Barnabé Rudge/56

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Hachette (p. 125-134).
CHAPITRE XIV.

Les bonnes gens du Maypole, qui ne se doutaient guère du changement qui bientôt allait se faire dans leur rendez-vous favori, entrèrent dans la forêt pour se rendre à Londres. Ils ne prirent pas la grand’route, pour éviter la chaleur et la poussière, et se tinrent dans les sentiers à travers champs. À mesure qu’ils approchaient de leur destination, ils se mirent à faire des questions aux gens qui passaient, sur l’émeute, sur la vérité ou la fausseté des récits qu’on leur en avait faits. Les réponses qu’ils reçurent laissaient bien loin derrière elles les chétives nouvelles qui avaient pénétré dans la paisible bourgade de Chigwell. Un homme leur dit que, cette après-midi même, la troupe, chargée de conduire à Newgate quelques émeutiers qu’on venait d’interroger en justice, avait été attaquée par la populace et forcée de faire retraite ; un autre, que l’on était en train de démolir la maison de deux témoins à charge près de Clare-Market, au moment où il était parti de Londres ; un autre, que l’on devait mettre ce soir le feu à celle de sir Georges Saville, dans le quartier de Leicester-Field, et que sir Georges passerait un mauvais quart d’heure s’il tombait entre les mains du peuple, parce que c’était lui qui avait présenté le bill en faveur des catholiques. Tous s’accordaient à dire que l’émeute était à l’œuvre, plus forte et plus nombreuse que jamais ; qu’il ne faisait pas bon dans les rues ; que l’épouvante publique croissait à chaque moment, et qu’il y avait déjà un grand nombre de familles qui s’étaient sauvées à la campagne. Passa un drôle qui portait les couleurs populaires et qui les insulta pour n’avoir point de cocardes à leurs chapeaux, en leur recommandant d’aller voir le lendemain soir une fameuse poussée qu’on allait donner aux portes de la prison. Un autre leur demanda si c’est qu’ils étaient incombustibles, de sortir ainsi sur les chemins sans porter la marque distinctive des honnêtes gens ; enfin un troisième, qui allait à cheval, tout seul, leur ordonna de lui jeter chacun un shilling dans son chapeau, pour la quête des émeutiers.

Malgré le désagrément de se voir ainsi rançonnés, et la crainte que leur causaient tous ces renseignements, ils persistèrent, puisqu’ils avaient tant fait que de venir, dans la résolution de pousser plus loin et d’aller voir de leurs propres yeux l’état réel des choses. Ils doublèrent le pas, comme on fait toujours en pareil cas, lorsqu’on vient de recevoir des nouvelles qui vous intéressent ; et, ruminant, chacun de leur côté, les rapports qu’ils venaient d’entendre, ils ne se disaient pas grand’chose.

Or, la nuit était venue, et, quand ils approchèrent de Londres, ils eurent de loin la triste confirmation de ce qu’on leur avait dit, dans la lueur qu’ils purent voir de trois incendies, tout près l’un de l’autre, dont la flamme jetait une réverbération lugubre dans le ciel. En arrivant à l’entrée des faubourgs, ils aperçurent, à la porte de presque toutes les maisons, ces mots écrits à la craie, en gros caractères : « Pas de papisme ! » Les boutiques étaient fermées, l’alarme et la crainte se lisaient sur tous les visages.

Chacun de nos curieux faisait à part soi ces remarques peu rassurantes, sans les communiquer à ses camarades, lorsqu’ils arrivèrent à une barrière qui se trouvait fermée. Ils passaient par le Tourniquet sur la contre-allée, comme un cavalier, venant de Londres au grand galop, appela d’un ton très-ému le garde-barrière : « Vite, vite, ouvrez-moi, au nom du ciel ! »

À cette prière si pressante et si véhémente, l’homme accourut, une lanterne à la main, et se disposait à ouvrir, lorsque, jetant par hasard les yeux derrière lui, il s’écria : « Bonté divine ! qu’est-ce que c’est que ça ? encore un feu ? »

À ces mots, les trois amateurs de Chigwell tournèrent la tête, et virent à distance, juste dans la direction d’où ils venaient, jaillir une nappe de feu qui jetait sur les nuages une clarté menaçante, comme si l’incendie était en effet derrière eux, semblable à un soleil couchant de sinistre présage.

