est pas plus facile de remonter aux différentes sources dont elle se compose qu’à celle des flots de la mer, avec laquelle elle a plus d’un trait de ressemblance : car l’Océan n’est pas plus changeant, plus incertain, ni plus terrible, quand il soulève ses vagues ; il n’est pas plus cruel ni plus insensé dans sa furie.

Les gens qui étaient allés faire du tapage à Westminster le vendredi matin, et qui avaient accompli le soir l’œuvre de dévastation plus sérieuse de Duke-Street et de Warwick-Street, étaient, en général, les mêmes. Sauf quelques misérables de plus, que tous les rassemblements sont moralement sûrs de s’adjoindre dans une ville où il doit y avoir un plus grand nombre de fainéants et de mauvais sujets, on peut dire que l’émeute, dans ces deux rencontres, était formée des mêmes éléments. Cependant, quand elle fut dispersée dans l’après-midi, elle s’était éparpillée dans diverses directions : il n’y avait pas eu de nouveau rendez-vous donné, pas de plan conçu ou médité ; en un mot, à ce qu’ils pouvaient croire, ils s’en retournaient chacun chez eux, sans espoir de se réunir encore.

À l’enseigne de la Botte, le quartier général, comme nous avons vu, des émeutiers, il n’y en avait pas, le vendredi soir, une douzaine : deux ou trois dans l’écurie et les remises, où ils passaient la nuit ; autant dans la salle commune ; le même nombre couchés dans les lits. Le reste était retourné dans leurs logis ou plutôt dans leurs repaires ordinaires. Peut-être parmi ceux qui étaient étendus dans les champs et les sentiers voisins, au pied des meules de foin, ou près des fours à chaux, n’y en avait-il pas une vingtaine qui eussent un domicile. Mais quant aux autres réduits publics, aux logeurs, aux garnis, ils avaient à peu près le compte de leurs locataires ordinaires, et pas d’étrangers ; ils avaient leur total régulier de vice et de turpitude, auquel ils étaient accoutumés, mais pas plus.

L’expérience d’une seule soirée, cependant, avait suffi pour donner la preuve à ces chefs d’émeute, à ces catilinas de rencontre, qu’ils n’avaient qu’à se montrer dans les rues pour voir à l’instant se réunir autour d’eux des bandes qu’ils n’auraient pu garder rassemblées, quand ils n’en avaient plus que faire, sans beaucoup de dangers, de peine et de frais. Une fois maîtres de ce secret, ils se sentirent la même assurance que s’ils avaient autour d’eux un camp de vingt mille soldats, dévoués à leurs ordres. Toute la journée du samedi, ils restèrent tranquilles. Le dimanche, ils songèrent plutôt à tenir leurs gens en haleine qu’à poursuivre sérieusement, par quelque mesure énergique, l’exécution de leurs premiers projets.

« J’espère, dit Dennis, bâillant de grand cœur le dimanche matin, et se relevant sur son séant d’une botte de paille qui lui avait servi de lit pour la nuit, en même temps qu’il s’appuyait la tête dans sa main et réveillait Hugh, étendu près de lui ; j’espère que maître Gashford va nous laisser faire notre dimanche ; à moins qu’il ne veuille déjà nous remettre à l’ouvrage, hein ?

— Il n’aime pas à laisser languir les choses, on peut être sûr de ça, répondit Hugh en grognant. Et pourtant je ne me sens pas bien disposé à bouger de là. Je suis roide comme un cadavre, et couvert de sales égratignures, comme si j’avais passé la journée à me battre avec des chats sauvages.

— Dame ! aussi, vous avez tant d’enthousiasme ! dit Dennis regardant avec admiration la tête mal peignée, la barbe emmêlée, les mains déchirées, la figure égratignée du farouche camarade qu’il avait là ; vous êtes un vrai démon ! vous vous faites cent fois plus de mal qu’il n’est nécessaire, par l’envie que vous avez d’être toujours en avant, et d’en faire plus que les autres.

