Barnabé Rudge/76

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Hachette (p. 319-326).
CHAPITRE XXXIV.

En s’en allant tout doucement de chez sir John Chester, le serrurier ralentit encore son pas sous les arbres qui ombrageaient l’entrée, avec une sorte d’espérance qu’on allait peut-être le rappeler. Il était revenu déjà sur ses pas, et s’arrêtait encore au détour de la rue, quand l’horloge sonna douze fois. Douze heures, tintement solennel ! non pas seulement en pensant à demain, mais il savait que c’était le glas funèbre de l’assassin. Il l’avait vu passer dans la rue encombrée par la foule, au milieu des imprécations de la multitude ; il avait remarqué sa lèvre frémissante et ses membres tremblants ; la couleur plombée de sa face, son front gluant, son œil égaré…. la crainte de la mort qui absorbait chez lui toute autre pensée, et qui lui dévorait sans pitié le cœur et la cervelle. Il avait remarqué son regard errant, en quête de quelque espérance, et ne rencontrant, de quelque côté qu’il se tournât, que le désespoir. Il avait vu cette créature agitée par son crime, pitoyable et désolée, conduite avec sa bière à côté d’elle dans la charrette jusqu’au gibet. Il savait que jusqu’à la fin il était resté inflexible, obstiné ; que, dans la terreur sauvage de sa condition, il s’était plutôt endurci qu’attendri à l’égard de sa femme et de son fils ; que ses dernières paroles avaient été des paroles de malédiction contre eux, comme étant ses ennemis.

M. Haredale avait résolu d’y aller, pour s’assurer par ses yeux du dénoûment. Il n’y avait que le témoignage de ses sens qui pût satisfaire cette soif ardente de vengeance qui le tenait en haleine depuis tant d’années. Le serrurier le savait, et, quand les cloches eurent cessé leur carillon, il courut à sa rencontre.

« Quant à ces deux hommes, lui dit-il en arrivant, je ne peux plus rien faire. Que le ciel ait pitié d’eux ! … Hélas ! je ne peux rien faire pour eux ni pour d’autres. Mary Rudge aura un gîte, et elle est assurée d’un ami fidèle qu’elle retrouvera au besoin. Mais Barnabé…. le pauvre Barnabé…. le bon Barnabé…. quel service puis-je lui rendre ? Il y a bien des hommes dans leur bon sens. Dieu me pardonne ! cria l’honnête serrurier en s’arrêtant dans une cour étroite qu’ils traversaient, pour passer sa main sur ses yeux humides, que je me résignerais plus facilement à perdre que Barnabé. Nous avons toujours été bons amis ; mais je ne savais pas, non je n’ai jamais su jusqu’à ce jour combien j’aimais ce garçon-là. »

Il n’y avait pas grand monde dans la ville qui pensât à Barnabé ce jour-là, si ce n’est comme à l’acteur principal du spectacle qu’on allait donner au peuple le lendemain. Mais, quand toute la population y aurait songé, pour souhaiter de voir épargner sa vie, il n’y en avait pas un parmi eux qui l’eût fait avec un zèle plus pur, ni avec une plus grande sincérité de cœur que le bon serrurier.

Barnabé devait mourir. Il n’y avait plus d’espérance. Ce n’est pas le moindre des maux qui résultent de cette punition suprême et terrible, la peine de mort, qu’elle endurcit les cœurs de ceux qui ont affaire à elle, et fait des hommes les plus aimables d’ailleurs, les êtres les plus indifférents à la grande responsabilité qui pèse sur eux : souvent même ils ne s’en doutent pas. On avait prononcé la sentence qui condamnait à mort Barnabé. On la prononçait, tous les mois, pour des crimes plus légers. C’était une chose si ordinaire, qu’il y avait bien peu de personnes que cet arrêt épouvantable fît tressaillir, ou qui se donnassent la peine d’en discuter la légitimité. Cette fois encore, cette fois surtout, où la Loi avait été outragée d’une manière si flagrante, il fallait assurer, disait-on, « la dignité de la Loi. » Le symbole de sa dignité, gravé à chaque page du Code criminel, c’était la potence, et Barnabé devait mourir.

