Barzaz Breiz/1846/Le Pauvre Clerc

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Barzaz Breiz/1846
Barzaz Breiz, 1846Franck2 (p. 375).
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LE PAUVRE CLERC.


LE MIROIR D’ARGENT.


LA CROIX DU CHEMIN.


LA RUPTURE.


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ARGUMENT.


Les quatre chansonnettes qu’on va lire sont des modèles d’un genre où excellent les kloer bretons ; nous les avons choisies dans les quatre dialectes, de Tréguier, de Vannes, de Cornouaille et de Léon, afin de mettre le lecteur a même de comparer entre elles les poésies érotiques de chacun de ces pays. La troisième est antérieure à la fin du dernier siècle, car elle fait mention du marquis de Pontcalec décapité, comme nous l’avons vu, en 1720, Les autres doivent l’être également, ayant été chantées a ma mère dans son enfance par des personnes d’un âge avancé : mais il me serait impossible de déterminer d’une manière précise la date d’aucune d’elles.


XIII


LE PAUVRE CLERC.


( Dialecte de Tréguier. )


J’ai perdu mes sabots et dëchiré mes pauvres pieds à suivre ma douce dans les champs, dans les bois ; la pluie, le grésil et la glace ne sont point un obstacle à l’amour.

Ma douce est jeune comme moi ; elle n’a pas encore dix-sept ans ; elle est fraîche et jolie ; ses regards sont pleins de feu. ses paroles charmantes ; c’est une prison où j’ai enfermé mon cœur.

Je ne saurais à quoi la comparer ; sera-ce à la petite rose blanche, qu’on appelle rose-Marie ? petite perle des jeunes filles ; fleur de lis entre les fleurs ; elle s’ouvre aujourd’hui et qui se fermeront demain.

En vous faisant la cour, ma douce, j’ai ressemblé au rossignol perché sur le rameau d’aubépine ; quand il veut s’endormir, les épines le piquent, alors il, s’élève à la cime de l’arbre et se met à chanter.

Je suis comme le rossignol ; ou comme une âme dans les flammes du purgatoire, qui attend sa délivrance ; le terme est arrivé et le jour venu où j’entrerai dans votre maison, en compagnie des Bazvalan.

Mon étoile est fatale, mon état est contre nature ; je n’ai eu dans ce monde que des peines à endurer ; je n’ai ni parents, ni amis, hélas ! ni père, ni mère ; nul chrétien sur la terre qui me veuille du bien !

Il n’y a personne qui ait ou autant à souffrir à votre sujet que moi depuis ma naissance ; aussi je vous supplie à deux genoux, et au nom de Dieu, d'avoir pitié de votre clerc !


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XIV


LES MIROIRS D’ARGENT.


( Dialecte de Vannes. )


Ecoutez tous, écoutez ! Voici une chanson nouvelle.

Elle a été faite sur Marguerite de Kerglujar, la plus gentille fille qui fût au monde.


Et sa mère lui disait :

— Ma petite Marguerite, comme vous êtes jolie ! — Eh ! que me sert d’être si jolie, puisque vous ne me mariez pas ?

Quand la pomme est rouge, il faut qu’on la cueille et bien vite !

lia pomme tombe de l’arbre et se gâte, si on ne la cueille pas.

— Mon enfant, consolez-vous, dans un an je vous marierai.

— Et si je meurs avant un an ?… Vous aurez bien du chagrin après !

Si je meurs avant un an, mettez-moi dans une tombe nouvelle.

Placez trois bouquets sur ma tombe, un de rose et deux de laurier.

Quand les jeunes kloer viendront au cimetière, ils prendront chacun un bouquet,

El ils se diront l'un à l’autre : — Voici la tombe d’une jeune fille

Qui est morte du désir de porter (sur sa coiffe de noces) les petits miroirs d’argent. —

Creusez plutôt ma fosse au bord du grand chemin ; cloche pour moi ne sonnera ;

Cloche pour moi ne sonnera sur terre ; prêtre ne viendra me chercher. —


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XV


LA CROIX DU CHEMIN.