— Pour ce qui est de ça, répliqua Hugh, rejetant en arrière ses cheveux épars et lançant un coup d’œil à la porte de l’écurie où ils étaient couchés, en voilà un là qui me vaut bien. Qu’est-ce que je vous avais promis ? Quand je vous disais qu’il en valait une douzaine à lui tout seul, et pourtant vous n’aviez pas confiance en lui ! »

M. Dennis, encore endormi et plié en deux, releva son menton dans sa main, pour imiter l’attitude de Hugh, et lui dit en regardant aussi dans la direction de la porte :

« C’est vrai, c’est vrai, frère, vous le connaissiez bien. Mais qui supposerait jamais, à voir ce garçon-là, qu’il pût faire de telles prouesses ? Quel dommage, frère, qu’au lieu de prendre un peu de repos, comme nous, pour se préparer à faire de nouveaux efforts en faveur de notre honorable Cause, il s’amuse à jouer au soldat, comme un bambin ! Et voyez donc aussi comme il est propre, continuait M. Dennis, qui n’avait pas du tout de raison de se sentir quelque sympathie pour les gens délicats sur cet article ; comme on voit bien son imbécillité jusque dans cet excès de propreté ! à cinq heures du matin, il était déjà à la pompe, quand tout le monde aurait parié qu’il devait être assez fatigué d’avant-hier, pour avoir encore besoin de dormir à cette heure-là. Mais pas du tout ; je me suis éveillé seulement une minute ou deux, et il était déjà à la pompe. Et encore, il fallait le voir planter sa plume de paon dans son chapeau, quand il a eu fini de se laver ! Ah ! je suis bien fâché que ce soit un esprit si borné ; mais que voulez-vous ? Le meilleur d’entre nous a ses défauts. »

Le sujet de ce dialogue et de cette conclusion proclamée d’un ton de réflexion philosophique, n’était autre, comme s’en doutent bien nos lecteurs, que Barnabé, qui, son drapeau en main, se tenait en faction au soleil devant la porte éloignée, se promenant quelquefois de long en large et chantonnant sur l’air du carillon que faisaient entendre les cloches des églises voisines. Mais qu’il se tînt tranquille, les deux mains appuyées sur la hampe de son drapeau, ou qu’il le mît sur son épaule, pour monter la garde d’un pas grave et mesuré, le soin avec lequel il avait arrangé sa pauvre toilette, son port droit et fier, montraient toute l’importance qu’il attachait au poste qu’on lui avait confié, et l’orgueil qu’il en ressentait dans son âme. De l’endroit où Hugh et son camarade étaient étendus dans l’ombre obscure du hangar, Barnabé, avec le soleil, et le carillon pacifique du dimanche qu’il accompagnait de la voix, formait un charmant tableau de genre, auquel la porte servait de cadre, comme l’obscurité de l’écurie lui servait de fond. Ce tableau avait un pendant : c’était celui qu’ils représentaient de leur côté, se vautrant, comme des animaux immondes, dans leur fumier et leur corruption sur leur litière. Eux-mêmes, ils en sentaient le contraste ; ils regardèrent quelques moments sans rien dire, et d’un air un peu honteux.

« Ah ! dit Hugh à la fin, avec un grand éclat de rire, le drôle de corps que ce Barnabé ! il n’y en a pas un parmi nous qui puisse en faire autant, sans dormir, boire ni manger, comme lui. Quant à ce que vous disiez qu’il joue au soldat, c’est moi qui l’ai mis là en faction.

— Alors c’est que vous aviez une raison pour ça, et une bonne, je gage, répliqua Dennis en montrant toutes ses dents à force de rire et jurant comme un païen. Pourquoi donc ça, frère ?

— Dame ! vous savez, lui dit Hugh en se rapprochant de lui sur sa paille, que notre noble capitaine de là-bas était joliment dedans hier matin, et puis encore, comme vous et moi, un peu plus en train hier au soir. »

Dennis regarda dans le coin où Simon Tappertit gisait enfoncé dans une botte de foin, ronflant comme une toupie, et remua la tête en signe d’assentiment.

« Et notre noble capitaine, continua Hugh encore avec un éclat de rire, notre noble capitaine et moi nous avons fait pour demain le plan d’une expédition éclatante… et profitable.

— Encore les papistes ? demanda Dennis en se frottant les mains.

— Oui, contre les papistes ; contre un papiste au moins avec qui plusieurs d’entre nous, et moi tout le premier, nous avons un vieux compte à régler.

— Ce n’est pas cet ami de maître Gashford dont il nous parlait chez moi, hein ? dit Dennis, bouillant de plaisir et d’impatience.

— Justement, c’est lui-même.

— Ah ! que c’est bien votre affaire ! cria M. Dennis en lui donnant une poignée de main ; à la bonne heure ! Vengeons-nous, tue, assomme, et cela marchera deux fois plus vite. Eh bien après ? contez-moi cela.

