Barzaz Breiz/1846/Conclusion

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Barzaz Breiz/1846
Barzaz Breiz, 1846Franck2 (p. 473-488).
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CONCLUSION.



Arrivé à la fin de cette publication, une réflexion me frappe qui m’impose un dernier devoir. Si les chants qu’on vient de lire offrent quelque intérêt poétique ou historique, ils ne me semblent pas moins intéressants et moins instructifs, au point de vue philosophique et moral. Ils retracent, en effet, le tableau fidèle des mœurs, des idées, des croyances, des opinions, des goûts, des plaisirs, des peines et des sentiments du peuple breton, aux différentes époques de sa vie. Il s’y peint d'après nature, avec ses vertus et ses vices, sans s’inquiéter de certaines difformités qui! n’aperçoit pas, et que l’art apprend à dissimuler par la manière de les éclairer. Le portrait n’est qu’ébauché, sans doute, mais il est frappant de vérité.

L’homme y paraît sous trois aspects qui correspondent aux trois catégories des chants populaires de la Bretagne, savoir : aux poésies mythologiques, héroïques et historiques ; aux poésies domestiques et d’amour ; aux légendes et aux chants religieux.

Les premières nous l’ont montré enfant, puis adolescent, puis parvenant à l’âge mûr ; les autres nous ont initié à sa vie domestique, les dernières à sa vie religieuse.

Rappelons les traits principaux.

On se souvient de cet enfant vêtu de blanc, debout près d’un vieillard austère qui lui répète sa leçon : c’est le breton au début de l’existence sociale, et qu'un druide instruit. Or, l’homme est un être enseigné : la semence morale déposée dans sa jeune âme n’y meurt point ; elle s’y développe, au contraire, elle fructifie, et l’on peut encore, après bien des siècles, juger de la semence par les fruits. L’expérience le prouve, et le sujet qui nous occupe confirme les observations de l’expérience.

L’enseignement que le prêtre païen donne à son élève est sérieux, grave, sombre, et, avant tout, religieux. A peine le jeune Breton est né, qu’il voit autour de son berceau, la Mort, la Douleur et la Nécessité, divinités terribles qu’on lui dit d’adorer : soumis à la loi du destin, il les adore ; mais si le maître lui montre la souffrance comme le lot de l'humanité sur la terre, il fait en même temps briller aux yeux de son imagination un royaume enchanté « plein de fruits d’or, de fleurs et de petits enfants qui rient ; » et le cœur du jeune néophyte, fermé pour ce monde terrestre, s’ouvre avec l’espérance pour un monde meilleur.

La même voie fleurie le mène à l’amour du merveilleux ; son instituteur donne un aliment à ce penchant naturel à l’homme en l’entretenant d’un monde mitoyen, peuplé d’esprits mystérieux des deux sexes, les uns nains, composant des breuvages magiques ; les autres naines, dansant avec des fleurs dans les cheveux et des robes blanches, autour des fontaines, à la clarté de la lune. Frappé par ces fraîches images, l’enfant croira donc aux esprits, aux sorciers, aux fées, à l’influence des astres ; il sera superstitieux et crédule.

Passant à un autre ordre d’idées, le maître apprend à son élève qu’un jour des vaisseaux étrangers descendirent sur les rivages de la patrie, qu’ils la dévastèrent ; que les prêtres, pères et chefs du peuple, furent égorgés par eux, hormis un petit nombre qu’on voyait errer, fugitifs, avec des épées brisées, des robes ensanglantées, des béquilles. Et, devant ce tableau plus saisissant encore que celui devant lequel fit serment le jeune Annibal, l’enfant va jurer haine à mort aux étrangers, et protester qu’il défendra éternellement, contre eux, le culte de ses pères, les lois de son pays et son indépendance. De la sorte, naît en son cœur, comme un doux fruit sur une tige amère, cet amour du sol natal et de la liberté, cet esprit de résistance opiniâtre , ce dévouement aux chefs nationaux, et cet instinct de conservation qu’il ne perdra jamais.

La suite des siècles nous l’a fait voir mettant en pratique les divers enseignements du maître.