On avait essayé de le sauver. Le serrurier avait porté pétitions sur pétitions, mémoires sur mémoires, de ses propres mains à la source des grâces. Mais la source des grâces n’était pas, comme dans la Bible, la fontaine de miséricorde, et Barnabé devait mourir.

Depuis le commencement, sa mère ne l’avait pas quitté un moment, excepté la nuit ; et, en la trouvant à ses côtés. il était content comme toujours. Ce jour-là, qui devait être le dernier pour lui, il fut plus animé et plus fier qu’il ne l’avait encore été ; et, quand elle laissa tomber de ses mains le saint livre qu’elle venait de lui lire tout haut, pour lui sauter au cou, il s’arrêta dans le soin empressé qu’il prenait de rouler un morceau de crêpe autour de son chapeau, tout surpris des angoisses de sa mère. Grip proféra un faible croassement, moitié encouragement, à ce qu’on pouvait croire, moitié remontrance ; mai s’il n’eut pas le cœur d’aller plus loin, et retomba brusquement dans un profond silence.

Pendant qu’ils étaient là sur le bord de ce grand golfe, au delà duquel personne ne peut voir l’Océan, le Temps, qui allait bientôt lui-même se perdre dans le vaste abîme de l’Éternité, roulait avec eux comme un puissant fleuve qui enfle et précipite son cours à mesure qu’il approche de la mer. C’est à peine si le matin était arrivé, ils étaient restés assis à causer ensemble comme dans un rêve, et déjà venait le soir. L’heure redoutable de la séparation, qui, hier encore, semblait si éloignée, allait sonner.

Ils marchaient ensemble dans la cour des condamnés, sans se quitter l’un l’autre, mais sans parler. Barnabé trouvait que la prison était un séjour pénible, lugubre, misérable, et espérait le lendemain comme un libérateur qui allait l’arracher à ce lieu de tristesse pour le conduire vers un lieu de lumière et de splendeur. Il avait une idée vague qu’on s’attendait à le voir se conduire en brave…. qu’il était un homme d’importance, et que les geôliers seraient trop contents de le surprendre à verser des larmes. À cette pensée, il foulait la terre d’un pied plus plus ferme, en recommandant à sa mère de prendre courage et de ne plus pleurer. « Sentez ma main, lui disait-il, vous voyez bien qu’elle ne tremble pas. Ils me traitent d’imbécile, ma mère, mais ils verront…. demain. »

Dennis et Hugh étaient dans la même cour. Hugh sortit de sa cellule en même temps qu’eux, s’étirant les membres comme s’il venait de dormir. Dennis était assis sur un banc dans un coin, son menton enfoncé dans ses genoux, et il se balançait de haut en bas, comme une personne qui souffre des douleurs atroces.

La mère et le fils restèrent d’un côté de la cour, et ces deux prisonniers de l’autre. Hugh marchait à grands pas de long en large, jetant de temps à autre un regard farouche vers le ciel brillant d’un jour d’été, puis se retournant, après cela, pour regarder la muraille.

« Pas de sursis ! pas de sursis ! Personne ne vient. Nous n’avons plus que la nuit, à présent, disait Dennis d’une voix faible et gémissante en se tordant les mains. Croyez-vous qu’ils vont m’accorder mon sursis ce soir, camarade ? Ce ne serait pas la première fois que j’aurais vu arriver des sursis la nuit. J’en ai vu qui n’arrivaient qu’à cinq, six et même sept heures du matin. Ne pensez-vous pas qu’il me reste encore quelque bonne chance, n’est-ce pas ? Dites-moi que oui, dites-moi que oui, jeune homme, criait la misérable créature avec un geste suppliant, implorant Barnabé, ou je vais devenir fou.