— Ha ! ha ! ha ! Le capitaine, ajouta Hugh, a envie de profiter de cela pour enlever une femme dans la bagarre, et… Ha ! ha ! ha !… et moi aussi. »

M. Dennis fit la grimace à cette partie du plan qu’on lui communiquait ; en principe général, il ne voulait pas entendre parler de femmes. C’étaient des créatures si peu sûres et si glissantes, qu’il n’y avait pas à y faire le moindre fond, et qu’on ne les trouvait jamais du même avis, vingt-quatre heures durant. Il en avait encore bien plus long à dire là-dessus ; mais il préféra demander à Hugh le rapport qu’il pouvait y avoir entre l’expédition proposée et la faction de Barnabé, posé en sentinelle à la porte de l’écurie. Voici ce que son camarade lui répondit avec mystère :

« Voyez-vous, les gens à qui nous avons envie de rendre visite étaient de ses amis, il n’y a pas bien longtemps, et, du caractère que je lui connais, je suis sûr et certain que, s’il croyait que nous allons leur faire du mal, bien loin de nous aider, il se tournerait contre nous. C’est pour cela que je lui ai persuadé (je le connais de longue main) que lord Georges l’a choisi de préférence pour garder ici la place demain en notre absence, et que c’est un grand honneur pour lui. Voilà pourquoi il monte en ce moment la garde, fier comme un Artaban. Ha ! ha ! Qu’en dites-vous ? Si je suis un démon, je ne suis toujours pas un étourdi. »

M. Dennis se confondit en compliments et ajouta :

« Mais pour ce qui concerne l’expédition elle-même ?

— Quant à ça, dit Hugh, vous en connaîtrez tous les détails de la bouche du grand capitaine, et de la mienne, ensemble ou séparément ; car justement le voilà qui s’éveille. Allons ! sus ! Cœur de Lion ! Ha ! ha ! Bon courage, et buvez encore un petit coup. Encore du poil de la chienne qui vous a mordu, capitaine ! Demandez à boire au garçon. J’ai là sous mon lit assez de tasses et de chandeliers d’or et d’argent pour payer votre écot, capitaine, quand vous boiriez le vin à tonneaux. » Et en même temps, dérangeant la paille, il montrait une place où la terre avait été fraîchement remuée.

M. Tappertit reçut de très-mauvaise grâce ces encouragements joyeux ; deux nuits de ribote ne l’avaient pas accommodé : son esprit n’était guère moins fatigué que son corps, qui ne pouvait seulement pas se tenir sur ses jambes. Cependant avec l’assistance de Hugh il parvint à gagner, en chancelant, la pompe où il se rafraîchit la gorge d’un bon verre d’eau fraîche, et la tête et la figure d’une bonne douche de liquide à la glace, avant de commander un grog au lait et au rhum. Grâce à cet innocent breuvage, accompagné de biscuits et de fromage, il se réconforta l’âme. Cela fait, il se mit à son aise, par terre entre ses deux compagnons, qui ne s’étaient pas épargnés à boire de leur côté et, se mit en devoir d’éclairer M. Dennis sur les détails du projet annoncé pour le lendemain.

Leur conversation fut assez longue et leur attention assez soutenue pour qu’on pût voir l’intérêt manifeste qu’ils prenaient au sujet. Il fallait aussi qu’il ne fût pas toujours d’un caractère bien attristant, où qu’il fût du moins enjolivé par des scènes plaisantes, car ils riaient souvent à gorge déployée, jusqu’à faire sauter Barnabé sous les armes, tout scandalisé de leur légèreté. Cependant ils ne l’invitèrent pas à venir les rejoindre, avant qu’ils eussent bien bu, bien mangé et fait un bon somme pendant plusieurs heures : c’est-à-dire pas avant le crépuscule. Ils l’informèrent alors qu’ils allaient faire une petite démonstration dans les rues, seulement pour tenir les gens en éveil, parce que c’était dimanche soir, et qu’il fallait bien au public un peu de divertissement ; qu’il était libre de les accompagner s’il voulait.

