Barzaz Breiz/1846/Le Départ de l’âme

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Barzaz Breiz/1846
Barzaz Breiz, 1846Franck2 (p. 439).
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LE DÉPART DE L’AME.


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ARGUMENT.


Le moment solennel où l’âme quitte le corps pour aller rendre compte à Dieu de ses vertus ou de ses crimes a souvent été le sujet des méditations du philosophe et des rêveries du poêle. Il devait surtout frapper l’imagination d’un peuple dans le cœur duquel la religion tient une grande place. Aussi peu de sujets ont été plus souvent traités, et avec plus de bonheur, par les poëtes populaires bretons ; peu de sujets leur plaisent davantage. Ils aiment, en leur naïve et touchante simplicité, à se représenter l’âme arrivant au tribunal de Dieu, chargée de ses œuvres bonnes ou mauvaises, comme une pauvre fermière qui vient, au terme, payer son maître ; ils voient l’archange saint Michel, l’intendant du Seigneur, prenant en main, pour peser leurs mérites, ses balances d’or ; ils tremblent que le poids n’y soit pas. Mais voici la scène qui, selon eux, précède ce jugement ; elle se passe entre le ciel et la terre.

IV


LE DÉPART DE L’AME.


( Dialecte de Cornouaille.)


Venez entendre chanter le départ de l’âme bienheureuse au moment où elle quitte sa demeure.

Elle jette un petit regard, un petit regard vers en bas, et elle parle à son pauvre corps qui est au lit, malade.


L’AME.

Hélas ! mon corps, voici l’heure venue ; il faut que je te quitte et que je quitte ce monde.

J’entends les coups du petit marteau de la mort : ta tête tourne ; tes lèvres sont froides comme glace.

Ton visage est horrible ; les yeux sont verdâtres ; hélas ! mon pauvre corps, il faut que je te quitte.


LE CORPS.

Si mon visage est horrible, si mes yeux sont verdâtres, vous dites vrai, il faut que vous me quittiez.

Vous ne reconnaissez plus, vous méprisez votre pauvre ami ; hélas ! je suis tellement changé.

La ressemblance est mère de l’amour ; puisque vous n’en avez plus avec moi, laissez-moi.


L’AME.

Non, non, mon cher ami, je ne vous méprise pas ; de tous les commandements vous n’avez violé aucun ;

Mais Dieu le veut (bénissons sa bonté) ; il veut mettre un terme à mon autorité et à votre sujétion.

Nous voilà séparés par la mort sans pitié ; et me voilà toute seule entre le ciel et la terre,

Entre le ciel et la terre, comme la petite colombe bleue qui s’envola de l’arche pour aller voir si l’orage durait encore.


LE CORPS.

Oui ; mais la petite colombe bleue revint à l’arche, et vous ne reviendrez pas vers moi.


L’AME.

Je reviendrai, vraiment, je te le jure ; je reviendrai vers toi au jour du jugement ;

Je reviendrai vers toi, aussi vrai que je vais maintenant paraître au jugement particulier. Hélas ! j’en tremble !

Aie confiance, ami ; après le vent du nord-ouest, la mer devient calme ; je viendrai te donner la main ;

Et quand même tu serais aussi lourd que du fer, lorsque j’aurai été dans le ciel, comme un aimant, je t’attirerai vers moi.


LE CORPS.

Quand je serai, chère âme, étendu dans la tombe et détruit en terre par la corruption ;

Quand je n’aurai ni doigt, ni main, ni pied, ni bras, ce sera vainement que vous essayerez de m’élever à vous.


L'AME.

Celui qui a créé le monde, sans modèle ni matière, a le pouvoir de te rendre ta première forme ;

Celui qui t’a connu lorsque tu n’étais pas, pourra bien te trouver où tu ne seras pas.

Nous nous reverrons alors, aussi vrai que je vais maintenant me rendre devant le tribunal de Dieu ; aussi vrai que j’en tremble !

Aussi vrai que j’en tremble, que j’en tremble ; aussi faible, aussi vaine que la feuille emportée par le vent de l’orage. —

Mais Dieu entend l’âme ; Dieu lui répond : — Courage, âme chrétienne, tu ne seras pas longtemps en peine ; —

Tu m’as servi pendant que tu étais au monde ; maintenant tu vas prendre part à mes félicités. —

L’âme alors, toujours s’élevant, jette encore un peut regard vers en bas, et voit son pauvre corps couché sur les tréteaux funèbres.


L'AME.

Bonjour, mon pauvre corps, bonjour, je détourne la tête, par grand’pitié pour toi.


LE CORPS.

Cessez, chère âme, cessez de m’adresser des paroles dorées ; poussière et corruption sont indignes de pitié.


L'AME.

Sauve la grâce, ô mon corps, tu en es vraiment digne, digne comme le vase de terre qui a renfermé des parfums.


LE CORPS.

Adieu donc, ô ma vie, adieu, puisqu’il le faut ; que Dieu vous mène aux lieux où vous souhaitez d’aller.

Vous serez éveillée toujours ; mais moi, hélas ! je dormirai ! au moins ne m’oubliez pas, et hâtez l’heure du retour.

Mais comment êtes-vous, dites-moi ? Vous paraissez si gaie, et moi je suis si triste !


L'AME.

J’ai échangé des ronces contre des roses, et du fiel amer contre du miel savoureux. —

Alors, gaie et vive comme une alouette, l’âme monte, monte, monte encore vers le ciel.

Une fois arrivée, elle frappe à la porte, et demande à entrer à monseigneur saint Pierre.


L'AME.

O vous, seigneur saint Pierre, vous qui êtes si bon, vous me recevrez, n’est-ce pas, dans le paradis de Jésus ?


SAINT PIERRE.

Oui, tu seras reçue dans le paradis de Jésus, car lorsque tu étais au monde, tu l’as reçu dans ta maison. —

L’àme, au moment d’entrer, détourne encore la tête, et voit son pauvre corps, comme une taupinée.


L'AME.

Au revoir, mon corps, et merci. Au revoir, au revoir, dans la vallée de Josaphat.

J’entends des concerts d’harmonie, tels que je n’en entendis jamais ; les nuages fuient, le jour brille ;

Me voilà fleurissant comme un rosier au bord du ruisseau de la vie, dans le jardin du paradis.


________


NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS.


Les paysans bretons, dans leur poétique naïveté, se figurent que l’âme monte au ciel sous la forme d’un oiseau. Comme je suivais un jour de l’œil une alouette qui s’élevait en chantant dans les airs, un vieux laboureur qui charruait à quelques pas de moi, s’arrêta ; et, s’appuyant sur la fourche de son instrument aratoire, il me regardait en silence.

— Elle chante bien gaiement, n’est-ce pas ? me dit-il enfin ; mais je parie que vous ne comprenez pas sa chanson ? —

Je l’avouai.

— Eh bien, continua-t-il, voici ce qu’elle chante :

         Per, digor ann nor d’in ,
         Birviken na bec’hinn,
         Na bec’hinn, na bec’hinn ! —

« Saint Pierre, ouvre moi la porte, je ne pécherai plus jamais, plus jamais, plus jamais !»

— Nous allons voir si on lui ouvre, — dit le paysan. Au bout de quelques minutes, comme l’oiseau descendait, il s’écria :

— Non! elle a trop péché. Voyez comme elle est de mauvaise humeur ! l’entendez-vous, la méchante ?

         Pec’hinn ! pec’hinn ! pec’hinn ! —

« Je pécherai! je pécherai! je pécherai ! » Piquante superstition, vague écho du vieux druidisme.



Mélodie originale


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