Un prince, ennemi et chrétien, le prend, l’enchaîne, lui crève les yeux, et il chante ; « Je n’ai pas peur d’être tué ; j’ai assez vécu ; peu importe ce qui arrivera , ce qui doit être sera : il faut que tous meurent trois fois avant de se reposer pour jamais [1]. » Puis il poursuit d’effroyables imprécations religieuses et nationales contre l’étranger, ennemi de son culte et oppresseur de son pays. C’est le barbare aux passions effrénées, inspiré par une haine aveugle que la raison ne peut ni blâmer ni absoudre. Ses vices ont le même caractère d’énergie sauvage que ses vertus. Chose étrange ! ils ont un mobile semblable, ils sont sacrés comme elles. Les sens grossiers qu’il a reçus de la nature, le ciel froid et pluvieux sons lequel il couche, la vie guerrière et rude qu’il mène, le dénûment presque complet où il se trouve des choses les plus nécessaires au bien-être, la rareté des occasions qu’il a de se distraire des soucis de sa misérable existence, tout le pousse à chercher les moyens les plus violents pour assouvir ses penchants brutaux : le pillage, l’ivresse et la danse les lui fournissent. Il pille donc, il danse et il boit [2] ; et, en satisfaisant ainsi d’un même coup ses trois vices, l’amour du gain, l’amour des liqueurs fermentées et l’amour du bal , il croit sérieusement s’acquitter d’un double devoir envers ses dieux et son pays ; car, d’une part, c’est le territoire ennemi qu’il ravage ; c’est le vin de l’étranger qu’il boit, et il le boit (c’est horrible à dire !) mêlé au sang de l’étranger lui-même ; d’autre part, les danses auxquelles il se livre sont saintes : et ces danses, ce vin, ce sang, il les offre en holocauste au soleil qui le bénit et lui sourit.

Pour qu’il puisse distinguer un jour le bien du mal, il faudra qu’un autre soleil l'éclaire, qu’un enseignement nouveau modifie celui qu’il a reçu, qu’une nouvelle loi vienne régler ses nobles instincts et mettre un frein à ses passions mauvaises. Cette loi, il la subit, et le premier cri qui s’échappe au jour de la bataille, de son cœur où la foi du Christ commence de germer, est un défi jeté à la mort, du milieu des eaux sanglantes du baptême, une hymne où la résignation chrétienne triomphe déjà du fatalisme païen [3]. Le même sentiment éclate eu ses paroles, quand la peste désole sa patrie : « La peste est au bout de ma maison, lorsque Dieu voudra, elle entrera, dit-il ; lorsqu’elle entrera, je sortirai [4]. » Toutefois, le christianisme pratique n’a pas encore pénétré dans ses mœurs ; les Hébreux étaient moins éloignés de la doctrine évangélique, ils disaient : « œil pour œil, et dent pour dent. » Lui, le dis. ri pie des druides, il s’écrie, tout chrétien qu’il est : « Cœur pour œil, et tête pour bras [5]. »

Ce langage atroce, justifié à ses yeux par l’amour du pays, il le tient et le traduit en actions pendant toute son enfance et pendant toute sa jeunesse. « Il voudrait, dit-il, écraser le cœur du roi ennemi entre la terre et son talon ; » et. bravant une mort certaine, il marche seul contre mille ; il suspend en trophée, au pommeau de la selle de son cheval, puis à la porte de sa maison, la tète de l’étranger vaincu ; il rit (et serait blâmé de ne pas rire), il rit de tout son cœur en voyant l’herbe verte rougie du sang des oppresseurs de sa nation ; il se couche parmi leurs cadavres comme un lion rassasié au milieu d'un troupeau de moutons égorgés, et il se délasse en les regardant [6]. Mais quel changement soudain s’est opéré en lui ? Voilà que ces mêmes yeux qu’un spectacle aussi effroyable a charmés versent des larmes de reconnaissance et de piété ! Le barbare tombe à genoux devant le Dieu qu’il a invoqué, et auquel il doit la victoire ; il lui élève des autels comme au soutien de son pays, comme à son protecteur, et la religion remporte un triomphe nouveau. Elle l’a rendu modeste au milieu du succès, elle lui inspirera la résignation dans les fers, elle le consolera, elle lui donnera l’espoir ; et un jour que tout le monde l’aura oublié, que personne ne le reconnaîtra plus sous la casaque de plomb dont l’étranger l’aura chargé ; un jour que sa barbe, devenue grise, descendra jusqu’à sa ceinture, et qu’il ressemblera à un chêne mort depuis sept ans, alors la foi passera sous les traits de la sainte patronne du pays ; elle le regardera, elle le reconnaîtra, elle pleurera, elle coupera ses chaînes, et lui, poussant son cri de guerre, il appellera son pays aux armes. — Aux armes ! — répondent les guerriers. Et pour tribut, il offre aux ennemis la tête du gouverneur chargé de percevoir la taxe [7] ; il les moissonne comme le blé dans les champs, il les bat comme la paille sur l’aire ; et, toujours dévoué, il chante en l’honneur de ses chefs nationaux un chant de triomphe qui s’étend depuis le mont Saint-Michel jusqu’aux vallées d’Elorn [8]. Malheur ! seulement alors, malheur au fils de ses princes que les étrangers, tout vaincus qu’ils sont, emmènent prisonnier au delà des mers. L’infortuné meurt de chagrin loin du pays natal ; et la nuit, lorsque les âmes des martyrs du dévouement à la patrie viennent, à la clarté de la lune, sous la forme d’oiseaux blancs et noirs, avec une tache rouge au front, se percher sur un chêne au bord de la mer, et qu’ils chantent, il ne chante pas : « Chantez, petits oiseaux, dit-il d’une voix douce et triste, vous n’êtes pas morts loin de la Bretagne [9] ! »

