Barzaz Breiz/1846/La Bataille des Trente

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LA BATAILLE DES TRENTE.


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ARGUMENT.


On connaît la cause de la bataille des Trente. Malgré la trêve conclue entre les Français du parti de Charles de Blois et les Anglo-Normands attachés à Montfort, des aventuriers étrangers, auxiliaires de ce dernier, ayant à leur tête un chef de bande appelé Bembrough, ravageaient le pays de Bretagne. « Bembrough avait pris Ploermel, dit un poète français du temps, et menait les Bretons au gré de son caprice, quand un jour, le troisième de mars de l’année 1550, le bon seigneur de Beaumanoir, commandant de Josselin pour Charles de Blois, se rendit vers les Anglais et leur demanda raison. Or, il fut témoin d’un spectacle qui lui lit grand’ pitié ; il vit de pauvres paysans, les fers aux pieds et aux mains ; tous étaient enchaînés deux par deux, trois par trois, comme vaches et bœufs que l’on mène au marché. Beaumanoir vit cela, et son cœur soupira. Chevalier d’Angleterre, dit-il à Bembrough, vous êtes bien coupable en tourmentant ainsi ceux qui sèment le blé, et qui nous procurent la chair et le vin ; je vous le dis comme je le pense, s’il n’y avait pas de laboureurs, ce serait à nous, nobles, à travailler la terre, à manier le fléau et la houe, à endurer la pauvreté : laissez-les donc vivre en paix, car ils ont souffert trop longtemps. — Parlons d’autre chose, Beaumanoir, répondit Bembrough : les Anglais domineront, les Anglais régneront partout. —

Beaumanoir repartit : — Toutes vos bravades n’aboutiront a rien : ceux qui parlent le plus agissent le moins bien. Mais, si vous le voulez, prenons jour pour nous battre : on verra bien, par le résultat de la bataille, qui de nous a tort ou raison. — J’y consens, — dit Bembrough.

« Ainsi fut jurée la bataille. »

Ecoutons maintenant un poëte populaire breton contemporain.


XXVI


LA BATAILLE DES TRENTE.


( Dialecte de Cornouaille. )


I.


Le mois de mars, avec ses marteaux, vient frapper à nos portes ; les bois sont courbés par la pluie tombant à torrents, et les toits craquent sous la grêle.

Mais ce ne sont pas les seuls marteaux de mars qui frappent à nos portes ; ce n’est pas la grêle seulement qui fait craquer les toits ;

Ce n’est pas seulement la grêle ; ce n’est pas la pluie tombant à torrents qui frappe ; pire que les vents et la pluie, ce sont les Anglais détestables !


II.


— Seigneur saint Kado, notre patron, donnez-nous force et courage, afin qu’aujourd’hui nous vainquions les ennemis de la Bretagne.

Si nous rêverions du combat, nous vous ferons don d’une ceinture et d’une cotte d’or, et d’une épée, et d’un manteau bleu comme le ciel ;

El tout le monde dira, en vous regardant, à seigneur saint Kado béni :

« Au paradis, comme sur terre, saint Kado n’a pas son pareil ! »


III.


— Dis-moi, dis-moi, combien sont-ils, mon jeune écuyer ? — Combien ils sont ? je vais vous le dire : un, deux, trois, quatre, cinq, six ;

Combien ils sont ; je vais vous le dire : combien ils sont, seigneur : cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze, treize, quatorze et quinze.

Quinze ! et d’autres encore avec eux : un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze, treize, quatorze et quinze.

— S’ils sont trente comme nous, en avant! amis, et courage ! Droit aux chevaux avec les fauchards ! Ils ne mangeront plus notre seigle en herbe ! —

Les coups tombaient aussi rapides que des marteaux sur des enclumes ; aussi gonflé coulait le sang que le ruisseau après l’ondée ;

Aussi délabrées étaient les armures que les haillons du mendiant ; aussi sauvages étaient les cris des chevaliers dans la mêlée, que la voix de la grande mer.