« Si je ne me trompe, dit le cavalier, je sais d’où partent ces flammes. Allons ! mon brave homme, ne restez pas là pétrifié. Ouvrez-moi la porte.

— Monsieur, lui cria le portier en mettant la main sur la bride de son cheval, au moment où il lui ouvrait un passage, je crois vous reconnaître, monsieur ; croyez-moi, n’allez pas plus loin. Je les ai vus passer, je sais de quoi ces gens-là sont capables. Ils vous assassineront.

— Soit ! dit le cavalier, toujours l’œil fixé sur le feu, et non sur son interlocuteur.

— Mais, monsieur, monsieur, cria l’homme en serrant encore davantage la bride, si vous voulez aller plus loin, portez donc au moins le ruban bleu. Tenez ! monsieur, ajouta-t-il en détachant la cocarde de son chapeau. Si je la porte, ce n’est pas par goût, c’est par nécessité ; c’est que j’ai peur pour moi et pour ma maison. Prenez-la seulement pour cette nuit…. pour cette nuit seulement.

— Faites, monsieur, faites ce qu’il vous dit, crièrent les trois amis, se pressant autour de son cheval.

— Monsieur Haredale, mon digne monsieur, mon brave gentleman, je vous en prie, laissez-vous persuader.

— Qu’est-ce que j’entends-là ? répondit M. Haredale, se baissant pour mieux voir ; n’est-ce pas la voix de Daisy ?

— Oui, monsieur, répliqua le petit homme. Laissez-vous, persuader, monsieur. Ce brave homme dit vrai. Votre vie peut en dépendre.

— Dites-moi, reprit Haredale brusquement, auriez-vous peur de venir avec moi ?

— Moi, monsieur ? n-o-n.

— Eh bien ! mettez cette cocarde à votre chapeau. Si nous rencontrons ces gueux-là, vous leur jurerez que je vous emmène prisonnier, parce que vous la portez. Je leur en dirai autant moi-même : car, aussi vrai que j’espère le pardon du bon Dieu dans l’autre monde, je ne veux pas qu’ils me fassent grâce, pas plus que je ne leur ferai quartier, si nous en venons aux mains ce soir. Allons ! sautez en croupe ! … vite. Tenez-moi bien par la taille, et n’ayez pas peur. »

En un instant les voilà partis au grand galop, dans un nuage de poussière épaisse, et toujours courant devant eux, comme Robin des Bois.

Par bonheur que l’excellent coursier de Haredale connaissait bien la route : car pas une fois, pas une seule fois, dans tout le voyage, M. Haredale n’abaissa les yeux sur le sol, ni ne les détourna un moment de la clarté qui servait de but et de fanal à leur course furieuse. Une fois il dit à demi-voix : « C’est ma maison. » Mais il ne desserra pas les dents davantage. Quand ils arrivaient à des endroits où le chemin était plus mauvais et plus sombre, il n’oubliait jamais de poser sa main sur le petit homme pour bien l’affermir en selle ; mais il n’en continuait pas moins de garder la tête droite et les yeux fixés sur le feu, alors comme toujours.

La route n’était pas sans danger : car ils avaient quitté la grand’route pour prendre le plus court, toujours à bride abattue, par des ruelles et des sentiers solitaires, où les roues des charrettes avaient fait des ornières profondes, où le passage étroit était bordé de haies et de fossés, où l’on avait sur la tête une arcade de grands arbres qui épaississaient l’ombre et l’obscurité. Mais c’est égal, en avant, en avant, en avant, sans s’arrêter et sans broncher, jusqu’à la porte du Maypole, d’où ils purent voir que le feu commençait à s’éteindre, apparemment faute d’aliment.

c Descendons un moment, un seul moment, Daisy, dit M. Haredale, en l’aidant à sauter de cheval et suivant ses pas. Willet, Willet, où sont ma nièce et mes domestiques ? … Willet ! »

Tout en poussant ces cris de détresse, il se précipite au comptoir. Qu’est-ce qu’il voit ? L’aubergiste lié et garrotté sur sa chaise, la salle démantibulée, dévastée, toute sens dessus dessous…. Évidemment, personne n’avait pu venir chercher là un refuge.

M. Haredale était un caractère fort, accoutumé à se contraindre et à réprimer ses plus vives émotions ; mais cet augure sinistre des découvertes auxquelles il devait s’attendre (car, en voyant l’incendie, il avait bien deviné tout de suite que sa maison devait être rasée) vainquit son courage. Il se couvrit la figure de ses mains pour un moment, et détourna la tête.