— Il vaut mieux être fou ici que dans son bon sens. Tu n’as qu’à devenir fou, lui dit Hugh.

— Mais dites-moi donc ce que vous en pensez. Comment ! quelqu’un ne me dira pas ce qu’il en pense, continuait le malheureux, si humble, si misérable, si abject, que la Pitié en personne aurait tourné le dos en voyant tant de bassesse sur la figure d’un homme. Ne me reste-t-il plus une chance ? pas une seule chance favorable ? N’est-il pas vraisemblable qu’ils ne tardent tant que pour me faire peur ? N’est-ce pas que vous le croyez ? Oh ! ajoutait-il avec un cri perçant, en se tordant toujours les mains, personne ne veut donc me consoler ?

— C’est vous qui devriez montrer le plus de courage, et c’est vous qui en montrez le moins, dit Hugh en s’arrêtant devant lui. Ha ! ha ! ha ! voyez-vous le bourreau, quand c’est à son tour !

— Vous ne savez pas ce que c’est, vous, criait Dennis, qui se tordait en deux tout en parlant ; moi, je le sais. Comment ! je pourrais être exécuté ! moi ! moi ! en venir là !

— Et pourquoi pas ? dit Hugh, rejetant de côté ses mèches de cheveux pour mieux voir son ancien collègue de révolte. Que de fois, avant de connaître votre état, vous ai-je entendu parler de ça, de manière à en faire venir l’eau à la bouche ?

— Je suis toujours le même ; j’en parlerais encore de même, si j’étais encore bourreau. C’en est un autre que moi qui hérite de mon opinion, à l’heure qu’il est. C’est bien ce qui m’afflige le plus. Il y a quelqu’un, à présent, qui m’attend avec impatience pour m’exécuter. Je sais bien par moi-même ce qui en est.

— Il n’a pas longtemps à attendre, dit Hugh en reprenant sa promenade. Vous n’avez qu’à vous dire cela pour vous tranquilliser. »

Quoiqu’un de ces deux hommes étalât dans ses paroles et son attitude l’immobilité la plus absolue, et que l’autre, dans chaque mot, dans chaque geste, fît preuve d’une lâcheté si abjecte, que c’était humiliant de le voir, il était difficile de dire quel était celui des deux qui présentait le spectacle le plus repoussant et le plus dégoûtant. Chez Hugh, c’était le désespoir obstiné d’un sauvage attaché au poteau funeste ; le bourreau, au contraire, était réduit à l’état d’un chien qu’on va noyer, et qui a déjà la corde au cou. Cependant M. Dennis aurait pu dire, car il le savait bien par expérience, que ce sont là les deux formes les plus ordinaires chez les patients qui vont sauter le pas. Telle est, en gros, la belle récolte du grain semé par la Loi, qu’on regardait généralement cette moisson comme une chose toute naturelle.

Il y avait cependant des points par lesquels ils se ressemblaient tous. Le cours errant et fatal de leurs pensées, qui les ramenait à des souvenirs subits de choses anciennes dans le passé, depuis longtemps oubliées, sans relations entre elles…. le vague besoin, qui les tourmentait sans cesse, de quelque chose d’indéfini que rien ne pouvait leur donner…. la fuite ailée des minutes qui formaient des heures, comme par enchantement…. la venue rapide de la nuit solennelle…. l’ombre de la mort planant toujours sur eux, dont cependant l’obscurité ténébreuse n’empêchait pas les détails les plus communs et les plus trivials de surgir au milieu de l’horreur dont ils étaient frappés, pour les forcer à les contempler…. l’impossibilité de conserver leur esprit, quand ils y eussent été disposés, dans un état de pénitence et de préparation dernière, ou même de le tenir fixé sur toute autre chose que l’image hideuse qui fascinait toutes leurs facultés, voilà ce qu’ils avaient tous de commun ; il n’y avait de différence que dans les signes extérieurs.