Malheur bientôt au Breton lui-même ! ses chefs de race disparaissent, sa jeunesse commence, rude et intolérable, à l’école de princes étrangers. Les envahisseurs qu’ils attirent près d’eux lui fournissent l’occasion de montrer cruellement qu’il n’a rien perdu de son amour pour la pairie, de sa première audace, de son esprit d’indépendance, de sa haine pour la tyrannie, et que, s’il « engendre encore des fils, c’est pour tuer les oppresseurs [10]. » Plus il avance dans la vie, et plus se renouvellent ces terribles et sanglantes épreuves imposées à son patriotisme ; quelquefois la religion vient, comme par le passé, en modérer les fanatiques écarts, et donner à sa foi guerrière un caractère touchant de naïveté. Au moment d’aller combattre, il s’agenouille avec une confiance aveugle, mais charmante, devant la statue du patron des hommes de guerre du pays, et il le tente en lui promettant des présents et des louanges si le bon saint veut bien donner la victoire à ses armes. Vainqueur, il accomplit fidèlement son vœu, et pousse même la reconnaissance jusqu’à appeler ennemi de la pairie et de Dieu quiconque ne bénit pas le patron des guerriers bretons, et ne le proclame pas le premier d’entre tous les saints de la terre et du ciel. Mais, par une anomalie bizarre, qui tient sans doute aux vices de son enfance orageuse et brutale, la vue du sang versé et des têtes broyées continue à le faire rire à grince-cœur ; il insulte à l’ennemi mort, à l’exemple des héros d’Homère ; et si un de ses compatriotes, si même un de ses chefs ose avoir soif, le malheureux ! après avoir jeûné et s’être battu tout un jour, il lui lance comme un coup d’épée, au travers du visage, ces mots terribles : Bois ton sang [11]. On dirait souvent que la victoire remportée, ou qu’il attend, réveille au fond de sa mémoire tenace les imprécations païennes qu’il vomissait jadis contre les étrangers : tandis que ceux-ci chantent joyeusement à table au milieu de la nuit, il croit ouïr une voix mystérieuse murmurant lugubrement au loin : « Plus d’un qui verse du vin rouge, versera bientôt du sang gras ; plus d’un fera de la cendre, qui fait maintenant le fanfaron [12] » Et quand l’événement a réalisé cette prédiction terrible, le lendemain, au lever de l’aurore, accoudé à une fenêtre, et voyant les ennemis et leurs tentes consumés par les flammes qu’il a allumées, il s’écrie avec une joie féroce : « Nous aurons une belle récolte. « Les anciens disaient vrai : « Il n’est rien tel que des os d’ennemis broyés pour faire pousser le blé. » Sans frein, dans ses amours comme il l’est dans ses haines, alors même qu’il maudit les étrangers qui l’attaquent, il bénit ceux d’entre eux qui se sont faits Bretons pour le défendre ; il les sert fidèlement par le même esprit de dévouement qu’il avait pour ses anciens chefs de tribu, dût-il les chasser, s’il les voit violer la loi du pays, et les rappeler, s’il a de nouveau besoin d’eux [13]. Toujours un mobile unique le dirige : le plus ardent patriotisme. Mais comme si le cœur de l’homme ne suffisait pas à célébrer les espérances de la patrie, espérances souvent déçues, jamais abandonnées, au premier rayon qu’il voit luire, il appelle à son aide les oiseaux du ciel, la voix des montagnes, les hennissements joyeux de la blanche cavale (la mer), le carillon des cloches, le soleil de l’été, et jusqu’aux loups des bois du pays qu’il croit entendre hurler et grincer des dents de bonheur en sentant venir les ennemis dont l’égoût des arbres, en guise d’eau bénite, arrosera, dit-il, la tombe [14]. Toujours aussi, toujours il s’arme de constance, d’opiniâtreté, de haine implacable ; toujours sa foi nationale s’unit à sa foi religieuse : « Tenons bon, Bretons ! tenons bon ! Ni merci ni trêve ! Sang pour sang ! Noire-Dame de Bretagne, viens au secours de ton pays! » Cependant, on le voit, le guerrier s’humanise ; il ne veut plus de sang pour des larmes [15] il demande du sang pour du sang. Désormais nous sentirons son cœur battre, de plus en plus humain. Son âge héroïque est près de finir, son âge historique va commencer.