« Johnny, Johnny, dit Salomon, et le brave homme criait de toute sa force en se tordant les mains…. mon cher Johnny, oh ! quel changement ! Je n’aurais jamais cru voir le Maypole en cet état, de ma vie vivante. Et le vieux château de la Garenne, donc ! Johnny ! Monsieur Haredale ! … Ah ! Johnny ! quel affreux spectacle ! »

En même temps le petit Salomon Daisy, montrant M. Haredale, plantait ses coudes sur le dos de la chaise de M. Willet, et pleurait comme un veau sur l’épaule de l’aubergiste.

Le vieux John, pendant ce temps-là, le laissait dire. Il restait assis, muet comme un merlan, fixant sur lui un regard qui n’était pas de ce monde, et donnant tous les symptômes possibles d’entière et de parfaite insensibilité à tout ce qui se passait autour de lui. Cependant, quand Salomon ne dit plus rien, il suivit avec ses gros yeux ronds la direction des regards du sacristain, et commença à montrer quelque idée vague qu’il pouvait bien y avoir là quelqu’un qui était venu le voir.

« Vous nous reconnaissez bien, n’est-ce pas, Johnny ? dit Salomon en se donnant un coup sur la poitrine : Daisy, vous savez bien…. dans l’église de Chigwell…. celui qui sonne les cloches…. Vous rappelez-vous le petit lutrin des dimanches dans la chapelle…. hein ! Johnny ? »

M. Willet réfléchit quelques minutes, puis il se mit à entonner tout bas, par un instinct mécanique, à propos du lutrin : Magnificat anima mea….

« C’est cela, cria vivement le petit homme ; justement, c’est bien moi qui chante les vêpres, Johnny. Vous y êtes, n’est-ce pas ? Dites-moi que vous êtes tout à fait remis.

— Remis ? dit Willet en récriminant, comme si c’était une question à vider entre lui et sa conscience ; remis ? ah !

— Ils ne vous ont pas maltraité à coups de bâton, de tisonniers, ou de tout autre instrument contondant, n’est-ce pas, Johnny ? demanda Salomon en jetant un coup d’œil plein d’inquiétude sur la tête de Willet. Ils ne vous ont pas battu, n’est-ce pas ? »

John fronça le sourcil, baissa les yeux comme s’il était absorbé dans quelque calcul d’arithmétique mentale ; puis les releva, comme s’il cherchait au plafond le total de l’addition rebelle ; puis les promena sur Salomon Daisy, depuis la pointe des cheveux jusqu’à la plante des pieds ; puis les porta lentement tout autour de la salle. Et alors une grosse larme, ronde, plombée, et point du tout transparente, lui roula de chaque œil, lorsqu’on branlant la tête il répondit :

« S’ils avaient eu seulement la bonté de m’assassiner, combien ils m’auraient obligé !

— Non, non, ne dites pas ça, Johnny, reprit Daisy, la larme à l’œil ; c’est bien triste, mais ça ne va pas jusque-là. Non, non.

— Voyez-moi ça, monsieur, cria John, tournant ses yeux douloureux sur M. Haredale, qui avait mis un genou en terre pour travailler lestement à délivrer l’aubergiste de ses liens. Voyez-moi ça, monsieur. Il n’y a pas jusqu’au Mai lui-même, le vieux Mai, tout de bois et tout insensible qu’il est, qui regarde tout étonné à la fenêtre, comme s’il voulait me dire : « John Willet, John Willet, allons-nous-en piquer une tête dans la mare la plus voisine, qui sera assez profonde pour nous noyer, car c’est fait de nous à tout jamais. »

— Finissez, Johnny, finissez, lui cria son ami, non moins touché de cet effort d’imagination douloureux de la part de M. Willet, que du ton sépulcral dont il avait parlé du Maypole. Je vous en prie, Johnny, finissez.

— Votre perte est grande et votre malheur est pénible, lui dit M. Haredale jetant un regard d’impatience vers la porte, et ce n’est pas le moment de chercher à vous consoler : ce ne serait pas moi, dans tous les cas, qui pourrais le faire ; mais, avant de nous quitter, dites-moi une chose, et tâchez de me la dire nettement, je vous en supplie. Avez-vous vu Emma, ou avez-vous entendu parler d’elle ?