IV.


La tête-de-blaireau (Bembrough) disait alors à Tinteniac, qui s’approchait :

— Tiens, un coup de ma bonne lance, Tinteniac, et dis-moi si c’est un roseau vide.

— Ce qui sera vide dans un moment, c’est ton crâne, mon bel ami ; plus d’un corbeau y grattera et becquètera sa cervelle. —

Il n’avait pas fini de parler, qu’il lui avait donné un coup de maillet tel, qu’il écrasa, comme un limas, son casque et sa tête à la fois.

Keranrais, en voyant cela, se mit à rire à grince-cœur :

— S’ils restaient tous, comme celui-ci, ils conquerraient le pays !


— Combien y en a-t-il de morts, bon écuyer ?

— La poussière et le sang m’empêchent de rien distinguer.

— Combien y en a-t-il de morts, jeune écuyer ?

— En voilà cinq, six, sept, bien morts. —


V.


Depuis le petit point du jour, ils combattirent jusqu’à midi depuis midi jusqu’à la nuit, ils combattirent les Anglais.


Et le seigneur Robert (de Beaumanoir ) cria : — J’ai soif ! oh ! j’ai grand soif ! —

Lorsque du Bois lui lança (comme un coup d’épée) ces mots : — Si tu as soif, ami, bois ton sang !

Et Robert, quand il l’entendit, dclounia la face de honte, et il tomba sur les Anglais, et il en tua cinq.

— Dis-moi, dis-moi, mon écuyer, combien en restce-t-il encore ?

— Seigneur, je vais vous le dire : un, deux, trois, quatre, cinq, six.

— Ceux-ci auront la vie sauve, mais ils payeront cent sous d’or, cent sous d’or brillant chacun, pour les charges de ce pays.


VI.


Il n’eût pas été l’ami des Bretons, celui qui n’eût point applaudi dans la ville de Josselin, en voyant revenir les nôtres, des fleurs de genêts à leurs casques ;

Il n’eût pas été l'ami des Bretons, ni des saints de Bretagne non plus, celui qui n’eût pas béni saint Kado, patron des guerriers du pays ;

Celui qui n’eût point admiré, qui n’eût point applaudi, qui n’eût point béni, et qui n’eût point chanté :

« Au paradis comme sur terre, saint Kado n’a pas son pareil ! »

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NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS.


Il y a quelques différences entre le récit breton et le récit français. Le trouvère assure que Bembrough fut blessé à mort par Alain de Keranrais et achevé par Geoffroy du Bois ; selon lui encore, ce fut Beaumanoir que Bembrough défia, et non Tinteniac, comme le veut le poète populaire :


— Rends-toi tôt, Beaumanoir, je ne t’occirai mie (point) ;
Mais je ferai de toi un présent à ma mie ;
Car je lui ai promis, ne lui mentirai mie,
Qu’aujourd’hui le mettrai en sa chambre jolie. —
Et Beaumanoir répond : Je te le sour ennuie (je te préviendrai) ;
Nous l’entendons moult bien moi et ma compagnie.
S’il plaît au roi de gloire et à sainte Marie :
Or, jette tôt le dé, sire, et ne te feins mie ;
Sur toi sera hazard, courte sera ta vie. —
Alain de Keranrais si l’a bien entendu (Bembrough)
Et lui dit : Glout (glouton), trichière (trompeur), qu’est-ce que penses-tu ?
Penses-tu y avoir homme de tel’ vertu ?
Le mien corps te délie aujourd’hui de par lu (lui) ;
Maintenant te ferrai (frapperai) de mon glaive émoulu. —
Alain de Keranrais l’eut à présent féru (frappé)
Pardevant de sa lance dont le fer fut aigu,
Jusques en la cervèle lui a le fer embatu (enfoncé).
Il étendit (tire) son glaive, si que (dès que) Bembrough est cheu (tombé)
Bembrough saillit (sauta) sur pieds, et cuida (pensa) joindre à lu (lui) ;
Mais sire Geoffroy du Bois, si la bien reconnu,
Et le fiert (frappe) d’une lance si qu’il l’a acouchu (atteint),
Et Bembrough chaït (tomba) mort à la terre abattu,
Si s’écria du Bois : Beaumanoir, où es-tu ?
De celui es vengé ! il gît mort étendu [1]. —