La première phase est marquée par une éclatante action qui tient à l’un et à l'autre, et qui nous le montre invariable dans son amour des lois, son indépendance, sa bravoure, son attachement aux fils des anciens chefs de race, et aussi dans son antipathie violente pour les étrangers. Ceux-ci, « vipères écloses au nid de la colombe [16], » sont venus habiter ses villes ; ils l’oppriment, ils violent ses coutumes nationales ; les ombres de ses ancêtres en frémissent d’indignation, leurs ossements gardés dans les reliquaires du pays retrouvent, pour un instant, la vie par miracle ; ils s’avancent, comme une armée, au-devant du ministre des iniquités étrangères, et dans leur sublime fureur ils mettent en pièces l’ennemi de leur petit-fils [17]. Mais lui, formé par l’âge, veut agir avec modération, et, s’il est possible, prévenir la guerre. On ne l’écoute pas, on l'insulte, ou veut le tuer ; alors sa fierté naturelle se révolte, il appelle, comme jadis ses pères, l’incendie à son aide, et va mettre le feu aux villes des violateurs de ses lois. Un seul homme conserve assez d’influence sur lui pour l’arrêter, c’est un évêque de sa race, de sa langue, « du sang des vieux rois de Bretagne, et qui maintient les bonnes coutumes du pays. » Au premier mot de cette puissance religieuse, il jette la torche qu’il tenait à la main, et se laisse égorger [18].

Il est opprimé de la même manière à la cour des suzerains de son pays, quand le son l’y conduit ; mais en lui déniant justice, les rois ne rendent que plus suave le parfum de ses vertus modestes, comme le pied brutal, en écrasant la fleur des bois, lui fait exhaler ses plus douces senteurs. Agenouillé sur l’échafaud qu’il honore : « Peu lui importerait, dit-il, de mourir, n’était loin de la patrie ! » Mais si sa tête tombe coupée ; si son sang rougit le voile de celle patrie bien-aimée accourue pour le délivrer, le voile sanglant exposé aux regards de ses compatriotes, comme autrefois la vue de la robe ensanglantée des onze druides fugitifs, produira sur eux le même effet, et malheur encore à l’ennemi [19] !