Sans autres préparatifs, si ce n’est qu’ils emportèrent des gourdins et mirent à leur chapeau une cocarde bleue, ils commencèrent à battre les rues ; et, sans autre dessein prémedité que de faire tout le mal qu’ils pourraient, ils les parcoururent au hasard. Bientôt leur nombre s’étant accru, ils se divisèrent en deux bandes, et, après s’être donné rendez-vous dans les champs voisins de Welbeck-Street, ils traversèrent la ville dans toutes les directions. Le corps le plus considérable, celui qui s’augmenta avec la plus grande rapidité, était celui dont Hugh et Barnabé faisaient partie. Celui-là prit son chemin du côte de Moorfield, où il y avait une riche chapelle à l’usage de quelques familles catholiques bien connues qui habitaient dans le voisinage.

Pour commencer, ils s’attaquèrent aux résidences de ces familles, dont ils brisèrent les portes et les fenêtres. Ils détruisirent le mobilier, ne laissant que les quatre murs, emportant avec soin, pour leur usage, tous les outils et les engins de destruction qu’ils rencontrèrent, tels que marteaux, fourgons, haches, scies, et autres instruments de ce genre. Un grand nombre d’émeutiers les passaient dans des ceinturons qu’ils se faisaient avec une corde, un mouchoir, ou tout ce qu’ils trouvaient de bon pour cela sous leurs mains ; et ils portaient ces armes improvisées aussi ostensiblement qu’un sapeur du génie qui va déblayer le champ de bataille. Pas le moindre déguisement, pas la moindre dissimulation, et même, ce soir-là, très-peu d’excitation et de désordre. Dans les chapelles, ils arrachèrent et emportèrent jusqu’à la pierre de l’autel, les bancs, les chaires, les chaises, les dalles mêmes ; dans les maisons particulières, ils mirent en pièces jusqu’aux lambris et jusqu’aux escaliers. Cette petite fête du dimanche fut par eux accomplie comme une tâche qu’ils s’étaient donnée et qu’ils voulaient faire en conscience. Il n’aurait pas fallu cinquante hommes bien résolus pour leur faire tourner le dos. Une simple compagnie de soldats les aurait dispersés comme la paille-au vent ; mais il n’y avait personne pour les empêcher, pas d’autorité pour les réprimer, ou, pour mieux dire, n’était la terreur des victimes qui fuyaient à leur approche, personne ne faisait à eux plus d’attention que si c’étaient des ouvriers à la tâche, faisant leur travail régulier et légal avec beaucoup de décence et de tenue.

Ils marchèrent de même, avec ordre, au lieu du rendez-vous, allumèrent de grands feux dans les champs, et, gardant seulement ce qu’il y avait de plus précieux dans leur butin, ils brûlèrent le reste. Les ornements sacerdotaux, les images des saints, de riches étoffes et de belles broderies, la garniture de l’autel et le trésor de la sacristie, tout devint la proie des flammes, qui bientôt éclairèrent le pays alentour. Pendant ce temps-là ils dansaient, ils hurlaient, ils vociféraient autour de ces feux jusqu’à s’en rendre malades, sans être un seul moment troubles par personne dans ces exercices édifiants.

Quand l’attroupement quitta le théâtre du désordre et enfila Welbeck-Street, ils rencontrèrent Gashford, qui avait été témoin de toute leur conduite, et marchait d’un pas furtif le tong du trottoir. Arrivé à sa hauteur, Hugh, marchant de front avec lui, sans avoir l’air de le connaître ni de lui parler, lui glissa ces mots dans l’oreille :

« Eh bien ! maître, est-ce mieux ?

— Non, dit Gashford, c’est toujours la même chose.

— Qu’est-ce que vous demandez donc ? dit Hugh. La fièvre ne commence pas par son paroxysme : elle va pas à pas.

— Ce que je demande, dit Gashford en lui pinçant le bras de manière à lui laisser imprimée dans la chair la marque de ses ongles, ce que je demande, c’est que vous mettiez quelque méthode dans votre besogne, imbéciles que vous êtes ! Vous ne pouvez pas nous faire d’autres feux de Saint-Jean qu’avec des planches ou des chiffons de papier ? Vous n’êtes pas seulement en état de nous faire tout de suite un incendie en grand ?

— Un peu de patience, notre maître ! dit Hugh. Je ne vous demande que quelques heures et vous verrez ; vous n’aurez qu’à regarder le ciel demain soir, si vous voulez voir une aurore boréale. »

Là-dessus il recula d’un pas, pour reprendre son rang près de Barnabé, et, quand le secrétaire porta sur lui les yeux, ils avaient déjà l’un et l’autre disparu dans la foule.