— Non, dit M. Willet.

— Vous n’avez donc vu que cette canaille ?

— Oui.

— Elles se seront sauvées, j’espère, avant le commencement de ces scènes affreuses, dit M. Haredale, qui, au milieu de son agitation, de son désir impatient de remonter à cheval, et de son peu d’habileté pour débrouiller des cordes emmêlées, n’avait pas seulement défait encore un nœud. Daisy, un couteau !

— Vous n’auriez pas, dit John regardant autour de lui comme pour chercher son mouchoir de poche ou quelque autre bagatelle qu’il aurait perdue, vous n’auriez pas, l’un ou l’autre, trouvé quelque part par là… un cercueil ?

— Willet ! » cria M. Haredale.

Salomon laissa tomber de ses mains le couteau, et sentit une sueur froide lui courir tout le long du corps. « Ciel ! s’écria-t-il.

— C’est que, voyez-vous, continua John sans les regarder, un moment avant de vous voir, j’ai reçu la visite d’un mort qui allait là-bas. Et s’il avait apporté là sa bière ou que vous l’eussiez rencontrée sur le chemin, j’aurais bien pu vous dire le nom qu’il y avait sur la plaque. Enfin, s’il ne l’a pas apportée, ça ne fait rien. »

M. Haredale, qui venait d’écouter ces paroles avec une attention palpitante, se releva à l’instant droit sur ses pieds, et, sans dire un seul mot, emmena Salomon Daisy à la porte, monta à cheval, le prit en croupe derrière lui, et vola plutôt qu’il ne galopa vers cet amas de ruines, qui était encore un château majestueux quand le soleil couchant l’avait éclairé la veille de ses derniers feux. M. Willet les regarda, les écouta, ramena ses y eux sur lui-même pour bien s’assurer qu’il n’était plus garrotté, et, sans donner le moindre signe d’impatience, de surprise ou de désappointement, retomba doucement dans l’état léthargique dont il n’était sorti un moment que d’une manière très-imparfaite.

M. Haredale attacha son cheval à un tronc d’arbre, et, serrant le bras de son compagnon, se glissa doucement le long du sentier, dans les lieux où était hier encore son jardin. Il s’arrêta un instant à regarder ses murs fumants et les étoiles qui envoyaient leur lumière, à travers les toits et les planchers ouverts, jusque sur le tas de cendres et de poussière. Salomon jeta de côté un coup d’œil timide sur sa figure, et vit que ses lèvres étaient étroitement serrées l’une contre l’autre, que ses traits respiraient une résolution sombre, sans qu’il lui échappât une larme, un regard, un geste qui trahît sa douleur.

Il tira son épée, tâta sa poitrine, comme s’il portait sur lui d’autres armes cachées, saisit de nouveau Salomon par le poignet, et fit, d’un pas discret, le tour de la maison. Il regardait à chaque porte, à chaque ouverture, revenait sur ses pas, quand il entendait seulement remuer une feuille, et cherchait à tâtons, les mains étendues devant lui, dans chaque encoignure plus obscure. C’est ainsi qu’ils firent tout le tour des bâtiments. Mais ils revinrent au point de départ sans avoir rencontré aucune créature humaine, ou sans trouver le moindre indice qu’il y eût là quelque traînard caché.

Après un moment de silence, M. Haredale se mit à crier à deux ou trois reprises, puis enfin il dit tout haut : « Y a-t-il quelqu’un de caché ici, qui connaisse ma voix ? il n’y a plus rien à craindre : il peut se montrer. S’il y a là quelqu’un de ma maison, je le prie de me répondre. » Il les appela tous par leur nom, les uns après les autres ; l’écho répéta sa voix lugubre sur bien des tons ; ensuite tout redevint muet comme auparavant.

Ils se tenaient au pied de la tourelle où était suspendue la cloche d’alarme. Le feu ne l’avait pas épargnée, et de plus, les planchers en avaient été sciés, coupés, enfoncés. Elle était ouverte à tous les vents. Cependant il y restait un bout d’escalier au bas duquel était accumulé un grand tas de cendres et de poussière ; des fragments de marches ébréchées et rompues offraient çà et là une place mal sûre et mal commode pour y poser le pied, puis il disparaissait derrière les angles saillants du mur, ou dans les ombres profondes que projetaient sur lui d’autres portions de ruines : car, pendant ce temps-là, la lune s’était levée à l’horizon et brillait d’un grand éclat.