Néanmoins plus de haines nationales violentes et tenaces ; elles s’effacent de jour en jour à mesure que la religion épur et adoucit les mœurs du Breton. La religion le dispose même à contracter volontairement une alliance honorable qu’il repoussait forcée. L’union a lieu, et il en goûte les fruits, pendant cent ans de paix, sous la sauvegarde d’un pacte solennel qui lui maintient sa constitution particulière et ses chères libertés nationales. Leur conservation est en effet l’invariable objet de son unique sollicitude ; il les a fait respecter pendant mille ans de tous ses princes, il veut les défendre jusqu’à la mort contre ses nouveaux maîtres, car il a toujours eu horreur de la servitude en voyant de quelle manière elle régnait chez ses voisins [20]. Du reste, si sa défiance naturelle s’alarme du moindre danger, ce n’est pas sans raison : l’union est depuis longtemps consommée, et, victime des querelles religieuses de la nation à laquelle son sort est uni, il faut qu’il se lève pour défendre ses autels et ses foyers contre ses terribles alliés « qui ravagent la Bretagne, pire qu’un incendie ; » il crie à la trahison, il appelle contre eux la vengeance du ciel ; il chante en allant les combattre : « Jamais, non jamais, la génisse ne s’alliera au loup [21] ! »

Bientôt nouvelle violation du pacte d’union et nouvelles plaintes de sa part ; mais on ne tient plus aucun compte de ses réclamations, car on est le plus fort. Il résiste : on l’accuse de pousser le patriotisme jusqu’à la fureur ; on le traite comme un rebelle ; on le livre à une cour martiale ; on l’interroge avec dédain, on veut qu’il avoue lâchement qu’il a commis un crime ; il répond aux juges vendus : « J’ai fait mon devoir, faites votre métier [22] » Puis il porte sur l’échafaud sa tête rayonnante, et meurt pour son pays et pour la liberté, « comme savent mourir les martyrs et les saints [23]. »

Fidèle à sa nouvelle patrie, il la servait pourtant depuis deux siècles avec courage et dévouement ; « il avait exposé sa tête mille fois pour le roi [24], » il ne demandait ni places, ni argent, ni honneurs ; il n’exigeait qu’une seule chose: le respect de ses libertés solennellement garanties. Mais la fidélité à la foi jurée et la reconnaissance ne sont pas toujours les vertus des princes. Elles continuèrent à être les siennes. Rien ne put corrompre sa loyauté, rien ne rebuta son abnégation, rien ne lassa ses sacrifices. Moins d’un siècle après, un jour que le roi avait daigné faire asseoir à sa table un des braves enfants de la Bretagne, pour avoir relevé le pavillon français au milieu des balles ennemies, on entendit le Breton, exalté par la reconnaissance, chanter dans la vieille langue de ses bardes : « Le roi nous estime ! Mille bénédictions de Dieu au roi ! Nobles et peuple, en Bretagne, chantons tous les louanges du roi ! » Et, unissant au nom du prince le nom étonné de la patronne de la Bretagne, il s’écriait d’un accent enthousiaste qui confondait dans un même culte, Dieu, le pays et la royauté : « Chantons les louanges du roi et de sainte Annt, notre bonne marraine [25]. »

Les Bretons allaient être les héros et les martyrs de ce culte nouveau. Après avoir longtemps souffert par la royauté, ils allaient avoir à souffrir pour elle un nouveau surcroît d’oppression. Leur foi sincère, leur patriotisme, leur esprit d’indépendance, leur dévouement à toute épreuve aux fils de leurs anciens chefs nationaux, leur fidélité aux rois, défenseurs naturels, sinon constants, de leur religion, de leur pays et de leur liberté, brillèrent d’un nouvel éclat au milieu des persécutions d’une époque d’odieuse mémoire. Leur cœur alors laissa échapper ce chant sublime, qu’ils mirent en action pendant douze ans :

« Il est douloureux d’être opprimé, d’être opprimé n’est pas honteus ; il n’y a de honte qu’à se soumettre à des brigands comme des lâches et des coupables.

« S’il faut combattre, nous combattrons ; nous combattrons pour le pays ; s’il faut mourir, nous mourrons libres et joyeux à la fois.

« Nous n’avons pas peur des balles : elles ne tueront pas notre âme ; si notre corps tombe sur la terre, notre âme s’élèvera au ciel.

« En avant, enfants de la Bretagne ! nos cœurs s’enflamment ; la force de nos deux bras croît. Vive la religion !

« Vive qui aime son pays ! vive le jeune fils du roi ! et que les bleus s’en aillent savoir s’il y a un Dieu !

« Vie pour vie ! Amis, tuer ou être tué ! il a fallu que Dieu mourût pour qu’il vainquît le monde.