« Allez nous chercher le livre que j’ai laissé là dedans…. sur votre lit, dit-elle à Barnabé en entendant sonner l’heure. Embrassez-moi d’abord. »

Il regarda son visage et vit bien dans ses traits que le moment était venu. Après s’être tenus longtemps dans les bras l’un de l’autre, il s’arracha de ceux de sa mère, en lui recommandant de ne pas bouger avant son retour. Il ne fut pas long à revenir, car il avait été rappelé par un cri déchirant…. Mais elle était partie.

Il courut à la porte de la cour, pour regarder au travers. Il vit qu’on l’emportait. Elle lui avait dit que son cœur se briserait. Hélas ! plût à Dieu !

« Ne croyez-vous pas, lui dit Dennis en pleurnichant et en se traînant jusqu’à lui, pendant qu’il était là debout, le pied enraciné dans le sol, à regarder la muraille nue et vide ; ne croyez-vous pas qu’il me reste encore quelque chance ? C’est une fin si terrible ! une fin si terrible pour un homme comme moi ! Ne croyez-vous pas qu’il se trouvera quelque chance, je ne dis pas pour vous, mais pour moi ? Parlez bas, que celui-là (montrant Hugh) ne nous entende pas : c’est un tel garnement !

— Allons, dit le gardien, qui venait de faire sa ronde en dedans et en dehors avec les mains dans ses poches, et qui bâillait comme s’il s’ennuyait à mourir, allons, mes gars, il est temps de rentrer !

— Non, pas encore, cria Dennis ; pas encore : il s’en faut d’une heure.

— Dites donc…. il paraît que votre montre a bien changé d’allure, reprit le gardien ; j’ai vu le temps où elle avançait : elle a maintenant le défaut contraire.

— Mon ami, criait la misérable créature en tombant à genoux, mon cher ami, car vous avez toujours été mon cher ami, il faut qu’il y ait quelque méprise. Il y a, j’en suis sûr, quelque lettre égarée, quelque messager qui aura été arrêté en route. Qui sait s’il n’est pas tombé de mort subite ? J’ai vu comme cela, une fois, un homme tomber roide mort dans la rue ; je l’ai vu de mes yeux, et même il avait des papiers dans sa poche. Envoyez demander. Que quelqu’un aille aux informations. Il n’est pas possible qu’ils veuillent me pendre ; c’est tout à fait impossible…. Mais si ; j’y pense, ils veulent me pendre, reprit-il en se relevant sur ses pieds avec un cri d’angoisse. Ils veulent me pendre par surprise, et c’est pour cela qu’ils retiennent la grâce qu’on m’a faite. C’est un complot contre ma vie, ils veulent que je la perde. »

Et poussant un autre hurlement, il tomba par terre dans une crise de nerfs.

« Voyez-vous le bourreau, quand c’est son tour ! répéta Hugh, pendant qu’on emportait son camarade. Ha ! ha ! ha ! Courage, brave Barnabé ! ça ne nous fait rien à nous. Votre main. D’ailleurs ils font bien de nous retirer du monde : car, s’ils nous relâchaient, nous ne les tiendrions pas quittes à si bon marché, hein ? Encore une poignée de main ; ou ne meurt qu’une fois. Si vous vous réveillez la nuit, vous n’avez qu’à vous bercer avec ce gai refrain, et vous retomberez tout de suite la tête sur l’oreiller. Ha ! ha ! ha ! »

Barnabé jeta encore un coup d’œil par la grille de la cour, qui était vide maintenant. Puis il regarda Hugh enjamber hardiment le pas qui conduisait à son cachot. Il l’entendit crier bravo ! et partir d’un grand éclat de rire en faisant tourner son chapeau au-dessus de sa tête. Alors, il s’en alla lui-même, comme un somnambule, aussi insensible à la crainte ou au chagrin, et se jeta sur sa paillasse, écoutant l’heure qu’allait sonner l’horloge.