Pendant qu’ils étaient là debout à écouter les échos lointains et à espérer en vain d’entendre quelque voix connue, des grains de poussière glissèrent du haut de cette tourelle en bas. Ému par le moindre bruit dans ce lieu sinistre, Salomon leva les yeux sur son compagnon, et vit qu’il venait de se retourner vers le même endroit, qu’il observait avec une grande attention : il était tout yeux et tout oreilles.

M. Haredale couvrit de sa main la bouche du petit homme, et se remit en observation. L’œil en feu, il lui recommanda expressément, sur sa vie, de se tenir tranquille, sans parler et sans bouger. Puis, retenant son haleine, et marchant courbé en deux, il se glissa furtivement dans la tourelle, l’épée nue à la main, et disparut.

Effrayé de se voir laisser là tout seul, au milieu de cette scène de destruction, après tout ce qu’il avait vu, tout ce qu’il avait entendu ce soir même, Salomon l’aurait suivi, si l’air et les manières de M. Haredale n’avaient pas eu, en lui défendant d’avancer, quelque chose dont le souvenir le tenait, pour ainsi dire, enchanté. Il resta donc comme enraciné à la place où il était, osant à peine respirer, montrant dans tous ses traits un mélange de surprise et de crainte.

Encore des cendres qui glissent et roulent en bas…très, très-doucement… puis encore… puis encore, comme si elles s’écrasaient sous un pied furtif. Et puis voici une figure qui se dessine dans l’ombre, grimpant très-doucement aussi et s’arrêtant souvent pour regarder en bas : la voilà qui poursuit son ascension difficile, et qui disparaît aux yeux encore une fois !

La voici qui reparaît dans un jour obscur et douteux ! elle est un peu plus haut, pas beaucoup, parce que le chemin est escarpé et pénible ; elle ne peut avancer que lentement. Quel est donc le fantôme imaginaire qu’elle poursuit là-haut, et pourquoi donc est-elle toujours à regarder en bas ? Cet homme ne sait-il pas qu’il est seul ? Est-ce que par hasard il aurait perdu l’esprit dans les pertes cruelles qu’il a pu faire cette nuit ? S’il allait se jeter la tête en bas du haut de ce mur chancelant ! Salomon, dans sa frayeur, se sentait défaillir et joignait les mains. Ses jambes tremblaient sous lui ; une sueur froide inondait son pâle visage.

S’il en avait eu la force, il aurait désobéi aux ordres de M. Haredale, mais il était incapable de prononcer un mot ou de faire un mouvement. Tout ce qu’il pouvait faire, c’était de tenir sa vue fixe sur un petit coin de clair de lune où il allait voir sans doute apparaître la figure, si elle continuait de monter ; et, quand il la verrait arriver là, il essayerait de l’appeler.

Encore des cendres qui glissent et tombent, des pierres qui roulent en bas avec un bruit lourd et sourd. Salomon tenait sans cesse ses yeux tendus sur le coin de clair de lune. La figure avançait toujours, car on voyait déjà son ombre sur la muraille. Ah ! la voilà qui reparaît…. la voilà qui se retourne la voilà….

Le sacristain, frappé d’horreur, avait poussé un cri qui avait percé l’air : « Le revenant ! le revenant ! » L’écho n’avait pas encore achevé de répéter ce cri, qu’une autre figure à son tour passait au clair de la lune, se jetait sur la première, la terrassait, lui mettait un genou sur la poitrine, et lui serrait la gorge avec ses deux mains.

« Scélérat ! cria M. Haredale d’une voix terrible, car c’était lui, c’est donc toi qui, par une ruse infernale, te fais passer aux yeux des hommes pour mort et enterré, mais que le ciel avait réservé pour ce jour de vengeance. Enfin…. enfin, je te tiens, toi dont les mains sont teintes du sang de mon frère et de celui de son fidèle serviteur que tu as répandu après, pour cacher ton premier crime ! Toi, Rudge, double assassin, double monstre ; je t’arrête au nom de Dieu, qui vient de te remettre entre mes mains. Non, non. Tu aurais la force de vingt hommes comme toi, ajouta-t-il en voyant que le meurtrier luttait contre ses étreintes, non, tu ne m’échapperas pas, tu resteras cette nuit dans mes serres. »