« Venez vous mettre à notre tête, gentilshommes , sang royal du pays ; et Dieu sera glorifié par tous les chrétiens de la terre [26]. »

Dieu l’a été en effet ; peut-on en dire autant de la royauté ? Du reste, elle a fourni aux Bretons l’occasion de mettre en pratique leur plus belle vertu, la résignation ; et l’histoire leur adressera l’éloge qu’adressait Louis XIV à leurs ancêtres : « Ils n’ont retiré de leurs généreuses actions d’autre récompense que la gloire de les avoir faites. » Aujourd’hui qu’ils ont tout perdu, leur existence nationale, leurs institutions, leurs libertés, si larges et si nombreuses, que leur pays était le seul de France, selon la remarque de M. Thiers, qui n’eût lien à gagner à la révolution ; aujourd’hui qu’ils balancent en pleurant le berceau de l’humaine espérance morte, pour me servir de leur sublime et mélancolique image, ils demeurent indifférents à tous les changements purement politiques : ils savent qu’ils n’en profiteront pas. « Les pauvres seront toujours pauvres, disent-ils ; les vieux rois ont pu revenir, le vieux temps ne reviendra pas ; le blé est toujours mauvais dans la terre mauvaise : bien fou est celui qui croit que les lis fleuriront jamais sur la racine de la fougère, ou que l’or tombe du haut des arbres. Du haut des arbres il ne tombe rien que des feuilles sèches, que des feuilles jaunies pour faire le lit des pauvres gens. » Et ils ajoutent, en élevant au ciel leurs yeux qu’éclaire l’Espérance, sœur de la Foi : « Chers pauvres, consolez-vous, vous aurez un jour, au lieu de lits de branches, des lits d’ivoire et de plumes dans un monde meilleur [27] »

Telle est la conclusion de tous leurs discours ; ils la reproduisent sous mille formes ; ils ne passent guère de jour sans la répéter, ou sans chanter ces autres paroles si touchantes et si belles : « Hélas ! les cœurs bretons sont remplis de tristesse [28] !... Notre sort est misérable ; notre étoile, funeste ; notre état, bien pénible : repos ni jour ni nuit ! mais prenons-le en patience pour mériter le paradis [29]. »

Le paradis ! voilà en effet le but de leurs désirs, comme de ceux du chrétien ; voilà le mot magique qui leur enseigne la patience, la confiance en Dieu, la pitié pour les misères d’autrui. l’obéissance à toute loi juste, fût-elle dure, l’espoir d’une récompense éternelle. Ce mot, qui est pour eux toute la religion, calme leur douleur, et l’on dirait, à la sérénité de leurs regards, qu’il lui prête même des charmes.

La religion seule embellit quelque peu leur vie de chaque jour : elle les rend gais, d’une gaieté calme et tempérée; elle les rend bons et sociables ; elle vient, comme un ami grave et honoré qui partage les goûts de la famille, s’asseoir à leur foyer ; elle prend les enfants sur ses genoux, et, joignant leurs petites mains, elle leur enseigne cette prière sublime :

« Mon Dieu, faites-moi la grâce d’être un honnête homme, ou faites que je meure avant l’âge [30] ! »

Elle leur prêche le respect pour les gens d’Église, pour les propriétaires, pour toutes les personnes d’une condition supérieure ; l’amitié pour toutes celles de leur rang[31]. Elle leur inspire la confiance en Dieu, et leur promet une belle récompense dès ici-bas, et une plus belle encore dans l’autre vie.

« Pensez, chers petits, leur dit-elle, que Dieu vous regarde, comme le soleil, du haut du ciel ; pensez qu’il vous fait fleurir, comme le soleil, les roses sauvages des montagnes… Quand viendra le jour de la Fête-Dieu, ceux d’entre vous qui auront été bien sages seront choisis pour jeter des fleurs sur les pas du Sauveur, en attendant qu’ils en jettent devant lui au ciel[32]. »