( Dialecte de Cornouaille. )


Un petit oiseau chante au grand bois ; jaunes sont ses petites ailes, son cœur rouge, sa tête bleue ; un petit oiseau chante à la cime du grand arbre.

Il est descendu de bien bonne heure sur le bord de notre foyer, comme je disais mes prières ;

— Bon petit oiseau, que cherchez-vous ? —

Il m’a tenu autant de doux propos qu’il y a de roses dans le buisson. — Prenez une compagne, mon ami, qui réjouisse votre cœur. —

J’ai vu près de la croix du chemin, lundi, une jeune belle fille comme les saints ; dimanche j’irai à la messe, et je la verrai sur la place.

Ses yeux sont plus clairs que l’eau dans un verre ; ses dents blanches et pures, plus brillantes que des perles.

Et ses mains et ses joues fraîches, plus blanches que le lait dans le vase noir ; oui, si vous la voyiez, doux ami, elle charmerait voire cœur.

Quaml j’aurais autant de mille écus qu’en a le marquis de Pontcalec ; quand j’aurais une mine d’or, sans la jeune fille, je serais pauvre.

Quand même il croîtrait au seuil de ma porte, au lieu de verte fougère, des fleurs d’or ; quand j’en aurais plein mon courtil, peu m’importerait sans ma douce.

Chaque chose a sa loi ; l’eau coule de la fontaine ; l’eau descend au creux du vallon ; le feu s’élève et monte au ciel ;

La colombe demande un petit nid bien clos ; le cadavre une tombe, l’âme le paradis ; et moi votre cœur, chère amie.

J’irai tous les lundis matin, sur mes deux genoux, à la croix du chemin ; j’irai à la croix nouvelle, en l’honneur de ma douce amie.


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XVI


LA RUPTURE.


( Dialecte du Léon. )



LE JEUNE HOMME.

Si je savais écrire et lire comme je sais rimer, je ferais une chanson nouvelle, une chanson, et bien vite !

Voici venir ma petite maîtresse, elle se dirige vers notre maison ; si j’en puis avoir l’occasion, je lui parlerai.

— Je vous trouve changée, ma jolie petite maîtresse, bien changée, depuis la dernière fois que je vous vis au pardon du mois de juin.


LA JEUNE FILLE.

Et quand cela serait, jeune homme, et quand je serais changée ! j’ai eu une grosse fièvre depuis le pardon du Folgoat.


LE JEUNE HOMME.

Venez avec moi, ma maîtresse, entrons ensemble dans le courtil, je vous y ferai voir une fleur d’églantine parmi les fines herbes ;

Elle brillait si gaie et si belle sur sa tige ! jeudi malin, quand je la trouvai, elle était rose comme vos joues.

Je vous avais dit, ma belle, de bien fermer la porte de votre cœur, afin que personne n’y entrât, au milieu des fleurs et des fruits ;

Et vous ne m’avez pas écouté ; et vous l’avez laissée ouverte, et voilà que la fleur d’églantine est flétrie, que votre beauté est détruite.

L’amour et l’églantine sont les plus belles fleurs de ce monde : elles fleurissent et se fanent l’une comme l’autre bien vite.

Le temps où nous nous sommes aimés n’a guère duré, jeune fille ; il a passé comme un coup de vent.


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NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS.


Quoi de plus frais, de plus délicat, de plus chaste et de plus suave que ces chants d’amour ? l’expression en est mélancolique et douce ; elle emprunte au ciel, a la nature, aux fleurs des bois la variété de ses vives couleurs. Ce pauvre clerc qui chante la jeune fille qu’il aime, et qu’une poignante pensée empêche de fermer l’œil, comme l’épine tient réveillé l’amoureux rossignol perché sur un buisson, n’est-il pas charmant ? Cet autre qui, lorsque la colombe demande un nid bien clos, le cadavre la tombe et l’âme le Paradis, demande, lui, le cœur de sa bien-aimée, n’est-il pas arrière-neveu de Pétrarque ou de Dante ? Ce testament de jeune fille, si coquet et si triste, ne fait-il pas a la fois sourire et pleurer ?



Mélodie originale


Barzaz Breiz 4e edition 1846 vol 2.djvu
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