La substitution du nom de Tinteniac, bas breton, a celui de Beaumanoir, haut breton, par un poète de basse Bretagne, s’explique aisément. Au reste, selon le trouvère,

 
     Tinteniac le bon était tout le premier,
     Celui de Beaumanoir que l’on doit renommer,
     Et toujours pour ce fait ouïrons de lui parler.



Le chanteur populaire, tout en citant le mot fameux de Geoffroy du Bois, omet une circonstance touchante, celle du jeûne de Beaumanoir, à l’occasion de la semaine sainte :


Grande fut la bataille et longuement dura :
Et le chapple (carnage) horrible et deçà et delà ;
La chaleur fut moult grande, chacun si tressua (sua) ;
De sueur et de sang la terre rosoya (rougit).
A ce bon samedi Beaumanoir si jeûna ;
Grand soif eut le baron, à boire demanda ;
Messire Geoffroy du Bois tantôt répondu a :
Bois ton sang, Beaumanoir, la soif le passera,
Ce jour aurons honneur, chacun si gagnera
Vaillante renommée, ja blâmé ne sera. —
Beaumanoir le vaillant adonc s’évertua,
Tel deuil eut et telle ire que la soif lui passa ;
Et d’un côté et d’autre le chapple commença ;
Morts furent ou blessés, guères n’en échappa.


D’après le récit populaire, les Bretons revinrent du combat le casque orné de rameaux de genêts fleuris ; la prairie où la bataille eut lieu courait effectivement, selon le rimeur français,


Le long d’une génetaie qui était verte et belle.


Si nous comparons maintenant la destinée du chant breton avec celle de l’ouvrage français, nous ne pourrons nous défendre d’une réflexion ; c’est qu’il y a dans la poésie populaire un principe de durée qui semble se jouer des efforts du temps. Nous en avons la preuve ici : tous les poèmes écrits qui chantaient la bataille des Trente sont détruits, à l’exception de celui dont nous venons de citer des fragments ; encore est-il resté ignoré pendant plusieurs siècles, et ce n’est que depuis sa découverte qu’on a cessé de douter de la réalité du fait dont il garde le souvenir. Ce fait vivait toujours pourtant, sinon dans la mémoire ingrate du peuple francisé de la haute Bretagne, du moins au fond du cœur des compatriotes montagnards de Tinteniac et de Keranrais ; il enflammait leur patriotisme, il entretenait leur haine pour l’oppression étrangère, et perpétuait parmi eux cette race de braves qui devait produire un jour Rolland Gouyquet, du Couëdic, Latour d’Auvergne, et le dernier des Tinteniac, en l’honneur duquel on chantait la ballade, dans les dernières guerres de l’Ouest, comme j’ai su du paysan que j’ai nommé plus haut, et qui me l’a apprise. La muse populaire l’avait sauvée : elle est, en effet, la gardienne du temple des souvenirs nationaux, selon l’expression d’un poëte polonais ; elle a les ailes et la voix d'un ange ; souvent même elle en a les armes. Lorsque son propre peuple l’outrage en répudiant sa langue, lorsqu’il cesse de la nourrir de regrets et d’espérances, elle fuit vers les montagnes, où elle recommence à chanter, comme le rossignol, dans le forêts, quand l’incendie a dévoré le toit où il avait son nid.



Mélodie originale


Barzaz Breiz 4e edition 1846 vol 2.djvu
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  1. La Balaille des Trente, édition de Crapelet.


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