Bientôt la religion les conduit pour faire leurs premières pâques, dans l’église de la paroisse, avec de petites filles de leur âge, qui seront leurs femmes un jour[33]. Elle sanctifia d’abord leurs jeux par sa présence[34] ; si, lorsqu’ils ont grandi, elle se lient à l’écart et ne se mêle plus à leurs bruyants plaisirs, la réserve des jeunes garçons, la modestie des jeunes filles, la retenue et la candeur de tous font deviner qu’elle n’est pas loin. Mais elle revient le soir de la fête avec eux ; et les fêtes nouvelles, les fêtes graves de l’âge mûr, auxquelles celle-là n’est qu’un acheminement, elle les préside et leur donne sa consécration divine. « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, » dit-elle en franchissant le seuil de la porte des fiancés qu’elle va bénir[35]. Plus tard, le même seuil la revoit, mais agenouillée comme une veuve, avec le mantelet noir et la coiffe passée au safran ; elle y reparaît pour inspirer à celui qui reste la confiance et la résignation ; elle lui donne la force de dire au fond du cœur : « La rose est née pour le jardin ; l’if, pour le cimetière : je prierai Dieu jour et nuit, afin que nous nous retrouvions dans le paradis[36]. »

Toujours cette pensée consolante d’immortalité ! L’imagination du Breton la revêt sans doute, avec trop de complaisance, de mille formes merveilleuses que la religion et la raison proscrivent comme superstitieuses ; qu’importe, si elle le rend meilleur en le rendant heureux ? Sa foi est crédule, à coup sûr, mais elle est sincère, elle est inébranlable, elle est pratique, et fait la règle de ses mœurs. D’ailleurs aucune de ses croyances ne peut avoir de conséquences fâcheuses ; aucune ne ravale la dignité de l’homme ; toutes, au contraire, sont de nature à élever l’esprit et le cœur. Les saints dont il accueille les yeux fermés tous les miracles sont les héros à la fois de sa religion et de sa patrie ; c’est lui-même qui les a canonisés pour la plupart : ils lui ont été bons et secourables pendant leur vie : il espère en eux après leur mort. L’un défend ses soldats sur le champ de bataille ; l’autre, ses matelots dans la tempête. Les âmes dont il peuple l’air, et dont la voix gémit par celle des vents de la nuit, ou par la bouche des mendiants réunis à sa porte, l’hiver, sont celles de son père, de sa mère, de ses amis en peine, qui demandent qu’il les délivre par ses aumônes et ses prières.

N’y a-t-il pas un vif aiguillon pour la sensibilité, pour la reconnaissance, pour l’amitié, pour le dévouement, pour la pitié, pour tous les sentiments les plus tendres du cœur, dans l’accomplissement même superstitieux des devoirs envers les parents et les amis qui ne sont plus ? N’est-ce pas du reste un bonheur que de les pleurer ? N’est-ce pas s’oublier soi-même que de les oublier ? Ah ! ce serait faire un bien cruel et bien triste usage de la raison que de l’employer à détruire ces douces croyances qui entretiennent l’amour de Dieu, le culte des bienfaiteurs de la patrie, et le souvenir de ceux qui ont dévoué leur vie au salut ou au bien-être de l’humanité.

De même, la forme souvent bizarre donnée par le Breton aux croyances les plus terribles de sa religion ne doit pas rebuter ; il voit la justice divine à son point de vue ; on peut la voir à un autre ; mais qu’on l’environne de symboles différents, ou qu’on l’en dépouille tout à fait, c’est toujours la vërité salutaire qui mêne au ciel.

Si pour peindre les images sombres de la foi chrétienne, il pousse parfois jusqu’à l’horreur l’exagération poétique , il épuise, pour peindre le terme de ses espérances célestes, le trésor de sa riche imagination.

Dans son enfance païenne, il faisait du ciel un grand jardin plein de fruits d’or, de fleurs brillantes et de petits enfants rieurs [37] ; dans sa jeunesse, une île verte éclairée par l’aurore, où de jeunes garçons et de belles jeunes filles se livrent au plaisir de la danse, qu’il aimera toujours, à l’ombre de bosquets de pommiers dont les fruits, pendants sur leurs têtes, leur promettent la liqueur qu’il aimera longtemps [38]; maintenant, ses sens, moins grossiers, permettent à son esprit de rêver des plaisirs plus purs. « Les nuages fuient, le jour brille [39]. « Vive et gaie comme une alouette, son âme monte vers le ciel. Quelque amer qu’ail été pour lui tout ce qu’il quitte, il ne peut s’empêcher de jeter trois fois à la dérobée « un petit regard vers eu bas [40] » On dirait que son aversion pour tout changement, que son instinct de l’habitude le suit au delà du tombeau ; on dirait que la résignation est devenue tellement sa nature, qu’au moment de partir il hésite à échanger sa misérable vie contre le bonheur même. Il regarde son corps, il lui fait les plus touchants adieux ; il honore en lui, dit-il, « un vase de terre qui a contenu des parfums. » Il regarde avec amour son pays de basse Bretagne, où cependant il n’a trouvé souvent que gêne, pauvreté, misère et que peines d’esprit. Il prend congé de lui presque à regret : son amour ardent pour le sol natal diminue presque la joie qu’il éprouve en montant vers la vraie patrie. Au moment où il va y être reçu, il détourne encore furtivement la tête vers sa chère Bretagne. Pour lui donner la force de se vaincre une dernière fois, il faut que Dieu lui crie : « Courage ! » Alors, il reprend son essor, « et foulant aux pieds le soleil et les étoiles, » il entre enfin au ciel. « Son corps, comme un vaisseau perdu, l'a jeté au port, à travers les vents, la pluie et la tempête ; son vaisseau s’est brisé contre les rochers du château de la Vie, dont la mort lui ouvre les portes. « Les saints et les saintes s’avancent pour le recevoir ; on le conduit devant le trône de la Trinité. Jésus le couronne et lui dit : « Vous êtes semblable au rosier q li perd ses fleurs l’hiver, et refleurit l’été. » Immortel rosier, il s’élève « au bord du ruisseau de la vie dans le jardin du paradis ; » désormais il fleurit toujours, et « de petits anges au teint frais et rose voltigent au-dessus de sa tête. comme un essaim harmonieux et parfumé d’abeilles dans un champ de fleurs. »

Devant ce poétique et gracieux tableau dont la religion lui a donné l'idée, et que son cœur a peint, le Breton consolé répète son exclamation habituelle :

« O bonheur sans pareil ! plus je pense à vous, plus je vous désire ! Vous consolez mon cœur dans les peines de cette vie ! »

Ainsi retranché dans ses mœurs nationales comme dans sa presqu’île ; défendu par sa langue et par son caractère comme par ses montagnes ; dévoué à son Dieu et à sa patrie jusqu’au martyre ; fidèle aux souvenirs et aux traditions du passé jusqu’à la superstition ; coutumier jusqu’à la routine, qui perpétue le mal, il est vrai, mais qui rend le bien éternel, sans rendre le mieux impossible ; enfin, de plus en plus humain, moral, honnête et sociable, à mesure que la religion et que l’éducation l'éclairent et le forment, le Breton, toujours le même par le cœur, depuis douze siècles, toujours le front calme et serein, s’avance d’un pas ferme et sûr au milieu des tombeaux, pleins d’échos, de ses pères, vers un point rayonnant du ciel que lui montrent au loin l’Espérance et la Foi.


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  1. T. I, p. 30 et suiv.
  2. Ibid., p. 77 et suiv.
  3. T. 1, p. 87 et suiv.
  4. Ibid., p. 91.
  5. Ibid., p. 87.
  6. Ibid., p. 149 et suiv.
  7. T. I, p. 197.
  8. Ibid., p. 201.
  9. Ibid., p. 215.
  10. T l, p. 223.
  11. Ibid., p. 229.
  12. T. I, p. 319 et suiv.
  13. Ibid., p. 385 et suiv.
  14. Ibid., p. 385 et suiv.
  15. Ibid., p. 87.
  16. T. II, p. 23.
  17. Ibid., p. 24.
  18. Ibid., p. 29.
  19. T. II, p. 45.
  20. T. I, p. 378.
  21. T. II p. 89.
  22. Ibid., p. 151.
  23. T. II, p. 463.
  24. Ibid., p. 165.
  25. Ibid., p. 243.
  26. T. II, p. 239.
  27. T. 11. p. 283.
  28. Ibid., p. 373.
  29. Ibid., p. 221.
  30. Ibid., p. 343.
  31. T. II, p. 345.
  32. Ibid., p. 347.
  33. Ibid., p. 349.
  34. Ibid., p. 341.
  35. Ibid., p. 297.
  36. Ibid., p, 323.
  37. T. I., p. 5.
  38. Ibid., p. 181.
  39. T. II., p. 448.
  40. Ibid., p. 439 et suiv., de 461 à 473.